Crise existentielle chez les personnages principaux dans les romans du Michel Houellebecq - IS MUNI

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M A S A R Y K O V A UNIVE RZITA
                   FILOZOFICKÁ F A K U L T A
        ÚSTAV ROMÁNSKÝCH JAZYKŮ A LITE RATUR

                    Francouzský jazyk a literatura

                          Lenka Koňaří ková

Crise existentielle chez les personnages principaux dans les
             romans du Michel Houellebecq
                   Bakalářská diplomová práce

                      MUNI
                       ARTS

              Vedoucí práce: doc. PhDr. Petr Dytrt, Ph.D.

                              Brno 2020
Prohlašuji, že jsem diplomovou práci vypracovala samostatně
                  s využitím uvedených pramenů a literatury.

            2
Poděkování

Na tomto místě bych chtěla poděkovat panu doc. PhDr. Petru
  Dytrtovi, Ph.D., za jeho odborné připomínky, cenné rady a
         vstřícný přístup i ve značně ztížených podmínkách.
           3
T A B L E DES MATIÈRES

Table des matières                                                                   4

Introduction                                                                         5

1.     Michel Houellebecq                                                            7

     1.1.   La biographie                                                                 7

     1.2.   L'œuvre                                                                       8

     1.3.   L'écriture houellebecquienne                                                  9

2.     Existentialisme                                                               11

     2.1.   Généralités et idées principales                                              11

     2.2.   L'en-soi et le pour-soi                                                       14

     2.3.   L'être pour autrui                                                            15

     2.4.   L'absurde                                                                     16

     2.5.   L a révolte                                                                   IV

3.     Caractéristique des personnages principaux d'Extension du domaine de la lutte et de
Serotonine                                                                           20

     3.1.   Extension du domaine de la lutte                                              20

       3.1.1.    Le cadre moyen sans nom                                                  20

       3.1.2.    L a question d'intertextualité                                           27

     3.2.   Serotonine                                                                    30

        3.2.1.   Florent-Claude Labrouste                                                 30

        3.2.2.   L a question d'intertextualité                                           37

Conclusion                                                                           39

Bibliographie et sitographie                                                         41

                                                  4
INTRODUCTION

       « Plus personne ne sera heureux en Occident. Nous devons aujourd'hui considérer le
bonheur comme une rêverie ancienne, les conditions ne sont tout simplement plus réunies », écrit
Michel Houellebecq dans son septième et pour l'instant dernier roman Sérotonine, paru en 2019.
D'ailleurs, pour Eric Naulleau, «Houellebecq est un écrivain de la grande misère, sexuelle,
spirituelle, émotionnelle, intellectuelle... »        1
                                                          De cette façon, nous pourrions              caractériser
brièvement les thèmes et le style de ce romancier comme controversé.

      Michel Houellebecq observe la société occidentale contemporaine et présente au lecteur
son image critique. Dans ses livres, les personnages principaux sont plutôt seuls, pessimistes,
dépressifs et frustrés par l'incapacité de trouver des relations amoureuses ou amicales. Ils vivent
dans une société individualiste dénommée désormais comme postmoderne, en souffrant d'un
désir sexuel insatisfait. Houellebecq réagit également à la situation politique actuelle en se
concentrant à la problématique de la religion : son livre Soumission (2015) décrivant la France en
2022 dirigée par un régime islamique, a provoqué des réactions vigoureuses et il est considéré
comme « le roman le plus brûlant de Houellebecq ».            2

       Comme déjà mentionné, les héros houellebecquiens vivent la crise existentielle, la perte du
sens de leur existence en s'efforçant de retrouver leur propre identité. Dans notre travail, nous
allons analyser les sentiments d'angoisse, de solitude, d'absurdité de la vie et de certitude de la
mort qu'éprouvent les personnages principaux de deux romans de cet auteur - Extension du
domaine de la lutte (paru en 1994) et Sérotonine (paru en 2019). En d'autres termes, le présent
travail se donne pour but de révéler dans quelle mesure les traits caractéristiques de
l'existentialisme français en tant que courant philosophique de la seconde moitié du 20e siècle,
se manifestent aussi dans les romans de Michel Houellebecq.

       Notre mémoire est divisé en deux parties principales. Tout d'abord, dans la partie
théorique, nous voudrions présenter l'auteur, sa vie et sa carrière littéraire. Puis, nous allons
esquisser le concept et les idées principales de l'existentialisme français. Nous allons nous
concentrer sur les deux représentants de l'existentialisme athée, grands hommes de la
philosophie et de la littérature française - Jean-Paul Sartre et Albert Camus. Nous allons

1
  Naulleau, Éric (2005) : Au secours, Houellebecq revient !. Paris, Éditions Chiflet & Cie, p. 51.
2
  Kaprièlian, Nelly (2019) : "Soumission" : le roman le plus brûlant de Houellebecq, dans Les Inrockuptibles [en
ligne], 2019-01-01 [consulté le 2020-01-19], disponible sur :
.
                                                          5
expliquer les principes du mouvement à l'aide des œuvres de ces deux auteurs : L'existentialisme
est un humanisme, L'Être et le Néant et Vědomí a existence (comporte des textes Esquisse d'une
théorie des émotions, Conscience de soi et connaissance de soi, Transcendance de l'ego) de
Jean­Paul Sartre et L'homme révolté et Le Mythe de Sisyphe d'Albert Camus. Pour compléter ce
panorama, nous allons profiter du livre První a druhý sešit o existencialismu qui a été créé sur la
base des cours du professeur tchèque Václav Černý.

     Ensuite, nous allons ouvrir la partie analytique qui consistera dans la caractéristique des
deux personnages principaux et leur sentiment existentiel. Finalement, nous allons comparer les
deux romans analysés de Houellebecq avec les deux œuvres principales de l'existentialisme
français, La nausée et L'Étranger. Nous supposons que les héros ďExtension       du domaine de la
lutte et de Sérotonine sont proches et ressemblent à Roquentin et à Meursault, c'est la raison
pour laquelle nous avons choisi ces deux romans. De plus, i l s'agit du premier et du dernier
ouvrage de l'auteur donc leur comparaison pourrait ê tre intéressante et apporter un nouveau
regard sur l'œuvre de cet auteur contemporain.

                                                 6
1. MICHEL HOUELLEBECQ

                                             3
    1.1.         La biographie
       Michel Houellebecq est né comme Michel Thomas le 26 février 1956 à Saint-Pierre à La
Réunion. Il est romancier, mais aussi poète, essayiste et réalisateur. Cet écrivain « provocateur »
suscite des réactions contradictoires dans la société, mais qui sont toujours très fortes : ou bien
aimé et admiré, ou bien qualifié de pornographe, de pervers qui représente une menace pour les
          4
jeunes.

