La cyberdépendance État des connaissances, manifestations et pistes d'intervention
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La cyberdépendance
État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention
État des connaissances, manifestations et pistes d’intervention
La cyberdépendance
Agréé par Affilié à
950, RUE DE LOUVAIN EST / Montréal (Québec) / H2M 2E8 / 514 385-1232 / www.centredollardcormier.qc.caRédaction
Louise Nadeau, Ph. D.,
Directrice scientifique du Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire
sur les dépendances, professeure titulaire au Département de psychologie
de l’Université de Montréal
Didier Acier, Ph. D.,
Psychologue clinicien, Maître de conférences, Université de Nantes
Laurence Kern, Ph. D.,
Maître de conférences, Université Paris Ouest Nanterre la Défense
Carole-Line Nadeau, M.A.,
Conseillère aux communications,
Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances
Collaboration à la rédaction
Pascale Audrey Moriconi,
Candidate au doctorat en psychologie, Université de Montréal
Collaboration à la recherche
Carole-Line Nadeau,
Conseillère aux communications,
Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances
Mathieu Goyette,
Candidat au doctorat en psychologie, Université de Montréal
Soutien à la rédaction
Magali Dufour, Référence complète pour citation
Professeure agrégée, Service de toxicomanie, Université de Sherbrooke
Nadeau, N., Acier, D., Kern, L., & Nadeau, C.-L. (2011). La cyberdépendance :
Sylvie R. Gagnon, état des connaissances, manifestations et pistes d’intervention. Montréal,
Clinicienne – chercheur, Québec : Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances.
Centre de réadaptation en dépendances Le Tremplin
La rédaction de ce guide a été rendue possible grâce au soutien financier
Michel Landry,
de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal.
Conseiller à la recherche,
Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances Ce document est disponible au Centre québécois de documentation
en toxicomanie (CQDT) du Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur
les dépendances. Il peut également être consulté et téléchargé sur notre site :
Révision et édition www.centredollardcormier.qc.ca.
Carole-Line Nadeau,
Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances Le contenu de ce document peut être cité et reproduit, à condition
d’en mentionner la source.
Karine Bélanger,
Centre québécois de documentation en toxicomanie (CQDT)
du Centre Dollard-Cormier – Institut universitaire sur les dépendances ISBN : 978-2-9810903-1-7 (imprimé)
ISBN : 978-2-9810903-2-4 (PDF)
Dépôt légal – Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2012
Révision linguistique, Dépôt légal – Bibliothèque et Archives Canada, 2012
conception et montage graphique
www.agencemediapresse.com
950, RUE DE LOUVAIN EST / Montréal (Québec) / H2M 2E8 / 514 385-1232 / www.centredollardcormier.qc.caLa cyberdépendance
État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention
/ Louise Nadeau / Didier Acier / Laurence Kern / Carole-Line Nadeau /Avant-propos
Cet état des connaissances se veut un texte de référence rela-
tivement à l’intervention auprès des personnes présentant des
problèmes liés à l’utilisation d’Internet. Pour les besoins de ce texte,
nous nommerons ce phénomène « cyberdépendance ».
L’émergence des dépendances sans vraie dépendance ou est-ce qu’on
substance a amené de profondes emprunte le concept aux addictions
transformations dans la recherche et parce que c’est plus facile de penser
la pratique clinique. Si l’inclusion des à l’intérieur d’un cadre connu ?
jeux de hasard et d’argent est venue
remettre en question le rôle clé de la Internet fait maintenant partie inté-
substance dans le processus addic- grante de nos vies sociale, éduca-
tif, la grande utilisation d’Internet tive, culturelle – ce texte a été écrit
pousse encore plus loin la réflexion à l’ordinateur à partir de sources
relative à une conceptualisation qui étaient en version électronique,
intégrée de la dépendance. Faut-il consultées sur la Toile tandis que
penser autrement le rapport à la réa- les auteurs de cet état des connais-
lité à cause de l’espace virtuel ? La sances suggèrent au lecteur des
création d’avatars est-elle une simple textes qui sont sur le Web. C’est
projection, qui consiste à situer dans un changement aussi radical dans
le monde extérieur des pensées, des l’histoire de l’humanité que celui des
affects, des désirs – ou faut-il sortir premiers dessins, puis de la peinture
du cadre des modèles actuels de et de l’écriture, puis de l’imprimerie
la personnalité pour conceptualiser et du cinéma et enfin, de la télévision.
autrement ce type de relation ? En Toutes ces techniques ont modifié
quoi est-ce pareil, ou différent, des les représentations que les individus
contes de Perrault (eux-mêmes issus se faisaient du monde, et Internet
de la tradition folklorique du Moyen fait cela aussi. Leur introduction a,
Âge), de la lecture de romans qui en leur temps, été accueillie avec
altèrent notre état de conscience des sentiments mitigés, et la peur a
tellement ils nous habitent pendant souvent fait partie de l’ambivalence
la lecture, ou encore de notre rela- face au changement. Il serait utile de
tion passionnelle à certains animaux, retourner à l’histoire pour se rappeler
certains objets ou même certaines la peur qu’ont engendrée l’imprime-
idées ? Ce que l’on nomme cyber- rie, au XVe siècle, et le cinéma, au
dépendance nous force à revoir début du siècle dernier. Toute tech-
les idées reçues sur les addictions : nique apportant autant de renforça-
l’habitude peut-elle dégénérer en teurs à la vie d’un individu peut aussi
nécessité (Rush, 1790/1808) ? Peut-il être perçue comme comportant un
y avoir perte de contrôle face à un risque d’usage immodéré, qui à son
objet de dépendance ou incapacité tour entraîne des problèmes.
