The translation of contemporary Arabic literature in Europe - ESCUELA DE TRADUCTORES DE TOLEDO

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ESCUELA DE TRADUCTORES DE TOLEDO
C U A D E R N O S ◆ N Ú M E R O 2

       The translation of
     contemporary Arabic
      literature in Europe
O B S E R V A T O R I 0            P E R M A N E N T E
s o b r e   l a   t r a d u c c i ó n   d e l   á r a b e

          The translation of
        contemporary Arabic
         literature in Europe
                  Farouk Mardam Bey
               Isabella Camera D’Afflitto
                 María Luz Comendador
              Gonzalo Fernández Parrilla
            Miguel Hernando de Larramendi
               Luis Miguel Pérez Cañada
                      Marina Stagh

                       Cuadernos
                      ESCUELA DE
                     TRADUCTORES
                      DE TOLEDO
                    N ú m e r o 2

                        Toledo, 1999
© ESCUELA DE TRADUCTORES DE TOLEDO, 1999
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Impreso en España
ÍNDICE                Cuadernos ETT                    Nº 2
La réception en France de la littérature arabe
                                                            7
                                          Farouk Mardam Bey

L’Italie découvre la littérature arabe:
est-ce grâce à Mahfouz?
                                                                15
                                     Isabella Camera D’Afflitto

The translation of contemporary Arabic
literature into Spanish
                                                            29
                   M. L. Comendador, G. Fernández Parrilla,
           M. Hernando de Larramendi, L. M. Pérez Cañada

The translation of Arabic literature into Swedish
                                                             41
                                                Marina Stagh
La réception en France

                                                                                         Cuadernos ETT Nº 2
de la littérature arabe
Farouk Mardam Bey. Editions Sindbad

E
    n 1960, il y avait à peine quatre ou    guerre d’Algérie, avaient sérieusement
    cinq auteurs arabes contemporains       affecté les rapports franco-arabes. Et
    traduits en français: on pouvait        cela, sans doute, a grandement contri-
trouver en librairie Le Livre des jours     bué à la raréfaction de la traduction lit-
de Taha Hussein, le Journal d’un subs-      téraire de l’arabe en français.
titut de campagne de Tawfiq al-Ha-               Il y a aussi une autre raison, plutôt
kim, quelques pièces de théâtre de Ta-      technique, de cette pauvreté éditoriale:
wfiq al-Hakim, deux ou trois recueils       c’est que l’orientalisme français lui-
de Mahmoud Teymour, et cela dans            même ne s’intéressait pas –ou très peu–
une maison d’édition peu connue, Les        à la littérature arabe contemporaine. La
Nouvelles Editions latines, et puis c’est   France pouvait s’enorgueillir de ses
tout.                                       grands orientalistes, spécialistes de lit-
    De cette pauvreté, il y a deux rai-     térature classique, mais personne ne
sons. La première est politique. C’est      suivait de près l’évolution de la littéra-
le contentieux très sérieux qui oppo-       ture contemporaine, sauf, peut-être, la
sait la France au monde arabe dans les      littérature populaire, la littérature en
années quarante et, surtout, dans les       dialectal, aussi bien en Afrique du
années cinquante. Après Suez, la plu-       Nord qu’au Proche-Orient. Mais je ne
part des pays arabes, sauf le Liban, ont    connais pas de véritables spécialistes
rompu avec la France. Mais déjà la          de littérature contemporaine, à partir
querelle autour des indépendances de        de la Première Guerre mondiale, et
la Syrie et du Liban, le soutien fran-      surtout après 1945.
çais au sionisme conquérant, la lutte            Cette situation a commencé à
en Tunisie et au Maroc, le début de la      changer dans les années qui ont suivi          7
Farouk Mardam Bey

                     l’indépendance de l’Algérie, en 1962.        man de Mahfouz, Passage des mira-
                     Pour la première fois, on a publié la        cles (Zuqâq al-Midaqq); le deuxième,
                     traduction d’un ouvrage de littérature       Construire avec le peuple de Hassan
                     arabe vraiment contemporaine, celui          Fathi. Il a repris ces deux livres plus
                     d’une jeune femme libanaise, Layla           tard, chez Sindbad, et, depuis, il faut
                     Baalbaki (Je vis, aux Editions Jul-          dire qu’il a fait un travail de très gran-
                     liard). Entre Teymour et Layla Baal-         de qualité. Les conditions politiques
                     baki, on a donc occulté Mahfouz, Idris       lui étaient à l’époque favorables. D’a-
   ◆

                     et beaucoup d’autres. Mais cette tra-        bord parce qu’il s’est inscrit tout natu-
Cuadernos ETT Nº 2

                     duction a eu un grand mérite: celui de       rellement dans ce qu’on appelait «La
                     montrer aux lecteurs français, aux           politique arabe de la France». Ensuite,
                     spécialistes français, qu’il y a une         parce qu’il a eu un lien privilégié avec
                     jeune littérature arabe, et que cette lit-   un pays arabe en pleine expansion, à
                     térature est articulée aux différents        savoir l’Algérie. Cela, quoi qu’on dise
                     courants de la littérature mondiale.         aujourd’hui, a eu un effet bénéfique
                         On pourrait parler aussi de certai-      puisqu’il a permis à Sindbad d’exister.
                     nes traductions dans la revue Orient         Et c’est grâce à Sindbad que, dans les
                     que publiait le Quai d’Orsay depuis          années soixante-dix, des auteurs com-
                     1957 et qui a contribué, grâce notam-        me Tayeb Salih et Youssef Idriss ont
                     ment à Michel Barbot, à faire connaî-        été traduits ; que, dans les années qua-
                     tre la production littéraire la plus ré-     tre-vingt, Adonis, Sayyâb, Bayâtî, So-
                     cente.                                       nallah Ibrahim et bien d’autres ont fait
                         Un autre moment important a été          leur entrée dans les librairies françai-
                     l’anthologie en trois volumes publiée        ses. Qui plus est, ces livres étaient gé-
                     par Le Seuil de 1965 à 1967. A la pa-        néralement bien traduits, le choix des
                     rution de cette anthologie, certains tex-    auteurs était judicieux, et la présenta-
                     tes étaient déjà dépassés, notamment         tion était d’une grande élégance. On
                     pour la poésie et la nouvelle. Mais ce-      avait là, en effet, des livres parmi les
                     la était assez révélateur, et je crois que   plus soignés de toute l’édition françai-
                     beaucoup de Français ont entendu             se, ce qui a amélioré le statut de la lit-
                     pour la première fois parler de Sayyâb       térature arabe en France.
                     ou d’Adonis grâce à cette anthologie.            Parallèlement à ce travail pionnier
                         Mais le moment le plus important         de Pierre Bernard, un certain nombre
                     a été le lancement par Pierre Bernard,       de maisons d’édition ont commencé
                     en 1970, d’une bibliothèque arabe chez       dans les années quatre-vingt à s’inté-
                     un petit éditeur parisien, Jérôme Mar-       resser à la littérature arabe. Je pense
                     tineau, puis les Editions Sindbad, en        d’abord aux Editions de Minuit qui y
                     1972. Chez Jérôme Martineau, Pierre          sont arrivées par le biais de leur sou-
                     Bernard a publié deux livres qui ont         tien à la cause palestinienne, en pu-
  8                  eu un grand succès: le premier, un ro-       bliant des poèmes de Mahmoud Dar-
La réception en France de la littérature arabe
wich, une anthologie par Laâbi parue        m’étendre un peu parce que je suis di-
en 1983. Zayni Barakat, de Gamal            rectement concerné.
Ghitany, a paru aux éditions du Seuil            Actes Sud a commencé par pu-
en 1985, et, la même année, a débuté        blier dans ses collections générales
une autre expérience importante, celle      deux livres de littérature arabe con-
de l’Institut du monde arabe en colla-      temporaine: l’un de Nabil Naoum, en
boration avec les Editions Lattès.          1988, l’autre de Rachid El-Daif, en
C’est dans cette collection qu’on a         1992. A partir de cette dernière date,
édité Fouad al-Takarli, Hanan El-           une expérience fort importante va être
Cheikh, Youssef al-Qaid, al-Ujayli, et,     menée par Yves Gonzalez-Quijano,
surtout, la trilogie de Mahfouz. Mais       avec la fondation de la collection
c’était une collection très fortement       «Mondes arabes». Pour la première
subventionnée ; et, comme toujours,         fois, la responsabilité éditoriale reve-
quand l’éditeur ne prend pas de ris-        nait à un directeur de collection ayant
ques, il ne fait pas beaucoup d’efforts     une idée précise de la littérature arabe,
pour toucher le lectorat. Les traduc-       ayant des préférences –qu’on soit

