La substance cannabis et ses risques - Santé Mentale

 
DIAPOSITIVES SUIVANTES
La substance cannabis et ses risques - Santé Mentale
DOSSIER SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS

La substance cannabis
La consommation de cannabis est très répandue dans le monde. Au-delà de postures
idéologiques, quand parle-t-on de trouble de l’usage et de dépendance ? Quels sont les
effets sur l’organisme et les complications psychiatriques et somatiques potentielles ?

           Le cannabis reste la drogue illi-          années 2000. Le développement de l’offre        PHARMACOLOGIE
cite la plus couramment consommée dans                s’est poursuivi, avec des produits plus         Le cannabis est une plante dont l’es-
le monde. En 2016, 192 millions de per-               fortement dosés en tétrahydrocannabinol         pèce la plus répandue est le Cannabis
sonnes en ont fait usage au moins une fois            (THC), renforçant l’attractivité du canna-      sativa (chanvre indien), classé en France
au cours de l’année écoulée. À l’échelle              bis, tandis que son accessibilité demeure       comme stupéfiant. Il se présente sous
mondiale, le nombre de consommateurs                  très forte (2).                                 trois formes : l’herbe (feuilles, tiges et
de cannabis ne cesse de croître et aurait             Ainsi, faussement perçu comme facile à          sommités fleuries séchées), la résine (le
augmenté d’environ 16 % entre 2007                    obtenir et « présentant de faibles risques »,   « haschisch ») et l’huile (plus concentrée
et 2016 (1).                                          il figure parmi les substances les plus cou-    en principe actif). Généralement, l’herbe
En France et en Europe, le cannabis                   rantes, dont l’utilisation commence dès         et le haschisch se fument sous forme de
occupe une place prépondérante dans les               l’adolescence. Le cannabis est souvent          « joint » (avec du tabac, sous la forme
usages chez les adultes comme chez les                consommé en association avec d’autres           d’une cigarette roulée). L’huile est plutôt
adolescents. Les niveaux d’usage de can-              substances. Alors que le cannabis apparaît      consommée à l’aide d’une pipe. Plus mar-
nabis opposent schématiquement l’Europe               bien diffusé dans toutes les couches de         ginalement, le cannabis peut aussi être
du Nord, peu consommatrice, à l’Europe                la société, ses usages occasionnels et          ingéré, incorporé dans des préparations
de l’Ouest et du Sud. La France devance               réguliers coïncident souvent avec des           alimentaires (gâteaux space-cakes) ou
clairement les autres pays de l’Union                 situations sociales différentes : l’expéri-     bu (infusions).
européenne avec une prévalence d’usage                mentation et l’usage occasionnel appa-          Le cannabis contient plus de 60 subs-
dans l’année nettement supérieure à                   raissent plus fréquemment associés à            tances cannabinoïdes dont deux, le del-
celles observées dans la plupart des pays.            des contextes d’intégration, tandis que         ta-9-tétrahydrocannabinol (THC) et le
L’Italie, la République tchèque et l’Es-              les usages fréquents seraient plutôt liés       cannabidiol (CBD), ont des propriétés
pagne complètent le quatuor des pays                  à des situations de relégation ou de dif-       psychoactives.
où les usagers sont les plus fréquents.               ficultés sociales.                              Le THC est le principal principe actif
Ce niveau élevé d’usage de cannabis en                Depuis trois décennies, la diffusion du         du cannabis et ses effets pharmaco-
France est en partie lié à la proximité               cannabis ne cesse de progresser en France,      logiques se produisent en activant un
avec des pays producteurs, notamment                  concernant aussi bien les hommes que les        système cannabinoïde endogène com-
le Maroc. Il s’inscrit également dans le              femmes. Ainsi, on compte en 2016 autour         posé de substances neurochimiques et
contexte d’une réorganisation du marché               de 17 millions d’expérimentateurs de can-       de récepteurs spécifiques. Deux types
du cannabis amorcée depuis la fin des                 nabis dans la population française âgée de      de récepteurs ont été caractérisés :
                                                      11 à 64 ans. Parmi eux 5 millions sont des      CB1 et CB2. Le cannabidiol (CBD) a
                                                      usagers dans l’année, alors que 1,4 million     des effets anxiolytiques et module les
                                                      fument au moins dix fois par mois. Enfin,       effets du THC.
                                                      700 000 individus se déclarent usagers          Les récepteurs CB1 sont distribués de
Oussama KEBIR*, Chloé LUCET**,                        quotidiens de cannabis (3).                     façon hétérogène dans l’organisme avec
Xavier LAQUEILLE***                                   Les usages de cannabis restent le fait des      une plus forte concentration dans les
                                                      jeunes générations (plus de 40 % des            structures cérébrales impliquées, notam-
* MD-PhD-HDR, Praticien hospitalier,                  adolescents âgés de 17 ans en avaient           ment, dans la mémoire, la coordination
** DES de psychiatrie, Praticien hospitalier,         déjà consommé en 2017). Toutefois, on           motrice, mais aussi dans le traitement
*** Psychiatre des hôpitaux, Chef du service          observe, avec le vieillissement de géné-        des informations relatives à la douleur.
d’addictologie, Responsable d’enseignement,           rations d’expérimentateurs, une consom-         Des récepteurs CB1 sont aussi présents
Université Paris-Descartes, Service d’Addictologie,   mation de plus en plus fréquente au-delà        dans les structures qui participent au
CH Sainte-Anne, Paris.                                de 25 ans (3).                                  contrôle des émotions ou composent le

