Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe

 
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
Les créateurs
                          L’argent
                          Le public

   www.cultureenjeu.ch
   n°56 • décembre 2017

édition spéciale quadrilingue
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
COMING SOON
SORTIE DANS LES SALLES EN SUISSE
ROMANDE LE 20 DÉCEMBRE 2017

                                     y
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               M

POUR LE CINÉMA SUISSE.
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
édito
Le Contrat asocial
Par Frédéric Gonseth, co-président de
                                                                                                             Par Antoine Duplan p. 13

O
             n sonne à ma porte le 4 mars        ampleur, couvrant aussi bien l’info que la
             2018. Un jeune homme bien           culture, le divertissement que le sport, dans
             mis, qui inspire confiance          laquelle il faudrait investir au bas mot un     S O M M A IR E
             (« Bonjour, je m’appelle Phillipe   milliard pour racheter les dépouilles de
N., je suis avocat et conseiller national d’un   la RTS et les rénover ? Quel éditeur privé
                                                                                                 Décembre 2017 - n°56
parti gouvernemental »), me propose de           fournirait cette mise, sachant qu’il faut
m’offrir 365 frs chaque année, à condi-          prévoir un fonctionnement de 500 millions
tion que j’appose ma petite signature au         par an, alors que dans la balance, les ren-     EDITION SPÉCIALE QUADRILINGUE
bas d’un contrat écrit en petits caractères.     trées du marché publicitaire romand radio-
Comment ne pas se laisser tenter ?               visuel ne pèsent pas beaucoup plus de           Cahier français                         1  › 14
                                                 cent cinquante millions par an ? Il faudrait
Ce n’est toutefois pas un simple cadeau.
                                                 réintroduire un abonnement. Pour couvrir        Édito : Le Contrat asocial              3
C’est un contrat. Et il me vient à l’esprit
                                                 un même éventail de programmes, on en
de lire les petits caractères. J’y vois que                                                      La RTS, vecteur d’identité
                                                 reviendrait très vite au franc par jour qu’on
je m’engage à long terme et pas seule-
                                                 était censé s’éviter...                         depuis sa naissance                     4
ment pour ma petite personne : il s’agit de
modifier le code des lois de mon pays, la        Le démarcheur, je viens poliment de le ren-     Le Mirage « No Billag »                 5
Constitution. Je suis aussi censé m’engager      voyer. Je sais qu’il va trouver au coin de la
envers ma famille, mes amis, mes voisins,        rue quelques oreilles complaisantes pour        Télévision suisse & cinéma suisse,
mes collègues de travail, mes concitoyens        entendre que c’est trop cher payé pour des      un partenariat de longue date      6
des autres régions, afin qu’à l’avenir, nos      radio-TV pas regardées (et nombre sont de
                                                                                                 La musique aussi relève
joies ou nos inquiétudes, notre besoin de        mauvaise foi en oubliant les diffusions sur
comprendre ce qui nous arrive, nous les          internet). Si ces concitoyens l’emportent, à    du service public                       7
confiions à des chaînes de radio-tv inter-       cause d’eux, j’habiterai désormais dans         Le chant de nos mers                    8
nationales, parce que le contrat prévoit         un pays riche, vanté jusqu’alors pour la
qu’on ne pourra plus aider les nôtres. (Et       douceur d’y vivre, et qui prendra le risque,    Il était une fois                       9
en tout petits caractères qu’il faut lire à la   afin d’économiser un quart du prix d’un
loupe). Il n’est pas certain que ces chaînes
                                                                                                 No Billag                              10  ›  11
                                                 café par jour, de renoncer à se forger
étrangères aient beaucoup de place pour          une image de lui-même et d’éroder la            Un franc pour la SSR est un franc
notre petit bout de continent, sauf pour         confiance qui y règne. Aux moindres diver-      pour la cohésion de la Suisse     12
des faits sanglants, bien entendu. En fait,      gences dans la façon de voter, les relations
il faut s’attendre à l’oubli, comme pour les     avec les autres régions vont s’enflammer,       LE BAR DES MAUDITS                     13
régions françaises. Le sympathique jeune         et le sentiment d’appartenir à une minorité
homme tente un dernier argument pour             peu considérée par la majorité aléma-
extorquer ma signature : selon lui, je n’ai      nique s’accroître. Tous les pays proches qui
pas à prendre un ton d’enterrement, la           ont subi une dégradation de leurs médias
suppression de deux tiers de ses moyens          radio-visuels, comme l’Italie, l’Espagne, la
n’empêcherait nullement le service public        Grande-Bretagne, ont connu ces dernières
de radio-TV de trouver d’autres moyens           années une grave altération de leurs rela-
de se financer…                                  tions d’une région à l’autre, comme ces
                                                 derniers jours, la Catalogne, ou de leurs
Quels moyens ? La publicité sur la RTS ne
                                                 relations avec le reste du monde, comme
se développe plus, même en instaurant
                                                 le Brexit.
une désagréable interruption des pro-
grammes ; elle préfère internet. D’ailleurs,     La SSR et les radio-TV locales ont quelque
trop de publicité tire les programmes            chose à voir avec le mode vie dans ce petit     Frédéric Gonseth
vers le bas, la brutalité, le racolage. Sans     territoire où on ne fait pas tout comme les     Après des études de sociologie,
compter une ligne encore plus discrète que       autres, où on respecte les minorités, et où     Frédéric Gonseth effectue un stage
je découvre dans le contrat et qui signale       on croit en son destin sans pour autant         de journaliste à Zürich. Dès 1980,
que le financement public serait inter-          souhaiter écraser les voisins. Ce climat        il devient réalisateur-producteur
rompu d’un coup sec le 1er janvier 2019.         vivable, dû en partie à la confiance qu’ins-    indépendant. Membre fondateur
Une RTS obligée de fermer boutique sans          pirent nos médias radio-visuels, il a fallu     de nombreuses associations
délai en dix mois échapperait difficilement      des décennies pour l’instaurer, peut-être       liées au cinéma, il est également
à la faillite. Quel privé voudrait relancer      même plus. On peut le casser en une vota-       membre fondateur et président
une radio-TV de cette qualité et de cette        tion. FG                                        des associations Archimob, Humen,
                                                                                                 CultureEnJeu et médias pour tous.

                                                                                                                 CultureEnJeu n°56        3
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
› NO BILLAG        FRANçAIS

    La RTS, vecteur d’identité
    depuis sa naissance
    Par Chantal Tauxe

    Si la Suisse romande existe, on le doit beaucoup à la radio qui, depuis
    1922, a relié les populations des cantons francophones en les fédérant
    autour de programmes communs.

