Autotextes, avant-textes, intertextes : les journaux intimes de Madeleine Ouellette-Michalska - Érudit

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Études littéraires

Analyses

Autotextes, avant-textes, intertextes : les journaux intimes de
Madeleine Ouellette-Michalska
Julie LeBlanc

Volume 31, Number 2, hiver 1999                                                        Article abstract
Écriture contemporaine                                                                 This article seeks to analyse some of the discrepancies which exist between
                                                                                       Madeleine Ouellette-Michalska's diaries broadcasted by Radio-Canada in the
URI: https://id.erudit.org/iderudit/501237ar                                           1980's and the published version of her diary la Tentation de dire. Journal. Our
DOI: https://doi.org/10.7202/501237ar                                                  attention will also be focused on Ouellette-Michalska's grand-mother's diary
                                                                                       which is extensively quoted in the author's unpublished and published diaries,
                                                                                       giving rise to a spectacular process of intertextuality. It is our intention to show
See table of contents
                                                                                       how the rewriting of Clara Bélanger-Dumais' diary is an important discursive
                                                                                       strategy in the construction of a poetics of women's autobiographical
                                                                                       narratives founded, at least in part, on the conceptualization of the "Other".
Publisher(s)
Département des littératures de l'Université Laval

ISSN
0014-214X (print)
1708-9069 (digital)

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LeBlanc, J. (1999). Autotextes, avant-textes, intertextes : les journaux intimes de
Madeleine Ouellette-Michalska. Études littéraires, 31(2), 107–118.
https://doi.org/10.7202/501237ar

Tous droits réservés © Département des littératures de l'Université Laval, 1999 This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit
                                                                                (including reproduction) is subject to its terms and conditions, which can be
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                                                                                      https://www.erudit.org/en/
AUTOTEXTES,AVANT-TEXTES,
          INTERTEXTES :
   LES JOURNAUX INTIMES DE
MADELEINE OUELLETTE-MICHALSKA
                                     Julie LeBlanc

                                               De la voix à l'écriture.
                                               Ce livre eut comme point de départ une diffusion à
                                               Radio-Canada FM dans la série « Journal intime »[...]. Par
                                               la suite il y eut des ajouts, des remaniements, des trans-
                                               formations. Les textes d'origine se sont ouverts en de
                                               nombreux cahiers dont je n'avais prévu ni l'aboutisse-
                                               ment, ni l'orientation (Ouellette-Michalska, 1985, p.n.n.).

• Tiré d'une des pages liminaires de la             un avant-texte de la Tentation de dire, voire
Tentation de dire. Journal, l'extrait placé         à le traiter comme un antécédent du livre
en exergue est porteur d'un message                 publié. Selon les précisions apportées, le
auctorial et d'une force illocutoire incon-         journal diffusé serait le témoignage d'un
testables. Cet énoncé communique une                début de « labeur », donnerait un aperçu des
« pure information » et fait connaître une          intentions de l'auteure, constituerait une
« intention » qui dirige l'attention du lecteur     première étape dans « la substance progres-
sur la singularité conceptuelle de l'œuvre          sive du texte » au fil de la rédaction
offerte au public. Situé dans la « zone » en-       (Bellemin-Noël, p. 7). De façon analogue à
tre le « texte » et le « hors-texte », cet énoncé   de nombreux documents de genèse, que
paratextuel (Genette, p. 340), dont le but          l'on peut attribuer dans « l'après-coup » à un
est d'apporter au lectorat certaines préci-         projet d'écriture bien déterminé, le journal
sions d'ordre contextuel, est, entre autres,        diffusé de Madeleine Ouellette-Michalska
une invitation à considérer le journal diffusé      lève en quelque sorte le voile sur la concep-
de Madeleine Ouellette-Michalska comme              tion, la production et l'élaboration du texte

                            Études Littéraires Volume 31 N° 2 Hiver 1999
ÉTUDES LITTÉRAIRES           VOLUME 30 N° 2 HIVER 1999

 offert au public. En tant qu'antécédents du                  nombreux l . En d'autres termes, si l'on cher-
livre publié, ces recueils de cahiers, con-                   che à reconstituer, dans leur diachronie, les
çus pour la diffusion radiophonique, sont                     énoncés qui ont pris part à l'émergence du
l'origine d'un projet dont l'aboutissement                    journal de Madeleine Ouellette-Michalska,
esthétique est l'œuvre achevée portant la                     publié chez Québec / Amérique, l'on se
signature de l'auteure.                                       rend compte que cette démarche est com-
    Nous ne pouvons, dans le cadre de                         plexifiée par le nombre et la nature des tex-
cette étude, relever et analyser les innom-                   tes dont il faut tenir compte : correspondan-
brables écarts qui existent entre les jour-                   ces entre l'auteure et ses lecteurs et lectrices
naux de Madeleine Ouellette-Michalska,                        assidus, fragments tirés du journal d'une
diffusés sur les ondes de Radio-Canada, et                    aïeule, extraits d'un roman en voie de pro-
la Tentation de dire. Journal publié chez                     duction (la Maison Trestler), récits de voya-
Québec / Amérique en 1985. Autrement dit,                     ges, énoncés autobiographiques d'une
il ne s'agira pas ici de traiter de la constitu-              grande diversité narrative. Par ailleurs, la com-
tion du journal publié de Madeleine                           préhension des nombreux textes qui ont con-
Ouellette-Michalska dans le cadre d'une édi-                  tribué au procès évolutif de la Tentation de
tion critique, ni d'identifier les variantes d'ori-           dire. Journal est complexifiée par l'enver-
gines étrangères ou de classer les délitements                gure des écarts qui existent entre les jour-
du texte original au cours des différentes éta-               naux intimes de l'auteure, diffusés sur les
pes de son évolution. Il importe toutefois de                 ondes de Radio-Canada en 1982, 1984 et
signaler qu'il existe entre ces textes des écarts             1985 et la Tentation de dire. Journal2.
non négligeables, qui témoignent d'un la-                        Ce qui sera privilégié au cours de notre
beur, d'une rationalité de la composition,                    étude, c'est un fragment du journal de Ma-
voire de la fabrication d'un livre.                           deleine Ouellette-Michalska, diffusé à
    De prime abord, l'on remarque que les                     Radio-Canada au cours de l'été 1982. Il s'agit
textes qui ont participé à l'élaboration de                   du « Cahier III — Le Journal Intime de
la Tentation de dire. Journal sont fort                       Grand-mère », qui est repris de façon partielle

