La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre

La page est créée Loïc Gay
 
CONTINUER À LIRE
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
1/13

 La persévérance, une qualité essentielle dans
 l'exploration de Mars
 17/02/2021

 Auteur(s) :

 Patrick Thollot

 ENS Lyon - Laboratoire de Géologie de Lyon

 Publié par :

 Olivier Dequincey

 Résumé
   La mission Mars 2020 de la NASA avec le rover Perseverance devrait, avec son atterrissage prévu le 18 février
 2021, ouvrir un nouveau front d'exploration sur la planète rouge, avec, pour la première fois, un retour d'échantillons
 martiens vers la Terre prévu pour 2031. Aperçu des problématiques que la mission ambitionne d'étudier, du site
 d'exploration, et des moyens (instruments, stratégie d'opération) à disposition pour y parvenir.

   Table des matières
       Mission Mars 2020 : une arrivée mouvementée
       Quelques repères dans l'exploration de la planète Mars
             Une planète habitable ?
             Trente ans de yo-yo entre déception et intérêt renouvelé
             La persévérance commence à payer
       Quelques grandes questions à l'ordre du jour en 2020, objectifs de Perseverance
             La datation des évènements
             La caractérisation des roches et des conditions de leur formation et altération
             La caractérisation de la matière organique, voire de traces de vie
       Le site d'atterrissage de Jezero, en bref
             Un système sédimentaire habitable ?
             Des progrès techniques améliorent l'exploration scientifique
       Le rover Perseverance et ses instruments
             Quelques disparus
             De vieilles connaissances en version 2.0
             Des remplaçants plus performants
             Une nouvelle recrue
             Des démonstrateurs technologiques
             Un rover stérilisé
       Les missions martiennes à venir

   Le “live” officiel de l'atterrissage sur NASA TV devrait démarrer à 20h15, heure française, le 18 février 2021 et être
 accessible sur le site web de la NASA ainsi que sur sa chaine YouTube. Pour les réfractaires à la langue de
 Shakespeare, ou pour profiter de commentaires de chercheurs français, un « direct » est aussi prévu sur le site du
 CNES.

 Mission Mars 2020 : une arrivée mouvementée
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
2/13
   Jeudi 18 février 2021, 21h37, heure française : une capsule conique de 4,5 m de diamètre et plus de 3 tonnes
 commence à ressentir les frottements de l'atmosphère martienne, à 130 km d'altitude au-dessus de la surface de la
 planète.
   Dans les sept minutes qui suivent, une séquence d'évènements s'enchaine sans répit (Figure 1) : l'avant de la
 capsule, protégé par un bouclier thermique en fibres de carbone, est soumis à une compression de l'air intense qui
 le chauffe jusqu'à 1300°C et permet à la capsule de ralentir de plus de 19 000 à “seulement” 1 500 km/h ; sous le
 contrôle de l'ordinateur de bord, un parachute supersonique est déployé, le bouclier thermique largué, puis, à
 4 000 m d'altitude, toujours en descente à 300 km/h, un système de navigation intelligente utilisant radar et
 caméras reconnait le terrain et choisit un site d'atterrissage sans obstacles ; à 2 000 m d'altitude le parachute est
 largué et des rétro-fusées guident et freinent le rover vers le site choisi ; à 20 m du sol, le système s'établit en vol
 stationnaire, un système de câbles descend alors le rover sous les rétro-fusées alors que celui-ci déploie ses roues,
 pliées avant son départ de la Terre ; une fois les roues au sol, les câbles sont coupés et l'étage de descente sous
 rétro-fusées remet les gaz pour s'écarter au maximum du rover jusqu'à épuisement de son carburant, avant de se
 crasher à bonne distance.

                                                     Source - © 2020 CNES / CNRS

   Figure 1. Séquence d'évènements de l'entrée, descente et atterrissage de Perseverance sur Mars.

   Il est 21h43 en France, et le signal confirmant les premiers frottements contre l'atmosphère martienne, voyageant
 à la vitesse de la lumière, n'a pas encore atteint la Terre ! Si tout se passe bien, entre 21h48 et 21h56, les signaux
 successifs confirmant chacune de ces étapes atteindront la Terre, via les orbiteurs martiens relais et les antennes
 terrestres du Deep Space Network de la NASA, confirmant un atterrissage réussi du rover baptisé Perseverance
 dans un cratère martien nommé “Jezero”.

 Quelques repères dans l'exploration de la planète Mars
   Le nom du rover de la mission Mars 2020, “Perseverance ”, a été choisi par les ingénieurs et scientifiques
 travaillant sur la mission parmi des propositions d'élèves de primaire et secondaire américains. Un nom bien choisi
 pour qui connait l'histoire de l'exploration de Mars…
   L'histoire de l'exploration de Mars est riche de persévérance ! C'est l'histoire de l'exploration d'une planète, mais
 aussi celle de la recherche de vie extraterrestre. À la fin du XIXe siècle, quelques astronomes crurent observer des
 lignes à la surface de Mars, ressemblant à des canaux (Figure 2). Elles n'étaient que des artefacts liés à la fois à la
 piètre qualité des instruments de l'époque et à des illusions “optiques” de perception (Figure 3). Cela suffit
 cependant à faire de Mars la planète reine de la science-fiction, de La Guerre des Mondes de H.G. Wells au
 personnage de Marvin le martien , ennemi spatial de Bugs Bunny.

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
3/13

               Source - © 1888 Schiaparelli / nirgal.net               Source - © 2007 NASA, ESA, J. Bell (Cornell University) et M.
                                                                                Wolff (Space Science Institute, Boulder)
   Figure 2. Carte de Mars par Schiaparelli, 1888.
                                                             Figure 3. Photographie composite de Mars réalisée
   On y distingue de nombreuses lignes droites reliant les
                                                           avec le télescope spatial Hubble en 2007.
 régions sombres, les fameux « canaux » martiens.
                                                             On a inversé l'image pour permettre la comparaison
                                                           avec la carte de Schiaparelli (le pôle Nord est en bas). Le
                                                           bord gauche de la carte de Schiaparelli est à environ un
                                                           quart du bord gauche de l'image Hubble, juste à gauche
                                                           de la tache sombre équatoriale nommée Syrtis Major .
                                                           Aucun canal n'est bien sûr visible sur cette image.

