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Revue d’anthropologie des connaissances
                          9-3 | 2015
                          Varia

Peut-on parler d’une sociologie implicite du
roman ?
Can one speak of an implicit sociology of the novel?
¿Podemos decir que existe una sociología implícita en la novela?

David Ledent

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/rac/3072
ISSN : 1760-5393

Éditeur
Société d'Anthropologie des Connaissances

Référence électronique
David Ledent, « Peut-on parler d’une sociologie implicite du roman ? », Revue d’anthropologie des
connaissances [En ligne], 9-3 | 2015, mis en ligne le 01 septembre 2015, consulté le 11 avril 2020. URL :
http://journals.openedition.org/rac/3072

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Peut-on parler d’une sociologie implicite du roman ?   1

    Peut-on parler d’une sociologie
    implicite du roman ?
    Can one speak of an implicit sociology of the novel?
    ¿Podemos decir que existe una sociología implícita en la novela?

    David Ledent

    Introduction
1   Lorsque l’on évoque la production romanesque contemporaine en France, c’est tantôt
    pour souligner ses vertus « sociologiques », tantôt pour fustiger le narcissisme et
    l’égocentrisme des écrivains et de leurs personnages. Cette perception duale relève
    d’un paradoxe qui consiste à voir autant le caractère sociologique de romans à
    prétention réaliste que leur focalisation sur un sujet autocentré. D’Annie Ernaux à
    Édouard Louis, tous deux lecteurs de l’œuvre de Pierre Bourdieu, en passant par
    Frédéric Beigbeder, Christine Angot, Michel Houellebecq, Amélie Nothomb, David
    Foenkinos, Jean-Philippe Toussaint – pour ne citer que quelques auteurs francophones
    parmi les plus connus1 –, tous ces romanciers, aussi différents soient-ils par leur style et
    leurs prises de position, peuvent bénéficier de la part du lectorat et de la critique
    littéraire d’une réception positive lorsque l’on souligne l’acuité et la pertinence du
    regard qu’ils posent sur notre époque2. Dire aujourd’hui d’un roman qu’il dispose de
    qualités « sociologiques » lui confère immédiatement une respectabilité, voire une
    légitimité, au sein du champ littéraire, quand bien même sa fonction première est de
    procurer un plaisir de lecture. À l’inverse, souligner le caractère « sociologisant » d’un
    récit romanesque tend à le discréditer en sous-entendant qu’il contient une vision
    caricaturale, qu’elle soit populiste ou misérabiliste (Grignon et Passeron, 1989), du
    monde social (Meizoz, 2014). Il existerait donc selon une perception spontanée de la
    qualité des œuvres littéraires une bonne et une mauvaise sociologie du roman 3, sans
    doute au regard de ce qu’a pu infuser la tradition réaliste dans la construction des
    schèmes d’appréciation. Mais c’est pourtant avec ces mêmes schèmes qui visent à
    évaluer la pertinence sociologique du récit romanesque que les lecteurs reconnaissent

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    une autre qualité, typiquement réaliste, à savoir la capacité du roman à rendre
    signifiantes les expériences subjectives du monde social. Cette double qualification du
    roman aujourd’hui n’est en définitive pas aussi contradictoire qu’il paraît. Comme l’ont
    proposé Anne Barrère et Danilo Martuccelli (2009), la production romanesque de ces
    dernières décennies a su à sa manière relever le défi de constituer un laboratoire de la
    pensée sociologique en problématisant sur un mode fictionnel et imaginaire la place du
    sujet dans le monde actuel. C’est alors reconnaître, au-delà du paradoxe apparent, qu’il
    existe dans le roman une sociologie, mais une sociologie qui n’est pas explicite, c’est-à-
    dire n’ayant pas une visée systématique et théorique. Aucun sociologue ni aucun
    romancier n’osera dire sérieusement d’un roman qu’il puisse remplacer un ouvrage de
    sociologie. En revanche, il est plus communément admis parmi eux qu’un récit
    romanesque présente une dimension sociologique, à condition cependant d’en
    déterminer les contours et les enjeux. Nous proposons donc d’interroger dans cette
    étude la « sociologie implicite » du roman, et ce au regard de différentes propositions
    épistémologiques et théoriques formulées par des sociologues4, autour de l’idée selon
    laquelle le roman exercerait une fonction cognitive5 qui viendrait s’ajouter à sa
    fonction esthétique.