        1 On retrouve dans le Fonds Madeleine Ouellette-Michalska, conservé à la Bibliothèque Nationale du
Québec à Montréal, les trois journaux intimes de l'auteure, diffusés sur les ondes de Radio-Canada en 1982,1984
et 1985. Le journal qui nous intéresse tout particulièrement, à savoir celui diffusé du 28 juin au 2 juillet 1982, est
composé de cinq cahiers : le premier, qui reproduit des fragments de correspondances entre l'auteure et ses
lecteurs, n'a pas de titre, IL « Un roman sur la planche », III. « Le Journal intime de Grand-mère », IV. « Un souvenir
de bonheur », V. « Un premier chaud ». Le journal diffusé au mois d'août 1984 est composé de cinq caliiers : I.
« La fête de la chaleur », IL « À l'ouest, l'air est plus doux », III. « Dialogue des cultures », IV. « The médium is the
message » et V. « Il faut savoir choisir ses exorcismes ». Le journal diffusé au mois de juillet 1985 est également
composé de cinq cahiers où sont abordés de nombreux sujets : la mémoire et la Maison Trestler, les discours
électoraux, une visite à Miami, le Colloque de l'Académie française, notre accent, un inédit de Savard, etc.
        2 Comme les journaux diffusés sur les ondes de Radio-Canada entre 1982 et 1985, la Tentation de
dire. Journal est composé de cinq cahiers, datés du mois de mai 1983 au mois de juin 1984 : « Premier cahier.
La fête de la chaleur », « Deuxième cahier. À l'ouest, l'air est plus doux », « Troisième cahier. Le dialogue des
cultures », « Quatrième cahier. The médium is the message », « Cinquième cahier. Il faut savoir choisir ses
exorcismes ». Les écarts les plus considérables entre les journaux de Madeleine Ouellette-Michalska ont trait,
d'une part, aux fragments de la Maison Trestler qui n'apparaissent pas dans le journal publié et d'autre part au
journal de Clara Bélanger-Dumais, qui est longuement cité dans le journal diffusé, mais réduit à quelques
fragments dans la Tentation de dire. Journal.

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AUTOTEXTES, AVANT-TEXTES, INTERTEXTES : LES JOURNAUX INTIMES...

au sein du « Premier cahier » de la Tentation            leurs précurseurs » (idem). Comme une des
de dire. Journal, « La fête de la chaleur ». L'ac-       pratiques de l'intertextualité les plus explici-
cès au texte d'origine, à savoir aux cahiers             tes, la citation peut créer des effets d'entrela-
de Clara Bélanger-Dumais d'où sont tirés les             cement et de tissage dont le sens se com-
extraits cités et commentés dans les journaux            pose de « deux variables » : la valeur de
de Madeleine Ouellette-Michaiska, nous per-              signification qu'elle a dans son « occurrence
mettra d'étudier l'évolution d'un travail de             première » et celle qu'elle exprime dans son
citation, voire d'une pratique intertextuelle,           « occurrence seconde » (Compagnon,
qui aura des incidences sur toute la produc-             p. 68) 4 . Pour ce qui est de la pratique de la
tion de l'auteure 3 . Comme nous le constate-            citation, introduite au sein des journaux de
rons, ce qui est mis en évidence au cours de             Madeleine Ouellette-Michaiska, l'on doit con-
la réécriture du journal de cette aïeule, c'est          sidérer sa signification dans le cadre de trois
la genèse d'une poétique de l'écriture auto-             occurrences : le « texte origine » (le jour-
biographique au féminin, fondée sur la fi-               nal de Clara Bélanger-Dumais, la grand-
gure de l'altérité.                                      mère de l'auteure) 5 et les nouveaux textes
                                                         « centreurs » (le journal diffusé aux mois
La genèse d'une pratique                                 de juin et juillet 1982 et la Tentation de
« citationnelle »                                        dire. Journal) :
   [...] une génétique complète doit s'appuyer sur          29 mars 1934
   une poétique de l'intertextualité [...] (Debray-
   Genette, p. 28).                                         Plus d'un mois s'est passé, sans que j'écrive. Je ne
                                                            sais vraiment ce qui a pu m'empêcher de griffon-
   Que l'on définisse l'intertextualité,                    ner ici mes impressions : travail, visites faites et
comme le « croisement dans un texte                         reçues. C'est le tissu de la vie, cela est parfois si
d'énoncés pris à d'autres textes » (Kristeva,               serré, qu'il n'y a pas de place pour écrire. Pour-
                                                            tant j'ai été fidèle à ma lecture de piété, aussi
p. 115), le travail de « transformation et d'as-
                                                            pourrais-je m'en passer [...] (Extrait tiré du ca-
similation de plusieurs textes opéré par un                 hier vert de Clara Bélanger-Dumais conservé à la
texte centreur » Oenny, p. 262), le propre                  Bibliothèque Nationale du Québec à Montréal).
de la pratique intertextuelle de Madeleine                  Lire, écrire, était pour elle un exercice indispen-
Ouellette-Michaiska est de souligner dans                   sable à son bien-être émotif et à sa vie spirituelle.
quelle mesure les œuvres littéraires ne sont                Dans la soixantaine [...] elle note : « Plus d'un mois
                                                            s'est passé sans que j'écrive. Je ne sais vraiment
jamais de « simples mémoires » : elles « réé-               ce qui a pu m'empêcher de griffonner ici mes
crivent leurs souvenirs », elles « influencent              impressions. Travail, visites faites et reçues, c'est

