LES NÉGATIONNISTES POURSUIVENT L'ŒUVRE DES GÉNOCIDAIRES.
←
→
Transcription du contenu de la page
Si votre navigateur ne rend pas la page correctement, lisez s'il vous plaît le contenu de la page ci-dessous
« LES NÉGATIONNISTES POURSUIVENT L’ŒUVRE DES GÉNOCIDAIRES. » Luttes mémorielles juives et rwandaises. Entretien avec Jessica Gérondal Mwiza et Jonas Pardo Propos recueillis par Judith Chouraqui et Elvina Le Poul Les génocides font systématiquement l’objet de discours les dépolitisant et les remettant en cause. Autour de l’extermination des Juif·ves d’Europe et de celle des Tutsi au Rwanda, des thèses s’insinuent qui nient aussi bien la volonté d’anéantissement guidant les génocidaires que la réalité des massacres qu’iels ont perpétrés. Discussion croisée avec Jessica Gérondal Mwiza, militante afroféministe franco-rwandaise travaillant notamment au sein de l’association Ibuka France 1 , et Jonas Pardo, membre du Réseau d’action contre l’antisémitisme et tous les racismes 2 . Comment définir le négationnisme ? les chambres à gaz étaient un mythe conçu pour détourner l’attention du vrai génocide : celui des Jonas : Le négationnisme apparait en même temps Palestinien·nes. Il se rapproche de l’extrême droite et que le génocide. Ainsi en août 1939, à la veille notamment de Maurice Bardèche, qui se sert de cette de l’invasion de la Pologne, Hitler ordonne à ses parole pour réécrire l’histoire de la Shoah. Robert généraux de frapper vite et fort, sur le modèle du Faurisson est son héritier. Il existe aussi un néga- génocide arménien : « Qui se souvient du génocide tionnisme d’extrême gauche, représenté par exemple arménien aujourd’hui ? » aurait-il demandé. Alors par le groupe de La Vieille Taupe, une librairie qu’ils étaient en train de perdre sur le front russe, les d’ultragauche fondée en 1960 par Pierre Guillaume. nazis ont entrepris de détruire les preuves de l’exter- Elle est devenue une officine négationniste, où était mination des Juif·ves : le centre de mise à mort de défendue l’idée que l’antifascisme ne serait qu’un Majdanek a été incendié et celui de Treblinka déman- instrument des États occidentaux visant à focaliser telé et camouflé. Se débarrasser de la mémoire fait l’attention sur le génocide des Juif·ves et à mettre de partie de l’objectif : si le génocide n’a pas existé, côté la critique du capitalisme. le peuple exterminé non plus. De cette façon, les négationnistes accompagnent et poursuivent l’œuvre Jessica : Le négationnisme fait effectivement partie des génocidaires. intégrante de l’idéologie génocidaire. Il peut prendre En France, l’histoire du négationnisme de la plusieurs formes et ne se limite pas à dire que le Shoah commence au début des années 1950 avec génocide n’a pas existé. Dans le cas du Rwanda, les Paul Rassinier, un membre de la Section française de colons allemands puis belges avaient imposé une l’Internationale ouvrière (SFIO), déporté en tant que division administrative des Rwandais·es en ethnies, résistant. De retour du camp polonais de Buchen- important l’idéologie racialiste d’Arthur de Gobi- wald où il avait été interné, il affirme qu’il n’y neau 3 qui avait cours en Europe. Iels ont favorisé avait pas de mise à mort ni d’extermination, et que administrativement les Tutsi, jugé·es plus proches JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
des blanc·hes, et placé les Hutu à des positions extrémistes hutu, craignant que le président les subalternes. Aujourd’hui, personne ne s’identifie trahisse à Arusha* et partage le pouvoir avec les Tutsi, plus officiellement comme Tutsi ni comme Hutu. souhaitaient l’écarter. La radio des Mille Collines* a Il est admis qu’il s’agit d’une construction raciste brièvement avancé l’hypothèse d’un attentat commis et coloniale : c’est l’occupant belge qui a fait de ce par les soldats belges pour, le soir même, l’attribuer couple de termes plurivoque, synonyme de riche et aux Tutsi. Toute la nuit, les commentateur·ices ont de pauvre ou encore d’éleveur et de cultivateur, des répété qu’après avoir assassiné le président, les Tutsi ethnonymes impliquant des statuts sociaux hiérar- viendraient tuer les familles hutu, les réduire en chisés 4 . À partir des années 1950, les chefs tutsi esclavage. D’anciennes théories du complot annon- et la royauté ont commencé à affirmer des volontés çant des agressions imminentes ont été relancées de décolonisation. Les colonisateur·ices ont alors afin de susciter la peur et d’inciter à l’autodéfense. renversé leurs alliances et se sont appuyé·es sur L’attentat a donc fourni un prétexte pour démarrer les Hutu pour discriminer les Tutsi, laissant courir le génocide, il a lancé les tueur·ses dans cette tâche le bruit que ces dernier·es étaient descendu·es des qu’iels appelaient « leur travail ». Les négationnistes hauts plateaux pour coloniser les vrai·es Rwandais·es expliquent tout le génocide à partir de cet attentat que seraient les Hutu. Dès lors, les Tutsi ont été qu’ils et elles attribuent aux Tutsi du FPR, orga- accusé·es de tous les maux et déshumanisé·es, dans nisation politique et militaire des Tutsi, à l’époque des termes très proches de ceux utilisés dans Les exilé·e en Ouganda : une telle mise en récit rend Protocoles des Sages de Sion 5 : iels sont suspecté·es ces dernier·es responsables de leur propre génocide. de vouloir prendre le pouvoir, réduire les Hutu en La France s’est engagée dans ce discours et a été esclavage, s’approprier l’argent et les ressources sans jusqu’à émettre des mandats d’arrestation contre travailler. De fausses allégeances ont été prêtées des membres du FPR. La France a continué à lui aux Tutsi, des fantasmes d’alliances avec les Hima attribuer la responsabilité de l’attentat, jusqu’à ce d’Ouganda dans le but de coloniser toute l’Afrique qu’en 2008 le juge Trévidic* s’empare de l’affaire et centrale et de piller ses richesses, etc. Ces accusations invalide l’hypothèse