Identifier les activités scientifiques dans les réserves de biosphère françaises : une chasse au trésor ?

La page est créée Adrien Perrin
 
CONTINUER À LIRE
Natures Sciences Sociétés 30, 1, 3-13 (2022)                                                                                                Natures
© C. Hervé et al., Hosted by EDP Sciences, 2022                                                                                             S ciences
https://doi.org/10.1051/nss/2022015                                                                                                         S ociétés
                                                                                                                                      Disponible en ligne :
                                                                                                                                      www.nss-journal.org

Identifier les activités scientifiques dans les réserves
de biosphère françaises : une chasse au trésor ?
Christine Hervé1,*,a , Théo Jacob2,#,b, Ramatoulaye Sagna3 et Catherine Cibien4
1
    Biologie, CNRS, UMR GEODE, Toulouse, France
2
    Sociologie, CNRS, UMR Dynafor, Castanet-Tolosan, France
3
    Statistiques, INRAE, LESSEM, Grenoble, France
4
    Directrice du MAB France, Castanet-Tolosan, France

Reçu le 8 février 2021. Accepté le 13 décembre 2021

    Comment identifier les activités scientifiques au sein de dispositifs de politique publique où la recherche n’apparaît pas
    prioritaire, telle est la question que pose cet article qui prend l’exemple des réserves de biosphère françaises. Dans une
    démarche exploratoire, les auteurs testent différentes entrées (académique, territoriale) pour cerner ce que représente la
    place de la recherche dans un jeu institutionnel complexe. Au-delà de l’analyse fine du réseau français et de ses difficultés
    structurelles, la discussion est ouverte sur les rôles et formes d’appui des activités scientifiques à la conception de dispositifs
    d’action, sur les enjeux d’une reconnaissance de ces activités immergées dans l’action publique et, plus globalement, sur la
    place qui doit être réservée à la science et aux scientifiques pour répondre aux enjeux du développement durable.

                                                                                                                                          La Rédaction

             Résumé – Le programme scientifique intergouvernemental Man and the Biosphere (MAB) de l’Unesco,
             dont l’une des missions est de soutenir et d’encourager les activités de recherche, s’appuie sur des territoires
             particuliers, les réserves de biosphère, définies comme des sites modèles d’étude et de démonstration des
             approches intégrées de la conservation et du développement. Pourtant, identifier les activités scientifiques
             dans ces réserves de biosphère se révèle bien plus complexe qu’il n’y paraît. Après avoir questionné la place
             de la science à l’Unesco, l’originalité de sa conceptualisation au sein du programme MAB et ses conditions
             structurelles de mise en œuvre, nous expérimentons et discutons, chemin faisant, différentes méthodes afin
             d’identifier la diversité des activités scientifiques au sein des réserves de biosphère françaises. Dans un
             contexte d’évolution et de territorialisation de l’action publique, cette enquête exploratoire propose in fine
             une méthodologie à même d’appréhender la complexité des contributions scientifiques au sein de projets de
             territoire dont les finalités ne sont pas purement académiques.

             Mots-clés : recherche / développement durable / réserve de biosphère / projet de territoire /
             transdisciplinarité

             Abstract – Identifying scientific activities in French biosphere reserves: a treasure hunt?
             One of the missions of Unesco’s intergovernmental scientific programme, Man and the Biosphere (MAB),
             is to support and encourage research activities. These activities are based in specific areas, the Biosphere
             Reserves considered as model sites for the study and demonstration of integrated approaches to
             conservation and development. However, identifying scientific activities in Biosphere Reserves turned out
             to be more challenging than previously imagined. After reflecting upon the place of science at Unesco, the
             originality of the conceptualisation of this place within the MAB programme and the structural conditions of

*Auteur correspondant : Christine.herve@inrae.fr
#
  Co-premier auteur
a
  C. Hervé est également associée à l’UMR Dynafor, INRAE, Ensat, Purpan, Castanet-Tolosan, France.
b
  T. Jacob est également associé aux UMR GEODE, CNRS, Université de Toulouse 2, Toulouse, France et PALOC, MNHN, IRD,
France.

This is an Open Access article distributed under the terms of the Creative Commons Attribution License CC-BY (https://creativecommons.org/licenses/by/4.0), which
      permits unrestricted use, distribution, and reproduction in any medium, except for commercial purposes, provided the original work is properly cited.
4                                      C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)

          its implementation, we present different methods to identify the diversity of scientific activities within
          French Biosphere Reserves. In a context of evolution and territorialisation of public action, this exploratory
          survey proposes a methodology allowing to come to grips with the complexity of scientific contributions
          within territorial projects whose aims are not purely academic.

          Keywords: research / sustainable development / biosphere reserve / land project / transdisciplinarity

