" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée

 
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" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
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                                                                                                            GUINÉE   / MANGR OVES

                                    « L’amitié respectueuse » :
                                         production de sel
                                          et préservation
                                    des mangroves de Guinée
Philippe Geslin
INRA-SAD
BP 27
31320 Castanet-Tolosan
France

                    La déforestation des mangroves guinéennes est imputée à la production
                    de sel. Les données d’analyse des connaissances et des modes d’exploitation des producteurs
                    susu combinées à celles des sciences biotechniques permettent de remettre en question les
                    idées reçues et de proposer des actions en accord avec les demandes des populations locales.

                                                                                         Les genres du sel. Le sel femelle en
                                                                                         tas et la stalactite de sel mâle.
                                                                                         Types of salt. Female salt in piles
                                                                                         and male salt stalactite.
                                                                                         Photo P. Geslin.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
56   DOSSIER
       MANGR OVES   /   GUINEA

                                                                                                    Philippe Geslin

                                 RÉSUMÉ                                ABSTRACT                                    RESUMEN
                    « L’AMITIÉ RESPECTUEUSE » :              “A RESPECTFUL FRIENDSHIP”: SALT            “LA AMISTAD RESPETUOSA”:
                    PRODUCTION DE SEL ET                     PRODUCTION AND MANGROVE                    PRODUCCIÓN DE SAL Y
                    PRÉSERVATION DES MANGROVES               PRESERVATION IN GUINEA                     CONSERVACIÓN DE LOS
                    DE GUINÉE                                                                           MANGLARES DE GUINEA
                                                             On the Guinean coast, development
                    Le littoral de Guinée subit le recul     agencies regarded salt production as       El litoral de Guinea sufre el retroceso
                    progressif de ses mangroves. Depuis      a wood-consuming activity. Salt is tra-    progresivo de sus manglares. Desde
                    les années 1970, la majorité des pro-    ditionally produced by the evapora-        los años setenta, la mayoría de los
                    grammes de développement met l’ac-       tion of a brine poured into basins set     programas de desarrollo hace hinca-
                    cent sur la production de sel qui        on fires which are fuelled by man-         pié en la producción de sal, que se
                    apparaît comme le principal facteur      grove wood. In 1993, a French NGO          presenta como el principal factor de
                    de déforestation. Ces actions ne repo-   decided to instal a solar alternative in   deforestación. Estas acciones no se
                    sent pas sur une analyse des pra-        order to check the deforestation of        basan en un análisis de las prácticas
                    tiques des producteurs en situation.     the mangrove ecosystem. According          de los productores de la zona. No
                    Elles ne mettent pas l’accent sur les    to the personnel involved with this        insisten en las diversidades sociales y
                    diversités sociales et techniques des    project, this was a major problem for      técnicas de los habitantes que pue-
                    populations qui peuplent les man-        local people, too. At the same time,       blan los manglares de Guinea.
                    groves de Guinée. En partant de l’ana-   they requested an anthropological          Partiendo del análisis etnográfico de
                    lyse ethnographique des pratiques        approach to the problem. They were         las prácticas de los productores susu,
                    des producteurs susu, et en combi-       keen to have information about how         y combinando estos datos con los de
                    nant ces données avec celles des         to design a solar alternative based on     las ciencias biotécnicas, pudimos
                    sciences biotechniques, il nous a été    the social and technical context. The      cuestionar algunos prejuicios relati-
                    possible de remettre en question cer-    ethnographic study shows how, year         vos a la influencia de la producción
                    taines « idées reçues » concernant       after year, local people have devel-       local de sal sobre la desaparición del
                    l’influence de la production locale de   oped practices and know-how which          manglar al sur de Conakry y, de esta
                    sel sur la disparition de la mangrove    help to reduce mangrove consump-           manera, proponer modos de acción
                    au sud de Conakry et ainsi de propo-     tion.                                      que tuvieran una mayor sintonía con
                    ser des pistes d’action plus en conti-                                              la realidad de las poblaciones locales.
                    nuité avec la réalité des populations    Keywords: anthropology, society-
                    locales.                                 nature relations, research activity.       Palabras clave: antropología, rela-
                                                                                                        ción sociedades-naturaleza, interven-
                    Mots-clés : anthropologie, relation                                                 ción de la investigación.
                    sociétés-nature, intervention de la
                    recherche.

     Déchargement du bois à proximité d’un campement
     de production de sel.
     Unloading timber near a salt-producing encampment.
     Photo P. Geslin.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
                                                                                                                                            DOSSIER       57
                                                                                                                                  GUINÉE   / MANGR OVES