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SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS DOSSIER

et ses risques

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DOSSIER SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS

circuit de la récompense. Les récepteurs      – Effets neurobiologiques. La consomma-        associée du tabac et sont plus intenses
CB2 sont présents dans l’ensemble du          tion aiguë de cannabis provoque une            lorsque la consommation est prolongée
système immunitaire.                          ­augmentation de la sécrétion dopami-          et importante.
                                               nergique au niveau du striatum alors que
EFFETS SUR L’ORGANISME                         l’usage chronique est associé à une dimi-     TROUBLES DE L’USAGE
                                               nution de la sécrétion dopaminergique et      ET DÉPENDANCE
• Intoxication aiguë                           une diminution des récepteurs CB1. La         Sur le plan des critères diagnostiques,
Elle débute typiquement par un sentiment       densité de ces derniers récepteurs est        « l’abus » (DSM-IV, Manuel diagnostique
de « high » suivi de symptômes incluant        restaurée après 4 semaines d’abstinence.      et statistique des troubles mentaux) ou
l’euphorie avec des rires inappropriés et      – Effets cérébraux. Les études d’imagerie     « l’usage nocif » (CIM-10, Classification
le sentiment de grandeur, la sédation, la      montrent que l’exposition chronique au        internationale des maladies) de cannabis
léthargie, une atteinte de la mémoire à        cannabis est associée à des altérations       étaient conceptualisés comme stades anté-
court terme, des difficultés à effectuer       cérébrales notamment une réduction du         rieurs à l’apparition d’une dépendance.
des opérations mentales complexes, des         volume de substance grise de régions          Cette approche nosographique permettait
altérations du jugement, une modification      riches en récepteurs CB1 comme l’hip-         de faire admettre que ce comportement de
des perceptions sensorielles, des troubles     pocampe, le cortex préfrontal, l’amygdale     consommation problématique, même sans
moteurs et un sentiment de ralentis-           et le cervelet. Ces altérations sont plus     l’apparition d’une dépendance, nécessitait
sement temporel. Parfois de l’anxiété          marquées avec un âge de début précoce         une réponse de soins. En 2015, l’approche
(pouvant être sévère), une dysphorie ou        de consommation de cannabis et d’un           dimensionnelle apportée par le DSM-5
un retrait social peuvent survenir. Ces        ratio THC/CBD élevé (6). Cependant, ces       constitue un vrai changement conceptuel.
effets psychoactifs, qui se développent        données sont parfois inconstantes à cause     Le concept d’addiction regroupe abus et
dans les deux heures suivant la consom-        de facteurs confondants comme l’âge et la     dépendance, exclut les problèmes légaux
mation de cannabis, s’accompagnent             co-dépendance à l’alcool et au tabac. Le      de la consommation de cannabis car liés à
fréquemment de conjonctives injectées,         suivi longitudinal d’une cohorte de jeunes    un contexte très variable en fonction des
d’augmentation de l’appétit, de bouche         consommateurs ne retrouve pas d’anoma-        pays et introduit la présence du « craving »
sèche et de tachycardie.                       lies de l’hippocampe mais des réductions      (ce terme définit une impulsion vécue sur
Le mode de consommation module l’in-           du volume de la substance grise limitées      un instant donné, véhiculant une envie
tensité et la chronologie de l’intoxication    à la période de l’adolescence (7). L’inté-    forte de consommer un produit psychoactif
aiguë. Les symptômes apparaissent en           grité de la substance blanche semble être     et sa recherche compulsive). Le trouble