    Après cinquante ans d’existence, le comité MAB France          rendre compte de la nature des relations sciences sociétés
a cherché à dresser un bilan des activités de recherche            sur des territoires ruraux et périphériques, où les enjeux de
menées dans les réserves de biosphère (RB) et à                    développement apparaissent prioritaires.
identifier leurs protagonistes. En 2006, la secrétaire
scientifique du comité MAB France, Catherine Cibien,                La science au sein du programme MAB
publiait dans NSS un article intitulé « Les réserves de
biosphère : des lieux de collaboration entre chercheurs
                                                                   de l’Unesco : de la « fonction sociale »
et gestionnaires en faveur de la biodiversité » (Cibien,           au « développement durable »
2006). Elle y retraçait la genèse du concept de RB,
présentait son évolution depuis trente ans, et accordait               La place de la science à l’Unesco a été historiquement
un long développement à la place de la recherche dans              mal définie ; cette dernière ne fait son apparition dans le
ces dispositifs. Elle concluait que « les réserves de              sigle de l’institution aux côtés de la culture et de
biosphère ne sont pas, aujourd’hui, considérées par la             l’éducation que quelques jours avant sa création, le
communauté scientifique comme les territoires privi-                16 novembre 1945 (Archibald, 2009). Traversée par les
légiés de recherche qu’elles sont supposées être »                 tensions politiques qui accompagnent les relations
(Cibien, 2006, p. 88). Après avoir dressé les contextes            internationales, l’identité scientifique de l’Unesco est
politiques, institutionnels et matériels dans lesquels             imprégnée par les enjeux diplomatiques de l’époque. Dès
évoluent ces dispositifs, notre article interroge le rôle          la fin des années 1940, l’accent est mis sur la « fonction
de la recherche et la réalité de sa mise en œuvre dans les         sociale des sciences » comme moteur de développement
RB françaises.                                                     pour les nations périphériques (Toye et Toye, 2009). Au
                                                                   moment où la « Big science », en physique notamment,
    En 2017, Pamela Shaw et ses collaborateurs ont                 est élevée au rang de domaine stratégique national
compilé les travaux de recherche produits dans 302                 (ibid.), les sciences naturelles et environnementales
réserves de biosphère, provenant de 36 pays du réseau              offrent un nouveau champ de collaboration compatible
EuroMab – qui inclut l’Europe et l’Amérique du Nord                avec les missions de coopération internationale de
(Shaw et al., 2017). Ils ont identifié ces travaux en               l’Unesco (Hadley, 2009). De plus, la fonction intergou-
utilisant les mots-clés correspondant aux objectifs                vernementale de l’institution encourage le lien entre
communs portés par les RB (développement durable,                  recherche et action, favorisant ainsi les pratiques inter-
éducation à l’environnement, conservation) et examiné              sectorielles dans le champ de la conservation de la nature,
environ 5 000 ouvrages universitaires, mémoires de                 du développement et de l’éducation (Petitjean, 2009).
thèse, rapports, articles, actes de congrès publiés depuis
2000. Ils ont ainsi identifié environ 2 700 documents de                Durant les années 1950 et 1960, l’Unesco connaît une
recherche, ce qui peut sembler relativement peu pour une           montée en puissance sur la scène scientifique inter-
période de quinze ans. Par cette méthode, les auteurs              nationale (Unesco, 2009). Dans la suite du Programme
n’identifient que 50 publications issus de travaux dans             biologique international1 (PBI), l’Unesco co-organise en
des RB françaises. Considérant les principales limites             1968 avec le CIUS2, la Conférence sur l’utilisation
qu’ils ont identifiées – sélection exclusive d’articles             rationnelle et la conservation des ressources de la
publiés en anglais, absence fréquente des mots-clés                Biosphère qui aboutit à la création du programme Man
utilisés dans les documents recherchés, faible disponi-            and the Biosphere [MAB] (Unesco, 1970). Né au sein du
bilité des données à travers les moteurs de recherche              secteur des sciences exactes et naturelles de l’Unesco et
utilisés – ces résultats sont-ils représentatifs de la             porté par la division des sciences écologiques et des
production scientifique dans ces dispositifs territoriaux ?         sciences de la Terre à partir de 1971, le programme MAB
Produire des connaissances nouvelles pour une gestion              se distingue par son caractère pionnier ; il se veut
durable, comment cela se traduit-il concrètement dans les          interdisciplinaire et tourné vers la résolution de problèmes
RB ? Quelles productions de savoirs sont mobilisées et
comment sont-elles capitalisées ? Sont-elles visibles ? Du         1
                                                                     Le PBI est un programme international de recherches
fait de la nature protéiforme de ce dispositif, cet article        écologiques lancé en 1966 par le CIUS, avec le soutien de
explore, chemin faisant, des méthodes pour identifier les           l’Unesco. Il vise à étudier l’influence de la productivité
activités scientifiques capables de traduire les divers rôles       biologique sur le bien-être matériel de l’espèce humaine.
                                                                   2
de la recherche dans les RB ainsi que leurs capacités à              Conseil international des unions scientifiques.
C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)                                        5