       Le père de Michel Houellebecq travaillait comme guide de haute montagne et sa mère
comme médecin anesthésiste. S'étant divorcés, ses parents ne s'intéressent pas à leur fils, c'est la
raison pour laquelle le petit Michel était élevé par sa grand-mère, communiste, à partir de l'âge
de six ans et dont i l adoptera plus tard le nom comme pseudonyme. Il a étudié au lycée Henri
Moissan de Meaux où ses camarades de classe ont lui donné le surnom d'« Einstein » grâce à ses
capacités analytiques et argumentatives. Pendant la période d'adolescence, il a également
découvert des ouvrages de science-fiction de H . P. Lovecraft, un écrivain auquel Michel
Houellebecq va se consacrer dans son premier essai.

       Après ses études secondaires, Michel Houellebecq s'inscrit à l'école                             supérieure
d'agronomie. Il obtient son diplôme d'agronome et se marie en 1980. Les époux ont un fils,
Etienne. Pour Michel Houellebecq, le divorce avec sa femme est un tournant dans sa vie qui a
pour résultat une grave dépression, une période de chômage et plusieurs hospitalisations en
psychiatrie.

       Ensuite, i l commence une carrière en informatique, i l travaille pour le ministère de
l'Agriculture et à l'Assemblée nationale comme employé administratif au service informatique.

       Michel Houellebecq entre en littérature en écrivant la poésie : en 1992 i l publie son
premier recueil de poèmes, La Poursuite du bonheur, qui obtient le prix Tristan Tzara.

3
  Voir Clément, Murielle Lucie (2012) : Michel Houellebecq : Biographie, dans Linternaute.com [en ligne], 2012-
12-15 [consulté le 2020-01-20], disponible sur :
.
  Voir L a Rédaction (2019) : Michel Houellebecq : biographie courte, dates, citations, dans Linternaute.com [en
ligne], 2019-02-06 [consulté le 2020-01-20], disponible sur:
.
4
  Nagy, Ladislav (2004) : Houellebecq, Michel : Rozšíření bitevního pole 1, dans iLiteratura.cz [en ligne], 2004-08-
19 [consulté le 2020-01-20], disponible sur :
.
                                                         7
Néanmoins, c'est son premier roman Extension du domaine de la lutte, publié en 1994, qui attire
l'attention du public et qui apporte à l'auteur un succès respectable. Quatre ans plus tard, Michel
Houellebecq obtient le prix Novembre pour son deuxième roman Les Particules                        élémentaires
(1998) devenant ainsi une personnalité dominant la scène littéraire française.

      Michel Houellebecq reçoit le prix national des Lettres jeunes talents pour l'ensemble de
son œuvre et, en 2010, i l obtient la distinction littéraire la plus prestigieuse - le prix Goncourt -
pour le roman La Carte et le Territoire (2010).

    1.2.          L'œuvre        5

      Michel Houellebecq débute sa carrière littéraire à l'âge de vingt ans quand i l commence à
fréquenter des cercles poétiques. L'amitié avec le célèbre auteur français du Nouveau roman,
Michel Butor, représente une influence primordiale dans sa carrière littéraire.

      En 1985, les premiers poèmes de Michel Houellebecq sont publiés dans la Nouvelle Revue
de Paris et l'auteur conclut une coopération avec Michel Bulteau, le directeur de la revue. Grâce
à lui, Michel Houellebecq publie son premier livre, Howard P. Lovecraft : Contre le monde,
contre la vie en 1991. L a même année paraît Rester vivant, puis, en 1992, le premier recueil de
poèmes, La Poursuite du bonheur.

      Pourtant, ce n'est pas la poésie mélancolique et dépressive qui a rendu Michel Houellebecq
célèbre, mais son œuvre prosaïque. Jusqu'aujourd'hui, Houellebecq a écrit sept romans :
Extension du domaine de la lutte (1994), Les Particules élémentaires (1998), Plateforme (2001),
La Possibilité d'une île (2005), La Carte et le Territoire (2010), Soumission (2015) et Serotonine
(2019).

      Son premier roman, Extension du domaine de la lutte, a été publié aux Éditions Maurice
Nadeau et a été adapté au cinéma en 1999 par Philippe Harel. «Extension                    du domaine de la
lutte déplace sur le plan sexuel la phraséologie révolutionnaire de son titre - lequel renvoie en

5
  Voir Clément, Murielle Lucie (2012) : Michel Houellebecq : Biographie, dans Linternaute.com [en ligne], 2012-
12-15 [consulté le 2020-01-20], disponible sur :
.
  Voir Brousseau, Simon et Virginie Savard : Michel Houellebecq, dans Auteurs contemporains [en ligne], [consulté
le 2020-01-24], disponible sur : .
  Voir Michel Houellebecq, dans Prague Writers ' Festival [en ligne], [consulté le 2020-01-24], disponible sur :
.
                                                        8
fait à l'élargissement des zones d'activités du capitalisme néolibéral et non à quelque diffusion
de la sédition. »   6

       Le livre Les Particules élémentaires a paru chez Flammarion et a rapporté une renommée
mondiale à Michel Houellebecq. A partir de l'histoire de deux demi-frères, i l réalise une étude
sociologique de la France contemporaine                      en utilisant des      collages scientifiques ou
philosophiques, des scènes pathétiques et erotiques. Son troisième roman, Plateforme, publié en
                                                               7

2001 chez Flammarion aborde la thématique du tourisme sexuel. A la fin du roman, tout le
bonheur et l'espoir sont détruits par une attaque terroriste islamique. La Possibilité d'une île est
publié chez Fayard et offre au lecteur une vision dystopique de la société occidentale juste avant
la fin de son existence sur la Terre est après elle.

       En 2010, Michel Houellebecq revient chez son ancien éditeur, donc les trois derniers
romans sont publiés chez Flammarion. La Carte et le Territoire, livre qui ne contient
étonnamment aucune scène erotique, est le lauréat du prix Goncourt.

       En ce qui concerne les traductions des romans de cet auteur en tchèque, i l faut mentionner
le nom d'Alain Beguivin qui a traduit six des sept romans de Michel Houellebecq, y compris
Extension du domaine de la lutte (paru en tchèque en 2004) et Sérotonine (paru en tchèque en
2019) analysés dans notre mémoire. Une seule exception est La possibilité d'une île traduit en
tchèque par Jovanka Sotolovâ (paru en tchèque en 2007).

