BIODIV'2050 Santé et Biodiversité : nécessité d'une approche commune - Mission Économie de la Biodiversité
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BIODIV’2050
Santé et Biodiversité :
nécessité d’une approche commune© Ansgar Scheffold de Pixabay
ÉDITO
L ’Évaluation mondiale de la biodiversité
et des services écosystémiques de
l’IPBES est venue alerter sur l’état de
se tarissent du fait de l’urbanisation et
du développement de la technologie,
Plus largement, nous souhaitons que
cette publication contribue à une évolution
elles sont pourtant essentielles au significative de notre rapport aux êtres
la biodiversité au niveau international. développement de l’enfant, à la quiétude vivants. Assurons une véritable coexistence
Ce constat scientifiquement établi est des adultes et au dynamisme des homme-nature en réapprenant à vivre avec
également porteur d’espoirs quant à personnes âgées. la biodiversité, que ce soit en milieu urbain,
la possibilité d’atteindre conjointement dans les océans et rivières, au cœur des
Il est aussi nécessaire de faire prendre
plusieurs objectifs sociétaux à l’échelle forêts ou au creux de nos intestins.
conscience des impacts de notre
mondiale (notamment pour l’alimentation,
l’eau, l’énergie et l’adaptation aux système de santé sur la biodiversité, et
changements climatiques), à travers une des répercussions occasionnées a fortiori
action concertée et des changements à sur la santé humaine. Si l’élaboration de
engager dès maintenant. médicaments a des impacts substantiels
sur la biodiversité (surexploitation
La santé fait évidemment partie des des essences, modification des aires
enjeux cruciaux, tant pour les citoyens que
géographiques), le rejet dans la nature
pour les pouvoirs publics. Étant donné
de résidus médicamenteux issus du
les multiples interactions entre santé
processus de fabrication des médicaments
humaine et biodiversité, la dynamique
ou de leur consommation altère plus
d’effondrement de la biodiversité que
largement l’ensemble des écosystèmes
nous vivons aujourd’hui entraîne une
(dérèglement du système métabolique
recrudescence des risques pour la
des êtres vivants, malformations, mortalité
santé humaine. Il est nécessaire d’agir
directe, antibiorésistance, etc.). Au regard
urgemment pour préserver et restaurer les
de ces impacts, les choix individuels et Philippe GARRIGUES
écosystèmes, en mesure de prévenir de
collectifs dans nos sociétés sont plus que Président de la Fondation Rovaltain
nombreuses problématiques sanitaires.
jamais cruciaux afin de s’engager dans une
Ceux-ci s’observent notamment à
consommation raisonnée de médicaments.
travers la dilution des agents infectieux,
la lutte contre les maladies chroniques, la La santé est un sujet qui nous touche
fourniture de médicaments, la réduction de tous, de plus en plus approprié par les
la pollution de l’air, la purification de l’eau, le citoyens. Elle trouve aussi sa place au
© Jean-Marc PETTINA_Caisse des Depots 2015
soutien à l’alimentation saine… la liste des cœur des préoccupations des décideurs
bénéfices est longue et sans équivoque. publics, au regard des budgets consacrés
Au-delà de l’aspect sanitaire, la à la recherche, aux hôpitaux et plus
biodiversité agit sur notre bien-être à globalement à la santé. CDC Biodiversité
travers de nombreux canaux, qu’ils et la Fondation Rovaltain, à travers cette
soient psychologiques, cognitifs, culturels publication et dans leurs travaux en
ou encore sociaux. Qui ne s’est jamais général, œuvrent à apporter une réflexion
retrouvé à contempler un paysage sur la mise en place d’une réponse
splendide et ressentir un sentiment cohérente et l’élaboration de solutions Marc ABADIE
immense d’apaisement et de bien-être ? pérennes pour répondre aux enjeux Président de CDC Biodiversité – Directeur
Si aujourd’hui les expériences de la nature communs santé-biodiversité. de la Mission Économie de la BiodiversitéSOMMAIRE
TRIBUNE
Dr. Maria Neira, Directrice du Département Santé
4
publique, déterminants sociaux et environnementaux de
la santé à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS)
COMPRENDRE 6
Préserver la biodiversité pour préserver la santé humaine
Biodiversité et maladies : enjeux préventifs
et curatifs de la biodiversité
Biodiversité et bien-être physique : le rôle de la
biodiversité dans la satisfaction des besoins
Bien-être mental et bien-être social : l’amélioration
de la qualité de vie par la biodiversité
INVENTER 35
Les impacts du secteur de la santé sur la
biodiversité et les solutions pour y remédier
Exploitation de la biodiversité à des fins thérapeutiques
Les résidus médicamenteux dans l’environnement
Impacts des résidus médicamenteux
dans l’environnement
Les solutions pour limiter l’impact des résidus
médicamenteux sur l’environnement
INTERNATIONAL 44
Santé et biodiversité dans les pays du Sud : l’approche
par les Objectifs de développement durable
INITIATIVES 47
DIRECTEUR DE LA PUBLICATION : MARC ABADIE
RÉDACTEUR EN CHEF : PHILIPPE THIÉVENT
COORDINATION-CONCEPTION : THÉO MOUTON, SOPHIE MÉNARD, ANTOINE CADI
ÉTUDE REALISÉE PAR : THÉO MOUTON ET SOPHIE MÉNARD (CDC BIODIVERSITÉ),
ÉMILIE ÉGÉA (FONDATION ROVALTAIN)
AVEC LE SOUTIEN DE : SALAMMBÔ HOTTE
MERCI À : DELPHINE DELAUNAY (FONDATION ROVALTAIN), HERNANDO
SALCEDO FIDALGO (EHESS) ET HÉLÈNE LERICHE (ASSOCIATION ORÉE), POUR LEUR
CONTRIBUTION, LEUR RELECTURE ATTENTIVE ET LEURS SUGGESTIONS
ÉDITION : MISSION ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ
GRAPHISME : JOSEPH ISIRDI – www.lisajoseph.fr
MAQUETTE : PLANET 7 PRODUCTION
CONTACT : meb@cdc-biodiversite.fr
PHOTO DE COUVERTURE : © Shutterstock
AVERTISSEMENT : BIODIV’2050 PRÉSENTE LES TRAVAUX EN COURS ET LES AVANCÉES DE LA MISSION
ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ. LA RUBRIQUE «TRIBUNE» ET LES DIFFÉRENTS ENCARTS PERMETTENT AUX
ACTEURS CONCERNÉS DE DONNER LEUR POINT DE VUE SUR LES SUJETS TRAITÉS. LES PROPOS QUI Y
FIGURENT N’ENGAGENT QUE LA RESPONSABILITÉ DES PERSONNES INTERROGÉES.