    L’idée d’une sociologie implicite du roman
2   Avant d’envisager les usages de l’expression « sociologie implicite » pour le roman, il
    convient de s’interroger sur son usage plus général parmi les sociologues. On remarque,
    à partir d’une recherche bibliographique portant sur des titres d’ouvrages et d’articles,
    que cette expression est manifestement peu usuelle en sociologie, aussi bien en langue
    française qu’en anglais. L’usage le plus clair et le plus direct remonte à 1988 dans un
    ouvrage intitulé Sociologie implicite des intervenants en santé mentale 6. L’idée centrale de
    Sévigny et Rhéaume qui se placent résolument du côté d’une sociologie pragmatique
    consiste à reconnaître la compétence des acteurs, ici les intervenants en santé mentale,
    capables de mobiliser et de produire une connaissance du social. Cette sociologie
    implicite ne serait donc ni une connaissance formalisée et systématique, de nature
    scientifique, ni la résultante d’une perception spontanée du social. Il ne s’agit donc pas
    d’opposer catégoriquement deux modes de pensée, l’un savant, neutre et distancié, et
    l’autre indigène, orienté et engagé. Cependant, les auteurs envisagent moins la
    sociologie implicite des acteurs comme des contenus de connaissance qu’une manière
    implicite de les mobiliser dans le cadre d’une pratique. Comme a pu le développer
    Jacques Dubois à propos du roman réaliste – nous y reviendrons –, la sociologie
    implicite est à rattacher à un « sens du social » (1997), c’est-à-dire une certaine
    sensibilité pour appréhender les logiques du monde social. Du côté de la sociologie de la
    littérature, l’usage de cette expression de sociologie implicite reste néanmoins limité
    puisqu’on la trouve chez Bernard Lahire dans L’esprit sociologique (2005) et Jacques
    Dubois dans Stendhal (2007). Cependant, si l’expression est peu employée, l’idée même
    d’une sociologie implicite du roman – et même plus largement de la littérature – a été
    formulée en 1963 par le sociologue américain Lewis Coser dans un manuel intitulé
    Sociology through Literature (1972). Destiné aux étudiants en sociologie, l’ouvrage en
    question présente des extraits tirés de la littérature regroupés en grands thèmes de la
    sociologie et ayant pour objectif de servir de support d’illustration. Dans l’introduction,
    Coser défend ainsi l’idée selon laquelle la littérature doit constituer une ressource
    fondamentale pour les sociologues qui, eu égard à la scientificité de leur discipline, ont