                                                                                               ◆
tions étaient subventionnées à 100%         d’accord ou non avec ses choix– et

                                                                                           Cuadernos ETT Nº 2
et l’Institut du monde arabe couvrait       s’inscrivant dans une stratégie à
le tiers du coût de la fabrication. Et      moyen terme. Pour la première fois
depuis que l’IMA a cessé de le sub-         aussi, un jeune arabisant français avait
ventionner, Lattès n’a publié aucune        accès aux responsabilités dans le do-
traduction de l’arabe.                      maine de l’édition. Il y a deux jours,
    Un autre type d’expérience a été        j’ai entendu quelqu’un dans la salle
mené par l’IMA: c’est de soutenir une       dire du mal des jeunes arabisants
maison d’édition, dans les mêmes            européens. Je crois, au contraire, que
conditions à peu près, mais pour pu-        ce qu’ils font est absolument remar-
blier un livre dans une collection litté-   quable et qu’il y a une avancée par
raire non spécialisée: par exemple, la      rapport à la génération précédente sur
fameuse collection du «Monde En-            un point fondamental: c’est la proxi-
tier» chez Gallimard, où ont paru les       mité –à la fois intellectuelle et affecti-
ouvrages d’Emile Habibi. Le premier,        ve– avec le monde arabe. Il n’y a pas
Al-Mutashâ’il (Le Peptimiste), a été        longtemps, les grands arabisants, à
publié, en effet, avec une subvention       quelques exceptions près, occultaient
importante de l’Institut.                   tout ce qui n’était pas officiel, autori-
    Un peu plus tard, avec le Nobel de      sé, reconnu. Les jeunes sont plus en
Mahfouz, en 1988, une maison d’édi-         phase avec les nouveaux mouvements
tion, Denoël, s’est spécialisée dans la     littéraires et plus sensibles aux aspira-
traduction de son œuvre. Je dirai tout      tions démocratiques des intellectuels.
à l’heure ce que j’en pense. Puis, il y     En tout cas, il faut savoir que la co-
eut Actes Sud, et là je me permets de       llection «Mondes arabes», entre 1992                   9
Farouk Mardam Bey

                     et 1995, a connu trois succès. Le pre-     tous les ouvrages qui existaient sur le
                     mier est un livre de Hanan El-             marché français à cette date, qu’ils
                     Cheikh, Femmes de sable et de myrr-        fussent classiques ou contemporains,
                     he, qui a été vendu à plus de 6.000        traduits de l’arabe ou écrits directe-
                     exemplaires, avant d’être publié en        ment en français. Au 31 décembre
                     poche; le deuxième, le livre de Sona-      1995, quarante-cinq romanciers ara-
                     llah Ibrahim, Dhât, traduit en fran-       bes étaient déjà traduits en français,
                     çais sous le titre Les Années de Zeth,     vingt-trois poètes, trois dramaturges,
   ◆

                     qui a dépassé les 5.000 exemplaires;       en plus de deux ouvrages inclassables,
Cuadernos ETT Nº 2

                     enfin, phénomène exceptionnel en           deux monuments de la Nahda: La
                     France, les 3.000 exemplaires vendus       Jambe sur la jambe d’Ahmad Fâris al-
                     d’une anthologie de Mahmoud Dar-           Chidyâq, et L’Or de Paris de Tahtâwî.
                     wich, avec une presse enthousiaste,        Ces chiffres sont assez étonnants pour
                     ce qui est aussi très rare s’agissant de   ce qui est de la poésie. Ils s’expliquent
                     la poésie. En France –ce n’est peut-       par le fait que beaucoup de poètes
                     être pas le cas en Espagne– les plus       vivant en France ont publié à compte
                     grands poètes d’aujourd’hui ne dé-         d’auteurs, chez certains éditeurs, no-
                     passent pas, en effet, les mille exem-     tamment L’Harmattan. Mais on cons-
                     plaires, sauf évidemment lorsqu’ils        tate que les plus grands poètes arabes
                     sont publiés dans une célèbre collec-      contemporains –Sayyâb, Bayâtî, Ado-
                     tion de poche.                             nis, Mahmoud Darwîch, etc.– ont été
                          En 1995, Actes Sud a racheté les      traduits en français, et c’est un mou-
                     éditions Sindbad, qui avaient des          vement qui se poursuit. Sindbad a
                     problèmes financiers à cause, d’une        récemment publié une anthologie
                     part, de la situation en Algérie, d’au-    d’Ounsi al-Hâj; l’année prochaine,
                     tre part, de la maladie de Pierre Ber-     paraîtra celle de Saadi Youssef. No-
                     nard. Cela a fait d’Actes Sud le pre-      tons pour le moment qu’à la fin de
                     mier éditeur français, peut-être euro-     1995, quelque soixante-quinze au-
                     péen, dans les domaines arabe et isla-     teurs arabes contemporains étaient
                     mique. Car Sindbad, faut-il le préci-      disponibles en français.
                     ser, ne s’intéresse pas qu’à la littéra-       En septembre 1995, j’ai pris la res-
                     ture contemporaine, mais aussi à la        ponsabilité de Sindbad et de la collec-
                     littérature classique, à l’architecture,   tion «Mondes arabes» chez Actes
                     à la mystique, au domaine persan, au       Sud. Mon souci principal était de «ba-
                     domaine turc, etc..                        naliser» la littérature arabe, c’est-à-di-
                          Arrêtons-nous un moment à la fin      re de la sortir de son exotisme, de la
                     de 1995. Un travail mené par les bi-       faire lire non comme un document so-
                     bliothécaires de l’Institut du monde       ciologique ou politique, non comme
                     arabe et publié sous le titre Ecrivains    un témoignage ethnologique, mais
10                   arabes d’hier et d’aujourd’hui recense     comme une création littéraire.
La réception en France de la littérature arabe
    Actes Sud a sans doute donné plus          seillers éditoriaux. Ils ont souligné
de visibilité –comme on dit aujour-            aussi le coût élevé de la traduction.
d’hui– à la littérature arabe contempo-        Quand on fait ce qu’on appelle d’un
raine, car il s’agit d’une maison d’édi-       mot assez barbare «la moulinette»,
tion en pleine expansion, distribuée par       c’est-à-dire quand on additionne tous
Flammarion dans un important réseau            les coûts, y compris les frais géné-
de librairies. Cela permet une présence        raux, on arrive à des sommes considé-
physique du livre dans les librairies, en      rables. Selon Chodkievitch et Ber-
vitrine, sur les étalages. Le fait, par ail-   nard, il fallait pour équilibrer ces coûts
leurs, de passer un certain nombre de          vendre 6.000 exemplaires (ce qui est
livres dans la collection de poche «Ba-        bien sûr exagéré). De toute façon, le
bel» leur assure une diffusion constan-        marché algérien a permis à Pierre Ber-
te, à un prix très raisonnable.                nard de poursuivre son travail pion-
    Qu’en est-il maintenant de la ré-          nier. Au contraire, les éditions du
ception de la littérature arabe contem-        Seuil, après Zayni Barakat, publié en
poraine en France? Quand on parle de           1985, ont attendu huit ans pour pu-