concrets (Di Castri et al., 1980). Il vise ainsi à « développer,        Ces réserves de biosphère ne sont donc pas à proprement
dans le cadre des sciences naturelles et sociales, les              parler des dispositifs scientifiques. S’appuyant sur des
bases de l’utilisation rationnelle et de la conservation            pratiques interdisciplinaires de recherche-action (Garnier,
des ressources de la biosphère et de l’amélioration                 2008), elles ont évolué graduellement vers des outils
globale des relations entre l’homme et l’environnement »            d’aménagement durable des territoires. Comme le montre
(Unesco, 1970).                                                     Maureen G. Reed (2016), dès les années 1990, les missions
    Si, initialement, le programme MAB s’organise autour            de développement deviennent prioritaires dans leur mise en
de quatorze projets thématiques internationaux déclinés en          œuvre, prenant le pas sur les fonctions de conservation ou
fonction des grands écosystèmes terrestres, la nature des           d’appui logistique. Cette transformation se trouve réaffir-
projets évolue dès la fin des années 1970. Progressivement,          mée lors du Congrès mondial des réserves de biosphère
sa mise en œuvre vient s’appuyer sur des territoires                organisé à Lima en 2016, qui introduit dans son nouveau
particuliers, les réserves de biosphère3, conçus comme des          plan d’action le concept vaste et imprécis de « science de la
laboratoires à ciel ouvert pour expérimenter de nouvelles           durabilité » (Reed, 2019). « La science de la durabilité est
pratiques scientifiques. Le premier plan d’action pour les           une approche intégrée axée sur la résolution de problèmes
réserves de biosphère (Unesco, 1984) souligne leur rôle             qui utilise de manière transdisciplinaire toute la gamme des
multifonctionnel : elles associent des objectifs de conserva-       connaissances scientifiques, traditionnelles et autochtones
tion et de gestion durable des ressources à des missions de         pour identifier, comprendre et régler des problèmes écono-
surveillance, de recherche et de formation impliquant les           miques, environnementaux, éthiques et sociétaux présents
acteurs locaux. « La participation des décideurs et des             et futurs liés au développement durable » (Unesco, 2016).
populations locales aux projets de recherche, la formation et           Durant les années 1990, Gilbert Glaser, coordonnateur
la démonstration sur le terrain et la coopération entre les         des programmes environnementaux de l’Unesco, fait le
spécialistes des sciences sociales, biologiques, physiques          constat que désormais « les besoins sociétaux et les priorités
pour rechercher des solutions aux problèmes complexes de            de l’action publique déterminent l’élaboration et les
l’environnement constituent les éléments essentiels du              priorités de ces programmes autant que les considérations
programme MAB » (Unesco, 1984).                                     d’ordre purement scientifique » (Glaser, 2009, p. 472).
    Le rôle des RB, devenu central dans la mise en œuvre            Ainsi, l’évolution du programme MAB dessine les contours
du programme MAB, se trouve renforcé par les                        d’une science partenariale qui cherche à mettre en relation
repositionnements stratégiques de l’Unesco. Dans un                 diverses catégories d’acteurs, de valeurs, de légitimités et de
contexte de grandes difficultés budgétaires et politiques,           savoirs – scientifiques, profanes, traditionnels, privés,
résultant du retrait de la Grande-Bretagne et des États-Unis        politiques et gestionnaires. Fruit de cette évolution, les
de l’Unesco en 1985, la nomination du nouveau directeur             réserves de biosphère ont d’abord été implantées dans des
général Federico Mayor en 1987 marque un virage qui                 réserves biologiques et/ou des sites de recherche en écologie
entend mettre « la science au service du développement              avant de se déployer sur des territoires plus vastes intégrant
durable » (Glaser, 2009). Comme les autres grands                   des enjeux multiples de conservation et de développement
programmes scientifiques de l’Unesco4, le MAB est invité             (Hadley, 2003 ; Cibien, 2006). De ce fait, la place et la nature
à apporter une contribution plus formelle au développe-             des travaux scientifiques associés ont pu considérablement
ment durable et à la construction de l’action publique. Dans        évoluer et se diversifier. L’importance accordée au concept
cette perspective, la Conférence internationale de Séville          de développement durable a redéfini la pratique scientifique
en 1995 formalise les missions des RB, avec la définition            en lui confiant de nouveaux rôles (concertation, médiation,
de la stratégie de Séville et du cadre statutaire du Réseau         animation, évaluation, action-gestion, valorisation, dévelop-
mondial des réserves de biosphère (Unesco, 1996). Les RB            pement), lesquels, nous le verrons, sont difficiles à évaluer
sont définies comme des sites modèles d’étude et de                  selon les critères classiques de l’évaluation académique.
démonstration des approches intégrées de la conservation
et du développement, et d’appui logistique à la recherche,
à la formation et à l’éducation.                                    Mise en œuvre de la recherche dans
                                                                    les réserves de biosphère françaises :
3
  Le terme « réserve de biosphère » apparaît au sein du MAB en      une activité ténue et diversifiée
1974. Les RB intègrent alors le projet thématique n°8 intitulé
« Conservation of natural areas and of the genetic material            Pour développer ses missions, le Réseau mondial
they contain ». À cette date, elles ne constituent donc qu’un des   des réserves de biosphère s’appuie sur deux textes5 au
14 volets du programme.                                             caractère juridique peu contraignant, qui ont plutôt valeur
4
  À titre d’exemple, on peut citer le programme de recherche
sur les zones arides (1949-1964) et le programme de recherche
                                                                    5
sur les zones tropicales humides (1954-1965), lesquels se            La stratégie de Séville et le cadre statutaire adoptés par une
distinguent par leur caractère interdisciplinaire.                  résolution de la Conférence générale de l’Unesco en 1995.
6                                     C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)

