Que ferait Jean Drapeau ? - Élection municipale de novembre 2009

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                           Élection municipale de novembre 2009
                            Que ferait Jean Drapeau ?
                                       Par Richard Bergeron
                                 Urbaniste et chef de Projet Montréal
                                            Janvier 2009

Avec son illustre collègue Camillien Houde, son Honneur le maire Jean Drapeau demeure dans
les mémoires comme l’un des plus illustres dirigeants que Montréal ait eus au XX e siècle. Plus
encore que sa longévité à la mairie de la ville, pas moins de vingt-neuf ans, c’est l’héritage de
Drapeau qui n’a de cesse d’impressionner. Car dès que ce nom est évoqué, trois réalisations
extraordinaires viennent tout de suite à l’esprit : le métro, Expo 67, les Olympiques.

Qui est assez âgé pour avoir goûté à des personnages du calibre d’un Jean Drapeau, d’un Pierre-
Elliot Trudeau, d’un René Lévesque ou d’un Robert Bourassa, est porté à se désoler de ce qu’est
devenue la politique. On les entend souvent ruminer, ces gens de plus de cinquante ans : Ce qu’il
faudrait, c’est qu’un Trudeau revienne à Ottawa, un Lévesque ou un Bourassa à Québec, un
Drapeau à Montréal. J’vous assure que les choses tourneraient rondement !

Soit. C’est ce que nous allons faire dans ce texte, à savoir faire revenir un illustre personnage du
passé et, nous appuyant sur ses actions passées, tenter de deviner comment il agirait face aux
problèmes d’aujourd’hui. Nous limiterons l’exercice à Jean Drapeau… ce qui est déjà une grosse
commande, soit dit en passant.

Le premier novembre prochain sera jour d’élection municipale au Québec. La question que nous
allons poser est toute simple : que ferait Jean Drapeau s’il était candidat à la mairie de Montréal
en cette année 2009 ?

Chacun aura d’emblée compris qu’il est impossible de répondre à cette question. Mais en
revisitant le personnage, il devrait être possible d’identifier les clefs de ce que serait une manière
Drapeau de gouverner Montréal et de donner un nouvel élan à cette ville en ce début de XXI e
siècle.

Jean Drapeau est une personnalité complexe, qui a de surcroît beaucoup évolué avec le temps.
C’est pourquoi il convient de distinguer entre trois époques : Drapeau 1, le moraliste; Drapeau 2,
l’exubérant; Drapeau 3, le gestionnaire.

Drapeau 1
Le moraliste

Jean Drapeau était étonnamment jeune, 38 ans, quand il fut élu maire de Montréal pour la
première fois, en 1954. Avocat, il était devenu une personnalité publique connue de tous à partir
de 1950, en tant qu’assistant de Pacifique Plante, chef de l’escouade de la moralité, qui mena une
enquête sur la corruption au sein du service de police de Montréal. Le 8 octobre 1954, la
2

commission d’enquête sur la moralité publique à Montréal instituée par la Cour supérieure du
Québec et présidée par le juge François Caron, rendit son rapport, aux conclusions dévastatrices :
20 officiers de police, en plus du directeur du service de police et de son prédécesseur, allaient
être poursuivis et congédiés. Le même jour, Jean Drapeau annonça sa décision de se porter
candidat à la mairie de Montréal sous la bannière de la Ligue d’action civique, issue du Comité
de la moralité publique. Deux semaines plus tard, il remportait son pari.

Le Red Light montréalais était compris entre les rues Sherbrooke au nord, Bleury à l’ouest, Saint-
Denis à l’est et le Vieux-Montréal au sud. Ce quartier accueillait tous les vices : jeu, prostitution,
alcool, drogues. À l’origine, il fut un sous-produit de la prohibition qui sévit aux États-Unis
jusqu’en 1933 et du puritanisme du Canada anglais, lesquels, combinés à la joie de vivre locale,
firent de Montréal une ville ouverte à tous les plaisirs. Le Red Light était tout entier entre les
mains du crime organisé, qui soudoyait à l’envi les forces de police autant que les décideurs
politiques. Duplessis fermait les yeux sur ce qui s’y passait, songeant sans doute que Montréal et
La Havane pouvaient se partager le marché des destinations détente où les Américains pourraient
à loisir consommer des produits locaux. Pour ceux que cette analogie pourrait choquer, sachez
qu’au tournant des années 1960, les auteurs traitant de développement international s’entendaient
pour considérer le Québec si attardé qu’il convenait, avec l’Irlande, de le ranger dans le Tiers-
Monde1; Montréal était donc considérée comme la métropole de l’équivalent d’un pays sous-
développé.

Toujours est-il que sitôt élu, Jean Drapeau déclencha une vague de répression contre les maisons
de jeu, les bordels et les débits de boisson clandestins. Ce qui fit de lui un ennemi à abattre aux
yeux de Maurice Duplessis, qui mit sa puissante machine électorale au service de quelqu’un de
plus docile, Sarto Fournier, lequel défit Drapeau à l’élection de 1957.