                                                                                                  ◆
réception, on pense d’abord au lec-            blier un autre livre de Ghitany. Ce qui,

                                                                                              Cuadernos ETT Nº 2
teur, mais il y a des médiateurs, des          sur le plan éditorial, est absolument
intermédiaires, et c’est là que les cho-       injustifiable. De son côté, Denoël a ré-
ses se décident. Commençons par les            servé les droits de Mahfouz dont les
éditeurs eux-mêmes. Je me rappelle             livres se vendent à 8.000/9.000 exem-
qu’en 1988, il y a dix ans, un colloque        plaires, mais cela ne les a pas amenés
a été organisé à l’Institut du monde           à publier régulièrement des auteurs
arabe, auquel a participé Pierre Ber-          plus jeunes ; chez Denoël a paru un
nard, suivi d’un autre colloque, au            livre de Yahya Haqqî, un autre de Su-
Caire, auquel a participé Michel               laymân Fayyâd, et ce fut le seul de la
Chodkievitch qui était le directeur du         génération des années soixante aux-
Seuil. Tous les deux se sont plaints           quels nous nous intéressons tous. Gal-
d’un certain nombre de défaillances            limard s’est contenté de Habibi et de
dans l’édition arabe, en mettant l’ac-         Sahar Khalifa, Arléa d’Elias Khoury.
cent sur l’absence de véritables édi-          C’est dire que l’édition française, par
teurs dans le monde arabe, qui travail-        paresse ou découragement, est restée,
lent pour leurs auteurs, qui tentent de        dans ce domaine, en-deçà des Espa-
les faire connaître, qui sont en contact       gnols ou des Italiens.
avec les éditeurs étrangers, etc. Ils ont          Entre octobre 1995 et octobre
noté aussi que la plupart des auteurs          1998, ont été édités cinquante livres
arabes n’ont pas d’agents littéraires.         sous le label Actes Sud, dont vingt-
Et que les maisons d’édition françai-          trois de littérature contemporaine, qua-
ses n’ont pas assez de moyens pour             torze dans la collection Sindbad, sept
employer des arabisants comme con-             dans la collection «Mondes arabes», et                 11
Farouk Mardam Bey

                     un dans Actes Sud-Papiers, collection       Daoud. Ce sont pourtant des auteurs
                     consacrée au théâtre. A quoi s’ajoute       qui ont beaucoup publié en arabe, qui
                     un hors-série, paru le mois dernier. Il     nous sont proches et que nous aime-
                     s’agit de Sabah al-Ward (Matin de ro-       rions faire connaître au public français.
                     se) de Naguib Mahfouz.                      Mais le libraire, même s’il apprécie
                         A présent, Actes Sud est l’éditeur      Sindbad ou Actes Sud, ne peut pas
                     quasi exclusif de la littérature arabe      mettre en évidence tous les livres ré-
                     contemporaine, et ce n’est pas du tout      cents. Ce qui fait que la durée de vie,
   ◆

                     une bonne chose. Parce que ce mono-         ou l’espoir de vie, d’un livre est d’un
Cuadernos ETT Nº 2

                     pole involontaire se traduit par une        mois ou de deux mois. Après deux
                     sorte de guettoïsation de cette littéra-    mois, le livre est renvoyé à l’éditeur et
                     ture. Il se trouve, en plus, que le di-     il disparaît des librairies, sauf s’il a
                     recteur de la collection est maintenant     une très bonne presse. Tous les chif-
                     un Arabe et que la plupart des notes        fres qu’on vous donne des ventes sont
                     de lecture sont écrites par des Arabes.     des chiffres qui se rapportent aux trois
                     Or ce n’est évidemment pas le but re-       premiers mois. Sauf exception, le liv-
                     cherché de la réactivation du mouve-        re ne se vend plus au-delà: il se vend
                     ment de la traduction.                      sur commande seulement, donc très
                         Par ailleurs, de cette manière, les     peu.
                     autres éditeurs se dégagent un peu de            Un autre problème difficile que
                     leurs responsabilités: puisque Sindbad      nous devons affronter à chaque publi-
                     existe, on est tranquille, on n’investit    cation est celui de la médiatisation.
                     pas dans la littérature arabe, on n’es-     D’abord, il est d’usage en France de
                     saie même pas de s’informer sur la          confier toutes les recensions de la lit-
                     production éditoriale arabe. Si Gal-        térature arabe à des journalistes d’ori-
                     limard, Le Seuil, Denoël, etc. pu-          gine arabe. C’est-à-dire que celui qui
                     bliaient de la littérature arabe contem-    va rendre compte des livres de Sind-
                     poraine, Sindbad pourrait se spéciali-      bad dans Le Monde, c’est Tahar Ben
                     ser, porter ses efforts sur cinq ou six     Jelloun, et c’est Maati Kabbal ou
                     auteurs, faire un peu ce qui est fait       Christophe Ayad, dans Libération.
                     pour la littérature américaine, espa-       C’est la croix et la bannière pour ob-
                     gnole, etc.. Mais le fait d’être seul sur   tenir une note de lecture d’un critique
                     ce marché est un poids lourd à porter.      littéraire français, qui accepte de lire
                         L’année dernière, nous avons pu-        le livre comme un roman, comme une
                     blié quatre ou cinq «premiers romans».      œuvre littéraire, et non comme un té-
                     Cela ne pouvait pas marcher très fort!      moignage, un document ethnologique
                     C’est toujours difficile d’avoir à défen-   ou sociologique.
                     dre cinq nouveaux noms sur un mar-               D’autre part, les hebdomadaires
                     ché saturé. Muhammad El-Bisatie ne          boudent ostensiblement la littérature
12                   dit rien au lecteur français, ni Hassan     arabe. Or ce sont probablement le
La réception en France de la littérature arabe
support le plus important pour la dif-       que. Il est rare qu’une note de lecture
fusion. Depuis 1995, nous n’avons eu         aborde l’écriture de l’auteur. Mahmoud
aucune note de lecture dans Le Nouvel        Darwich a publié chez Sindbad un en-
Observateur, ni dans L’Express, ni           semble d’entretiens sous le titre La Pa-
dans Le Point, ni dans L’Evénement           lestine comme métaphore. C’est un liv-
du Jeudi. A quoi s’ajoute parfois un         re que je trouve remarquable, où Dar-
amateurisme doublé de malveillance.          wich proteste justement contre la poli-
C’est le cas d’un article publié l’année     tisation de sa poésie, où il demande à
dernière dans Le Nouvel Observateur          la critique de traiter de sa poésie en
–le seul, en trois ans, concernant la lit-   tant que telle, et non seulement de son
térature arabe– tout entier dirigé con-      rôle dans le mouvement national pa-
tre les écrivains égyptiens de la géné-      lestinien. Or les notes de lecture à pro-
ration des années soixante, et notam-        pos de ce livre ont insisté, au contrai-
ment Gamal Ghitany. Dans cet article,        re, sur ce rôle, avec des titres du gen-
la journaliste met dans la bouche de         re: «Mahmoud Darwich, la voix du
Gamal des propos qu’il ne pouvait            peuple palestinien» ... Un autre exem-