       3 Je tiens à remercier très chaleureusement Madame Madeleine Ouellette-Michaiska de m'avoir per-
mis de reproduire des fragments du journal de Clara Bélanger-Dumais ainsi que des extraits de la transcription
de son journal diffusé sur les ondes de Radio-Canada en 1982.
       4 C'est ainsi qu'Antoine Compagnon aborde son étude de la signification et des valeurs de la cita-
tion.
       5 On retrouve dans le Fonds Madeleine Ouellette-Michaiska conservé à la Bibliothèque Nationale
du Québec à Montréal les quatre cahiers de Clara Bélanger-Dumais, la grand-mère maternelle de l'auteure : un
cahier vert daté de février 1934 à août 1934, un cahier rouge daté de février 1935 à décembre 1935, un cahier
noir daté de janvier 1936 à juillet 1936 et un cahier orange daté de juin 1937 à décembre 1938. Selon Made-
leine Ouellette-Michaiska : « À sa mort, l'ensemble du journal qui formait, semble-t-il, une cinquantaine de
cahiers, alla à son fils cadet » (Ouellette-Michaiska, 1985, p. 25).

                                                   109
ÉTUDES LITTÉRAIRES            V     .UME 31 N°2 HIVER 1999

   le tissu de la vie, et cela est parfois si serré qu'il
                                               signification des intertextes privilégiés par
   n'y a pas de place pour écrire (Extrait tiré de la
   transcription du journal intime de Madeleine
                                               Ouellette-Michalska provient en grande
                                               partie de leur contextualisation. Dans le
   Ouellette-Michalska diffusé à Radio-Canada au
   cours de l'été 1982, p. 25).                cahier de la grand-mère, l'interruption de
   Lire, écrire lui était indispensable. Dans la soixan-
                                               l'écriture journalière est mise en relation,
   taine [...] elle note : « plus d'un mois s'est passé
                                               par la diariste elle-même, avec la lecture
   sans que j'écrive. Je ne sais vraiment pas ce qui a
                                               de textes spirituels. Quant au journal dif-
   pu m'empêcher d'entrer ici mes impressions. Tra-
   vail, visites faites et reçues, c'est le tissu de la vie
                                               fusé, le fragment tiré du cahier de Clara
   et cela est parfois si serré qu'il n'y a pas de place
                                               Bélanger-Dumais est précédé d'une brève
   pour écrire ». Grand-mère était une Gémeaux in-
                                               analyse du rôle que le journal jouait dans
   quiète, passionnée par la vie intérieure, un idéal,
                                               sa vie quotidienne. L'écriture journalière
   une contradiction, les idées incarnées dans un
   sentiment (Ouellette-Michalska, 1985, p. 25).
                                               est non seulement un moyen de balayer
    Qu'on la décrive comme un « énoncé les sédiments antérieurs, mais elle permet
répété » ou une « énonciation répétante », également de faire vœu d'immortalité. En-
la fonction de la citation est de mettre en fin, dans la Tentation de dire, les réflexions
relation un discours avec un ou plusieurs de Madeleine Ouellette-Michalska sont beau-
autres discours. Comme nous l'avons sug- coup plus étoffées, donnant lieu à une des-
géré précédemment, dans les journaux de cription des traits caractériels de son aïeule.
Ouellette-Michalska, la dynamique du « déjà Le témoignage de soi sur soi que nous livre
dit » provient non seulement de la diver- Clara Bélanger-Dumais est, selon notre
sité des textes cités, mais notamment de auteure, marqué par le style de sa person-
l'effet de tension auquel renonciation et nalité : inquiète, passionnée, sensible.
la ré-énonciation des fragments, tirés du         En d'autres termes, pour arriver à con-
journal de la grand-mère, donnent lieu. Il férer une véritable signification à la prati-
existe évidemment entre les trois extraits que de la citation de Madeleine Ouellette-
cités des différences contextuelles : le texte Michalska, il faut s'attarder à son « travail »,
origine d'où est tiré le fragment du journal à sa reprise et à son appropriation. L'on
de la grand-mère maternelle et les nou- peut étudier la « réécriture des lectures »
veaux textes centreurs (les journaux de (Debray-Genette, p. 28) de Madeleine
Ouellette-Michalska), dans lesquels sont Ouellette-Michalska à partir de deux phé-
insérées les paroles d'autrui, se distinguent nomènes selon lesquels s'effectue le pro-
nettement. Outre les quelques écarts d'or- cès intertextuel : la « linéarisation (où
dre stylistique et lexical, issus du travail coupe-t-elle ? que coupe-t-elle ? comment
d'écriture et de réécriture effectué par cela se lit-il et se lie-t-il d'un contexte à
notre auteure, ce qui ne peut être négligé, l'autre ?) » et « l'enchâssement » (ideni) 6 (le
ce sont les contextes dans lesquels les ex- fragment emprunté est-il lié à son nouveau
traits cités sont enchâssés. Comme nous contexte par un rapport thématique, narra-
le constaterons au cours de notre étude, la tif, discursif ? les énoncés sont-ils cités à ti-

       6 L'auteure fait ici appel à la typologie de            t Jenny pour étudier le mécanisme intertextuel des
textes et avant-textes de Flaubert. Voir également I           Jenny, « la Stratégie de la forme », p. 272-278.