             Introduction

              La mangrove recule en Guinée.                 Une intervention sur les facteurs      mène. La situation est alarmante à un
        Depuis presque trente années, la pré-         sociotechniques identifiés, à tort ou à      point tel que les producteurs locaux
        servation de ce fragile écosystème            raison, comme participant au recul de        de sel sont contraints d’acheter leur
        est au centre de nombreux projets de          la mangrove n’est alors envisageable         bois de feu ou d’utiliser des essences
        développement. Son processus de               qu’en situation, c’est-à-dire en pre-        forestières comme le manguier. La
        dégradation est attribué à l’homme et         nant en compte les caractéristiques          situation est identique pour certains
        à certaines de ses activités, notam-          du contexte immédiat des pratiques           secteurs de la zone sud, essentielle-
        ment la production de sel. Ce dis-            observées tout en considérant la             ment des îles (Kabac et Kakossa) qui
        cours est repris par les politiques et        façon dont elles ont été amenées à           offrent naturellement des territoires
        les organisations non gouvernemen-            être ce qu’elles sont.                       de coupe très limités qui ne permet-
        tales de façon systématique sur l’en-               Nous ferons l’hypothèse, dans          tent plus de satisfaire la consomma-
        semble du littoral, quelles que soient        cette contribution, que l’analyse des        tion en bois. Là aussi, les producteurs
        les zones géographiques et les popu-          pratiques des producteurs de sel per-        sont contraints d’utiliser des essences
        lations concernées. Or ces facteurs,          met, dans certains cas, de nuancer           forestières. En revanche, dans la zone
        qui sont essentiellement issus d’en-          significativement les représentations        sud (Soumbouya) (figure 1), qui est
        quêtes relatives à la production de           trop générales qu’ont certains orga-         provisoirement épargnée par ces pré-
        sel, reposent sur une faible connais-         nismes de développement quant à la           lèvements de bois de feu à destination
        sance de la diversité des situations          transformation de l’environnement de         de la capitale, les producteurs de sel
        présentes sur le littoral et, encore          mangrove en Guinée. Sur quelques             développent des pratiques et des
        moins, des pratiques de production            secteurs du littoral, ces pratiques,         savoir-faire spécifiques en matière de
        de sel et des savoirs des producteurs         qualifiées de destructrices, ne sont         gestion du bois qui modèrent les
        locaux relatifs à leur propre environ-        pas directement en cause. Leur ana-          points de vue sur le recul de la man-
        nement. Il faut bien reconnaître que          lyse témoigne, au contraire, de l’exis-      grove et, au-delà d’une représentation
        cette tendance à gommer l’existence           tence de savoirs spécifiques d’une           plus riche de la situation, donnent des
        de particularismes sociotechniques            grande complexité et d’une « amitié          pistes d’action. Les méthodes qui ont
        en matière de production de sel, et à         respectueuse » – pour reprendre les          permis de faire émerger ces pratiques
        généraliser à partir d’un cas, se             termes de A. G. Haudricourt – entre          sont issues de méthodes d’interven-
        retrouve aussi dans la littérature            l’homme et la mangrove (Haudri-              tion anthropologiques appliquées aux
        scientifique (Bouju, 1994). S’il est          court, 1962). Il ne s’agit pas de            processus de transfert de technolo-
        vrai que les étapes fondamentales du          remettre en question le recul de la          gies dans le monde rural. Ces cadres
        processus de production de sel par            mangrove guinéenne. Dans les zones           sont formalisés (Geslin, 1999). Ils per-
        lixiviation1 sont identiques sur l’en-        situées au nord de Conakry, elle est         mettent de contribuer à la mise en
        semble du littoral guinéen, les moda-         soumise aux coupes systématiques de          œuvre de techniques qui prennent en
        lités techniques et sociales de sa            bois de feu pour la consommation des         compte les contextes socioculturels et
        mise en œuvre varient de façon sou-           ménages de la capitale. La production        les demandes des populations concer-
        vent importante, avec des effets éco-         de sel contribue aussi à ce phéno-           nées par ces innovations.
        logiques dont on peut penser qu’ils
        sont notablement différents d’un                  Installation des familles sur les campements de production de sel.
        groupe humain à un autre. À titre                 Families settled in salt-producing encampments.
        d’exemple, l’activité de production de            Photo P. Geslin.
        sel chez les Baga vivant sur le littoral
        au nord de Conakry est principale-
        ment féminine et se poursuit la nuit,
        alors que, chez les Susu vivant à
        quelques centaines de kilomètres au
        sud, l’activité est mixte et suspendue
        pendant la nuit. On peut aussi identi-
        fier dans certains sites, au sein d’un
        même groupe, des pratiques très
        spécifiques. Elles sont fortement
        influencées par les itinéraires person-
        nels des producteurs, mais égale-
        ment par la répétition, sur une même
        zone, de projets de développement
        qui ont souvent laissé des traces
        dans les esprits des producteurs.
1 Évaporation d’une saumure portée à ébullition sur
 des foyers alimentés en bois de chauffe.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
58   DOSSIER
     MANGR OVES     /   GUINEA

                     Généralités sur la                      Rhizophora racemosa G. F. W. Meyer         qui la peuplent appartiennent à l’an-
                     mangrove littorale                      ou Rhizophora harrisonii Leechman)         cienne province de Soumbouya.
                                                             et « wofiri », terme utilisé par les       Autrefois, celle-ci constituait une véri-
                                                             Susu pour désigner le palétuvier           table unité territoriale édifiée progres-
                          La Guinée littorale s’étend sur    blanc Avicennia germinans (L.) Stearn      sivement sur de nouvelles terres par
                    300 km du nord au sud. Elle se trouve    – qui sont recherchées quotidienne-        plusieurs familles susu à partir de la fin
                    dans une zone de climat subguinéen       ment par les populations locales,          du xviie siècle, selon la tradition orale.
                    avec une saison sèche qui débute au      dans le cadre de diverses activités,       La rivière qui aujourd’hui porte ce nom
                    mois de novembre et se termine vers      illustrent parfaitement l’un des inté-     se situe directement au sud de Cona-
                    la fin du mois d’avril pour laisser la   rêts économiques que représente la         kry. Par extension, son nom a été
                    place, jusqu’en octobre, à la saison     mangrove en termes d’exploitation          donné à la région qu’elle traverse. La
                    des pluies. À l’exception de la pres-    forestière. L’extraction du bois de feu    tradition orale dit que l’origine du nom
                    qu’île du Kaloum et du cap Verga, la     représente chaque année 500 000            susu soumbouya, qui signifie mélange
                    mangrove recouvre sur cette frange       tonnes (Rue, non daté).                    (masumbu), est liée à la présence sur
                    une superficie estimée approximati-            L’écosystème de la Soumbouya,        cette zone d’une population aux ori-
                    vement à 385 000 ha (SDAM, 1990).        sur lequel nous avons concentré nos        gines variées, composée essentielle-
                    Elle peut remonter jusqu’à 10 km à       recherches, est situé au sud de la pres-   ment de Mendéni qui étaient les pre-
                    l’intérieur des terres, voire jusqu’à    qu’île de Conakry. Il se situe globale-    miers occupants, de Baga et de Susu
                    plus de 30 km lorsqu’elle suit les       ment dans les limites administratives      venus s’installer par vagues succes-
                    berges des rivières les plus impor-      de la sous-préfecture de Wonkifon qui      sives. On y rencontre aussi des Peuls et
                    tantes. Les espèces végétales –          est elle-même rattachée à la préfecture    des Balante originaires de Guinée-
                    « kinsi » (Rhizophora mangle L. ou       de Coyah. Les implantations humaines       Bissau.