                                                                                               ◆
avoir dit –nous le connaissons assez–,       ple: Gamal Ghitany a publié en

                                                                                           Cuadernos ETT Nº 2
et quand il a envoyé une lettre à Jean       français Waqâi Hârat al-Za`farânî, un
Daniel, protestant contre la déforma-        livre très complexe sur le plan de la
tion de ses propos, elle n’a pas été pu-     construction romanesque, mais cela
bliée. Et puis, il y a les clichés. Tel      n’a pas intéressé grand monde. On a
journaliste va en Egypte pour faire un       seulement dit que Gamal Ghitany,
reportage littéraire à l’occasion de         dans ce livre, luttait vaillamment con-
l’Année de l’Egypte en France. Il re-        tre l’intégrisme islamique!
vient sans avoir rencontré un seul               J’en ai terminé. Mais comme j’ai
écrivain, mais convaincu de l’incom-         promis de finir sur une note optimiste,
municabilité entre écrivains égyptiens       il m’est particulièrement agréable de
et journalistes français!                    dire aux responsables de l’Ecole des
    Enfin, nous souffrons de la politisa-    traducteurs de Tolède tout le bien que
tion à outrance de la littérature arabe.     je pense de leur travail. Leur lucidité
Toutes les oeuvres traduites sont im-        et leur persévérance nous donnent des
médiatement saisies sous l’angle politi-     raisons d’espérer.

                                                                                                   13
L'Italie découvre la littérature

                                                                                           Cuadernos ETT Nº 2
Arabe: est-ce grâce à Mahfuz?
Isabella Camera D’Afflitto. Istituto Universitario Orientale, Nápoles

J
     e vous parlerai d'abord de mon ex-      à l'original, avec des introductions criti-
     périence de traductrice et directeur    ques et des notes explicatives dignes
     d'une série littéraire consacrée à la   d'un texte universitaire plutôt que d'une
littérature arabe contemporaine. Je vous     oeuvre littéraire; absence presque tota-
donnerai ensuite un bref aperçu des tra-     le d'une recherche esthétique dans la
ductions faites en Italie par les orienta-   langue cible, l'italien en l'occurrence.
listes depuis le début de siècle et jus-          Tout cela a produit dans le passé
qu'en 1988. Par ailleurs, je vous parlerai   une indifférence de la part des édi-
des retards et des dégâts causés à une       teurs italiens, qui ont ignoré complè-
production littéraire que ces derniers       tement la narrative arabe et l'ont relé-
ont considéré mineure par rapport à la       guée dans le domaine exclusif des
production occidentale, et donc pas dig-     études orientalistes. Cependant, la po-
ne d'être traduite. Je vous parlerai enfin   ésie est restée dans le domaine des
des efforts réalisés par une nouvelle gé-    spécialistes surtout à cause de l'absen-
nération d'arabisants pour rattraper le      ce de bons traducteurs-poètes.
temps perdu et faire connaître le mieux           Du début du siècle jusqu'à la fin de
possible la littérature arabe contempo-      1970, mis à part le cas de Jibran Khalil
raine ainsi que de l'accueil fait à cette    Jibran, qui a continué jusqu'à nos jours
production littéraire dans mon pays.         à être publié –mais il s'agit surtout de
     Pour ce qui concerne le passé, les      traductions de l'anglais– il y a eu très
critiques peuvent être ainsi synthétisé-     peu de traductions de l'arabe, et la plu-
es: indifférence presque totale pour la      part ont été des traductions faites dans
production littéraire contemporaine;         le cadre de publications académiques1.
traductions trop scientifiques, trop liées   Parmi nos orientalistes, Francesco Ga-          15
Isabella Camera D’Afflitto

                             brieli a été le premier qui a cherché à         cessé d'exister trois années seulement
                             publier en dehors du milieu universitai-        après sa création et après la publication
                             re. Mais après deux livres parus dans           de trois livres: il s'agit de trois recueils
                             les années 40, un recueil d'écrivains           de nouvelles d'auteurs égyptiens, tuni-
                             égyptiens (Gabrieli, 1941), et un recueil       siens et syriens (Barresi, 1977; Hamza-
                             des écrits de Mayy Ziyadeh (Ziada,              wi, 1979; Tamer, 1979). Cet échec peut
                             1945), il s'est tourné vers d'autres cen-       être attribué à l'époque même, car il n'y
                             tres d'intérêts et a presque abandonné la       avait pas encore l'intérêt qu'il y a au-
                             production arabe contemporaine.                 jourd'hui pour la production arabe con-
     ◆

                                  Toujours dans les années 40 Umber-         temporaine, et encore moins pour des
Cuadernos ETT Nº 2