   Une planète habitable ?

    Une approche plus scientifique de la question de la vie sur Mars pose la question de ce qu'on nomme
 l'« habitabilité » de cette planète, c'est-à-dire la capacité de son environnement de surface à permettre à des êtres
 vivants de se développer et reproduire. Pour cela il faut trois choses essentielles : les éléments constituant la
 majorité des molécules des êtres vivants (C, H, O, N, P , S, surtout), une source d'énergie (le Soleil fait l'affaire, mais
 certains composés et réactions chimiques aussi, qui permettent la vie sans lumière) et, surtout, de l'eau liquide, le
 solvant dans lequel se fait toute la chimie du vivant. Pour plus de précisions sur la question de l'habitabilité, voir
 par exemple Où le système solaire serait-il habitable ? (2018) et Les conditions de la vie, une particularité de la Terre
 dans le système solaire ? (2010). Les éléments C, H, O, N, P , S étant très abondants dans l'Univers, on s'attend à les
 trouver sur toutes les planètes. Au moins une source d'énergie, le Soleil est accessible à la surface de Mars. L'eau
 liquide est donc à priori le facteur limitant. Pour trouver de la vie sur Mars, il faut donc commencer par y trouver de
 l'eau liquide. Et ce n'est pas une mince affaire. Pour un aperçu historique de la recherche de l'eau sur Mars, on
 pourra se reporter à A-t-on vraiment découvert de l'eau liquide sur Mars ? Décryptage.

   Trente ans de yo-yo entre déception et intérêt renouvelé

    Les premières sondes spatiales ayant atteint Mars n'ont fait que la survoler, prenant quelques clichés au passage.
 Il s'agissait de Mariner 4, 6 et 7, en 1964 et 1969 qui renvoyèrent quelques dizaines de clichés montrant une surface
 très “lunaire”, criblée de cratères. Sans une trace d'eau, Mars semblait alors peu intéressante, loin des images
 romantiques des Martiens popularisées par la science-fiction.
    On persévéra pourtant : en 1971 la mission Mariner 9 réussit à se mettre en orbite autour de Mars et put en
 photographier toute la surface avec une résolution kilométrique. On découvrit alors une surface peuplée
 d'immenses volcans, de gigantesques fossés tectoniques, de champs de dunes, d'une calotte polaire boréale de glace
 d'eau et de poussière et, surtout, de traces d'écoulements liquides ayant sculpté les reliefs sous forme de coulées de
 débâcles glaciaires et de réseaux de rivières épars (Figure 4). Toutes ces morphologies, souvent partiellement
 effacées, étaient manifestement la trace de processus anciens… car, avec une pression atmosphérique dérisoire
 (l'équivalent de celle dans la haute stratosphère terrestre, à 35 km d'altitude !) et des températures glaciales, il n'est
 pas possible à l'eau liquide de rester stable actuellement à la surface de Mars. Les missions Viking, arrivées en
 orbite en 1976, confirmèrent et affinèrent ces résultats. Elles permirent aussi de poser deux atterrisseurs équipés
 d'instruments capables d'analyser le sol et de détecter d'éventuelles formes de vie. Ce fut une déception : aucune
 trace de matière organique et, pire, une composition chimique de surface très défavorable, très oxydante, et sans
 aucune trace d'altération chimique sous l'effet de l'eau. Mars ne serait-elle qu'une planète hyperaride et “morte”, et
 les traces d'écoulements juste le résultat d'épisodes quasi-anecdotiques dans l'histoire de la planète ?

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
4/13

                                Source - © 2007 HRSC : ESA / DLR / FU Berlin (G. Neukum) / Google Earth

   Figure 4. Capture Google Earth “Mars” d’un réseau hydrographique fossile en amont de Naktong Vallis.
   L'image couvre environ 150 km de gauche à droite.

   Dans les années 1980 et 90 les échecs purs et simples furent nombreux, mais on persévéra toujours : deux
 missions soviétiques furent perdues, respectivement entre la Terre et Mars pour Phobos 1 et seulement 3 mois après
 son arrivée pour Phobos 2 ; la mission russo-européenne Mars 96 s'abima dans le Pacifique après son décollage ; et
 les missions américaines Mars Observer, Mars Polar Lander et Mars Climate Orbiter, entre 1992 et 2000, furent
 également perdues à cause de problèmes techniques.