Convenons donc que le Jean Drapeau de ce premier mandat était un moraliste arrivant, force est
de le reconnaître, à un moment où Montréal, enlisée dans une ornière crasseuse de corruption,
avait désespérément besoin d’un coup de fouet moralisateur.

Ceci expliquant cela, toute personne l’ayant connu vous dira que Jean Drapeau était un fervent
catholique, défenseur à ce titre de l’état d’esprit qui régnait au Québec dans les années 1950. Pour
s’en faire une idée, référons-nous aux premières phrases qu’il prononça à l’inauguration de
l’Hôpital Saint-Charles-Borromée, le 3 décembre 1956 : « La cérémonie d’aujourd’hui est aussi
un hommage à la grande formule chrétienne d’assistance sociale, fondée sur les contributions
volontaires de chacun d’entre nous, par opposition à l’intervention froide, impersonnelle, pour
ne pas dire mécanique de l’État qu’on ne pourra jamais désigner sous le nom de charité, car la
charité est essentiellement le fait d’une âme qui aime et qui se dévoue »2. Tout l’homme d’alors
est dans cette tirade. Comment imaginer que ce même homme, quelques années plus tard,
personnifiera une Grandeur de l’État qui aurait fait pâlir d’envie un Louis XIV !

Du côté des réalisations ayant eu un impact sur la forme de la ville, sur son mode de
fonctionnement et sur son économie, le projet le plus cher à Jean Drapeau fut assurément d’avoir
1
         Notamment, c’est ce que fait Walter W. Rostow, conseiller économique des présidents Kennedy et Johnson,
    dans son ouvrage Les étapes de la croissance économique, 1963 pour la version française, 1960 pour l’édition
    originale (The Stages of Economic Growth: A non-communist manifesto).
2
         Archives de Radio-Canade, Une foi au service des hommes, 3 décembre 1956.
3

entrepris la réalisation de ce qui allait devenir le réseau routier supérieur de Montréal. Écoutons-
le : « Pour moi, le problème est très grave. À mon avis, c’est le problème numéro un. Car si vous
permettez une comparaison, il en est de la circulation dans une grande ville comme il en est de la
circulation dans le corps humain : si les artères ne permettent pas une libre circulation, il peut
en résulter pour Montréal, une congestion économique très grave. De grandes mesures
s’imposent, surtout si Montréal veut garder son titre de métropole du Canada »3. Le maire y va
ensuite d’une longue énumération : les travaux sont en cours pour élargir le boulevard Dorchester
à 104 pieds; le boulevard Henri-Bourrassa le sera pour sa part à 132 pieds; « la rue Lajeunesse
devra être améliorée considérablement pour recevoir le flot de véhicules qui va du Nord au
Sud »; les accès aux ponts devront tous être considérablement transformés; pour conclure, le
maire souligne « le début d’une grande entreprise, l’aménagement du boulevard Métropolitain
en autostrade à deux cents pieds de largeur (…) qui fait partie d’un plan d’ensemble, de façon à
encercler la partie bâtie de la ville »4.

Vu de l’œil d’aujourd’hui, les débuts de ce gigantesque effort d’adaptation de la ville à
l’automobile laissent un goût mi-amer. Tout d’abord parce qu’on ne pouvait élargir un boulevard
tel Dorchester sans démolir les bâtiments riverains. Pour Drapeau, cela se fit sans remords
puisqu’il s’agissait simplement d’« enlever des laideurs de taudis »5. Sur l’ensemble de sa
carrière, Drapeau sera taxé de la démolition de 30 000 logements, ayant forcé la relocalisation de
125 000 personnes. Quant à savoir s’il s’agissait de « taudis », on a développé un tout nouveau
regard sur la question depuis la renaissance du Plateau Mont-Royal, en première moitié des
années 1980 : partout en quartiers anciens de Montréal, les taudis d’hier font la fierté des artistes,
des professionnels, et autres gens branchés ! Par ailleurs, la personnalité des rues, avenues et
boulevards de Montréal a été radicalement transformée, et assurément pas pour le mieux, quand
on entreprit d’en faire des « collectrices » ou « artères » dédiées à la circulation. Que l’on pense
seulement aux magnifiques boulevards Saint-Joseph ou Pie-IX, ou encore à la prestigieuse
avenue Du Parc, d’avant-guerre. En troisième lieu, cet effort d’adaptation de la ville à
l’automobile impliquait de retirer le tramway des rues de Montréal. De fait, le moment fort du
démantèlement du réseau de tramways, soit la période 1954-57, a correspondu au premier mandat
de Jean Drapeau. À ce moment, non seulement celui-ci n’envisageait-il aucunement la
construction d’un nouveau réseau supérieur de transport collectif, tel un métro, mais encore se
prêtait-il au jeu d’un double reportage de l’Office national du film sur les problèmes de
circulation à Montréal sans jamais prononcer ces mots : transport collectif. Ce qui incline à
penser que comme pratiquement tout le monde à l’époque, ce maire Drapeau de la première
période était subjugué par les transformations engagées depuis dix ans déjà dans pratiquement
toutes les grandes villes étasuniennes.