CITATION DE L’OUVRAGE : CDC Biodiversité et Fondation Rovaltain (2019). Santé et Biodiversité : nécessité d’une
approche commune, Mission Économie de la Biodiversité, Paris, France, 52p.TRIBUNE
naturels et la santé humaine. Il appelle à ce que les considérations liées à la santé
à une prise de conscience globale du soient bien intégrées dans le prochain
secteur de la santé, non seulement pour cadre mondial pour la biodiversité post-
guérir les maladies inhérentes à la dégra- 2020 qui sera adopté en Chine en 2020.
dation de la biodiversité, mais aussi pour
assurer les bienfaits qu’elle procure tant Comment les interrelations entre
sur la santé physique que sur le bien-être santé et biodiversité sont-elles
des populations. appréhendées par l’OMS ?
Une autre étape importante a été franchie La santé humaine est déterminée par un
en 2015, lorsque l’OMS a mené, en parte- ensemble de facteurs environnementaux,
nariat avec la CDB, la réalisation d’un rap- sociaux, économiques et génétiques.
port sur l’état des connaissances entre la Dans la vision de l’OMS, la biodiversité
biodiversité et la santé (Connecting Global est un des déterminants majeurs et une
Priorities: Biodiversity and Human Health). des clefs pour l’obtention d’un meilleur
Il consolide les connaissances sur les liens niveau de santé. Toute personne peut
Dr. Maria NEIRA faire le constat de cette interrelation forte
entre biodiversité et santé, par le prisme
Directrice du Département au quotidien. La biodiversité est en effet le
de la qualité de l’air, de l’eau douce, de
Santé publique, déterminants pilier de notre vie sur Terre : les dynamiques
la sécurité alimentaire, de la nutrition, des
sociaux et environnementaux de fonctionnement des écosystèmes
maladies transmissibles, de la médecine
de la santé à l’Organisation permettent par exemple de nous nourrir,
traditionnelle, des savoirs autochtones, des
mondiale de la Santé (OMS) avantages immuno-régulateurs potentiels de boire, de disposer des médicaments
de l’exposition à la diversité microbienne dont nous avons besoin. La préservation
dans l’environnement, etc. de la biodiversité est donc une condition
Quelles actions l’OMS met-elle sine qua non de la protection de la
en place pour développer l’étude À la 71e Assemblée mondiale de la Santé santé humaine.
et la valorisation des liens entre en 2018, l’OMS a préparé, à la demande
biodiversité et santé ? des pays membres, un état des lieux des Il est vrai que les liens entre pathogènes
mesures prises concernant les liens entre infectieux et espèces hôtes sont com-
L’OMS joue aujourd’hui un rôle prépon- plexes : la composition microbienne peut
santé et biodiversité. Elle soutient que,
dérant dans les décisions politiques jouer un rôle de régulation essentiel pour
« conformément au principe de “la santé
internationales en apportant sa contribution une espèce et avoir des effets totalement
dans toutes les politiques“, les politiques
et son expertise, mais également en nuisibles pour une autre. Néanmoins, ce
de santé publique doivent chercher à
renforçant l’alignement des différents sont tous les changements globaux causés
garantir que les effets de la modification
engagements mondiaux (CDB (1), ODD (2), par l’être humain, tels que la déforestation,
de l’écosystème soient évalués et traduits
Accord de Paris, etc.). À l’interface entre la surexploitation des ressources, la pol-
dans les stratégies moyennant la partici-
le monde scientifique, les organisations lution, l’introduction d’espèces exotiques
pation de différents secteurs, disciplines et
internationales et la société civile, l’OMS envahissantes et le développement urbain
populations locales, comme une occasion
est en capacité de travailler via de multiples qui entraînent la propagation des maladies
de maximiser les bénéfices communs pour
canaux sur les interrelations entre biodiver- et la perte de biodiversité.
la santé et l’environnement […] ».
sité et santé humaine.
Par exemple, la substitution des forêts
Dans le cadre de leur programme de travail
En 2005, l’OMS a dirigé l’élaboration de primaires riches en biodiversité par des
conjoint établi en 2012, le Département
l’un des rapports du Millennium Ecosystem monocultures détruit les habitats et accroît
PHE (3) de l’OMS co-préside avec la CDB
Assessment (les écosystèmes et le les contacts entre humains et animaux,
un groupe de liaison inter-institutionnel
bien-être humain : synthèse sur la santé), ce qui favorise l’émergence des maladies.
sur la biodiversité et la santé (Interagency
aujourd’hui considéré comme un travail En outre, des facteurs tels que le tourisme
Liaison group on biodiversity and health).
