Assurer la confiance dans les démarches participatives - en urbanisme - formation continue
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Assurer
la confiance
dans
les démarches
participatives
en urbanisme
Céline Steiger
Sous la direction de Sophie Coiffier
Mastère Innovation By Design
ENSCI - Les ateliers
Février 20212 Remerciements Sommaire 3
Première
Merci à vous Première
Merci Sophie Partie 1 - Notion(s)
deux, Stéphane Coiffier pour tes
partie: et
Gauthier partie:
très nombreuses a. les démarches participatives :
Mathias Bejean références, ta
Notions
pour cette année Notions
patience et ton de quoi parle-t-on ? 10
enrichissante ! coaching.
b. la confiance,
gage d'une coopération réussie ? 18
Merci à ma Merci les Special thanks à
Première
famille pour Premièrede
collègues Première
Béatrice
votre aide, les Ville Ouverte Gonzalez et Partie 2 - Protocole
partie: de
séances partie:
pour votre partie:Robert
Louise
brainstorming, grande pour les retrans- a. méthode et cas pratiques 26
Notions
vos encourage- Notions
implication et Notions
criptions et la
ments. votre écoute ! charte graphique b. observations et approche ethnographique 28
!
c. les acteurs en place,
regards croisés sur la participation 38
Première
Merci les Première
Je remercie Première
Merci aux
17 Faboulous mes clients de designers
partie:croisé
d'avoir partie:accordé
m'avoir partie:
d'Itinéraire
mon chemin !!! du temps et de Bis pour votre Partie 3 - Démarche participative
Notions Notions
permettre un Notions
soutien et d'avoir
autre regard sur fait le prototype et confiance : constats et analyse
ces démarches. de mon concept.
a. une confiance fluctuante 42
b. quels types de confiance dans les projets
urbains participatifs ? 46
c. ce que permet la confiance 48
d. les leviers de la confiance 49
Partie 4 - Axes de réflexions et propositionintroduction
5
Introduction J’exerce le métier
de consultante en concertation
spécialisée dans les projets
d’urbanisme et d’aménagement
depuis 2007.
Ce mémoire fait suite à 13 ans de
pratique, à la formation en Innovation
par le Design à l'Ensci - Les ateliers et à
de nombreux questionnements sur la
manière de rendre plus efficientes les
démarches participatives.
Ce travail a été l’occasion de prendre
le temps de regarder en arrière, de
décortiquer nos manières de faire,
de s’interroger, de mettre à plat les
outils, d’analyser ce qui fonde ma
conviction et celle de mes collègues
de Ville Ouverte : la participation fait
de meilleur projet.intorduction
introduction
6 Introduction Introduction 7
L’absence de formation pour mener expérimentations ont permis d’ouvrir le négative (si tu gagnes, je perds) ; société La notion de confiance est apparue très
des démarches de concertation nous champ de la concertation à un public plus propice à la lutte des classes, au mal rapidement dans les enseignements
a conduit, avec mes associés, à être large et d’engager le dialogue. vivre national et international, à la jalousie délivrés à l’Ensci-Les Ateliers. Les
autodidactes1. J’ai appris mon métier sociale, à l’enfermement, à l’agressivité intervenants utilisent les notions de
en me documentant et en testant des Pour autant, les termes de concertation de la surveillance mutuelle"3. Le déficit de confiance, de transparence, de désirabilité,
manières de faire. Aujourd’hui, le design et de participation restent galvaudés. Les confiance aurait ainsi un impact sur le comme objectifs auxquels doit répondre
et l’innovation infusent dans les domaines experts en concertation sont confrontés sens civique des Français et "entrave les le design. Le designer doit également
dans lesquels j’évolue, et l’envie de me quotidiennement à des problématiques capacités de coopération"4. faire en sorte que son concept crée une
former à ces outils et ces méthodes auxquelles les méthodes classiques de valeur d’usage pour son utilisateur. Et pour
m’a semblé être l’occasion d’apporter concertation n’apportent pas de solutions Appliqué au domaine de l’urbanisme, ces compléter les propos d’Alain Peyrefitte,
une nouvelle dimension et de nouvelles satisfaisantes. Dans la fabrique de la constats font écho aux écrits de Richard "la société de confiance est une société
réflexions à la conduite de mes projets. ville, certains concepteurs et maîtrises Sennett dans son livre, Bâtir et Habiter, en expansion, gagnant-gagnant, une
Le terme "innovation" envahit les cahiers d’ouvrage ne saisissent pas l’intérêt pour une éthique de la ville5. Il établit une société de solidarité, de projet commun,
des charges des collectivités. L’innovation d’une démarche de concertation et ses relation entre la forme construite, la ville, d’ouverture, d’échange,
occupe une place importance et devient apports dans le projet urbain. Les maîtres celle que conçoivent les urbanistes, et la de communication"6.
un gage de réussite d’un projet, sans pour d’œuvre estiment que les habitants ne manière dont nous l’habitons, la cité. Selon
autant que soit expliqué ce qu’il recouvre sont pas sachants et vivent la concertation lui, la ville contemporaine n’est plus le Son étude nous a semblé être une piste
ou ce qu’en attend le commanditaire. comme une obligation réglementaire. Et, lieu où se construit le vivre-ensemble, le intéressante pour envisager un travail
D’ailleurs, dans certains contextes, il inversement, les habitants imaginent que "nous". La configuration de l’espace urbain collaboratif plus optimum entre les parties
relève avant tout d’une injonction plus que la décision est déjà prise. La société civile influe sur la vie quotidienne des habitants, prenantes du projet urbain : élus, services
d’une conviction, ou même encore, d’une reste sceptique voire méfiante sur ces l’enrichit ou au contraire l’amoindrit. Les et citoyens, et fabriquer plus d’intelligence
course à faire plus sans faire mieux, d’une démarches qui consistent à faire ensemble. plans conçus par les urbanistes participent de projet. Aujourd’hui, alors que nous
nécessité de se démarquer. L’utilité, le Les récents mouvements contestataires à l’isolement, à des villes aseptisées. Il pose inventons des dispositifs pour mener
contexte, le territoire semblent souvent autour des Gilets jaunes témoignent de alors la question de la reconnexion entre la un travail collaboratif, les acteurs ont-ils
oubliés comme la simplicité ou la sobriété. cette défiance mais aussi d’une envie ville et la cité. confiance en l’utilité de ces démarches
L’innovation pourrait consister à apporter de s’exprimer, de participer, d’être partie participatives ? Ont-ils confiance les
une solution simple à un problème donné. prenante du débat public. C’est avec ces réflexions et dans ce uns envers les autres ? Nous faisons
contexte que je suis arrivée au Mastère IBD, l’hypothèse qu’avec plus de confiance, les
Pourtant, depuis 20 ans, les démarches Depuis quelques décennies, une société avec cette idée de reconnecter la fabrique habitants seraient plus impliqués auprès
de participation ont su évoluer, et se de défiance s’installe en France. Plus de la ville et le citoyen, et d’avoir recours des concepteurs et des municipalités,
renouveler. En 2000, alors que les réunions de la moitié des Français n’auraient pas au design pour y apporter des éléments dans les débats de la cité.