d’une attaque du FPR, c’est-à- ont été portées dans toute la région des Grands Lacs dire des Tutsi. et ont préparé l’élimination. L’histoire du Rwanda La troisième théorie est celle du double géno- commence dans le racisme et se déroule dans le cide, qui voudrait qu’il y ait bien eu un génocide des silence. Pendant le génocide des Tutsi, les caméras Tutsi, mais qu’en libérant le pays ces dernier·es aient des médias internationaux n’étaient pas au Rwanda : commis à leur tour un génocide bien pire encore, elles étaient tournées vers Mandela 6 ou la coupe du contre les Hutu au Congo. Les génocidaires, ainsi monde de football. Les troupes du FPR 7 , avec l’appui que celles et ceux qui ont un intérêt à les défendre, de la diaspora rwandaise, mettent fin au génocide avancent alors des chiffres impressionnants : 3, 6, 9 après trois mois et plus d’un million de mort·es tutsi. et parfois jusqu’à 12 millions de morts au Congo. Le silence a donné de la force au négationnisme, En réalité, pendant l’avancée du FPR, un exode qui se décline principalement sous la forme de trois massif des Hutu extrémistes au Zaïre, à la frontière théories. La première est celle de la guerre inter- avec le Rwanda, a été organisé militairement et ethnique : invalidant toute planification du génocide, politiquement. Prenant en otage des civil·es, ils sou- elle estime qu’il ne s’agit pas d’un crime organisé, haitaient pouvoir revenir, réorganisés, pour finir « le politique, pour lequel tout un État s’est mis en ordre travail », c’est-à-dire le génocide. C’est dans la fuite de marche, mais d’un massacre spontané. Cette thèse face au FPR, dans ces camps où se sont réfugié·es a été produite pour que les génocidaires ne soient les génocidaires et les civil·es, que s’est construite la pas inquiété·es, et elle prospère grâce à un racisme théorie du double génocide. Les hauts responsables bien ancré qui tend à dépolitiser tout ce qui se du génocide en exil ont réussi à faire leur la cause passe en Afrique. Le génocide des Tutsi est réduit à congolaise en mélangeant les désastres : les morts une histoire de massacre de noir·es qui n’intéresse de famine, d’Ebola, des pillages internationaux, de personne. On efface la complexité et le caractère la colonisation depuis Leopold II, ont toutes été politique de l’histoire que nos familles ont vécue. imputées pêle-mêle au FPR, avec des comptages La deuxième théorie négationniste concerne l’atten- et des rapports plus que douteux. Patrick de Saint- tat du 6 avril 1994, qui a été le signal de départ Exupéry en parle dans La Traversée 8 . du génocide. Ce jour-là, un missile sol-air parti des C’est à ce moment-là que se sont réveillés les bases des extrémistes hutu a abattu un avion où se médias : ces mort·es-là étaient intéressant·es pour la trouvaient le président hutu Juvénal Habyarimana* presse, pour les grandes ONG internationales, cette et le président burundais, Cyprien Ntaryamira. Les fois-ci dépêchées sur place. C’est le syndrome du JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
Sauveur blanc : Human Rights Watch et Amnesty d’autant que la question est taboue, même au sein International ont débarqué dans des camps de réfu- des familles rwandaises. Ma porte d’entrée dans le gié·es tenus militairement par des Hutu extrémistes, militantisme a été la lutte contre le racisme. Je luttais ce qui ne leur posait pas particulièrement question avec mes ami·es du lycée chez les Jeunes Socialistes et, sauf exception, les ONG se sont fait berner par les dans le Var, et j’ai été nommée au bureau national théories des exilé·es hutu extrémistes. en 2013. J’ai commencé à me former à l’histoire La rhétorique a bien fonctionné : encore aujour- du génocide à ce moment-là, en participant aux d’hui, sur Twitter, sur Facebook, sous le hashtag délégations organisées par l’association European « GENOCIDEINCONGO », on voit se dérouler le Grassroots Antiracist Movement (Egam) à Kigali plus naturellement du monde les stéréotypes racistes pendant la période des commémorations, puis j’ai antitutsi développés dans les années 1950. Le travail pris attache avec l’association Ibuka, dont je suis de retournement de l’opinion internationale a été aujourd’hui la vice-présidente. fait. À l’heure actuelle, c’est ce qui fait le plus de mal à notre travail de mémoire. Que signifie lutter dans le contexte français ? Comment êtes-vous entré·es dans les luttes Jessica : La France a collaboré au génocide des Tutsi. mémorielles et antiracistes ? Il n’y a pas d’autres termes : elle a soutenu le régime politiquement, économiquement et militairement Jonas : Mon rapport personnel à la lutte contre avant, pendant et après le génocide. La reconnais- l’antisémitisme est tortueux 9 . J’ai grandi dans une sance de cette collaboration est empêchée parce que famille plus traditionaliste que religieuse, au sein de les responsables politiques de l’époque ont réussi la communauté juive marseillaise dont je me suis à diffuser un discours cynique et mensonger afin progressivement détaché. Politisé à gauche et proche d’écarter tout soupçon. Hubert Védrine, Secrétaire du mouvement social nantais, j’ai longtemps mis général de l’Élysée en 1994, bras droit de François mon identité juive sous le tapis. Le 9 janvier 2015, Mitterrand et l’un des chefs d’orchestre de la poli- ma mère se rend à son supermarché casher habituel, tique française au Rwanda depuis 1990, a répété : l’Hypercasher de Vincennes. Elle aurait pu être vic- « Nous n’avons rien fait au Rwanda, où il n’y a même time de la tuerie si elle était arrivée un quart d’heure pas de ressources naturelles. Quel y aurait été notre plus tôt. Je me rends compte à ce moment-là que intérêt ? » l’antisémitisme n’est pas du tout politisé dans la Récemment, Emmanuel Macron a commandé gauche radicale : c’est au mieux un sujet secondaire, un rapport à des historien·es dit rapport Duclert 13 et au pire l’objet