                                                         110
AUTOTEXTES, AVANT-TEXTES, INTERTEXTES : LES JOURNAUX INTIMES...

tre d'illustrations ou d'oppositions ?).                 est beaucoup plus riche sur le plan méta-
Comme il a été signalé précédemment, ce                  discursif. Ces réflexions métadiscursives
qui complexifie la prise en charge des pro-              portent sur des phénomènes littéraires
cessus de lecture et de réécriture effectués             ainsi que sur des questions d'ordre socio-
par l'auteure, c'est le fait que l'étude des             historique et culturel. Ce qui est privilégié
opérations de « linéarisation » et d'« enchâs-           dans le premier cahier de la Tentation de
sement » requiert que nous tenions compte                dire où sont cités et commentés de brefs
de trois espaces textuels : le journal de la             fragments tirés du journal de la grand-mère,
grand-mère, le journal diffusé au cours de               ce sont non seulement les enjeux textuels
l'été 1982 et le journal publié (la Tentation            de l'écriture autobiographique, mais les
de dire). Notre étude de ces trois récits auto-          méandres de la condition féminine de ja-
biographiques vise à mettre en évidence les              dis, voire les conséquences de l'assujettis-
stratégies qui gèrent la pratique citationnelle          sement des femmes par la perpétuation
de Madeleine Ouellette-Michalska, à inter-               d'un patriarcat voué à supprimer toute
roger l'apport de la « pulsion documen-                  trace littéraire de leur Histoire :
taire » à la « pulsion scripturale » (Grésillon,
                                                            [...] le journal intime [est] une entreprise à la fois
p. 173) et notamment à proposer des hy-                     narcissique et généreuse, à la fois singulière et
pothèses sur les déterminations idéologi-                   multiple (p. 19). Chaque fois que j'ouvre le jour-
ques qui sous-tendent l'écriture inter-                     nal d'une aïeule, j'ai le sentiment de toucher à la
                                                            part cachée de notre littérature (p. 28). Ces jour-
textuelle de l'écrivaine.                                   naux ont été détruits [...] parce qu'ils déjouaient
                                                            le rôle maternel (p. 26). Souhaitant remonter à la
L'enchâssement du journal de la                             source de cette dépossession, des filles et des
                                                            petites-filles [...] chercheraient des traces, inter-
grand-mère au sein des journaux de                          rogeraient le secret, scruteraient les majuscules
notre auteure                                               outrées figurant sur les pages jaunies, elles s'aven-
    Nous avons suggéré qu'il existe, entre                  tureraient avec effroi dans l'illégitimité de la pa-
                                                            role (Ouellette-Michalska, 1985, p. 29).
les deux journaux de Madeleine Ouellette-
Michalska, des écarts non négligeables. De                  Par sa mise en vedette de la parole de
prime abord, on remarque que le journal                  l'Autre et par son intellectualisation de l'im-
de la grand-mère, qui occupe un cahier                   portance de la figure de l'aïeule dans l'éla-
entier au sein du journal diffusé, est réduit,           boration d'une généalogie et d'une écriture
dans la Tentation de dire, à quelques ex-                au féminin, la Tentation de dire exemplifie
traits cités. Nous verrons que les intertextes           ce que certains critiques féministes dési-
interpellés, à savoir les fragments tirés de             gnent comme une « poétique » fondée sur
lettres (reçues et envoyées), du journal de              une « dynamique réciproque de l'identité
la grand-mère maternelle, d'un roman iné-                et de l'altérité » (Morgan, p. 32). L'impor-
dit (la Maison Trestler), sont nettement                 tance d'un rapport dialogique entre le sin-
plus nombreux dans le journal diffusé que                gulier et le pluriel, le « moi » féminin et cette
dans le texte publié, tandis que ce dernier              « conscience autre 7 », est mise en évidence,

         7   Voir Morgan, p. 29, qui cite Mary Mason, « The Other Voice : Autobiographies of Women Writers
p. 22.

                                                   111
ÉTUDES LITTÉRAIRES           VOLUME 31 N°2 HIVER 1999

d'une part, par l'intertextualité « citation-                   [...]. Il y avait entre nous une complicité incons-
                                                                ciente qui ne s'avoue jamais, mais que je ressentais
nelle » à laquelle se prête l'auteure dans son                  profondément (Extrait tiré de la transcription du
journal diffusé et, d'autre part, par l'enver-                 Journal intime de Madeleine Ouellette-Michalska
gure de l'explication-évaluation dont témoi-                   diffusé à Radio-Canada en 1982, p. 26).