d’engagement moral des États membres. La reconnais-                  La coordination nationale du réseau des réserves de
sance juridique des RB dans le droit national est ainsi          biosphère a été assurée par un comité de la Commis-
laissée à la libre appréciation de chaque État. Les premières    sion nationale française pour l’Unesco jusqu’en 2015.
réserves de biosphères françaises ont été créées en 1977 et,     Le comité MAB France s’est alors constitué en
progressivement, le réseau s’est étendu à seize sites dont       association loi 1901 et a ainsi acquis une reconnaissance
trois ultramarins et deux transfrontaliers6. Si l’histoire des   morale. Il a vocation à coordonner le réseau français et ses
RB françaises est relativement ancienne, leur reconnais-         parties prenantes – institutions scientifiques, chercheurs,
sance demeure faible et très récente sur le plan juridique,      personnalités et partenaires territoriaux – pour promouvoir
puisqu’elles ne sont inscrites dans le code de l’environne-      le programme scientifique intergouvernemental de
ment que depuis 20167. Pour exister, elles sont adossées à       l’Unesco et le Réseau mondial des réserves de biosphère
une ou plusieurs structures de droit français. On compte         en France8. Il assure également une fonction diploma-
parmi elles deux parcs nationaux, un parc naturel marin,         tique, en représentant l’engagement de l’État français
neuf parcs naturels régionaux, quatre syndicats mixtes,          dans le programme MAB. Le noyau opérationnel du
cinq établissements publics intercommunaux, un établis-          comité MAB France s’est longtemps limité à sa
sement public territorial de bassin, deux associations et une    directrice scientifique, aidée de chercheurs volontaires
collectivité. L’approche intégrée dans un triple zonage qui      adhérant à la philosophie du programme, et d’un
les caractérise se traduit par : une aire centrale protégée,     ensemble d’instances spécifiques (conseil d’adminis-
une zone tampon où se concilient activités humaines et           tration, groupes thématiques...). À partir de 2010, le
conservation de la biodiversité, et une aire de transition       MAB France a pu compter sur l’aide logistique d’une
promouvant l’inclusion des populations environnantes.            chercheuse du CNRS hébergée au Muséum national
Les aires centrales vouées à la conservation, dont le niveau     d’histoire naturelle et, dernièrement, sur le recrutement
de protection est le plus élevé, sont protégées par les          d’une chargée de mission financée par l’Office français
nombreux outils réglementaires du droit français                 de la biodiversité. La structure associative du MAB
(Cibien, 2006).                                                  France repose essentiellement sur ses adhérents, parmi
    Cette diversité de modalités de portage génère de            lesquels on compte les seize réserves ainsi que six
fortes disparités de mise en œuvre, résultant des                grands instituts scientifiques nationaux (CNRS, INRAE,
différences de culture administrative, de moyens de              Cirad, MNHN, IRD et Ifremer) et le centre de recherche
fonctionnement et d’objectifs prioritaires assignés à            de la Tour du Valat. Si ce soutien affiché par la
chaque structure porteuse. Si chacune de ces entités             communauté scientifique peine à se traduire au-delà
affiche la recherche centrée sur les problématiques               d’une cotisation financière annuelle et d’une participa-
environnementales parmi ses missions, en pratique,               tion formelle aux instances de l’association, nous
la recherche demeure marginale en comparaison des                observons un appui plus implicite reposant sur des
missions de gestion et de développement socio-                   liens ténus : le président du MAB France est chercheur
économique des territoires. Par ailleurs, l’existence d’un       au Cirad et sa directrice est hébergée dans une unité
conseil scientifique n’est pas une obligation réglementaire       INRAE ; enfin, la création d’un Master MAB à
pour les RB, sauf si elles sont adossées à un parc national.     l’université Toulouse-Paul Sabatier en 2012 a encouragé
Dans une conjoncture où la mise en œuvre des politiques          les collaborations avec une communauté de chercheurs
environnementales rencontre une réduction générale de            engagés sur les problématiques science-société. Néan-
budgets et une inflation procédurale favorisée par la             moins, les projets scientifiques mis en œuvre à l’échelle
décentralisation de l’action publique (Epstein, 2006),           du MAB France demeurent rares et dépendent de
l’animation d’une politique scientifique volontariste             financements ponctuels. Comme dans l’ensemble du
s’avère souvent difficile à assumer. Dans ce contexte             réseau mondial, le potentiel des RB en tant que
structurel et institutionnel, la reconnaissance d’un site en     « laboratoires de plein air » apparaît donc sous-exploité
tant que RB peut apparaître davantage comme un label             (Reed, 2016). Interroger la nature des activités
territorial que comme un outil de gestion reposant sur le        scientifiques menées au sein des RB permet de
développement d’une politique scientifique ambitieuse –           documenter les recherches produites dans des territoires
a fortiori pour des territoires ruraux et périphériques qui      où la science n’est pas définie comme mission
font face à des problématiques socio-économiques                 prioritaire. Pour ce faire, il s’agit de revisiter les
particulièrement complexes.                                      méthodes traditionnelles d’identification de l’activité
                                                                 scientifique en développant une approche itérative,
                                                                 adaptée et affinée au fil de l’étude.
6
  https://www.mab-france.org/fr/les-reserves-de-biosphere/
les-reserves-de-biosphere-francaises
7                                                                8
  Loi n° 2016-1087 du 8 août 2016 pour la reconquête de la        https://www.mab-france.org/fr/mab-france/organisation-du-
biodiversité, de la nature et des paysages.                      mab-france/
C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)                                    7

Tab. 1. Identification des travaux scientifiques dans les réserves de biosphère, l’exemple de la Camargue (extraction entre
2000-2020, mise à jour le 03-12-2020).
                                                                                      Nombre d’occurrences
                   Mots-clés
                                                                  WOS                     Scopus                 Google Scholar

    Camargue                                                      714                     6 278                  16 300

    reserve AND biosphere                                         7 906                   29 886                 59 100

    reserve AND biosphere AND Camargue                            13                      298                    1 470

Comment identifier les activités                                         biosphere », génère de longues listes de plusieurs
                                                                        centaines, voire milliers, de références qui doivent être
scientifiques dans les réserves                                          triées et analysées pour évaluer leur pertinence (Tab. 1).
de biosphère françaises ?                                               L’association des termes (nom de territoire AND reserve
                                                                        AND biosphere) permet de restreindre le nombre de
Par l’entrée académique ?                                               documents, au point que le nombre d’occurrences chute
    Classiquement, la valorisation de la recherche repose               drastiquement pour certaines bases de données (Tab. 1).
sur les publications académiques, comme l’atteste le                        Google Scholar référence une plus grande diversité
référentiel des produits et des activités de recherche                  de documents – notamment dans les domaines non
produit par le Haut Conseil de l’évaluation de la                       scientifiques (Mingers et Leydesdorff, 2015) mais avec
recherche et de l’enseignement supérieur9. Dans un                      moins de rigueur et plus de redondances que les deux
premier temps, les activités scientifiques peuvent être                  autres bases. Si, intuitivement, la diversité des docu-
identifiées par des approches classiques de bibliométrie.                ments recherchés pour les réserves de biosphère
La question de la langue, pointée comme limite dans                     pousserait à utiliser Google Scholar, cette démarche se
l’étude internationale de P. Shaw et ses collaborateurs                 heurte à la difficulté de récupérer ces données. En effet,
(2017) est plus facile à trancher à l’échelle des réserves              contrairement aux deux autres bases, Google Scholar n’a
de biosphère françaises. La sélection du français                       pas d’interface intégrée pour faire du data mining10, et
s’impose, ainsi que celle de l’italien et de l’allemand                 l’utilisation du logiciel Publish or Perish (POP)11, qui
– parlés dans les deux réserves transfrontalières –, et                 permet malgré tout cette récupération, montre que les
inévitablement de l’anglais, langue « d’excellence » des                informations de certains champs (auteur, source de
chercheurs pour s’assurer une reconnaissance nationale                  publication) sont aléatoirement tronquées, ce qui rend
et internationale. Le choix de la ou des base(s) de données             leur utilisation difficile. Une importante différence de
et des mots-clés à utiliser est également délicat. P. Shaw              résultats s’observe entre Scopus et WOS. Nous avons
et ses collaborateurs (ibid.) mentionnent que le terme                  obtenu environ vingt fois plus de publications avec
« biosphere reserve » est très souvent absent des                       Scopus qu’avec WOS en utilisant la combinaison de
documents recherchés, ce qui est confirmé par les                        mots-clés la plus complète. Sans chercher à faire une
chercheurs français qui déclarent ne citer que rarement                 comparaison détaillée, Scopus référence plus de
le nom de la réserve de biosphère dans leurs articles. Les              50 000 sources couvrant la quasi-totalité des champs
gestionnaires des RB peuvent cosigner les articles                      disciplinaires, alors que WOS en référence seulement
lorsqu’ils participent activement aux travaux ; leurs                   environ 21 000 (Dassa et al., 2010). Malgré la richesse de
noms sont alors plus susceptibles d’apparaître que celui                ces deux bases de données, les revues de langue française
du territoire concerné.                                                 y sont fortement sous-représentées (Schöpfel et Prost,
   Nous avons testé une extraction automatique de                       2009), par exemple sur une collection de 12 171 revues
données sur les vingt dernières années à partir de trois                recueillie suite à une requête dans le WOS (Journal
                                                                        Citation Reports), seulement 196 revues sont franco-
grandes bases de données : Web of Science (WOS),
Scopus et Google Scholar. Ces analyses produisent un                    phones, soit moins de 2 %.
nombre très différent d’occurrences entre les trois bases.
L’utilisation d’un nom de territoire comme mot-clé                      10
                                                                           Interface de stockage des données après collecte et
(exemple : Camargue), ou seulement de « reserve AND                     traitements informatiques plus ou moins automatisés sur de
                                                                        multiples critères.
9                                                                       11
    https://www.hceres.fr/fr/evaluations                                   https://harzing.com/resources/publish-or-perish.
8                                    C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)