de délires complotistes (comme ceux a prononcé un discours à Kigali suggérant que l’État affirmant que l’attentat aurait été commandité par français commençait à admettre ses responsabilités le Mossad). Un groupe s’est constitué 10 pour traiter et à compatir avec les rescapé·es. Sans lire le rapport la montée concomitante des différents racismes et dans le détail, on peut avoir l’impression que nos de nombreuses rencontres ont eu lieu, avec des années de lutte ont porté leurs fruits : le caractère individus et des organisations comme le Collectif planifié et par là même génocidaire du crime est des Juifves VNR, Juives et Juifs révolutionnaires ou enfin reconnu – un génocide étant par définition MEMORIAL98 11 (qui fait le lien avec Ibuka). Le orchestré par un État. D’ailleurs, de nombreuses Raar est né de cela en 2019 sous la forme d’une familles touchées par le génocide ont été satisfaites. coalition, un espace de composition large, réunissant Mais il faut des armes politiques pour pouvoir des tendances différentes venues de tous les champs décortiquer ce discours piégeux, typique du « en des gauches, avec pour parti pris de penser la lutte même temps » macronien… D’un côté, il montre un contre l’antisémitisme à l’intérieur de la lutte contre peu d’empathie aux rescapé·es en utilisant tous les tous les racismes, en la situant dans le mouvement outils et figures de style de la langue de Molière, social. de l’autre il donne entière satisfaction aux militaires hauts gradés de l’opération Turquoise* et fait en sorte Jessica : J’ai grandi dans une famille majoritaire- qu’aucune responsabilité, qu’aucune complicité de ment blanche, isolée de la communauté rwandaise. crime de génocide ne soit véritablement reconnue. J’ai perdu ma mère à l’âge de 9 ans, des suites Le rapport et le discours prennent soin de ne pas de maladies et d’un trauma très classique chez les froisser les mitterrandiens en reprenant leur version Rwandais·es qui n’ont pu supporter ni le génocide à des choses : la France aurait été aveuglée, elle aurait distance ni le retour au pays 12 . Il m’a fallu du temps trempé dans le génocide sans savoir ce qui se prépa- avant de pouvoir m’intéresser à l’histoire du Rwanda, rait, elle aurait essayé de séparer les belligérants et JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
aurait toujours œuvré à la paix au sein des accords quand bien même il était vendeur de téléphones et d’Arusha. Le rapport conclut que l’État français a en que sa mère était secrétaire médicale. quelque sorte commis des bêtises, mais que personne Une autre spécificité du contexte français est n’en est vraiment responsable. D’une part, parler de que la droite s’est réapproprié la lutte contre l’anti- belligérants pose problème : dans un génocide, il y a sémitisme, en en faisant une utilisation partisane au des génocidaires et des victimes, pas des belligérants. service d’un programme sécuritaire et nationaliste, D’autre part, il s’agit de mensonges : la France a tout tandis que la gauche délaissait ce combat. Toutefois, fait pour que les accords d’Arusha échouent, pour dire que la droite ne s’intéresse à la lutte contre empêcher le partage démocratique du pouvoir et le l’antisémitisme que pour l’instrumentaliser est un retour des exilé·es tutsi – qui avaient quitté le pays lieu commun, qui n’est pas si juste. Il existe une à force de pogroms et de persécutions –, et pour vraie lutte antiraciste à droite : l’historien et avocat maintenir au pouvoir le Mouvement révolutionnaire français d’origine roumaine Serge Klarsfeld, soutien national pour le développement* (MRND), et son de Sarkozy en 2012, puis de candidats LR en 2021, allié, la Coalition pour la défense de la République* est une figure de la lutte antinazie. Mais les analyses (CDR), constituée des Hutu les plus extrémistes. Les droitières ont une spécificité : la défense des Juif·ves rapports DGSI/DGSE 14 , les lettres de l’ambassadeur est mise sur le même plan que celle de la République. de France au Rwanda au ministère des Affaires Les discours médiatiques ont fait de l’assassinat de étrangères ne laissent planer aucun doute. Tout était plusieurs enfants et d’un professeur de l’école juive su, la France a travaillé main dans la main avec les Ozar Hatorah à Toulouse par Mohamed Merah en tueur·ses dans une politique de collaboration active 2012 une attaque contre la société en général. Non avec les génocidaires. Comme bien d’autres, je ne suis seulement cette lecture a déclenché un débat toxique pas du tout d’accord avec la manière dont les faits autour de l’antisémitisme des banlieues, mais elle sont présentés par le rapport, mais peu de monde évacue l’histoire antijudaïque et antisémite dans s’intéresse aux voix des militant·es de familles de laquelle s’inscrit ce crime. victimes. Par ailleurs, le gouvernement et les institutions juives comme le Conseil représentatif des institu- Jonas : Du côté de la reconnaissance institutionnelle tions juives de France (Crif ) assimilent fréquem- de la participation du gouvernement français à ment la défense des Juif·ves à la défense d’Israël. la Shoah, l’attitude est également ambiguë. L’an- Netanyahou est par exemple invité par Macron à née 1995 a marqué un tournant apparent, avec la la commémoration de la rafle du Vél’ d’Hiv’. Cela reconnaissance par Jacques Chirac de la responsa- alimente un débat inutile confondant antisionisme bilité de la France, mais celle-ci a été circonscrite à et antisémitisme qui dirige l’attention au mauvais la rafle du Vél’ d’Hiv’. À l’époque, les Juif·ves se sont endroit. dit que c’était déjà pas mal… Comme pour le rapport L’instrumentalisation de la lutte contre l’an- Duclert, ils et elles restent dans une certaine retenue, tisémitisme à des fins islamophobes existe bien se satisfaisant des moindres semblants de progrès. également. Le livre Les Territoires perdus de la Répu- Aujourd’hui, une partie