           15°                                  14°                                  13°                                   12°

     11°                                                                                                                                      11°

     10°                                                                                                                                      10°

                                                                                                             Plateaux étagés du versant
                                                                                                             côtier du Fouta-Djalon :
                                                                                                                    de 150 à 500 m

                                                                                                                    de 500 à 900 m

                 Mangrove                                                                                           de 900 à 1 400 m

                                                                                                  0               50                 100 km

           15°                                  14°                                  13°                                  12°
     9°                                                                                                                                        9°

      Figure 1.
      Mangrove de Rias sur le littoral guinéen. Modifiée d’après Bertrand, 1993.
      Rias mangrove swamp on the Guinean coast. Altered based on Bertrand, 1993.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
                                                                                                                                       DOSSIER       59
                                                                                                                             GUINÉE   / MANGR OVES

     Produire en                                 Une collecte de bois de
     respectant                                     feu « raisonnée »

  l’environnement                                     Le projet de « développement
                                                de l’économie côtière dans la préfec-
       Quels que soient les groupes qui,        ture de Coyah » 2 , au sein duquel
en Afrique de l’Ouest, produisent du sel        nous intervenions, reprenait lui aussi             Utilisation du bois de palétuvier pour la
par lixiviation, les processus observés         à son compte la question du recul de               construction des huttes sur les campements
répondent à une même dynamique. Le              la mangrove. La production de sel                  de production de sel.
producteur prélève de la terre salée            était identifiée comme l’une des                   Using mangrove wood to build huts in salt-
dont il remplit de larges filtres. Il verse     causes principales. Notre action                   producing encampments.
de l’eau de mer sur cette terre. La sau-        devait permettre à la maîtrise                     Photo P. Geslin.
mure qui s’en écoule est alors prélevée         d’œuvre de concevoir une alternative
puis portée à ébullition jusqu’à cristalli-     solaire de type « marais salants » –
sation du chlorure de sodium. Comme             dans le but de réduire la consomma-          réserve de bois sec importante. On
ces processus s’inscrivent dans des             tion de bois de feu – reposant sur une       constate alors trois périodes de
sociétés différentes, les conditions            connaissance approfondie des                 coupe. La première intervient très tôt
sociales de leur mise en œuvre sont dif-        savoirs mis en œuvre au quotidien            dans la saison, en général dès le mois
férentes. L’ethnologue étudie ces diffé-        par les producteurs de sel susu.             de septembre, et cela jusqu’en
rences (variantes) qui résultent d’un                 À l’origine du projet, il était sou-   novembre. Les zones de prélèvement
choix individuel ou social, ou d’un non-        ligné que le problème du bois se             sont situées le plus près possible des
choix qui lui relèverait de l’articulation      posait à deux titres :                       campements de production de sel.
prévisible ou inévitable des étapes qui                                                      Lorsqu’il s’agit d’un nouveau campe-
caractérisent un processus.                          ▪ La déforestation de la man-           ment, le bois utilisé provient en partie
       À titre d’exemple, l’approche his-       grove par coupes spécifiques de bois         de la parcelle défrichée l’année pré-
torique, utilisée au cours de notre             de feu est une des premières causes          cédant l’installation, l’autre partie
étude, a montré que chez les Susu, au           de disparition de ce milieu. Dans une        étant prélevée sur les zones situées
xviiie siècle, la production de sel était       zone comme celle de Coyah, située            en général à moins d’une heure de
exclusivement féminine. Mais, depuis            près d’un centre urbain, où la pres-         pirogue du campement. Dans les
un quart de siècle, les rapports de pro-        sion de l’homme est forte, la régéné-        zones de production où le bois est
duction se sont transformés. Les                ration ne se fait plus et la végétation      présent en grande quantité, les péri-
hommes se sont de plus en plus impli-           herbacée se substitue définitivement         mètres de prélèvement sont proches
qués dans cette activité, en raison du          au couvert arboré...                         des campements et le transport du
caractère aléatoire de la riziculture sur            ▪ Résultante de la déforestation        bois se fait « à tête », plusieurs fois
ce territoire. Cette intervention des           et de la non-régénération, le manque         dans la journée. La coupe a lieu très
hommes dans le processus a contribué            de bois se fait sentir dans de nom-          tôt pour réduire la pénibilité inhé-
au développement rapide de la salicul-          breux sites d’extraction de sel, obli-       rente à la collecte et au transport
ture. Le sel est ainsi devenu une denrée        geant les producteurs à s’approvi-           pendant la saison de production,
fondamentale pour l’économie locale. Il         sionner de plus en plus loin, ce qui         mais aussi pour pouvoir obtenir un
permet à ces populations de rizicul-            rend le travail toujours plus astrei-        bois sec au moment de la combus-
teurs d’acheter le riz nécessaire à leur        gnant. Certains producteurs doivent,         tion, le bois concerné, Avicennia,
alimentation quotidienne lorsque les            par manque de main-d’œuvre ou en             Rhizophora, ne nécessitant pas ou
récoltes de l’année sont mauvaises. Au          raison des distances trop grandes            peu de séchage avant utilisation. Les
nord, chez les Baga, la production rizi-        entre leurs sites d’extraction et les        données scientifiques recoupent ici
cole satisfait encore majoritairement           zones d’approvisionnement en bois,           les connaissances empiriques des
les besoins des populations qui, de ce          acheter le bois de feu ; le coût de          producteurs. Le pouvoir calorifique
fait, n’ont pas à développer leur activité      revient du kilogramme de sel produit         de Rhizophora est, en effet, très
salicole périphérique avec l’ampleur de         s’en trouve multiplié par quatre             faible (inférieur à 4 600 kcal/kg),
leurs voisins du sud. Toutefois, chez les       (AFVP, 1993).                                mais il est recherché en raison d’une
quelques familles de producteurs baga                Le producteur de sel doit com-          humidité contenue (40 %) inférieure
qui rencontrent des difficultés en              mencer à prélever le bois de feu, des-       à celle d’Avicennia (70 à 95 %) (Doat,
matière de riziculture, on commence,            tiné au chauffage de la saumure, en          1977), pour ses qualités de chauffe –
depuis peu de temps, à observer une             général deux mois avant le début de          sa combustion est lente et dégage
modification du processus à travers la          la saison sèche, au moment où les            peu de fumée – et pour sa solidité
mixité des tâches de production sali-           activités rizicoles sont moins inten-        lors de la construction de l’armature
cole.                                           sives, de manière à disposer d’une           destinée à supporter les éléments de
                                          2 Projet dirigé par l’Association française des volontaires du progrès (AFVP),
                                              en collaboration avec les paludiers de Guérande.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
60   DOSSIER
     MANGR OVES   /   GUINEA

                                                                                                         Techniques de chauffe et
                                                                                                          types de foyers pour la
                                                                                                          cuisson de la saumure