   La persévérance commence à payer

   On persévéra cependant encore, à la recherche de plus d'indices d'eau liquide : entre 1997 et 2005 trois missions
 américaines et une européenne furent envoyées vers l'orbite martienne : Mars Global Surveyor, Mars Odyssey, Mars
 Express et Mars Reconnaissance Orbiter (ces trois dernières fonctionnant toujours !). Elles permirent de
 cartographier la morphologie de la surface de Mars jusqu'à l'échelle métrique, la topographie, la minéralogie et les
 glaces, en surface et même en profondeur, par radar. En 1997, Mars Pathfinder posa le premier rover martien, alors
 un démonstrateur technologique de 10 kg, qui ouvrit la voie aux deux premiers “vrais” rovers géologues sur Mars
 – Spirit et Opportunity – de presque 200 kg, posés en 2004, explorèrent deux sites martiens pendant 6 et 14 ans,
 parcourant 8 et 45 km de distance ! Et en 2008 la mission Phoenix posa un atterrisseur près du cercle polaire Nord
 de Mars.
   Ces missions “modernes”, accompagnées de travaux de laboratoire et de modélisation numérique sur Terre,
 permirent des progrès continus sur la compréhension du climat martien actuel et passé, et de l'évolution géologique
 de la planète. La morphologie de plus en plus détaillée révéla toujours plus de traces d'écoulements d'eau liquide, de
 transport et dépôt de sédiments par cette eau, notamment sous forme de deltas se jetant dans des lacs, et une
 activité glaciaire importante, issue de la migration des calottes polaires de Mars vers les plus basses latitudes dans
 un passé relativement récent, un peu comme les ères glaciaires connues par la Terre lors du dernier million
 d'années. Phoenix démontra même la présence de glace d'eau à quelques centimètres de profondeur dans le sous-
 sol des régions polaires.
    Depuis l'orbite martienne, une des découvertes les plus importantes fut initiée par un instrument français,
 l'Observatoire pour la Minéralogie, l'Eau, les Glaces et l'Activité (OMEGA), sur la mission européenne Mars Express :
 celle de formations géologiques anciennes contenant des minéraux d'altération aqueuse, c'est-à-dire formés en
 présence d'une grande quantité d'eau, et pendant des durées géologiquement significatives : les argiles.
 Accompagnant parfois certaines argiles, mais en quantités bien moindres, des carbonates ont également été
 détectés. Dans d'autres terrains, plus récents, on détecta des sulfates de fer, magnésium ou calcium.
   Bien plus que la trace d'écoulements, ces minéraux d'altération aqueuse, et surtout les argiles, sont la preuve que
 de l'eau liquide a été stable à la surface de Mars pendant un temps long, peut-être de l'ordre de millions d'années,
 peut-être des centaines de millions !
   À la surface de Mars, la persévérance “paya” enfin avec les deux rovers géologues Spirit et Opportunity. Ce dernier
 a été envoyé dans l'un des rares endroits de Mars où les instruments déployés jusqu'alors en orbite avaient pu
 déceler un indice d'altération aqueuse avec la détection d'hématite, un oxyde de fer, qui, sur Terre, se forme en
 abondance, par exemple, dans les sols tropicaux lessivés par l'eau. Une fois au sol, les mesures d'Opportunity ont
 mis en évidence des couches sédimentaires, probablement déposées sous forme de dunes et indurées par des
 inondations périodiques dans un environnement lagunaire. Ces terrains étaient effectivement riches en hématite,
 mais aussi en jarosite, un sulfate de fer ne pouvant se former que par altération par l'eau, mais en conditions acides
 (pH 4 et inférieur). Des années plus tard, après avoir franchi la distance d'un marathon, Opportunity finit par
 observer des roches plus anciennes, sous-jacentes à celles qu'il avait explorées jusque là, contenant selon toute
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
5/13
 vraisemblance des argiles. Opportunity ne put le confirmer avec certitude, ses instruments n'y étant pas adaptés ou
 depuis longtemps hors d'usage. Spirit, envoyé vers le centre d'un large cratère qu'on espérait rempli de sédiments
 lacustres n'a trouvé que des coulées de lave les ayant probablement recouverts, mais a pu mettre en évidence
 d'autres sulfates de fer acides, de la silice hydratée, et même des carbonates (de fer et magnésium), traduisant là
 aussi une altération due à l'eau, mais probablement d'origine hydrothermale magmatique, en périphérie de
 systèmes volcaniques réchauffant et faisant circuler l'eau de surface ou phréatique.
   Avec Curiosity, enfin, on tenta une deuxième fois, et cette fois avec succès, d'accéder à des sédiments lacustres
 déposés au fond d'un grand cratère, avec des instruments conçus pour identifier les minéraux d'altération et la
 matière organique. On ne rappellera ici que quelques résultats marquants, parmi d'autres. Curiosity observa des
 conglomérats, des grès et des pélites (roches à grains très fins) caractéristiques de dépôts fluviaux, lacustres et
 éoliens, indiquant la présence d'eau liquide. On détecta des argiles dans les dépôts sédimentaires, par ailleurs
 recoupés de veines de sulfates ayant cristallisé suite à la circulation d'eau en profondeur, dans des conditions non
 plus acides, mais neutres ! Curiosity détecta du méthane dans l'atmosphère de Mars, en quantité variable selon la
 saison ; or le méthane est naturellement instable sur Mars et cela implique donc un processus actif de production
 qui peut être géologique, chimique… ou biologique, et reste pour l'instant non identifié. On détecta aussi un peu de
 matière organique dans les roches, mais les premières analyses qui furent faites, en raison de la méthode de
 pyrolyse d'abord employée et de la chimie du sol de Mars, très oxydant, n'en révélèrent que les “briques”
 élémentaires sans laisser voir sa complexité éventuelle. Il a fallu attendre fin 2017 pour qu'une nouvelle méthode
 d'analyse prévue de longue date, la dérivation chimique, commence à être testée, optimisée, et à donner des
 résultats prometteurs mais difficiles à interpréter, avec une grande variété de molécules. Les résultats publiés entre
 2018 et début 2021 montrent clairement la présence de matière organique sur Mars, mais les molécules
 individuellement identifiables (petites molécules soufrées et hydrocarbures aromatiques, notamment (Figure 5))
 sont présentes en très petites quantités et il n'est pas absolument certain que tout ou partie d'entre elles ne
 proviennent pas des réactifs terrestres introduits au cours d'analyses précédentes, le système ne pouvant hélas pas
 être nettoyé à la perfection entre chaque analyse.

                                                    Source - © 2018 Eigenbrode et al.

  Figure 5. Résultats d’analyses en chromatographie en phase gazeuse de deux échantillons martiens prélevés par
 Curiosity.
   En haut : A Cumberland 7 et B Mojave, comparés à un témoin à vide Cumberland Blank 2.
   En bas : C une analyse de matière analogue réalisée sur Terre pour guider l’interprétation.
   Ces analyses montrent la présence de petites molécules soufrées, dont la formule chimique développée est
 dessiné au-dessus des pics des chromatogrammes : méthanethiol, diméthylsulfide, etc.