quelques minutes lorsque le cannabis est       affectée d’une manière diffuse chez les       de l’usage de cannabis peut être léger,
fumé et peut prendre quelques heures en        jeunes consommateurs. Enfin, l’image-         modéré ou sévère (voir encadré).
cas d’ingestion per os. Les effets durent      rie fonctionnelle retrouve une activation
3-4 heures et un peu plus longtemps en         cérébrale perturbée pendant les tâches        • Tableau clinique
cas d’ingestion. L’intensité des symptômes     cognitives sollicitant les fonctions exé-     Le trouble de l’usage de cannabis se
dépend de la dose, de la voie d’usage et       cutives, la mémoire de travail, l’appren-     manifeste à travers plusieurs dimensions :
de caractéristiques individuelles liées à      tissage verbal, le traitement affectif et     – Les consommations interfèrent avec
la vitesse d’absorption, la tolérance et la    de la récompense. Cette activation se         les obligations scolaires et profession-
sensibilité. Enfin, les effets du cannabis     fait d’une manière différente chez les        nelles. Chez le jeune, on observe un
peuvent survenir de nouveau durant 12 à        consommateurs adultes comparés aux            fléchissement des résultats scolaires, un
24 heures à cause du relargage lent des        consommateurs adolescents. Un âge de          absentéisme et un désinvestissement des
cannabinoïdes à partir des tissus adipeux      début plus précoce et une longue durée        projets d’avenir. Chez l’adulte, on note
ou de la circulation entérohépatique.          de consommation sont associés une acti-       une diminution du rendement au travail
                                               vation cérébrale plus perturbée dans les      et une baisse du fonctionnement pouvant
• Intoxication chronique                       tâches cognitives nécessitant une prise de    provoquer des licenciements à répétition.
– Effets neuropsychologiques. L’utilisation    décision et une capacité d’inhibition (8).    – On observe des conduites à risque et
régulière du cannabis induit une baisse        – Effets cardiovasculaires. La prise de       des transgressions donnant lieu à des
des performances dans tous les domaines        cannabis accélère le rythme cardiaque et      poursuites judiciaires : conduite de moto
cognitifs. L’intensité des déficits cogni-     augmente la pression artérielle. Ces effets   sans casque, de voiture sous l’emprise de
tifs est plus importante avec un âge de        s’estompent quand l’usage se prolonge.        cannabis, vols, fugue, surendettement.
début de consommation précoce, une             Plus rarement, le cannabis peut avoir         – Sur le plan relationnel, peut apparaître
utilisation intensive et un haut rapport       des effets vasculaires très marqués à         un changement majeur de l’entourage
THC/cannabidiol (CBD). La vitesse de           type de vasodilatation ou de vaso-spasme      amical, avec un désinvestissement des
traitement de l’information est aussi          menaçant la perfusion cérébrale.              amitiés de longue date et un retrait voire
affectée. Concernant le QI, il pourrait        – Effets pulmonaires. La consommation         une opposition franche et violente par
exister une baisse du score global chez        aiguë provoque une bronchodilatation          rapport à l’autorité parentale. Chez les
les adolescents et les usagers précoces        modérée de quelques heures. Cet effet         adultes, une situation conflictuelle avec
et en cas d’usage prolongé. Ces troubles       s’estompe avec l’usage chronique mais         le conjoint pousse souvent à la prise en
cognitifs peuvent persister, parfois atté-     augmente l’incidence de la toux et des        charge du trouble.
nués, même après une abstinence pro-           expectorations. Ces réactions ne sont         – La tolérance s’installe, entraînant une
longée (4, 5).                                 pas uniquement expliquées par la prise        moindre sensibilité aux effets psychotropes