     Sur cette simple base, le nombre de travaux identifiés     façon plus ou moins détaillée selon l’importance que ces
dans une seule réserve de biosphère dépasse largement          structures porteuses accordent à la recherche. Ces
la cinquantaine de travaux identifiés par Shaw et al.           rapports sont souvent présentés comme non exhaustifs ;
(2017) dans l’ensemble des RB françaises. Bien que non         seules les études qui impliquent la structure de coordina-
exhaustive, l’utilisation de la requête avec les mots-clés     tion sur le plan financier ou humain sont mentionnées. En
« reserve AND biosphere AND nom de territoire » dans           général, ces structures manquent de ressources dédiées à la
la base Scopus identifie donc un nombre non négligeable         capitalisation et à la mise en valeur des travaux menés sur le
de travaux sur un territoire donné (Tab. 1). Cependant,        territoire. Par ailleurs, peu de réserves de biosphère
cette méthodologie permet d’identifier essentiellement          possèdent un centre de documentation avec du personnel
des formes écrites de connaissance, ignorant la plupart        dédié sur leur territoire.
des connaissances et savoir-faire vernaculaires souvent            Une recherche sur les sites internet des RB et de leurs
transmis oralement. Les analyses scientométriques à            structures d’appui révèle une grande disparité en matière
partir de ces données permettent d’identifier les auteurs,      de visibilité et d’accessibilité à leurs activités scienti-
leurs disciplines, leurs affiliations, les thématiques          fiques. Par exemple, deux réserves de biosphère réalisent
traitées, les sources de financements, ... Cependant, il        depuis de nombreuses années un journal scientifique12
faut noter que si une analyse bibliométrique peut être         qui présente les activités de recherche réalisées sur leur
réalisée sur l’ensemble de ces documents, moins d’un           territoire. Cependant, ces activités éditoriales sont
quart d’entre eux est disponible en accès libre – une          coûteuses et chronophages, et les structures d’appui
restriction également évoquée par Shaw et ses collabo-         rencontrent des difficultés structurelles croissantes pour
rateurs (2017). Autre limite, l’entrée académique              les maintenir. Peu de RB proposent un onglet « recherche »
permet plus facilement d’identifier des recherches              bien documenté. Des actions plus ponctuelles témoignent
classiques – en général très naturalistes, peu collabo-        pourtant de l’intérêt porté aux recherches menées sur le
ratives et faiblement restituées au territoire. Elle ne rend   terrain. Ainsi, la RB de Camargue a organisé un forum
pas compte de l’hybridité des activités scientifiques           scientifique intitulé « 40 ans de recherche au service de la
encouragées par l’Unesco (Mingers et Leydesdorff,              gestion en Camargue » (Roche et al., 2010) et publié une
2015). De plus, de nombreux documents ne sont pas              encyclopédie qui regroupe les sujets scientifiques liés à ce
identifiés par les analyses scientométriques, notamment         territoire (Blondel et al., 2013). Mais, en général, les
la littérature grise constituée de rapports et d’études non    activités scientifiques ne bénéficient pas d’une grande
publiés (Schöpfel et Prost, 2016). Ainsi, l’entrée par la      visibilité et l’interaction avec des personnes impliquées
production académique semblant insuffisante pour                localement s’est avérée indispensable pour recueillir plus
identifier l’activité scientifique des réserves de bios-         d’informations13.
phère, une entrée par le territoire et ses acteurs a été
tentée.                                                            Une enquête auprès de ces personnes a montré que les
                                                               RB produisent une grande quantité de littérature grise
                                                               (inventaires, suivis, etc.) dont les stagiaires sont des
Par l’entrée territoire ?                                      acteurs centraux. Pour les structures porteuses, qui ont
                                                               peu de moyens financiers à consacrer à la recherche, le
    Cette entrée repose sur un intérêt présupposé des
                                                               recours aux travaux d’étudiants est un bon compromis,
acteurs du terrain pour les travaux produisant de la
connaissance et permet d’appréhender comment les
structures gestionnaires s’en emparent et les valorisent.      12
                                                                  Le Courrier scientifique du Parc naturel régional du
Qui construit et diffuse ces savoirs ? Sous quelles formes ?   Luberon et de la Réserve de Biosphère de Luberon Lure
Où et comment trouver les traces de ces recherches ?           (https://www.parcduluberon.fr/un-territoire-en-action/labels-
Quelle est la place des chercheurs académiques (centres et     unesco/reserve-de-biosphere-luberon-lure/courrier-scientifi
instituts de recherche et universités) au sein de ces          que-parc-luberon/) et les Annales scientifiques de la Réserve de
structures territoriales ?                                     Biosphère des Vosges du nord/Pfälzerwald (https://www.parc-
                                                               vosges-nord.fr/article/des-annales-scientifiques-des-vosges-
    Dans le dossier de candidature déposé à l’Unesco
                                                               du-nord).
pour obtenir la désignation, figure une synthèse des            13
                                                                  Afin d’identifier les travaux menés sur chacune des RB et de
activités scientifiques menées dans ces territoires             caractériser la façon dont la recherche interagit avec les acteurs
candidats. Cette synthèse n’est réactualisée de manière        du territoire, une première campagne d’interviews téléphoni-
obligatoire que tous les dix ans, lors de la procédure de      ques a été réalisée entre 2017 et 2018 avec quinze chercheurs,
révision des réserves. Comme nous allons le voir, cette        majoritairement membres du conseil scientifique de RB et y
fréquence est bien trop faible pour capitaliser et valoriser   travaillant. Parallèlement, douze correspondants de RB, six
les connaissances. Parallèlement, sont trouvées des            chargés de mission et une documentaliste ont été contactés.
informations sur les travaux scientifiques dans les             Ces rencontres ont donné lieu à neuf réunions de travail
rapports d’activités annuels des structures d’appui – de       organisées sur les territoires concernés.
C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)                                    9