Pour résumer, le Drapeau du milieu des années 1950 était un moraliste partageant la conception
du progrès typique de son époque et, en conséquence, pliant la Montréal historique à la dure loi
d’airain de l’américanité urbaine. L’Histoire se serait-elle arrêté là pour lui que, comme pour bien
d’autres maires de Montréal, on conclurait à un bilan mitigé.
3
         ONF, Circulation à Montréal, 1955, court-métrage dans lequel le maire Drapeau répond aux questions de
    Gilles Laroche.
4
         Même source.
5
         Il utilisa l’expression dans le cadre du reportage Un maire et ses jeux, diffusé par Radio-Canada le 18 mai
    1970. En 1963, lors de l’annonce du projet Radio-Canada, il s’exprimait comme suit : « La réalisation du projet
    de Radio-Canada, impliquant la démolition de taudis et la rénovation d’un secteur de Montréal… »
4

Mais voilà, elle ne s’est pas arrêtée. La surprise, c’est que rien du Drapeau du premier mandat ne
présageait ce que serait le Drapeau qui reviendrait au pouvoir quelques années plus tard. Car c’est
bel et bien un tout autre homme que les Montréalais allaient découvrir à partir de l’élection
d’octobre 1960.

Drapeau 2
L’exubérant

Montréal était une ville larguée par le reste de l’Amérique urbaine quand Jean Drapeau en était
devenu maire pour la première fois. Après l’avoir assainie et lui avoir donné un premier élan de
modernisation, façon nord-américaine, il mettra, à partir de 1960, quinze années tout au plus pour
en faire la métropole de second rang la plus réputée du monde.

Pour aller loin, il importe d’abord d’avoir le bon véhicule. La Ligue d'action civique préconisait
un système politique municipal démocratisé et ouvert, alors que Jean Drapeau souhaitait plutôt
une gouvernance centrée sur un maire fort disposant de larges pouvoirs. Le choc des idées devint
crise, puis scission; juste avant les élections municipales de 1960, Drapeau et dix-neuf des trente-
trois conseillers municipaux de la Ligue quittèrent celle-ci pour fonder le Parti civique. À
nouveau, Jean Drapeau gagna son pari puisque les Montréalais votèrent massivement pour lui et
pour les candidats de sa nouvelle formation politique.

La construction d’un métro était évoquée à Montréal depuis 1910. Du tournant du XX e siècle à la
Grande crise, celle de 1929, on n’avait construit que quatre réseaux de métro en Amérique du
Nord (Chicago, Boston, New-York, Philadelphie). Ni la crise, ni la seconde guerre mondiale qui
suivit, n’étaient propices au lancement de nouveaux projets. Après la guerre, un tout nouveau
mode de vie centré sur l’automobile s’imposa, qui parut sonner définitivement le glas du métro.
Toronto fit œuvre pionnière en lançant la construction du premier métro depuis près de 50 ans en
Amérique. La première ligne, longue de 7,4 km, fut inaugurée en 1954, puis des prolongements
portèrent la longueur du réseau à 24 km en 1966.

Durant la campagne électorale d’octobre 1960, Jean Drapeau prit l’engagement de construire un
métro. On a vu que lors de son premier mandat, il n’avait pas paru avoir de sensibilité particulière
à l’endroit du transport collectif, au contraire. Que ce soit lors de l’inauguration du chantier, le
23 mai 1962, ou à l’inauguration du métro lui-même, le 14 octobre 1966, c’est à un Drapeau
étonnamment posé que l’on eut droit, aux antipodes de l’homme passionné discourant de Terre
des hommes ou des Olympiques. Pour constater des élans du cœur et entendre des superlatifs en
cascade, il aura fallu attendre que monsieur et madame tout-le-monde découvre son métro, le jour
de l’inauguration6. Qu’est-ce donc qui a convaincu Drapeau de faire du métro une priorité pour
Montréal ? Sans doute le fait que Toronto, compétitrice directe de Montréal, avait désormais le
sien. Qu’à cela ne tienne, Montréal en aurait un d’une technologie plus avancée, un métro plus
beau, plus rapide et plus confortable. Sous l’angle de la longueur du réseau, les 26 km de voies,
en 1967, permirent là aussi à Montréal de devancer Toronto.

6
         Archives de Radio-Canada, Inauguration du chantier du métro, 23 mai 1962, et Montréal inaugure son
    métro, 14 octobre 1966.
5

De l’engagement électoral du candidat Drapeau à l’opération d’un réseau de métro constitué de
26 km de tunnels et de 26 stations, il aura fallu compter un gros total de six années et demie. Et le
tout n’aura coûté que 213 M$. Aujourd’hui, six ans et demie, c’est le temps que ça prend pour
faire les études de faisabilité de projets dix fois plus modestes. Et 213 M$, c’est le coût de ces
seules études !