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SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS DOSSIER

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avec une utilisation « routinière » du pro-   Critères diagnostiques du trouble d’utilisation du cannabis
duit ou une augmentation des doses en
                                              Le mode problématique d’utilisation du cannabis conduisant à une altération du fonctionnement
quête de nouveaux effets. Le sujet dépen-
                                              ou à une souffrance cliniquement significative se caractérise par la présence d’au moins deux
dant peut chercher des produits à base de
variétés plus fortement dosées. Il existe
                                              des manifestations suivantes durant une période de 12 mois :
une utilisation compulsive, un craving et     1– Le cannabis est souvent pris en quantité plus importante ou pendant une période plus prolongée
des efforts infructueux pour diminuer ou          que prévu.
contrôler sa consommation.                    2– Il y a un désir persistant, ou des efforts infructueux, pour diminuer ou contrôler l’usage du
                                                  cannabis.
• Potentiel addictif du cannabis              3– Beaucoup de temps est passé à des activités nécessaires pour obtenir du cannabis, à utiliser le
Les données concordent sur le risque de           cannabis ou à récupérer des effets du cannabis.
développer une dépendance avec l’uti-         4– Envie impérieuse (craving), fort désir ou besoin pressant de consommer du cannabis.
lisation continue de cannabis (5). On         5– Usage répété du cannabis conduisant à l’incapacité de remplir des obligations majeures au
estime qu’un expérimentateur sur 11               travail, à l’école ou à la maison.
développera un trouble addictif sur la        6– Poursuite de l’utilisation du cannabis malgré des problèmes sociaux ou interpersonnels,
vie, ce risque étant doublé si l’initiation
                                                   persistants ou récurrents, causés ou exacerbés par les effets du cannabis.
se fait pendant l’adolescence. De 25 %        7– Des activités sociales, professionnelles ou de loisirs importantes sont abandonnées ou réduites
                                                  à cause de l’usage du cannabis.
à 50 % des consommateurs quotidiens
deviendront dépendants. Dans une étude
                                              8– Usage récurrent du cannabis dans des situations où c’est physiquement dangereux.
américaine récente (9), trois fumeurs de
                                              9– L’usage du cannabis est poursuivi bien que la personne soit consciente d’avoir un problème
                                                   physique ou psychologique persistant ou récurrent qui est susceptible d’avoir été causé ou
cannabis sur 10 remplissent les critères
                                                   exacerbé par le cannabis.
d’un trouble lié à l’usage de cannabis
                                              10– Tolérance, telle que définie par l’un des éléments suivants :
selon le DSM-IV. Enfin, la prévalence du            •besoin de quantités notablement plus fortes du cannabis pour obtenir une intoxication ou
trouble lié à l’usage de cannabis évalué              l’effet désiré ;
sur l’année dernière a doublé chez les              •effet notablement diminué en cas d’usage continu d’une même quantité de cannabis.
adultes américains depuis 2001 (10).          11– Sevrage, tel que manifesté par un des éléments suivants :
                                                    •le syndrome de sevrage caractéristique du cannabis ;
• Facteurs favorisant la dépendance                 •le cannabis (ou une substance proche) est pris pour soulager ou éviter les symptômes de
Plusieurs facteurs favorisent la dépen-               sevrage.
dance au cannabis (11). La précocité          Niveaux de sévérité
de la consommation est prédictive de          – Léger : présence de 2-3 symptômes.
dépendance ultérieure. D’autres facteurs      – Modéré : présence de 4-5 symptômes.
ont été mis en évidence, en particulier       – Sévère : présence de 6 symptômes ou plus.
la pression des pairs, l’existence de dif-    • Source : DSM-5 - Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, APA, version
ficultés scolaires et de comportements        française, Elsevier-Masson, 2015.