                                                                                                             La consommation de bois de feu
                                                                                                       est modulée par la technique mise en
                                                                                                       œuvre – types de foyers – et les
                                                                                                       contraintes environnementales – qua-
                                                                                                       lité du bois et de la terre salée. Sur le
                                                                                                       site de Tougoussourou, les foyers utili-
                                                                                                       sés pour l’évaporation de la saumure
                                                                                                       sont systématiquement ouverts sur un
                       Raclage des terres salées.                                                      seul côté. Dans la majorité des cas, la
                       Scraping salt flats.                                                            bouche du foyer se situe sur le petit
                       Photo P. Geslin.                                                                côté. Le bois est introduit dans le sens
                                                                                                       de la longueur du foyer, et poussé vers
                                                                                                       l’intérieur au fur et à mesure de sa
                  filtration de la saumure. Le bois ainsi   cas, il coupe de préférence du             combustion. Dans d’autres cas, plus
                  coupé n’est pas transporté directe-       Rhizophora pour les raisons indi-          rares, le foyer est disposé perpendicu-
                  ment. Il le sera chaque jour, ou tous     quées plus haut, mais ce bois est rare     lairement aux perches qui vont l’ali-
                  les deux jours, lorsque les produc-       et ses conditions d’extraction diffi-      menter. La bouche se situe dans ce cas
                  teurs s’installeront dans leur campe-     ciles. Il doit alors souvent se conten-    au centre du côté le plus long, la lar-
                  ment, pour alimenter les foyers.          ter de bois d’Avicennia.                   geur de son ouverture étant la même
                         Une deuxième période de coupe            Les zones de coupe des palétu-       que celle aménagée sur les foyers pré-
                  commence dès les premiers jours de        viers sont en général situées à moins      cédents. Le producteur introduit les
                  l’installation. La recherche se           d’une heure de pirogue du campe-           perches d’Avicennia perpendiculaire-
                  concentre alors sur Avicennia, qui        ment. La distance des lieux de coupe       ment à l’axe longitudinal du foyer, mais
                  entre dans la construction de la majo-    tient compte, bien sûr, du volume de       aussi en éventail, vers les côtés. Les
                  rité des structures présentes sur le      bois disponible sur l’aire de coupe,       deux variantes peuvent être combi-
                  campement. Quelques perches sont          de la position du campement, mais          nées chez un même producteur, en
                  en Rhizophora pour la construction        aussi de la position du hameau de          fonction de la surface de son aire de
                  de l’armature des éléments de filtra-     culture, pour les hameaux situés en        chauffe et de l’accès aux filtres situés à
                  tion. Les contraintes exercées sur cer-   mangrove. En effet, il ne faut pas         proximité, à l’extérieur. Ces foyers sont
                  taines perches nécessitent une fraî-      perdre de vue que le travail de coupe      installés dans les parties les plus
                  cheur de coupe que ne présentent          le plus important s’effectue à la fin de   hautes des campements, pour éviter
                  plus les éléments issus de la pre-        l’hivernage, à une période où les pro-     les remontées de la nappe phréatique
                  mière période. Le nombre de perches       ducteurs doivent regagner chaque           en période de grande marée, notam-
                  destinées à une structure est estimé      jour leur lieu de résidence principale,    ment par les trous de crabes, et, en
                  sur la zone de coupe. Aussi, la quan-     puisque les campements ne sont pas         conséquence, la présence d’humidité
                  tité prélevée correspond en général à     encore aménagés. Les zones sont            qui, d’après les producteurs, risquerait
                  la quantité requise pour chaque           donc localisées en fonction de ces         d’accroître la consommation de bois
                  structure en construction. Les rési-      trois critères : volume utile, distance    de feu. Selon la hauteur du campe-
                  dus, notamment les extrémités des         au campement, distance au hameau           ment et son ancienneté, les combinai-
                  perches destinées à la construction       de culture.                                sons présentées plus haut se retrou-
                  des huttes et autres unités architec-           Ces zones de coupe ne sont sou-      vent sur deux types de foyers, le foyer
                  turales légères, sont utilisés pour la    mises à aucune autorisation préalable      posé et le foyer partiellement enterré.
                  conception des petits éléments des        de prélèvement, dans la mesure où          Le foyer posé est construit à la surface
                  filtres, des armatures de poulaillers,    elles sont éloignées des territoires des   du sol de l’aire de chauffe dans un
                  des sanitaires et parfois des zones       hameaux les plus proches. Dans ce cas,     campement récent au sol fraîchement
                  d’accès des pirogues.                     il n’y a pas de droit d’usage. Le bois     remanié ou dans un campement ancien
                         La troisième période de coupe      récolté n’est pas revendu. Les produc-     dont la couche supérieure du sol est
                  survient en général vers la fin de la     teurs ne font donc pas de commerce de      hors de portée des remontées d’eau
                  saison de production, lorsque le pro-     bois pour la production salicole dans      salée. Le second type de foyer possède
                  ducteur constate que le volume            cette zone, ils le prélèvent uniquement    une partie arrière partiellement enter-
                  coupé ne peut plus répondre aux           pour leur production de sel.               rée dans le sol. On le retrouve unique-
                  besoins de la production. Dans ce                                                    ment dans les campements anciens.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
                                                                                                                                  DOSSIER       61
                                                                                                                        GUINÉE   / MANGR OVES

      La répartition des moyens de
travail a une influence sur les types
de foyers utilisés et, de fait, sur la
consommation de bois. Quatorze
types de foyers (figure 2), posés ou
semi-enterrés, ont été recensés sur le
site de production de Tougoussourou.
Les configurations répondent à plu-
sieurs critères : les bacs appartien-
nent à un producteur (types 1, 2, 3, 4,
5, 9, 10, 11, 12, 13, 14) ou les bacs sont
répartis entre deux producteurs
(types 3, 4, 6, 7, 8, 10, 12). Cette der-
nière configuration peut renvoyer au
fait que deux producteurs, au sein
d’une même unité de production,
peuvent posséder chacun, individuel-
lement, leur propre batterie de filtres.
Dans ce cas, il y a une seule aire de
chauffe. Cela implique aussi une ges-
tion individuelle de la cuisson, donc
des foyers, entre deux producteurs au
sein d’une même unité de produc-
tion. En cas d’absence de l’un des
deux producteurs, la séparation par                                                                             Dimensions moyennes
un support intermédiaire plein entre
deux séries de deux bacs (type 8, par                                                                           Longueur intérieure : 1,46 m
                                                                                                                Largeur intérieure : 0,54 m
exemple) permet au producteur, isolé                                                                            Épaisseur parois : 0,31 m
temporairement, de ne pas trans-                                                                                Hauteur : 0,32 m
mettre le pouvoir calorifuge de ses
foyers à ceux de son voisin dont les
foyers sont hors service.
      Il faut associer à cela des                                                                          Bac de chauffe
contraintes économiques, les produc-                                                                       Foyer
teurs ayant assez d’argent pour ache-                                                                      Sol
ter de grands bacs ou plusieurs
grands bacs et un petit (types 3, 4, 13,
14), des contraintes de place sur le
campement à l’intérieur de l’aire de
                                                 Foyer posé                                       Foyer partiellement enterré
chauffe et des contraintes physiques,
qui influent sur la consommation de
bois car la chaleur est mieux répartie
dans des foyers où le support inter-                      Nombre de bacs         Petite pirogue       Grande pirogue
médiaire des bacs est ajouré (types 2,                          2                    0,7 m3               1 m3
                                                                3                    1,05 m3              1,5 m3
3, 4, 6, 7, 8, 9).
                                                                4                    1,4 m3               2 m3
      À ces différents types, il faut
                                                                5                    1,7 m3               2,5 m3
ajouter la présence ou l’absence                                6                    2,1 m3               3 m3
d’enceinte d’aire de chauffe. Dans un
cas, les foyers étaient construits à                      Consommation approximative de bois d'Avicennia/jour
l’abri d’un ancien tas de terre filtrée                   en fonction du nombre de bacs