Le métro, c’est bien, mais Jean Drapeau était à l’affût de quelque chose de plus spectaculaire.
L’année 1967 étant celle du centenaire de la confédération canadienne, des fonds fédéraux
importants seraient disponibles et, quoi qu’il doive se passer au Canada, foi de Drapeau, cela se
passerait à Montréal. Mais quoi ? Le 9 octobre 1962, après le désistement de l’Union Soviétique,
Jean Drapeau surprend les Montréalais en annonçant qu’il s’envole pour Paris à la tête d’une
délégation canadienne pour offrir au Bureau international des expositions que Montréal prenne le
relais. Un mois plus tard, Montréal devint officiellement la ville hôtesse d’Expo 67. En septembre
1963, mettant à profit les travaux en cours de creusage du métro, on entreprit de doubler la
superficie de l’île Sainte-Hélène et de créer l’île Notre-Dame. À peine dix mois plus tard, c’était
chose faite. L’Expo fut inaugurée le 28 avril 1967, soit quatre années et demie, tout juste, après la
toute première annonce.

Tout a été dit sur Terre des Hommes, moment magique s’il en fut un de l’histoire de Montréal.
Nous nous limiterons ici à un simple ébahissement : oh ! que Montréal savait faire à cette époque.

Les Olympiques maintenant. Laissons Jean Drapeau nous dire comment il en eut l’idée : « L’idée
remonte à novembre 1963, lorsque je me trouvais à Lausanne pour d’autres fins, et que je me
suis trouvé tout à coup dans le bâtiment où se trouve le musée olympique Pierre de Coubertin et
les bureaux du Comité international olympique. Ça été mon premier contact avec le mouvement
olympique international et c’est là que, y retournant un an après, en novembre 1964, j’ai pu
saisir la valeur spirituelle du mouvement olympique et, instinctivement, j’ai pensé que ce
pourrait être une grande force à tenter d’amener à Montréal »7. Dans cet extrait, les mots qui
résument le personnage Drapeau sont valeur spirituelle et instinctivement.

Jean Drapeau défendait à ce moment la candidature de Montréal pour les jeux de 1972, qui furent
accordés à Munich. Mais pas question de laisser tomber : le 12 mai 1970, ce furent les jeux de
1976 qui furent accordés à Montréal.

Bien sûr, les Olympiques ont laissé un souvenir amer aux Montréalais et, plus généralement, au
Québécois. Citons Drapeau : « De plus en plus, on est porté à croire que la présentation des jeux
olympiques, c’est une affaire financièrement astronomique, c’est du gigantisme. Tout ça, c’est
très mauvais. Pierre de Coubertin aurait dénoncé ça. (…) Les Montréalais seront plus riches
d’un stade et ça n’aura rien coûté. Il aura été financé par la Ville au moyen d’emprunts, qui
auront été remboursés sans imposer de taxe spéciale, simplement par les revenus du stade »8.
Chacun sait que ce n’est pas tout à fait de cette façon que les choses se sont passées. En fait, ce
n’est que trente ans après l’événement, en 2006, que l’ensemble des Québécois ont fini d’effacer
l’ardoise des jeux. Il reste qu’après tout juste six années de hauts et de bas, ceux-ci ont bel et bien
eu lieu, qu’ils furent un succès et, les autres villes du monde n’accordant pas plus d’importance à

7
       Archives de Radio-Canada, Montréal défend sa candidature, 8 mai 1966.
8
       Archives de Radio-Canada, Un maire et ses jeux, 18 mai 1970.
6

nos problèmes financiers que nous n’en accordons nous-mêmes aux leurs, qu’ils ont puissamment
contribué à la très haute image de marque dont Montréal bénéficiait à l’époque. En 1979, un
jeune diplômé en architecture voyageant en Europe n’avait qu’à dire qu’il venait de Montréal
pour que les yeux s’écarquillent et que tous le trouvent intéressant. Je le sais de bonne source : cet
étudiant, c’était moi.

Le plus ahurissant en ce qui a trait au métro, à l’Expo et aux Olympiques, c’est que l’espace d’un
moment, les trois furent simultanés. En mai 1966, quand Drapeau se rend à Rome afin d’y
défendre pour la première fois la candidature de Montréal pour les Olympiques, le métro n’est
pas encore inauguré et l’Expo n’ouvrira que dans onze mois. La vitesse à laquelle chacun de ces
trois projets a été livré a déjà été signalée. Mais n’en aurait-il tenu qu’à Jean Drapeau que
Montréal aurait eu les jeux de 1972. Là, c’est à une prouesse inouïe que nous aurions eu droit.
Car en une dizaine d’années, la Ville aurait construit un métro, porté à 35 km de tunnels et autant
de stations, puisque la ligne vers Honoré-Beaugrand était requise pour les jeux, en plus de réaliser
Expo 67 et de tenir les Jeux Olympiques. Quelqu’un sur Terre a-t-il jamais été plus ambitieux
pour sa ville et plus confiant en la capacité de sa ville que Jean Drapeau ?