gne le journal publié.
    L'on peut, par ailleurs, conférer à la ré-                  Cette stratégie « d'auto-révélation », ap-
pétition des mots d'autrui, voire à la pa-                  parentée à une « négociation » entre « soi
role de l'aïeule, une fonction rhétorique qui               et autrui » (Morgan, p. 30) parsème les jour-
relève, entre autres, de « l'elocutio » (pré-               naux de l'auteure. La figure de l'altérité
sentation des arguments) et notamment de                    actualisée dans cet extrait tiré du journal
« l'inventio » (manipulation des arguments                  diffusé, est à la fois généalogique (la filia-
convoqués de façon à convaincre le lec-                     tion ancestrale) et nostalgique (l'enfance
teur). Si l'on se penche sur l'enchâssement                 de notre écrivaine). Dans cette représen-
de longs fragments tirés du journal de la                   tation-souvenir, retrouver l'enfance, c'est
grand-mère maternelle de Madeleine                          non seulement « ressusciter des morts »,
Ouellette-Michalska au sein de son journal                  mais selon Béatrice Didier, c'est également
diffusé, il y a lieu de parler de « l'invoca-               se retrouver au sein d'une « spacieuse ca-
tion d'une autorité » (Compagnon, p. 88 et                  thédrale » : là où les sujets féminins sem-
99). Le pouvoir de la citation provient,                    blent retrouver leur « véritable identité »,
entre autres, de son rapport aux épreuves                   comme dans une « nostalgie de leur inté-
de la vérité, de l'authenticité et du témoi-                grité originelle » (Didier, p. 24). Bref, à l'ins-
gnage. L'énonciation et la ré-énonciation                   tar de nombreuses écrivaines, l'on retrouve
du journal de son aïeule, au sein de ses                    chez Madeleine Ouellette-Michalska l'affir-
propres journaux, donnent lieu à un effet                   mation qu'une généalogie de femmes
de mise en abyme, susceptible d'être perçu                  existe et que sa valorisation est fondamen-
comme une valorisation du genre littéraire                  tale pour la prise en charge de la singularité
privilégié par notre auteure : le journal in-               identitaire du sujet féminin. Toutefois, au
time. Ce geste envers l'autre, ce retour à la               cours de ce qu'elle décrit, comme sa remon-
grand-mère maternelle est dans une cer-                     tée dans rinfrastructure du « silence inson-
taine mesure un fascinant « retour au                       dable des Mères » (Ouellette-Michalska, 1990,
Même, ou plutôt à la même » (Didier,                        p. 279), Madeleine Ouellette-Michalska ne
p. 26). L'évocation de la spécificité carac-                s'abstient pas de mettre en évidence l'écart
térielle de cette aïeule donne lieu à un pro-               qui la sépare de son aïeule.
cessus d'identité, voué à évoquer une cer-                      Si l'on effectue ce que Compagnon dési-
taine continuité familiale avec la « magna                  gne comme une reconstitution des « moda-
mater », voire une certaine proximité avec                  lités de la répétition » des mots d autrui
le « corps mère originel » (Ouellette-                      « dans leur diachronie » (Compagnon,
Michalska, 1990, p. 291) :                                  p. 45), voire si l'on réinscrit les extraits ci-
  Avant même de posséder le moindre rudiment d'as-          tés dans les journaux de Ouellette-Michalska
  trologie, je me sentais des affinités avec son tem-       au sein des cahiers de sa grand-mère, l'on
  pérament, sa manière d'être, sa façon de voir le
  monde à distance derrière l'écran protecteur qui          constate que ces récits autobiographiques
  devrait la préserver lorsqu'elle se sentait atteinte.     se distinguent nettement. Le journal de Clara