de la gauche s’inquiète blique 17 et le manifeste « Contre le nouvel antisémi- à juste titre quand Emmanuel Macron légitime tisme 18 », par exemple, désignent les Musulman·es l’hommage rendu à Pétain 15 , mais ça n’a rien de et la gauche comme étant les principaux vecteurs nouveau : François Mitterand allait fleurir la tombe de l’antisémitisme. Ils portent une lecture simpliste du maréchal tous les ans. Il n’empêche que les et paresseuse des tueries récentes, assimilant les références positives à Pétain ou à la police de Vichy se violences faites aux Juif·ves à des attaques à la laïcité, multiplient de la part des politiques. Plus largement, qui aboutit à une stigmatisation des banlieues. Ces les années 2000 ont vu une explosion de l’antisé- discours accompagnent la montée de l’islamophobie mitisme et de tous les racismes. On observe un tout en étant complètement inopérants dans la lutte ensemble de déclarations, de menaces, d’agressions, contre l’antisémitisme. Ils mettent en opposition d’actions, qui vont de la dégradation de biens, de la Musulman·es et Juif·ves. violation de domicile, du vol, jusqu’à l’homicide. Une Face aux analyses droitières de l’antisémitisme, séquence de meurtres antisémites s’ouvre en 2006 la gauche a réagi de façon épidermique et inefficace avec l’assassinat d’Ilan Halimi : les vieux préjugés en abandonnant cette lutte, en focalisant sa critique issus du christianisme sur la richesse supposée des sur son instrumentalisation. Tantôt l’antisémitisme Juif·ves 16 y jouent un rôle important. Les tueurs est perçu comme un non-sujet 19 (« c’est un truc d’Ilan Halimi ont supposé que le simple fait qu’il soit du passé », depuis la Shoah, il n’y aurait plus d’an- juif impliquait qu’il avait 450 000 euros à donner, tisémitisme), tantôt il est minimisé et vu comme JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
une diversion du « vrai racisme » que serait l’islamo- acceptable, comme l’est le fantasme repoussoir de phobie dans une logique de mise en concurrence. l’homme étranger, unique émetteur des violences Les chiffres des organisations officielles, comme le sexistes. Tous ces thèmes-là sont charriés par l’idée rapport annuel de la Délégation interministérielle du grand remplacement. à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine (Dilcrah), sont discutés non pas pour revoir Comment déjouer les formes de discours à la hausse le chiffre des agressions contre les négationniste insidieuses ? Arabes et les noir·es – et dénoncer le fait que les violences policières racistes ne sont pas prises en Jonas : Outre la minimisation de la Shoah et la compte – mais pour disqualifier les chiffres des mise en concurrence des racismes, on constate agressions antisémites. On a même vu des analyses une banalisation des théories « dieudonnisantes » du ne reposant sur aucune étude expliquer que les négationnisme. À travers ses spectacles, le symbole Juif·ves iraient plus porter plainte que les autres de la quenelle, sa chanson Shoahnanas, Dieudonné minorités. Cet abandon s’est traduit par exemple par a répandu l’idée selon laquelle on parlerait trop de le refus de plusieurs organisations de gauche, comme la Shoah. Pourquoi, selon lui ? Pour couvrir l’histoire le Mouvement contre le racisme et pour l’amitié mémorielle de l’esclavage, de l’Algérie et d’autres entre les peuples (Mrap) et la Ligue communiste crimes contre l’humanité. Alors qu’à l’inverse de ce révolutionnaire (LCR), de marcher pour Ilan Halimi qu’il dénonce, celleux qui font le travail de mémoire en 2006 et de qualifier d’antisémite son assassinat. sur la Shoah participent à faire vivre la mémoire Les gauches n’ont pas participé non plus au rassem- d’autres génocides. Je pense même à des acteurs blement pour dénoncer les crimes antisémites de institutionnels comme le Mémorial de la Shoah, Mohamed Merah à Toulouse en 2012, ce qui était ou à une organisation très universaliste comme traumatisant de mon point de vue. La lutte contre l’Union des étudiants juifs de France (UEJF 21 ) qui l’antisémitisme est aussi parfois analysée comme un a travaillé avec Ibuka, ou encore MEMORIAL98. cache-sexe de l’islamophobie. Selon une rhétorique On évoque un peu le génocide des Juif·ves à l’école, du « deux poids deux mesures » très mobilisée, quand mais c’est surtout de la Seconde Guerre mondiale un·e Juif·ve est tué·e, on en parle beaucoup et quand qu’il est question. Aux personnes qui affirment qu’on il s’agit d’un·e Musulman·e, on n’en parle pas assez, en parle trop, je leur demande : peux-tu citer le ce qui est vrai, mais le problème est posé à l’envers. nom d’une personne juive française tuée dans un Plutôt que de constater qu’« on ne parle pas assez de centre de mise à mort ? Silence radio. Le nom d’une nos mort·es » (notamment des victimes de la police), organisation de résistance juive pendant la Seconde on laisse entendre qu’« on parle trop de vos mort·es », Guerre mondiale ? Aucune réponse. les Juif·ves. Dans le même temps, on observe une banali- La lutte contre l’antisémitisme est mise en sation de la Shoah. Le mouvement antipasse sani- concurrence avec la lutte contre les autres formes taire 22 l’a mise en lumière, mais ça fait des années de racisme. Les conséquences sont néfastes pour qu’elle est mobilisée dans les manifestations. L’étoile les unes comme les autres : cela empêche de penser jaune sous Vichy est un symbole de déchéance natio- la montée concomitante de ces deux racismes. À nale, d’humiliation, de dépossession. Elle était un l’origine, le grand remplacement était une idée prétexte à spolier des biens, à attaquer les magasins, antisémite selon laquelle les Juif·ves organiseraient à tabasser des gens dans la rue, à les déporter et à des mouvements de populations (notamment des les massacrer. Le parallèle, en plus de desservir le Italien·nes, des Espagnol·es, des Polonais·es) pour message, suscite un vrai malaise. déstabiliser