pionnier visant à décrire les liens com- mondial, les changements climatiques et
Parallèlement, l’OMS continue de travailler
plexes entre la préservation d’écosystèmes l’utilisation d’agents antimicrobiens influent
avec de nombreux partenaires pour veiller
sur le mouvement des pathogènes, la
(1) Convention sur la diversité biologique gamme d’hôtes, leur persistance et leur
(3) Public Health, Environment and Social Determinants of
(2) Objectifs du développement durable dans le cadre de l’Agenda 2030 Health Department virulence. En d’autres termes, par le biais
4 BIODIV’2050 - Numéro 19 - Décembre 2019des activités humaines, nous créons les re, santé, environnement) et d’adopter des être complexes, un grand nombre de
conditions favorables au développement démarches holistiques, telles que l’ap- messages peuvent être communiqués de
des vecteurs et à l’émergence de maladies. proche « One Health (4) ». Celle-ci doit être façon simple et claire. Il s’agit par exemple
appliquée de manière plus systématique de faire comprendre que la pollinisation est
Toutefois, la charge mondiale de morbidité
et inclusive, en tenant dûment compte des essentielle pour la production d’aliments
imputable à l’environnement est désormais
facteurs en amont de l’émergence de la riches en vitamines et minéraux, que les
dominée par les maladies non transmis-
maladie et en mettant davantage l’accent pesticides que nous utilisons se retrouvent
sibles. Par exemple, on estime qu’environ
deux milliards de personnes souffrent de sur la prévention et la surveillance. ultérieurement dans la chaîne alimentaire
carence en nutriments. La consommation Il est ainsi possible de prévenir les maladies et que la perturbation des habitats a des
de denrées alimentaires transformées de et de réduire la perte de biodiversité en conséquences probables sur l’émergence
mauvaise qualité et le manque d’activité s’attaquant à leurs causes communes de nouveaux agents pathogènes. Ces
physique ont contribué à une émergence (changement d’usage des sols, dérègle- messages et mesures doivent être bien
marquante de l’obésité et des maladies ment climatique, introduction d’espèces cadrés, adaptables aux besoins des
chroniques qui y sont associées. invasives), ainsi qu’en préservant et différentes populations, et mettre en avant
Enfin, le bien-être mental est un axe de restaurant la diversité biologique. les co-bénéfices des mesures de préser-
la santé qui doit également faire l’objet vation de la biodiversité, d’atténuation du
Quels sont les grands enjeux à
d’une attention particulière. La dynamique changement climatique et d’amélioration
porter pour permettre une meilleure
d’effondrement actuelle de la biodiversité de notre santé.
appréhension des interdépendances
peut avoir des impacts majeurs sur celui-ci.
entre santé et biodiversité ? Au-delà de la sensibilisation, l’accent doit
Par exemple, les désastres naturels qui
être mis sur l’éducation pour changer
se multiplient et l’exploitation de certaines La question de la recherche scientifique
durablement notre perception des liens
ressources entraînent des migrations est primordiale pour approfondir notre
violentes et forcées, sources de stress entre biodiversité et santé. Il est par
compréhension des dynamiques liant
et de perte de bien-être. Chez certains biodiversité et santé. Cette recherche exemple essentiel de développer des
peuples, le bien-être est aussi lié à des doit être interdisciplinaire pour identifier outils pour les jeunes médecins et autres
valeurs culturelles que la destruction de des solutions intégrées et applicables. professionnels pour donner l’opportunité
la biodiversité met en danger. En milieu Les résultats doivent être portés par les de s’engager dans la construction d’un
urbain, le manque de nature et la décon- décideurs pour mettre en place un éventail avenir durable, tant pour la santé humaine
nexion des hommes à leur environnement de mesures pour la préservation de la que pour la diversité biologique.
conduit à une augmentation des maladies biodiversité et l’atténuation du changement
Plus largement, l’enjeu est de réaliser
chroniques et à des déséquilibres du climatique, tout en maximisant les
une transition écologique qui soit saine :
bien-être mental. Il est désormais urgent bénéfices pour la santé.
autrement dit, une transition énergétique
d’agir pour renaturer les villes et y améliorer
Par exemple, la protection des forêts peut saine, une transition de la mobilité saine,
notoirement la qualité de vie.
contribuer simultanément à la préservation une transition de notre façon de produire
Au siècle dernier, nous avons fait des écosystèmes, à la régulation du climat, et consommer saine. Saine, puisque le
d’énormes progrès en matière de à la réduction de la pollution atmosphé- domaine de la santé est largement en
santé, d’espérance de vie et de sécurité rique, à la qualité de l’eau et de l’air, mais capacité de stimuler la prise de conscience
alimentaire. Mais ces gains importants se aussi à l’alimentation, à la fourniture de et de provoquer un déclic sociétal.
sont réalisés au détriment de la santé des médicaments, au bien-être culturel et à la
écosystèmes. Au regard de la dynamique santé mentale. Les citoyens et décideurs doivent
d’effondrement de la biodiversité, nous ne comprendre que lorsque l’on parle de
sommes pas à l’abri d’un déclin du niveau Outre la recherche scientifique, la préser-
biodiversité, on parle aussi de leur santé et
de santé. Quand les écosystèmes se vation de la biodiversité doit impliquer et
de leur bien-être. Pas seulement pour les
dégradent et que le changement climatique intégrer l’ensemble de la société civile,
générations futures, mais aussi pour les
s’intensifie, on ne peut qu’observer un notamment via des campagnes de
générations présentes. Notre génération
impact négatif sur la santé publique. sensibilisation. Si les dynamiques sous-
est déjà en train de pâtir des effets de
jacentes entre santé et biodiversité peuvent
Afin de mieux comprendre ces dyna- la dynamique d’effondrement de la
miques, il est nécessaire de développer biodiversité, c’est à nous de nous saisir de
(4) Approche intégrée et systémique de la santé humaine, de la santé
une collaboration inter-sectorielle (agricultu- environnementale et du bien-être animal ces enjeux dès à présent.
MISSION ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ 5COMPRENDRE
PRÉSERVER LA BIODIVERSITÉ POUR
PRÉSERVER LA SANTÉ HUMAINE
La possession du meilleur état de
santé qu’il est capable d’atteindre
constitue l’un des droits fondamentaux de
tout être humain » (OMS, 1946). Tel est l’un
des principes cités dans la Constitution de
l’Organisation mondiale de la Santé (OMS),
qui œuvre en faveur de la santé publique
depuis 1948, sous l’égide de l’Organisation
des Nations unies (ONU).