de s’abstenir (Jellinek, 1960) ? Y a-t-il
sentiment de perte de liberté intime En matière d’addiction, l’idée d’une
face à Internet (Edwards & Gross, cyberdépendance pose avec encore
1976 ; Fouquet, 1951) ? S’agit-il d’une plus d’actualité la question qui hante
La cyberdépendance
État des connaissances, III
manifestations et
pistes d’interventionla psychiatrie depuis la publication du classifications reconnues de troubles
texte de référence de Canguilhem mentaux, soit celle de l’Association
(1943/2011) : quelle est la frontière américaine de psychiatrie (American
entre le normal et le pathologique ? Psychiatric Association [APA]), qui
Canguilhem soutenait qu’il n’y a pas publie le Manuel diagnostique et
d’opposition nette entre le normal et statistique des troubles mentaux ,
le pathologique, bien qu’il y ait une dit DSM, et celle de l’Organisation
différenciation quantitative et qua- mondiale de la santé, qui publie une
litative entre les deux états. Cette Classification internationale des
conceptualisation a été respectée maladies, dite CIM. Concrètement,
dans ce guide parce qu’elle suggère un médecin ne peut facturer pour le
la prudence. Nous proposons des cri- traitement de la cyberdépendance
tères et des mesures pour quantifier parce que le trouble n’a pas d’exis-
la cyberdépendance afin d’aider très tence nosologique. Nous écrivons
concrètement les intervenants dans donc au sujet d’un trouble mental
leur travail. Par ailleurs, nous suggé- qui a un nom, qui suscite un énorme
rerons aussi aux intervenants de prê- intérêt de la part des cliniciens, des
ter une attention aux changements chercheurs et des médias, mais qui,
qualitatifs qui peuvent être vécus par de fait, est encore mal documenté si
les personnes aux prises avec une on compare les travaux existants aux
cyberdépendance parce que nous recherches autrement plus documen-
avons besoin d’entendre un autre tées sur l’alcool, la dépression ou les
discours et présenter un tableau cli- grandes pathologies mentales.
nique différent de celui des autres
dépendances. En bref, ce texte pose Et pourtant, les problèmes reliés à
plus de questions qu’il n’apporte Internet n’attendent ni la recherche
de réponses ; mais en revanche, le ni un corpus éprouvé de meilleures
champ des dépendances n’a jamais pratiques pour se manifester. Les
été aussi passionnant ! clients ont déjà commencé à frap-
per aux portes des centres de réa-
Cet état des connaissances doit être daptation en dépendance (CRD), et
lu comme un travail en évolution – un il faut répondre au mieux de notre
work in progress. Les données de connaissance à la situation qui les
recherche dans ce champ d’études fait souffrir et aux problèmes asso-
n’ont pas la maturité de celles ciés à leur utilisation d’Internet.
publiées dans le champ de l’alcool Conséquemment, malgré une docu-
et des drogues, et sont aussi derrière mentation scientifique peu robuste
celles portant sur les jeux de hasard et et une expérience clinique qui se
d’argent. Nous n’avons aucune don- construit au moment d’écrire ces
née sur les trajectoires d’évolution lignes, les responsables de l’orga-
dans le temps des utilisateurs d’In- nisation des services sociaux ont
ternet parce que nous n’avons pas jugé, à juste titre, qu’il faut ouvrir
encore vu vieillir nos usagers. Notre le dialogue sur cette question dans
expérience clinique est également notre réseau de services. Le lecteur
limitée en raison des faibles volumes devra donc accepter les limites de
de consultation. Il faut de plus se cet état des connaissances, qui sont
rappeler que la cyberdépendance celles des données cliniques et de
n’est incluse dans aucune des deux recherche existantes.
La cyberdépendance
IV État des connaissances,
manifestations et
pistes d’interventionCet état des connaissances a été D
es cliniciens de plusieurs centres
rédigé à partir des sources suivantes : de réadaptation en dépendance
participent aussi au projet de
U
ne recension des écrits faite par recherche sur l’Évaluation des
Didier Acier, qui était jusqu’en personnes présentant une cyber-
2010 chercheur au Centre dépendance, une étude de cas
Dollard-Cormier – Institut uni- dont il sera question dans cet
versitaire sur les dépendances ouvrage. Voici donc l’ensemble
(CDC-IUD), et Laurence Kern, des cliniciens-chercheurs qui,
alors chercheuse invitée au par leur soutien, leurs réflexions et
même CDC-IUD. Tous deux ont leurs observations, ont contribué
rédigé un état de la question plus depuis 2008 à documenter cet
long et plus exhaustif que cet ouvrage : Dany Bellerose, Laurent
état des connaissances, lequel Brisson, Geneviève Cantin, Carole
a servi de base à la rédaction du Couturier, Pascale Desaulniers
présent ouvrage. Cette recen- (supervisée par Estelle Toulouse),
sion a été mise à jour en 2010 Nancy Dionne, Kathleen Dubois,
par Mathieu Goyette, candidat Nancy Hickey, Éric Laflamme,
au doctorat en psychologie à Ronald Lambert, Colette Leblanc,
l’Université de Montréal. Chantal Michaud, Richard Pesant,
Danielle Pinsonneault, Caroline
D
eux groupes de discussion ou Plouffe, Claude Ratelle, Catherine
focus groups réalisés l’un en juin Richard, Guy-Pierre Tapp, Valérie
2008 et l’autre en juin 2009. Ces Van Mourik et Dale Walker. Leur
groupes de discussion avaient engagement avec les usagers,
pour but de discuter des cas de leur motivation et la qualité des
cyberdépendance qui avaient échanges constituent l’essentiel
été traités dans les centres de de la partie clinique de cet état
réadaptation en dépendance des connaissances.
du Québec. Ces rencontres ont
réuni les mêmes intervenants L
es lectures, autres travaux de
à un an d’intervalle ; ceux-ci recherche et commentaires de
nous ont renseignés sur leurs Magali Dufour, Sylvie R. Gagnon
pratiques cliniques auprès de et Michel Landry qui ont consti-
personnes venues chercher de tué, avec moi, l’équipe cyberdé-
l’aide en raison de leur usage pendance au sein de la Direction
problématique d’Internet. Le de la mission universitaire du
premier groupe de discussion a CDC-IUD.