les nations. Une réminiscence de cet aspect antisémite apparait quand Trump accuse Jessica : Des outils puissants sont mis au service George Soros, un Juif hongrois, de « financer la des thèses négationnistes. Les génocidaires, leurs “caravane du Honduras” 20 » aux États-Unis. Aujour- familles, les anciens collabos, que ce soient des d’hui, la version du grand remplacement prôné universitaires belges ou des politiciens français, sont par Renaud Camus, reprise par Éric Zemmour, a dans le négationnisme par idéologie et pour leur atteint une popularité incroyable. Macron a mis propre défense. Mais de nombreux·ses autres sont en garde contre de prétendus flux massifs irrégu- imprégné·es de ce que Patrick de Saint-Exupéry liers d’Afghan·es, comme si des dizaines de milliers appelle la petite musique : iels prennent pour acquis d’entre elleux déferlaient sur la France. L’idée que un discours qui ne nie pas explicitement le génocide, des étranger·es nous envahissent, pervertissent les mais minimise le nombre de Tutsi tué·es – le journa- mœurs et nous imposent la violence est désormais liste Pierre Péan 23 par exemple, idéologue au service JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
de la Mitterrandie, répétait le chiffre de 200 000 un contre-rassemblement à Ménilmontant « Contre victimes. En parallèle, ce discours multiplie les morts l’antisémitisme et contre l’instrumentalisation de au Congo, les fameux 3, 6, 9 et jusqu’à 12 millions de l’antisémitisme ». En fait, les prises de parole portent morts hutu et congolaises, imputées à tort au FPR. sur la résolution Maillard 26 , sur Israël, et dans Ces chiffres ne sont fondés sur rien. L’important, certains discours, les mots juif et antisémitisme ne c’est que la petite musique soit là, qu’elle soit répétée sont même pas prononcés. Les noms des personnes dans le plus de lieux possible. Elle est d’autant tuées par la police sont rappelés, mais pas un seul plus efficace qu’elle est quasiment indétectable pour nom juif n’est cité, pas même celui d’Ilan Halimi dont une personne qui ne connait pas précisément notre on commémore l’anniversaire de la mort ! Lorsque histoire. Nous devons fournir une veille permanente j’interviens, je rappelle qu’un rassemblement contre et prendre le temps d’alerter, de détailler longuement l’antisémitisme à gauche est une bonne idée, mais ce que telle personne a dit, pourquoi elle le dit, de que certains problèmes ne peuvent pas être ignorés. qui elle est proche, qui elle a déjà promu·e dans son Et là dans la foule, j’entends crier : « Sale sioniste, organisation. casse-toi ! » Il y a deux ans, un colloque où des thèses néga- tionnistes ont été défendues s’est déroulé au Sénat : Jessica : Les négationnistes du génocide des Tutsi étaient présents d’anciens militaires de l’opération font une alliance objective avec l’antisionisme, Turquoise, des responsables politiques de l’époque comme l’historien Jean-Pierre Chrétien l’a montré 27 . comme Hubert Védrine ou encore l’essayiste Charles Dix ans après le génocide des Tutsi, une offensive Onana 24 . Denis Mukwege 25 y était annoncé en négationniste ressurgit et parmi ses nombreuses grande pompe. Je retrouve ces thèses aussi dans rhétoriques, le slogan « Palestine, Congo, même les milieux militants parisiens, au sein desquels je combat » commence à se diffuser. Aujourd’hui, il croise des camarades antiracistes, décoloniaux·ales, est très répandu. panafricain·es. Dès que je commence à parler du génocide des Tutsi, on me répond du tac au tac : Comment aborder l’omniprésence des discours « Oui, mais et le Congo ? » Là, on peut observer que complotistes ? La notion de confusion vous la bataille culturelle menée autour de la théorie du semble-t-elle un outil pertinent pour saisir la double génocide est une réussite totale. Ce « Oui, situation actuelle ? mais et le Congo ? » que l’on entend dès que l’on évoque le génocide bien réel des Tutsi au Rwanda Jonas : Les théories complotistes ne sont pas tou- signifie en substance : « Le vrai sujet est au Congo, jours antisémites en soi, mais elles font appel à et le reste n’est que distraction. » C’est très grave et toute une histoire de l’antisémitisme qui a caractérisé ancré, notamment chez les militant·es afrodescen- les Juif·ves comme comploteur·ices. C’est l’histoire dant·es. du Protocole des Sages de Sion, écrite en France par les services secrets russe et sans cesse reprise Jonas : De la même façon, quand nous disons depuis. On trouve des intersections avec l’antisé- « nous affrontons l’antisémitisme », la gauche anti- mitisme dans la majorité des théories du complot. raciste nous répond : « Le problème, c’est Israël. » Le mouvement antipasse sanitaire a vu défiler des En février 2019, en plein mouvement des Gilets manifestant·es muni·es de pancartes « Qui ? » – sous- jaunes, s’enchaînent dans la même semaine le bal entendant « Qui contrôle le monde ? » – pointant des quenelles de Dieudonné à Montmartre, l’agres- les Juif·ves comme étant à l’origine du problème. sion antisémite contre Finkelkraut, le tag sur un Une de ces militantes antisémites, Cassandre Fristot, portrait de Simone Veil et la dégradation d’une ex-responsable du Rassemblement national (RN) à centaine de tombes juives à Quatzenheim. Cette Metz, a été mise en examen, mais les réactions sont même semaine, on commémorait aussi les 13 ans assez faibles. Le gouvernement et la droite sont de la mort d’Ilan Halimi. La veille de l’anniver- aveugles à cet antisémitisme-là. saire de sa mort, deux arbres plantés pour lui Ces discours ont explosé et imprégné les ana- rendre hommage sont décapités. Un rassemblement lyses du capitalisme de la gauche, qui sont à l’œuvre est organisé par l’ensemble des partis politiques, dans certains mouvements sociaux mettant de côté notamment par le PS, pour dénoncer l’antisémitisme, la question des intérêts sociaux en éludant les dans une visée plutôt hostile aux Gilets jaunes. aspects systémiques de la domination : capitalisme, Les organisations se revendiquant de l’antiracisme racisme, sexisme. Certain·es, comme Frédéric Lor- politique (Union juive française pour la paix, Parti don, expliquent que le complotisme est plutôt une des indigènes de la République, etc.) organisent bonne chose : puisqu’il s’agit d’un discours anti- JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