   L'essentiel des aventures évoquées ci-dessus est raconté en détail dans le dossier Exploration de Mars par sondes
 et robots, dossier qui contient à ce jour 47 articles (les plus anciens datant de 2004, avec l'arrivée de Curiosity et
 d'Opportunity). Le bref résumé qu'on en a fait ici amène à cerner les questions qui se posent en ce début 2021, au
 moment où Perseverance arrive sur Mars.

 Quelques grandes questions à l'ordre du jour en 2020, objectifs de
 Perseverance
   Il y a eu de l'eau liquide sur Mars, c'est maintenant une certitude étayée par de multiples observations. La matière
 organique y est également présente, au moins en petite quantité. Enfin, non seulement le Soleil, mais aussi des
 déséquilibres chimiques entre les roches et les solutions aqueuses qui les ont baignées (moteurs de réactions
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
La persévérance, une qualité essentielle dans l'exploration de Mars - Planet-Terre
6/13
 spontanées acido-basiques ou d'oxydo-réduction) ont pu fournir des sources d'énergie à d'éventuelles formes de vie.
 Tous les ingrédients nécessaires à la vie sont là. Mais des conditions nécessaires ne sont pas suffisantes.

   La datation des évènements

    Premier problème, essentiel mais jusque là éludé : la chronologie de l'histoire de Mars. En géologie, la chronologie
 des évènements est établie par corrélation de formations identiques, de niveaux repères, de fossiles
 stratigraphiques, et leur datation établie grâce, notamment, à la datation radiochronologique. Sur Mars, les
 marqueurs chronologiques globaux sont rares, ou difficilement identifiables depuis l'orbite. La seule chronologie
 relative utilisable est celle déduite des populations de cratères d'impacts à la surface des terrains : en gros, plus il y
 a de cratères d'impacts et plus la surface est vieille car plus elle a eu le temps de recevoir d'impacts. On a ainsi
 “trié” les terrains de Mars comme formés lors de trois « ères » principales d'après le nombre décroissant d'impacts
 les ayant affectés. Les argiles sont omniprésentes dans les terrains très cratérisés de l'ère la plus ancienne, le
 Noachien, mais disparaissent dans ceux de la suivante, l'Hespérien. Problème : de quand date la limite ?
    Il est impossible de comparer les populations de cratères de Mars avec la Terre, dont la surface est bien plus
 jeune. La Lune donne une possibilité car les terrains y sont cratérisés de manière similaire à Mars, et certains ont
 été datés grâce aux échantillons rapportés par les missions Apollo. Mais transposer la chronologie de la Lune à
 Mars n'est pas trivial et on se retrouve avec des incertitudes de centaines de millions d'années ! C'est ennuyeux car
 la limite Noachien/Hespérien sur Mars tomberait vers 3,7 Ga… exactement l'âge des plus anciens fossiles avérés de
 vie sur Terre (Figure 6). Si Mars a été habitable jusqu'à 3,7 Ga, on peut espérer y détecter des traces de vie si elle a
 émergé sur Mars en même temps que sur Terre, et on pourrait alors imaginer des processus similaires. Mais si la
 limite Noachien/Hespérien est plus ancienne ou plus récente de 500 millions d'années (ce qui est possible),
 l'interprétation serait plus compliquée !

                                                    Source - © 2021 Patrick Thollot

   Figure 6. Comparaison des échelles chronostratigraphiques de la Terre et de Mars.
   On a défini 3 grandes ères sur Mars d'après les populations de cratères d'impact des terrains, de la plus ancienne
 à la plus récente : Noachien, Hespérien, Amazonien. On a aussi remarqué que les terrains du Noachien ont un
 substratum plus ancien : on a donc défini une ère correspondante, le Pré-Noachien. D'après les cratères d'impact on
 a proposé un calage chronologique “absolu” (mais approximatif, sans doute à 0,5 Ga près) permettant de comparer
 avec les “éons” terrestres de l'Hadéen, de l'Archéen, du Protérozoïque et du Phanérozoïque (où la vie pluricellulaire
 domine).
   On a indiqué avec trois marqueurs rouge, bleu et vert, les âges des exemples terrestres les plus anciens de
 cristaux (zircons des Jack Hills en Australie), de vie (carbone isotopiquement léger) et de fossiles (stromatolites
 et/ou filaments bactériens microscopiques) connus en 2021.
   Cette figure montre que les terrains martiens du Noachien et de l'Hespérien correspondent à la période probable
 d'apparition de la vie sur Terre : la même chose s'est-elle produite sur Mars ?

   Les géologues ont donc besoin d'âges radiogéniques de la surface de Mars. Malheureusement, pour obtenir des
 résultats précis, la radiodatation nécessite des protocoles analytiques et des instruments uniquement réalisables et
 disponibles sur Terre. Curiosity a bien tenté, pour la première fois, d'établir un âge potassium-argon dans le cratère
 Gale, mais le résultat obtenu (4,2 Ga) a une incertitude telle (intervalle de 700 Ma !) qu'il ne fait que confirmer l'âge
 très ancien de la surface de Mars. Il s'agissait par ailleurs d'une roche sédimentaire : son âge radiogénique, hybride
 indéfini entre celui de son dépôt et de la cristallisation de ses constituants, est ainsi inexploitable comme marqueur
 d'échelle stratigraphique.
   Un objectif majeur de la collecte d'échantillons, et de leur retour sur Terre, par Perseverance sera donc de
 caractériser au moins une, sinon deux (ou plus !), formations géologiques dont les positions stratigraphiques
 relatives seront clairement établies (laquelle précède laquelle), dont les populations de cratères d'impacts seront
 mesurables et dont les échantillons seront radiodatables : typiquement des dépôts volcaniques comme des coulées
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
7/13
 de lave.