    Le                    leitmotiv     ressurgit   Méfions-nous de la suite du raisonne-                                     Chantal Tauxe
                          périodiquement dans       ment : si la Suisse romande n’existe pas,                                 Journaliste passionnée par la
                          le débat politique, tel   alors il ne serait pas si épouvantable                                    politique, l’histoire, les enjeux
                          un scotch dont on         d’anéantir le financement de la SSR par                                   européens et l’Italie. Membre
    ne parvient pas à se débarrasser : « La         la redevance. Il devient « salonfähig » de                                de Médias pour tous et de
    Suisse romande n’existe pas ». Démon-           remettre en cause la clé de répartition qui                               www.bonpourlatete.com.
    trer qu’entre les six cantons francophones      avantage les régions latines (la Suisse ro-                               De 2009 à 2017, rédactrice
    les intérêts ne sont parfois pas communs        mande fournit 23 % de recettes, et perçoit                                en chef adjointe de L’Hebdo.
    ouvre d’irrésistibles perspectives : si la      33 % des ressources de la SSR, la Suisse                                  www.chantaltauxe.ch
    Suisse romande n’existe pas, alors il n’y       italophone donne 4 % et touche 22 %.
    a pas de Roestigraben non plus, cette           Pour la RTS, le gain représente 120 mil-
    affreuse différence de sensibilités entre       lions sur un budget total de 393,3 millions       Les abonnés se comptent vite par dizaines
    Alémaniques et Romands que certains             de francs). À la fin, si la RTS n’existait plus   de milliers. Ce succès spectaculaire sus-
    dimanches soirs de votation la carte des        ou venait à être drastiquement amputée,           cite des vocations, les stations poussent
    cantons s’obstine à dessiner. Si la Suisse      ce ne serait donc pas si grave. Le fédé-          comme des champignons, mais la ren-
    romande n’existe pas, alors tout va bien        ralisme n’est-il pas la concurrence des           tabilité n’est pas au rendez-vous. Le
    dans le meilleur des mondes helvétiques,        solutions entre cantons ? C’est oublier que       Conseil fédéral met de l’ordre, il autorise
    il n’y a pas de crises de nerfs, pas de         le fédéralisme repose tout autant sur la          un seul émetteur par région linguistique:
    scènes de ménage, pas de revendications         solidarité entre les régions et le respect –      Beromünster, Sottens et le Monte Ceneri.
    insistantes.                                    pas seulement rhétorique – des minorités.         La radio est reconnue comme un service
                                                                                                      public à but non lucratif. Nous sommes
    Notez le paradoxe : la Suisse s’enorgueillit
    d’être le fruit de quatre cultures, mais la
                                                    La radio devient                                  en 1931 et la SSR (Société suisse de ra-
                                                                                                      diodiffusion) est créée.
    deuxième en importance, la francophone,         un ciment entre les
    ne serait qu’un fantasme.                                                                         Peu à peu, alors que les journaux restent
                                                    populations romandes                              orientés sur l’actualité cantonale, la radio
                                                                                                      devient un ciment entre les populations
                                                    qui écoutent les                                  romandes qui écoutent les mêmes pro-
                                                    mêmes programmes.                                 grammes. Dès 1954, la télévision ren-
                                                                                                      force encore le sentiment d’un destin
                                                    Il n’est pas inutile de se souvenir               commun qui naît des émotions partagées.
                                                    que la radio romande a joué un rôle
                                                                                                      Dans un essai consacré à « La question
                                                    prépondérant dans l’émergence d’une
                                                                                                      romande », François Cherix concluait en
                                                    conscience supra-cantonale. Dans la
                                                                                                      2009 « qu’on ne naît pas Romand, mais
                                                    Suisse romande, une histoire à nulle
                                                                                                      qu’on le devient. » Cette identité d’Helvète
                                                    autre pareille, l‘historien Georges Andrey
                                                                                                      parlant français continue à se forger tous
                                                    narre d’une plume enjouée les débuts de
                                                                                                      les jours en écoutant la radio, en regar-
                                                    la TSF : « En ce domaine comme en tant
                                                                                                      dant la télévision, en consultant le site in-
                                                    d’autres, la Romandie est pionnière en
                                                                                                      ternet de la RTS (qui s’est séparée de son
                                                    Suisse. La première station est inaugurée
                                                                                                      adjectif « romande » en 2012). Elle n’en-
                                                    le 26 octobre 1922 à Lausanne. » L’ins-
                                                                                                      lève rien aux autres liens d’appartenance
                                                    tallation de téléphonie sans fil est rendue
                                                                                                      que chaque individu peut éprouver selon
                                                    nécessaire par la conférence internatio-
                                                                                                      ses origines ou son parcours de vie.
                                                    nale sur la Turquie. Il faut que les diplo-
                                                    mates puissent communiquer avec leurs             Ne nous y trompons pas, en s’attaquant à
                                                    chancelleries. Entre deux messages, Ro-           la seule institution nationale linguistique-
                                                    land Pièce, en charge du poste émetteur,          ment décentralisée, NoBillag, sous ses
                                                    diffuse de la musique. Quelques mois              atours comptables, est bien une torpille
                                                    plus tard, en décembre 1923, sera fon-            contre les valeurs suisses les plus pré-
                                                    dée la Société romande de radiodiffusion.         cieuses. ChT

4      CultureEnJeu n°56
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
Le mirage
                                 « No Billag »
                                                      Par Jean-Jacques Lagrange

Au                   début des années
                     cinquante, les pion-
                     niers qui créent la
                     télévision en Suisse
peuvent s’appuyer sur le service public
de la SSR pour lancer le nouveau média.
Un service public qui vit d’une redevance
                                                   péenne de Radio-Télévision, à l’Eurovision
                                                   et au sein des réseaux francophones et
                                                   germanophones de TV5Monde, 3Sat et
                                                   Swissinfo.
                                                   Partout dans le monde la presse et les
                                                   médias sont aujourd’hui bouleversés et
                                                                                                    Merci la TSR,
                                                                                                    Merci la SSR !
                                                                                                    Par Jean-Luc Bideau, acteur