système et antidominant·es, il fonctionnerait avec nous militons sur notre temps libre, c’est épuisant et notre camp. Je pense plutôt que le complotisme sans fin. constitue un chemin de politisation vers l’extrême droite. L’été dernier, le Raar a d’ailleurs organisé Comment se pose la question des mort·es et de un rassemblement en réaction à cette explosion de leur corps dans vos luttes ? théories complotistes, chez les antivaccin mais aussi dans notre propre camp. Jonas : La profanation des cimetières est une ques- tion qui préoccupe beaucoup les Juif·ves. Il s’agit Jessica : Je ne suis pas convaincue par la notion d’un phénomène massif en France. Quand on enterre de confusion. J’ai toujours peur qu’elle dépolitise la quelqu’un·e, on lui dit « Repose en paix ». Le fait question en écartant le racisme systémique qui tra- de profaner les tombes juives revient à adresser un verse la droite et la gauche. Une mise en forme démo- signal à cette communauté : « Même dans la mort, cratique du racisme permet de tout mettre sur un vous ne serez jamais chez vous ni jamais en paix. » Ce pied d’égalité : on écoute les rescapé·es et les familles sont des attaques d’une lâcheté incroyable, s’exerçant de victime ? Alors écoutons aussi les tueur·ses ! C’est contre des corps qui ne peuvent pas se défendre. comme ça que certaines ONG conçoivent le débat Ce sont des actes dirigés contre les mort·es pour démocratique s’agissant du Rwanda. Appeler cela terroriser les vivant·es. Détruire une tombe, c’est de la « confusion », c’est laisser entendre qu’iels aussi effacer la mémoire de l’existence. Il y a une sont innocent·es, qu’iels ne font pas exprès, alors continuité entre négationnisme et profanation des qu’iels participent pleinement d’une vision raciste tombes. C’est pour empêcher la persécution dans la simplificatrice de tout ce qui se passe en Afrique. Je mort que beaucoup de Juif·ves choisissent de se faire préfère les termes négationnisme et révisionnisme, enterrer en Israël, comme l’a décidé la famille d’Ilan qui recoupent des faits précis et concrets, contre Halimi. lesquels il est possible de porter plainte, non sans Un moment qui a beaucoup marqué : en 1990 difficulté. à Carpentras, une cinquantaine de tombes sont sac- cagées et un corps est exhumé, celui d’une personne Jonas : À titre personnel, je trouve que la notion de fraîchement enterrée et dont la tombe n’avait pas confusionnisme peut être un outil intéressant. Non été recouverte de terre. Les profanateurs ont sorti pas pour décrire des formes d’égarements politiques, cette personne de son cercueil et ont mis un mat mais pour penser l’ensemble d’idées qui vise à devant son anus pour simuler un empalement. C’est détruire le clivage gauche/droite, cet effacement des le dernier maillon d’une chaîne de déshumanisation frontières qui profite à l’extrême droite 28 . Pour moi, profonde, qui commence par le langage (« les Juif·ves c’est le mot révisionnisme qui pose problème. Un sont des parasites, des rats, des vermines ») et discours proposant une révision des faits de la Shoah, aboutit à la profanation. Depuis les années 2000, discutant le nombre de morts, comment ça s’est des profanations ont lieu tous les ans, parfois on passé, tel petit détail, se situerait un palier en dessous dénombre 200, 300 tombes profanées dans la même de la négation. Faurisson, comme Étienne Chouard, ville, recouvertes de croix gammées. Dans plusieurs se définit comme révisionniste et revendique un cas, des mineurs de 15, 16 ans sont en cause. Ces ados « droit à poser des questions ». Malgré leur forme ne se rendent peut-être pas compte, mais il existe cryptique, cachée, ces discours participent de la une haine systémique transmise pour permettre de négation. Quand des acteur·ices de gauche luttent banaliser ces actes-là. contre les lois mémorielles Gayssot et Taubira 29 , Chaque année, la liste des noms récitée au trente ans après que Noam Chomsky a défendu mémorial de la Shoah est une forme de lutte pour que Faurisson au nom de la liberté de pensée, la situation ces personnes ne soient pas tuées une deuxième fois, est préoccupante. sans justice, sans mémoire. Nous disons les noms pour réhumaniser. Jessica : Victoire Ingabire 30 est portée aux nues comme une icône de la démocratie au Rwanda, alors Jessica : Il est plus facile de parler d’idéologie que sa « liberté d’expression » consiste à autoriser le politique que de parler des corps… Au moment du discours génocidaire dans le pays ! Il faut constam- génocide, le Tutsi est tout sauf un être humain. Tuer ment que des personnes concernées soient là pour un cafard va plus de soi que de tuer son semblable. rappeler ces réalités et décrypter ces mécanismes Dans les campagnes, les gens déshabillaient les Tutsi pervers, mais nous sommes peu nombreux·ses et pour voir s’iels avaient vraiment une petite queue de JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