                             to Rizzitano a traduit de l'arabe Zaynab        traductions qui ressemblaient plus à des
                             de Muhammad Husayn Haykal (Haikal,              études scientifiques qu'à des oeuvres lit-
                             1944), mais après il faut attendre les an-      téraires, et c'est pourquoi ces trois livres
                             nées 60 pour retrouver un autre livre tra-      sont passés inaperçus, ont été ignorés
                             duit de l'arabe: il s'agit du Livre des         par la presse et par le milieu littéraire, et
                             Jours de Taha Husein, traduit toujours          par conséquent, n'ont pas été vendus.
                             par Umberto Rizzitano (Husein, 1965).               En 1976, Francesco Gabrieli et Vir-
                                  Il faut ajouter que, au début des          ginia Vacca ont fait paraître une antho-
                             années soixante, quelques maisons               logie de la littérature arabe (Gabrieli,
                             d'édition avaient déjà manifesté un             Vacca, 1976), où parmi des morceaux
                             certain intérêt pour le monde arabe.            choisis de l'époque classique, il y avait
                             C'était l'époque des événements algé-           quelques extraits de la production ara-
                             riens, et, par conséquent, les maisons          be contemporaine, et bien sûr, selon les
                             d'édition avaient publié un certain             connaissances de l'époque, il y avait un
                             nombre de travaux d'auteurs algériens           bref extrait de Taha Hussain, Les jours,
                             d'expression française (Haddad, 1960;           un autre de Mahmud Taymur et Tawfiq
                             Dal Sasso, 1962; Chraibi, 1974).                al-Hakim, et une première nouvelle
                                  A la fin des années 70, l'Institut pour    traduite de Nagib Mahfuz2.
                             l'Orient de Rome, sous la direction                 Pour ce qui concerne les traductions
                             d'Umberto Rizzitano, a créé une série de        des pièces théâtrales, l'auteur le plus tra-
                             littérature arabe contemporaine, "Colla-        duit en Italie, comme d'ailleurs dans le
                             na di letteratura araba contemporanea",         reste de l'Europe, a été Tawfiq al-Ha-
                             avec l'aide du Centre Nationale de Re-          kim, dont ont été publiées jusqu'à la fin
                             cherche (CNR). Toutefois, cette série           des années quatre-vingts, dix-huit piè-
                             n'a pas donné les résultats espérés et a        ces, parues exclusivement dans des pu-

                             1. Il s'agit surtout de quelques traductions de nouvelles publiées dans la revue Oriente Mo-
                             derno ou dans les revues des universités de Naples (Istituto Universitario Orientale) et de
                             Rome (Scuola Orientale-La Sapienza).
16                           2. En effet une autre nouvelle de Nagib Mahfuz était déjà apparue avant (Giuliani, 1966).
L'Italie découvre la littérature Arabe: est-ce grâce à Mahfuz?
blications académiques. La seule Ahl al-           En Italie, bien avant l'attribution des
Kahf, par exemple a été traduite deux         prix littéraires aux écrivains arabes, ont
fois par deux orientalistes (Al-Hakim,        paru les premières traductions moder-
1959; 1960). Hormis le cas de Tawfiq          nes de la littérature arabe écrites en ara-
al-Hakim, il y a eu également une dizai-      be, par des écrivains palestiniens, et sur-
ne de pièces d'auteurs arabes traduites à     tout publiées pour la première fois hors
partir de celles des frères Taymur, ainsi     du cercle académique. L'auteur palesti-
que dernièrement quelques pièces du           nien le plus traduit a été Ghassan Kana-
plus grand dramaturge arabe actuel,           fani, dont les trois romans: Rijal fi
Sa'd Allah Wannus, dont ont été tradui-       shams, Umm Sa'd et 'A'id ila Haifa, pa-
tes trois pièces, mais toujours dans le ca-   rus entre 1984 et 1985. Dans la même
dre de publications scientifiques (Wan-       période ont été traduits aussi deux autres
nus, 1984, 1989). Dans les années pas-        courts romans: l'un d'Emil Habibi, Su-
sées, le théâtre a été mieux connu par les    dasiyyat al-ayyam al-sitta et l'autre de
spécialistes, tandis que le roman et la       Tawfiq Fayyad, Salim Bahlul(Palestina
nouvelle ont été presque totalement ig-       - Tre racconti, 1984; Kanafani, 1985).
norés, non seulement par les éditeurs,             Il faut dire qu'en Italie ces cinq tra-
mais aussi par les mêmes spécialistes.        ductions ont vraiment ouvert le che-
     Quelques données: du début du            min à la littérature arabe contemporai-
siècle jusqu'à 1988 ont été traduites 25      ne, parce quelles ont étés les premiè-
pièces théâtrales, ou extraits de pièces      res traductions de romans arabes à

                                                                                                     ◆
théâtrales, tandis que 12 romans ou           être publiés par une maison d'édition

                                                                                                Cuadernos ETT Nº 2
recueils de nouvelles, dont seulement         normale même s'il s'agissait d'un petit
6 de 1984 à 1987, ont été publiés.            éditeur, motivé, comme moi, d'un fort
     Cette dernière donnée s'explique         engagement politique et du désir de
par le fait qu'au début des années 80 il      faire connaître la cause palestinienne,
y a eu un véritable regain d'intérêt          même à travers un travail littéraire.
pour le monde arabe et par conséquent              A ces premières traductions de la
pour la production littéraire contem-         narrative palestinienne il faut ajouter
poraine aussi.                                un autre livre publié par la même mai-
     Ainsi, de même que dans les anné-        son d'édition sur le théâtre palestinien.
es soixante il y avait eu un certain in-      Il s'agit de la traduction de trois pièces
térêt pour la cause algérienne, dans les      du théâtre de Ghassan Kanafani, d'E-
années quatre-vingts en Italie, comme         mil Habibi et de Mu'in Bsisu, tradui-
dans le reste d'Europe, la question pa-       tes par Ferial Barresi (Palestina Di-
lestinienne a commencé à monopoli-            mensione Teatro, 1985).
ser l'attention des médias, d'où une               Ce genre de littérature engagée,
augmentation des publications sur la          dont la diffusion était fondée sur une
Palestine, et par la suite de la produc-      sorte de militantisme politique, a na-
tion littéraire palestinienne.                turellement échappé aux réseaux com-                        17
Isabella Camera D’Afflitto

                             merciaux, mais dans le même temps il             es à la littérature arabe ou de façon plus
                             n'a pas été un véritable échec pour la           générale à la production littéraire de la
                             maison d'édition. Les romans de Ka-              Méditerranée, dans l'espoir de pouvoir
                             nafani, par exemple, ont connu deux              eux aussi vendre des dizaines de mi-
                             ou trois rééditions (chaque édition de           lliers de copies, comme ce fut le cas
                             2.000 copies), et pour cette époque-là           pour les éditeurs de Ben Jelloun5.
                             ce résultat était très encourageant.                  Mais la plupart de ces éditeurs n'a-
                             C'est pour cela que je pense que, en             vaient pas les compétences nécessaires
                             Italie, le vrai début de l'intérêt pour la       pour entrer dans le domaine de la litté-
     ◆

                             littérature arabe a été la littérature pa-       rature arabe, et ils se sont lancés surtout
Cuadernos ETT Nº 2