                                                   menacés par la révolution technologique,         La TSR reste le producteur incontournable
répartie équitablement entre les régions                                                            du cinéma suisse romand. Sans elle, le ci-
                                                   internet, les réseaux sociaux, la numéri-
linguistiques.                                                                                      néma suisse n’existerait peut-être pas.
                                                   sation et les algorithmes. Avec l’illusion
En soixante ans, nous avons pleinement             que tout est gratuit ou qu’au mieux on           Il suffit de se rappeler « Le Groupe 5 » pour
rempli notre rôle culturel de créateurs            ne paie que ce que l’on consomme… ce             constater cette évidence. Les cinéastes
et notre profession sociale et citoyenne           qui sera toujours plus cher que la rede-         Lagrange, Soutter, Tanner, Goretta et Roy
d’informateurs libres et indépendants en           vance unique ! Ce 21e siècle est celui de        ont débuté à la TSR par des documentaires.
réalisant une offre programme avec des             la connectivité et de l’interdisciplinarité.     Forts de cette expérience, ils ont sollicité
milliers de reportages, de documentaires,          Aucun acteur ne peut seul résoudre ces           une aide pour passer à la fiction. Berne
d’émissions d’information et d’enquêtes            problèmes. Il faut réfléchir et trouver col-     n’était alors que pourvoyeur de modiques
d’investigation qui ont fait découvrir la          lectivement les réponses à ces défis. Les        sommes d’argent uniquement consacrées
Suisse aux Suisses et amené la diversité           médias, presse et audiovisuels suisses,          aux films documentaires. Il a fallu toute
des images du monde dans tous les foyers.          publics et privés, sont condamnés à se           l’énergie et la ténacité des réalisateurs du
Les spectateurs de la TV romande ont pu            remettre en question mais ne survivront          « Groupe 5 », encore une fois aidés à la
aussi suivre plus de six-cents dramatiques         qu’en se réorganisant et en collaborant          base par des fonds de la TSR, pour que
originales et une centaine de téléfilms iné-       activement.                                      Berne admette que l’on pouvait joindre le
dits avec des acteurs suisses, des opéras,                                                          documentaire à la fiction.
                                                   Ce n’est hélas pas ce qui se passe avec
des concerts, des divertissements, une
                                                   l’initiative « No Billag ». Elle veut purement   Aujourd’hui, et sans citer tous les cinéastes
offre cinématographique et des évène-
                                                   et simplement supprimer la redevance SSR         suisses qui prolongent les qualités de leurs
ments culturels ou sportifs qui ont rassem-
                                                   pour céder la place au libre marché pri-         prédécesseurs, il est évident que, sans une
blé devant le petit écran les Suisses dans
                                                   vé de la concurrence qui soi-disant ferait       télévision nationale avec ses antennes ré-
un sentiment d’appartenance citoyenne à
                                                   mieux et meilleur marché. On passerait           gionales comme pivot financier et diffuseur
la communauté helvétique. Sans oublier
                                                   du « nous » de la communauté au « je » des       de presque toutes les productions ciné-
que depuis 1960, situation unique en Eu-
                                                   consommateurs. Un oui à « No Billag »            matographiques suisses, le cinéma helvé-
rope, la Suisse était complètement arrosée
                                                   signifierait la disparition rapide et totale     tique se réduirait à peau de chagrin. C’est
par les chaînes étrangères qui font encore
                                                   du service public suisse, la perte d’un          pourquoi, il est indispensable de défendre
une terrible concurrence à notre service
                                                   précieux savoir professionnel et péna-           une redevance. Non à une initiative NO
public helvétique.
                                                   liserait aussi les radios et tv locales qui      BILLAG, démagogique et inconsciente des
Face aux géants des chaînes publiques et           reçoivent une part de la redevance. Le vide      dégâts qu’elle provoquerait. JLB
privées en une seule langue de nos grands          créé laisserait le champ libre aux chaînes
voisins, les réalisateurs, les journalistes, les   étrangères qui privent déjà chaque année
techniciens et cinq mille autres collabora-        les médias suisses de plus de cent millions
teurs du service public suisse réussissent à       de francs de revenus publicitaires sans                                Jean-Luc Bideau
gérer des chaînes radio et tv en quatre lan-       investir en retour un seul centime dans des                            Acteur fétiche du nouveau
gues pour le petit marché de notre pays de         productions suisses.                                                   cinéma suisse, comédien
huit millions d’habitants. Ils apportent une                                                                              incontournable et ancien
                                                   On nous demande de lâcher la proie pour
contribution globale à notre société et à                                                                                 sociétaire de la Comédie-
                                                   l’ombre. Un dicton populaire nous rap-
la démocratie par leur professionnalisme                                                                                  Française, a participé à
                                                   pelle « qu’un tien vaut mieux que deux tu
qui est reconnu internationalement par                                                                                    91 films de cinéma,
                                                   l’auras ». C’est pourquoi je voterai NON à
une participation active à l’Union Euro-                                                                                  8 court-métrages, 63 films
                                                   « No Billag ». JJL
                                                                                                                          ou séries de télévision et
                                                                                                                          47 pièces de théâtre.
                      Jean-Jacques LAGRANGE (1929)
                      Pionnier TV Genevoise (1952-1954)
                      Cinéaste et réalisateur TSR (1954-1994)
                      Membre du Groupe 5 (1968)
                      Web editor et historien des archives RTS (1995-2015)

                                                                                                                    CultureEnJeu n°56        5
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
› NO BILLAG       FRANçAIS

    Télévision suisse
    & cinéma suisse,
    un partenariat de longue date
    Par Denis Rabaglia

    C’est le cas dans tous les « petits » pays européens. En Belgique, aux Pays-Bas, dans
    les pays nordiques : en-dessous d’un bassin inférieur à 10 millions d’habitants, les
    télévisions publiques sont des alliées incontournables de leurs cinématographies
    nationales. Pourquoi cela ?

    P          arce qu’une télévision natio- Cette collaboration est formalisée au sein
               nale a besoin de produire et de d’un accord intitulé « le Pacte de l’Audio-
               diffuser des récits de sa nation. visuel » négocié entre les parties chaque
               Elle ne peut se contenter de 4 ans et dont l’édition en cours comprend
    reprendre indéfiniment des séries amé- un montant de 27,5 millions de francs
    ricaines, si brillantes soient-elles. Elle a suisses. Ces moyens financiers vont se
    pour mandat de raconter des histoires répartir entre les entités sur des œuvres
                                                                                                Alain Tanner, Claude Goretta et Michel
                                                                                                Soutter, et l’allocation de moyens de pro-
                                                                                                ductions à leurs premiers films de cinéma
                                                                                                a permis l’émergence sur la scène inter-
                                                                                                nationale du « nouveau cinéma suisse ».
                                                                                                Ce succès a été mis à profit par les pro-
                                                                                                fessionnels des autres régions du pays
    pour tous ses publics et pas seulement de télévision (pour lesquelles le pouvoir            pour mettre sur pied une collaboration
    pour les insomniaques qui dévorent des éditorial est essentiellement dans les               régulière avec les autres entités de la SSR.
    films et séries en VOD. Le fait est que mains des responsables de chaque uni-               Dans le cas de la Suisse alémanique, le
    diffuser des œuvres nationales de fiction té) et des œuvres cinématographiques              dialecte va devenir une pierre angulaire
    et de documentaire (des films danois au (pour lesquelles le pouvoir éditorial est           de cette politique car si la SF (Schweizer
    Danemark, des films finnois en Finlande) dans les mains des producteurs dits indé-          Fernsehen) ne produit pas d’œuvres de
    dépasse simplement les notions de « di- pendants). Logiquement, les entités vont            fictions en dialecte alémanique, qui va le
    versité culturelle » ou de « mandat de mettre plus de moyens financiers dans                faire ? Certainement pas les télévisions
    service public » et répond à un profond une œuvre de télévision que dans une                allemandes !
    besoin sociétal : celui d’offrir un reflet du œuvre cinématographique et tout aussi
                                                                                                Ainsi, au fil des décennies, une fruc-
    monde dans lequel nous vivons et pas logiquement, ce financement va déter-
                                                                                                tueuse collaboration entre la télévision
    seulement de celui dans lequel nos voi- miner leur première utilisation publique :
                                                                                                suisse et le cinéma suisse s’est ainsi
    sins vivent.                                  télévision ou cinéma.
                                                                                                nouée. Certes, celle-ci n’a pas la même
    Les rapports entre cinéma suisse et télé-                                                   couleur à Genève, à Zurich ou à Lugano
    vision suisse relèvent eux aussi de cette        Offrir un reflet du                        car elle épouse les réalités sociocultu-
    logique mais avec une réalité multicul-
    turelle plus complexe. Chacun sait que
                                                    monde dans lequel                           relles respectives.
                                                                                                L’initiative NO BILLAG attaque le cœur
    la SSR est constituée de quatre entités,        nous vivons et pas                          de ce dispositif en entraînant de facto la
    chacune étant dédiée à une langue
    nationale. Chaque entité a pour mandat,         seulement de celui                          disparition de la SSR et en supprimant
                                                                                                ainsi environ 25 % des moyens financiers
    notamment, de produire ou coproduire
    des œuvres de fiction et de documentaire
                                                      dans lequel nos                           du cinéma suisse fiction et documentaire,
                                                                                                tout en réduisant à néant la production
    dans sa langue, cela avec des moyens               voisins vivent.                          d’œuvres de télévision. Au lendemain
    adaptés à son bassin de population et
                                                                                                de la votation, si elle devait emporter la
    en collaboration avec les auteurs, pro-      Cette forme de collaboration - qui est
                                                                                                majorité, qui montrerait nos films, qui
    ducteurs, interprètes et techniciens de sa   identique à celle des autres « petits » pays
                                                                                                raconterait nos histoires ? Certainement
    zone linguistique.                           européens - prend sa source dans les an-
                                                                                                pas les télévisions des autres pays ! DR
                                                 nées 70 : à la RTS de l’époque travaillent