été analysé par Pascale Audrey
Moriconi, candidate au docto- Jusqu’en décembre 2009, Didier
rat en psychologie à l’Université Acier a été la personne responsable,
de Montréal, et le second, par au CDC-IUD, de la recherche préa
Laurence Kern. lable à la rédaction de ce guide.
Outre la rédaction de l’état des
connaissances sur la cyberdé-
pendance, il a organisé les deux
groupes de discussion et préparé
l’étude clinique en cours.
La cyberdépendance
État des connaissances, V
manifestations et
pistes d’interventionNous avons aussi une dette de recon- Ce travail a été rendu possible grâce
naissance à l’endroit de Mathieu au soutien financier de l’Agence de
Goyette, assistant de recherche, de la santé et des services sociaux de
Valérie Van Mourik, clinicienne au Montréal sous la forme d’un contrat
CDC-IUD et de Marie-Anne Sergerie, de recherche accordé au CDC-IUD.
psychologue et auteure d’un site sur Le mandat principal du contrat avait
la cyberdépendance. Nous avons pour objet la préparation d’un état
préparé ensemble une formation sur des connaissances à l’intention
la cyberdépendance ; offertes à trois des intervenants du réseau pour
reprises au CDC-IUD, ces journées les soutenir dans le développement
de formation nous ont permis de d’interventions pour les personnes
préciser notre pensée et de saisir les aux prises avec des problèmes
préoccupations des intervenants au psychosociaux liés à leur utilisation
sujet de la cyberdépendance. d’Internet. Les auteurs espèrent que
c’est mission accomplie.
/ Louise Nadeau, Ph. D. / Professeure titulaire
/ Département de psychologie, Université de Montréal
/ Directrice scientifique, Centre Dollard-Cormier –
Institut universitaire sur les dépendances
La cyberdépendance
VI État des connaissances,
manifestations et
pistes d’interventionRésumé
L’omniprésence d’Internet dans toutes les sphères de nos vies peut
entraîner, chez certaines personnes, un usage problématique d’Inter-
net ou de certaines de ses applications. Les intervenants des centres
de réadaptation en dépendance rencontrent en effet des personnes
qui présentent des signes de dépendance au Web. Ce phénomène,
que nous nommerons ici cyberdépendance, est encore méconnu et
peu documenté. À l’heure actuelle, la cyberdépendance n’a d’ail-
leurs pas d’existence nosologique ; aucune des deux classifications
reconnues pour les troubles mentaux ne définit la cyberdépendance.
Cette monographie recense l’essentiel des travaux de recherche
menés à ce jour sur la cyberdépendance, ses manifestations et
les applications jugées plus à risque de créer une dépendance.
Bien qu’on ne puisse parler de critères diagnostiques, cet état des
connaissances s’inspire des règles reconnues dans d’autres champs
de dépendance pour aider les cliniciens à reconnaître les signes
d’une dépendance à Internet. Les éléments clés des travaux menés
au Québec par l’équipe de rédaction sont également rapportés tout
en rappelant l’importance de considérer la cyberdépendance avec
un regard neuf. Les pistes d’intervention suggérées réfèrent aux
approches et pratiques reconnues dans le traitement des dépen-
dances aux substances ou aux jeux de hasard et d’argent.
Mots-clés / Cyberdépendance
/ Usage problématique d’Internet
/ Jeux vidéo en ligne
La cyberdépendance
État des connaissances, VII
manifestations et
pistes d’interventionTable des matières
1. De l’usage d’Internet à la cyberdépendance /1
1.1 Les conditions pour l’établissement d’un diagnostic /3
2. L’utilisation d’internet /5
2.1 Les aspects spécifiques de l’utilisation d’Internet /5
2.2 Les applications associées /7
2.2.1 L’univers des jeux /8
2.2.1.1 Les jeux d’action /9
2.2.1.2 Les jeux de rôle massivement multi-joueurs –
Massive Multiplayer Online Role-Playing Games / 10
2.2.2 Les relations virtuelles / 12
2.3 Conclusion / 13
3. Le tableau clinique / 15
3.1 Les signes cliniques communs à la cyberdépendance
et aux autres dépendances / 17
3.1.1 Les préoccupations / 18
3.1.2 Le désir persistant ou les efforts répétés mais infructueux pour
contrôler, réduire ou arrêter l’utilisation / 19
3.1.3 L’agitation ou l’irritabilité lors des tentatives de réduction
ou d’arrêt / 19
3.1.4 L’utilisation se prolonge plus longtemps que prévu / 19
3.1.5 La mise en danger ou la perte d’une relation affective importante,
des activités professionnelles, sociales, occupationnelles
ou de loisirs en raison de l’utilisation d’Internet / 20
3.1.6 La poursuite de l’utilisation malgré la connaissance
de l’existence d’un problème déterminé ou exacerbé
par l’utilisation / 21
3.1.7 Les mensonges à la famille, au thérapeute
ou à d’autres pour dissimuler l’ampleur réelle
de ses habitudes d’utilisation / 21
3.1.8 L’utilisation vise à échapper aux difficultés
ou à soulager une humeur dysphorique / 21
La cyberdépendance
VIII État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention3.2 Les éléments spécifiques de la cyberdépendance / 22
3.2.1 La durée d’utilisation / 22
3.2.2 L’impact sur les relations interpersonnelles / 25
3.2.3 La valorisation grâce à un personnage virtuel / 26
3.2.4 Le rapport à la réalité / 28
3.3 Conclusion / 29
4. Les troubles concomitants / 30
4.1 Le phénomène de la comorbidité / 30
4.2 Les troubles associés / 31
4.3 Conclusion / 33
5. Les stratégies cliniques / 34
5.1 L’abstinence ou la réduction des méfaits / 36
5.2 Les pratiques reconnues dans le traitement
des dépendances / 37
5.3 Les outils propres à la cyberdépendance / 40
6. Conclusion / 41
Annexes / 43
Annexe 1. Entrevue d’évaluation / 43
Annexe 2. Fiche d’auto-observation des usages
d’Internet et des nouvelles technologies / 69
références Bibliographiques / 73
La cyberdépendance
État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention1
De l’usage
d’Internet à la
cyberdépendance
Le concept à l’origine d’Internet remonte aux années 1950, mais
ce n’est qu’une décennie plus tard que ses premières applications
se concrétiseront. D’abord développé aux États-Unis, le réseau
ARPANET permet, en 1969, d’établir des communications entre
des ordinateurs situés à distance et non reliés sur un même réseau.