   La caractérisation des roches et des conditions de leur formation et altération

   Spirit, Opportunity et Curiosity ont analysé de nombreux affleurements de roches altérées par l'eau. Cependant les
 instruments embarqués n'ont pas permis d'établir l'histoire complète des roches. On a leur structure
 macroscopique et leur texture « à la loupe », une part de leur composition élémentaire (avec un peu d'incertitude sur
 certains éléments) et une part de leur composition minéralogique (selon les instruments, soit les minéraux ferreux,
 soit bien cristallisés, etc.), mais jamais la totalité des informations à la même échelle. Ainsi, par exemple, les
 analyses minéralogiques de Curiosity révèlent une proportion souvent importante (jusqu'à presque trois quarts !) de
 phases « amorphes », mal cristallisées, dont on ne peut que déduire la composition chimique en croisant les
 identifications d'éléments et de minéraux cristallisés détectables.
   Deuxième objectif donc : documenter le contexte d'échantillons de formations géologiques caractéristiques
 (coulées de lave, dépôts de cendres, ou hydrothermaux, dépôts sédimentaires aquatiques ou éoliens, etc.), les
 prélever et les ramener sur Terre afin de permettre l'accès à la fois à la texture microscopique et à leur composition
 précise, élémentaire, minéralogique, et isotopique. Cela devrait permettre un bon en avant dans la compréhension
 des processus d'altération que ces roches ont subi, et donc des conditions environnementales lors de leur formation.
 En clair, répondre fermement à la question : Mars était-elle habitable lors de la formation de ces roches ?
   Corollaire à cet objectif, caractériser les conditions de formation primaires des roches, qu'elles aient été altérées
 ensuite ou non. Les roches magmatiques martiennes, par exemple, ont beaucoup à nous apprendre sur les
 processus internes qui gouvernent l'activité géologique de toutes les planètes, y compris la Terre.

   La caractérisation de la matière organique, voire de traces de vie

    Des missions Viking à Curiosity, en passant par Phoenix, la question de la matière organique martienne n'a pas
 trouvé de réponse définitive. Dans tous les cas, l'analyse de matière organique a été tentée à partir d'échantillons de
 sol ou de roche affleurante réduite en poudre, et basée sur une première étape de pyrolyse qui a pour but de briser
 les grosses molécules solides en petites molécules volatiles ensuite analysées en phase gazeuse. Problème : sous
 l'effet de la chaleur, d'autres composés chimiques présents sur Mars, comme les très oxydants perchlorates,
 sulfates, etc., peuvent réagir avec les molécules organiques. Résultat : si, comme décrit plus haut, la présence de
 macromolécules organiques est avérée, leur analyse n'a pour l'instant permis l'identification fine que de molécules
 relativement simples, et probablement secondairement modifiées, comme les choro-alcanes, le chloro-benzène et
 les thiophènes (molécules soufrées) vus par Curiosity. Même si des progrès dans les analyses sont toujours en cours
 avec Curiosity, il est nécessaire d'aller plus loin.
   Troisième objectif : Perseverance va repérer et caractériser la matière organique solide dans les formations
 sédimentaires sans la détruire grâce à ses spectromètres Raman (cf. La spectroscopie Raman, une méthode
 d'analyse minéralogique non destructive pouvant être mise en œuvre in situ ), et prélever ensuite des échantillons
 en contenant pour les retourner sur Terre. Sur Terre, toutes les méthodes d'analyse disponibles en laboratoire
 pourront être appliquées pour caractériser la chimie, la chiralité (asymétrie), la composition isotopique, voire les
 séquences éventuelles des macromolécules organiques.
   Dans l'éventualité où Perseverance découvrirait des traces macroscopiques potentiellement interprétables
 comme fossiles (des stromatolithes, comme les plus vieux fossiles terrestres), leur documentation et
 échantillonnage deviendrait bien entendu une priorité !

 Le site d'atterrissage de Jezero, en bref
   Le site d'atterrissage choisi pour Perseverance se trouve dans une région de Mars qui a les faveurs des
 planétologues depuis une quinzaine d'années : le région de Nili Fossae (Figure 7).

                                                      Source - © 2020 Mandon et al.
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
8/13
   Figure 7. Situation du cratère Jezero et de la région de Nili Fossae sur une carte topographique de Mars en fausses
 couleurs.

   L'une des plus anciennes, car très cratérisée, c'est aussi l'une de celles où la surface est la mieux exposée aux
 études orbitales car, pour des raisons essentiellement météorologiques, elle est très peu recouverte par la poussière
 rouge omniprésente sur Mars et au contraire en érosion active, bien que modérée, une érosion qui “rafraichit”
 naturellement les affleurements. La région de Nili Fossae présente aussi un “combo” gagnant de morphologies
 volcaniques (coulées de laves, dépôts pyroclatiques, volcans), sédimentaires (chenaux de rivières, dépôts stratifiés,
 buttes témoins, deltas), et marqueurs minéralogiques (minéraux primaires magmatiques et d'altération aqueuse,
 dont les argiles et les carbonates laissant espérer la possibilité de comprendre l'ensemble des processus
 géologiques, pas seulement la dernière étape).

   Un système sédimentaire habitable ?