                                                   Denis Rabaglia
                                                   Auteur-réalisateur entre autres des films « Azzurro »
                                                   (2000) et « Marcello Marcello » (2008). Président
                                                   de la Société Suisse des Auteurs depuis août 2012,
                                                   coopérative de gestion de droits d’auteur représentant
                                                   3000 auteurs de la scène et de l’audiovisuel en Suisse.

6     CultureEnJeu n°56
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
La musique aussi relève
               du service public
                                               Par 1500 membres de la Suisa

              Plus de 1500 compositeurs, paroliers et éditeurs de musique en Suisse se sont
              engagés pour le service public. Dans une résolution, ils ont attiré l’attention des
              parlementaires suisses sur l’importance des chaînes de radio et de télévision
              financées par la redevance. Cette résolution a été lancée lors de l’Assemblée
              générale 2017 de SUISA, la coopérative des compositeurs, paroliers et édi-
              teurs de musique en Suisse et au Liechtenstein.

En                    vue de la session d’automne des Chambres
                       fédérales, les signataires ont demandé aux
                      parlementaires de prendre en compte le
                      rôle des chaînes financées par la rede-
vance et de ne pas affaiblir leur position dans le débat concer-
nant l’initiative « No Billag » ainsi qu’en cas d’offensives visant
la SSR.
                                                                      Cela représente en moyenne plus du double de ce que pro-
                                                                      gramment les diffuseurs privés.
                                                                      Une réduction de l’offre de la SSR aurait un impact considérable
                                                                      sur les créateurs de musique.
                                                                      Cet état de fait est menacé, d’une part, par l’initiative « No Bil-
                                                                      lag », mais aussi par une volonté parfois exprimée sur le plan
                                                                      politique de réduire le nombre de chaînes de la SSR. Les consé-
Les chaînes et stations financées par la redevance garantissent
                                                                      quences pour les artistes suisses seraient dramatiques, puisqu’ils
une grande diversité culturelle.
                                                                      ne trouveraient plus leur public. Par leur résolution, les membres
Pour les créateurs suisses de musique, les chaînes de la SSR          de SUISA ont donc mis le monde politique en garde contre un
ont une importance capitale. Elles leur permettent de faire dé-       appauvrissement des médias financés par la redevance. Ceux-
couvrir leurs œuvres et leur fournissent une plateforme incom-        ci renforcent l’identité culturelle des minorités linguistiques et
parable. Financées par la redevance, elles ont un mandat de           régionales et favorisent l’échange entre elles. Cet aspect est de
service public qui porte aussi sur la musique et la culture. Cette    première importance pour la cohésion d’un pays multilingue.
mission oblige la SSR à contribuer à l’émergence d’une créa-
                                                                      La liste des personnes ayant signé la résolution peut être consultée
tion artistique riche et diversifiée. Les stations de radio de la
                                                                      sur www.suisa.ch/fr_resolution
SSR diffusent 20 % de musique suisse, tous genres confondus.

Texte de la résolution
Un engagement clair en faveur du               Rendez possible la création artistique           la proportion de musique suisse est
service public... et de ceux qui offrent       dans notre pays au lieu de la freiner !          supérieure à 20 %. C’est en moyenne le
une plateforme à la musique suisse !                                                            double de ce que diffusent les stations
                                               • Les stations financées par la redevance        privées.
Les stations de radio financées par la re-       accomplissent un mandat de service
devance sont extrêmement importantes             public. Le divertissement, la musique et     • Les stations contribuent également au
pour les membres de SUISA – à savoir             la culture en font partie.                     succès de la musique suisse grâce à
les compositeurs, paroliers et éditeurs de                                                      des interviews, des retransmissions de
musique en Suisse et au Liechtenstein – et
                                               • Grâce  à la SSR, la musique suisse de
                                                                                                concerts et des émissions en direct.
                                                 tous les genres est diffusée.
pour la culture suisse en général. En effet,
                                                                                             Les membres de SUISA mettent en garde
elles découvrent et diffusent notre mu-        • Qui   d’autre que la SSR, avec des
                                                                                             contre un appauvrissement des médias
sique, notre culture, notre identité sonore.     stations comme Option Musique, Radio
                                                                                             financés par la redevance, dont les pro-
                                                 SRF Virus, Musikwelle, Radio Swiss Pop,
Dans le cadre du débat sur l’initia-                                                         grammes respectent le mandat de service
                                                 Radio Swiss Jazz ou Radio Swiss Classic,
tive « No Billag » et face aux offensives                                                    public : ils renforcent l’identité culturelle
                                                 offre une plateforme également aux
visant à supprimer certaines stations de                                                     des minorités linguistiques et régionales
                                                 artistes suisses moins célèbres?
la SSR, nous invitons tous les membres                                                       et favorisent l’échange entre elles. Cet
du Conseil national et du Conseil des          • Certaines stations de la SSR diffusent      aspect est de première importance pour
États à penser au rôle de ces stations et        jusqu’à 50% de musique suisse. En           la cohésion de notre pays multilingue.
à en souligner l’importance.                     considérant la totalité des stations SSR,

                                                                                                                   CultureEnJeu n°56         7
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
› NO BILLAG       FRANçAIS

                                  Le chant
                                 de nos mers
                                                      Par Daniele Finzi Pasca

                         S’il n’était pas obligatoire de payer la redevance, et que cela restait
                          seulement un choix individuel, alors je la payerais certainement.