Dès lors, les connexions et les communications entre réseaux
informatiques se développent et se multiplient dans le monde
jusqu’à la création, au début des années 1980, du « réseau des
réseaux » : Internet. Mais c’est avec l’arrivée du World Wide Web, au
début des années 1990, qu’Internet connaît une véritable explosion.
Cette application, de même que le courrier électronique, la messa-
gerie instantanée et les récentes applications du Web 2.0 comptent
aujourd’hui parmi les plus populaires. Avec Twitter, Facebook, Skype
et les SMS, le quotidien d’une grande partie des habitants de la
planète est transformé.
En vingt ans à peine, Internet a non proportion d’internautes réguliers
seulement révolutionné le monde atteint 92 % chez les 18-34 ans,
des télécommunications, il a aussi 89 % chez les 35-44 ans et 80 %
eu d’immenses répercussions éco- chez les 45-54 ans. Internet ne rallie
nomiques, sociales et scientifiques. pas que les jeunes puisque les der-
Et tout permet de croire que ce nières données indiquent que 68 %
vaste réseau continuera à se déve- des personnes de 55 à 64 ans, et
lopper dans les années à venir. En 40 % des plus de 65 ans sont aussi
mars 2011, on compte en Amérique des utilisateurs réguliers. Que ce
du Nord plus de 272 millions d’utili- soit à la maison, au travail ou sur
sateurs d’Internet, ce qui représente Internet mobile, les internautes régu-
un taux de desserte de 78 % par rap- liers passent environ 17 heures par
port à l’ensemble de la population. À semaine sur le Web.
la même période, le Canada compte
près de 27 millions d’internautes, ce Le courriel reste l’application la plus
qui représente un taux de pénétra- populaire puisque 81 % des inter-
tion de 79,2 % (Miniwatts Marketing nautes possèdent une adresse élec-
Group, 2011). Le Québec ne fait pas tronique, et que 68 % d’entre eux
exception puisqu’en 2010, 75,4 % l’utilisent pour communiquer avec
des adultes québécois étaient des leurs proches. La recherche d’infor-
utilisateurs réguliers d’Internet, mation, les achats, les transactions
c’est-à-dire sur une base hebdoma- bancaires et l’écoute d’émissions
daire ; et à cela s’ajoutent quelque de radio ou de télévision figurent
7 % d’utilisateurs occasionnels. La également parmi les activités les
La cyberdépendance
État des connaissances, 1
manifestations et
pistes d’interventionplus populaires sur la Toile. Trente d’Ivan Goldberg, psychiatre amé-
pour cent des internautes jouent à ricain. Ce dernier écrit un courriel
des jeux en ligne, une proportion dans lequel il propose une défini-
qui atteint 38 % chez les 18-34 ans tion de la dépendance à Internet
(CEFRIO, 2010). et recommande de s’inscrire à un
groupe d’entraide. Le canular tourne
Une partie importante de la popu- mal lorsqu’il reçoit des demandes
lation fait un usage quotidien, et réelles de personnes présentant
souvent professionnel, d’Internet. une véritable souffrance. Le phé-
L’immense majorité de ces personnes nomène est repris l’année suivante
a une utilisation pratique, agréable et par Kimberley Young lors du congrès
sans dommage d’Internet. Seule une annuel de l’American Psychological
fraction restreinte d’utilisateurs en Association. Young (1996) propose
ferait un usage problématique. Ainsi, alors une liste de symptômes ins-
une enquête en population générale, pirée par les critères du jeu patho-
menée en 2008 auprès des étudiants logique du DSM-IV (APA, 1994),
universitaires de Montréal, montre eux-mêmes inspirés de ceux de la
que, parmi les 2 139 répondants, dépendance aux substances. Ses
ceux qui utilisent Internet pour jouer, analyses qualitatives suggèrent des
incluant les jeux massivement multi- différences significatives entre un
joueurs, sont pour la plupart des groupe de personnes utilisatrices
joueurs de poker en ligne (Mihaylova, d’Internet et un groupe de personnes
Kairouz, & Nadeau, sous presse). « dépendantes à Internet ». Ces dif-
Cette étude a en outre permis de férences concernent la durée d’uti-
constater que, contrairement aux lisation, les applications sur Internet
jeux de hasard et d’argent comme le et les difficultés qui s’ensuivent sur
poker, les jeux vidéo en ligne ne pré- les plans professionnel, relationnel,
sentent pas de problème significatif financier et physique (Young, 1996).
chez les étudiants universitaires. Depuis, et comme nous le verrons
dans ce guide, plusieurs chercheurs
Internet offre en fait de multiples pos- et cliniciens se sont intéressés à
sibilités aussi bien dans les domaines l’utilisation potentiellement délé-
du travail, de l’éducation, du loisir que tère d’Internet et ont mené des tra-
de la communication. Cependant, vaux de recherche sur le sujet. Une
chez certaines personnes, l’utili- synthèse des recherches quantita-
sation d’Internet est telle que des tives sur la dépendance à Internet
problèmes de santé et de fonction- menées entre 1996 et 2006 a pour
nement psychosocial peuvent en sa part permis de faire un bilan des
découler. Ce tableau clinique com- connaissances à ce jour (Byun et al.,
porte des similitudes avec les autres 2009), suggérant du même coup des
conduites addictives, comme le jeu pistes de recherche à explorer.
pathologique et la dépendance aux
substances, bien que le phénomène Les termes pour décrire l’utilisation
soit récent en comparaison des potentiellement délétère d’Internet
dépendances aux substances et aux varient d’un chercheur à l’autre,
jeux de hasard et d’argent. d’une étude à l’autre. Nous avons
recensé au moins 11 vocables dif-
Le terme « cyberdépendance » a vu férents : la cyberdépendance, la
le jour en 1995 avec la plaisanterie dépendance à Internet (Gimenez,
La cyberdépendance
2 État des connaissances,
manifestations et
pistes d’interventionBaldo, Horassius, & Pedinielli, (addiction au net), Internet addic-
2003), Internet addiction disor- tion (addiction à Internet, Young,
ders (troubles liés à l’addiction à 1998), et high Internet dependency
Internet) ; pathological Internet use (grande dépendance à Internet,
(utilisation pathologique d’Internet, Davis, Flett, & Besser, 2002).