Aujourd’hui, les mutations rapides et les
changements globaux qui se produisent à
travers le monde fragilisent et perturbent
le fonctionnement des écosystèmes,
accroissant ainsi les risques sanitaires
et montrant le caractère essentiel de
l’environnement pour la santé humaine.
La dynamique d’effondrement de la
biodiversité joue un rôle prépondérant
dans l’augmentation des risques liés à la
santé humaine. L’OMS et la CDB mettent
en garde contre cette érosion, expliquant
que « biodiversité et santé humaine
[…] sont interconnectées de différentes
manières » et que « les facteurs de perte
de biodiversité affectent directement la
santé humaine » (Romanelli et al., 2015).
À Hyderabad (Inde), la COP11 de la CDB
© Picography de Pixabay
a souligné que « le rythme actuel de perte
de biodiversité pourrait potentiellement
Le phénomène est d’autant plus de la mobilité humaine intercontinentale
avoir des conséquences graves et
alarmant qu’il existe de multiples entretiennent la dynamique de transmission
entraver les efforts pour atteindre de
interrelations et rétroactions avec le et de propagation des épidémies à travers
nombreux objectifs de développement,
changement climatique, l’urbanisation le globe (CGEDD, 2013).
particulièrement ceux liés à la pauvreté, la
et la mondialisation des échanges, qui L’urbanisation est un enjeu croissant, les
faim et la santé » (CBD, 2012).
s’intensifient et entraînent une fragilisation populations se concentrant dans les villes
L’exploitation de nouveaux milieux des écosystèmes et une recrudescence pour des raisons socio-économiques.
naturels, les changements d’usage des des risques pour la santé humaine. Déjà les Au regard de l’ampleur du phénomène
sols, la déforestation, la multiplication des Grandes découvertes soulevaient l’impact (55% de la population mondiale vivait
monocultures extensives, la désertification conséquent des déplacements humains dans une zone urbanisée en 2018, et ce
ou encore la dégradation de zones dans la diffusion des maladies (e.g. la chiffre s’élèvera à 68% en 2050) (United
humides sont autant de vecteurs par propagation du choléra en Amérique par Nations, 2019), la question de la santé
lesquels la dynamique d’effondrement de la les Européens). Désormais, les échanges en zone urbaine et péri-urbaine devient
biodiversité impacte la santé humaine. mondiaux de biens et l’accroissement une préoccupation importante. Bien que
6 BIODIV’2050 - Numéro 19 - Décembre 2019cette urbanisation puisse supposer un
meilleur accès aux soins et au système Figure 1 : Évolution de la dépense courante de santé entre 2009 et 2019
de santé, elle pose de nombreuses en France, en milliards d’euros (adapté des données de la DREES, 2019)
problématiques quant à la favorisation de
la dissémination des maladies, la pollution 2009 2018
Évolution entre
2009 et 2018 (en %)
de l’air, la sédentarisation des populations,
la disparition des savoirs traditionnels Consommation de soins et
169,9 203,3 +19,7
de biens médicaux
ruraux, le stress accru, l’augmentation des
inégalités sociales, etc.). Soins de longue durée 16,6 22,8 +37,3
Le changement climatique lié aux Indemnités journalières 12,1 15,1 +24,8
activités anthropiques est aujourd’hui
Autres dépenses en faveur
avéré, et les bouleversements qu’il des malades
0,4 0,8 +100
entraîne sont d’ores et déjà perceptibles :
succession de records de chaleur, Prévention institutionnelle 6,4 6,1 -4,7
fonte des glaces émergées et dilatation Dépenses en faveur du
11,9 12,1 +1,7
thermique, acidification des océans, système de soins
intensification des phénomènes extrêmes, Coûts de gestion de la santé 13,6 15,7 +15,4
etc. (IPCC (1), 2018). Le changement
climatique affecte directement la santé Total des dépenses
230,9 275,9 +19,5
courantes de santé
humaine via de nombreux canaux : stress
thermique, contamination des eaux,
1%
malnutrition, risques sanitaires liés aux Figure 2 : Dépense courante de santé
5,2%
catastrophes, risques épidémiques, qualité par type de financeur en 2018
de l’air, conséquences psychosociales 12,6% (adapté des données de la DREES, 2019)
dues aux événements extrêmes, etc.
5% Sécurité sociale
(IPCC, 2014).
État et collectivité
L’étude s’inscrit dans un contexte global 75% Mutuelles, sociétés d’assurance et institutions
de prévoyance
d’augmentation des dépenses courantes Ménages
de santé, qui s’établissent en 2018 à 275,9 Autres
milliards d’euros, soit 19,5% de plus qu’en
2009 (Cf. Figure 1).
Ces dépenses courantes de santé
sont assumées à 75% par la Sécurité Si une augmentation de la dépense totale Nous prenons comme point de départ
sociale (DREES, 2019), et à 25% par les de soins est attribuée à l’accroissement la définition de la santé selon l’OMS :
mutuelles, les sociétés d’assurance et les du nombre de personnes bénéficiant « un état de complet bien-être physique,
institutions de prévoyance (34 790 milliards du régime général et au vieillissement mental et social, qui ne consiste pas
d’euros, soit 12,6%), les ménages (14 430 de la population, il n’est nullement fait
seulement en une absence de maladie ou
milliards d’euros, soit 5,2%) et l’État et les état des causes des maladies et du
d’infirmité » (2) (OMS, 1946) et parcourrons (i)
collectivités (13 918 milliards d’euros, soit rôle des facteurs environnementaux
les interdépendances entre la biodiversité
5%) (Cf. Figure 2). dans l’augmentation des dépenses
et les maladies, qu’elles soient infectieuses
L’Assurance maladie a publié en juillet d’assurance maladie. Pour Cicotella
(2018), « il est nécessaire aujourd’hui de ou chroniques, et le rôle de la biodiversité
2019 un rapport intitulé « améliorer la
comprendre que la solution passe par le dans la fourniture de médicaments.