publiques et les panneaux d’exposition confiance dans les institutions mais de réponse. Comment le design peut-il
étaient les principales - voire les également dans leurs concitoyens et leurs participer au renouveau de la concertation, Que permet la confiance dans un travail
seules - modalités de concertation que employeurs2. Cet état d’esprit a de fortes à son innovation, à lui conférer une collaboratif, quels en sont les leviers ?
proposaient les collectivités, aujourd’hui, répercussions à différents niveaux et est à autre image que celle qu’on lui connait ? Comment donner confiance dans les
les pratiques se sont diversifiées. Les l’origine des maux de notre société (déclin Comment peut-on améliorer le système processus participatifs et donner son
séances de travail collectives en ateliers, démocratique, abstention, mouvements participatif dans le cadre de projet urbain ? entière place aux citoyens dans la fabrique
les formats cabarets, les permanences contestataires, …). Alain Peyrefitte nous de la ville et de la cité ?
en extérieur, l’arrivée du numérique, explique qu’une "société de défiance est
et récemment les préfigurations et les une société frileuse, gagnant-perdant : En intégrant le mastère, il y avait aussi
une société où la vie commune est 3. Alain Peyrefitte, La Société de confiance, Odile Jacob, 1995. cette envie de faire et ne plus uniquement
1. Loïc Blondiaux, politologue et professeur de sciences un jeu à somme nulle, voire à somme 4. Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance. produire de la pensée, d’imaginer des
politiques, a créé le premier Master 2 "Affaires publiques Comment le modèle social français s’autodétruit, collection processus plus créatifs.
sous-parcours Ingénierie de la concertation", au début des 2. Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance. du CEPREMAP, éditions Rue d’Ulm, 2007.
années 2010 à Paris 1 – La Sorbonne pour former aux métiers Comment le modèle social français s’autodétruit, Collection 5. Richard Sennett, Bâtir et habiter, pour une éthique de la
de la concertation. du CEPREMAP, éditions Rue d’Ulm, 2007. ville, Albin Michel, 2019. 6. Alain Peyrefitte, La Société de confiance, Odile Jacob, 1995.intorduction
8 Introduction 9
Première
Première
J’étais attachée, dans le cadre de ce partie :
mémoire, à faire différemment avec partie:
l’objectif de proposer une solution Notions
concrète qui puisse être un élément de Notions
réponse pour tous les acteurs du projet
mais aussi contribuer à améliorer les
conditions d’exercice pour la pratique des
consultants en concertation.
Ainsi, après avoir étudié les notions de
confiance, et mieux compris ce que
sont les démarches participatives, nous
avons articulé notre protocole autour
d’entretiens, d’observations et d’analyses
des outils mis en place dans le cadre de
deux missions de concertation menées
par Ville Ouverte. Il s’agissait alors de tirer
des enseignements du terrain, de voir ce
qu’on ne voit plus, et de les confronter à la
pratique de designers pour formaliser une
proposition tangible.
Ce travail est le résultat de nombreux
échanges au fil de l’avancée des réflexions
avec les équipes de Ville Ouverte, avec
les futurs experts en Innovation par le
design formés à l'ENSCI-Les ateliers et les
designers d’Itinéraire Bis. L’objectif était
de tester les idées, de les ajuster, de les
amender et de les emmener plus loin pour
arriver à un concept.
Ce travail sera poursuivi, avec une
approche par le design, au sein de l’agence
Ville Ouverte et en collaboration avec les
designers d’Itinéraire Bis.10 1. Les démarches participatives : de quoi parle-t-on ? 11
partie 1 : notions
partie 1 : notions
Dans cette partie, nous cherchons à (architectes, urbanistes, politiques et c. Vers un urbanisme participatif
mieux comprendre ce qu'on entend par financeurs). Aucune place n’est laissée aux plus systématique depuis
démarches participatives, ce que cela destinataires finaux des projets à savoir les années 2000
recouvre, en théorie et en pratique, en le les habitants et autres usagers. Pour les
confrontant à la perception qu'en ont les concepteurs et les décideurs, les citoyens Le cadre législatif en matière de démarche
acteurs sur le terrain. ne sont pas qualifiés pour participer à la participative fixe des objectifs aux
conception de projets jugés techniques. maîtrises d’ouvrage tout en laissant
a. Participation, concertation, Seul l’expert sait ce qui est bien. Les une liberté d’application. Depuis la loi
co-construction : confusion ? citoyens sont donc contraints de faire Solidarité et Renouvellement Urbains (SRU)
confiance de manière inconditionnelle aux de 2000, les obligations se renforcent
De nombreux termes existent pour évoquer propositions jugées bonnes pour eux. et la manière de faire la ville a évolué
les démarches participatives, souvent vers une plus grande intégration du
utilisés à mauvais escient. Les collectivités Dès les années 1960, alors qu’un climat public aux réflexions. Le projet urbain
se félicitent de mettre en place des projets de défiance s’installe envers l’état, des devient un moment d’échanges qui doit
coconstruits, mais le sont-ils vraiment ? mouvements contestataires spontanés permettre aux citoyens, aux élus et aux
Ludovic Duhem, philosophe, rappelle viennent remettre en cause les décisions professionnels de produire une vision
lors du colloque Designing Community1 "Ladder of citizen participation", Sherry R. Arnstein prises dans le cadre de projets urbains, partagée de la ville et les conditions
le travail de théorisation de Sherry R. exigeant une implication des habitants. de la vie en commun. Pour autant, les
Arnstein. Cette consultante américaine, en public. Cette clarification permet, en début On parle alors de "luttes urbaines"5. relations restent encore distantes entre
1969, définit huit niveaux de participation de processus, de se mettre d’accord sur le Elles se structurent autour des Ateliers les différentes parties prenantes, et les
des citoyens au projet. Nommée échelle niveau d’implication attendu et l’ambition Populaires d’Urbanisme, intégrant sachants collaborations peu efficientes. Les enjeux
de participation, elle propose une donnée à la démarche. et citoyens, pour proposer des visions auxquels sont confrontés les collectivités
approche catégorisant la participation urbaines alternatives à celles de l’état et en matière d’urbanisme et les écueils
des citoyens en fonction de leur degré b. Des mouvements contestataires des collectivités. Cette défiance vis-à- méthodologiques viennent souvent
d’implication, pour des projets déterminés comme point de départ vis des projets va impulser "une réflexion compromettre la réussite d’une démarche
principalement par l’action publique. Deux de l’urbanisme participatif sur la citoyenneté urbaine et sur la place participative. Cependant, certaines
ne relèvent pas de la participation, on parle des habitants dans les domaines de collectivités sont convaincues du bien-
alors de "manipulation" et de "thérapie". La structuration de notre société avec l’aménagement"6. Ces citoyens, ainsi fondé des démarches participatives.