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    trop souvent développé une attitude de rejet à son encontre. Sans parler clairement
    d’une sociologie implicite du roman, Coser attribue au romancier et au poète une
    compétence à décrire le monde social avec une certaine sensibilité et affirme, par
    conséquent, que la littérature n’est pas un substitut de la connaissance scientifique
    mais fournit des indices et des bases de réflexion à la théorie et à la recherche
    sociologiques (Coser, 1963, p. XVI). Et Coser d’ajouter : « A union of sociology and
    literature need not to be a misalliance ; on the contrary, there is a chance for a
    legitimate union » (Coser, 1963, p. XVII). C’est reconnaître la capacité des œuvres
    littéraires à dialoguer avec le savoir sociologique, une reconnaissance qui rend possible
    une approche d’une sociologie par la littérature, laquelle consiste à partir de la
    littérature pour alimenter la réflexion sociologique.
3   Jusque dans les années 1990 en France, l’idée avancée par Coser d’une sociologie
    implicite de la littérature n’a guère été reprise. C’est étonnamment Pierre Bourdieu
    dans Les Règles de l’art qui va la remettre au goût du jour. Étonnante proposition en effet
    de qualifier Flaubert de « sociologue » (Bourdieu, 1992, p. 19) lorsque l’on connaît
    l’attachement de Bourdieu à la rupture épistémologique avec le sens commun. Dans un
    long prologue, le sociologue n’hésite pas à voir dans L’Éducation sentimentale une œuvre
    qui « fournit tous les instruments nécessaires à sa propre analyse sociologique »
    (Bourdieu, 1992, p. 19) parce qu’il restitue dans son récit, sur un mode implicite, « la
    structure du monde social dans laquelle elle a été produite et même les structures
    mentales qui, façonnées par ces structures sociales, sont le principe générateur de
    l’œuvre dans laquelle ces structures se révèlent » (Bourdieu, 1992, p. 68). Autrement
    dit, il existerait une puissance évocatrice de l’écrivain Flaubert lorsqu’il dévoile par le
    récit l’état des rapports sociaux dans les champs du pouvoir et de la littérature.
    L’Éducation sentimentale constituerait donc une œuvre moins protosociologique 7 que
    méta-sociologique dans la mesure où l’intention de l’écrivain n’est pas de produire en
    premier lieu une analyse sociologique tout en donnant potentiellement des outils pour
    l’analyse sociologique. Bourdieu écrit : « […] l’œuvre littéraire peut parfois dire plus,
    même sur le monde social, que nombre d’écrits à prétention scientifique […] ; mais elle
    ne le dit que sur un mode tel qu’elle ne le dit pas vraiment » (1992, p. 69). Si l’écrivain
    ne peut aucunement offrir une sociologie explicite, simplement parce que ses œuvres
    ne sont pas produites dans le champ scientifique, il peut dire une vérité sur le monde
    social tout en maintenant le récit du côté de l’illusion romanesque qui trouve « son
    principe dans l’expérience de la réalité comme illusion » (Bourdieu, 1992, p. 71). La
    sociologie du roman ne peut donc être qu’implicite pour Bourdieu et cet « implicite »
    sociologique ne peut être rattaché qu’à la « lucidité spéciale » (1992, p. 85) dont peut
    faire preuve l’écrivain, ici encore, un certain sens du social.
4   Presque simultanément, Nathalie Heinich proposait dans États de femme (1996a) d’offrir,
    sous une forme idéale-typique, une étude des structures de l’identité féminine à partir
    d’une lecture d’œuvres de fiction. Or cette étude repose sur l’appréciation de la valeur
    d’analyse des œuvres littéraires pour la sociologie. Si l’on peut la maintenir dans le
    domaine d’une sociologie de la littérature, i.e. considérant les œuvres littéraires comme
    objets, elle est aussi une contribution à une sociologie par la littérature, et plus
    spécifiquement une sociologie de l’identité féminine en partant de la littérature comme
    un terrain d’investigation, une manière de l’envisager qui n’a pas été sans susciter de
    vives réticences, en particulier parce que Nathalie Heinich affirme que le décryptage
    qu’elle propose « ressortit donc à l’anthropologie autant qu’à la sociologie de la