Morahan-Martin & Schumacher,
2000) ; problematic Internet use Nous avons retenu le vocable
(utilisation problématique d’Inter- « cyberdépendance » qui semble
net, Shapira, Goldsmith, Keck, être le choix d’autres collègues du
Khosla, & McElory, 2000) ; excessive Québec (cyberdependance.ca).
Internet use (utilisation excessive Mais quel que soit le terme choisi,
d’Internet) et compulsive Internet il faut retenir qu’il y a maintenant
use (utilisation compulsive d’Inter- de nombreux cas documentés de
net, Widyanto & Griffiths, 2006) ; personnes dont la vie est affec-
cyberspace addiction (addiction tée négativement par leur utilisa-
au cyberespace), online addiction tion d’Internet, y compris dans les
(addiction en ligne), net addiction centres de traitement du Québec.
1.1 Les conditions pour l’établissement d’un diagnostic
La cyberdépendance ne constitue condition dont l’évolution est pro-
pas un diagnostic reconnu dans la gressive et s’aggrave dans le temps.
nosologie psychiatrique. Pour qu’un Ensuite, il faut que l’OMS et l’APA,
syndrome clinique soit reconnu qui rédigent les deux manuels dia-
comme un trouble mental dans la gnostiques de référence, prennent la
Classification internationale des décision de réunir officiellement des
maladies de l’Organisation mon- experts afin d’établir un consensus
diale de la santé (OMS) ou dans le relativement aux critères diagnos-
Manuel diagnostique et statistique tiques du syndrome à l’étude.
des troubles mentaux de l’Associa-
tion psychiatrique américaine (APA), Parce qu’Internet est si récent, l’état
il y a deux grandes conditions. Tout actuel des connaissances en matière
d’abord, il faut qu’un corpus de de cyberdépendance est tel que ces
données probantes documente de conditions ne sont pas encore réu-
manière valide et fidèle le caractère nies. Il n’y a pas consensus, à ce jour,
pathologique du phénomène. Par ni dans la communauté scientifique
données probantes, on entend : ni chez les cliniciens, sur le nom qui
1) des enquêtes avec des échan- servirait à désigner ce trouble, les
tillons représentatifs de la popula- critères diagnostiques pour le défi-
tion générale utilisant des mesures nir, le nombre de symptômes requis
dont les qualités psychométriques pour atteindre le seuil clinique et la
ont été démontrées ; 2) des études période de référence nécessaire
cliniques qui répondent aux critères pour que la souffrance soit clini-
scientifiques actuellement recon- quement significative. Bref, la cyber-
nus ; 3) des études sur l’évolution dépendance n’a pas d’existence
du trouble afin de pouvoir établir nosologique (Goyette et Nadeau,
s’il s’agit d’une condition transi- 2008). Conséquemment, nous ne
toire, limitée dans le temps, ou d’une pouvons pas utiliser dans ce texte
La cyberdépendance
État des connaissances, 3
manifestations et
pistes d’interventiondes vocables comme trouble mental leur fonctionnement psychosocial et
ou critère diagnostique. C’est tout ressentent une souffrance jugée cli-
simplement prématuré. niquement significative. Devant de
telles similitudes, on peut convenir
Cela dit, il y avait des alcooliques que des termes comme syndrome cli-
et des écrits sur l’alcool bien avant nique, conduite addictive, utilisation
que les experts de l’OMS, au milieu pathologique d’Internet ou cyber-
des années 1950, ne s’entendent sur dépendance correspondent à leur
une définition commune de l’alcoo- état de santé mentale. C’est dans
lisme. Le médecin néerlandais qui, cet esprit – où la relation à Internet
en 1561, a écrit sur l’étiologie et le comprend d’importantes similitudes
traitement du jeu pathologique n’a avec les autres dépendances – que le
pas non plus attendu de consen- terme cyberdépendance sera utilisé
sus pour proposer une stratégie de dans cet état des connaissances.
soins (Joostens d’Eeklo, 1541/1618).
Mutatis mutandis , il y a présen-
tement des personnes aux prises
avec des problèmes associés à leur
utilisation d’Internet, et plusieurs
présentent un ensemble de signes
cliniques qui sont ceux-là mêmes qui
décrivent la dépendance.
Ainsi, les cliniciens nous disent que
certains usagers qui consultent pour
cyberdépendance éprouvent un sen-
timent intime de perte de liberté et
sont l’objet de préoccupations intru-
sives relativement à leur utilisation
d’Internet. En outre, ils se perçoivent
comme incapables de s’abstenir
d’utiliser Internet, notamment parce
qu’ils ont fait des tentatives infruc-
tueuses pour réduire ou cesser leur
utilisation. De plus, ils constatent
des effets délétères de l’utilisation
d’Internet dans plusieurs sphères de
leur vie – la santé physique et men-
tale, le travail, l’école, ou les deux, les
relations interpersonnelles. En bref,
ces usagers des CRD du Québec
présentent les signes caractéris-
tiques d’une dépendance : ils ont
le sentiment d’avoir perdu la liberté
de ne pas utiliser Internet bien qu’ils
aient souvent essayé, sans réussir,
de modifier leur conduite (Edwards &
Gross, 1976 ; Fouquet, 1951). Ils pré-
sentent un handicap significatif dans
La cyberdépendance
4 État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention2
L’utilisation
d’Internet
Cette deuxième partie présente la cyberdépendance, depuis
l’apparition du terme en passant par les différentes approches du
phénomène, les applications qui y sont associées jusqu’aux multiples
définitions qui s’y rattachent.