Nous nous attacherons aux six autres un état fort, centralisé, n’est pas un auto-organisés, démontrent qu’ils ont Elles laissent une place importante aux
niveaux, de "l’information", étape préalable environnement propice à l’épanouissement suffisamment confiance dans leurs savoirs initiatives citoyennes et à la mise en place
à toutes démarches plus ambitieuses des démarches participatives. D’ailleurs, et dans la légitimité de leur opinion pour la d’un travail horizontal entre les parties
jusqu’au "contrôle citoyen"2. "l’étatisme, qui consiste à réglementer faire valoir. éloi Laurent, économiste, défend prenantes allant jusqu’à des systèmes de
l’ensemble des domaines économiques la défiance notamment pour sa capacité "à votation des scénarios imaginés par les
Ce travail devait permettre de nommer et sociaux dans leurs moindres détails, améliorer les institutions existantes (…) et habitants lors d’ateliers participatifs.
les démarches participatives, de clarifier vide le dialogue social de son contenu"3. favoriser la coopération. (...) La dialectique
les termes et d’éviter les malentendus Il serait à l’origine, en France et depuis entre confiance et défiance est subtile et Depuis une quinzaine d’années, sur
entre les parties prenantes. Le terme l’après-guerre, d’un déficit de confiance paradoxale"7. La défiance, tout comme la le terrain, une nouvelle profession
"participation" recouvre un champ très "envers les institutions de la sphère confiance, permet toujours l’interaction se développe de consultant en
large de pratiques et d’association du publique"4. Les projets et les décisions entre les différents acteurs. concertation pour organiser et animer
en matière d’urbanisme sont l’apanage les démarches de concertation. Des
1. Ludovic Duhem, "Participez ! Pour une critique mésopolitique
du "co-design"", Colloque Designing Community, Espace
d’une communauté de décideurs agences spécialisées dans l’animation de
Niemeyer, Paris, 19-20 avril 2019. 5. Jodelle Zetlaoui-Léger, "Urbanisme participatif", in Dictionnaire démarches participatives accompagnent
3. Yann Algan et Pierre Cahuc, La société de défiance. critique et interdisciplinaire de la participation, 2013, p.3.
2. Les 8 niveaux de la participation de Sherry R. Arnstein : les collectivités et développent par
la manipulation, la thérapie, l’information, la consultation, la Comment le modèle social français s’autodétruit, collection 6. Ibid., p.3.
consultation, la conciliation, le partenariat, la délégation de du CEPREMAP, éditions Rue d’Ulm, 2007, p. 42. 7. éloi Laurent, "Peut-on se fier à la confiance ?", Revue OFCE,
l’expérimentation des méthodes et des
pouvoir, le contrôle citoyen. 4. Idib., p.42. n°108, 2009/1, p. 27. outils innovants.
Idée IdéeLes démarches participatives :
12 1. Les démarches participatives Entendu sur le terrain
de quoi parle-t-on ? 13
partie 1 : notions
partie 1 : notions
d. Et sur le terrain : freins et
obstacles à la mise en œuvre Présentation de l’agence Chez les élus et techniciens :
d’une démarche participative Ville Ouverte :
Pour illustrer notre propos, nous choisissons Nous sommes 30, architectes, “
d’évoquer le travail de l’agence Ville Ouverte, urbanistes, géographes,
agence d’urbanisme qui conçoit, depuis programmistes et sociologues. J’ai été élu pour prendre des décisions
2005, la ville avec et pour ses habitants. Au cœur de notre méthode se
Ils font de la participation une méthode trouve le dialogue avec le terrain, C’est toujours les mêmes qui participent !
de projet pour la fabrique de la ville. avec les gens qui le vivent. C’est
ce qui nous permet d’interroger Ils ne sont pas experts
Ce qu'on entend sur le terrain sans relâche les possibilités et les
conditions d’habiter en commun. Si on leur demande leur avis,
Certains élus et les techniciens restent Nous le faisons avec réalisme
frileux de devoir associer au projet des et inventivité, afin de proposer ils vont faire la liste au Père Noël !
habitants perçus comme non-sachants. des solutions singulières. Car
Les habitants, eux, restent méfiants vis- nous sommes convaincus que Ils ne sont jamais contents !
à-vis du politique et de leur capacité cette manière délicate d’aborder
à prendre en compte réellement leur l’urbanisme est à même de faire
participation (cf. encadré page 13). émerger une ville incluante, de créer “
des projets justes et désirables.