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    littérature, mais aussi à la psychanalyse » (1996a, p. 13). S’opposant à la dichotomie
    entre fiction et vérité8, la sociologue reconnaît ainsi la valeur heuristique des œuvres
    littéraires pour faire avancer la connaissance sociologique. Et dans un article consécutif
    à la parution d’États de femme, elle va jusqu’à donner une vision extensible de cette
    valeur heuristique en considérant, à la manière d’un Coser, l’enjeu que représente la
    mobilisation d’œuvres littéraires comme ressources : « D’un côté donc, il y a cet
    éclairage particulier que le travail du sociologue apporte au patrimoine romanesque.
    Mais de l’autre, il y a ce que la fiction littéraire a apporté à l’entreprise sociologique, ce
    en quoi elle l’a non seulement nourrie mais, souterrainement, guidée, catalysée et,
    pourquoi pas, inspirée : non seulement en tant que terrain ou objet, mais aussi en tant
    que moteur et source d’énergie […]. » (Heinich, 1996b, p. 62). Et, par analogie avec le
    travail psychanalytique, Heinich n’hésite pas à parler du « déblocage » que peut opérer
    la lecture d’œuvres littéraires sur l’avancement de la recherche sociologique,
    attribuant ainsi à ce travail de lecture une fonction similaire à celui effectué dans le
    cadre de la cure psychanalytique. Heinich écrit en effet que la littérature « ne fut pas
    seulement un terrain ou un objet de recherche : elle fut, plus profondément, un moteur
    du travail, une ressource dynamique, un ressort énergétique, voire un appui affectif, le
    soutien de confiance qui faisait trop souvent défaut chez autrui » (1996, p. 74), ajoutant
    qu’il s’agit bel et bien d’un « outil méthodologique », d’ « un instrument heuristique »
    (p. 76). Dans cette perspective, Nathalie Heinich fait apparaître les différentes facettes
    des œuvres littéraires selon ce qu’elles font à la sociologie, au-delà de leur objectivation
    possible. Et c’est ainsi également admettre deux fonctions de la littérature, une
    première fonction de connaissance, en particulier du monde social, une seconde
    fonction d’analyse qui permet d’envisager la littérature comme un outil de réflexion.
5   Mais c’est en 2005 que l’on trouve sous la plume de Bernard Lahire l’usage de cette
    expression de sociologie implicite appliquée à la littérature. Tout en maintenant une
    frontière entre la littérature comme travail fictionnel – c’est-à-dire opérant une mise
    en forme du réel sans volonté d’atteindre une vérité scientifique – et la sociologie
    comme discipline savante – c’est-à-dire soumise à un mode opératoire visant à établir
    une connaissance objective –, Lahire reconnaît que les romanciers peuvent être
    pourvus d’un sens du social qui peut rendre leurs récits pertinents aux yeux du
    sociologue. Il écrit : « Mettant en scène telle ou telle partie du monde social, narrant et
    décrivant des relations et des interactions entre personnages, des intrigues, des
    monologues intérieurs, des comportements, des destinées individuelles et parfois
    collectives […], les romanciers sont toujours guidés par des schèmes d’interprétation du
    monde social, des connaissances plus ou moins implicites du social […] » (Lahire, 2005,
    pp. 173-174). Tout l’enjeu du travail du sociologue face à une œuvre romanesque est de
    mesurer ce degré d’implicite au regard de ses propres connaissances explicites. Car il
    faut bien distinguer pour Lahire la sociologie implicite du romancier qui est le fruit de
    ses diverses expériences socialisatrices – et dont on peut dès lors faire la sociologie – et
    les descriptions qu’il livre dans ses récits, lesquelles ne peuvent pas être considérées a
    priori comme étant « fidèles [à] la réalité empirique » (p. 175). Il n’y a pas de relation
    directe et mécanique entre la sociologie implicite du romancier et sa mise en récit
    fictionnelle. Sur les pas de la réflexion que Descombes avait développée autour de la
    « philosophie » du roman proustien (1987), Lahire affirme que « le roman n’est jamais
    la traduction littéraire d’une théorie sociologique » (2005, p. 178) ; tout au plus
    transpose-t-il certains éléments de la connaissance implicite que le romancier a du
    monde social. Ces réserves méthodologiques posées, Lahire propose de considérer la

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    littérature comme « un réservoir de connaissances implicites sur le monde social et
    certains mécanismes qui le gouvernent » (p. 179) et voit deux usages possibles de celle-
    ci par les sociologues : le « pillage des textes » en vue d’accroître l’imagination
    sociologique (pp. 175-176), l’ « exercice pédagogique » et l’ « entraînement
    scientifique » en faisant « comme si » les « situations mises en scène dans les œuvres
    littéraires […] étaient tirées de la vie réelle par un observateur soucieux de la vérité des
    faits » (pp. 176-177). Ce sont en définitive trois voies possibles d’une pratique d’une
    sociologie par la littérature9 sur lesquelles nous reviendrons dans la troisième partie de
    notre analyse.
6   Cette expression de « sociologie implicite » appliquée au roman sera reprise in extenso
    par Jacques Dubois en 2007 dans l’introduction de son étude consacrée à Stendhal. Dans
    la continuité de sa réflexion sur Proust, auquel il reconnaît un sens du social (1997), et
    de sa vaste analyse consacrée aux « romanciers du réel » (2000), Jacques Dubois
    souligne la proximité intellectuelle entre l’entreprise sociologique et le roman réaliste
    qui montrent à quel point l’univers social est un univers socialisé, socialement réglé.
    Affirmant que le romancier réaliste peut être comparé à un « sociologue opérant dans
    la fiction et dans l’imaginaire » (Dubois, 2000, p. 13), il parle de la sociologie implicite
    des œuvres (2007, p. 19), laquelle permettrait de mesurer dans le cadre, non pas d’une
    histoire des idées, mais plutôt d’une théorie de la connaissance, la contribution du
    roman aux sciences sociales (p. 17). La sociologie implicite du roman renvoie là encore
    à une fonction cognitive.