qui stoppait les vents dominants.
Nous avons pu observer un autre cas
où les foyers n’étaient protégés que         Figure 2.
par une paroi légère placée face aux         Plans au sol et élévations des types de
vents d’ouest dominants sur la zone.         foyers rencontrés sur le site de
Les moyens utilisés pour améliorer la        production de sel de Tougoussourou.
                                             Ground plans and elevations of fire
                                             types found on the Tougoussourou salt-
                                             producing site.
" L'amitié respectueuse " : production de sel et préservation des mangroves de Guinée
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
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     MANGR OVES   /   GUINEA

                                                            important de foyers ouverts sur le             Des connaissances
                                                            grand côté et quelques foyers du type          empir iques sur les
                                                            de ceux observés à Tougoussourou,           qualités des terres salées
                                                            mais ces derniers semblent minori-
                                                            taires. Les foyers mériteraient une                Selon les producteurs, la terre
                                                            étude plus approfondie, notamment           raclée n’a pas les mêmes qualités tout
                                                            en ce qui concerne leur pouvoir calo-       au long de la saison. Après le premier
                                                            rifuge. Les données issues du rapport       raclage de terre, sur une journée, un
                                                            SDAM (1990) montrent, en effet, un          bac de chauffe ne « remplit » pas un
                                                            « temps de séchage du sel » – du ver-       sac de sel (70 kg, sac pesé sur la
                                                            sement de la saumure jusqu’à l’appa-        balance des commerçants locaux, qui
                                                            rition du sel – compris entre 4 h 35 et     constitue la référence des produc-
                                                            6 h 15, pour deux récoltes dans la          teurs). Il faut attendre le deuxième
                                                            journée. À Tougoussourou, ce temps          raclage pour que la production quoti-
                                                            dépasse rarement 3 h 30 entre cha-          dienne d’un bac remplisse le sac. La
                                                            cune des trois récoltes, par jour. Il       terre du troisième raclage ne remplit
                                                            semble évident que ces différents           pas non plus un sac. D’après les pro-
                                                            types de foyers ont des répercussions       ducteurs, en début de saison, la terre
                                                            sur les temps de combustion du bois.        ne contient pas beaucoup de sel. En
                                                                  D’après les producteurs, la qua-      revanche, en fin de saison, la quantité
                                                            lité du bois influence aussi largement      de sel renfermée dans la terre est plus
                                                            la vitesse de combustion et, implicite-     importante. Malheureusement, avec
                                                            ment, la quantité de bois nécessaire        les premières pluies, celle-ci est moins
                       Production de saumure.               pour produire un kilogramme de sel.         pulvérulente et l’eau de la saumure
                       Brine production.
                                                            Sur le site de Tougoussourou, entre le      qu’elle produit s’évapore difficilement,
                       Photo P. Geslin.
                                                            début de la saison de production et         d’où un prolongement des temps de
                                                            le mois de mai, de nombreuses               cuisson et une consommation accrue
                  cuisson regroupent aussi des nattes       contraintes apparaissent. Elles ont un      de bois. Par ailleurs, dans le courant
                  qui obstruent les différentes ouver-      impact sur la production de sel et sur      du mois d’avril, l’eau des collecteurs
                  tures « au vent » de l’enceinte de        la consommation de bois de feu.             en prise directe avec la rivière, qui sert
                  l’aire de chauffe. Un effort est égale-   Ainsi, en fin de saison, les réserves de    à alimenter les filtres et à produire la
                  ment fait pour que les bacs adhèrent      bois sec sont en général épuisées. Le       saumure, peut ne pas être renouvelée
                  le plus possible à la surface du foyer.   producteur doit, dans ce cas, utiliser      en raison des faibles hauteurs de
                        Les foyers présents à Tougous-      des perches de bois d’Avicennia pré-        marée. La concentration en sel est
                  sourou sont différents de ceux que        levées quelques jours avant, voire le       alors très élevée. La filtration est diffi-
                  nous avons pu observer à Koba au          jour même. Le bois frais se consume         cile et longue et la saumure n’est plus
                  nord et sur l’île de Kabac au sud,        moins rapidement que le bois sec,           produite en quantité suffisante. La
                  même si, en moyenne, leurs dimen-         avec des répercussions qui ne sont          cuisson est, elle aussi, beaucoup plus
                  sions sont identiques. La taille des      sans doute pas négligeables sur le          longue. À cette période, il est fréquent
                  bacs de chauffe est, en effet, presque    ratio poids de bois utilisé par kilo-       de voir des producteurs abandonner
                  standardisée dans la mesure où les        gramme de sel produit. Les produc-          un filtre et un bac pour s’adapter à ces
                  touques utilisées pour leur fabrica-      teurs ont, en général, conscience de        contraintes et limiter leur consomma-
                  tion ont toutes les mêmes dimen-          cela. Pendant les derniers jours de         tion de bois.
                  sions. À Koba, les foyers observés        production, après le troisième ou le               Les essences végétales qui
                  sont ouverts sur toute la longueur du     quatrième raclage de terre salée, il        recouvraient les aires de raclage ont
                  grand côté. Les bûches ou les perches     est rare qu’un producteur engage une        un impact important sur la produc-
                  sont alors déposées sur toute la sur-     troisième cuisson de saumure qui le         tion. Une parcelle anciennement
                  face intérieure du foyer. À Kabac,        ferait veiller après le coucher du soleil   recouverte d’Avicennia est considé-
                  nous avons relevé un nombre impor-        et le contraindrait à utiliser de           rée comme plus étanche qu’une par-
                  tant de foyers alimentés à la fois par    grandes quantités de bois. Dans la          celle à Rhizophora dont les racines
                  le grand et le petit côté. Dans ce cas,   zone d’enquête, la production est           profondes apportent l’humidité dans
                  l’ouverture du grand côté est iden-       rarement nocturne. Certains produc-         la terre. D’après les producteurs, les
                  tique à celle du petit côté et légère-    teurs soulignent que cette situation        sols à Avicennia donnent une terre
                  ment excentrée vers l’arrière du bac      est liée à la rareté du bois. D’autres      plus salée. On constate, dans ce
                  lorsqu’on fait face au petit côté. On     avancent que la fraîcheur de la nuit        sens, que le bois de feu utilisé dans la
                  trouve aussi, sur cette île, un nombre    ne facilite pas la combustion du bois.      zone d’enquête est de l’Avicennia. Il
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
                                                                                                                               DOSSIER       63
                                                                                                                     GUINÉE   / MANGR OVES