La confiance à gagner
Chez les habitants :
Pour la co-fondatrice de Ville Ouverte, la population conduisant à une difficile
Gwenaëlle d’Aboville, les habitants "ont remise en cause de leur opinion. La posture
peur d’être dupés par une démarche de l’expert en concertation consiste “
participative qui est, ou bien de la alors à démontrer que la qualité d’usages
communication, ou bien de la manipulation doit être au centre du questionnement Des personnes comme toi, on en a vu 100 !
politique. Leur souci, c’est de ne pas être du concepteur, tout autant que la
instrumentalisés et de ne pas perdre leur contrainte technique et financière. On n’a pas reçu l’information
temps"1. Une réelle défiance existe car les
projets développés ont une dimension De plus, la mise en place de démarches On n’était pas au courant !
politique. Des jeux de pouvoir et des jeux participatives se heurte à la question
d’acteurs s’installent avec lesquels les de la mobilisation : la difficile rencontre Le projet est déjà ficelé, ça sert à quoi qu’on vienne ?!
prestataires en charge de démarches avec un public souvent éloigné de ces
participatives doivent composer. Et pour dispositifs de débat et qui participe Je serai mort quand le projet sera fini !
ceux qui aurait "un espoir de transformer peu à la transformation de la cité.
les choses, la peur de voir cet espoir Je ne serai plus là pour le voir !
déçu"2. Les services, de leur côté, ont Est-ce une question de temps ? Participer
peur d’être dédit de leurs compétences prend du temps pour le citoyen. Un projet C’est les politiques qui décident !
techniques. Un travail en amont est se déroule a minima sur 4 ans quand il
souvent réalisé avant d’arriver devant s’agit d’un espace public, 10 ans quand On nous demande notre avis
il s’agit de projets urbains. Un cycle de
1. Entretien avec Gwenaëlle d’Aboville, urbaniste.
Elle co-fonde l’agence Ville Ouverte en 2005. concertation prend 6 à 8 mois de la phase et on nous écoute jamais.
2. Gwenaëlle d’Aboville, Ibid. Diagnostic au choix du scénario.
On a déjà donné notre avis…
Idée
“ Idée14 1. Les démarches participatives : de quoi parle-t-on ? 15
partie 1 : notions
partie 1 : notions
Sur ces 6 mois, un participant devra Bernard Williams3, philosophe, insiste hollandais et belges, et de syndicalistes Ils outillent les participants pour leur
consacrer 12 heures de son temps pour sur la nécessité que toutes les parties scandinaves pour dénoncer "l’opposition permettre de se projeter. La manipulation
se former, débattre, donner son avis. prenantes soient convaincues de l’utilité fonctionnelle de l’invention et de la des éléments d’une grande maquette où
de la démarche et du processus. La consommation générée par le capitalisme tout est modifiable, des personnages à
Est-ce une question d’intérêt ? En motivation est une condition sine qua industriel"7. L’idée est alors d’inclure les déplacer pour imaginer, vont favoriser le
moyenne 30 personnes participent à un none à la coopération car elle permet de habitants, les usagers dans les processus dialogue d’égal à égal, et faire émerger
atelier, peu importe la taille du quartier ou s’assurer qu’aucune des parties prenantes de production et de tester de nouvelles les "vraies" questions de conception.
de la ville où se situe le projet. Certains ne fera défaut4. Cette sincérité de posture manières de faire. Le dessein des
sujets définis par la collectivité et portés au permet de révéler aux participants la designers participatifs devait permettre Dans cet exemple, les projets coconçus
débat ne reflètent pas les préoccupations volonté de construire ensemble, tout d’aboutir à "l’invention d’un design sont réalisés par les gens et pour eux-
des habitants ou des usagers. Au-delà comme le "désir d’écoute"5, d’en apporter démocratique"8. Le co-design, apparu mêmes. Le designer doit nécessairement
du contenu, la question de l’utilité de la une preuve. Savoir dire bonjour, la manière plus récemment, serait une évolution du quitter sa posture de sachant et
démarche est posée. Ma participation d’accueillir, la manière d’écouter, le design participatif, supposant l’association, déplacer sa position pour venir en
sera-t-elle prise en compte ? Comment registre de langage employé (familier, lors d’un processus de production, soutien et en support d’un processus. Il
matérialiser la prise en compte de la parole technique), la manière de s’habiller, d’un designer et une autre personne. outille les participants pour qu’ils fassent
habitante dans le projet coconstruit ? de retenir les prénoms, sont autant de eux-mêmes. Il ne s’agit plus pour le
techniques et moyens pour instaurer la En matière de co-conception, les designers designer de faire le produit ou le projet
Est-ce une question de légitimité ? confiance. "Il n’y a pas de confiance, il et urbanistes empruntent des méthodes mais d’accompagner la dynamique,
L’absence de compétences en urbanisme n’y a que des preuves de confiance"6. similaires pour réunir la population autour d’en faire la synthèse et de le traduire
peut freiner la participation de certains d’un projet commun, notamment "la en forme. Le cheminement est plus
habitants, là où les concepteurs cherchent e. Et le design là-dedans ? relation de proximité qu’ils entretiennent important que la production finale.
à obtenir une expertise d’usage, une avec le milieu social pour faire émerger
connaissance fine du quartier, un avis Nous souhaitons ici poser la question de des formes ascendantes, collectives et Le designer trouve ainsi sa place en tant
sur une proposition urbaine. Pour la place de l’usager dans les projets de situées de savoir-faire et savoir-vivre"9. que "facilitateur" du projet, tout comme
autant, rencontrer les destinataires design et d’innovation. Comment celui- l’expert en concertation qui vient concilier
finaux d’un projet, les interroger, les ci est-il intégré ou non au processus de Dès les années 1970, Lucien et Simone Kroll, les points de vue par son empathie, sa
consulter, les faire réagir sur leur cadre conception ? Les difficultés rencontrées respectivement architecte et paysagiste, reformulation et son travail de synthèse.
de vie est primordial pour trouver des par les experts en concertation ont souhaité concevoir leurs projets en
solutions plus justes, plus incluantes, plus notamment le manque de crédibilité collaboration avec les futurs usagers des Pourtant, depuis 50 ans, ces méthodes de
désirables. Quelles sont les conditions alloué par les habitants aux démarches de lieux. Ils partent du principe que le projet conception restent encore trop marginales.