Ici, être confiant en la capacité de la Ville doit être pris au pied de la lettre. Car c’est sur fonds
propres de la Ville, sans aucune aide des gouvernements supérieurs, que le réseau initial du métro
fut construit. L’expertise technique était aussi au premier chef celle de la Ville, comme Jean
Drapeau n’a pas manqué de le souligner lors de l’inauguration des travaux : « Je veux remercier
tout d’abord le directeur des travaux publics de la Ville de Montréal, Monsieur Lucien Lallier.
(…) Je veux remercier également son équipe d’ingénieurs. Et je suis heureux de signaler qu’il
s’agit surtout d’un groupe qu’il a formé de jeunes ingénieurs de son service, à qui
l’administration renouvelle son entière confiance. Je veux remercier aussi nos consultants… »9.
On aura remarqué que les consultants sont les derniers mentionnés. Quand, depuis lors, a-t-on
entendu un maire de Montréal exprimer semblable fierté envers les employés de la Ville ?

Il devait en aller de même avec les Olympiques, que Montréal comptait financer et réaliser seule,
sans intervention des gouvernements supérieurs. La fiction tint assez longtemps la route pour que
Jean Drapeau puisse choisir seul l’architecture du stade autant que du village olympique. On se
souviendra qu’il rayonnait de satisfaction ce jour d’avril 1972 où il dévoila la maquette du stade
olympique devant la presse internationale. Satisfaction d’autant plus légitime que tous restèrent
bouche bée devant l’audace et la beauté du futur stade. Mais la capacité d’une Ville qui ne
comptait à l’époque que 1,2 millions d’habitants, les banlieues ne contribuant en rien au
financement des jeux, rencontre tôt ou tard sa limite. Après une grève ayant forcé la fermeture du
chantier durant cinq mois, le Gouvernement du Québec, fin novembre 1975, prit le contrôle des
jeux. Ce fut la fin de ce Drapeau que nous avons qualifié d’exubérant.

Tout homme est un composé d’ombre et de lumière. Côté ombre, Jean Drapeau était tout le
contraire d’un grand démocrate. On se souviendra de la façon dont il a joué de la Crise d’octobre
1970 pour discréditer l’opposition du Front d’action politique des salariés à Montréal, le FRAP,
allant jusqu’à soutenir à la radio « que si le FRAP est élu, le sang coulera à Montréal »10. Après

9
          Archives de Radio-Canada, Inauguration du chantier du métro, 23 mai 1963.
10
          Relaté par Marc Comby, Élections municipales du 25 octobre 1970 – Quand un nouveau parti politique
     contestait Jean Drapeau, Le Devoir, Opinion, 25 octobre 2005.
7

avoir remporté 52 postes de conseillers municipaux sur 52, ce qui lui procurait l’occasion de se
montrer non seulement prince, mais bon prince, il a plutôt choisi d’y aller d’un propos mesquin :
« C’est le genre de majorité que j’aime ! » Toujours côté ombre, la destruction de l’exposition
Corridart, à quelques jours de l’ouverture des jeux olympiques, constitue indéniablement un
sommet d’autoritarisme. Monsieur Drapeau estimait simplement que certaines des œuvres
présentées étaient indécentes et que l’exposition elle-même était « un ensemble qui polluait la
rue Sherbrooke »11. Rappelons aussi que c’est durant cette période 1960-75 que Drapeau le
démolisseur de quartiers, pour motif de construction d’autoroutes ou de grands projets
immobiliers, tel Radio-Canada, accomplissait l’essentiel de son œuvre. C’est d’ailleurs son
déficit de sensibilité à la conditions des petites gens dont la vie était bouleversée par ses Grandes
œuvres qui a pavé la voie d’abord au FRAP, puis au Rassemblement des citoyens de Montréal, le
RCM, lequel fit élire pas moins de 18 conseillers lors de l’élection de l’automne 1974.

Soulignons, enfin, la démission abrupte du plus fidèle compagnon de route de Jean Drapeau,
Lucien Saulnier. Celui-ci avait d’abord été le chef de l’opposition officielle, de 1957 à 1960.
Durant toute la période 1960-72, il présida le comité exécutif de la Ville, jouant de ce fait un rôle
central dans la construction du métro et la préparation d’Expo 67. Il devint aussi le premier
président de la Communauté urbaine de Montréal, créée en 1970. Selon la rumeur, la rupture
entre Saulnier et Drapeau aurait été due au fait que le second était devenu incapable d’entendre la
moindre objection, venant de qui que ce soit. Concernant l’année 1972, c’est plus que plausible.

Il reste que le Grand Drapeau, celui dont tous se souviennent avec un mélange de reconnaissance
et de respect, accompagné d’un petit pincement au cœur chez certains, est indéniablement celui
de cette période 1960-75.

Drapeau 3
Le gestionnaire

À partir de la reprise des Jeux par Québec, fin 1975, et plus encore de la prise du pouvoir par
René Lévesque, une année plus tard, les feux de la rampe se détournent de Montréal. Désormais,
c’est à Québec que ça se passe !