    Problèmes posés par une sociologie implicite du
    roman
7   L’idée d’une sociologie implicite du roman est aussi séduisante que problématique.
    Avant d’en livrer les enjeux pour la réflexion sociologique, il convient d’identifier une
    série d’objections possibles afin de pouvoir mieux cerner ce que signifie une sociologie
    implicite du roman et ainsi spécifier ce qu’elle peut apporter au mode de connaissance
    sociologique.
8   Avant même d’interroger le sens de l’ « implicite », il faut d’abord se demander à quelle
    « sociologie » s’adresse cette catégorie de l’implicite : de quelle sociologie parle-t-on
    lorsqu’il s’agit d’identifier une sociologie implicite du roman ? La sociologie elle-même
    constitue déjà une discipline éclatée en différents paradigmes. La question de la
    scientificité de la sociologie fait aussi question selon ces paradigmes. Si cette situation
    épistémologique n’est pas l’exclusivité de la sociologie, il existe cependant une
    polyphonie du discours sociologique savant. Admettre la possibilité d’une sociologie
    implicite du roman, c’est venir troubler un débat épistémologique déjà vif autour de ce
    que doit ou devrait faire et être la sociologie académique. La question porte alors sur
    l’emploi du singulier ou du pluriel : parler d’une sociologie implicite du roman, c’est
    avant tout reconnaître sa capacité à susciter une réflexion sur le monde social, plus
    simplement, sa dimension intuitive et par extension sa fonction analytique ; parler de
    sociologies implicites dans le roman, c’est être en mesure d’identifier la connaissance
    que vise le romancier dans son travail de mise en récit, laquelle connaissance peut
    toutefois être guidée par une connaissance théorique. Il faut donc bien distinguer,
    comme l’avait déjà proposé Descombes (1987) la « pensée du roman » (Pavel, 2003) qui
    fournit plutôt un cadre problématique en nous amenant « à nous engager dans une

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     activité de modélisation » (Schaeffer, 1999, p. 199) et la « connaissance de l’écrivain »
     (Bouveresse, 2008) qui demeure une connaissance pratique, qu’elle soit le fruit de ses
     observations ou d’une « expérience de pensée ». Si l’on admet qu’il existe une
     connaissance de l’écrivain, elle a pour propriété essentielle d’être pratique,
     contrairement à celle du sociologue qui est en principe alimentée en théorie. Jean
     Jamin et Daniel Fabre rappellent ainsi avec justesse les principes élémentaires qui
     séparent anthropologie et littérature : « Si donc il existe une connaissance de l’écrivain,
     elle reste de l’ordre de l’immanence, de l’immersion, en somme : de l’identification […],
     non pas de la distanciation et de la neutralité axiologique comme c’est en revanche le
     cas pour toute entreprise qui se veut anthropologique » (2012, p. 584).
9    L’articulation entre littérature et sociologie est également problématique dans la
     mesure où la première renvoie à une activité artistique tandis que la seconde constitue,
     malgré son caractère polyphonique, une discipline académique. Plus spécifiquement
     encore, le récit romanesque est un récit de fiction tandis que la sociologie a pour but de
     produire des récits référentiels, c’est-à-dire « vérifiables et incomplets » selon Dorrit
     Cohn (2001, p. 33). Et comme le remarque Schaeffer : « Ce qui distingue le champ du
     véridictionnel du champ du fictionnel, c’est qu’on n’y fait pas le même usage des
     représentations » (2005, p. 36). Dire dans cette perspective que le roman peut
     contribuer à alimenter la connaissance sociologique, dans la mesure où elle serait le
     véhicule de sociologies implicites, c’est établir une relation entre deux modes de
     restitution du réel qui ne présentent ni les mêmes usages sociaux ni les mêmes
     fonctions. La mise en parallèle, par assimilation ou par opposition, entre des deux
     activités que sont la science et la littérature est donc problématique. Comme le souligne
     Vincent Debaene : « Les logiques de qualification d’un texte comme scientifique ou
     comme littéraire sont tout simplement hétérogènes puisque, dans un cas, on évalue
     une pertinence et, dans l’autre, on désigne une appartenance » (2005, p. 176). Au-delà
     donc des usages sociaux de la littérature et de la sociologie qui sont parfaitement
     distincts, récits de fiction et récits scientifiques n’assurent pas les mêmes fonctions en
     tant que producteurs de sens.
10   Troisième problème : il demeure difficile de spécifier l’idée d’une connaissance qui est
     implicite. Autant une sociologie explicite, c’est-à-dire qui s’exerce dans des cadres
     parfaitement établis et normés du débat académique, est parfaitement identifiable au
     regard de son usage et de sa fonction, autant il est difficile de spécifier le caractère
     implicite d’une sociologie, si ce n’est sa dimension intuitive. Alors qu’il reconnaissait
     dans L’esprit sociologique la possibilité d’une sociologie implicite du roman, Lahire
     revient sur cette idée d’une manière plus nuancée dans son étude sociologique
     consacrée à Kafka, en maintenant la frontière entre l’explicite de la sociologie comme
     discipline savante et l’implicite des connaissances du social de l’œuvre littéraire :
     « Même quand il s’appuie, ce qui est plus souvent le cas qu’on ne le croit, sur une
     documentation fournie, des observations répétées ou de véritables enquêtes, le travail
     littéraire n’a jamais le même souci de systématicité et d’explicitation, et encore moins
     de conceptualisation que le travail sociologique » (2010, p. 490). Mais il admet
     également que le travail littéraire « contribue à sa façon, qui n’est pas scientifique, à
     l’objectivation de certains aspects ou de certaines dimensions du monde social »
     (Lahire, 2010, p. 490). Toutefois, Lahire se montre beaucoup plus critique sur ce point
     dans l’introduction à Ce qu’ils vivent, ce qu’ils écrivent (2011). Citant l’ouvrage de Coser, il
     affirme que la valeur heuristique de la connaissance littéraire est problématique et que
     le roman doit avant tout demeurer un objet d’analyse pour le sociologue (Lahire, 2011,