    Je              suis né sur une île. Au sud nous avons des
                    frères et des cousins. Nous sommes faits de
                    la même pâte, mais le fil subtil qui nous divise
                    est suffisant à nous faire sentir que l’air que
    nous respirons a un autre parfum, et que, d’ici et de l’autre
    côté des rives de cette mer, nous sommes habitués à des règles
    et à des traditions différentes. Les détails changent, mais ce
                                                                       la culture. Nos radios et nos télévisions servent à cela et
                                                                       doivent rester les nôtres. Elles doivent nous appartenir et de-
                                                                       vraient continuer à générer la vibration sonore de cette mer
                                                                       imaginaire qui nous protège.
                                                                      J’ai quelques petites idées personnelles que parfois je partage
                                                                      au bar avec des amis : faire jouer l’équipe nationale de foot
                                                                      contre le Portugal, créer une nouvelle organisation du trafic
    sont précisément ces derniers qui différencient les diverses
                                                                      urbain devant chez moi, proposer la radio et la télévision que je
    tribus. Au nord, il y a également une mer invisible qui nous
                                                                      voudrais. J’ai mes idées et j’aimerais tant qu’elles soient un peu
    sépare de frères et de cousins de sang, qui parlent une langue
                                                                      prises en compte. Je pense que la redevance devrait être distri-
    autre que la nôtre, qui épicent leurs plats de manière spéciale,
                                                                      buée différemment, soutenant plus fortement les radios et les
    qui rient de blagues que je ne comprends pas, mais que, aux
                                                                      télévisions privées. Je pense que nous devrions continuer à nous
    grandes fêtes officielles, j’embrasse comme s’étreignent les
                                                                      mettre en question, en essayant d’innover, en utilisant un autre
    proches et les membres de la famille réunis autour du repas
                                                                      mode de raisonner avec des idées nouvelles. Ceci dit, je ne rê-
    de Noël.
                                                                      verais jamais de « faire sauter » l’équipe nationale parce qu’elle
    En courant d’un côté à l’autre des trottoirs, on traverse ce pas- ne joue pas comme j’aimerais, ni de supprimer le son sourd du
    sage de mer imaginaire.                                           va et vient des vagues d’une mer qui m’accompagne depuis que
                                                                      je suis gamin, qui me défend et me rappelle d’où je viens.
    C’est une mer que nous souhaiterions sereine, magique, enrichis-
    sante. Une mer qui nous permette aussi de nous sentir uniques Il y a des prix à payer pour vivre sur une île entourée d’étendues
    et originaux comme se ressentent habituellement tous les d’eau. Mers imaginaires si belles qu’on les traverses à la nage
    insulaires.                                                       sans se mouiller, mers faites d’eau tellement légère et douce
                                                                      qu’on peut aussi la boire.
    Pour nous rappeler qui nous sommes et pour pouvoir le raconter
    à qui veut nous entendre, il faut que nous ayons des moyens Il serait insensé d’étouffer ce chant répétitif et mélodieux qui en
    et des outils adéquats. Nous avons besoin de voix pour le dire, fin de compte est la sonorité de notre identité et la respiration de
    d’histoires à raconter, d’une mémoire à conserver et à trans- notre mode d’exister. J’adore vivre sur cette île qui pour exister a
    mettre.                                                           besoin du chant de cette mer imaginaire que nous tous devrons
                                                                      savoir protéger en le réinventant chaque jour.
    Notre pays est un petit pays et nous italophones au sein de ce
    micro univers, nous avons besoin de porteurs de paroles qui Moi, ce prix-là, je suis disposé à le payer. DFP
    nous présentent, qui génèrent des pensées, de la réflexion, de Traduction : Gérald Morin

                                 Daniele Finzi Pasca                                          33 % Part des ressources de
                                 Clown, auteur, metteur en scène et                           la SSR dévolue à la Suisse romande
                                 chorégraphe, Daniele Finzi Pasca est                         (population = 23%)
                                 cosmopolite d’esprit. Avec sa Compagnie
                                 il a signé, entre autres, la création et                     43 %        Part des ressources de la
                                 la direction d’événements majeurs tels                       SSR dévolue à la Suisse alémanique
                                 que la Cérémonie de clôture des Jeux                         (population = 73%)
                                 Olympiques de Turin 2006, celle de Sotchi
                                 2014, la Cérémonie d’ouverture des                           22 %       Part des ressources de la
                                 Jeux Paralympiques de Sochi 2014, deux                       SSR dévolue à la Suisse italophone
                                 spectacles pour le Cirque du Soleil en                       (population = 4%)
                                 2005 et 2016... À l’horizon, la prochaine
                                 Fête des Vignerons de Vevey pour 2019.                       2%      Part des ressources de la SSR
                                                                                              dévolue à la Suisse rhéto-romanche
                                                                                              (population = 0,5%)
8     CultureEnJeu n°56
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
Pedro Lenz
                                                                                                  Originaire du canton de Berne, Pedro Lenz
                                                                                                  vit depuis 2001 de son activité d’écrivain,
                                                                                                  poète et chroniqueur pour divers journaux.
                                                                                                  Habitué des performances scéniques, il
                                                                                                  est membre du groupe de poètes spoken
                                                                                                  words Bern ist überall et auteur de textes
                                                                                                  pour des compagnies de théâtre et la radio
                                                                                                  alémanique. Son best seller Der Goalie
                                                                                                  bin ig, écrit en suisse-allemand, a déjà été
                                                                                                  traduit en allemand, français, anglais et
                                                                                                  italien, a été adapté au cinéma par Sabine
                                                                                                  Boss. Voir www.pedrolenz.ch

                                                                 Il était
                                                                 une fois
                                                                 Par Pedro Lenz
                                                                                                   Ceux qui s’étaient