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DOSSIER SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS

délinquants, les maltraitances ou abus        fréquents chez les personnes dépen-            de la latence d’endormissement, mais
sexuels dans l’enfance, des facteurs          dantes au cannabis. Dans une popula-           également des perturbations du sommeil
sociaux et économiques et les effets          tion d’adolescents danois, la précocité        plus tard dans la nuit (éveils nocturnes),
subjectifs positifs ressentis lors des pre-   de la consommation de cannabis était           dues principalement aux symptômes de
mières prises (« se sentir content », « se    associée à celle d’alcool sous forme de        sevrage. L’architecture du sommeil est
sentir relaxé », « rire »…).                  binge drinking (c’est-à-dire le fait de        aussi perturbée avec une diminution du
Les études d’épidémiologie génétique,         consommer beaucoup d’alcool en très            sommeil paradoxal (sommeil à mouve-
en particulier les études d’agrégation        peu de temps) (15). Les risques liés à         ments oculaires rapides).
familiale et celles de jumeaux, ont estimé    la consommation d’alcool s’ajoutent à
l’héritabilité de la dépendance au canna-     ceux du cannabis, notamment lors de la         COMPLICATIONS SOMATIQUES
bis entre 50 et 59 % (11). L’héritabilité     conduite automobile et sont maximaux           – Mortalité. Il n’existe pas de décès par
est une donnée statistique évaluant la        lors de la consommation quotidienne des        surdose de cannabis. Cependant, la
part des facteurs génétiques dans la          deux produits (16).                            consommation régulière de cannabis
variation de l’expression d’un caractère      – Risque de consommation d’autres sub-         augmente le risque d’être responsable
phénotypique mesurable au sein d’une          stances illicites. Plusieurs études épidé-     d’un accident mortel de la voie publique
population donnée et n’a pas de ce fait de    miologiques rapportent une augmentation        (risque relatif de 3,3) avec un effet
sens au niveau de l’individu. Ces facteurs    du risque d’abus ou de dépendance à            dose significatif lorsque la concentra-
de risque (génétiques et environnemen-        d’autres substances illicites (11), en         tion de THC sérique est supérieure à
taux partagés) peuvent être spécifiques       lien avec plusieurs co-facteurs, notam-        5 ng/ml (19).
au cannabis ou communs à l’ensemble           ment la précocité de la consommation           – Troubles cardio-vasculaires. Le can-
des addictions.                               de cannabis et l’environnement de cette        nabis peut provoquer des extrasystoles
                                              consommation.                                  auriculaires ou ventriculaires et d’autres
• Syndrome de sevrage                                                                        arythmies plus persistantes, comme la
Il est caractérisé principalement par des     COMPLICATIONS PSYCHIATRIQUES                   fibrillation auriculaire, ventriculaire,
troubles du sommeil, une irritabilité,        – Troubles psychotiques. De nombreuses         voire la mort subite. Il augmente la fré-
une humeur dysphorique et un craving          études montrent que l’usage du cannabis        quence des accidents vasculaires. Le
intense. Ces symptômes apparaissent           augmente le risque de transition vers          risque d’infarctus du myocarde est aug-
dans les 24 heures après l’arrêt de la        un trouble psychotique (voir l’article de      menté durant la première heure qui suit la
consommation, atteignent un pic maximal       M.-O. Krebs, p. 52).                           consommation. Plusieurs cas d’accidents
entre trois et sept jours et disparaissent    – Syndrome amotivationnel. Très fréquent,      ischémiques transitoires et d’accidents