voire parfois la seule solution pour produire des données         – des travaux « diffusés » regroupant les recherches dont
scientifiques. Cette littérature grise est une source de             les instances gestionnaires ont connaissance à un stade
connaissance riche et détaillée, tant pour les réserves de          plus ou moins avancé et dont l’intérêt apparaît suffisant
biosphère elles-mêmes que pour leurs différentes                    pour qu’elles contribuent à leur diffusion ;
structures administratives porteuses. Cependant, ces              – des travaux « identifiés » regroupant les recherches
dernières négligent souvent l’archivage et la capitalisa-           réalisées sans lien avec les instances gestionnaires et
tion des données. De plus, la difficulté à réaliser une              n’ayant pas nécessité leur intervention pour se
synthèse des différents travaux est accentuée par                   dérouler, mais souvent conduites par des équipes
l’organisation même des structures d’appui. Les éta-                scientifiques connues et sur des thématiques ayant un
blissements fonctionnent en services qui segmentent                 intérêt pour le territoire15.
l’information en champs thématiques, ce qui ne facilite ni           Les gestionnaires enquêtés ont tous souligné qu’un
la transversalité, ni la communication. Pourtant, lorsque        grand nombre de travaux académiques ne sont pas
des chargés de missions sensibilisés à la production de
                                                                 restitués aux acteurs de terrain et restent inconnus des
connaissances scientifiques réalisent des synthèses, ces
                                                                 territoires. Ils ont insisté sur le fait qu’eux-mêmes ne sont
travaux fournissent une somme précieuse d’informations
                                                                 que très rarement informés des articles publiés, et qu’ils
sur les sujets traités, les dynamiques et les évolutions des
                                                                 les découvrent soit par hasard, soit par le biais d’une
recherches menées sur le terrain.
                                                                 veille bibliographique – avec toutes les limites pré-
Quelles relations les chercheurs                                 cédemment évoquées.
entretiennent-ils avec les réserves                                  En déplaçant l’angle d’observation, cette enquête a
de biosphère ?                                                   également mis en évidence l’existence de programmes,
                                                                 dont la recherche n’est pas le cœur, gérés par des acteurs
    Après une première phase exploratoire, une deuxième          non académiques mais qui associent néanmoins des
campagne d’entretiens semi-directifs approfondis14 a été         chercheurs. Elle met en lumière des projets bien souvent
menée au cours de l’année 2020, afin de mieux                     ignorés des évaluations plus classiques des activités
comprendre les relations entre les chercheurs et les             scientifiques. Ainsi, il nous a semblé intéressant d’établir
acteurs des territoires concernés. Les RB sont des               une distinction entre des « projets de recherche sur un
territoires ouverts où de nombreux chercheurs mènent             territoire » et des « projets de territoire impliquant des
leurs travaux indépendamment de toute relation avec les          chercheurs ».
structures d’appui ou leur conseil scientifique – lorsque
ces derniers existent.                                           Du « projet de recherche » au « projet
    De fait, cela soulève la question d’une recherche « sur »    impliquant des chercheurs » ?
ou « avec » le territoire. Cette distinction caractérise la
nature de la relation que les scientifiques entretiennent             Par « projet de recherche », nous désignons une
avec les acteurs locaux. Dans cette perspective, le              entreprise collective dont l’un des objectifs affichés est la
correspondant scientifique de la réserve de biosphère du          production de connaissances et dont les acteurs de la
Luberon-Lure a proposé une typologie identifiant plu-             communauté scientifique sont des protagonistes cen-
sieurs « catégories » de travaux pouvant intéresser les          traux. La notion de « projet » repose alors sur un
territoires concernés. Il distingue :                            calibrage propre aux modes de financement actuels de la
                                                                 recherche, orientés vers des temporalités relativement
 – des travaux « intégrés » regroupant les recherches            courtes (généralement un à quatre ans) par le biais
   auxquelles la ou les structure(s) territoriale(s)             d’appels d’offres et vers la satisfaction de critères
   gestionnaire(s) en place sont plus ou moins asso-             d’excellence définis par les procédures d’évaluation
   ciée(s) au moment de leur démarrage ou dans leur              (Pauwels, 2019). Pour atteindre leurs objectifs, les
   développement, et auxquels elle(s) apporte(nt) un             chercheurs – éventuellement de différentes disciplines –
   soutien financier et/ou logistique ;                           peuvent interagir pour co-construire une question de
                                                                 recherche et impliquer plus ou moins fortement des
14
  Menés en 2020 dans le cadre du projet ANR COLLAB2, ces         partenaires non académiques lors des différentes phases
entretiens ont été réalisés en visioconférence avec douze        du projet (Di Castri et Hadley, 1986). Au-delà de la
correspondants des RB, deux correspondants scientifiques, un      « production de connaissances purement scientifiques »,
chargé de mission, six scientifiques du réseau MAB et neuf
présidents de conseils scientifiques. Deux grilles d’entretien,
                                                                 15
abordant quatre grandes thématiques (parcours personnel ;          Avis n° 150107-01 du MEEDDAT - CNPN, séance du
gouvernance et fonctionnement ; enjeux de territoire ; colla-    15 janvier 2007 sur le projet de charte révisée. Annexe 3. Un
borations scientifiques), ont été élaborées, l’une pour les       programme de recherche pour le Parc naturel régional du
gestionnaires des RB et l’autre pour les chercheurs.             Luberon (2008-2020).
10                                      C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)