se présente sous la forme de perches        tantes. Les prix chuteront et il leur            Les contraintes techniques ne
dont la longueur moyenne varie entre        faudra alors spéculer en conservant,      sont pas celles avancées par les opé-
3,50 m et 4 m – limitée par la lon-         dans la mesure du possible, une           rateurs pour expliquer la limite des
gueur sur pied, mais aussi par la           réserve de sel qui sera écoulée le        trois cuissons. Pourtant, en fin de
capacité de remplissage de la pirogue       plus tardivement possible dans l’an-      journée, le faible taux résiduel de sali-
dont la longueur varie entre 3,50 m         née et au meilleur prix. La quantité de   nité de la saumure pourrait motiver
pour les plus petites et 5 m pour les       sel produite au quotidien par bac est     l’interruption des activités de chauffe
plus grandes, avec un diamètre              connue et, compte tenu de sa date         après l’ultime cuisson. Tel n’est pas le
moyen de 5 cm pour le gros bout et          d’installation, le producteur sait quel   cas puisque, dans leur grande majo-
3 cm pour le petit bout.                    est le nombre de jours qui lui restent    rité, les producteurs réutilisent cette
                                            avant les premières pluies. Le seul       saumure le lendemain matin en la ver-
La limite des trois cuissons                facteur véritablement aléatoire est la    sant directement dans les bacs, ou
                                            défection de l’un des opérateurs, de      sur la terre salée des filtres, chargée
      L’analyse de l’activité dans plu-     l’épouse en particulier, si elle juge     la veille. La recherche du rendement
sieurs unités de production a montré        avoir travaillé plus que son mari, ou     « à tout prix » n’est pas au centre
que, quel que soit le nombre d’opéra-       pour des raisons de santé, ce qui est     d’une telle activité. Compte tenu de la
teurs présents au sein d’une unité, la      extrêmement rare. En deuxième lieu,       quantité souhaitée, les producteurs
limite des trois cuissons est toujours      des contraintes sociales font que,        préfèrent organiser leurs tâches de
respectée et jamais dépassée. Elle          dans une zone comme Tougoussou-           production et réguler leur propre acti-
l’est pour plusieurs raisons. En pre-       rou, où l’activité est diurne, les pre-   vité. Ils réduisent le nombre des fac-
mier lieu, avant chaque installation,       mières heures de la nuit constituent      teurs aléatoires en s’appuyant sur un
ou quelque temps après, chaque pro-         le seul moment où il est possible de      contexte social spécifique. Comme
ducteur connaît précisément la quan-        rendre visite aux unités de production    nous l’avons souligné dans la descrip-
tité de sel qu’il peut produire. Les        voisines pour se distraire et échanger    tion des différentes activités, les pro-
projets qui motivent son investisse-        des informations. En dernier lieu, les    ducteurs agissent sur leur environne-
ment dans la production salicole sont       producteurs considèrent que la cuis-      ment de travail, en portant une
définis. Leur coût approximatif est         son de la saumure est plus longue et      attention soutenue à la qualité de
envisagé en regard des prix de vente        entraîne une plus grande consomma-        fabrication de certaines structures, à
enregistrés au cours des années pas-        tion de bois pendant la nuit, ce qui      leur disposition sur les campements
sées et du nombre de producteurs            génère un prélèvement accru de com-       et à la gestion des moyens de travail
qui risquent de fabriquer du sel.           bustible et s’oppose aux stratégies       utilisés (terre salée, saumure et bois).
Après une mauvaise saison rizicole,         engagées par leurs pères pour gérer       L’activité s’organise principalement
ils savent en général que les quanti-       au mieux les stocks de bois et dimi-      autour d’un objectif de production,
tés de sel produites seront impor-          nuer la pénibilité des tâches.            sans volonté de le dépasser.

    Bois de manguier utilisé comme bois de chauffe (île de Kabac).
    Using mango wood as fuelwood (Kabac island).
    Photo P. Geslin.
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
64   DOSSIER
       MANGR OVES    /   GUINEA