en trois à quatre semaines. Ce syndrome       il se caractérise par l’anhédonie, le désin-   vasculaires cérébraux (AVC) sont rapportés
de sevrage, inclus dans le DSM-5, sur-        térêt, le détachement émotionnel, la           dans la littérature. Enfin, il est décrit de
vient surtout chez les patients les plus      perte de l’initiative, l’apragmatisme, la      formes très rares de pseudo-vascularite
sévèrement dépendants.                        passivité, l’apathie, l’appauvrissement        de Buerger induite par le cannabis :
                                              intellectuel et le retrait social. Il peut     l’ischémie progressive touche alors les
AUTRES ADDICTIONS ASSOCIÉES                   persister quelques semaines après le           extrémités distales des quatre membres
La dépendance au cannabis est fréquem-        sevrage et régresse ensuite spontanément.      et évolue selon la consommation de can-
ment associée à d’autres addictions, en       – Troubles anxieux. L’attaque de panique       nabis (20).
particulier à des conduites d’alcoolisation   survient souvent, essentiellement chez les     – Troubles respiratoires. Le cannabis pro-
et presque toujours à la consommation         primo-consommateurs. Certaines études          voque des broncho-pneumopathies chro-
de tabac.                                     trouvent un risque accru de troubles           niques obstructives (BPCO). Ce risque est
– Dépendance tabagique. Le cannabis est       anxieux chez les consommateurs avec            lié proportionnellement à la quantité de
consommé principalement (quatre fois          un effet modeste (17). Cependant, ces          cannabis fumée. On estime que la toxicité
sur cinq) sous forme de joints, associant     troubles anxieux semblent plutôt préexis-      d’un paquet de cigarette est comparable
tabac et cannabis (12). En France, 99 %       ter. Certaines manifestations anxieuses        à celle de 2,5 à 5 joints fumés par jour.
des patients consultant pour dépendance       sévères comme le syndrome de déperson-         La muqueuse bronchique est altérée éga-
au cannabis sont aussi des consomma-          nalisation-déréalisation peuvent persister     lement avec des lésions hyperplasiques,
teurs de tabac (13). Les consommateurs        plusieurs semaines après le sevrage.           métaplasiques et modifications struc-
se décrivant comme « non-fumeurs de           – Troubles dépressifs et suicide. Le risque    turelles équivalentes à celles observées
cigarettes » utilisent en réalité du tabac    de dépression par une utilisation du can-      chez les grands tabagiques. Le risque de
mélangé au cannabis. Ce tabagisme est         nabis semble survenir chez les plus gros       cancer du poumon est augmenté (21).
sous-évalué par les soignants comme par       consommateurs et/ou ceux qui ont débuté        – Troubles hépatiques. Le cannabis est un
les consommateurs. La précocité de la         la consommation précocement. Le risque         facteur reconnu de progression rapide de
consommation de cannabis augmente le          d’idées suicidaires ou de tentatives de        la fibrose pulmonaire chez les personnes
risque de dépendance tabagique. Enfin,        suicide serait augmenté selon certaines        porteuses d’une hépatite C.
les risques liés à la consommation de         études (18).                                   – Cancer testiculaire. Il semble exister une
tabac s’ajoutent à ceux associés au can-      – Troubles du sommeil induits. Le cannabis     augmentation du risque de ce cancer chez
nabis (14).                                   induit des effets sédatifs avec une aug-       les consommateurs mais les données sont
– Alcoolodépendance. La consommation,         mentation de la somnolence diurne, des         contradictoires. L’étude de cohorte la plus
l’abus et la dépendance à l’alcool sont       troubles de vigilance et une réduction         récente publiée en 2017 retrouve une