2.1 Les aspects spécifiques de l’utilisation d’Internet
L’utilisation d’Internet comporte des multitude de possibilités : com-
aspects spécifiques qui distinguent muniquer avec ses proches et
cette activité potentiellement addic- ses collègues de travail, faire son
tive des autres dépendances. Ces épicerie, acheter des vêtements,
caractéristiques uniques sont fort faire des rencontres virtuelles,
probablement associées au risque jouer au casino, à des jeux d’ac-
spécifique que comportent cer- tion et d’aventure ou consulter
taines activités comme les jeux des contenus à caractère sexuel,
vidéo d’action et d’aventure et les etc. Ces utilisations peuvent se
relations virtuelles, que nous décri- faire à toute heure du jour et de
rons ultérieurement. Ainsi, outre le la nuit, et sans sortir de chez soi.
fait que l’internaute doit d’abord C’est une spécificité importante,
utiliser des périphériques pour per- car des activités non virtuelles
cevoir l’application et son contenu prennent habituellement place
(écran et sons) et interagir avec dans un cadre défini de temps
lui (clavier, souris, commandes et de lieu : il faut se rendre phy-
vocales), on observe les trois carac- siquement au casino pour jouer,
téristiques suivantes introduites par aller à la boutique érotique ou
le chercheur Al Cooper dans le au bar de rencontre pendant les
cadre de ses travaux sur les dépen- heures d’ouverture. Sur Internet,
dances sexuelles ; il définit alors ces contraintes changent ou
Internet comme le « Triple-A Engine » disparaissent. Internet est
pour Anonymity, Accessibility and devenu un moyen de commu-
Affordability (Cooper, Delmonico & nication significatif, notamment
Burg, 2000). Les clients qui ont pour les personnes qui n’ont
consulté dans les CRD pour cyber- pas d’attachement dans la vie
dépendance ont validé, par leurs non virtuelle : comme nous l’ont
propos, ce qui suit. rapporté les personnes qui ont
consulté les CRD, il y a toujours
L
’accessibilité. Internet est dis- quelqu’un qui est là, quelle que
ponible 24 h sur 24 et peut être soit l’heure du jour ou de la nuit.
utilisé de n’importe quel point Il n’y a pas de limite, pas de fer-
de connexion au monde dispo- meture. C’est également devenu
sant d’un ordinateur avec accès un moyen de faire des rencontres
à Internet. Internet offre une amoureuses, quelles que soient
La cyberdépendance
État des connaissances, 5
manifestations et
pistes d’interventionl’orientation ou les préférences personnes y consentent, et des
sexuelles des usagers d’Inter- rencontres virtuelles peuvent
net. En corollaire, les personnes devenir réelles. Parmi les per-
cyberdépendantes utilisent sonnes qui ont consulté, plu-
souvent Internet une partie de sieurs étaient des introvertis
la nuit, ce qui vient bouleverser qui avaient peu de contacts, ou
tout l’horaire de leur vie, leurs des relations difficiles avec les
rapports avec les proches et leur autres. Internet rend les contacts
insertion sociale. Chez les usa- moins anxiogènes. Nous avons
gers des CRD, cet usage intensif aussi vu quelques cas avec des
a amené des problèmes de santé traits narcissiques, pour qui les
aux yeux, aux mains, au dos, de relations en ligne étaient l’occa-
l’inactivité physique et parfois, sion d’avoir un contrôle sur leurs
des problèmes de poids. relations avec les autres, de
se mettre en valeur, de penser
L
’anonymat. Internet permet de qu’ils ont un grand pouvoir, une
cacher son identité ou d’en utili- influence considérable, d’être
ser une fausse, ce qui peut pro- enfin des Kings.
curer un sentiment de confiance
dans les interactions avec autrui F
aible coût. L’utilisation d’Inter-
ou dans le type d’applications net, une fois l’abonnement payé,
utilisées. Cet aspect est parti- reste peu coûteuse, sinon gra-
culièrement important chez les tuite. Cependant, plusieurs jeux
personnes anxieuses, réser- en ligne exigent des déboursés,
vées ou timides. Ces dernières surtout si le joueur veut se main-
peuvent trouver dans l’anonymat tenir dans la compétition. Il en
d’Internet la possibilité d’expé- est de même pour certains sites
rimenter une « autre » vie. Cet de rencontre, où des frais men-
aspect est aussi important pour suels offrent aux abonnés un
les applications à caractère por- plus large éventail de possibili-
nographique ou sur des thèmes tés. Parmi les personnes qui ont
tabous, puisque les utilisateurs consulté, les dépenses n’étaient
d’Internet peuvent vivre leurs pas considérables. De fait, ces
fantaisies tout en demeurant personnes avaient peu de reve-
incognito. Sur Internet, l’uti- nus, et une proportion assez
lisateur a le sentiment d’être importante était peu instruite et
« invisible », à moins d’accepter vivait, même à l’âge adulte, chez
de se révéler. Cet anonymat leurs parents.
peut toutefois être levé si les
La cyberdépendance
6 État des connaissances,
manifestations et
pistes d’intervention2.2 Les applications associées
Dans un état des connaissances élaboré par le ministère de la
comme celui-ci, il faut obligatoire- Santé et des Services sociaux
ment faire des choix de contenus. en collaboration avec la Table
Au terme des discussions que nous interministérielle sur le jeu patho-
avons eues en équipe, nous avons logique, et le guide Les services
fait consensus sur deux principales en jeu pathologique dans les
utilisations et applications d’Internet centres de réadaptation en
pouvant poser des problèmes signi- dépendance (Desrosiers &
ficatifs : 1) les jeux vidéo d’action Jacques, 2009), publié par
et d’aventure ; 2) les relations vir- l’A ssociation des centres de
tuelles, via le clavardage/chat ou les réadaptation en dépendance du
sites de rencontre (Chen & Chou, Québec (ACRDQ)2. En bref, la
1999 ; Young, 1998, 1999 ; Vachey, formation et les ressources pour
Magalon & Lançon, 2005). Par ail- ces services sont déjà en place.