                             lestinienne, qui pour la première fois a         dans la traduction des auteurs arabes
                             suscité l'intérêt de la presse aussi, mê-        maghrébins d'expression française, lan-
                             me s'il s'agissait essentiellement d'une         gue qu'ils pouvaient bien lire. Tandis
                             certaine presse militante de gauche3.            que pour ce qui concerne la littérature
                                  Mais, comme on sait, a la fin des           arabe, écrite en arabe, ils ont commis
                             années quatre-vingts, il y a eu un autre         bon nombre d'erreurs et de dégâts. Le
                             élément qui a contribué à faire sortir la        cas le plus révélateur a été celui de
                             littérature arabe des académies: c'est           l'égyptienne Nawal al-Sa'dawi, écrivain
                             l'attribution des prix littéraires conférés      dont on a publié deux romans traduits
                             pour la première fois par l'occident à           de l'anglais (al-Saadawi,1986; 1989),
                             des écrivains arabes: le Prix Goncourt           car les éditeurs ne savaient même pas
                             (1987) à Tahar Benjelloun, un an avant           que l'original était en arabe, et il y a eu
                             le prix Nobel à Najib Mahfuz (1988).             bien d'autres cas où les éditeurs ont tra-
                                  Lorsque, en 1987, a éclaté le cas de        duit de l'anglais ou du français des ro-
                             Tahar Ben Jelloun, qui a fait la fortune         mans écrits en arabe sans le déclarer,
                             surtout de quelques maisons d'édition            chose qui ne peut pas échapper à l'oeil
                             parmi les plus grandes d'Italie4, bien           attentif d'un traducteur.
                             d'autres éditeurs plus petits, se sont lan-           Le grand événement du prix Nobel à
                             cés dans cette aventure éditoriale et ont        Najib Mahfuz en 1988 a vraiment pris
                             inauguré des séries littéraires consacré-        de court les maisons d'éditions italien-

                             3. La plupart des articles ont parus sur Il Manifesto, L'unità, Com Tempi nuovi, Avvenimenti.
                             4. Les oeuvres de Tahar Ben Jelloun ont étés publiées surtout par Einaudi de Turin et par
                             Bompiani de Milan.
                             5. Pour ce qui concerne les données de vente des livres de Tahar Ben Jelloun, on peut af-
                             firmer qu'aujourd'hui il ne vend pas moins de 25-30 mille copies. Par exemple, voici les
                             données comparatives de la maison d'édition Edizione Lavoro de Rome, pour un roman de
                             Tahar Ben Jelloun et un autre de Nagib Mahfuz: Moha le sage, Moha le fou de Tahar Ben
                             Jelloun jusqu'à juin 1998 a vendu 21.749 copies, tandis que Miramar de Mahfuz a vendu
18                           à la même date 4.500 copies.
L'Italie découvre la littérature Arabe: est-ce grâce à Mahfuz?
nes, qui n'y étaient pas préparées. Et        mythique atmosphère d'une Alexan-
c'est ainsi que j'ai commencé ma carriè-      drie d'Egypte, cosmopolite et mysté-
re de traductrice, car à l'époque il n'y      rieuse, que les italiens ont tant aimé.
avait pas d'autres "universitaires" ayant         A partir du moment où les maisons
une expérience de traduction non acadé-       d'éditions venaient de découvrir Mah-
mique. Et comme j'ai affirmé récem-           fuz et la littérature arabe, je me suis di-
ment dans une entrevue à un journal           te que celui-ci allait bénéficier d'une at-
égyptien, je dois dire que "hazz Mahfuz"      tention particulière grâce à son prix No-
a été aussi "hazzi". C'est à dire la grande   bel, et j'ai donc décidé de me tourner
chance de Najib Mahfuz, et à partir de        vers d'autres auteurs arabes qui, autre-
lui de toute une littérature arabe, a aussi   ment, seraient restés dans l'ombre. C'est
été la mienne en tant que traductrice.        ainsi que j'ai traduit un autre roman pa-
    De plus, à cette époque la littératu-     lestinien, Said ou le Péptimiste d'Emil
re arabe contemporaine continuait à           Habibi, jusqu'à ce qu'une petite maison
être considérée dans nos milieux uni-         d'édition romaine, très courageuse, Jou-
versitaires, comme un champ d'études          vence, m'ait offert l'occasion de diriger
de deuxième catégorie, et pas digne           une série littéraire entièrement consa-
de l'intérêt des orientalistes, qui criti-    crée à la narrative arabe, que nous
quaient en général ces traductions en         avons nommée "Narratori Arabi Con-
les classant comme des travaux pas            temporanei", et qui a publié jusqu'à pré-
digne d'un bon "orientaliste". Mais           sent 30 romans des plus grands écri-

                                                                                                    ◆
heureusement cette mentalité com-             vains arabes, tels 'Abd al-Rahman Mu-

                                                                                               Cuadernos ETT Nº 2
mence doucement à disparaître, grâce          nif, Edwar al-Kharrat, Baha Taher, Sa-
aussi à une nouvelle génération d'inte-       har Khalifa, Hanan Cheikh, Ghada
llectuels comme Edward Said, qui a            Samman, Jabra Ibrahim Jabra, Hanna
finalement mis en évidence les mé-            Mina, 'Abd al-Salam al-'Ujayli,
faits de cette catégorie d'orientalistes.     Ibrahim al-Koni et bien d'autres6, dont
    Si dans le passé je n'arrivais pas à      les oeuvres ont étés toutes traduites par
trouver des éditeurs, prêts à publier         des jeunes arabisants, qui ont eu parfois
mes traductions de l'arabe, voilà qu'au       l'occasion d'avoir des contacts directs
bout de quelques années les choses ont        avec les écrivains.
radicalement changé, puisque ce sont              En Italie il faut citer deux autres
les éditeurs qui sont venus me trouver        maisons d'édition, Abramo de Catanza-
pour me proposer des traductions et           ro en Calabre et Edizioni Lavoro de Ro-
bien sûr les premières traductions            me, qui se sont engagées dans la publi-
qu'on m'a offert étaient des traductions      cation de la narrative arabe contempo-
de Najib Mahfuz, dont j'ai traduit le ro-     raine et qui n'ont pas eu toujours la vie
man Miramar, que j'ai choisi pour la          facile, surtout à cause du manque d'in-

6. Voir la bibliographie annexe.                                                                         19
Isabella Camera D’Afflitto

                             térêt des médias pour des auteurs autres         prendre conscience de leur erreur; ce-
                             que Tahar Ben Jelloun et Najib Mahfuz.           lle d'avoir signé des contrats de tra-
                             Et de ces deux maisons d'édition, seule-         duction sans avoir des garanties sur la
                             ment la deuxième continue à publier              traduction et sur la maison d'édition.
                             des livres arabes, tandis que l'autre s'est      Ce genre d'erreurs entre écrivain et
                             tourné vers d'autres intérêts7.                  éditeur pourrait, sans doute, un jour
                                  Dans les années 90 bien d'autres pe-        être évité avec l'aide d'une agence lit-
                             tites maisons d'édition ont inauguré de          téraire sérieuse et responsable, qui dé-
                             nouvelles séries littéraires d'auteurs ara-      fendrait les droits des écrivains et
     ◆