Au tournant de la soixantaine, Jean Drapeau est déjà l’homme d’une autre époque. Son arrivée au
pouvoir avait marqué une rupture d’avec la génération Duplessis. De façon similaire, l’entrée en
scène des Jacques Parizeau, Bernard Landry, Lise Payette, Gérald Godin et Claude Charron
constitue une nouvelle rupture… d’avec la génération Drapeau cette fois.

Jean Drapeau demeurera pourtant maire de Montréal durant dix longues années encore, balayant
les élections de 1978 et de 1982, avant de se retirer de la vie publique peu de temps avant
l’élection de 1986.

L’époque ne fut pas bonne pour Montréal. La prise du pouvoir par un gouvernement
souverainiste déclencha un véritable exode de la communauté montréalaise anglophone, en large

11
            Marie-Ève Graniero, 1976, Corridart mis à sac, Le Devoir, 29 et 30 avril 2006. La partie entre guillemets
     est tirée du Devoir du 17 septembre 2002.
8

partie au profit de la compétitrice de toujours, Toronto12. Au même moment, les Montréalais
découvraient les vertus du réseau autoroutier mis en place au cours des quinze années
précédentes, avec la contribution empressée de Jean Drapeau : les familles achetèrent des autos et
déménagèrent en banlieue. La combinaison de ces deux mouvements fit qu’en dix ans, la
population de la Ville chuta de 234 000 habitants, passant même sous la barre du million en 1981.
Quant à la capacité d’entreprendre de la Ville, elle était hypothéquée par la lourde dette résultant
des grands projets des années précédentes. Enfin, la terrible crise économique de 1982, dont les
effets se firent sentir tout au long du dernier mandat Drapeau, acheva de couper les jambes à
Montréal.

Dans un contexte aussi défavorable, que pouvait faire Jean Drapeau, sinon gérer la Ville au jour
le jour ?

Il faut néanmoins lui reconnaître cet ultime coup de génie que fut l’Opération 20 000 logements.
En 1977, le mouvement d’exode des Montréalais vers les banlieues était si prononcé que
seulement 10 % des logements construits en région métropolitaine le furent sur le territoire de la
Ville de Montréal. En réaction, l’administration Drapeau, aidée des deux paliers supérieurs de
gouvernement, lança l’Opération 10 000 logements. Celle-ci connut un tel succès qu’il fallut
rapidement doubler la mise. Le concept même de l’Opération était de proposer des cadres de vie
certes différents dans leur forme, mais que les familles elles-mêmes jugeraient qualitativement
équivalents à ce qui était offert en banlieue. On lui doit des quartiers complets, tels Angus,
Georges Vanier ou André Grasset, ainsi que nombre de projets de plus petite taille. Encore
aujourd’hui, les principales innovations introduites par l’Opération, dont la mixité sociale de
l’habitat et la formule du condo, constituent le coeur de la politique d’habitation de la Ville. Au
plus fort de l’Opération, en 1984, Montréal s’accapara 35 % de la construction neuve en région
métropolitaine… proportion qui, à territoire constant, a depuis lors fondu de moitié.

Évoquer le génie de Jean Drapeau laisse entendre que lui seul aurait conçu chacun des projets
ayant marqué son règne à la mairie. Rien n’est plus faux, comme Drapeau a pris soin de le
souligner : « Les projets, ça commence par une idée. Qu’on a soi-même ou qu’on puise chez les
autres. (…) Très souvent, l’idée n’est pas de nous, mais elle nous frappe, on la reçoit, elle nous
séduit et, après l’avoir entretenue quelque temps, on essaie d’en faire un projet. Mon style, si je
peux employer l’expression, c’est de travailler (…) à examiner l’idée d’un autre, pour voir s’il
est possible d’en faire un projet »13. Si c’est bel et bien Drapeau qui a eu l’idée d’amener les
olympiques à Montréal, il serait étonnant qu’il ait personnellement conçu l’Opération 20 000
logements. Plus probablement, quelqu’un reconnu pour avoir des idées marginales ou à contre-
courant lui a dit : Oui, Monsieur le maire, il est possible de retenir les familles à Montréal, tout
en ayant une politique de logement social nettement supérieure à celle que nous avons eue
jusqu’ici. Permettez que je vous explique comment il faudrait s’y prendre. Drapeau a écouté, puis
il a mûri l’idée avec ses principaux collaborateurs, pour finir par décider de se faire le porteur
politique de l’Opération, tout en faisant confiance à l’appareil municipal pour la mettre en œuvre.
C’est là tout ce que devrait être le leadership du maire d’une grande ville.