leurs, plusieurs activités impliquant
l’usage d’Internet ont été exclues de L
a consultation de sites à
ce guide : contenu érotique ou pornogra-
phique parce qu’Internet est le
L
es jeux de hasard et d’argent moyen utilisé pour une activité
en ligne parce qu’Internet est motivée par des facteurs qui
un contexte pour jouer au même relèvent d’autres dimensions
titre qu’aller au casino ou jouer que celles liées à la cyberdé-
chez soi au poker avec des amis. pendance et jugées cliniquement
C’est le fait de miser de l’argent prépondérantes. Cependant,
dans une situation déterminée nous constatons qu’une frac-
par le hasard qui constitue la tion significative des demandes
caractéristique prédominante de services pour cyberdépen-
des jeux de hasard et d’argent. dance, chez les adultes, provient
Cet aspect de l’activité en ligne de personnes qui consultent des
prend le pas sur Internet, de sites pornographiques en ligne
l’avis des auteurs. En outre, le et qui demandent des services
réseau de la santé et des ser- à cause de ce qu’ils estiment
vices sociaux propose déjà sur être une dépendance à ces sites
tout le territoire du Québec des virtuels. Ce sera aux cliniciens
services pour les joueurs patho- d’évaluer s’il s’agit d’un pro-
logiques et les intervenants ont blème et, si oui, s’il est lié à un
été spécialement formés en cette trouble relevant de la sexologie
matière. À cela s’ajoutent le Plan (paraphilies), de la vie du couple
d’action gouvernemental sur le ou de la dépendance, ou d’une
jeu pathologique 2002-2005 1, interaction des trois.
1
Ce plan d’action peut être consulté à la section Documentation, sous la rubrique Publications du site Web
du ministère de la Santé et des Services sociaux à l’adresse www.msss.gouv.qc.ca
2
Ce guide peut être consulté sur le site Web de l’ACRDQ, à l’adresse www.acrdq.qc.ca/publication.php
La cyberdépendance
État des connaissances, 7
manifestations et
pistes d’intervention L
es achats en ligne et la un délai très court, achetant et
recherche de connaissances vendant le même titre boursier
et d’informations parce que ces en profitant des variations finan-
deux applications ne se retrou- cières de la journée. La question
vaient ni dans les publications est de savoir s’il s’agit d’un jeu
consultées ni dans les groupes de hasard et d’argent ou d’un
de discussion ( focus groups ) investissement : plusieurs cli-
menés auprès des cliniciens. niciens considèrent qu’il s’agit
d’un jeu de hasard et d’argent
e « boursicotage » (ou day-
L tandis que les économistes
trading), soit le comportement considèrent qu’il s’agit d’une
de ceux qui font des transactions stratégie d’investissement.
boursières chaque jour ou dans
2.2.1 L’univers des jeux
Il existe de nombreux types de jeux, « WoW est un univers partagé. Le sujet
comme les jeux de simulation, les y rencontre d’autres individus, eux-
jeux de gestion, de réflexion ou mêmes drapés d’une identité virtuelle.
d’action. Ces jeux sont basés sur Naissent de ces rencontres de nouvelles
des interactions en temps réel ; les formes de socialisation fondées peut-
plus utilisés sont les jeux d’action être moins sur la présence de l’autre
ainsi que les jeux de rôles massi- que, précisément, sur son absence. Ces
vement multi-joueurs, où le joueur socialisations paradoxales, équivoques
incarne un personnage – un ava- et parfois même fantasmatiques, se font
tar – intégré dans une histoire et un pourtant le terreau d’une nouvelle com-
scénario. Le prototype est World munauté élective : la communauté des
of Warcraft (WoW). Ces jeux com- joueurs. Communauté de passion, elle
portent plusieurs aspects ludiques prolonge l’expérience du jeu en l’extir-
et renforçateurs comme des gra- pant du simple soliloque entre le joueur
phismes attrayants et de haute qua- et son ordinateur. Elle donne une réalité
lité, la capacité de communiquer en à l’expérience du jeu » (p. 24).
direct, ou les deux3. Ils offrent aussi
toute une écologie dans laquelle le Les jeux présentent aussi des
joueur peut s’investir. possibilités de développement et
d’apprentissage. La documentation
Les jeux en ligne proposent, comme scientifique suggère que les jeux
le suggère Maxime Coulombe d’action peuvent améliorer diffé-
(2010) dans Le monde sans fin des rents processus liés aux perceptions
jeux vidéo, une nouvelle forme de visuelles. Ainsi, Green et Bavelier
socialisation : (2007) ont démontré que les jeux
3
Le lecteur qui veut en connaître davantage sur les jeux vidéo peut consulter le site de la World Cyber Games
(http://www.wcg.com/6th/main.asp). Ce site permet de découvrir les plus récents développements
en matière de jeu, de saisir, à partir de l’examen des divers commanditaires des événements, qu’il s’agit
d’abord d’une industrie et non d’une bonne œuvre, et enfin, de sentir combien on renforce le sentiment
d’appartenance. Cela dit, ce n’est pas le seul site Internet qui répond à ces caractéristiques.