    Le site choisi pour Perseverance , un temps en ballottage avec un autre de la même région, a été le cratère Jezero.
 Celui-ciF ”coche” plusieurs cases qui laissent espérer une mission fructueuse. En premier lieu, la présence d'un
 delta (Figure 8), formé par les dépôts de sédiments drainés depuis un bassin versant couvrant l'ensemble des
 formations de Nili Fossae, dans un lac ayant occupé ce cratère pendant un temps suffisant pour que ce delta, de
 plusieurs kilomètres de long et de large, se forme. La présence d'un lac et de sédiments deltaïques laisse présager la
 présence de matière organique particulaire piégée au sein des sédiments du delta, comme c'est le cas sur Terre. La
 présence d'argiles et de carbonates (Figure 8) sur ce qui semble avoir été la ligne de rivage du lac laisse même
 envisager la présence de dépôts minéralogiques contemporains du lac, éventuellement d'origine biologique.
 Deuxièmement, l'origine des sédiments du delta laisse l'espoir, même si le rover se trouve par malchance dans
 l'incapacité d'explorer les terrains en amont, d'en avoir des échantillons qui permettront, peut-être, de reconstituer
 une partie de leur histoire. Troisièmement, le delta semble déposé sur, ou englobé par – il faudra vérifier sur place –
 une coulée de lave avec une certaine population de cratères d'impacts et qui devrait pouvoir être radiodatée par
 retour d'échantillon sur Terre : cela permettrait une première calibration absolue de la stratigraphie martienne.

                                                  Source - © 2015 D'après Goudge et al.

   Figure 8. Imagerie orbitale et analyse spectroscopique du delta du cratère Jezero.
   Imagerie de Jezero en vue large en “a” et un détail en “e”. Analyse spectroscopique en réflectance proche
 infrarouge : en “b” l'imagerie est colorisée selon les détections d'argiles et de carbonates, dont les spectres sont
 montrés en “d”. En comparant avec des spectres de laboratoire obtenus sur Terre (à droite) on constate que le
 spectre 1 (et peut-être le 3) révèle un carbonate de magnésium, la magnésite, associé à de l'olivine (“fayalite” ici) ou
 à un carbonate de fer, la sidérite. Les spectres 2 à 4 montrent des absorptions indiquant la contribution d'argiles
 ferromagnésiennes comme la saponite (Mg) et la nontronite (Fe).

   Des progrès techniques améliorent l'exploration scientifique

    Pourquoi un site si intéressant n'a-t-il jamais été exploré ? D'abord, les connaissances sur cette région se sont
 accumulées : quasi-inexistantes à l'époque des roversSpirit et Opportunity, elles étaient encore trop débattues à
 l'époque du choix du site de Curiosity pour emporter la décision. Mais, surtout, l'aire d'atterrissage disponible est
 petite, et jusqu'à Mars 2020 aucun système d'atterrissage ne pouvait espérer s'y poser sans risquer la perte du rover
 avec une trop grande probabilité.
   La démonstration du système d'atterrissage de Curiosity en 2012 a validé l'essentiel des choix techniques de
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
9/13
 premier ordre et permis aux ingénieurs de développer deux nouveaux systèmes de guidage de précision. Le range
 trigger ajuste le moment du déploiement du parachute en fonction de la perception exacte de l'entrée
 atmosphérique subie par la capsule, et non via un simple chronomètre, ce qui permet de réduire l'ellipse
 d'atterrissage (cette zone d'incertitude de position dans laquelle le rover va atterrir) de 25×20 km pour Curiosity à un
 peu moins de 8×7 km : une surface 10 fois plus petite et d'une précision remarquable par rapport aux missions
 précédentes (Figure 9) ! En plus, le système de “navigation relative au terrain” (TRN) va utiliser un algorithme de
 pilotage “intelligent” lors de la phase rétro-propulsée pour éviter les obstacles sur la zone où, dans l'ellipse, le
 système va se retrouver après la phase de parachute : en comparant le terrain vu par une caméra avec une carte
 enregistrée contenant les zones à éviter (rochers, escarpements) et les zones propices à l'atterrissage, le TRN
 dirigera Perseverance vers une zone d'atterrissage sans danger sur jusqu'à 700 m de distance et à 10-20 m près, « à
 la Neil Armstrong » – une allusion à la manœuvre réalisée lors du premier alunissage habité, le pilote, Neil
 Armstrong, évitant manuellement à la dernière minute le champ de rochers vers lequel l'ordinateur de guidage le
 dirigeait initialement.
   Ces deux nouveaux systèmes permettent l'accès à des sites auparavant “interdits” car trop risqués, dont les
 terrains de la région de Nili Fossae , comme Jezero.

                                              Source - © 2020 D'après NASA / JPL-Caltech

  Figure 9. Dimension de l'ellipse d'atterrissage de Perseverance dans Jezero Crater, comparée avec les ellipses de
 Curiosity, Phoenix et Mars Pathfinder.
   Avec un peu moins de 8×7 km contre 25×20 km pour Curiosity, l'ellipse de Perseverance occupe une surface 10
 fois plus petite et permet d'atterrir sur un site régionalement bien plus accidenté.

 Le rover Perseverance et ses instruments
   Perseverance a la taille d'une petite voiture (3 m de long, 2,7 m de large, 2,2 m de haut) et pèse un peu plus d'une
 tonne sur la balance (terrestre, du moins, car sur Mars il afficherait seulement 400 kg en raison de la gravité plus
 faible). C'est un poids similaire, bien qu'un peu plus élevé, au précédent, Curiosity, arrivé sur Mars en aout 2012 et
 toujours vaillant. C'est logique car Perseverance en reprend la majorité des choix techniques, avec quelques petits
 ajustements. Par exemple, les roues ont été renforcées, ainsi que le bras articulé (dont la “main” chargée d'outils est
 50 % plus lourde). Mais, surtout, les instruments embarqués ne sont pas les mêmes, tout simplement car la mission
 de Perseverance n'est pas la même que celle de Curiosity. Si des instruments aux capacités équivalentes sont
 logiquement présents sur les deux rovers pour assurer certaines fonctions d'investigation “universelles” sur le
 terrain, d'autres équipements ont radicalement changé. En effet, d'une part de nouvelles méthodes vont permettre
 d'obtenir les mêmes informations (et plus) avec des instruments plus légers, et d'autre part les échantillons étudiés
 par Perseverance sont destinés à être rapportés sur Terre, où ils pourront alors être soumis à toutes les analyses
 disponibles sur Terre aujourd'hui, et dans les décennies à venir. Il n'est donc pas nécessaire d'obtenir le maximum
 de réponses possibles in situ , sur Mars, mais seulement d'avoir les réponses suffisantes à la compréhension du
 contexte géologique et à la sélection des échantillons pertinents à rapporter sur Terre.