diable en bas du dos. La question des corps est très contre l’humanité. Concrètement, nous participons difficile car chargée en émotion, concrète. aux événements des partenaires et les invitons aux Dans notre histoire, elle prend un sens par- nôtres. Chaque fois que nous intervenons au sujet ticulier car iels sont enterré·es dans les lieux qui du génocide des Tutsi, nous parlons aussi de ceux recoupent la géographie du génocide. Après des perpétrés contre les Arménien·nes, les Juif·ves, au années de fonctionnement de tribunaux classiques, Cambodge, celui en cours contre les Ouïghour·es. le gouvernement rwandais a mis en place des tribu- On essaie de faire le pont entre les histoires car les naux populaires, les gacaca : un tribunal traditionnel mécanismes génocidaires, de montée vers la haine, jugeait les accusé·es sur le lieu où iels avaient commis de meurtres, sont comparables. leurs méfaits, face à un jury composé de citoyen·nes. Malheureusement, en France, les procès des C’était imparfait, mais des condamnations et une génocidaires durent des mois et sont peu acces- forme de justice ont été appliquées. Comme on ne sibles. En 2019, Félicien Kabuga, « le financier du pouvait pas mettre tout le monde en prison, on génocide 31 », a été retrouvé en France et jugé au cherchait à obtenir des tueur·ses un vrai repentir, tribunal de Paris. Nous avons essayé de créer une suivant le niveau d’implication dans le génocide. Tou- mobilisation pour que les gens se sentent concernés tefois, comme il était très important pour les familles par le fait qu’un des cerveaux de ce crime atroce de retrouver les corps, les gens cherchaient à faire vivait tranquillement à Asnières-sur-Seine. Nous avouer aux tueur·ses l’endroit où iels avaient enterré nous sommes finalement retrouvé·es un peu seul·es. leurs victimes. Beaucoup ont monnayé leur salut, en Notre combat ne bénéficie pas encore d’un retour de promettant à une personne rescapée de révéler où solidarité de la part d’autres luttes. étaient caché·es ses proches si elle acceptait de ne pas l’accuser ou d’être clémente devant les gacaca. Jonas : La volonté de faire des ponts est à l’origine Les tombeaux n’ont rien d’ordinaire au Rwanda. de la création du Raar. En février 2021, à l’occasion Dans certains, il n’y a qu’un membre du ou de la des 15 ans de la mort d’Ilan Halimi, nous avons défunt·e. Un crâne, des bras… Encore aujourd’hui, organisé un hommage et un rassemblement contre des anciens lieux de massacre sont retrouvés sous des l’antisémitisme et tous les racismes. Nous avons lié bâtiments en construction, sur des collines, partout. son assassinat à ceux d’autres victimes d’assassinats On essaie de donner des sépultures décentes. Le racistes. Nous avons lu les noms de dix personnes pays est une plaie encore béante, matérialisée par la tuées parce que juives et de dix personnes tuées découverte continue de ces charniers. parce que noires, arabes, rroms ou asiatiques. Il s’agissait de signifier que nous inscrivions la lutte Comment politiser la mémoire ? contre l’antisémitisme dans la lutte contre tous les racismes. Que nous disions le nom d’Adama Traoré Jessica : En tant que militante afroféministe et à côté de celui d’Ilan Halimi a suscité une réaction décoloniale, il m’importe de redonner voix aux nom- très violente à droite et à l’extrême droite. Une ligne breuses personnes survivantes, qui témoignent, qui de fracture s’est créée, et notre position s’est clarifiée : écrivent, qui portent une parole souvent politique. les Juif·ves aussi se heurtent quotidiennement au Même si je considère certaines personnes comme racisme. nos alliées, je ne trouve pas normal que 99 % du En avril, nous avons aussi organisé un hommage temps de parole accordé à l’histoire du génocide des aux insurgé·es du ghetto de Varsovie 32 , auquel Tutsi soit donné à des personnes non concernées, nous avons convié des collectifs arméniens, de Voya- ce qui était flagrant pendant la période de battage geurs, ou encore Ibuka. Organiser un hommage médiatique autour du rapport Duclert. Personne à ces insurgé·es, c’est une manière de rappeler à n’a voulu entendre les rescapé·es, ce qu’ils et elles notre camp politique qu’il y a encore des choses à avaient à apporter en termes de vécu et d’analyse. apprendre sur la Shoah. Cette insurrection délivre L’utilisation des réseaux sociaux me semble impor- une leçon d’humanité incroyable. Les habitant·es du tante pour relayer ces voix et toucher les plus jeunes, ghetto savaient qu’iels n’avaient aucune chance. Cer- d’autres organisations antiracistes avec lesquelles tain·es ont pris les armes, d’autres ont fait à manger, nous pourrions travailler en partenariat. Elle nous soigné, passé des messages, caché des enfants, etc. pousse à écrire des textes accessibles, et à ne pas Tout le monde a fait un geste, participant à cet acte réduire la mémoire du génocide à une discussion de résistance collective. Une affiche collée pendant entre expert·es. les massacres disait à peu près ceci : « Nous ne nous Ce qui importe surtout, c’est de lier les com- battons pas pour notre vie, mais pour que notre bats autour des différents génocides, des crimes mémoire persiste. » JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
Les insurgé·es du ghetto de Varsovie À partir de novembre 1940, quatre cent cinquante mille personnes ont été enfermées et tassées dans le ghetto de Varsovie, puis déportées quotidiennement vers le camp de mise à mort de Treblinka. En pénétrant dans le ghetto le 19 avril 1943, premier jour de Pessa’h (Pâques juives), les nazis trouvent sept cent cinquante Juif·ves armé·es derrière des barricades, prêt·es à les combattre. L’organisation juive de combat (OJC, ou ZOB en polonais) – initiée par les mouvements de jeunesse présents dans le ghetto, dont les figures les plus connues étaient Mordechaj Anielewicz, Mira Fuchrer et Marek Edelman – avait planifié et organisé l’insurrection du ghetto. Aux côtés des combattant·es, tout le ghetto s’est soulevé en installant des caches et des abris, en fabriquant des armes, des barricades, en stockant des provisions et la cuisine, en soignant les blessé·es et en communiquant. Histoire de la haine des Juif·ves L’antijudaïsme est l’hostilité à l’égard de la religion juive. Fabriqué par l’église chrétienne dans les premiers siècles de notre ère, il prend sa source dans la thèse du « peuple déicide » – l’idée selon laquelle les Juif·ves seraient responsables de la mort