    1.3.          L'écriture houellebecquienne
       Il n'est pas facile de caractériser de façon univoque le style de Michel Houellebecq. En
raison de l'ambiance dans ses romans et de son attitude envers la société contemporaine, i l est
souvent considéré comme l'auteur pessimiste : « le pessimisme domine ainsi l'œuvre de Michel
Houellebecq, face à une civilisation occidentale dont il ausculte les névroses obsessionnelles et
les pathologies. » Si ses héros arrivent tout de même à profiter de quelques moments heureux,
                        8

ils sont successivement interrompus par une tragédie et les sentiments heureux sont remplacés
par la déception et la frustration.

6
 Viart, Dominique, Bruno Vercier et Franck Evrard (2005) : La littérature française au présent : héritage,
modernité, mutations. Paris, Bordas, p. 348.
7
 Ibid, p. 349.
8
 Ibid, p. 348.
                                                         9
« Michel Houellebecq offre une étonnante synthèse des pensées dominantes à la fin du
X I X siècle, transposée dans notre époque : le positivisme y rejoint le naturalisme dans son
     e

intérêt pour les sciences - de l'économie à la physique quanti que - censées rendre compte de
l'état de l'humanité. » Comme nous pouvons le voir, son œuvre est riche en idées qui sont très
                          9

souvent énoncées à l'aide de références littéraires. Chez Michel Houellebecq i l est possible de
rencontrer deux attitudes différentes par rapport à l'intertextualité littéraire : soit i l mentionne
simplement un auteur, par exemple Baudelaire, Thomas Mann, Barthes, Derrida ou Aldous
Huxley, soit un personnage prononce une citation explicite de l'œuvre d'un des auteurs littéraires
ou philosophes. Grâce à cette intertextualité, « le style du roman est donc une combinaison de
                    10

plusieurs styles, le langage du roman est ce système hétérogène du langage. C'est une diversité
de formes de langage social et une diversité de voix individuelles, organisées d'une manière
artistique. »   u

         En lisant les romans de Michel Houellebecq, nous ne pouvons pas nous empêcher de
remarquer de nombreux éléments autobiographiques. L a question se pose donc : dans quelle
mesure pouvons-nous identifier l'auteur avec ses personnages ? D'après Murielle Lucie
Clément, i l faut soigneusement éviter cette confusion malgré une certaine ressemblance entre les
faits de la vie de l'auteur et son prénom d'un côté et les faits décrits dans ses romans et les noms
de ses personnages de l'autre. Ce serait une erreur d'imputer à l'auteur des attitudes racistes et
xénophobes juste parce que ses personnages en disposent.              12

         D'ailleurs, Bruno Viard parle d'une écriture ironique en lien avec l'œuvre de Michel
Houellebecq. Sans doute présent dans les textes de notre auteur, l'humour noir souligne l'aspect
tragique de la vie des protagonistes. Viard suppose que les personnages sont ironiques,
antiphrastiques et cyniques exprimant de la sorte le désespoir et leur douleur existentielle. « Si
ces personnages n'aiment personne et se rendent détestables, c'est tout simplement parce qu'ils
n'ont jamais été aimés, cela est clairement souligné. »         1 3

9
  Viart, Dominique, Bruno Vercier et Franck Evrard, op. cit., p. 350.
10
  Voir Clément, Murielle Lucie (2007) : Michel Houellebecq revisité : l'écriture houellebecquienne. Paris,
L'Harmattan, p. 141.
Ibid.,p. 142.
n

 Ibid.,p. 13.
l2

13
  Viard, Bruno (2013) : Les tiroirs de Michel Houellebecq. Paris, Presses Universitaires de France, p. 25.
                                                        10
2. EXISTENTIALISME

     2.1.        Généralités et idées principales
      Tout     d'abord,     nous     devons     nous     poser       la question      suivante : Qu'est­ce         que
l'existentialisme? D'après le dictionnaire Larrouse.fr, il s'agit d'une «doctrine philosophique
qui met l'accent sur le vécu humain plutôt que sur l'être et qui affirme l'identité de l'existence et
                                                            1 4
de l'essence, ou leur parfaite complémentarité. »                 Cette définition n'est pas absolument précise,
mais elle nous présente des notions indispensables pour la philosophie existentielle : l'existence
et l'essence. Václav Černý, au début de son První sešit o existencialismu (Premier cah ier sur
l'existentialisme), considère que les pierres angulaires de l'existentialisme sont « Le vécu de
l'absurdité de la vie. L a responsabilité sans exception du destin personnel et des actes, même des
soi­disant non intentionnels. L'identité du sentiment existentiel et du sentiment d'angoisse.
                                                 15
L'évasion d'un homme un auto­projet. »

      C'est aussi Jean­Paul Sartre qui se pose la question de l'existentialisme dans son essai
L'Existentialisme est un h umanisme. Ce texte a été écrit en 1945 et i l est une sorte de
« manifeste » de l'existentialisme et, sans aucun doute, un des textes philosophiques
fondamentaux. Il est conçu comme une défense de l'existentialisme contre les objections, en
particulier contre la critique marxiste et catholique. Pour Sartre, vu que le mot est devenu à la
mode et étant surutilisé, il a perdu son sens. Cependant, i l faut distinguer l'existentialisme
catholique et l'existentialisme athée.

      Ce qui rend les choses compliquées, c'est qu'il y a deux espèces d'existentialistes : les premiers, qui
      sont chrétiens, et parmi lesquels je rangerai Jaspers et Gabriel Marcel, de confession catholique; et,
      d'autre part, les existentialistes athées parmi lesquels i l faut ranger Heidegger, et aussi les
      existentialistes français et moi­même. Ce qu'ils ont en commun, c'est simplement le fait qu'ils
                                                                                                              16
      estiment que l'existence précède l'essence, ou, si vous voulez, qu'il faut partir de la subjectivité.

      Pour expliquer cette thèse fondamentale selon laquelle l'existence précède l'essence, Sartre
offre l'exemple d'un livre ou d'un coupe­papier où le procédé est exactement l'inverse. Ces
objets sont fabriqués par un artisan qui a un certain concept à l'esprit de même façon qu'une

14
  E ntrée « existentialisme », dans Larousse.fr [en ligne], [consulté le 2020­01­25], disponible sur :
.
15
  « Prožitek životního absurdna. Bezvýjimečná odpovědnost za osobní osud a čin, i takzvaný nechtěný. Identita
pocitu existenčního a úzkosti. Unik člověka do autoprojektu. » ; Černý, Václav (1992): První a druhý sešit o
existencialismu. Praha, Mladá fronta, p. 14.
16
  Sartre, Jean­Paul (1946) : L'existentialisme est un humanisme. Paris, Nagel, Collection Pensées, p. 16­17.
                                                          11
technique de production. De cette manière, l'essence, c'est-à-dire le concept, précède l'existence,
c'est-à-dire la réalisation.