qualité du système de santé et maîtriser
développement d’une politique ambitieuse L’étude se concentrera ensuite sur (ii) la
les dépenses : propositions de l’Assurance
maladie pour 2020 » (CNAM, 2019). Celui- de santé environnementale, c’est-à-dire participation de la biodiversité au bien-être
ci met en avant certaines pathologies dont une politique qui s’attaque aux causes physique, en lien avec la satisfaction des
le poids est particulièrement important des maladies ». besoins de l’être humain (qualité de l’air,
dans les dépenses d’assurance maladie : eau et alimentation). Enfin (iii) les bienfaits
L’objectif de ce chapitre est ainsi de
la santé mentale (20,3 milliards d’euros), de la biodiversité sur le bien-être mental
mettre en évidence les relations étroites
les cancers (15,6 milliards d’euros) et (bénéfices psychologiques, cognitifs, et
entre la biodiversité et la santé humaine,
les maladies cardio-neurovasculaires
afin d’éclairer les acteurs sur le rôle de culturels) et le bien-être social seront traités.
(14 milliards d’euros).
la biodiversité dans la diminution du
recours aux soins et des coûts portés par (2) Si cette définition a pu être critiquée comme étant trop globale,
(1) Intergovernmental Panel on Climate Change - Groupe d’experts trop idéaliste et non opérationnelle, elle permet de définir le cadre de
intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en français la société. réflexion d’une analyse des liens entre santé et biodiversité
MISSION ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ 7COMPRENDRE PRÉSERVER LA BIODIVERSITÉ POUR PRÉSERVER LA SANTÉ HUMAINE
1 - Biodiversité et contemporains (mucoviscidose, diabète, la suppression d’individus (ainsi que de
hypothyroïdie, allergies, cancers, maladies leurs gènes) susceptibles de causer une
maladies : enjeux cardiovasculaires, etc.). épidémie dans une population (Acevedo-
préventifs et curatifs La répartition entre maladies infectieuses Whitehouse et al. 2003).
et chroniques à l’échelle mondiale est très Dans ce contexte, c‘est plutôt la perte
de la biodiversité hétérogène. Si 53% de la mortalité totale de biodiversité induite par les activités
est due aux maladies infectieuses dans les humaines qui est à l’origine d’une
Afin d’étudier les liens entre biodiversité pays du Sud, celles-ci ne représentent que progression des maladies infectieuses
et maladies, nous distinguerons ici deux 2% de la mortalité dans les pays du Nord, à l’échelle mondiale (Morand, 2015).
catégories de maladies pour lesquelles où les maladies chroniques prédominent En multipliant les actions qui contribuent
les interactions avec la biodiversité (allant jusqu’à 88% de la mortalité totale) à l’érosion de la biodiversité et en
divergent (sans entrer dans les détails (Cf. Figure 3).
s’appropriant des territoires jusque-là
de l’épidémiologie) : sauvages, l’être humain est davantage
Les relations complexes en contact avec la faune (domestique ou
Î Les maladies infectieuses, entre biodiversité et
directement provoquées par des sauvage) et la flore (auxquelles il n’était
maladies infectieuses auparavant pas confronté), perturbe
organismes vecteurs, notamment des
Dans un milieu naturel, la maladie les dynamiques des agents infectieux,
micro-organismes (bactéries, virus, etc.).
infectieuse est un processus écologique modifie la composition des communautés
Les hépatites, la rougeole et la tuberculose
qui s’inscrit dans la dynamique des de végétaux et d’animaux et fragmente
font partie de ces maladies infectieuses.
écosystèmes. Les micro-organismes considérablement les habitats (Morand et
Î Les maladies non infectieuses ayant trouvé une niche écologique à Figuié, 2018). La détérioration des milieux
(chroniques), causées par certains occuper, en provoquant des infections, naturels par les activités humaines et la
facteurs allant des prédispositions peuvent contribuer à la sélection naturelle prédominance de l’être humain entraînent
héréditaires aux modes de vie des êtres vivants les plus robustes et à un dérèglement des milieux et donc la
recrudescence des maladies infectieuses.
Figure 3 : Dépendance entre niveau de revenu des pays et Celles-ci sont un véritable fléau pour la
mortalité estimée par type de cause (selon WHO, 2018a)
santé humaine. En 2016, les infections
respiratoires aiguës, les maladies
diarrhéiques et la tuberculose étaient
parmi les 10 causes majeures de mortalité
dans le monde (WHO (3), 2018b). Sur
l’ensemble des maladies infectieuses, 60
Pays à Pays à revenus Pays à revenus Pays à à 70% d’entre elles proviennent d’animaux
faibles revenus intermédiaires intermédiaires revenus élevés sauvages ou domestiques (Jones, 2008).
de la tranche inférieure de la tranche supérieure
Parmi les maladies infectieuses, ces
Maladies infectieuses Maladies non transmissibles Blessures
zoonoses (4) sont responsables de 2,5
milliards de cas déclarés chaque année,
Figure 4 : Nombre de maladies infectieuses émergentes et de 2,7 millions de décès (Grace et
par type de facteur (adapté de Loh et al., 2015) al., 2012).
0 5 10 15 20 25 30 35 40 45 50
Comme le souligne la figure 4, il est
Changement d’usage des sols
possible de mettre en évidence de
Changements dans l’industrie agroalimentaire
Commerce et voyages internationaux nombreux facteurs responsables de
Changements dans l’industrie médicale l’émergence de maladies infectieuses à
Famines et guerres
travers le monde (Loh et al., 2015).