34    SANTÉ MENTALE   | 237 |   AVRIL 2019
SCHIZOPHRÉNIE ET CANNABIS DOSSIER

augmentation significative de ce risque               1– Organisation des Nations Unis. Rapport mondial sur            14– Agrawal A, Budney AJ, Lynskey MT. The co-occurring use
(2,57) chez les « gros » consommateurs (n             les drogues 2018. Disponible sur : https://www.unodc.org/        and misuse of cannabis and tobacco : a review. Addiction.
= 45 250 sujets ; 119 cas de cancer) (22).            wdr2018/index.html.                                              2012 Jul ; 107(7):1221-33.
– Grossesse. Le cannabis perturbe le cycle            2– Beck F, Spilka S et al. Cannabis : usage actuel en popu-      15– Wium-Andersen IK, Wium-Andersen MK, Becker U,
menstruel, l’implantation embryonnaire                lation adulte. Tendances n° 119, OFDT, 4 p. Juin 2017.           Thomsen SF. Predictors of age at onset of tobacco and cannabis
et augmente les complications obsté-                  Disponible sur : https://www.ofdt.fr/publications/collections/   use in Danish adolescents. Clin Respir J. 2010 Jul ; 4(3):162-7.
tricales. Les femmes consommant du                    periodiques/lettre-tendances/cannabis-usages-actuels-en-         16– Harrington M, Baird J, Lee C, Nirenberg T, Longabaugh
cannabis pendant leur grossesse ont des               population-adulte-tendances-n-119-juin-2017/                     R, Mello MJ, Woolard R. Identifying subtypes of dual alcohol
enfants plus fréquemment hypotrophes.                 3– Spilka S, Richard JB, Le Nézet O et al. Les niveaux           and marijuana users : a methodological approach using
Il est difficile de séparer l’effet propre du         d’usage des drogues illicites en France en 2017. Tendances       cluster analysis. Addict Behav. 2012 Jan ; 37(1):119-23.
cannabis de celui du tabagisme. Enfin,                n° 128, OFDT, 6 p. Novembre 2018. Disponible sur : https://      17– Twomey CD. Association of cannabis use with the
le delta-9-THC traverse le placenta et se             www.ofdt.fr/BDD/publications/docs/eftxssyb.pdf                   development of elevated anxiety symptoms in the general
retrouve dans le sang fœtal. La question              4– Dervaux A, Krebs MO, Laqueille X. [Cannabis-induced           population : a meta-analysis. J Epidemiol Community
de la tératogénécité du cannabis n’est                cognitive and psychiatric disorders]. Bull Acad Natl Med.        Health. 2017 Aug ; 71(8):811-816.
pas claire mais plusieurs études pointent             2014 Mar ; 198(3):559-74; discussion 575-7.                      18– Borges G, Bagge CL, Orozco R. A literature review and
une augmentation des anomalies neuro-                 5– Krebs MO, Kebir O, Jay TM. Exposure to cannabinoids           meta-analyses of cannabis use and suicidality. J Affect
développementales. L’exposition in utero              can lead to persistent cognitive and psychiatric disorders.      Disord. 2016 May ; 195 :63-74.
au cannabis augmente le risque de diffi-              Eur J Pain. 2019 Feb 21.                                         19– Sewell RA, Poling J, Sofuoglu M. The effect of canna-
cultés d’adaptation post-natales précoces             6– Broyd SJ, van Hell HH, Beale C, Yücel M, Solowij N.           bis compared with alcohol on driving. Am J Addict. 2009
et semble augmenter celui de troubles                 Acute and Chronic Effects of Cannabinoids on Human               May-Jun ; 18(3):185-93.
cognitifs dans la jeune enfance (23,24).              Cognition-A Systematic Review. Biol Psychiatry. 2016 Apr         20– El Omri N, Eljaoudi R, Mekouar F, Jira M, Sekkach Y,
– Syndrome d’hyperémèse cannabinoïde. Ce              1 ; 79(7):557-67.                                                Amezyane T, Ghafir D. Cannabis arteritis. Pan Afr Med J.
syndrome de description récente se définit            7– Meier MH, Caspi A, Ambler A, Harrington H, Houts R,           2017 Feb 1 ; 26 :53.
chez les consommateurs chroniques de                  Keefe RS, McDonald K, Ward A, Poulton R, Moffitt TE.             21– Zhang LR, Morgenstern H, Greenland S, Chang SC,
cannabis par des épisodes récurrents de               Persistent cannabis users show neuropsychological decline        Lazarus P, Teare MD, Woll PJ, Orlow I, Cox B ; Cannabis
douleurs abdominales, nausées et vomis-               from childhood to midlife. Proc Natl Acad Sci U S A. 2012        and Respiratory Disease Research Group of New Zealand,