        Analogiquement, si nous concevons Dieu créateur et artisan supérieur qui a le concept de
                                                                                                               e
l'homme à l'esprit, notre essence précède l'existence. Cette idée s'applique même au XVIII
                                                                   17
siècle, bien que le concept de Dieu soit supprimé.

        Cette contradiction et incohérence est résolue par l'existentialisme athée auquel appartient
Sartre lui-même. « Il [l'existentialisme athée] déclare que si Dieu n'existe pas, i l y a au moins un
être chez qui l'existence précède l'essence, un être qui existe avant de pouvoir être défini par
                                                                                                             1 8
aucun concept et que cet être c'est l'homme ou, comme dit Heidegger, la réalité-humaine. »
Cela signifie que « [ . . . ] l'homme existe d'abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu'il se
                    1 9
définit après. »          D'abord, l'homme n'est rien et i l sera tel qu'il se sera fait. « [...] l'homme n'est
                                                                                              2 0
rien d'autre que ce qu'il se fait. Tel est le premier principe de l'existentialisme. »

        La conséquence de ce raisonnement est que l'homme a la responsabilité absolue de son
existence et de ses actions. Václav Černý souligne la synonymie entre l'existence et la liberté
                                                         21
dont l'expression sont toutes les actions. En plus, non seulement l'homme est responsable de
lui-même, mais, selon Sartre, i l est également responsable de toutes les autres personnes. Chaque
fois que nous agissons, nous réalisons la personne que nous voulons être et nous créons l'image
de la personne que nous supposons qu'elle devrait être. Chaque acte individuel oblige toute
l'humanité, chaque homme est en quelque sorte un législateur. « Ainsi je suis responsable pour
moi-même et pour tous, et je crée une certaine image de l'homme que je choisis; en me
                                             2 2
choisissant, je choisis l'homme. »

        Au moment où nous réalisons l'engagement de choix pour nous-mêmes et pour toute
l'humanité et la responsabilité profonde qui y est associée, le sentiment d'angoisse est né. Il n'est
pas possible de se débarrasser de ce sentiment et une personne qui affirme qu'il ne le sent pas
n'est pas sincère. « Dostoïevsky avait écrit : "Si Dieu n'existait pas, tout serait permis." C'est là
                                                   2 3
le point de départ de l'existentialisme. » Dostoïevsky formule cette thèse célèbre à travers Ivan

17
    Voir Sartre, Jean-Paul, op. cit., p. 19-20.
ls
  Ibid,p. 21.
19
    Ibid, p. 21.
20
    Ibid, p. 22.
2 1
    Černý, Václav, op. cit., p. 26.
2 2
    Sartre, Jean-Paul, op. cit., p. 27.
23
    Ibid, p. 36.
                                                              12
Karamazov qui veut exprimer que sans Dieu, i l n'y a personne qui soit une autorité morale ou
garant de nos valeurs. Personne ne peut nous donner une absolution, une justification ou des
excuses pour nos actions, nous sommes seuls: «C'est ce que j'exprimerai en disant que
l'homme est condamné à être libre. Condamné, parce qu'il ne s'est pas créé lui-même, et par
ailleurs cependant libre, parce qu'une fois jeté dans le monde, i l est responsable de tout ce qu'il
           2 4
fait. »

          La liberté étant notre destin, notre choix est anxieux et désespéré, nous ne pouvons pas
compter sur Dieu ou sur une règle objective. Černý accentue que l'homme n'est pas un être
statique, qu'il est au contraire dynamique et qu'il incarne un choix continuel entre des
                    25
potentialités. Il y a une seule liberté dont nous ne disposons pas - la liberté de ne pas être libre.
Si je choisis de vivre d'une façon non-libre, je ferai ce choix par ma liberté. L a non-liberté est
                                        26
donc un projet de ma liberté.

           Quant à la conception existentielle de la subjectivité, je pense donc je suis cartésien est le
                                                                                                                       27
point de départ: «c'est là la vérité absolue de la conscience s'atteignant elle-même. » E l l e
donne une dignité à l'homme, à la différence du matérialisme qui fait d'une personne un objet.
Ensuite, Sartre précise la notion ďintersubjectivité qu'il définit comme un monde dans lequel
nous reconnaissons à travers une autre personne qui nous sommes et qui sont les autres :

          Pour obtenir une vérité quelconque sur moi, i l faut que je passe par l'autre. L'autre est indispensable à
           mon existence, aussi bien d'ailleurs qu'à la connaissance que j ' a i de moi. Dans ces conditions, la
           découverte de mon intimité me découvre en même temps l'autre, comme une liberté posée en face de
                                                                       28
           moi, qui me pense, et qui ne veut que pour ou contre moi.

           Václav Černý ajoute un autre attribut particulier de cette direction philosophique et c'est
                                                                                                   29
un lien étroit entre la philosophie et l'art et en particulier la littérature. L'existentialisme
s'exprime dans la même mesure par le raisonnement philosophique que par la littérature. Les
philosophes sont à la fois artistes, romanciers, poètes, auteurs de pièces de théâtre et essayistes.
C'est le cas de Jean-Paul Sartre et Albert Camus dont l'œuvre littéraire, très vaste, les a rendus
célèbres auprès d'un large lectorat. Ces écrivains démontrent leurs idées à travers des histoires

2 4
      Sartre, Jean-Paul, op. cit., p. 37.
2 5
      Voir Černý, Václav, op. cit., p. 48.
2 6
      Voir Ibid., p. 49.
2 7
      Sartre, Jean-Paul, op. cit., p. 64.
28
      Ibid., p. 66-67.
2 9
      Voir Černý, Václav, op. cit., p. 27.
                                                             13
littéraires afin de les expliquer et montrer en pratique. Les personnages principaux sont
généralement des personnes qui se trouvent dans des situations extrêmement difficiles qui leur
font prendre conscience de leur propre existence. C'est le principe sur lequel notre mémoire est
basé, car nous supposons que l'œuvre de Michel Houellebecq contient des caractéristiques et des
idées existentialistes semblables à celles que nous connaissons des livres d'Albert Camus et
Jean­Paul Sartre.