Il
                                                                                                   fait connaître
           était une fois une Suisse qui se
           portait plutôt bien, en tout cas
                                                 jours aussi raisonnables ? », se deman-
                                                 daient-ils. « Ça serait tellement plus capti-
                                                                                                   en piétinant
           mieux que beaucoup d’autres           vant », pensaient-ils, « si nous cultivions un    les anciennes
           pays. Il y avait un tas de raisons    commerce agressif entre nous ! Ça serait
à ce bien-être. Les gens qui vivaient dans       si beau si nous pouvions diffamer des ad-         valeurs suisses
cette Suisse-là étaient braves et parfois
même malins. Ils investissaient dans la
                                                 versaires politiques et cesser de maintenir
                                                 notre traditionnel consensus. Il serait telle-
                                                                                                   se nommaient
culture et la recherche. Ils étaient restés      ment excitant d’avoir – à l’instar d’autres       dorénavant patriotes.
longtemps épargnés par les guerres et            pays – » nos démagogues et populistes !
autres grandes catastrophes. Mais sur-           Comme notre pays pourrait être plus at-          Mais à un moment ou à un autre, les
tout ils pratiquaient une convivialité par-      trayant si nous étions plus égoïstes et si,      gens de cette opinion remarquèrent que
ticulière entre eux. Leur histoire leur avait    au lieu de rechercher la concordance,            le mépris affiché envers les traditionnelles
enseigné à prendre égard les uns envers          nous cultivions la division. »                   valeurs de l’aptitude au dialogue ou de
les autres et à respecter la diversité des                                                        la solidarité leur faisait perdre peu à peu
                                                 Alors, de plus en plus de gens dans le
opinions. Il faisait partie des traditions de                                                     la patrie. Ils tentèrent de compenser ce
                                                 pays se mirent à diaboliser des réalisa-
ce pays de pratiquer l’art du dialogue, de                                                        manque de patriotisme par une haine
                                                 tions constitutives de ce pays. À cet effet,
l’échange et de l’écoute. Durant de nom-                                                          quasi religieuse de l’Europe et du Monde
                                                 il fallut introduire de nouveaux concepts
breuses décennies, les Suissesses et les                                                          entier. En même temps, on assista à une
                                                 et leur conformer notre langue, ce qui finit
Suisses s’étaient habitués à ne pas exclure                                                       floraison de signes extérieurs et symboles
                                                 bientôt par se produire. Les nécessiteux
des minorités et des personnes d’opinions                                                         qui auraient dû masquer ce manque de
                                                 devinrent des parasites sociaux, des pro-
différentes mais à les intégrer. Ils s’étaient                                                    patriotisme. Cependant, le Swissness bri-
                                                 fiteurs. Les requérants d’asile devinrent
exercés à rechercher des consensus. Et                                                            colé avec des vaches de plastique, de la
                                                 des réfugiés économiques. On fit de ceux
quand subsistaient, malgré tout, des dé-                                                          pop patriotique, des films de montagne
                                                 qui s’engageaient pour le bien commun
saccords, on ne prenait pas des décisions                                                         et chemise à Edelweiss ne parvint pas à
                                                 une « Classe-Politique ». Et la population
radicales, mais on cherchait le compro-                                                           remplacer le sens perdu du bien commun.
                                                 se transforma en peuple. Et pour diffé-
mis. Parfois, c’était ennuyeux, mais en
                                                 rencier ceux qui possèdent un passeport          La bande qui dirigeait ce patriotisme au-
règle générale, ça fonctionnait plutôt bien.
                                                 suisse depuis la naissance de ceux qui ne        to-proclamé commença à comprendre
Et c’était important parce que ce pays
                                                 l’ont acquis que plus tard, on réactiva, en      ce qu’elle avait semé. « Si, de toute façon,
n’était pas unifié par la langue, l’ethnie, la
                                                 Suisse alémanique, le terme de Confédé-          nous avons déjà diabolisé presque tout
religion voire la géographie.
                                                 rés pour les premiers.                           ce qui assure la cohésion nationale », se
La Suisse n’était un pays uni, uniquement                                                         dirent-ils, « nous pourrions maintenant
                                                 Ceux qui s’étaient fait connaître en piéti-
parce que ses habitants et habitantes le                                                          aussi nous attaquer à la radio et télévision
                                                 nant les anciennes valeurs suisses se nom-
voulaient.                                                                                        de service public ! Qu’on en finisse avec
                                                 maient dorénavant patriotes. Et, quand à
À un moment ou à un autre, d’aucuns              l’occasion d’une votation populaire ils          tout ce qui donne à ce pays encore un peu
commencèrent à s’ennuyer dans ce pays.           obtenaient plus du 50 % des voix, il fallait     de cohésion. » PL
« Pourquoi les Suisses doivent-ils être tou-     que l’autre moitié de la population se plie.     Traduction : Marco Polli

                                                                                                                      CultureEnJeu n°56          9
Édition spéciale quadrilingue - Le site de Chantal Tauxe
› NO BILLAG         FRANçAIS

     Vu par Marco Solari et Raphaël Brunschwig
                           Interviewés par Ivo Silvestro, journaliste, culture et société, à LaRegione

               C’est un Marco Solari plus étonné qu’inquiet, que nous avons rencontré pour parler
                     de l’initiative No Billag dont les conséquences seraient particulièrement
                                       préoccupantes pour la Suisse italienne

     Marco Solari Il s’agit d’un vote que             parce que la culture italienne fait partie     jourd’hui, certes, on a parfois de la peine
     j’ai de la peine à comprendre. D’autres          de la Suisse. N’oublions pas que nous          à se comprendre de canton à canton,
     personnes peut-être ne l’approuvent pas,         avons trois cent mille italophones vivant      mais il existe certainement une sensibilité
     mais au moins en comprennent le sens.            hors du Tessin et des Grisons d’expres-        plus forte à l’encontre des autres régions
     Ici nous sommes dans une situation où            sion italienne et, surtout, que plus d’un      linguistiques.
     une confusion incroyable s’est insérée           tiers de la population suisse parle italien
     dans cette voie sans issue du « comme            comme seconde ou troisième langue !            IS - Les temps ont cependant changé :
     sont antipathiques les responsables de           Et ce serait illusoire de penser que, pri-     le service public n’est-il pas devenu
     la redevance Billag ! » Nous payons 4 et         vées de ressources financières, la SRF ou      superflu, étant donné que grâce à la
     nous recevons 20 : cet argument devrait          la RTS continueraient à promouvoir la          technologie d’aujourd’hui il est très
     être suffisant pour convaincre les Tessi-        culture italienne : elles n’en auraient plus   facile aussi bien de créer des contenus
     nois et les Rhéto-romanches de langue            les forces nécessaires et se concentre-        audio-visuels que d’utiliser d’autres
     italienne. Pensons également aux em-             raient avant tout sur les aspects socié-       contenus créés partout dans le monde ?
     plois et aux postes de travail pour nos en-      taux et culturels de leurs propres publics.    Bref, quel besoin y a-t-il d’avoir un
     fants qui disparaîtraient... C’est comme                                                        téléjournal national si je ne peux lire le
                                                      Le deuxième aspect est, bien sûr, la cohé-     New York Times ?
     avoir un oncle d’Amérique qui te finance
                                                      sion nationale, le fait de tenir ensemble
     une vie au-delà de tes moyens, mais que
                                                      tous les Suisses. La SSR est la « Cementit »   MS - Mais de quelles informations
     tu rejettes parce qu’il te semble antipa-
                                                      de ce pays. La seule structure qui soit res-   parlons-nous ? Nous avons besoin d’un
     thique !
                                                      tée, étant donné qu’au cours des dernières     journalisme de qualité lié à notre réalité.
     Ivo Silvestro - Il est évident, Marco            décennies nous avons perdu de nom-             Le New York Times ne s’intéresse pas à
     Solari, que l’importance des services            breux symboles de notre « helveticité » :      la Suisse en particulier. Et en plus, nous
     publics ne peut être réduite à l’impact          nous pensons entre autres à Swissair,          avons besoin d’un journalisme impar-
     économique de la RSI.                            aux PTT...                                     tial : les médias privés, légitimement,
                                                                                                     apportent souvent leur propre ligne édi-
     MS - Certainement : il y a au moins ici          IS - Il y a des personnes qui ont affirmé,     toriale, tandis que la SSR a, de par son
     deux aspects très importants. Le premier         même au Parlement, que la cohésion             statut, une approche neutre, et cela est
     est la défense de l’italianité. Et l’italia-     nationale existait avant l’arrivée de la       très important pour la démocratie.
     nité est importante, pas seulement pour          radio et de la télévision publiques...
     le canton du Tessin, mais pour tout le                                                          IS - Toutefois, cela n’empêche pas une
     pays ! L’esprit italien est défendu et se fait
                                                      MS - Non, il n’y avait pas beaucoup de         remise en question des missions du
                                                      cohésion nationale, il y avait le patrio-      service public.
     connaître non seulement par le RSI, mais
                                                      tisme des cantons, et les distances géo-
     aussi par les autres chaînes de la SSR
                                                      graphiques étaient aussi mentales ! Au-        MS - Absolument, mais ici, nous ouvrons