sements. Les symptômes sont améliorés                 Oct 2 ; 109(40):E2657-64.                                        Brhane Y, Liu G, Hung RJ. Cannabis smoking and lung
par des douches et bains d’eau chaude.                8– Sagar KA, Gruber SA. Marijuana matters : reviewing            cancer risk : Pooled analysis in the International Lung Cancer
Ce syndrome régresse après un sevrage.                the impact of marijuana on cognition, brain structure and        Consortium. Int J Cancer. 2015 Feb 15 ; 136(4):894-903.
                                                      function, & exploring policy implications and barriers to        22– Callaghan RC, Allebeck P, Akre O, McGlynn KA,
CONCLUSION                                            research. Int Rev Psychiatry. 2018 Jun ; 30(3):251-267.          Sidorchuk A. Cannabis Use and Incidence of Testicular
Bien que la physiopathologie des effets               9– Englund A, Freeman TP, Murray RM, McGuire P. Can              Cancer : A 42-Year Follow-up of Swedish Men between
du cannabis ne soit pas connue avec                   we make cannabis safer ? Lancet Psychiatry. 2017 Aug ;           1970 and 2011. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2017
précision, les données issues des études              4(8):643-648. doi : 10.1016/S2215-0366(17)30075-5.               Nov ; 26(11):1644-1652.
épidémiologiques, expérimentales et cli-              10– Hasin DS. US Epidemiology of Cannabis Use and                23– Gunn JK, Rosales CB, Center KE, Nuñez A, Gibson
niques démontrent clairement que son                  Associated Problems. Neuropsychopharmacology. 2018               SJ, Christ C, Ehiri JE. Prenatal exposure to cannabis and
utilisation chronique entraîne des modifi-            Jan ; 43(1):195-212.                                             maternal and child health outcomes : a systematic review
cations cérébrales. Ces dernières peuvent             11– Inserm (dir.). Conduites addictives chez les adoles-         and meta-analysis. BMJ Open. 2016 Apr 5 ; 6(4):e009986.
altérer le fonctionnement psychique et                cents - Usages, prévention et accompagnement. Rapport.           24– Crume TL, Juhl AL, Brooks-Russell A, Hall KE, Wymore
cognitif et sont plus marquées durant                 Paris : Les éditions Inserm, 2014, XVIII-482 p. - (Expertise     E, Borgelt LM. Cannabis Use During the Perinatal Period
les périodes critiques de la maturation               collective). - http://hdl.handle.net/10608/5966»                 in a State With Legalized Recreational and Medical Mari-
cérébrale. Le niveau de la consommation,              12– Bélanger RE, Akre C, Kuntsche E, Gmel G, Suris               juana : The Association Between Maternal Characteristics,
sa précocité, le ratio THC/CBD élevé ainsi            JC. Adding tobacco to cannabis--its frequency and likely         Breastfeeding Patterns, and Neonatal Outcomes. J Pediatr.
que les facteurs individuels de vulnérabilité         implications. Nicotine Tob Res. 2011 Aug ; 13(8):746-50.         2018 Jun;197:90-96.
sont déterminants pour la compréhension               13– Dervaux A, Krebs M-O, Laqueille X. Anxiety and
de ce risque, aussi bien à l’échelle de               depressive symptoms or disorders in patients with can-
l’individu qu’à celle de la population.               nabis dependence without major psychiatric disorders.
                                                      Eur Neuropsychopharmacology 2011, 21 (Suppl. 3) :
                                                      S578-S579.

Résumé : Le cannabis est la drogue illicite la plus couramment consommée dans le monde. Perçu comme facile à obtenir et comme présentant
de faibles risques, il figure parmi les substances les plus courantes dont l’utilisation commence pendant l’adolescence. Le THC est le principal principe actif
du cannabis et ses effets pharmacologiques se produisent en activant un système cannabinoïde endogène composé de substances neurochimiques et de
récepteurs spécifiques. La consommation chronique comporte des effets délétères essentiellement neuropsychologiques mais également pulmonaires. Les
complications addictives, psychiatriques et somatiques sont discutées dans cet article.

Mots-clés : Cannabis – Comorbidité – Dépendance – Complication – Pharmacologie – Toxicité – Usage avec dépendance –
Usage nocif.

                                                                                                                                SANTÉ MENTALE         | 237 |   AVRIL 2019         35
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