      2.2.       L'en-soi et le pour-soi
        Une partie importante de l'existentialisme sartrien est formée par sa conception de
l'ontologie qu'il a introduite en 1943 dans le vaste ouvrage L'Etre et le néant, devenu entre­
temps une des pierres angulaires de l'existentialisme français. Nous pouvons trouver la notion
d'en­soi déjà dans l'introduction intitulée A la recherche de l'être. A la fin de ce chapitre, Sartre
résume sa réflexion sur l'être : « L'être est. L'être est en soi. L'être est ce qu'il est. Voilà les trois
caractères que l'examen provisoire du phénomène d'être nous permet d'assigner à l'être des
                  3 0
phénomènes. »           II ajoute que l'être se manifeste et ces manifestations (les phénomènes) forment
des séries illimitées. Selon Sartre, ce qui existe, apparaît. E n outre, les phénomènes doivent
toujours apparaître à quelqu'un, i l est donc nécessaire qu'il y ait un sujet percevant. Sartre fait
ainsi suite à Berkeley et sa fameuse idée « esse est percipi », c'est­à­dire « être, c'est être
perçu ». Chaque sujet connaissant doit être conscient. Chaque conscience doit nécessairement
avoir un objet, elle doit être la conscience de quelque chose. E n même temps, le sujet doit
                                                31
également être conscient de lui­même. Sartre s'occupe davantage de la problématique de la
conscience dans son essai Conscience de soi et connaissance de soi dans lequel i l met l'accent
                                                                            32
sur la distinction entre la conscience réfléchie et non réfléchie.

        L'en­soi et le pour­soi sont des termes de sens contraire. L'en­soi désigne le monde des
choses matérielles. Leur existence est statique, passive et indépendante de toute conscience. Des
objets physiques ont l'essence donnée et déterminée, elle précède l'existence. De plus, l'être en
soi n'est pas capable d'effectuer un examen de conscience. Le pour­soi, au contraire, caractérise
l'être de l'homme. L'homme est doté de la conscience capable de se saisir elle­même et i l

3 0
   Sartre, Jean­Paul (1943): L'être et le néant : Essai d'ontologie ph énoménologique. Gallimard. Disponible en
ligne : . p. 33.
31
   Voir Ibid., p. 17­18.
3 2
   Voir Sartre, Jean­Paul (2006): Vědomí a existence. Praha, Oikoymenh.
                                                         14
33
dispose de la liberté absolue puisqu'il forme sa propre essence par ses choix. Sartre poursuit en
disant que :

        Il [l'être en soi] est ce qu'il est, cela signifie que, par lui­même, i l ne saurait même pas ne pas être ce
        qu'il n'est pas ; nous avons vu en effet qu'il n'enveloppait aucune négation. Il est pleine positivité. Il
        ne connaît donc pas l'altérité : i l ne se pose jamais comme autre qu'un autre être ; i l ne peut soutenir
                                                                                             34
        aucun rapport avec l'autre. Il est lui­même indéfiniment et i l s'épuise à l'être.

        En somme, l'en­soi est ce qu'il est, i l est absolu, stable est indépendant du pour­soi. Par
contre le pour­soi est ce qu'il n'est pas, ce qu'on appelle l'ontologie négative.

      2.3.       ê
                 L' tre pour autrui
        D'habitude, trois types de l'être ou trois états de l'âme sont cités en rapport avec Jean­Paul
Sartre : l'être en soi, l'être pour soi et l'être pour autrui. Par l'entremise du dernier, Sartre
exprime que nous existons à travers les autres. Le regard des autres est extrêmement important
pour nous. Václav Černý dit que « Etre vu, c'est la catégorie existentielle essentielle des relations
                                                   3 5
intersubjectives, définie par le sujet. »                Černý explique que quand nous sommes vues par les
autres, nous devenons des objets et des choses. Les autres créent leur propre image de nous, une
idée de nous moyennant quoi ils nous fixent dans le moment présent et nient nos transformations
                                                    36
dans le futur ­ ils enlèvent notre liberté. Václav Černý ainsi paraphrase un exposé de Jean­Paul
Sartre :

        Or autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi­même : j ' a i honte de moi tel que j'apparais
        à autrui. E t, par l'apparition même d'autrui, je suis mis en mesure de porter un jugement sur moi­
        même comme sur un objet, car c'est comme objet que j'apparais à autrui. [... ] la honte est, par nature,
                                                                           37
        reconnaissance. Je reconnais que je suis comme autrui me voit.

        Un sentiment de h onte est donc nécessairement lié à des relations intersubjectives. Par la
honte, un homme apparaît à lui­même et i l se voit comme les autres le voient. Sartre démontre

3 3
   Voir Sartre, Jean­Paul (1943): L'être et le néant : Essai d'ontologie ph énoménologique. Gallimard. Disponible en
ligne : .
Voir Godon, Martin (2004) : L'existentialisme selon Jean­Paul Sartre : L'en­soi et le pour­soi, dans Cégep du Vieux
Montréal [en ligne] [consulté le 2020­02­03], disponible sur:
.
3 4
   Sartre, Jean­Paul (1943) : L'être et le néant : Essai d'ontologie ph énoménologique. Gallimard. Disponible en
ligne : . p. 33.
35
   « Býti viděn, toť zásadní existenciální kategorie mezisubjektivních vztahů, definovaná ze strany subjektu. » ;
Černý, Václav, op. cit., p. 41.
36
   Voklbid., p. 41.
3 7
   Sartre, Jean­Paul (1943) : L'être et le néant : Essai d'ontologie ph énoménologique. Gallimard. Disponible en
ligne : . p. 260.
                                                              15
l'être pour autrui dans une pièce de théâtre intitulée Huis cl os où l'un des trois personnages
                                                                                                   3 8
principaux, Garcin, prononce une phrase célèbre : « l'enfer, c'est les Autres. »

                                        39
      2.4.        L'absurde
        Il n'y a qu'un problème philosophique vraiment sérieux : c'est le suicide. Juger que la vie vaut ou ne

        vaut pas la peine d'être vécue, c'est répondre à la question fondamentale de la philosophie. Le reste, si
                                                                                              40
        le monde a trois dimensions, si l'esprit a neuf ou douze catégories, vient ensuite.

        Avec cette célèbre assertion, Albert Camus commence son essai Le mythe de Sisyphe dont
le thème est l'absurde et le suicide et le lien entre ces deux notions ; c'est-à-dire le moment où le
suicide devient la solution à l'absurde.