                             bes, mais ont échoué dans leurs aventu-          pourrait leur épargner bien des soucis.
Cuadernos ETT Nº 2

                             res après quelques publications seule-               Sans entrer dans l'analyse du man-
                             ment. Je cite par exemple un éditeur de          que de clairvoyance ou du manque de
                             l'Italie du nord, qui a abandonné la litté-      vision à long terme de certaines petites
                             rature arabe après la parution de deux           maisons d'édition, qui ont publié des sé-
                             seuls romans: l'un de Magid Tobiya               ries consacrées à la production "médite-
                             (Tubiya, 1991) et l'autre de Fathi Gha-          rranéenne" contemporaine, ou plus lar-
                             nim (Ghanim, 1991). Mais cette fois l'é-         gement à la production du soi-disant
                             chec revient surtout aux traductions qui         "sud du monde", on peut se poser spon-
                             étaient des travaux de thèses universitai-       tanément la question de savoir si cette
                             res, publiées sans aucun souci de rédac-         production aujourd'hui est assez appré-
                             tion, avec des dizaines de notes, incom-         ciée par le lecteur italien, malgré le nom-
                             préhensibles pour un lecteur ordinaire.          bre d'oeuvres traduites. Depuis 1988,
                                  Un autre échec éditorial a été celui        sans compter les données sur les livres
                             d'une nouvelle maison d'édition sici-            de Jibran Khalil Jibran, en Italie ont été
                             lienne qui a publié trois livres traduits        traduits plus de 70 romans ou recueils de
                             de l'arabe, avant de disparaître complè-         nouvelles d'auteurs arabes d'expression
                             tement de la scène éditoriale italienne,         arabe. Et d'autres sont en cours.
                             et après avoir fait disparaître avec elle            Mais l'impression qu'on peut avoir
                             deux romans de Son' Allah Ibrahim et             est qu'il y a encore une forte indifféren-
                             un autre de Ibrahim al-Koni (Sonallah,           ce envers cette culture qui, après tout,
                             1993; 1994; al-Koni, 1995).                      reste méconnue. On peut même arriver
                                  Ainsi des écrivains arabes ont été          au paradoxe que le lecteur, aujourd'hui,
                             très mal connus ou sont restés dans              comme hier quand il n'y avait pas de
                             l'ombre par la faute de ces éditeurs             traductions, continue à avoir les mêmes
                             peu sérieux. Ces échecs se retournent            connaissances et la même attitude sté-
                             avant tout contre les mêmes auteurs              réotypée vers la culture arabe et en gé-
                             arabes, qui ne seront jamais connus              néral vers le monde arabo-musulman.
                             dans un pays, mais ils doivent aussi             Quand j'ai demandé à mes étudiants

20                           7. Pour une liste des traductions de ces deux maisons d'édition, voir la bibliographie annexe.
L'Italie découvre la littérature Arabe: est-ce grâce à Mahfuz?
d'arabe (première année) de l'Universi-       lle entre l'Egypte et l'Europe", qui a eu
té de Naples quelles étaient leurs con-       lieu en 1995 au Caire (10 et 11 juin
naissances de la littérature arabe et des     1995), les participants européens ont
auteurs arabes, puisqu'ils avaient choisi     parlé de la traduction de la langue ara-
d'étudier cette langue, ils m'ont répondu     be dans leurs pays respectifs, et ils se
qu'ils connaissaient les "Mille et une        sont trouvés d'accord pour dire que, en
nuit", et ils savent qu'il existe un livre    dépit des énormes efforts faits dans les
saint qui s'appelle "Coran", mais ils         dernières années par des maisons d'édi-
n'ont jamais entendu parler de Mahfuz,        tions, l'Europe, au-delà du cas de Tahar
ni d'autres écrivains arabes.                 Ben Jelloun et de Najib Mahfuz, n'a pas
     Ce n'est pas l'Université de Naples      réussi à faire sortir la littérature arabe
la pierre du scandale, mais je peux vous      d'un cercle étroit de quelque amateur ou
assurer, en partant de mon expérience         de quelque survivant tiers-mondiste.
dans plusieurs milieux italiens de l'éco-          Il faut donc faire une autocritique et
le, ou de la presse, etc., que ces consta-    chercher à comprendre si le résultat de
tations sont vraiment très fréquentes et      cet "échec" doit être imputé aux experts
pas seulement chez les étudiants de pre-      ou aux éditeurs, qui n'ont pas su encou-
mière année de l'université, mais par-        rager le lecteur européen à s'intéresser à
fois même chez les intellectuels.             cette partie du monde, ou plutôt il s'agit
     Malgré le grand nombre de traduc-        d'un échec provoqué par une politique
tions faites dans les dix dernières anné-     éditoriale générale, qui suit la "Politi-

                                                                                                    ◆
es, et malgré l'augmentation de l'intérêt     que" (avec un /P/ majuscule), et dans ce

                                                                                               Cuadernos ETT Nº 2
politique pour cette partie du monde, il      cas, nous nous rendons compte que
n'y a pas eu une augmentation propor-         nous nous sommes engagés dans la ba-
tionnelle du désir de bien connaître le       taille de Don Quichotte.
monde arabe et par conséquent sa cultu-            Si nous pouvons récriminer, il nous
re. Il paraît, plutôt, que les informations   faut admettre que les dégâts doivent
qui filtrent à travers les traductions, au-   être imputés avant tout aux orientalis-
jourd'hui correctes, soient submergées        tes, qui n'ont pas su préparer la nouve-
par la marée d'informations fausses et        lle génération à entrer dans l'actualité,
inexactes que les médias insinuent dans       qui n'ont pas été prévoyants et n'ont ja-
l'esprit du lecteur occidental en général.    mais considéré la traduction comme un
     Mais cette situation ne se limite pas    moyen de connaissance du monde con-
à l'Italie. L'expérience européenne du        temporain. Ils ont condamné tout un
projet "Mémoires de la Méditerranée",         peuple, qu'ils avaient d'ailleurs eux-
nous a bien montré qu'en Europe il y a        mêmes choisi d'étudier, à demeurer
les mêmes difficultés et qu'il faut com-      dans leur âge d'or dans la conviction
battre les mêmes stéréotypes, en Suède        que le présent n'avait rien de bon à of-
comme en Italie. Dans une conférence          frir, et ils ont considéré la langue arabe
internationale sur la "politique culture-     comme une langue "morte" qu'ils tra-                       21
Isabella Camera D’Afflitto

                             duisaient seulement à l'aide des dic-         Mais, si avec ces constatations j'ai don-
                             tionnaires comme le latin ou le grec an-      né un cadre trop pessimiste, je fais
                             cien. Et c'est cette attitude qui a con-      alors recours au "Peptimiste" d'Emile
                             damné la culture et la production arabe       Habibi pour dire que, après tout, la si-
                             contemporaine à rester dans l'ombre.          tuation pouvait être pire, car ces tra-
                                  Un orientaliste hongrois dans un         ductions nous permettent aujourd'hui,
                             livre des années 40 a écrit que les           nous traducteurs de littérature arabe,
                             orientalistes européens en général:           d'exister et de nous réunir ici.
                             "quand ils traduisent n'importe quelle
     ◆