Climat et météo
Démographie et comportement humain
Autres (3) World Health Organization - Organisation mondiale de la Santé
(OMS) en français
Dégradation de la santé publique
Chasse et consommation de gibier (4) Maladies et infections dont les agents se transmettent des animaux
vertébrés à l’être humain
8 BIODIV’2050 - Numéro 19 - Décembre 2019POINT DE VUE
Biodiversité, élevage et maladies infectieuses
Serge Morand accompagnée de l’apparition de nou- rurales traditionnelles. Face à une biodi-
Écologue de la santé, Directeur velles maladies infectieuses pour les hu- versité en crise et un élevage en expan-
de Recherche au CNRS et mains comme la rougeole, les oreillons, sion, la transmission des zoonoses est
au CIRAD, Professeur invité la variole, les grippes, etc. Le nombre favorisée à la fois par les pertes d’effet de
à la Faculté de Médecine de maladies infectieuses et parasitaires dilution dépendant d’une faune sauvage
Tropicale, Université Mahidol, partagées entre animaux domestiques de moins en moins diversifiée et par les
Bangkok, Thaïlande et humains est directement proportionnel gains d’effet d’amplification d’un élevage
au temps de domestication. Nous parta- de plus en plus important.
La biodiversité, source des geons ainsi plus de maladies infectieuses
maladies infectieuses avec le chien, la vache ou le cochon, do- Les pratiques agricoles industrielles
mestiqués respectivement entre 17 000 concourent également à une diminution
L’immense majorité des maladies infec- ans et 10 000 ans, qu’avec le lapin qui n’a spectaculaire des ressources génétiques,
tieuses qui touchent les êtres humains été domestiqué que depuis 2 000 ans. liée à l’homogénéisation génétique mon-
sont issues des animaux domestiques et Les humains et leurs animaux domes- diale des races animales et végétales
sauvages. Ces dernières décennies ont tiques forment une communauté de par- (FAO (1), 2015). On sait pourtant qu’une di-
été marquées par l’émergence de nou- tage de maladies infectieuses qui s’est versité génétique élevée protège contre
velles maladies infectieuses associées établie sur le long terme, et qui continue la propagation des pathogènes. Une es-
aux rongeurs (virus de la fièvre de Lassa, à s’enrichir en nouvelles infections. Notre pèce animale ou végétale caractérisée
virus monkeypox), aux chauves-souris santé dépend alors de la bonne santé de par une faible diversité génétique est plus
(virus Ebola, virus Hendra), aux oiseaux nos animaux domestiques (Morand et sensible aux épidémies de grande am-
(virus H5N1) ou encore aux primates al., 2017). pleur. L’effet de dilution se retrouve donc
non-humains (virus du sida, virus Zika)
Ceux-ci sont également des passerelles aussi à l’échelle des populations.
(Morand, 2016).
pour les pathogènes et parasites héber- Les réponses actuelles aux crises
Si la diversité des maladies infectieuses gés dans les animaux sauvages : c’est ce sanitaires préparent de nouvelles crises
dépend de la diversité des animaux qu’on appelle « l’effet d’amplification ».
(un pays riche en biodiversité est un De nombreuses maladies infectieuses Le monde va de crises sanitaires en
pays riche en maladies infectieuses), émergentes, dont les agents infectieux crises sanitaires et les réponses appor-
le nombre total d’épidémies de mala- sont issus de la faune sauvage, se pro- tées sont toujours les mêmes. L’éradi-
dies infectieuses est au contraire corré- pagent d’abord chez les animaux domes- cation par l’abattage massif est présen-
lé avec le nombre d’espèces d’oiseaux tiques qui agissent ensuite comme des tée comme l’unique mode de gestion
et de mammifères en danger d’extinc- amplificateurs auprès des humains. Le en urgence de la crise et la biosécurité
tion par pays. La biodiversité peut être virus Nipah (chauves-souris et cochons comme l’antidote aux nouvelles crises.
source de maladies infectieuses, mais d’élevage en Malaisie), le virus Hendra Les mesures préconisées par les auto-
toute perte de biodiversité augmente les (chauves-souris et chevaux en Australie) rités sanitaires vont de l’interdiction de
risques épidémiques. Une explication est et le virus mers-cov (chauves-souris et reconstituer les élevages avec des races
à rechercher dans les modifications des dromadaires dans la péninsule arabique) locales au re-stockage par des races gé-
interfaces (usage des terres, intensifica- en sont des exemples. nétiquement homogènes sélectionnées
tion agronomique, urbanisation) et des
Des prévisions inquiétantes par la recherche agro-industrielle. L’im-
contacts entre animaux domestiques,
animaux sauvages et êtres humains. pact de la grippe aviaire en Thaïlande
Les prévisions d’intensification de l’éle- s’est traduit par une baisse de la diversité
Les études empiriques montrent que les vage ne sont pas une bonne nouvelle
communautés animales riches en es- génétique des races locales de poulets
pour la biodiversité. Davantage de terres consécutive à la gestion biosécuritaire de
pèces contribuent à réduire la transmis- vont être converties pour nourrir ces ani-
sion des maladies infectieuses zoono- la crise sanitaire (Duangjinda et al., 2012).
maux, comme en Amazonie avec l’exten- Ce n’est pas le virus H5N1 qui a diminué
tiques, un phénomène appelé « effet de sion des cultures de soja pour le marché
dilution » et présenté comme un service la diversité génétique des poulets locaux,
international. Plus de ressources en eau
écosystémique de régulation des mala- mais bien l’application de certaines poli-
mais aussi plus de pesticides vont être
dies (Morand et Figuié, 2016 ; Morand et tiques de santé promues par les organi-
utilisés pour accroître les rendements de
Lajaunie, 2017). sations internationales.
ces productions. De même, pour faire
La domestication animale historiquement face aux risques sanitaires liés à l’aug- Une réflexion urgente doit être menée
à l’origine de nos principales mentation des concentrations animales, pour mieux anticiper et éviter les crises
maladies infectieuses plus d’antibiotiques vont être utilisés. sanitaires en promouvant des solutions
Les animaux et les plantes ont été do- L’emprise mondiale de l’élevage et de bio-inspirées respectueuses de la biodi-
mestiqués à grande échelle il y a en- l’agriculture augmente les contacts avec versité sauvage et domestiquée ainsi que
viron 12 000 ans lors de la révolution une faune sauvage de plus en plus dé- de l’élevage traditionnel.