                                                      112
AUTOTEXTES, AVANT-TEXTES, INTERTEXTES : LES JOURNAUX INTIMES...

 Bélanger-Dumais déploie ce que l'on consi-                    des formes canoniques de l'écriture jour-
 dère aujourd'hui comme les traits canoni-                     nalière. Par ailleurs, si citer des paroles de
 ques de l'écriture autobiographique. On                       l'aïeule vise le rétablissement de la filia-
 constate, par exemple, que son journal est                    tion perdue, de la langue maternelle, sur
écrit de manière suivie et continue, son                       un autre plan, cette pratique intertextuelle
ampleur rétrospective est restreinte et les                    est souvent vouée à dénoncer l'asservis-
sujets privilégiés ont trait aux vicissitudes                  sement du féminin. Autrement dit, une
d'un état d'âme : celles de la diariste. Le jour-              fois cités et commentés au sein de ses
nal de l'aïeule nous révèle ses expériences                    propres journaux, les cahiers de l'aïeule
vécues, ses aspirations spirituelles, ses obli-                sont investis d'un sens nouveau. Cette
gations sociales et familiales, voire toutes                   « subjectivité-femme », c'est-à-dire celle de
sortes d'événements, de réflexions, de réac-                   jadis, devient l'espace d'une mise en cause
tions qui ont participé au tissage de sa vie.                  de l'ordre et de l'idéologie sur lesquels re-
Comme nous le constaterons au cours de                         posait l'esprit du temps, à savoir l'asservis-
notre lecture des cahiers de Clara Bélanger-                   sement et l'absolutisme de la loi du Père :
Dumais cités et commentés dans les journaux                       Dans ce journal de grand-mère, il y a un passage
de Madeleine Ouellette-Michalska, ce dont il                      auquel je reviens toujours, écrit le jour de Pâques
est souvent question, c'est de son fervent                         1934, alors qu'elle avait 64 ans. [...]. Quelques
                                                                  jours plus tard, elle ajoutait ce fragment [...].« Ma
attachement au service de Dieu : sa spiritua-                     fille, soyez soumise, bien soumise, bien dévouée.
lité, son mysticisme, sa piété.                                   Qu'est-ce qu'une femme sans dévouement ? C'est
                                                                  à peu près un corps sans âme. [L'extrait cité se
  Je me rappellerai toujours une de ses paroles — ma              poursuit de façon identique à celui qui précède.] »
  fille, soyez soumise, bien soumise, bien dévouée                La première fois que ces cahiers me tombèrent
  qu'est-ce qu'une femme sans dévouement, c'est à                 entre les mains, je fus déçue. Il me semblait qu'une
  peu près un corps sans âme. Le bon Dieu a fait le               religieuse aurait pu tracer ces lignes, alors que
  cœur de la femme si tendre pour y faire naître et               grand-mère m'avait paru dévote, mais laïque, pro-
  croître cette fleur que [sic] tous aiment à respirer le         fondément laïque. Peut-être faut-il y voir l'esprit du
  parfum. Mon Dieu ai-je été cette épouse telle que               temps (Extrait tiré de la transcription eu Journal
  tracée par le père de mon âme — Malgré bien des                 intime de Madeleine Ouellette-Michalska diffusé à
  défaillances, je crois m'être dévouée pour mon mari,            Radio-Canada en 1982, p. 23-24).
  mes enfants — s'il y a excès dans ce sens, je l'ai
  poussé à l'extrême. J'ai travaillé, J'ai prié, J'ai souf-
  fert — rien de plus vrai (Extrait tiré du cahier noir          Cela répétait les grands esprits cléricaux qui
  de Clara Bélanger-Dumais daté du mois d'avril 1934).           avaient diverti Versailles, fondé des monastères
                                                                 [...]. Cela résumait trois siècles de conscience
   À rencontre de l'extrait précité, on re-                      puritaine étouffée par la hantise du salut indivi-
marque, dans les journaux de Madeleine                           duel, une tradition de soumission au Dieu tatillon
Ouellette-Michalska, une véritable subver-                       et justicier satisfait des rapports de dépendance
                                                                 imposés à l'âme aveugle (Ouellette-Michalska,
sion des règles qui sous-tendent les présup-                     1985, p. 25).
posés formels et isotopiques du journal
intime. Par l'hétérogénéité des récits pré-                       À leur manière, ces extraits illustrent
sentés, la pluralité des voix narratives mi-                   une position idéologique dont témoignent
ses en scène, la nature métadiscursive des                     d'innombrables œuvres québécoises con-
réflexions énoncées et l'envergure de la                       temporaines. La démonstration des consé-
pratique intertextuelle actualisée, les jour-                  quences néfastes du pouvoir clérical sur la
naux de Ouellette-Michalska se distancient                     société québécoise de jadis est suivie, dans

                                                         113
ETUDES LITTERAIRES         VOLUME 31 N°2 HIVER 1999

le dernier extrait cité, par une critique de              La performance d'un dire / le dire
l'absolutisme de l'idéologie cléricale, du                d'une performance
moralisme puritain « janséniste » qui a do-                  Peut-être le journal n'a-t-U pas d'avant-texte : mais
miné le peuple québécois pendant des                         il devient l'avant-texte du montage ou de la
décennies. Cette dialectique, entre la dé-                   réécriture qui en sont faits (Lejeune, p. 83).
monstration et l'argumentation, a non seu-                    On voit par ce qui précède que les jour-
lement pour but de contextualiser le jour-                naux intimes de Madeleine Ouellette-
nal de l'aïeule, mais notamment de mettre                 Michalska lui permettent non seulement de
en évidence le double asservissement                      faire sortir du silence la matrice originelle,
auquel étaient soumises les femmes, étant                 mais notamment d'etayer ses convictions
donné la consécration « cléricale » et « so-              quant à la nature subversive de la culture
ciale » de la loi du Père.                                patriarcale de jadis, à la constitution de
    On voit que la valeur de signification du             l'identité féminine, au rôle de l'altérité dans
travail intertextuel provient du fait que les             la genèse d'une écriture autobiographique
citations agissent comme des outils criti-                au féminin. Du journal diffusé au journal
ques, par l'entremise desquels sont véhi-                 publié, ce que l'on remarque, c'est une
culées certaines attitudes devant la spéci-               véritable révolution d'une « textualite théo-
ficité identitaire de la subjectivité féminine,           risée » (Bellemin-Noël, p. 16) : le journal
la dimension généalogique de l'écriture                   diffusé est le lieu d'une importante prati-
autobiographique au féminin et les méca-                  que de la citation, tandis que le journal
nismes d'interaction discursive. Cette pré-               publié se distingue par les commentaires
occupation pour l'apport des faits d'écriture             métadiscursifs qui le parsèment. Tendus
et de lecture à la genèse d'une poétique du               entre la lecture, l'écriture et la réécriture,
« moi » féminin foisonne dans les écrits fémi-            les fragments de journal intime, de lettres,
nistes8. Les journaux d'Ouellette-Michalska               d'inédits cités abondamment dans le jour-
participeraient donc à une des principales                nal diffusé de l'auteure exercent, dans le
forces motrices de la production, de la criti-            texte publié, une fonction proprement dis-
que et de la théorie féministes contemporai-              cursive, faisant office de commentaires
nes. Ce qui semble être au cœur de la pro-                métatextuels sur l'apport de l'activité de
duction littéraire de notre écrivaine, c'est,             lecture au processus d'écriture, sur la na-
d'une part, un effet de subversion textuelle              ture dialogique de l'écriture autobiogra-
destinée à mettre en cause les formes et les              phique au féminin et sur la signification
limites de l'écriture autobiographique et,                intertextuelle de l'activité scripturale mise
d'autre part, une dénonciation fervente de                en scène. La finesse de la formulation et la
l'asservissement du féminin.                              richesse de l'argumentation qui parsèment

       8 II importe de signaler, entre autres : Barbara Havercroft, « Vie et aventures du féminisme
postmoderne d'après Irmtraud Morgner », dans Tangence, vol. XLVII (1995), p. 21-33 ; M. G. Mason, « The
Other Voice : Autobiographies of Women Writers », dans Bella Brodzki et Céleste Schenck (dir.), Life / Lines :
Tbeorizing Women's Autobiography,        Ithaca, Cornell University Press, 1988 ; Domna C. Stanton,
« Autogynography : Is the Subject Différent ? », dans The Female Autograph : Theory and Practice of
Autobiography, Chicago, University of Chicago Press, 1987.