12
     L’île de Montréal a vu sa population anglophone diminuer de 71 000 individus entre 1976 et 1981, de 202 000
     sur l’ensemble de la période 1976-2006. Les banlieues entourant Montréal ont pour leur part perdu 51 000
     anglophones entre 1976 et 2006. Source : Statistique Canada, Recensement décennal de la population.
13
           Archives de Radio-Canada, Jean Drapeau – L’homme aux mille projets, 13 novembre 1967.
9

La longévité d’un Jean Drapeau, qui n’a quitté la mairie de Montréal qu’à l’âge de 70 ans, tient
en partie au fait qu’après un certain nombre d’années à développer des liens avec toutes les
composantes de la société, milieu des affaires, grands bureaux de services juridiques ou
d’expertise-conseil, institutions publiques, diversité des réseaux associatifs, et autres, on finit par
verrouiller le système politique en sa faveur. Plus une ville est petite, plus il est facile d’atteindre
ce résultat, ce qui explique l’abondance des maires à vie, façon Séraphin Poudrier, dans les
petites municipalités. Et vice-versa, c’est-à-dire que plus une ville est de grande taille, plus il sera
difficile de la verrouiller autour de sa personne. Près de nous, un certain maire de Laval, qui fait
tout de même plus de 300 000 habitants, y est manifestement parvenu. À Montréal, Camillien
Houde y était lui aussi parvenu, au point qu’on aura pu écrire, concernant l’élection de 1954 :
« Drapeau ne croit pas avoir de chances de gagner s’il se présente contre le monument qu’est
Camillien Houde »14. Sans nier ses incontestables qualités personnelles, il paraît clair que la
performance de Jean Drapeau aux élections de 1974, de 1978 et de 1982 a tenu pour une partie
significative au fait que le système politique montréalais était verrouillé à son avantage.

Que Drapeau ait été indélogeable à la fin de sa carrière publique fut peut-être un mal pour un
bien. Car les années 1970 furent houleuses sur le plan des théories politiques, le marxisme, le
maoïsme, le trotskisme et autres ismes se disputant les faveurs et la ferveur d’une jeunesse
intellectuelle un temps séduite par les solutions radicales aux inévitables injustices de toute
société. À Québec, point focal de notre vie collective à ce moment, la poigne de fer dans un gant
de velours d’un René Lévesque a permis non seulement de modérer les ardeurs de certains, mais
encore de les canaliser vers des réalisations positives. Mais qui, à Montréal, aurait pu jouer ce
rôle ? À tout prendre, il valait mieux que cette génération vieillisse de dix ans avant d’accéder au
pouvoir, ce qu’elle fit en 1986, avec la première administration RCM.

Que ferait Jean Drapeau ?

Comme il fut dit en introduction, nul ne peut répondre directement à cette question. Chaque
personnage est en quelque sorte prisonnier de son époque et de son histoire personnelle. Il reste
que connaissant mieux l’itinéraire de l’homme, on peut formuler cinq propositions qui, une fois
réunies, permettent d’esquisser ce que serait une manière Drapeau de donner une nouvelle
impulsion à Montréal.

L’homme serait à la hauteur des enjeux d’aujourd’hui

        Jean Drapeau a toujours été pertinent. Au milieu des années 1950, il fallait commencer par
        assainir Montréal, ce qu’il a fait. Revenu au pouvoir dans les années 1960, il a satisfait à
        l’envi le désir des Montréalais d’appartenir à l’Amérique et au monde. L’appartenance à
        l’Amérique s’est traduite par la destruction de nombreux quartiers et par la mise en place
        des conditions qui allaient conduire à la motorisation de masse de la population,
        conformément à l’idée qu’on se faisait à l’époque du progrès et de la modernité : le bilan,
        vu de l’œil d’aujourd’hui, est forcément mitigé. Mais du côté de l’appartenance au monde,
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     Encyclopédie en ligne Wikipedia, article Camillien Houde, non signé. En 1954, Houde, âgé de 65 ans, choisit de
     ne pas se présenter à nouveau, à cause de sa santé déclinante. Il importe de souligner qu’homme intègre, il ne fut
     jamais visé par les organisateurs de la campagne de moralité qui porta Drapeau au pouvoir. Il faut savoir qu’à
     l’époque, le maire de Montréal avait peu de pouvoir, lequel était exercé par les membres du comité exécutif, dont
     le maire était exclu d’office, et par les directeurs des services.
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      alors là, chapeau Monsieur Drapeau ! Les dix dernières années, il a sans doute souffert de
      voir ses Montréalais quitter les uns pour Toronto, les autres pour la banlieue, et plus encore
      de réaliser que concernant les seconds, il était au moins en partie responsable de cet exode :
      il a répliqué par une politique d’habitation audacieuse. Ultime contribution, il a permis à
      une nouvelle génération un peu trop bouillonnante de mûrir avant d’accéder au pouvoir.

      Pour s’en tenir à ce qui concerne le développement d’une ville, les grands enjeux de notre
      époque sont les changements climatiques, la sortie amorcée de l’ère du pétrole, l’émergence
      d’une nouvelle conception de la qualité de vie urbaine, la résurgence du sentiment collectif,
      en réaction aux excès de l’individualisme et, par combinaison de ces éléments, l’émergence
      d’une nouvelle économie. C’est cela, et plus, qui explique l’accession de Barak Obama à la
      présidence des États-Unis. Autrement dit, le monde doit changer et va changer au cours des
      dix prochaines années. Peut-on croire qu’une personne aussi intelligente que Jean Drapeau
      ne le comprendrait pas ?