                          Des procédures de                            ▪ Alimenter les foyers en bois de    à condition que pendant l’hivernage,
                       réutilisa tion du bois de                        feu par prélèvement sur d’an-       le producteur les ait placées sous
                         feu qui réduisent sa                           ciennes structures.                 l’eau, à l’abri de l’air, dans les fossés
                            consomma tion                               En début de saison, le campe-       longeant les digues qui ceinturent les
                                                                 ment est nettoyé de ses mauvaises          aires de raclage de terre salée.
                          ▪ Restaurer ou construire de nou-      herbes. L’ensemble des structures
                           velles structures par prélève-        édifiées l’année précédente est véri-       Estima tion des quantités
                           ment sur d’anciennes structures.      fié. Les pluies et les vents de l’hiver-          consommées et
                           Avant de quitter le campement,        nage les ont en général fortement            var ia tions enreg istrées
                     les producteurs doivent préserver           dégradées. Lorsque les perches
                     leur production dans les magasins à         constitutives sont jugées peu solides            La mise en évidence de
                     sel. Elle y passera les premiers mois       pour passer une nouvelle saison,           contraintes de production nous a inci-
                     d’hivernage, voire tout l’hivernage,        elles sont enlevées et mises de côté.      tés à rester très prudent au regard du
                     en attendant d’être vendue. Certains        Elles viendront grossir le volume de       ratio poids de bois (kg) par kilo-
                     commerçants viennent aussi acheter          bois de feu utilisé pour le fumage du      gramme de sel produit. Les sources
                     la production sur les sites. Dans           poisson, pour le foyer de la cuisine ou    disponibles (SDAM, 1990) montrent,
                     quelques cas, ils la laissent sur           pour la cuisson de la saumure. Ces         en effet, qu’il faut en moyenne 3,1 kg
                     un campement, dans un magasin               perches sont ensuite remplacées et         (2,4 kg au minimum et 3,8 kg au maxi-
                     construit par eux, généralement plus        les liens végétaux sont consolidés. La     mum) de bois d’Avicennia pour pro-
                     important en volume que ceux des            paille qui remplit les parois est          duire 1 kg de sel. Toutefois, ces don-
                     producteurs. Dans un cas comme              conservée ou renouvelée. Cette réuti-      nées ne reposent que sur quatre
                     dans l’autre, les magasins sont             lisation concerne l’ensemble des           journées d’observations dans la zone
                     consolidés ou entièrement construits        structures présentes.                      située au nord de Conakry et dans un
                     en utilisant les perches d’Avicennia et                                                contexte social différent de celui que
                     de la « paille » prélevées sur les struc-        ▪ Protection des structures en rai-   nous connaissons. Et on ne peut
                     tures environnantes, en général sur               son de la fragilité et de la com-    qu’être étonné de constater que les
                     les parois de la zone de chauffe.                 plexité de leur assemblage pour      termes de référence d’un grand
                                                                       les réutiliser l’année suivante.     nombre de projets de développement
                                                                       À la fin de la saison, les filtres   de la saliculture sur le littoral guinéen
     Construction de foyers sur le site de Tougoussourou.        sont dégarnis de leur gangue d’argile      reprennent à leur compte de façon
     Building homes on the Tougoussourou site.                   et remisés, encastrés les uns dans les     systématique ce ratio.
     Photo P. Geslin.                                            autres, à l’intérieur d’une structure            Les pratiques décrites à travers
                                                                 (hutte ou grenier à sel), dans le cam-     l’approche anthropologique ont alors
                                                                 pement. L’année suivante, le produc-       été mises en perspective avec les
                                                                 teur récupère ces filtres et procède à     données issues des sciences biotech-
                                                                 leur restauration. D’autres préfèrent      niques dans cette zone de la
                                                                 les reconstruire chaque année pour         Soumbouya, de manière à en estimer
                                                                 éviter leur démantèlement, en cours        l’« efficacité » en matière d’impact
                                                                 de saison, sous le poids de l’argile,      sur l’environnement de mangrove.
                                                                 de la terre salée et de l’eau versée.            Compte tenu des savoirs et des
                                                                                                            pratiques précédemment décrits, en
                                                                      ▪ Conserver une essence rare par      1994, sur le site de Tougoussourou, le
                                                                       isolement pendant l’hivernage        nombre moyen de chargements de
                                                                       pour la réintégrer dans le même      pirogue utilisé par jour était de 1,7 par
                                                                       type de structure l’année sui-       producteur (un homme et ses deux
                                                                       vante.                               épouses) possédant trois bacs de
     Foyer ouvert sur deux côtés (île de Kabac).                       Un autre type de réutilisation       chauffe et quatre filtres pour l’obten-
     Home with two open sides (Kabac island).                    est lié à la rareté de certains élé-       tion de la saumure. Le volume d’une
     Photo P. Geslin.                                            ments. Les perches longitudinales de       pirogue se situe, approximativement,
                                                                 soutien des filtres sont dans la majo-     entre 0,70 m3 et 1 m3, soit 1 stère et
                                                                 rité des cas en bois de Rhizophora,        1,4 stère de bois d’Avicennia par jour.
                                                                 considéré comme plus résistant que         Le ratio pirogue sur nombre de bacs
                                                                 Avicennia pour soutenir la lourde bat-     de chauffe donne, environ, 0,5 piro-
                                                                 terie de filtres destinés à produire la    gue pour alimenter un bac de chauffe
                                                                 saumure. Les perches de bonne taille       (dimensions moyennes du bac :
                                                                 sont rares. Elles durent deux années,      158 x 76 x 10 cm, soit 0,12 m3) dans la
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
                                                                                                                                  DOSSIER       65
                                                                                                                        GUINÉE   / MANGR OVES

                                                                                                       Bilan

                                                                                               En matière de prélèvement du
                                                                                         bois de feu entrant dans la produc-
                                                                                         tion de sel, les producteurs susu de
                                                                                         Wondéwolia développent des straté-
                                                                                         gies de coupe et de réutilisation du
                                                                                         bois qui n’affectent pas, pour le
                                                                                         moment, la pérennité de la mangrove
                                                                                         dans la zone couverte par le projet.
    Diverses utilisations du bois de feu (fumage du poisson et cuisine sur un foyer      Cette zone est épargnée par les prélè-
    « trois pierres ».                                                                   vements de bois en hivernage, dans
    Various uses of firewood (smoking fish and cooking on a “three-stone” hearth).       la mesure où elle est relativement
    Photo P. Geslin.                                                                     éloignée des hameaux, mais proche
                                                                                         des campements de production de
                                                                                         sel. Elle est, de plus, presque exclusi-
                                                                                         vement exploitée par les producteurs
                                                                                         de sel de Tougoussourou. En dehors
journée, ce qui, compte tenu de la                 Pour un site de production            des lieux de production situés au
taille de la pirogue, représente entre       comme Tougoussourou, qui en 1994            nord de Conakry et sur certains sites
0,5 et 0,7 stère de bois pour un bac,        renfermait 53 bacs de cuisson, lors-        de production des îles de Kabac et de
soit un volume situé entre 0,35 et           qu’on se réfère à 45 journées de pro-       Kakossa, au sud de la Soumbouya,
0,50 m3 de bois consommé par jour et         duction, on obtient le chiffre de 2 385     les producteurs des nombreux cam-
par bac de chauffe. Le nombre de bacs        bacs. Un bac consommant en moyenne          pements que nous avons ethnogra-
varie, selon les besoins et les moyens       0,40 m3 de bois par jour, pour une sai-     phiés le long de cette rivière n’achè-
financiers des producteurs, entre            son de production, on obtient un            tent pas le bois de feu destiné à la
deux et six bacs, avec une moyenne           volume de bois utilisé de 954 m3 pour       production du sel. En considérant que
de trois bacs pour l’ensemble des pro-       l’ensemble du site. Si on rapproche ce      la zone de Coyah est connue comme
ducteurs de Tougoussourou.                   chiffre du volume sur pied disponible       étant la région de production la plus
      La zone d’approvisionnement en         et de l’accroissement annuel, les prélè-    importante du littoral depuis plu-
bois de feu et de construction, qui          vements dispersés dans différents sec-      sieurs siècles, les stratégies pay-
s’étend sur 360 ha, se situe (SDAM,          teurs sont soit très légèrement supé-       sannes en matière de collecte de bois
1990) entre le type « formation fer-         rieurs, soit inférieurs à l’accroissement   de feu semblent posséder une réelle
mée basse » à dominante Avicennia,           biologique de la forêt dans l’année.        efficacité. En période de forte produc-
dont la hauteur varie entre six et huit      Dans la mesure où les producteurs de        tion de sel, il existe un équilibre entre
mètres, et un type « formation basse         Tougoussourou sont les seuls à exploi-      les volumes prélevés et l’accroisse-
ouverte » regroupant des Avicennia           ter cette zone en saison sèche (elle ne     ment annuel de la mangrove. La
et Rhizophora dont la hauteur varie          l’est pas en hivernage), on peut consi-     menace nous semble, dans ce cas,
entre trois et cinq mètres. Pour cha-        dérer que le prélèvement effectué n’est     moins provenir des producteurs
cune de ces formations, le volume de         pas excessif. La forêt reste en équilibre   locaux que de la pression démogra-
bois disponible sur pied par hectare         du point de vue du volume. De plus,         phique qui s’exerce dans la ville de
est de 40 m3 pour la formation fermée        l’année 1994 avait connu une forte pro-     Conakry, où les faubourgs s’étendent
basse et de 15 m3 pour la formation          duction, les résultats obtenus en rizi-     petit à petit vers Coyah et le sud du
basse ouverte. On peut donc estimer,         culture étant désastreux. Lorsque les       littoral.
pour la zone qui nous intéresse, une         quantités de riz sont suffisantes, tous           Lorsque les savoir-faire présen-
moyenne disponible située entre 20           les producteurs ne fabriquent pas sys-      tés sont associés aux données issues
et 25 m 3 sur pied et par hectare.           tématiquement du sel et, parmi ceux         des sciences biotechniques, ils intro-
Compte tenu du fait qu’il faut huit          qui s’engagent dans cette production,       duisent un changement important
années pour que les deux types de            un grand nombre s’installe tardive-         dans les « termes de référence »
peuplements se reconstituent, l’ac-          ment sur les sites, réduisant ainsi sa      avancés par les projets de dévelop-
croissement moyen en volume est de           durée à une dizaine de jours. Par           pement sur le littoral guinéen. La sali-
2,5 à 3,1 m3 par hectare et par an.          conséquent, au cours des années à           culture est effectivement consomma-
                                             faible production de sel, on peut sup-      trice de bois, mais les manières de le
                                             poser que le prélèvement est nette-         consommer varient selon les sites. La
                                             ment inférieur à l’accroissement.           description et l’analyse des pratiques
BOIS ET FORÊTS DES TROPIQUES, 2002, N° 273 (3)
66   DOSSIER
     MANGR OVES   /   GUINEA