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AUTOTEXTES, AVANT-TEXTES, INTERTEXTES : LES JOURNAUX INTIMES...

de nombreux extraits tirés de la Tentation                       De l'avant-texte (journal diffusé) au
de dire ont trait cette fois-ci à une commu-                 texte achevé (la Tentation de dire), l'on
nication épistolaire et témoignent du fer-                   remarque un changement de voie et de
vent engagement de l'auteure envers la                       voix, qui nous permet de participer au tra-
condition de ses prédécesseurs féminins :                    vail de la citation. La richesse du travail de
                                                             la citation, voire l'importance accordée à
   Je voulais depuis longtemps te dire un mot de ton
   essai l'Échappée [...] parfois j'ai trouvé cette lec-     la parole de l'Autre, joue un rôle décisif
   ture dure et inconfortable. [...]. À cette lettre j'ai    dans sa conception de la réalité et dans son
   répondu : « La culpabilité dont tu m'accables m'af-       élaboration d'une certaine poétique de
   flige. L'Échappée ne vise pas l'homme ou le mas-
   culin, mais l'idéologie engendrée par une forme           l'écriture autobiographique. Le journal dif-
   de société, particulière à un moment de l'histoire        fusé nous donne accès aux lectures de
   [...]» (Extrait tiré de la transcription du Journal       Madeleine Ouellette-Michalska, tandis que
   intime de Madeleine Ouellette-Michalska diffusé
                                                             le journal publié nous permet d'étudier la
   à Radio-Canada au cours de l'été 1982, p. 5).
                                                             réécriture de ses lectures, ainsi que
    Si le journal diffusé est fortement marqué               l'étayage explicatif et argumentatif adopté
par la présence d'autrui, dans la Tentation                  par l'auteure. En plus de nous permettre
de dire, la pratique « citationnelle » et, en                de témoigner du travail de « conversion »
conséquence, les enjeux intertextuels sont                   que le texte signé opère sur les « déjà dits »
beaucoup moins dynamiques. Comme nous                        de l'œuvre diffusée, la Tentation de dire
l'avons déjà signalé, ce qui distingue nette-                nous expose à un discours critique sur la
ment les journaux d'Ouellette-Michalska,                     culture patriarcale de jadis, sur la portée
c'est que la Tentation de dire est infiniment                subversive de la piété excessive, sur l'im-
plus riche sur le plan métadiscursif. En plus                portance de la présence et de la parole
de donner lieu à une longue discussion sur                   d'autrui dans la production de textes auto-
l'importance de la figure de l'altérité dans                 biographiques.
toute production littéraire et, notamment,                       En d'autres termes, la relation pragmatico-
dans l'affirmation de l'individualité féminine,              discursive qui caractérise l'évolution de
le journal publié peut être lu comme l'élabo-                l'avant-texte (le journal diffusé) au texte pu-
ration d'une théorie de l'écriture autobiogra-               blié (la Tentation de dire) est susceptible
phique au féminin :                                          d'être traitée comme le passage de la démons-
                                                             tration à l'argumentation ou de la démons-
   Ce besoin de la parole de l'autre, ce désir du plu-
   riel singulier, je les trouve exprimés clairement, ou     tration à l'explication-évaluation. Par sa pra-
   de façon sous-entendue, dans la plupart des lettres       tique « citationnelle » fort imposante, le
   que je reçois (Ouellette-Michalska, 1985, p. 49).         journal difiusé peut être lu comme une véri-
   Le journal intime est mémoire et fidélité. Je suis        table mise en pratique des présupposés lit-
   là parce que vous vous y trouvez. J'écris parce
                                                             téraires, philosophiques et idéologiques
   que quelqu'un lira. Tout est dans le désir de par-
   tager (p. 47). [... ] Pour qui et pourquoi écrit-on ?     qui sous-tendent les processus de lecture,
   [...] Sans cette continuation de la présence des          d'écriture et de réécriture de l'écrivaine.
   êtres [...] l'écriture ne serait que pur exercice         Quant à la Tentation de dire. Journal, ce
   de style (p. 48). Je est un pronom plus généreux
                                                             texte donne lieu à une longue explication
   qu'on ne le prétend. Je, c'est aussi les autres
   (p. 46). Pour dire je, pour se recevoir, il faut avoir    de l'importance de la figure de l'altérité,
   été reçu (p. 149) (/&/
ÉTUDES LITTÉRAIRES           VOLUME 31 N°2 HIVER 1999