10      CultureEnJeu n°56
i m p r e s su m
un autre chapitre. La définition du service     pense que Raphaël Brunschwig, direc-
public est certainement interprétable : ce      teur opérationnel du festival, voudra bien     CultureEnJeu n°56
qui est service public pour les uns ne l’est    ajouter quelque chose.                         Décembre 2017
pas nécessairement pour d’autres. Pour
certains, une transmission culturelle est       IS - Raphaël Brunschwig, pour vous             Éditeur responsable Association CultureEnJeu
inutile alors que pour d’autres elle est es-    quels seraient les risques d’un festival       Association pour la sauvegarde des ressources
sentielle car elle enrichit le public.          de Locarno sans cinéma suisse ?                financières des artistes de toute la Suisse

IS - Habituellement, c’est le divertisse- Raphaël Brunschwig - Les festivals                   Rédaction
                                                                                               CultureEnJeu • Rue du Petit-Chêne 25
ment qui est mis en discussion…                 sont des lieux de rencontre... À Locarno,      ch-1003 Lausanne
                                                les cinéastes suisses sont confrontés avec     +41 (0)21 311 18 77 • info@cultureenjeu.ch
MS - Bien sûr ! Dans le divertissement          le monde et le monde est confronté à la        www.cultureenjeu.ch
il y a des programmes qu’il est difficile       Suisse. Perdre cette fonction de rencontre
de considérer de service public, mais           et d’échange serait désastreux surtout         Rédacteur en chef
ils peuvent aussi se justifier parce qu’ils     dans un moment où on a tendance à              Gérald Morin • gerald.morin@cultureenjeu.ch
aident à soutenir financièrement la SSR         consommer les mêmes contenus audio-            Comité de rédaction
à travers les revenus publicitaires qu’ils      visuels dans le monde entier.                  Joël Aguet • Vincent Arlettaz • Christian Campiche •
engendrent.                                                                                    Frédéric Gonseth • Corinne Jaquiéry •
                                                Nous devons réaliser que l’industrie           Gérald Morin • Marco Polli • Nadine Richon •
IS - Il y a ensuite tout le chapitre            cinématographique suisse - et en géné-         Christine Salvadé

concernant le cinéma : de votre obser-          ral celle européenne - est trop petite pour    Direction artistique
vatoire de président du festival du film        voler de ses propres ailes. Pour la main-      Françoise Morin • francoise.morin@cultureenjeu.ch
de Locarno, quels dangers voyez-vous            tenir compétitive face à une concurrence       Identité visuelle & maquette
pointer à l’horizon ?                           internationale toujours plus féroce, un        Elise Gaud de Buck • www.lelgo.com
                                                apport financier de la SSR est vital à tra-
                                                                                               Auteurs invités
MS - Le festival du film de Locarno est         vers le Pacte de l’audiovisuel qui est un      Voir sur www.cultureenjeu.ch section Auteurs
un festival suisse et ne peut qu’avoir un       des piliers du cinéma suisse. Renoncer à
                                                                                               Administration & abonnements
regard bienveillant envers le cinéma            ce soutien ferait entre autres de la Suisse    Micaela Campiche • secretariat@cultureenjeu.ch
suisse. Mais c’est seulement grâce au           une exception au niveau européen, sinon
                                                mondial.                                       Parution quatre fois par an
soutien de la SSR qu’il est possible d’avoir                                                   ISSN 1660-7678 • Reproduction des textes autori-
un cinéma suisse. Un appauvrissement                                                           sée uniquement avec l’accord de l’éditeur et avec la
de notre cinéma national signifierait           IS - N’y a-t-il pas une méfiance exces-        citation de la source.
aussi un appauvrissement de l’identité          sive envers le marché ? Vous pensez vrai-
                                                                                               Impression
suisse. Probablement, le dommage ne             ment que sans la SSR on ne trouverait          Gasser Media SA • CH - 2400 Le Locle
serait pas si facilement mesurable, mais        plus d’argent pour un cinéma de qualité ?
                                                                                               Illustrations & crédits photographiques
il ne serait certainement pas seulement                                                        Couverture et illustration : © Pitch Comment
économique ; il concernerait aussi ce que
                                                RB - Ce n’est pas juste une question de
                                                financement, mais aussi de compétences         3       Frédéric Gonseth © DR
nous ressentons à l’intérieur de nous-
                                                et de diffusion, parce que ne l’oublions       4       Chantal Tauxe © DR
même, notre « être Suisse ».
                                                pas : le Pacte de l’audiovisuel concerne       5       Jean-Jacques Lagrange © DR
Attention cependant : Locarno est un            aussi les droits de commercialisation.         5       Jean-Luc Bideau © DR
                                                                                               6       Denis Rabaglia © DR
festival suisse ; il n’est pas un festival du
                                                Grâce à ce système, on assure une conti-       8       Daniele Finzi Pasca
cinéma suisse. Nous ne sommes pas le                                                                   © Viviana Cangialosi / Cie Finzi Pasca
                                                nuité qu’un privé, seul, ne pourrait pas
festival de Soleure qui est une vitrine de                                                     9       Pedro Lenz © Philipp Zinniker
                                                garantir. Et ainsi on arrive à permettre
tous les films qui ont été réalisés dans                                                       11      Raphaël Brunschwig © Locarno Festival
                                                la réalisation de films qui, sur le marché,    11      Marco Solari
notre pays. Nous, à Locarno, nous pour-
                                                auraient difficilement du succès mais                  © Locarno Festival / Reza Kathir
rions même éventuellement ne pas avoir
                                                racontent des réalités qui existent et mé-     12      Christine Bulliard-Marbach © DR
un seul film suisse à présenter si, dans                                                       13      BD Le Bar des Maudits © Antoine Duplan
                                                ritent d’être valorisées.
l’absurde, aucun n’atteignait la qualité
que nous exigeons. Mais là-dessus, je           Traduction : Gérald Morin