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     p. 29). Au mieux, insiste-t-il, la littérature peut servir de support pédagogique ou de
     source d’inspiration, à condition de ne pas confondre l’ « esprit narratif » de la
     littérature et l’ « esprit théorique » de la sociologie (Lahire, 2011, p. 25). Lahire rappelle
     en effet à bon escient que la sociologie implicite des romanciers peut surtout traduire,
     voire trahir, leur propre vision du monde, et qu’il faut donc a minima distinguer
     jugements de réalité et jugements de valeur. Cependant, cette exigence
     méthodologique, pour autant qu’elle réponde à la nécessité de la rupture
     épistémologique avec le sens commun, ne se pose pas exclusivement lorsqu’il s’agit
     d’affronter un texte littéraire : elle se pose aussi plus habituellement au sociologue dans
     ses observations de terrain ou dans l’interprétation qu’il doit faire des discours
     présents dans les entretiens menés. Aussi, ce n’est pas la distinction nette entre
     l’explicitation et la dimension implicite de la connaissance qui est le plus
     problématique mais la frontière entre les deux. En effet, le travail du chercheur en
     sciences sociales consiste à tous les stades de son investigation à marquer les frontières
     entre l’explicite et l’implicite. Mais s’il considère la fonction cognitive de la littérature,
     alors cette question des frontières ne se résout pas par un savoir-faire méthodologique :
     elle constitue un problème permanent qui met en jeu la réflexivité du chercheur.
11   Enfin, reconnaître l’existence de sociologie(s) implicite(s) du et dans le roman, c’est
     potentiellement pouvoir les expliciter, ce qui revient à reconstruire a posteriori ce(s)
     dimension(s) implicite(s). À ce stade, deux problèmes peuvent se poser. Le premier est
     que l’on peut multiplier les recours disciplinaires : s’il existe une sociologie implicite du
     roman, on pourrait tout autant reconnaître sa psychologie implicite, son anthropologie
     implicite, et pourquoi pas sa biologie implicite10. Dans cette perspective, la littérature
     contiendrait, comme l’avait avancé Roland Barthes (1984), toute la science avant même
     qu’elle n’ait produit chaque connaissance particulière. Or c’est un relativisme qui, en
     assimilant connaissance scientifique et connaissance littéraire efface la spécificité de
     chacune : il n’y aurait alors plus ni science ni littérature. Le second problème est
     intradisciplinaire : en portant un regard décalé dans le temps, anachronique, sur le
     texte littéraire, le sociologue peut multiplier les interprétations selon ses propres
     schémas d’analyse. C’est ce qu’a souligné Florent Champy (2000) à propos de trois
     ouvrages qui ont, en suivant trois voies théoriques distinctes, attribué trois sociologies
     implicites différentes aux romans de Proust (Belloï 1993 ; Bidou-Zachariasen 1997 ;
     Dubois 1997)11. Faire ainsi cohabiter différentes options théoriques de la sociologie dans
     une même œuvre constitue un autre écueil relativiste qui annihilerait finalement
     l’intelligibilité du social censée être contenue dans le roman. Dans L’esprit sociologique,
     Lahire répondait néanmoins à cette objection en affirmant avec justesse que, face à un
     même objet, différentes sociologies, pouvant produire des analyses différentes, sont
     déjà possibles. Même une sociologie explicite n’est pas à l’abri d’en contredire une
     autre, et ce serait plutôt au contraire à mettre au crédit d’un récit romanesque de
     pouvoir contenir au sein d’un même espace fictionnel différentes sociologies implicites.
     La question centrale demeure alors la pertinence de ces sociologies au regard de
     problèmes posés par la sociologie théorique existante.