graphique au féminin, et des pouvoirs rhé-               journaux d'Ouellette-Michalska nous a en
toriques et discursifs de toute production               quelque sorte fourni des outils pour « dé-
intertextuelle.                                          brouiller les broussailles » (Compagnon,
   De fait, la mise en pratique des convic-              p. 9) du déjà dit qui parsème les textes de
tions littéraires et idéologiques et le discours         notre auteure et d'observer les enjeux dis-
par lequel elles sont analysées assurent aux             cursifs de la pratique de la citation mise en
journaux d'Ouellette-Michalska une certaine              œuvre. La perspective génétique, adoptée
cohésion. D'une part, nous sommes sans                   au cours de notre lecture des journaux
doute mieux disposés à partager les opi-                 d'Ouellette-Michalska et des cahiers de son
nions et les attitudes de Madeleine Ouellette-           aïeule, nous a permis de voir dans quelle
Michalska, énoncées dans son journal pu-                 mesure les processus d'écriture et de lec-
blié, après la lecture du journal de son aïeule          ture sont indissociablement liés (Grésillon,
et celle du texte diffusé où sont présentés              p. 216), car « tout scripteur est d'abord lec-
des exemples concrets des phénomènes                     teur d'autres textes, puis lecteur critique
théorisés dans la Tentation de dire. D'autre             de ses propres textes, avant de les réécrire
part, sans la Tentation de dire, la lecture              à sa façon » (idem). Par ailleurs, l'appré-
des cahiers de Clara Bélanger-Dumais et du               hension du tissage intertextuel qui parsème
journal diffusé aurait été nettement moins               les chroniques journalières d'Ouellette-
enrichissante, car l'explication-évaluation à            Michalska et la valeur susceptible d'être
laquelle se prête Madeleine Ouellette-                   accordée à l'appropriation des paroles de
Michalska représente l'esquisse d'une inter-             son aïeule nous ont permis d'exposer cer-
prétation de ses journaux et des cahiers de              taines des déterminations idéologiques qui
son aïeule qui ne peut être que difficilement            sous-tendent l'écriture intertextuelle de
négligée.                                                l'écrivaine. De fait, c'est en relisant la
                                                         Tentation de dire. Journal à la lumière
Les enjeux entre récriture autobio-                      des cahiers de Clara Bélanger-Dumais et
graphique, l'intertextualité et la ge-                   du journal diffusé que nous sommes arri-
nèse textuelle                                           vée à mettre en évidence la complexité des
   La chair est plurielle comme le sont les mots qui
                                                         rapports dialogiques qui existent entre ces
   tentent de dire [...] ce besoin de l'autre dans sa    trois espaces textuels. Comme nous l'avons
   substantialité fondamentale [...] (p. 48). Les        amplement signalé au cours de notre étude,
   meilleurs textes sont les textes qui posent le rap-
                                                         les cahiers de la grand-mère et le: journal
   port à l'autre (p. 149) (ibid.).
                                                         diffusé peuvent être traités comme une
   Au terme de ce parcours, sommes-nous                  mise en pratique des présupposés littéraires,
en mesure d'expliciter les rapports qui exis-            philosophiques et idéologiques qui sous-
tent entre l'intertextualité, les procédés               tendent les processus d'écriture et de
d'écriture et de lecture, et cette poétique              réécriture de Madeleine Ouellette-Michalska.
de l'écriture autobiographique au féminin                Quant à la Tentation de dire. Journal, ce
issue de l'interaction entre les journaux in-            texte donne lieu à une théorisation de nom-
times de Madeleine Ouellette-Michalska et                breux phénomènes d'ordre socioculturel et
les cahiers de sa grand-mère ? On notera,                littéraire. On y retrouve une réfutation des
tout d'abord, que notre étude génétique des              pratiques dogmatiques de l'Église, une for-

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 malisation de la singularité identitaire du        publié. L'on remarque que ce ne sont que
 sujet féminin, une valorisation du rôle            les avant-textes de la Tentation de dire, à
 de la figure de l'alterité dans l'élabora-         savoir les cahiers de Clara Bélanger-Dumais
 tion d'une écriture autobiographique au            et le journal diffusé, qui peuvent nous per-
féminin.                                            mettre de suivre l'évolution d'une identité
    Si l'on se penche sur la pratique               constituée par le « truchement de l'alterité »
« citationnelle » de Madeleine Ouellette-          (Mason, p. 29). Comme nous l'avons déjà
Michalska, l'on remarque que le propre de           suggéré, il est indéniable que l'évocation
l'intertextualité est non seulement « d'in-        des origines de la pratique intertextuelle
troduire à un nouveau mode de lecture »            de Madeleine Ouellette-Michalska a donné
(Jenny, p. 266), mais, notamment, de sug-          lieu à une certaine élucidation des méca-
gérer un nouveau mode d'écriture autobio-          nismes de la production du texte signé de
graphique où la présence manifeste de              la main de l'auteure, et à une mise à nu des
« l'Autre » représente une des principales         déterminations idéologiques et littéraires
stratégies de l'« autoreprésentation », voire      qui sous-tendent les emprunts, les réminis-
de l'« autoprésentation » du sujet féminin.        cences, les parcelles de discours tirées du
Il est indéniable que cette dialectique, en-       récit de son aïeule. Par ailleurs, ce que la
tre le singulier et le pluriel, la subjectivité    perspective génétique adoptée nous a per-
et l'intersubjectivité, est bien ancrée dans       mis de saisir, c'est non seulement la genèse
la Tentation de dire. C'est cette constata-        de l'élaboration de cette « poétique autre
tion qui nous incite à questionner le rôle         féminine » (ibid, p. 20), mais notamment
que jouent les cahiers de Clara Bélanger-          comment celle-ci est issue d'une prise de
Dumais et le journal diffusé de Madeleine          conscience progressive du rôle fondamen-
Ouellette-Michalska dans la prise en charge        tal que la figure de l'alterité est appelée à
de cette poétique de l'écriture au féminin         jouer dans l'exploration et l'affirmation du
explicitement articulée dans le journal            moi féminin.

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                                               Références

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