que nous devons réunir pour susciter participation sont-elles identiques dans les se construit phase après phase, intégrant Le déplacement de posture imposé par ce
un intérêt, une envie de participer ? projets de design ? Retour sur les origines les contributions des habitants en amont type de conception remet trop en cause
du design participatif et sur ces apports et en prenant en compte l’aléatoire et le statut du sachant et nécessite pour le
Pour les prestataires en charge de mener quand il intervient dans le domaine de l’inconnu. L’incrémentalisme est leur designer un lâcher prise, un abandon de
les démarches participatives, il s’agit de l’urbanisme et de l’aménagement. méthode de projet10. Précurseurs, ils pouvoir et une prise de risque qui peut
crédibiliser la démarche. Pour Gwenaëlle organisent alors des réunions en soirée, être difficile à envisager. Ces manières
d’Aboville, cela relève du savoir-être. Design participatif ou co-design ? dans les appartements des futurs usagers, de faire, plus ouvertes, semblent trouver
Elle incite les maîtres d’ouvrage et maîtres installant ainsi une relation de confiance. un écho chez les jeunes générations de
d’œuvre "à montrer (aux participants) Le design participatif est apparu dans les designers, qui acceptent de prendre ce
qu’on est prêts à jouer ce jeu, qu’on n’est années 1960, à l’initiative d’architectes 7. Igor Galligo, "Design participatif et codesign : entre risque, à travers l’émergence de nouvelles
réappropriation et transition idéologique", in La fabrique à
pas en train de prendre à la légère éco-systèmes. Design, territoire et innovation sociale, Loco, formes de design, celui des politiques
le moment". 3. Bernard Williams, in D. Gambetta, Trust : Making and 2018, p.108. publiques et le design d’intérêt général.
breaking cooperative relations, B. Blackwell, 1988. 8. Igor Galligo, op. cit., p.108.
4. Bernard Williams, ibid. 9. Igor Galligo, ibid., p.115.
5. Entretien Gwenaëlle d’Aboville. 10. Cours de Marie Coirié, Design et Innovation sociale,
6. Gwenaëlle d’Aboville, Ibid. Mastère Innovation by design, Ensci-Les Ateliers, 2020.
Idée Idée16 1. Les démarches participatives : de quoi parle-t-on ? 17
partie 1 : notions
partie 1 : notions
Quand les designers investissent immédiats des habitants et du territoire,
le champ de l’urbanisme participatif : formulés dans le cadre d’ateliers, et à
pratiques et méthodes la réalisation de prototypes simples
de nouvelles offres de services et de
Depuis une dizaine d’année, les designers commerces. La méthode repose sur le
investissent le champ des politiques principe de la rencontre, de l’observation,
publiques, de l’intérêt général et des de la mise en commun d’idées, de tests
démarches participatives proposant et d’expérimentations, toujours en
d’autres façons de FAIRE. Les jeunes intégrant les habitants à l’équipe-projet.
générations de designers sont plus
ouvertes "à sortir de la posture du Ces pratiques d’écoute et de mise en
designer-sachant quand on sait que notre forme immédiate des propositions des
mission première est d’être centrée sur habitants, par les designers, font écho
les usagers. La collaboration doit être aux propos de Marie-Hélène Bacqué14,
une méthode de projet"11. Le recours chercheure, dans la revue Sur-Mesure.
aux outils de l’intelligence collective est Elle rappelle que "toute la question est
un moyen de favoriser la coopération et de savoir ce qui est fait de ce que les
de mettre en condition les participants. citoyens disent. Le "Grand Débat National",
Les règles du jeu sont connues de tous, par exemple, n’a abouti à rien. Si ce type
chaque session de collaboration donne de grandes consultations ne produit rien
lieu à "des formes intermédiaires qui de concret, alors cela confortera l’idée
permettent d’avancer, de concrétiser une que la participation ne sert à rien"15.
idée, qui vont au-delà de la pensée"12 .
Rendre concret ou comment le design
Les différents programmes de recherche- peut donner forme aux propositions
action portés par la 27e Région13 ont débattues des habitants comme un moyen
permis de questionner les méthodes d’apporter la preuve d’une considération
participatives classiques souvent perçues qui contribue à crédibiliser les démarches
comme un faire-valoir des politiques. participatives et instaurer, à terme, un
Dans le programme Les Villages du Futur, climat de confiance. C’est la question
dans le Morvan, l’objectif posé est celui que nous posons dans la prochaine sous-
de la revitalisation des centres bourgs partie. Définir ce qu’est la confiance
avec et par les habitants. La phase nous permettra de comprendre les
d’immersion favorise les rencontres, la mécanismes qui sont en jeu, ce qu’on peut
connaissance des acteurs et du terrain en attendre, et qui pourrait participer à
mais les designers sont allés plus loin en améliorer les démarches participatives.
proposant aux habitants de s’investir et
de faire. La crédibilité de la démarche 14. Professeure de sociologie et d’urbanisme à l’Université
Paris Ouest Nanterre. Elle est membre du Laboratoire
tient à la mise en forme des besoins d’Architecture Ville Urbanisme et Environnement (UMR
LAVUE). Ses travaux abordent notamment les questions liées
Maquette réalisée par Lucien 11. Entretien Les Gens Géniaux, agence de design participatif, à la démocratie urbaine, les transformations des quartiers
Kroll pour les ateliers participa- 04/11/20. populaires. Elle rédige avec Mohamed Mechmache, en 2013,
tifs de la Mémé, à Nantes 12. Entretien Itinéraire Bis, agence de design d’intérêt général, en prélude à la Loi Lamy de refonte de la Politique de la Ville,
27/10/2020. le rapport "Pour une réforme de la Politique de la Ville".
13. L’association de la 27e Région est un laboratoire de 15. Marie-Hélène Bacqué, "Participation et quartiers populaires :
transformation publique et de recherche-action sur le design un dialogue à construire", Revue Sur-Mesure, 2020, mise en
https://www.espazium.ch/fr/actualites/larchitecture-incrementaliste-au-service-du-savoir-vivre des politiques publiques et l’innovation dans les territoires. ligne le 23/04/2020.