les projets de recherche, lorsqu’ils parviennent à mettre         financement, au niveau européen notamment. Dans ces
en œuvre une certaine transdisciplinarité16, peuvent              dynamiques collectives de rassemblement des acteurs
également aboutir à la « production de connaissances              concernés, les chercheurs ne sont plus qu’une catégorie
actionnables » (Soulard et al., 2007) dont pourront               d’acteurs parmi d’autres. Le champ des connaissances
s’emparer les partenaires de la recherche. La diversité de        apparaît là particulièrement disputé puisque les scienti-
ces projets de recherche recoupe les modèles proposés             fiques, davantage que dans un « projet de recherche »,
par Arpin et al. (2019) dans le cadre des collaborations          doivent coexister et dialoguer avec des partenaires
entre scientifiques et gestionnaires d’espaces naturels            (bureaux d’études, experts, élus, ...) qui disposent eux
protégés. On trouve d’un côté un modèle « scientifico-             aussi d’un haut niveau de formation (Loorbach et al.,
centré », orienté vers la production de connaissances             2017 ; Noström et al., 2020).
académiques, de l’autre, un modèle « pratico-centré » axé             Ce type de dispositif demande de la part du chercheur
sur la résolution de problèmes de gestion, et un modèle           de nouvelles formes de positionnement (Hazard et al.,
« hybride » visant à concilier ces différents objectifs. Si       2020) qui expliquent en partie la difficulté à identifier, en
ces deux derniers modèles traduisent une institutionna-           termes académiques, les produits de ses collaborations.
lisation croissante des pratiques partenariales dans le           En effet, dans de tels contextes, les chercheurs semblent
champ de la recherche publique, à travers l’inclusion             mobilisés en tant qu’interface entre science et société,
d’un « tiers-secteur de la recherche17 » extrêmement              adoptant des rôles de facilitation ou d’accompagnement
varié, ils ne suffisent pourtant pas à recouvrir l’ensemble        des acteurs territoriaux à la prise de décision (Wittmayer
des dynamiques identifiées dans les réserves de                    et Schäpke, 2014). Ces postures ont été définies comme
biosphère à travers une entrée plus territoriale.                 un horizon souhaitable pour la science, qui l’engagerait à
    Dans les réserves de biosphère, le développement              se montrer plus utile vis-à-vis de la société (Gibbons
d’une problématique de recherche peut faire l’objet               et al., 1994 ; Thompson Klein et al., 2001). Néanmoins,
d’une longue succession de travaux d’étudiants, aboutir à         leur institutionnalisation est encore toute relative au sein
un financement plus important ou à une thèse qui lui               des grands établissements de recherche, ce qui rend ces
procure une certaine visibilité. Mais parfois, l’apport de        activités difficilement identifiables par les méthodes
la recherche est ponctuel, dilué dans le temps ; il               traditionnelles d’évaluation des activités scientifiques.
n’accompagne que certaines phases du projet et peut               Elles demeurent encore souvent le fait d’individus
ainsi finir par être oublié. Les projets de cette nature           marginaux sécants18, dont l’investissement scientifique
rendent particulièrement complexe l’évaluation du rôle            ne peut être dissocié d’une forme d’engagement
de la recherche dans ces processus. C’est pourquoi nous           personnel. Dans ce contexte, l’activité scientifique
proposons le terme de « projet de territoire impliquant           apparaît, disparaît, réapparaît au gré des sollicitations
des chercheurs » pour identifier des formes plus                   et des opportunités dont dépendent les acteurs pour
hétérogènes et périphériques de l’activité scientifique,           s’associer collectivement.
et désigner les « objets » qu’ils contribuent à produire. Le         Notons qu’en nommant ainsi ces postures sous leur
but du projet n’est plus ici prioritairement la production        forme idéal-typique (abstraites et simplifiées), nous ne
de connaissances, ni même la résolution d’un ou                   décrivons pas les effets de pouvoir qui pèsent sur ces
plusieurs problèmes de gestion comme dans un modèle               dispositifs. En effet, les modèles proposés pourraient
« pratico-centré » (Arpin et al., 2019). La nature du projet      suggérer une certaine horizontalité de mise en œuvre,
ne s’apparente plus seulement à une dynamique                     alors même qu’il existe entre ces diverses catégories
collective exploratoire – où l’enjeu est de répondre à            d’acteurs de fortes inégalités de pouvoir (Hubert, 2002).
un problème donné, mais peut également porter un
objectif large de fédération des acteurs locaux sur la base
d’un projet d’aménagement ou de développement                     Conclusion
socialement partagé. Encouragés par les évolutions
contemporaines de l’action publique, ces projets font                 Alors même que la recherche fait partie de leurs
appel à une grande diversité de mécanismes de                     missions statutaires, dresser un bilan exhaustif des
                                                                  recherches menées dans les seize réserves de biosphère
                                                                  françaises s’avère difficile. Cette étude préliminaire a
16
   Dans un sens large, nous entendons des recherches qui          défini une méthodologie adaptée à notre compréhension
impliquent différentes formes de collaboration entre la           des activités scientifiques des RB françaises (Encadré).
communauté scientifique et d’autres catégories d’acteurs
                                                                  18
sociétaux.                                                          Crozier et Friedberg (2007) définissent le « marginal sécant »
17
   Ce terme désigne une grande diversité d’acteurs territoriaux   comme « un acteur qui est partie prenante dans plusieurs
qui ont en commun de produire des connaissances, mais             systèmes d’action en relation les uns avec les autres et qui peut,
demeurent marginalisés par les politiques de recherche et         de ce fait, jouer un rôle indispensable d’intermédiaire et
d’innovation (Akrich et al., 2017).                               d’interprète entre des logiques d’actions différentes ».
C. Hervé et al. : Nat. Sci. Soc. 30, 1, 3-13 (2022)                                           11