        Pourquoi le suicide est-il un problème philosophique urgent? Contrairement à d'autres
problèmes philosophiques, tels que des discussions ontologiques, ici c'est vraiment une question
de vie ou de mort, donc la problématique du sens de la vie est la plus pressante. Camus ne
considère pas le suicide comme un phénomène social, mais i l estime qu'il naît au sein d'un
individu. Le sentiment absurde se forme lorsque nous perdons l'illusion d'une vie significative et
nous nous sentons soudainement comme des étrangers au monde. Dès que nous acceptons que la
vie n'a aucun sens, le suicide est une solution facile.

        On continue à faire les gestes que l'existence commande, pour beaucoup de raisons dont la première
        est l'habitude. Mourir volontairement suppose qu'on a reconnu, même instinctivement, le caractère
        dérisoire de cette habitude, l'absence de toute raison profonde de vivre, le caractère insensé de cette
                                                                 41
        agitation quotidienne et l'inutilité de la souffrance.

        Václav Černý parle du suicide comme de la seule participation possible à la vie. Par
suicide, l'homme proteste contre l'absurde et i l se décide activement de sa propre volonté ; le
suicide semble être un acte créatif. Le paradoxe du suicidé est qu'avec la mort, i l choisit la
mortalité et confirme ainsi l'absurde. Pour conclure, le suicide nie l'absurde mais est lui-même
             42
absurde.

        Dans son essai, Camus traite également de l'espoir. Cela se manifeste dans le fait que les
gens ne vivent pas pour leur propre vie qu'ils ont là maintenant, mais pour une vie meilleure

3 8
   Sartre, Jean-Paul (2000) : Huis clos suivi de Les mouches. Gallimard. Disponible en ligne :
. p. 93.
3 9
   Voir Camus, Albert (1966) : Le mythe de Sisyphe: essai sur l'absurde. Paris, Gallimard.
4 0
 / t e l , p. 15.
41
 / t e / . , p. 18.
4 2
  Voir Černý, Václav, op. cit., p. 34-35.
                                                            16
qu'ils espèrent, mais leur espoir les trahit. Il n'y a ni espoir ni consolation, la seule assurance est
la mort.

      Bien que ces considérations soient très pessimistes et que le suicide puisse sembler une
bonne issue, Camus le rejette et ne le considère pas comme une solution. Il tente de libérer le
suicide des émotions et de tester sa validité en concluant que comprendre que la vie est dénuée
de sens ne mène pas nécessairement au suicide. Nous ne devrons pas fuir l'absurde, i l faut que
nous le reconnaissions, que nous en soyons conscients et que nous l'acceptions : « Vivre, c'est
                           4 3
faire vivre l'absurde. »

      Dans ce contexte, Camus critique le rationalisme :

      Ce monde en lui-même n'est pas raisonnable, c'est tout ce qu'on en peut dire. Mais ce qui est absurde,
      c'est la confrontation de cet irrationnel et de ce désir éperdu de clarté dont l'appel résonne au plus
                                                                                  44
      profond de l'homme. L'absurde dépend autant de l'homme que du monde.

      Le monde est absurde et ne peut être compris ou expliqué en aucune façon, la raison est
donc inutile. Camus constate que la pensée qui énumère mais n'explique pas est en accord avec
l'esprit absurde. Un homme a beau faire la distinction entre le vrai et le faux, i l désire la clarté et
la certitude qu'elle ne pourra jamais atteindre. Il s'efforce d'expliquer le monde comme principe
rationnel ce qui n'est pas possible. Camus dit que le seul péché d'un homme absurde est le désir
de savoir.

      La philosophie de Jean-Paul Sartre et d'Albert Camus diffère dans la conception de la
liberté ainsi que de l'attitude humaine envers l'absurde et le monde absurde. D'après Camus, la
liberté n'existe pas et l'homme n'a que son illusion. Il ne faut pas supposer la possibilité de
changer la vie au mieux, de changer son destin prédéterminé. Un homme doit se contenter de la
                                                                                       45
réalité, l'accepter et apprendre à être heureux dans le monde absurde.

                                     46
   2.5.          La révolte
      L a première et la seule évidence qui me soit ainsi donnée, à l'intérieur de l'expérience absurde, est la
      révolte. [...]   L a révolte naît du spectacle de la déraison, devant une condition injuste et

 Černý, Václav, op. cit., p. 76.
 Ibid., p. 37.
 Cf. Sartre, Jean-Paul (1946) : L'existentialisme est un humanisme. Paris, Nagel, Collection Pensées.
 Voir Camus, Albert (1951) : L'homme révol té. Paris, Gallimard.
                                                         17
incompréhensible. Mais son élan aveugle revendique l'ordre au milieu du chaos et l'unité au cœur
       même de ce qui fuit et disparaît.      47

       Comme i l a été expliqué supra, i l y a des situations où un homme affronte l'absurdité de
l'existence humaine. Il se rend compte que rien n'est clair, distinct ni certain ; tout ce qu'il fait
est inutile et vain. Selon Camus, c'est le moment où il faut s'opposer à cette absurdité de la vie et
se révolter contre le destin absurde. Le suicide est une fuite lâche de l'absurde et i l n'est pas la
solution appropriée. La seule option est d'accepter la futilité de tout ce que nous faisons et de
vivre et de se révolter dans le monde absurde.

       Dans son essai philosophique L'homme révolté Albert Camus fait suite aux raisonnements
sur le suicide et le concept de l'absurde en les développant en relation avec le meurtre et la
révolte. Le premier chapitre du livre commence par les mots : « Qu'est-ce qu'un homme révolté?
Un homme qui dit non. Mais s'il refuse, i l ne renonce pas: c'est aussi un homme qui dit oui, dès
son premier mouvement. »             4 8
                                           Cela veut dire que dans la révolte, i l y a à la fois le refus et le
consentement. En nous révoltant, nous confirmons dans nos actions l'existence de ce contre quoi
nous nous révoltons.

       Le « non » prononcé par un homme révolté représente une protestation contre le
dépassement d'une certaine frontière. « Il signifie, par exemple, « les choses ont trop duré »,
«jusque-là oui, au-delà non », « vous allez trop loin », et encore, « i l y a une limite que vous ne
dépasserez pas. » Nous supposons qu'un homme révolté a en quelque sorte raison et qu'il est
                      4 9

en droit, sa révolte se réfère à une certaine valeur. Un homme révolté se bat pour une partie de
son intégrité.