de Jésus-Christ. Ce mythe fondateur est à l’origine de multiples accusations – profanation d’hosties, meurtres rituels, notamment d’enfants chrétiens, alliances avec le diable et les forces occultes – ayant occasionné des persécutions antijuives et des massacres au Moyen Âge. L’antisémitisme se distingue de l’antijudaïsme par le fait qu’il désigne les Juif·ves en tant que race. Il est difficile de situer précisément son apparition, même si de nombreux·ses historien·nes la font remonter aux statuts de limpieza de sangre apparus sous le règne d’Isabelle la Catholique pendant la Reconquista espagnole, à la fin du e XV siècle. Ces statuts étaient censés établir la pureté du sang chrétien par l’absence d’ascendance juive ou maure. L’appartenance au judaïsme est alors pensée comme héréditaire et non religieuse. Le mot antisémitisme a été inventé par le journaliste allemand Wilhelm Marr, qui lui donne le sens « d’hostilité aux Juif·ves » à l’occasion de la fondation d’une « ligue antisémite » en 1879. Il est construit à partir de la catégorie e sémite définie par la théorie des races née au XIX siècle, forgée au départ pour désigner une famille de langues – l’hébreu, l’araméen et l’arabe –, puis utilisée pour désigner les peuples du Proche-Orient qui les parlaient 33 , et enfin par extension et abus de langage, les Juif·ves. Les Protocoles des Sages de Sion est un célèbre faux forgé par la police secrète tsariste (Okhrana) et publié pour la première fois en 1903 en Russie. Il s’agit d’un plagiat du Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu de Maurice Joly, pamphlet satirique de 1864 décrivant un plan fictif de domination mondiale par Napoléon III. Ce faux se présente comme un compte rendu du premier congrès sioniste de Bâle révélant un plan de conquête du monde par les Juif·ves et les francs-maçons. L’Okhrana l’a fabriqué afin d’exciter le sentiment nationaliste russe en agitant la menace d’un pouvoir étranger et de dénoncer l’antimonarchisme comme un complot visant à conquérir et à conserver le pouvoir. Il réactive de vieux clichés antijudaïques qui circulaient chez les chrétien·nes (accusant les Juif·ves de meurtres rituels et de nourrir le projet de détruire le christianisme notamment) pour les attribuer aux sionistes, qu’il diabolise. Traduit dans des dizaines de langues et objet de republications encore aujourd’hui dans de nombreux pays, ce texte a servi à plusieurs reprises de justification à diverses politiques antisémites. JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
Histoire du génocide des Tutsi au Rwanda Dans les décennies qui ont précédé le génocide, plusieurs massacres de Tutsi ont eu lieu, notamment en 1963 et 1973. Le régime du général major Juvénal Habyarimana, en place à partir du coup d’État de 1973, est porté par le Mouvement révolutionnaire national pour le développement (MRND), formation politique hutu qui reste jusqu’en 1991 le parti unique au Rwanda. Il applique des mesures de contrôle des Tutsi et nourrit une campagne de stigmatisation construisant l’image du Tutsi comme ennemi intérieur et s’efforçant de convaincre les Hutu que leur extermination est la condition de la vie, de la liberté et de la prospérité au Rwanda. En 1990, le Front patriotique rwandais (FPR) de Paul Kagame, parti politique tutsi en exil, lance une offensive contre le gouvernement de Juvénal Habyarimana, et marque le début de la guerre civile rwandaise. En août 1993, les accords d’Arusha, visant à mettre fin au conflit et à contraindre au partage du pouvoir, sont signés par les belligérants, ce qui est interprété par les Hutu les plus extrémistes comme un signe de faiblesse du président Habyarimana. La Coalition pour la défense de la République et de la démocratie (CDR), qui représente la frange la plus radicale et ouvertement raciste du Hutu Power – un mouvement idéologique partisan du nationalisme ethnique –, voit dans ces accords une trahison inacceptable. Le 6 avril 1994, le président Habyarimana meurt dans un attentat contre son avion, aux origines incertaines 34 . Le 7 avril 1994, sous la coordination des administrations territoriales et avec l’appui des forces de sécurité, les Interahamwe, milices du MRND créées en 1992, entament des massacres de Tutsi de façon ordonnée dans une logique d’extermination. Principaux organes de propagande génocidaire, le périodique Kangura (de mai 1990 à mars 1994) et surtout la Radiotélévision libre des Mille Collines (de juillet 1993 à juillet 1994) diffusent des listes de personnes à exécuter et encouragent les génocidaires à continuer de tuer. Les semaines qui suivent, les troupes du FPR engagent des combats et parviennent à mettre en échec certaines opérations d’extermination. L’opération Turquoise – nom donné à l’intervention militaire française au Rwanda – commence le 22 juin 1994, soit douze jours seulement avant la chute de Kigali et la fin du génocide. Censée « mettre fin aux massacres partout où ça sera possible », elle est néanmoins vivement critiquée pour son ambiguïté et son positionnement idéologique antiTutsi, notamment sur son opposition au FPR. Entre le 27 et le 30 juin 1994, plus d’un millier de Tutsi sont massacré·es à Bisesero sans qu’intervienne la patrouille française qui se trouve à proximité. Début juillet 1994, le FPR ayant pris le contrôle de Kigali, la capitale, le génocide s’achève 35 . En 1998, une enquête est ouverte à Paris pour connaitre les responsables de l’attaque visant l’avion où se trouvait Habyarimana. Le juge Bruguière, chargé de l’affaire, se contente de témoignages et ne demande aucune expertise avant de conclure que les coupables étaient du camp tutsi. Ce n’est qu’en 2008, quand les juges Marc Trévidic et Nathalie Poux demandent une expertise balistique et acoustique, que l’hypothèse d’une attaque hutu devient plausible. Les magistrats ne la confirment pas pour autant. JEFKLAK.ORG/JUIN 2022
Vous pouvez aussi lire