   Quelques disparus

   Parmi les instruments phares de Curiosity, utilisés pour analyser les échantillons en poudre prélevés par forage,
 exit le diffractomètre aux rayons X “CheMin” (Chemistry and Mineralogy ) utilisé pour révéler la minéralogie, ainsi
https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
10/13
 que l'instrument phare de Curiosity, le système “ SAM” (Sample Analysis at Mars ) de chromatographie en phase
 gazeuse, spectromètre de masse, et spectromètre laser permettant d'étudier la composition élémentaire et
 isotopique de l'atmosphère et des volatils présents dans les roches (dont l'eau et la matière organique). La
 minéralogie et les composés organiques pourront être en partie identifiés par des spectromètres Raman
 nouvellement ajoutés. Pour le reste, et bien plus, c'est sur Terre, suite au retour des échantillons, que les études
 détaillées seront menées, bien plus précises et diverses qu'il n'a été possible de le faire avec Curiosity ou les rovers
 l'ayant précédé.
   Quelques autres instruments ont laissé leur place, comme le détecteur à neutrons capable d'estimer la teneur en
 eau des minéraux du sous-sol immédiat et le détecteur de rayonnements ionisants qui visait, sur Curiosity à
 connaitre les dangers des rayonnements en route vers et à la surface de Mars pour de futurs explorateurs humains.

   De vieilles connaissances en version 2.0

   On retrouve sur Perseverance les caméras haute définition (1600×1200 pixels) montées sur le mat, Mastcam, mais
 dans un version maintenant équipée d'un système de zoom, Mastcam-Z, en stéréo (2 objectifs zoom), contre 2
 objectifs à focales fixes sur Curiosity. Le champ de vue des images correspondrait à ceux obtenus avec un objectif
 photo “plein format” de 85 à 300 mm de focale. Pour les photographes, les capteurs font la taille des petits capteurs
 dits « 1 pouce » des appareils compacts mais avec la taille des pixels des capteurs plein format, d'où leur résolution
 relativement “basse” par rapport à nos appareils photos modernes. Mais Mastcam-Z fera essentiellement des
 photos statiques de paysages, permettant de construire des mosaïques panoramiques à bien plus haute résolution
 que celle d'une image individuelle. Il sera également possible de réaliser des vidéos à quelques images par seconde,
 pour voir passer des tourbillons de poussière, ou suivre les premiers vols de l'hélicoptère démonstrateur Ingenuity
 (voir plus bas).
    Le spectromètre à ablation laser, ChemCam , de Curiosity est devenu SuperCam sur Perseverance . La partie
 optique de SuperCam , formant l'essentiel de la “tête” de Perseverance , est française et a été conçue et construite à
 l'Institut de Recherche en Astrophysique et Planétologie, IRAP, de Toulouse. À ce titre, l'instrument sera contrôlé
 environ 50 % du temps par une équipe française qui comprend des ingénieurs du CNES ainsi qu'une quarantaine de
 scientifiques provenant de différents laboratoires en France, dont 4 du Laboratoire de Géologie de Lyon.
   SuperCam reprend d'abord les capacités de ChemCam , un spectromètre élémentaire à émission de plasma généré
 par ablation laser : un laser infrarouge pulsé est projeté à distance (2 à 7 m) sur une roche à analyser, vaporisant un
 minuscule volume de roche (sur environ 1/2 mm de large) et formant un plasma lumineux : la lumière de ce plasma
 est alors captée par un petit télescope et dispersée en longueur d'onde de l'ultraviolet au très proche infrarouge (250
 à 850 nm) afin d'obtenir un spectre. Les spectres obtenus sont analysés à la recherche de pics d'émission de
 lumière à des longueurs d'onde précises, spécifiques de chaque élément. On obtient ainsi la composition
 élémentaire de la zone de roche vaporisée. En prime, comme sur ChemCam , le télescope de SuperCam permet de
 réaliser de petites images de la zone analysée avec un niveau de zoom encore plus important que les Mastcam
 (champ de vision d'environ 1°, comparable à un téléobjectif de 1000 mm !) et maintenant en couleurs (ChemCam le
 faisait en noir et blanc). Enfin, le spectromètre fonctionne aussi en mode “passif” en dispersant en longueur d'onde
 la lumière du Soleil réfléchie par les affleurements, ce qui donne accès à une partie de leur minéralogie, comme les
 oxydes de fer.
   SuperCam ajoute deux composantes essentielles à ChemCam . Il y a d'abord un spectromètre à infrarouge à plus
 grande longueur d'onde pour le mode passif permettant de détecter une plus grande diversité minéralogique,
 notamment les minéraux d'altération comme les argiles, sulfates ou carbonates, cibles prioritaires de Perseverance .
 Ensuite, en utilisant le laser à la moitié de sa longueur d'onde initiale (d'infrarouge il devient vert), SuperCam
 devient un spectromètre “Raman”. Les photons du laser vert interagissent avec les molécules que le laser touche,
 mais sans les vaporiser, et sont en partie rétrodiffusés vers SuperCam mais avec une longueur d'onde modifiée par
 ce qu'on appelle « l'effet Raman » : l'analyse du spectre de cette lumière Raman permet de connaitre la minéralogie
 et la nature des molécules organiques, s'il y en a, dans la zone touchée par le laser (pour une explication plus
 détaillée de la spectroscopie Raman, voir La spectroscopie Raman, une méthode d'analyse minéralogique non
 destructive pouvant être mise en œuvre in situ). Enfin un micro écoutera le bruit des impacts du laser d'ablation sur
 les affleurements, dont on espère tirer une information supplémentaire sur la dureté des roches ou la présence
 éventuelle de vernis d'altération. SuperCam est donc l'instrument majeur et incontournable de repérage des
 affleurements sur le terrain à quelques mètres autour du rover. Sur la base de ses mesures, les scientifiques pilotant
 Perseverance dirigeront alors son bras et sa main instrumentée pour analyser de plus près les affleurements
 choisis.