néolithique. La domestication a entraîné possédée de ses habitats naturels et
des changements importants dans la donc les risques infectieux zoonotiques, (1) Organisation des Nations unies pour l’alimentation
nutrition et la santé humaine. Elle s’est en particulier pour les communautés et l’agriculture
MISSION ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ 9COMPRENDRE PRÉSERVER LA BIODIVERSITÉ POUR PRÉSERVER LA SANTÉ HUMAINE
Parmi les déterminants les plus significatifs, et réponde aux besoins nutritionnels des Un des exemples les plus significatifs
deux d’entre eux entretiennent des populations (Cf. « L’agriculture au carrefour concerne la maladie de Lyme, dont la
interactions directes avec la biodiversité : des enjeux biodiversité et santé »). prévalence augmente fortement dans les
pays du Nord (20 000 cas aux États-
Î Le changement d’usage des sols, Protéger et restaurer les fonctionnalités
Unis chaque année). Cette zoonose est
qui contribue à l’émergence de 43% des écologiques des écosystèmes peut être un
due à une bactérie (Borrelia burgdorferi)
maladies infectieuses notamment à moyen de prévenir et lutter efficacement
transmise par des tiques à des vertébrés
travers la déforestation, l’expansion contre l’émergence de ces maladies (souris à pattes blanches, êtres humains,
de l’agriculture (5) et la dégradation des infectieuses, à travers l’effet de dilution cervidés, opossums, etc.). Une étude
habitats (perturbation des dynamiques des (Cf. Figure 5). Une plus grande richesse (Keesing et al., 2010) a ainsi démontré
écosystèmes) (Murray et al., 2013) ; spécifique à l’intérieur d’une population que les États américains où la diversité en
serait ainsi à l’origine d’une diminution de petits mammifères est la plus importante
Î Les changements de pratiques des la prévalence des maladies infectieuses en font l’objet d’une moindre prévalence de la
secteurs agricole et agroalimentaire, qui son sein. Les études montrent plusieurs maladie de Lyme. Là où les écosystèmes
sont responsables de la résurgence de mécanismes sous-jacents à cet effet de sont préservés ou restaurés, on observe
22% des maladies infectieuses. dilution (Morand et Figuié, 2018) : ainsi un nombre important de mammifères,
La lutte contre le changement d’usage des dont certains sont des espèces
Î L’effet de dilution direct, qui précise
sols, contre l’artificialisation des espaces « cul-de-sac » ne transmettant pas la
que dans un écosystème fonctionnel,
maladie, permettant ainsi de « diluer » le
naturels et plus largement contre les des espèces dites « cul-de-sac » peuvent
risque d’infection. Dans un écosystème
causes de perte de biodiversité peuvent capter le pathogène sans le transmettre
dégradé ou fragmenté, la diversité en
permettre la mise en œuvre d’actions ultérieurement, permettant ainsi d’annihiler
petits mammifères diminue, laissant place
favorables à la biodiversité et à la santé : la propagation de la maladie (Keesing et à la souris à pattes blanches, espèce
al., 2006) ; généraliste capable de s’adapter à toutes
Î La concentration de la population, les
conditions sanitaires et l’homogénéisation Î L’effet de dilution indirect, lié à la sortes de milieux et espèce-réservoir de la
microbienne (Loutan et al., 2008) entraînent diminution de l’abondance en espèces maladie de Lyme.
une recrudescence des risques liés aux vectrices de l‘agent pathogène. Une Les avancées scientifiques concernant
maladies infectieuses en milieu urbain ; diversité biologique plus grande étant liée les dynamiques fonctionnelles des
à une augmentation quantitative de la écosystèmes offrent de nouvelles pistes de
Î Le phénomène de déforestation dû
diversité spécifique et à une diminution de réflexion. La maladie de Lyme coûterait en
à l’expansion des activités humaines
l‘abondance de ces espèces, elle entrave effet entre 712 millions et 1,3 milliards de
déconstruit les barrières naturelles entre
la transmission du pathogène (étant donné dollars chaque année au système de santé
les réservoirs de maladies et les zones
la rareté de l‘espèce potentiellement hôte). américain (Adrion et al., 2015).
d’activité ou d’habitations. La protection
des forêts et les actions de lutte contre Figure 5 : Illustration de l’effet de dilution (adapté de Wood et Lafferty, 2013)
la déforestation sont ainsi en mesure de
limiter voire annuler la recrudescence de
certaines maladies comme la malaria en ÉCOSYSTÈME PRÉSERVÉ ÉCOSYSTÈME DÉGRADÉ
Pathogène
Afrique (Coluzzi, 1994) et en Amérique
Latine (Tadei et al., 1998) ;
Î Le modèle agricole actuel
(majoritairement basé sur des
monocultures intensives) participe au Vecteur
changement d’usage des sols et donc à
la progression des maladies infectieuses.
L’objectif est alors de réaliser une transition Espèce Espèce Espèce Espèce Espèce Espèce Espèce Espèce
agroécologique qui favorise les cultures cul-de-sac cul-de-sac cul-de-sac réservoir réservoir réservoir réservoir réservoir
raisonnées, limite l’extension des terres
(5) Ici, l’expansion de l’agriculture fait référence à la seule conversion
en espace agricole, tandis que le deuxième point concerne les pratiques
agricoles en elles-mêmes.