La cyberdépendance
8 État des connaissances,
manifestations et
pistes d’interventiond’action améliorent la résolution chez les jeunes de 12 à 16 ans. Lors
spatiale, c’est-à-dire la capacité de de sa première phase en 2009-2010,
discerner deux structures : petites Pocheville a rejoint 170 000 jeunes.
et proches. Les jeux sont utilisés Une évaluation du programme
dans un grand nombre de contextes comparant un groupe de jeunes
thérapeutiques et médicaux : par ayant visité Pocheville et un groupe
exemple, certains jeux améliorent la de contrôle a fait ressortir que le
tolérance des enfants qui subissent groupe à l’étude avait des attitudes
des traitements médicaux difficiles. plus prudentes que le groupe de
Les jeux sont aussi utilisés dans un contrôle, que l’impact avait été plus
contexte de réadaptation physique important chez les garçons que chez
ou de psychothérapie (Griffith, 2004). les filles et que les conséquences
On a en effet recours à des simula- sociales (violence, perte d’amis, soli-
tions virtuelles dans le traitement des tude) étaient moins bien comprises
joueurs pathologiques, notamment que les conséquences physiques de
au Laboratoire de Cyberpsychologie l’abus d’alcool4.
(w3.uqo.ca/cyberpsy) dirigé par
Stéphane Bouchard du Département Au-delà de leurs fonctions ludiques
de psychologie de l’Université du et récréatives, les forces et les
Québec en Outaouais. attraits des jeux vidéo sont en fait
mis à contribution dans divers jeux
Les jeux vidéo peuvent également dits sérieux (serious games) déve-
être utilisés à des fins éducatives. loppés à des fins pédagogiques ou
Par exemple, Éduc’alcool a déve- thérapeutiques et utilisés dans des
loppé le jeu « Pocheville » (www. domaines aussi variés que l’écono-
pocheville.ca) pour prévenir la mie, la gestion, la médecine, l’éduca-
consommation excessive d’alcool tion et la formation professionnelle.
2.2.1.1 Les jeux d’action
Les jeux d’action sont basés sur des des tournois nationaux et interna-
interactions en temps réel qui font tionaux, exigeant que les équipes
appel aux réflexes et à l’habileté « s’entraînent » tous les jours avec
des joueurs. Il existe ici encore un discipline et rigueur. Selon Valleur
grand nombre de sous-catégories. (2008), la compétition est l’un des
Par exemple, certains jeux mettent facteurs de l’addiction, associée au
en œuvre des situations de confron- sentiment de pouvoir et de maîtrise
tation, comme les shoot them up, procuré par le jeu.
de combat ou de tir subjectif (First
Person Shooter ). Des compéti- L’univers des jeux d’action et d’aven-
tions existent pour les adeptes de ture ne cesse par ailleurs de s’étendre
ces jeux : certaines personnes les puisque les toutes dernières généra-
considèrent comme un sport, s’or- tions de consoles de jeu (Nintendo
ganisent en équipe et participent à Wii, Xbox, PlayStation, etc.) peuvent
4
Communication de Hubert Sacy, directeur général d’Éduc’alcool, avec les auteurs, 6 mars 2011.
La cyberdépendance
État des connaissances, 9
manifestations et
pistes d’interventiondésormais être branchées sur pouvoir d’attraction même, permet de
Internet, offrant du même coup aux s’enfuir, d’oublier. Et peut-être d’abord
adeptes de nouvelles occasions de s’oublier un peu. De cette distance
de jouer en ligne et de se mesurer instituée avec le monde réel naît la possi-
à d’autres joueurs. De même, les bilité d’être un autre en se choisissant un
réseaux sociaux comme Facebook corps de fantasme, un «avatar». À le maî-
et les téléphones intelligents offrent triser, le joueur en arrivera à ne faire qu’un
à leurs membres ou abonnés un avec cet alter ego, cette prothèse de soi
vaste choix de jeux en ligne. Plusieurs plus grande que nature. En ligne, il pourra
voient dans ces téléphones une des voler, contrôler les éléments, renaître de
interfaces de l’avenir, bien que les ses cendres, se téléporter sur un autre
coûts soient beaucoup plus signifi- continent, commander des armées. En
catifs que l’ordinateur fixe. ligne, il sera omnipotent. » (p. 13).
Les jeux vidéo exercent une fasci- On comprendra, à partir d’une
nation. Coulombe (2010) explique le telle description, que plusieurs cli-
phénomène : niciens et chercheurs s’interrogent
« Le joueur pénètre dans un environne- à savoir si ces jeux vidéo ne sont
ment englobant, féérique, dans lequel se pas susceptibles d’être associés,
perdre et mettre en sourdine les douleurs chez des sujets vulnérables, à des
et les difficultés du monde réel. Il trouve comportements assimilables à
à portée de souris un lieu qui, par son ceux d’une addiction.
2.2.1.2 Les jeux de rôle massivement multi-joueurs –
Massive Multiplayer Online Role-Playing Games
Les jeux de rôle massivement multi- Ces jeux permettent à chaque
joueurs – Massive Multiplayer Online joueur de créer un ou plusieurs per-
Role-Playing Games ou MMORPG – sonnages sous la forme d’avatars.
se définissent par trois critères : 1) le L’identité de chacun des avatars
jeu possède un univers virtuel qui peut varier selon le genre, l’âge, la
n’est accessible que sur le réseau profession, la race ou la religion. Par
Internet ; 2) il est persistant, c’est-à- exemple, un joueur peut incarner un
dire qu’il existe en permanence sur personnage humain ou d’une race
Internet, que des joueurs y soient fantastique, avec une profession qui
branchés ou non ; 3) il est accessible le destine à jouer seul ou en groupe.
à un très grand nombre de joueurs Il a en somme la liberté de créer
simultanément. On considère géné- un personnage à l’image des attri-
ralement qu’un jeu est massivement buts, des valeurs, des forces, des
multi-joueurs lorsqu’il peut accueil- pouvoirs et des habiletés qu’il juge
lir un minimum d’une centaine de importants ou attrayants. Ce jeu de
joueurs en même temps. Ce type de projections est en soi fascinant. Les
jeu a connu une forte croissance et, joueurs peuvent aussi se regrouper
comme le genre se joue exclusive- en factions ou guildes, organisées
ment sur Internet, il tend à se déve- en fonction de leurs expériences, de
lopper de plus en plus, au rythme de leurs croyances ou de leurs objec-
la disponibilité de l’accès au réseau. tifs. Le contenu même du jeu prévoit
La cyberdépendance
10 État des connaissances,
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