     Les deux sociologies implicites du roman
12   L’enjeu de la notion de sociologie implicite du roman est à chercher du côté d’un
     dialogue entre récits scientifiques et récits de fiction du monde social, en admettant

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Peut-on parler d’une sociologie implicite du roman ?   8

     avec Pierre Lassave que ce dialogue est fécond dans la mesure où les sciences sociales et
     la littérature sont sorties de cette situation de concurrence dans laquelle elles se
     trouvaient, notamment depuis le dix-neuvième siècle, pour entrer dans un régime de
     complémentarité au cours du vingtième siècle puis d’interférences actives depuis une
     trentaine d’années (2002). D’un côté donc, on trouve une discipline ayant une visée
     théorique, et de l’autre une forme d’expression artistique, qui peuvent s’alimenter
     réciproquement. C’est alors considérer les sociologies, explicites de la discipline,
     implicites du roman, comme des catégories transitives, et non comme des contenus
     figés sans aucune possibilité de médiation. Dans cette perspective, tout en maintenant
     la frontière entre deux formes de restitution de connaissance du monde social, c’est
     s’appuyer sur « une conception relativiste de la connaissance » (Becker, 2009, p. 42) et
     considérer que les « romans peuvent donc, outre leurs qualités littéraires, avoir une
     valeur d’analyse sociologique » (p. 260).
13   En reconnaissant la fonction cognitive du roman pour la sociologie, on reconnaît dans
     un même temps sa valeur heuristique, c’est-à-dire sa capacité à s’immiscer, par les
     problèmes potentiels qu’il pose, dans un débat théorique, immixtion qui demeure a
     posteriori. Il convient alors maintenant de dissocier deux formes de sociologies
     implicites du roman, tout comme il existe deux significations possibles de la sociologie,
     à savoir les différents contenus empiriques et théoriques de la discipline d’une part, et
     l’activité même de réflexion, c’est-à-dire la dimension analytique du travail
     sociologique. Comme l’a déjà suggéré Descombes à propos de la philosophie
     proustienne (1987), celle-ci se décline sous la forme d’une philosophie du romancier –
     i.e. ce que connaît Proust en matière de philosophie – et d’une philosophie du roman
     qui résulte de la transposition de la précédente et dont les potentialités sont infiniment
     plus riches.
14   À la suite des analyses de Descombes, plusieurs travaux ont interrogé le potentiel
     cognitif de la littérature pour la philosophie (Macherey, 1990 ; Campion, 1996 ;
     Schaeffer, 1999 ; Pavel, 2003 ; Bouveresse, 2008). Tous insistent d’ailleurs davantage sur
     une fonction analytique des récits de fiction, établissant un lien entre l’expérience du
     lecteur et un apport philosophique à ses propres questionnements. Selon Pavel, « […]
     l’intérêt de chaque œuvre vient de ce qu’elle propose, selon l’époque, le sous-genre et
     parfois le génie de l’auteur, une hypothèse substantielle sur la nature et l’organisation
     du monde humain » (2003, p. 46). Pour Campion, proche de la théorie lukácsienne du
     roman12, l’écriture littéraire vise « à exprimer, à problématiser et à développer des
     questions qui touchent à la conduite de la vie humaine » (1996, p. 17). Schaeffer
     appréhende quant à lui la fiction à partir de sa finalité qui consisterait à « nous amener
     à nous engager dans une activité de modélisation » (1999, p. 199). C’est en ce sens que le
     roman serait « expérimental » selon Bouveresse puisqu’il produit potentiellement, dans
     la confrontation entre les ressources cognitives de l’écrivain et du lecteur, une
     « expérience de pensée » (Macherey, 1990, p. 10). Ainsi le roman présente-t-il un
     « pouvoir d’éclaircissement plus grand de réalités énigmatiques ou obscures »
     (Bouveresse, 2008, p. 19). Il ne délivre donc pas seulement un contenu de connaissance
     mais sollicite l’activité même de penser comme faculté de l’intuition.
15   Il faut donc distinguer la connaissance implicite que le romancier a du monde social, à
     partir des différentes expériences qu’il en fait, des plus intuitives aux plus théoriques,
     et la « pensée du roman » (Pavel, 2003) à travers sa capacité à susciter une analyse du
     monde social. Le romancier qui s’exprime par le roman et le roman en lui-même