Idée Idée18 2. La confiance, gage d'une coopération réussie ? 19
partie 1 : notions
partie 1 : notions
a. Notion(s) et utilité être digne de confiance et permettre des chose aisée mais c’est la clé pour faire
Wikipédia collaborations futures. fonctionner la démocratie". Il établit alors
Michela Marzano, philosophe1, indique un lien fort entre confiance et engagement
que la confiance est fondamentale. Un état psychologique se Toute coopération repose sur la confiance, civique. Ce lien évident peut, si le capital
Sans elle, les relations humaines ne caractérisant par l’intention sans laquelle d’ailleurs "la vie sociale n’est social s’effrite, engendrer une diminution
pourraient exister. Mais la confiance est d‘accepter la vulnérabilité sur la pas possible"4. Cette notion, qui nous de la participation citoyenne.
aussi dangereuse avec le risque pour le base de croyances optimistes sur les semble évidente à définir, s’avère être plus
dépositaire de confiance d'être déçu ou intentions d’autrui. complexe dans ses mécanismes. Francis Fukuyama, lui, emmène la notion de
même trahi. confiance dans le champ de l’économie.
Les champs d’études de la confiance : La confiance en la société contribuerait
Qu’il s’agisse d’une confiance envers une Larousse économie, démocratie et citoyenneté à la vitalité économique d’un pays. éloi
personne ou envers une institution, elle Laurent dans son article "Peut-on se fier
suppose une nécessaire connaissance Assurance, hardiesse, courage qui La notion de confiance n’a fait l’objet de à la confiance ?"8 rapporte les propos
des personnes avec qui nous traitons. vient de la conscience qu’on a de sa réelles recherches scientifiques qu'à la de Francis Fukuyama, "une confiance
Elle suppose également la définition d’un valeur, de sa chance : faire face aux fin des années 1980. Son déclin dans la abondante promet l’équité et la croissance,
cadre que chacun connaît et reconnaît : difficultés avec confiance. société et la crainte de sa disparition une confiance défaillante condamne à
le principe du contrat de confiance. ont conduit les sciences sociales à s'y l’injustice et au sous-développement".
Ce contrat met en jeu une promesse Sentiment de quelqu’un qui se fie intéresser, notamment avec les travaux de éloi Laurent parle alors d’économie de la
que les parties s'engagent à respecter entièrement à quelqu’un d’autre, Robert Putman, politologue américain5 et confiance.
et honorer, sans quoi, elles acceptent de à quelque chose : notre amitié est de Francis Fukuyama, chercheur américain
rendre des comptes. Bernard Williams fondée sur une confiance réciproque. en sciences politiques6. Ces deux auteurs démontrent ainsi les
précise que "l’absence de confiance, vertus d'une confiance mutuelle et ses
penser qu’on complote contre nous, est le Sentiment d’assurance, de sécurité Pour Robert Putman, la confiance investit le effets induits dans les différents domaines
résultat d’une incompréhension du travail qu’inspire au public, la stabilité des champ démocratique. Selon lui, "la qualité de notre société.
de l’autre, de ses préoccupations, de sa affaires, de la situation politique : de la vie publique et la performance des
mission. La coopération est une démarche la confiance des épargnants envers institutions sociales (…) sont influencées, Confiance particulière et confiance
symétrique"2. Les conséquences de telle l’Etat. de manière déterminante, par les normes généralisée
manquement conduirait à la "mise en et les réseaux d’engagement civique".
danger de l'existence même de la société"3 Il parle alors de capital social comme Deux approches existent pour parler de
Michela Marzano, indice d'une cohésion de groupe, un confiance9.
Dans l’ensemble des ouvrages traitant "Qu’est-ce-que la confiance ?" lien social relatif aux "caractéristiques
de la question, la confiance est souvent de l’organisation sociale telles que les Une première repose sur une relation
associée à la coopération. Il est expliqué Le verbe confier vient du latin réseaux, les normes et la confiance, qui interpersonnelle qu’on nomme la
qu’un certain niveau de confiance peut confidere : cum "avec" et fidere " fier" facilitent la coordination et la coopération confiance particulière. Elle est une
favoriser la collaboration. Plus haute est la signifie qu’on remet quelque chose pour un bénéfice mutuel"7. La confiance, rencontre d’intérêts individuels dans un
confiance, plus grande est la probabilité de précieux à quelqu’un, en se fiant notamment dans les institutions, est échange. Par exemple, la confiance est le
de coopération. Pour certains, la confiance à lui et en s’abandonnant ainsi à sa un des indicateurs de capital social. La "bras invisible", en référence à la théorie de
est un préalable à cette coopération, bienveillance et à sa bonne foi. construction de capital social "n’est pas la main invisible d’Adam Smith, qui permet
pour d’autres, il faut faire la preuve de sa la transaction commerciale. Le vendeur
motivation et construire sa réputation pour 4. David Good, in Diego Gambetta, Trust : Making and a des intérêts à vendre sa marchandise,
breaking cooperative relations, B. Blackwell, 1988.
5. Robert Putnam est connu pour ses travaux sur il ne la vend pas uniquement pour le bien
1. Michela Marzano, "Qu’est-ce que la confiance ?", Etudes, l’engagement civique, la société civile et le capital social. de l’acheteur. Et inversement, l’acheteur
2010/1 Tome 412, p.53. 6. Francis Fukuyama est professeur d’économie et consacre
2. Bernard Williams, in Diego Gambetta, Trust : Making and un de ses ouvrages aux vertus de la confiance. 8. éloi Laurent, Ibid., p.7.