       Il faut remarquer que la révolte n'est pas égoïste, elle ne se forme pas seulement chez les
opprimés, mais aussi chez ceux qui les regardent. Il s'agit donc de l'identification avec les autres
par l'empathie et la solidarité humaine. Il s'ensuit que la révolte est un acte collectif. « Dans
l'expérience absurde, la souffrance est individuelle. A partir du mouvement de révolte, elle a
conscience d'être collective, elle est l'aventure de tous. »              5 0
                                                                                Camus dit que la révolte est la

4 7
   Camus, Albert, op. cit., p. 21.
A
 *Ibid.,ç. 25.
49
   Ibid.
 Ibid, p. 35.
50

                                                            18
première évidence dans l'ordre de la pensée, de manière semblable que le cogito, et i l affirme :
« Je me révolte, donc nous sommes. »       51

           Camus saisit la révolte soit comme une révolte d'un esclave contre son maître, soit comme
une révolte métaphysique qu'il explique comme suit : « L a révolte métaphysique est le
mouvement par lequel un homme se dresse contre sa condition et la création tout entière. Elle est
métaphysique parce qu'elle conteste les fins de l'homme et de la création. » L a rébellion la plus
                                                                                5 2

simple est l'exigence de clarté et d'unité et le désir d'ordre. L'idée de révolte dans le monde
occidental est inséparablement liée au christianisme en ce sens que la seule chose qui puisse
donner un sens à la protestation humaine est le concept de Dieu qui est responsable de tout.

           Dans le troisième chapitre intitulé La révolte historique Albert Camus distingue la révolte
et la révolution ; la révolution est en fait une continuation logique de la révolte métaphysique. Il
évalue positivement la révolte, mais s'oppose à la révolution collective parce que selon lui, elle
aboutit au nihilisme et rationalise le meurtre. Cette opinion a abouti à un différend avec J. P.
Sartre.

5 1
      Camus, Albert, op. cit., p. 36.
5 2
      Ibid., p. 40.
                                                    19
3. CARACTERISTIQUE DES PERSONNAGES PRINCIPAUX D'EXTENSION

                     DU DOMAINE DE LA LUTTE ET DE SEROTONINE
      Dans la deuxième grande partie de notre mémoire - partie pratique - nous allons analyser
les personnages principaux des deux romans de Michel Houellebecq de notre choix : le cadre
moyen sans nom d'Extension du domaine de la lutte et Florent-Claude Labrouste de Sérotonine.
Nous allons procéder dans l'ordre correspondant à la date de l'apparition des romans. Notre
objectif est d'examiner la crise existentielle chez ces personnages et les sentiments qu'ils
éprouvent : l'angoisse existentielle, la solitude, l'inanité de la vie et la certitude de la mort. Nous
observerons également les circonstances dans lesquels les personnages en question éprouvent ces
sentiments et les manières comment les héros y font face. L'analyse va être basée sur les acquis
de la partie théorique. Nous voulons découvrir dans quelle mesure les traits caractéristiques de
l'existentialisme français se manifestent aussi dans ces deux romans de Michel Houellebecq.
Pour illustration, nous allons effectuer une comparaison des romans analysés avec La nausée et
L'Étranger.

    3.1.         Extension du domaine de la lutte
        3.1.1.           Le cadre moyen sans nom
      L'histoire d'Extension du domaine de la lutte est racontée par le narrateur-écrivain sans
nom. Il s'agit d'un cadre informaticien de trente ans qui n'a pas de relations amicales ou
amoureuses. Il vit sa vie sans aucune ambition et tombe progressivement dans un état de dégoût,
d'apathie et de dépression.

      Le livre n'est pas un roman classique avec beaucoup d'action et d'une composition
traditionnelle comprenant le point culminant de l'histoire et le dénouement. Il s'agit plutôt d'une
séquence d'anecdotes décrites par le narrateur, qui sont quelquefois banales. Dans le troisième
chapitre, i l explique cette stratégie : « Les pages qui vont suivre constituent un roman ; j'entends,
une succession d'anecdotes dont je suis le héros. Ce choix autobiographique n'en est pas
réellement un : de toute façon, je n'ai pas d'autre issue. Si je n'écris pas ce que j ' a i vu je
souffrirai autant - et peut-être un peu plus. » En lisant cette œuvre, le lecteur pourrait avoir
                                                      5 3

l'impression d'avoir devant lui un journal intime plutôt qu'un roman.

  Houellebecq, Michel (1994) : Extension du domaine de la lutte. Paris, Maurice Nadeau, p. 18-19.
                                                       20
La narration est donc à la première personne du singulier et, selon la classification de
Gérard Genette le narrateur est intra-diégétique et homo-diégétique. Le fait que le personnage
principal et le héros de l'histoire reste sans nom n'est pas fortuit. Le « cadre moyen » est aussi
une notion très vague, le personnage principal pouvant représenter n'importe quelle personne
vivante dans la société de consommation contemporaine. Cela pourrait signifier également que le
narrateur est vu comme un individu sans importance et substituable. Il décrit le sentiment du
détachement du monde et de l'indifférence totale des autres : « Comme si vous étiez protégé du
monde par une pellicule transparente, inviolable, parfaite. »               5 4

          Voilà comment le narrateur se présente lui-même au début de l'histoire :

          Je viens d'avoir trente ans. Après un démarrage chaotique, j ' a i assez bien réussi dans mes études ;
          aujourd'hui, je suis cadre moyen. Analyste-programmeur dans une société de services en
          informatique, mon salaire net atteint 2,5 fois le SMIC ; c'est déjà un joli pouvoir d'achat. [...] En
           somme, je peux m'estimer satisfait de mon statut social. Sur le plan sexuel, par contre, la réussite est
          moins éclatante. J'ai eu plusieurs femmes, mais pour des périodes limitées. Dépourvu de beauté
          comme de charme personnel, sujet à de fréquents accès dépressifs, je ne corresponds nullement à ce
          que les femmes recherchent en priorité.   55

          Nous pouvons constater que le narrateur a réussi dans le domaine du travail, i l occupe une
position respectable avec un salaire raisonnable. Dans le domaine de la vie personnelle, en
revanche, i l a moins de succès. Il s'est séparé de sa petite amie Véronique i l y a deux ans et
depuis lors, i l n'est pas entré en rapport avec aucune femme ou d'autres personnes. Il semble que
le narrateur est d'une nature insociable et qu'il a perdu tout intérêt et motivation pour établir et
maintenir des relations. Les seules relations interpersonnelles dans sa vie sont celles au travail
auxquelles i l ne prête aucune importance, i l suit plutôt des conventions sociales par habitude. De
la même manière, ses seules activités sont liées au travail, i l passe son temps libre seul dans son
appartement au centre de Paris : « Généralement, le week-end, je ne vois personne. Je reste chez
moi, je fais un peu de rangement ; je déprime gentiment. »                  5 6
                                                                                  II explique qu'il ne s'intéresse pas à
autrui ou aux loisirs courants comme la musique ou le bricolage, rien ne le distrait et ne le
remplit :