                             oeuvre littéraire arabe, ils l'analysent
Cuadernos ETT Nº 2

                             du point de vue philologique, mais ils        NOTES
                             ne la jugent pas selon l'esthétique.          • GABRIELI, Francesco (1941): Narrato-
                             Pour eux les oeuvres des écrivains              ri egiziani (Testi di Giurgi Zaidan, M.
                             orientaux sont des études scientifi-            Husain Haikal, Muhammad Taymur,
                             ques..." (Germanus, 1946: 229-230)              Mahmud Taymur, Tawfiq al-Hakim,
                                  Pour revenir au titre de cette com-        Taha Husain), Milano: Garzanti.
                             munication, L'Italie découvre la litté-       • GABRIELI, Francesco, Vacca, Virginia
                             rature Arabe: est-ce grâce a Mahfuz?,           (1976), Antologia della letteratura
                             il faut admettre que, en dépit de toutes        araba, Milano, Edizioni Accademia.
                             ces traductions, des prix littéraires, ni     • ZIADA, Mayy (1945): Luci ed ombre,
                             Mahfuz, ni les autres auteurs arabes            a cura di Francesco Gabrieli, Roma:
                             traduits en italien, ont vraiment eu un         I.T.L.O.
                             poids dans le panorama littéraire ita-        • HAYKAL, Muhammad Husayn (1944):
                             lien, comme par exemple dans le cas             Zeinab, traduzione di U. Rizzitano,
                             de la littérature sud-américaine. Ainsi,        Roma: IT.L.O.
                             ces traductions n'ont pas pu changer ne       • TAHA, Husein (1965): I giorni, (I e II
                             serait-ce que le regard stéréotypé des          parte) traduzione di U. Rizzitano,
                             occidentaux vers le monde arabe, ou de          Roma: Istituto per l'Oriente.
                             façon plus générale vers le monde ara-        • Narratori egiziani contemporanei
                             bo-musulman. Comme on sait bien la              (1977): a cura di F. C. Barresi, Roma:
                             littérature stimulée par les prix littérai-     Istituto per l'Oriente.
                             res provoque parfois des modes pas-           • Hamzawi, Rashad (1979): Quattro
                             sagères, plutôt qu'un réel intérêt pour la      novelle, a cura di L. Bettini, Roma:
                             production littéraire d'un monde que            Istituto per l'Oriente.
                             nous ne connaissons pas, et surtout que       • Tamer, Zakariyya (1979): Racconti,
                             nous ne voulons pas connaître. En mê-           a cura di E. Baldissera, Roma, Istitu-
                             me temps, nous comprenons le succès             to per l'Oriente.
                             de Tahar Ben Jelloun, parce que, avec         • HADDAD, Malek (1960): Una gazze-
                             ses livres, il a très souvent confirmé le       lla per te, trad. di Andrea Zanzotto,
22                           stéréotype si cher aux occidentaux.             Milano, Mondadori;
L'Italie découvre la littérature Arabe: est-ce grâce à Mahfuz?
• DAL SASSO, Rino (1962): Poeti e na-         muore sulle rive del Nilo, Torino,
  rratori d'Algeria, Roma, Editori riu-       Eurostudio.
  niti.                                     • TUBIYA, Magid (1991): La vergine
• CHRAIBI, Driss (1974): La civiltà           del Gurub, Paese, Pagus Edizioni;
  madre mia, trad. di R. Costa, Parma-      • GHANIM, Fathi (1991): Il recinto di
  Milano, Franco Maria Ricci Editore.         ferro appuntito, Paese, Pagus Edi-
• GIULIANI, V.: "Un giorno da leone di        zioni.
  Nagîb Mahfûz", Levante, 1966, 30-         • IBRAHIM, Sonallah (1993): La com-
  46.                                         missione, trad. di D. Mascitelli, Ca-
• AL-HAKIM, Tawfiq (1959): Quei della         tania, De Martinis.
  caverna, a cura di R. Rubinacci, Na-      • IBRAHIM, Sonallah (1994): Quell'o-
  poli, Istituto Universitario orientale.     dore, Catania, De Martinis.
• AL-HAKIM, Tawfiq (1960): La gente         • AL-KONI, Ibrahim (1995): L'oro, Ca-
  della caverna, a cura di U. Rizzita-        tania, De Martinis.
  no, Roma, Centro per le Relazioni         • GERMANUS, Giulio (1946): Sulle or-
  Italo-Arabe.                                me di Maometto, Milano, Garzanti.
• WANNUS, Sa'd Allah (1984): Serata
  di gala per il 5 giugno, a cura di G.     Ouvrages de litterature arabe
  Abet, Fasano, Schena.                     contemporaine traduites en italien
• WANNUS, Sa'd Allah (1989): L'ele-         (1940-1998)
  fante o re del tempo, traduzione. di      1940 - 1960

                                                                                              ◆
  M. Ruocco, Oriente Moderno, 69,           • GABRIELI FRANCESCO, Narratori egi-

                                                                                         Cuadernos ETT Nº 2
  1989, 253-71.                               ziani (Testi di Giurgi Zaidan, M. Hu-
• Palestina - Tre racconti (1984): a cu-      sain Haikal, Muhammad Taymur,
  ra di I. Camera d'Afflitto, [Ghassan        Mahmud Taymur, Tawfiq al-Hakim,
  Kanafani, Uomini sotto il sole; Emil        Taha Husain), Garzanti, Milano 1941.
  Habibi, Sestina dei sei giorni; Taw-      • HAYKAL MUHAMMAD HUSAYN, Zei-
  fiq Fayyad, Selim lo scemo], Roma-          nab, traduzione di U. Rizzitano,
  Salerno, Ripostes. Kanafani, Ghas-          I.T.L.O., Roma 1944.
  san (1985): Ritorno a Haifa; La ma-       • MAYY ZIADA, Luci ed ombre, a cura
  dre di Saad, a cura di I. Camera            di Francesco Gabrieli, I.T.L.O., Ro-
  d'Afflitto, Roma-Salerno, Ripostes.         ma, 1945.
• Palestina Dimensione Teatro (1985):       • TAHA HUSEIN, I giorni, (I e II parte)
  a cura di F. Barresi, [Muin Bsisu,          traduzione di U. Rizzitano, Istituto
  Sansone e Dalila, Emil Habibi, Casi         per l'Oriente, Roma 1965.
  della vita, Ghassan Kanafani, La
  porta], Salerno, Ripostes.                1970 - 1988
• AL-SA'DAWI, Nawal (1986): Firdaus,        • Antologia   della letteratura araba
  Firenze, Giunti.                           (testi di Taha Hussain, Mahmud Tay-
• EL SAADAWI, Nawal (1989): Dio              mur, Tawfiq al-Hakim, Nagib Mah-                      23
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