breaking cooperative relations, B. Blackwell, 1988 7. éloi Laurent, "Peut-on se fier à la confiance ?", Revue OFCE, 9. Diego Gambetta, Trust : Making and Breaking Coopérative
3. Michela Marzano, Ibid, p.53. n°108, 2009/1, p.6. Relations, Basil Blackwell, 1988.
Idée Idée20 2. La confiance, gage d'une coopération réussie ? 21
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a conscience de l’intérêt du vendeur à La motivation comme préalable Bernard Williams indique, par ailleurs, que d’un quartier, d’un territoire. Cette phase
faire un bon produit pour que la relation à la coopération la combinaison de la macro-motivation est nommée : immersion. C’est l’occasion
perdure. Ainsi, la confiance est un préalable non-égoïste et la micro-motivation de mêler observation fine des usages
nécessaire à la coopération. Elle est donnée En complément de ces deux approches, égoïste sont les plus à même d’obtenir du quartier et entretiens qualitatifs et
naturellement mais doit être entretenue. Bernard Williams11 s’interroge sur les raisons une collaboration prometteuse. Pour informels sur les lieux du quotidien. Cette
La confiance repose sur la fiabilité des de la coopération et plus particulièrement illustrer son propos, prenons l’exemple de phase amont (diagnostic) vise à enrichir
deux personnes. Tout manquement peut sur les motivations de chacun à collaborer : la Convention Citoyenne pour le Climat les réflexions des concepteurs. Elle est
conduire à une perte de confiance et relèvent-elles d’un intérêt particulier, et organisée en 2019 par l’état français12. également utile pour parler du projet et
donc à un manque à gagner. La confiance donc de l’individu, ou d’un intérêt général, Pour lutter contre le changement de la démarche participative auprès de
détermine la possibilité de l’échange. le collectif ? Sont-elles "égoïstes" ou "non- climatique, l’état a organisé une expérience la population. Lors de ces rencontres, un
égoïstes" ? Relèvent-elles de phénomènes démocratique en tirant au sort 150 lien est établi entre l’interviewer et les
La seconde approche est la confiance globaux dits "macro-motivations" ou de citoyens de manière à illustrer la diversité personnes interviewées. Ce temps est
généralisée. Celle-ci est dépersonnalisée phénomènes restreints ou particuliers dits de la société française. Ce panel avait l’occasion de faire connaissance13, d’une
et désintéressée. éloi Laurent nous "micro-motivations". pour objectif de travailler ensemble à présentation, de faire preuve d’écoute,
dit "la confiance est un acte de foi l’élaboration de propositions à intégrer de reformuler les propos pour montrer
reposant sur une disposition culturelle Ainsi, il identifie plusieurs types de au futur projet de loi. Au départ, il est la bonne compréhension, de poser des
qui incline sur la bienveillance envers un motivation : possible que leurs intérêts personnels questions, d’être disponibles. C’est
autre anonyme"10. L’acte de foi confère aient motivés leur participation. Pour le moment où la démarche acquiert
une dimension religieuse à la confiance La macro-motivation égoïste implique autant, les méthodologies de recrutement, une crédibilité et qu’une relation de
généralisée, évoquant la croyance en pour les personnes, la peur de la sanction la convocation des participants venant de confiance s’instaure, relation que l’équipe
l’autre, en l’institution. L’utilisation du terme s’ils ne coopèrent pas alors que la l’Institution et le sujet à traiter autour des s’efforcera de maintenir tout au long de
"culturel" indique la nécessité de partager macro-motivation non-égoïste relève enjeux sociétaux et environnementaux, la démarche de projet, lors des rendez-
un socle de valeurs communes pour du devoir envers l’état qui demande une relevant de l'intérêt général, ont permis vous (réunions publiques, ateliers, …).
que la confiance soit possible. En effet, coopération au nom de l’intérêt général. de basculer vers une macro-motivation Cette confiance repose alors sur une
la confiance s’apprend et se transmet non égoïste. La combinaison des deux a relation unipersonnelle, bilatérale entre
dans le cercle familial. Pour illustrer la a micro-motivation égoïste est liée à
L certainement participé a ce qui a été une l’interviewé et l’interviewer14, qui ne peut
confiance généralisée, nous pouvons l’intérêt personnel de coopérer alors que réussite avec l’élaboration de 149 mesures toucher l’ensemble des habitants d’un
avoir confiance dans notre système la micro-motivation non-égoïste est une ambitieuses pour le climat. quartier faute de temps et de moyens.
démocratique, dans nos institutions, participation basée sur la volonté de faire L’expert en concertation s’appuie alors
peu importe l’opinion personnelle plaisir à une personne qu’on apprécie. Maintenant que nous avons défini le sur la confiance particulière développée
que je peux avoir sur la personne qui terme de confiance, concrètement, sur le en début de mission pour construire une
occupe temporairement la fonction. Elle Selon lui, dans une société, la macro- terrain, comment se traduit-elle dans les confiance généralisée.
s’explique aux moyens de déterminants motivation seule ne suffit pas. En revanche, démarches participatives ?
à savoir le niveau d’engagement civique, la micro-motivation non-égoïste seule peut Confiance particulière ou confiance
l’intensité de la vie associative, la qualité permettre la collaboration. Par exemple, b. Et sur le terrain généralisée dans les démarches
des institutions et le partage de valeurs un citoyen participe plus volontiers à un participatives ?
(égalitarisme, optimisme, …). La confiance atelier de concertation car il apprécie Faites-moi confiance !
généralisée suppose un optimisme forcené l’élu à l’Urbanisme ou s’il a rencontré et Au regard des essais de définition des
et une croyance dans l’avenir mais cette discuté au préalable avec une personne en La confiance se construit aujourd’hui en paragraphes précédents, il semble
obéissance fidèle voire aveugle ne produit- charge de l’animation de la démarche de face à face. Dans le cadre des missions de intéressant de comprendre de quelle
elle pas un désintérêt ? concertation, lors de l'immersion. Ville Ouverte, au moment du lancement de confiance nous parlons dans les
la démarche, deux urbanistes en charge
du projet vont à la rencontre des usagers 13. Cf. Bernard Williams sur la nécessité de se connaitre en
vue d’une coopération.
11. Bernard Williams, in Diego Gambetta, Trust : Making and 14. Entretien avec Lucile Fauviaux, cheffe de projet chez Ville
10. éloi Laurent, Ibid., p.8. breaking cooperative relations, B. Blackwell, 1988 12. https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr/ Ouverte.