                  permettent de faire émerger ces diffé-
                                                                 Références
                  rences et de proposer, pour chacune         bibliographiques
                  des zones du littoral, des solutions
                  adaptées qui tiennent compte de la
                  variété des contextes socioculturels       AFVP, 1993. Projet gestion de man-           GESLIN P., 1999. L’apprentissage des
                  et, de fait, des relations homme-          grove dans la préfecture de Coyah.           mondes. Une anthropologie appli-
                  nature.                                    Conakry, Guinée, Association fran-           quée aux transferts de technologies.
                        L’analyse anthropologique des        çaise des volontaires du progrès.            Paris, France, Maison des sciences de
                  pratiques et sa mise en perspective                                                     l’homme, 254 p.
                                                             BERTRAND F., 1993. Contribution à
                  avec les données issues des sciences
                                                             l’étude de l’environnement et de la          HAUDRICOURT A. G., 1962. Domes-
                  biotechniques entraînent un temps
                                                             dynamique des mangroves de                   tication des animaux, culture des
                  d’étude prolongé sur le terrain.
                                                             Guinée. Paris, France, Orstom, 201 p.        plantes et traitement d’autrui.
                  Toutefois, les méthodes d’interven-
                                                                                                          L’Homme, 2 (1) : 40-50.
                  tion utilisées ont un impact sur le        BOUJU S., 1994. Contribution à
                  choix des innovations. Dans le cadre       l’étude de la production de sel sur les      SDAM, 1990. Étude et élaboration du
                  de ce projet guinéen, l’étude des          côtes des Rivières du Sud. In                Schéma directeur d’aménagement de
                  modes de gestion du bois de feu par        Dynamique et usages de la mangrove           la mangrove guinéenne. Rapport pré-
                  les producteurs a été associée à           dans les pays des Rivières du Sud.           paré pour le ministère de l’Agriculture
                  d’autres types de données – système        Cormier-Salem M. C. (éd). Paris,             et des Ressources animales de la
                  foncier, techniques rizicoles, cultures    France, Orstom, p. 97-99.                    République de Guinée, Conakry,
                  de soudure, pêche, colportage, etc. –                                                   403 p.
                                                             CORMIER-SALEM M. C. (éd.), 1994.
                  ou, plus globalement, au fonctionne-
                                                             Dynamique et usages de la mangrove           RUE O., non daté. La mangrove de
                  ment de la société susu dans ses
                                                             dans les pays des Rivières du Sud (du        Basse-Guinée : handicap ou support
                  dimensions symbolique et matérielle.
                                                             Sénégal à la Sierra Leone). Paris,           du développement littoral. Conakry,
                  Cette somme de données, issues de
                                                             France, Orstom, 353 p.                       Guinée, 8 p. (multigr.).
                  l’analyse des pratiques en situation,
                  a permis de transformer les représen-      DOAT J., 1977. Le pouvoir calorifique
                  tations des « développeurs » en            des bois tropicaux. Bois et Forêts des
                  matière d’innovation destinée à            Tropiques, 172 : 33-55.
                  enrayer le recul de la mangrove. Des
                  choix techniques (Geslin, 1999) ont
                  été effectués. Ils ne rejettent pas
                  totalement le processus « tradition-
                  nel », mais nuancent la mise en                Une activité féminine complémentaire : la pêche à la crevette.
                  œuvre des « marais salants » et, plus          An extra activity for women: shrimp fishing.
                  généralement, des alternatives                 Photo P. Geslin.
                  solaires. Cinq années après la fin du
                  projet, les producteurs de sel susu
                  s’emploient à les diffuser sur leur ter-
                  ritoire malgré un contexte politique
                  difficile. La frontière sierra-léonaise,
                  située à plusieurs dizaines de kilo-
                  mètres au sud de notre zone d’étude,
                  est quotidiennement le lieu de
                  conflits violents qui déstabilisent
                  l’économie locale et aussi nationale.
                  Dans ce cas, la pérennité de cette
                  innovation, les ajustements en cours
                  auxquels elle est soumise, dépendent
                  étroitement de la capacité du gouver-
                  nement guinéen à gérer les conflits
                  frontaliers qui minent le pays.
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