Il serait ambitieux pour Montréal

      Le métro, une exposition universelle et les olympiques, les trois quasi simultanément, voilà
      tout Jean Drapeau. Si d’aventure les événements l’obligent à retarder de quatre ans l’un de
      ses projets, il surenchérit en sortant du chapeau le plus extravagant stade jamais vu.

      Imaginez un instant que Jean Drapeau entende dire que Toronto se donne dix ans pour
      étendre de plus de 120 km son réseau tramway, que Québec vient tout juste d’inaugurer un
      magnifique projet de mise en valeur de sa rive fluviale, ou encore que Montréal fait
      désormais pâle figure face à Barcelone, une ville, pourtant, que l’on regardait de haut il y a
      trente ans. Il faudrait l’attacher, son Honneur le maire Jean Drapeau, pour l’empêcher de
      lancer d’un seul coup dix grands projets de remise à niveau de Montréal.

Quoi qu’il décide de faire, il le ferait vite, sans tergiverser

      Sous Jean Drapeau, dix-huit mois séparent l’engagement électoral de construire un métro à
      Montréal et le lancement des travaux. Entre l’annonce par Drapeau de son départ pour
      Paris, où il ira plaider la cause de Montréal pour la tenue de l’Expo, et le début du
      remblayage visant à créer le site de l’événement, on compte tout juste onze mois. De
      l’annonce de la seconde candidature de Montréal pour la tenue des olympiques à la
      présentation de la maquette du stade, il se sera écoulé vingt-huit mois. Pourtant, personne
      n’a jamais osé dire qu’il s’agissait de projets bâclés.

      Revenant aujourd’hui à l’Hôtel de Ville, Drapeau fulminerait : Cessez de me casser les
      pieds avec vos quarante mille études chaque fois que je propose de lever le petit doigt.
      Après tout, un métro, une exposition universelle ou les jeux olympiques, c’était quand
      même un tantinet plus compliqué à planifier que les projets dont on parle ces années-ci à
      Montréal !

Il aurait confiance en la capacité de faire de la Ville

      Avec Drapeau, c’est la Ville de Montréal qui construit le métro, tient les jeux olympiques et
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     est maître d’œuvre de l’Expo. Ce sont aussi les services et les experts techniques de la Ville
     de Montréal qui réalisent tous ces grands projets. À l’évidence, Jean Drapeau avait une
     confiance inébranlable en la capacité de faire de la Ville, cette institution qu’il a consacré sa
     vie à construire et sur laquelle il n’a eu de cesse de s’appuyer.

     Sous l’angle du financement, Drapeau ne conditionnerait assurément pas la réalisation
     d’aucun de ses projets à l’engagement préalable de Québec et d’Ottawa. D’autant que ce
     serait automatiquement leur donner un droit de regard sur les caractéristiques du projet lui-
     même. À Québec et Ottawa, il dirait : Je vous annonce que je lance tel projet, à telle date.
     En vertu des programmes existants, je vous informe que votre contribution s’élève à X et Y.
     Si vous consentez à y aller d’une contribution supplémentaire, vous êtes bienvenus, à
     condition toutefois que vous n’en fassiez pas un prétexte pour intervenir sur la nature ou
     sur l’échéancier du projet.

     Sous l’angle de l’expertise technique cette fois, son réflexe ne serait assurément pas de
     distribuer des contrats à la cantonade. Il convoquerait plutôt ses directeurs de services pour
     leur tenir à peu près ce discours : Je compte sur vous pour réaliser ce projet. Voyez ce que
     sont nos effectifs dans les domaines en cause. S’il manque du monde, procédez aux
     engagements requis. Assurez-vous de bâtir une équipe solide, compétente, dynamique. Il en
     va du succès du projet et de la crédibilité de la Ville.

Il lui faudrait apprendre à composer avec des citoyens éveillés

     À tort ou à raison, Jean Drapeau était réputé pour son paternalisme et son autoritarisme.
     Même s’il devait ne s’agir que d’apparences, il est clair que cela ne serait plus acceptable
     aujourd’hui. Jean Drapeau le comprendrait-il, c’est-à-dire, serait-il un homme de ce début
     du XXIe siècle ou encore et toujours celui que nous avons connu il y a cinquante ans ?
     Chacun est libre de répondre selon son jugement à cette question.

     Remarquez que cela ne voudrait aucunement dire qu’on demanderait à Jean Drapeau
     d’avoir un sourire collé aux lèvres en permanence et de ne débiter que les phrases creuses
     que des experts en communication lui auraient soufflées à l’oreille, comme cela est devenu
     si courant. Car respecter les citoyens, les respecter vraiment, cela veut dire se tenir debout
     avec eux, non pas tenter de les confondre en recourant aux stratagèmes à la mode du jour.

Voilà. Nous ne savons toujours pas à quoi s’engagerait Jean Drapeau s’il se portait candidat à
l’élection à la mairie de Montréal de novembre prochain. Une seule chose est sûre : s’il devait
l’emporter, Montréal aurait un maire, un vrai.
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