                                                                                              Marco Solari
                                                                                              diplômé en sciences sociales à l’Univer-
                                                                                              sité de Genève, a été nommé en 1972
                                                                                              directeur de l’Office du Tourisme tessinois.
                  Raphaël Brunschwig
                                                                                              Depuis 1988, il occupe le poste de dé-
                  a commencé sa carrière à Publisuisse                                        légué du Conseil fédéral suisse pour les
                  où il y resta 9 ans. En 2013, il entre au                                   célébrations des 700 ans de la Confédé-
                  Festival de Locarno initialement en tant                                    ration. En 1997, il devient vice-président
                  que coordinateur Sponsoring et fut éga-                                     de l’Executive Board du groupe Ringier.
                  lement responsable du projet de réno-                                       Depuis 2000, il est président du Festival
                  vation du cinéma Ex * Rex. En 2016, il                                      de Locarno. Il a également été président
                  est nommé vice directeur des opérations                                     de l’Office du Tourisme tessinois de
                  du Festival pour en devenir directeur dès                                   2007 à 2015.
                  septembre 2017.

                                                                                                              CultureEnJeu n°56            11
› NO BILLAG        FRANçAIS

                   Un franc pour la SSR
           est un franc pour la cohésion de la Suisse
                                                        Par Christine Bulliard-Marbach

        L’             initiative populaire « NoBillag » constitue un véri-
                       table danger pour la Suisse. En voulant supprimer
                       la redevance audiovisuelle de réception radio et
                       télévision en Suisse, elle s’en prend à l’existence
        même de notre service public. Soyons-en sûrs : la SSR ne survi-
        vrait pas au choc de l’abolition de la redevance, contrairement
        à ce qu’affirment les initiants. Elle disparaîtrait, et avec elle en-
                                                                                sions privées qui peuplent le paysage médiatique de notre pays.
                                                                                N’oublions pas que ces entités profitent chaque année de plu-
                                                                                sieurs dizaines de millions de francs de subventions fédérales,
                                                                                prélevées sur le montant de la redevance. Sans ce soutien de
                                                                                taille, presque aucune télévision privée de la Suisse ne pourrait
                                                                                se maintenir et les radios privées se retrouveraient dans une
                                                                                situation précaire. D’innombrables emplois sont ici aussi dans
        viron 6’000 emplois. En un dimanche de votation, on tirerait un         la balance.
        trait définitif sur SRF, RTS, RSI, RTR et Swissinfo, aussi bien la
                                                                           Et que dire du cinéma suisse ? Ce dernier profite chaque année
        radio que la télévision. C’est pour éviter ce naufrage qu’il faut
                                                                                               d’environ 40 millions de francs, versés sur le
        rejeter l’initiative NoBillag.
                                                                                               montant de la redevance en vertu du «pacte
        Certes, les voix favorables à cette initiative L’initiative NoBillag de l’audiovisuel», par lequel la SSR soutient
        néfaste prétendent tout le contraire. Les ini-                                         la création cinématographique suisse. Ce
        tiants estiment que la SSR pourra se mainte-
                                                           est en réalité une domaine                     soumis à une rude concurrence
        nir à flot en augmentant ses recettes publici-      initiative NoSSR                   internationale est tributaire de ce soutien. Et
        taires. Mais un simple coup d’œil à la réalité                                         la Suisse entière profite des succès cinéma-
        des faits permet de désarmer cette argumentation. Aujourd’hui, tographiques produits sur son sol par des artistes du cru.
        la redevance représente 75% des revenus de la SSR. Il lui serait
                                                                           Le service public radiophonique et télévisuel est une richesse
        impossible de rattraper un tel manque à gagner via les revenus
                                                                           importante pour notre pays. Il apporte une plus-value indé-
        publicitaires, même en coupant brutalement dans les presta-
                                                                           niable à notre société. D’abord, la SSR est un formidable vec-
        tions. Si on supprime la redevance, on condamne du même
                                                                           teur de cohésion pour notre pays. Elle met en valeur les spécifi-
        coup la SSR. On le voit, l’initiative NoBillag est en réalité une
                                                                           cités de nos cultures et de nos régions linguistiques. Elle soude
        initiative NoSSR.
                                                                           les communautés de la Suisse. Ensuite, la SSR renforce notre
        Le coup porté aux régions francophones et italophones de la démocratie, en offrant une plateforme d’information neutre qui
        Suisse serait particulièrement dévastateur. Ces régions n’ont permet à nos citoyens et citoyennes de former leur opinion sur
        pas la taille critique nécessaire pour pouvoir financer par elles- les sujets politiques. Enfin, la SSR structure notre société, car
        mêmes des radios et télévisions suprarégionales, même en in- c’est à travers les canaux du divertissement et de l’information
        troduisant une redevance romande et une redevance tessinoise. qu’une communauté négocie chaque jour un nouveau contrat
        La Suisse romande et le Tessin profitent de la solidarité de la social. Bref, chaque franc investi dans la SSR est un franc investi
        Suisse alémanique, qui leur verse une partie de la redevance pour la cohésion de la Suisse.
        récoltée outre-Sarine.
                                                                           Maintenons donc un service public de qualité, doté des moyens
        Mais la suppression pure et simple de la redevance implique- nécessaires pour assurer sa mission importante. Le 4 mars
        rait également un grave affaiblissement des radios et télévi- 2018, je voterai Non à NoBillag. DR

2500 Nombre de films soutenus
par la SSR depuis la création du Pacte
de l’audiovisuel en 1997

13,3       millions de francs
                                                                                         Christine BULLIARD-MARBACH
somme versée aux artistes pour
                                                                                         représente le canton de Fribourg au Conseil national
les droits d’auteurs par la RTS
                                                                                         depuis 2011. Démocrate-chrétienne, elle est
605,1        millions de francs
                                                                                         actuellement vice-présidente de la Commission de
                                                                                         la science, de l’éducation et de la culture (CSEC-N).
Dépenses de la SSR pour le domaine de
                                                                                         Présidente du Groupement pour les régions de
l’information en 2016, 39 % de son budget
                                                                                         montagne (SAB), elle défend les intérêts des régions de
43 %                                                                                     montagne et des Préalpes, et des régions périphériques.
part féminine des collaborateurs
de la SSR
  12       CultureEnJeu n°56
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