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démarches participatives. Pour cela, nous Pajol. Il fallait aux habitants et associations, l’information pour plus de démocratie, cette volonté de communiquer pour
prenons l’exemple de la démarche menée pour être écouté, s’outiller pour peser et maintenir le climat de confiance. "s’accorder mutuellement".
dans le cadre du réaménagement du dans le débat. Devant cette mobilisation, à noter que dans les démarches
secteur Pajol à Paris, décrit dans l’article la Mairie a souhaité revoir sa copie et participatives, les réunions publiques En conclusion, la confiance est un préalable
de Camille Gardesse et Isabelle Grudet15. écouter les propositions des habitants sont systématiquement organisées par à tout processus de collaboration et la
Le projet urbain dit ZAC Pajol (Zone et usagers du 18e arrondissement. Une la maîtrise d’ouvrage, démontrant ici condition sine qua none à l’échange. Une
d’Aménagement Concerté) prévoyait la concertation a été organisée qui a permis une réciprocité de la confiance entre les sorte de temps 0 dans le processus. Elle
transformation d’une friche ferroviaire de 3 de basculer d’un climat de défiance à parties prenantes. n’est pas attachée à une personne mais
hectares dans le 18e arrondissement pour un climat de confiance et de garantir un à des intérêts, des motivations dont il
réaliser un écoquartier. La friche devait travail collaboratif entre toutes les parties ’explication institutionnelle : dans
L faut avoir conscience. Ainsi, dans les
être démolie, parmi laquelle une halle, pour prenantes. l’article, les auteures décrivent une démarches participatives, la confiance
faire place à de nouveaux programmes de culture démocratique importante repose, en premier lieu, dans les échanges
logements. Dans le chapitre précédent, nous avons dans le 18e arrondissement. En effet, bilatéraux entre les participants, dits
identifié les déterminants de la confiance la Municipalité est très présente dans particuliers. Cependant, le contexte
Nous choisissons cet article car il fait généralisée (engagement civique, les projets et en proximité. Des relais dans lequel intervient le projet peut
mention d’un climat de confiance propice explication institutionnelle, l’explication locaux solides sont mis en place avec favoriser la généralisation de la confiance
au bon déroulement de la concertation, culturelle). Nous souhaitons, à travers cet les équipes de Développement Local, notamment via les relais civiques puissants
dans un quartier où les habitants se exemple, repérer ceux présents dans la représentant la municipalité. Cependant, que représentent les associations. Pour
considéraient "délaissés par les pouvoirs démarche participative menée dans le plus qu’une confiance dans l’Institution, instaurer un climat de confiance, il s’agit
publics". Nous cherchons donc ici à cadre de la ZAC Pajol. c’est la figure de l’élu qui est pointée aujourd’hui d’un habile équilibre à trouver
identifier ce qui, dans une démarche comme favorisant "une atmosphère de entre confiance particulière et confiance
de participation, relève de la confiance ’engagement civique : le 18e
L travail mettant les différents partenaires généralisée.
généralisée, de la confiance particulière. arrondissement jouit d’un tissu associatif sur un pied d’égalité". Une présidente
fort et structuré. Les associations d’association rapporte que ce travail Pour autant, comment dépasser le stade
à la fin des années 1990, une mobilisation se sont fortement mobilisées dans de confiance n’aurait pas été permis de la défiance des habitants et créer
citoyenne s’est organisée à l’échelle du 18e le cadre du projet de la ZAC Pajol. avec d’autres élus. Sa personnalité, son une confiance réelle qui permettra la
arrondissement pour contester le projet Elles ont joué un rôle d’intermédiaire écoute, son ouverture, sa confiance dans coopération et le travail collaboratif.
de démolition de la Halle Pajol. Pour être entre maîtrises d’ouvrage (la Ville et les citoyens, ont conféré un sentiment Où se jouent les mécanismes de la
entendu et formuler des propositions l’Aménageur en charge de réaliser le de transparence et d’honnêteté dans la confiance ? Les collectivités désarmées
recevables par la Municipalité, la méthode projet et les travaux, la SEMAEST) et démarche participative, contribuant ainsi face à leurs concitoyens cherchent dans
choisie par les habitants a été similaire habitants non-organisés. D’ailleurs, les à sa réussite. Dans ce dernier point, on leur commande publique à renouveler les
de celle décrite par Jodelle Zetlaoui- associations se sont regroupées au s’éloigne de la confiance généralisée pour pratiques et demandent plus d’innovation
Léger dans son article sur l’urbanisme sein de la CEPA (Coordination Espace rejoindre la confiance interpersonnelle, dans les outils de concertation. Comment
participatif et qu’elle nomme "Advocacy Pajol) "groupe d’habitants, d’associations particulière. le design peut-il contribuer à favoriser
planning"16. Les habitants se sont adjoints et de professionnels de l’urbanisme, le dialogue et la collaboration entre les
des compétences d’un expert en bénévoles, réunis pour réfléchir ensemble ’explication culturelle. La CEPA indique
L parties prenantes ?
réhabilitation de bâtiments pour faire sur l’avenir du site Pajol". Leur objectif dans l’article qu’il ne s’agissait pas de Dans les parties suivantes, nous nous
valoir la possible conservation de la Halle était de suivre le projet et de défendre faire un contre-projet et de s’opposer à attacherons à décrypter deux démarches
la réhabilitation de la Halle Pajol. Plus la Mairie. Les participants ont cherché participatives croisées avec des entretiens
15. Camille Gardesse et Isabelle Grudet, Continuité et encore, la CEPA a pris le relais de la à s’entendre avec les interlocuteurs de designers pour identifier les endroits,
discontinuité de l’implication des habitants dans les
écoquartiers. Le cas de la ZAC Pajol à Paris, Développement
collectivité, avec l’accord de l’Aménageur, de la Ville, sans calcul stratégique. les moments où le design peut apporter
durable et territoires, vol. 6, Participation habitante te pour être à l’initiative des réunions La réciprocité de l’élu a démontré des solutions.
écoquartiers, septembre 2015 publiques et de leur organisation. Ces
16. Jodelle Zetlaoui-Léger, "Urbanisme participatif", in
Dictionnaire critique et interdisciplinaire de la participation,
réunions permettaient l’échange avec les
2013, p.3. pouvoirs publics et la transparence de
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