          Mais rien en vérité ne peut empêcher le retour de plus en plus fréquent de ces moments où votre
           absolue solitude, la sensation de l'universelle vacuité, le pressentiment que votre existence se

5 4
      Houellebecq, Michel, op. cit., p. 113.
55
      Ibid., p. 19-20.
56
      Ibid., p. 36.
                                                             21
rapproche d'un désastre douloureux et définitif se conjuguent pour vous plonger dans un état de réelle
        souffrance. Et, cependant, vous n'avez toujours pas envie de mourir.   57

        L'état actuel d'apathie totale par rapport à la vie et le monde contraste avec une période
d'enfance rappelée par le narrateur. Il décrit un petit garçon sur une photo - lui-même - qui, bien
que pas complètement heureux, est plein de vie et d'espoir : « [ . . . ] mais comme il a l'air de
s'intéresser au monde ! »       5 8

        A cause de la passivité et du manque d'activités, le narrateur recourt à des réflexions
pessimistes sur l'existence et sur la société. Il considère sa vie vaine et courte :

        J'ai si peu vécu que j ' a i tendance à m'imaginer que je ne vais pas mourir ; i l paraît invraisemblable
        qu'une vie humaine se réduise à si peu de chose ; on s'imagine malgré soi que quelque chose va, tôt
        ou tard, advenir. Profonde erreur. Une vie peut fort bien être à la fois vide et brève. Les journées
        s'écoulent pauvrement, sans laisser de trace ni de souvenir ; et puis, d'un seul coup, elles s'arrêtent.   59

        Mais malgré tout, le narrateur espère faiblement qu'un voyage d'affaires proche va lui
« changer les idées ». Il est envoyé tout d'abord à Rouen, puis à Dijon et après à L a Roche-sur-
Yon, accompagné par son collègue Raphaël Tisserand. Tisserand est le deuxième personnage
important, car c'est par son moyen, que Michel Houellebecq aborde et manifeste le thème de la
frustration sexuelle, présent dans presque toutes ses œuvres romanesques. C'est également une
des raisons pour lesquelles cet auteur est considéré comme si controversé. En effet, i l n'évite pas
des descriptions explicites des actes sexuels, de la masturbation ou des pensées et sentiments des
héros concernant le domaine de l'érotisme. Tisserand est caractérisé ainsi : « L e problème de
Raphaël Tisserand - le fondement de sa personnalité, en fait - c'est qu'il est très laid. Tellement
laid que son aspect rebute les femmes, et qu'il ne réussit pas à coucher avec elles. Il essaie
pourtant, i l essaie de toutes ses forces, mais ça ne marche pas. Simplement, elles ne veulent pas
de lui. »   6 0

        D'après le narrateur, Tisserand ressemble à un crapaud, tellement i l est dépourvu de
charme. Pourtant, i l ne cesse de s'adresser aux jeunes et belles femmes qui le rejettent
constamment, ce qui ne fait qu'approfondir sa frustration.

5 7
   Houellebecq, Michel, op. cit., p. 17.
5S
  Ibid.,p. 18.
59
  Ibid.,p. 55-56.
60
  Ibid.,p. 62.
                                                           22
En ce qui concerne la notion d'amour, le narrateur dit qu'il n'est possible que dans des
situations exceptionnelles et particulières. L'amour nécessite la naïveté et l'innocence que les
gens perdent dans leur jeunesse en acquérant une expérience sexuelle: « E n réalité, les
expériences sexuelles successives accumulées au cours de l'adolescence minent et détruisent
rapidement toute possibilité de projection d'ordre sentimental et romanesque ; progressivement,
et en fait assez vite, on devient aussi capable d'amour qu'un vieux torchon. » Cet état nous       61

oblige à haïr les jeunes et la réflexion conduit de nouveau à une conclusion pessimiste : « Il ne
reste plus que l'amertume et le dégoût, la maladie et l'attente de la mort. »           6 2

      Après avoir constaté qu'il était impossible de trouver l'amour dans la société d'aujourd'hui
qui est une société caractéristique par la moralité lâche, Michel Houellebecq poursuit en liant la
frustration sexuelle et la violence. Murielle Lucie Clément remarque dans ce contexte que « pour
le narrateur d'Extension du domaine de la lutte, l'abstinence et le refus de désir restent
concomitants de son angoisse existentielle accompagnée de pulsions morbides. »                          6 3
                                                                                                              Elle donne
un exemple qui se trouve à la fin du livre quand l'état mental du héros est déjà très mauvais - i l
est travaillé par l'idée de couper son sexe et i l imagine vivement les conséquences de cet acte.                      64

Cette pulsion mortifère se montre sous forme d'auto agression et Murielle Lucie Clément
souligne que l'agressivité est souvent un élément de la sexualité masculine. Cependant, i l y a
                                                                                              65

une autre scène combinant le désir sexuel et la violence qui a un rôle beaucoup plus important
dans le livre. Le narrateur incite Tisserand à tuer la fille qui l'a rejeté (que le narrateur a rebaptisé
pseudo-Véronique en raison de sa ressemblance avec sa dernière petite amie) et son nouveau
petit ami : « De toute manière ils vont repartir ensemble, la chose semble acquise. Il te faudra
bien sûr tuer le type, avant d'accéder au corps de la femme. Du reste, j ' a i un couteau à l'avant de
la voiture. » L a motivation de cet acte violent est la possibilité de dominer une femme, d'être le
              6 6

maître de son âme et de son corps. Dans le même temps, c'est la vengeance qui est le seul moyen
de posséder une femme. L a femme est donc considérée comme un objet. Finalement, Tisserand
abandonne son intention, car cela ne changerait rien d'après lui, et i l se tue en voiture sur le
chemin de retour vers Paris.

6 1
   Houellebecq, Michel, op. cit., p. 131.
62
   Ibid.
6 3
   Clément, Murielle Lucie (2007) : Michel Houellebecq revisité : l'écriture houellebecquienne. Paris, L'Harmattan,
p. 68.
6 4
   Voir Houellebecq, Michel, op. cit., p. 165-166.
6 5
   Voir Clément, Murielle Lucie, op. cit., p. 69-70.
6 6
   Houellebecq, Michel, op. cit., p. 136.
                                                       23
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