10 BIODIV’2050 - Numéro 19 - Décembre 2019La forêt tropicale, à la fois source d’une diversité biologique foisonnante et de maladies infectieuses émergentes
© Antonio Doumas de Pixabay
La forêt tropicale, à la fois source d’une diversité biologique foisonnante et de maladies infectieuses émergentes
© Antonio Doumas de Pixabay
Bien que l’évaluation des coûts engendrés avancées de la recherche montrent que la biodiversité, une action collective et
par une maladie infectieuse soit difficile lorsque la diversité spécifique augmente, cohérente doit être engagée pour lutter
à réaliser, elle apparaît essentielle pour les dynamiques fonctionnelles tendent, efficacement contre la propagation de
justifier les mesures de prévention. Les en moyenne, à diminuer la transmission ces maladies à l’échelle internationale. Il
coûts de prévention sont la plupart du des maladies infectieuses (Roche et serait ainsi nécessaire d’agir sur les flux
temps bien moindres que les coûts de Guégan, 2011). du commerce mondial et les voyages
traitement d’une maladie une fois déclarée. Il est à noter que les causes de la internationaux. La demande en produits
Au-delà des conséquences en termes dynamique d’effondrement de la issus de la mondialisation entraîne une
de hausse de la mortalité, les maladies biodiversité et de la recrudescence des augmentation des terres cultivées (et
infectieuses ont des impacts indirects maladies infectieuses sont similaires et donc une déforestation accrue), une
non négligeables sur la société : perte majoritairement d’origine anthropique : perte de biodiversité importante ainsi
d’autonomie progressive, isolement, changement climatique, déforestation, que le transport de marchandises parfois
mal-être, prise en charge informelle, urbanisation, exploitation des ressources,
contaminées. Limiter quantitativement
absentéisme scolaire ou professionnel, etc. monocultures intensives, etc. Il est donc
le commerce mondial et redynamiser
(Keller, 2012). possible d’en appréhender les grands
les cultures locales permettrait alors un
Des travaux soulignent cependant enjeux à travers des réflexions communes
ralentissement de la transmission des
l’imprévisibilité des conséquences (Romanelli et al., 2015). On observe ainsi la
maladies infectieuses.
de l’introduction d’une espèce dans montée en puissance de l’approche « One
un écosystème. À titre d’illustration,
Health », qui vise la création d’une stratégie Si la lutte contre les maladies infectieuses
mondiale de collaboration interdisciplinaire se poursuit et demande une réflexion
l’introduction d’une espèce « cul-de-sac »
entre les domaines de la santé humaine, autour de leurs facteurs d’émergence, la
pourrait, par effet de causalité, augmenter
santé animale et santé de l’environnement. question de la progression des maladies
la transmission globale du pathogène en
affectant durablement les fonctionnalités Au-delà des facteurs d’émergence chroniques préoccupe de plus en plus à
d’un écosystème. Néanmoins, les des maladies infectieuses en lien avec l’échelle mondiale.
MISSION ÉCONOMIE DE LA BIODIVERSITÉ 11COMPRENDRE PRÉSERVER LA BIODIVERSITÉ POUR PRÉSERVER LA SANTÉ HUMAINE
Biodiversité et prévention
des maladies chroniques
20 millions de français sont aujourd’hui
concernés par des maladies chroniques
(CNAM, 2019), ce qui correspond à
des dépenses annuelles de 84 milliards
d’euros, soit 60% des dépenses totales de
santé en France (CNAM, 2018). Le terme
d’« épidémie » est désormais employé
pour décrire la multiplication de ces
maladie chroniques, alors qu’il concernait
initialement les maladies infectieuses
(Cicolella, 2018).
Les maladies chroniques trouvent leur
origine dans deux grandes catégories
de facteurs :
Î Les facteurs de base : âge,
sexe, génétique ;
Î Les facteurs comportementaux (de
plus en plus homogènes en raison de
la standardisation globale des modes
de consommation) : tabagisme, alcool,
fragilisation du système immunitaire (et
du microbiote), malnutrition, surpoids et
manque d’activité physique.
La biodiversité peut prévenir l’apparition
de maladies chroniques ou en réduire © Michael Baragwanath de Pixabay
leurs effets, notamment à travers (i) le
microbiote et le renforcement du système parle alors d’« holobionte » pour désigner cette population, on estime à environ un
immunitaire, (ii) les pratiques alimentaires l’ensemble constitué par un organisme et millier le nombre d’espèces de bactéries
et habitudes nutritionnelles et (iii) la lutte les micro-organismes présents en son sein (El Kaoutari et al., 2014). Cette diversité
contre l’inactivité physique (6). (Selosse, 2016). illustre la capacité d’adaptation des micro-
organismes, fruits de l’évolution depuis leur
Le microbiote humain désigne, selon apparition sur Terre il y a près de 4 milliards
Renforcer la diversité au sein de notre
l’Inserm (7), l’ensemble des micro- d’années (David, 2012).
corps : l’approche par le microbiote
organismes (bactéries, virus, parasites,
Selon la CDB, un écosystème est champignons non pathogènes) qui vivent Il est aujourd’hui démontré que le
un « complexe dynamique formé de microbiote a un rôle prépondérant dans
dans l’environnement spécifique qu’est le
communautés de plantes, d’animaux les fonctions digestive, métabolique,
corps humain. Dès notre naissance, nous
et de micro-organismes (biocénose) immunitaire et neurologique. L’impact
vivons en symbiose avec des centaines de
et de leur environnement (biotope) qui, du microbiote sur le développement et
milliards de micro-organismes. Nous les
par leur interaction, forment une unité le façonnage des réponses immunitaires
retrouvons jusqu’au plus profond de nos
fonctionnelle ». L’être humain peut ainsi continue de faire l’objet de nombreux
organes qu’ils colonisent (tube digestif, travaux visant à démontrer le caractère
être assimilé à un écosystème, dont le
peau, nez, oreille, vagin, bronches, etc.). Le dynamique du dialogue entre l’hôte et son
corps humain (biotope) offre les conditions
microbiote intestinal est le plus important microbiote (Gaboriau-Routhiau et Cerf-
physico-chimiques nécessaires à la vie
d’entre eux, rassemblant 1012 à 1014 micro- Bensussan, 2016). L’évolution combinée
pour d’autres êtres vivants (biocénose). On
organismes (Inserm, 2016). Au sein de de l’être humain et son microbiote a permis
la création d’interactions essentielles pour
(6) Le surpoids peut être étudié à la fois par le prisme de la malnutrition
et du manque d’activité physique. (7) Institut national de la santé et de la recherche médicale ce dernier (Dethlefsen et al., 2007).
12 BIODIV’2050 - Numéro 19 - Décembre 2019Vous pouvez aussi lire