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
11/13
   Parmi les instruments reconduits, bien que non “géologiques”, on notera qu'une station météorologique est
 toujours de la partie, avec une suite de capteurs de pression, température et vents, contribution espagnole, baptisée
 MEDA (Mars Environmental Dynamics Analyzer) et remplaçant l'équivalent REMS (Rover Environmental
 Monitoring Station) sur Curiosity.

   Des remplaçants plus performants

   Les instruments portés par le bras de Perseverance ont totalement changé par rapport à Curiosity.
   La foreuse de Curiosity, qui réduisait en poudre les échantillons pour l'apporter aux instruments d'analyse sur le
 pont du rover, a été remplacée par une carotteuse (rotative et à percussion, comme la précédente) et les instruments
 à bord par un système de stockage de tubes à échantillons (43 tubes, dont 5 témoins qui resteront inutilisés). La
 carotteuse sera utilisée avec un tube glissé à l'intérieur, qui recevra l'échantillon, et sera ensuite déposé dans une
 unité de traitement installée sur le pont du rover. Cette unité pourra mesurer le volume de l'échantillon, le
 photographier, le sceller et le stocker. Ces systèmes de prélèvement, vérification et stockage d'échantillons
 constituent réellement l'« instrument majeur » de Perseverance , avec plus de 100 kg de charge utile allouée sur la
 tonne que pèse l'ensemble du rover, ce qui est un record pour un instrument de mission spatiale !
   Pour voir le système d'échantillonnage de Perseverance à l'œuvre, la NASA a mis en ligne une vidéo montrant des
 tests sur Terre et des animations de synthèse de son opération sur Mars.
   Les instruments d'analyse au contact pour observer de près en “macro” et connaitre la composition chimique ont
 aussi été changés mais remplissent les mêmes fonctions, en allant plus loin. Pour l'imagerie macro, l'instrument
 SHERLOC reprend la fonction “loupe” de Curiosity, avec une caméra inévitablement baptisée WATSON, et y ajoute
 un spectromètre Raman un peu différent de SuperCam , conçu essentiellement pour détecter et caractériser la
 matière organique, et qui permettra aussi d'identifier des minéraux d'altération. Pour la composition élémentaire, le
 « vieux fidèle » instrument APXS (spectromètre X à émission de particules alpha), qui a équipé tous les robots
 géologues martiens depuis le petit Sojourner en 1997, cède la place à l'instrument PIXL. Basé sur le même principe
 physique (la fluorescence X) mais obtenue différemment, PIXL permettra des analyses plus rapides, en quelques
 secondes à minutes par point de mesure alors que l'APXS faisait une unique mesure moyenne en quelques heures !
 La précision de visée des mesures sera inférieure au millimètre et, surtout, ces analyses seront associées à une
 image de la surface analysée et pourront être faites en la quadrillant, produisant de véritables “cartes” des éléments
 présents à la surface des affleurements. Bien sûr, l'acquisition de cartes détaillées de dizaines ou centaines de
 points de mesure nécessitera plusieurs heures et ne sera sans doute réservée qu'aux affleurements les plus
 prometteurs. Le positionnement millimétrique des analyses de SHERLOC et PIXL (et aussi de SuperCam ) permettra
 d'identifier les endroits précis les plus propices au prélèvement d'échantillons à ramener sur Terre, et de replacer
 ces prélèvements de manière fine dans leur contexte géologique.

   Une nouvelle recrue

   Un radar géologique, ou géoradar, nommé Rimfax, est accroché à l'arrière de Perseverance , sous le rover. Connu
 aussi sous l'acronyme anglais de GPR (Ground-Penetrating Radar), ce type d'instrument est devenu relativement
 courant en géotechnique depuis la fin des années 1990, notamment pour sonder les routes, équipements souterrains
 ou dalles en béton, mais aussi les terrains naturels. Avec Perseverance , c'est la première fois qu'un GPR est envoyé
 sur Mars, damant au passage le pion au rover européen ExoMars : le projet ExoMars avait eu l'idée d'en embarquer
 un plus précocement mais après de multiples reports, ce rover ne devrait partir qu'en 2022. Collaboration avec une
 équipe norvégienne, Rimfax devrait permettre de distinguer les couches géologiques en profondeur sous le rover
 jusqu'à une dizaine de mètres, aidant ainsi à reconstituer localement la géométrie des contacts entre différentes
 unités. En effet, il est souvent délicat sur le terrain de conclure avec certitude aux positions relatives de certaines
 formations géologiques en raison de l'absence de contacts nets mis à l'affleurement : il suffit de quelques
 centimètres de dépôts superficiels (éboulis, sable, poussière) pour rendre impossible la distinction entre une unité
 A posée sur une unité B et une unité B mise en place par dessus l'unité A, empêchant de reconstituer une
 chronologie relative fiable. Sur Terre il suffit souvent de dégager le terrain avec un peu d'huile de coude et quelques
 coups de marteau, mais Perseverance en étant incapable, c'est le GPR qui sera utilisé pour répondre aux questions
 sur la géométrie relative des unités.

   Des démonstrateurs technologiques

   À côté des instruments d'exploration géologique, on trouve deux systèmes qui sont des démonstrateurs

https://planet-terre.ens-lyon.fr/ressource/Perseverance-fevrier-2021.xml - Version du 07/04/21
Vous pouvez aussi lire