    Encadré - Méthodologie pour identifier les activités scientifiques dans les réserves de biosphère françaises

   o Utiliser les langues communément parlées dans les RB françaises : le français mais aussi l'italien et l'allemand, parlés
     dans les deux réserves transfrontalières, et l'anglais, langue de « l’excellence » académique.

   o Combiner différentes approches de recherche :

       ✓ Faire une analyse bibliométrique avec l’association de mots-clés « reserve » AND « biosphere » AND « nom de
          territoire » dans la base de données Scopus.
       ✓ Interroger les sites web et les ressources documentaires de chaque RB, du MAB France et des structures d’appui.
         Les informations recherchées sont les connaissances acquises sur le territoire, les documents mentionnant les
         activités scientifiques, la littérature grise, les articles, les livres, les conférences scientifiques ou publiques, les
         réunions associant des chercheurs, les dossiers de nomination pour la désignation de RB par l'Unesco et les rapports
         d'examen périodique ou d'activité.
       ✓ Identifier et contacter des personnes ressources au fait des activités scientifiques (membre du conseil scientifique,
         coordinateur RB, documentaliste, coordinateur scientifique de la structure d’appui, chercheurs, chargés de
         mission…) pour chaque RB afin de relever les connaissances produites et mobilisées sur le terrain.
       ✓ Réaliser avec ces acteurs clés une série d’entretiens compréhensifs, dirigée à la fois vers les acteurs locaux et les
         chercheurs afin de croiser dynamiques scientifiques et enjeux territoriaux.
       ✓ Inventorier les différents protagonistes de ces projets territoriaux afin d’identifier ceux qui pourraient entretenir des
         liens avec le monde académique.

L’utilisation des seuls outils numériques (moteurs de              recherche, et d’éclairer des dynamiques transdiscipli-
recherche, bases de données, sites internet), centrée sur          naires encore marginales, même si le terme de « sciences
les publications académiques et non académiques, ne                de la durabilité » connaît une institutionnalisation récente
suffit pas à identifier les recherches effectuées dans ces           dans les instituts de recherche. En effet, d’une part, ce
réserves de biosphère et la façon dont les acteurs locaux          type d’investissement scientifique correspond à l’évolu-
s’approprient ces connaissances. Si les biais et les               tion des politiques publiques, qui invitent de plus en plus
lacunes des outils scientométriques sont depuis long-              les acteurs à collaborer pour trouver des solutions aux
temps établis (Gingras, 2014 ; Mingers et Leydesdorff,             problèmes qui les affectent. Dans ce contexte, la science
2015), les réserves de biosphère, du fait de leurs                 est appelée à construire de nouveaux partenariats et à
caractéristiques particulières, semblent ajouter d’impor-          proposer des cadres de négociation entre différentes
tants défis méthodologiques. L’héritage de l’Unesco,                représentations et légitimités – elle peut ainsi se mettre
l’évolution de la place qui leur est accordée au sein du           « au service » d’objectifs qui lui sont extérieurs, et se
programme MAB, ainsi que les particularités de leur                rendre plus perméable aux sollicitations de ses nouveaux
mise en œuvre française, ont offert à la recherche                 partenaires et financeurs. D’autre part, ce type de
scientifique un rôle supplétif, indissociable d’enjeux plus         contribution scientifique demeure éloigné, malgré les
vastes qui mêlent développement, éducation, démocratie             incitations discursives, des critères d’évaluation d’une
locale et gestion environnementale. Si cette intégration           recherche tournée vers l’excellence et la visibilité
des objectifs politiques, économiques et scientifiques              internationale. Ainsi, cette dynamique semble également
apparaît très clairement dans les réserves de biosphère            indissociable d’une logique de politisation de la
françaises, elle semble correspondre à une tendance plus           recherche à l’heure de l’Anthropocène : l’implication
large d’évolution des pratiques scientifiques dans le               des chercheurs aux côtés des acteurs locaux serait alors à
champ des relations science société. Interroger les                mettre en relation avec la notion de « bien en soi »
méthodes d’identification de l’activité scientifique au              (Dodier, 2003) ; elle traduirait l’attachement moral du
sein des RB pourrait ainsi offrir des pistes fertiles pour         scientifique à l’idée de « se sentir utile » et de devenir
mieux comprendre la contribution des chercheurs dans               acteur des changements sociétaux.
des contextes partenariaux, de plus en plus dilués, de
mise en œuvre de l’action publique.
                                                                   Remerciements
    La notion de « projet de territoire impliquant des
chercheurs » offre donc une occasion de décentrement                  Nous tenons à remercier toutes les personnes
pour comprendre l’activité scientifique de façon moins              enquêtées pour le temps qu’elles nous ont accordé.
scientifico-centrée. Elle nous permet de faire un pas de            Merci à Isabelle Arpin, Floriane Clément-Kumar et Marc
côté par rapport aux modalités classiques d’exercice de la         Deconchat pour leur relecture et leurs précieux conseils.
Vous pouvez aussi lire