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Peut-on parler d’une sociologie implicite du roman ?   9

     stimulent alors la réflexion sociologique selon deux modalités distinctes. Outre sa
     fonction esthétique qui est prédominante13, le roman exerce ainsi deux fonctions, une
     fonction cognitive, et plus précisément descriptive, et une fonction analytique qui
     peuvent agir au-delà de l’intelligibilité du Moi de chaque individu pris isolément. Et si
     l’on considère que les problèmes que les romans permettent de résoudre ont une
     origine sociale, alors on commence à percevoir leur intérêt pour la connaissance
     sociologique.
16   Déceler les sociologies implicites du roman, c’est en proposer, en s’inspirant de la
     suggestion de Descombes, une lecture sociologique, c’est-à-dire lire le récit romanesque
     comme un apport descriptif et/ou analytique à la sociologie théorique, en considérant
     que cet apport dépasse la seule connaissance de l’écrivain. Dans cette perspective, la
     notion de sociologie implicite du roman autorise cette approche particulière d’une
     « sociologie par la littérature » qui consiste non pas à considérer les œuvres littéraires
     comme des objets de connaissance – comme c’est le cas pour une sociologie de la
     littérature – mais comme des outils de connaissance (Ledent, 2013). Mais il faut selon
     nous maintenir la distinction entre fonction descriptive et fonction analytique du
     roman dans la mesure où la lecture sociologique est différente selon que l’on considère
     l’une ou l’autre. Circonscrire le contenu de connaissance présent dans un roman, c’est
     s’intéresser au regard que l’écrivain porte sur le monde social, qu’il s’agisse de ce qu’il
     montre ou de ce qu’il dit. De manière sous-jacente, la sociologie implicite du romancier
     renvoie ainsi à un discours sur le monde social qui peut être construit autant d’un point
     de vue pragmatique (à partir de son « expérience vécue ») que théorique (à partir de sa
     connaissance plus ou moins fine des théories sociologiques). Trois perspectives d’une
     sociologie par la littérature s’offrent ainsi :
       1. La première consiste à utiliser le récit romanesque comme une illustration possible d’une
          théorie sociologique déjà existante. C’est insister là sur les vertus pédagogiques de la
          littérature, comme a pu le proposer Coser dans Sociology through Literature, et qui ont été
          reconnues par bon nombre de sociologues (Ellena, 1998), et ce quelles que soient leur
          orientation théorique et leur conception de la sociologie. C’est cette possibilité d’une
          sociologie par la littérature que Lahire reconnaît comme la plus scientifiquement
          acceptable, tout en affirmant que l’enjeu reste limité à sa dimension pédagogique (2011,
          pp. 29-30).
       2. La deuxième consiste à prendre pour matériau les descriptions que le romancier produit
          dans ses récits et à les utiliser comme des terrains d’investigation. Cette proposition peut
          sembler provocante si l’on considère qu’un récit de fiction ne résulte que de l’imagination
          du romancier. Mais l’on peut objecter d’une part que ce récit est aussi le fruit de sa
          confrontation au réel, que ce qu’il décrit n’est donc ni moins vrai ni moins faux que le réel
          qu’affronte le chercheur en sciences sociales dans sa recherche empirique, d’autre part que
          ce même chercheur ne cesse d’affronter des catégories subjectives, y compris les siennes,
          dans ses investigations. Cependant, l’œuvre romanesque a ceci de particulier qu’elle
          déforme le réel avec une visée esthétique14, ce qui en fait un terrain particulier pour le
          sociologue. Mais s’il fait comme si les récits romanesques ont la même valeur descriptive que
          tout autre récit non fictionnel, l’idée de mettre des problèmes, des hypothèses et des
          théories sociologiques à l’épreuve de cas littéraires est possible 15, à condition cependant de
          ne pas se concentrer exclusivement sur des œuvres de fiction.
       3. La troisième, et la plus féconde selon nous, consiste à envisager le roman comme un
          laboratoire de la pensée sociologique comme l’ont proposé Barrère et Martuccelli (2009). En
          distinguant la fonction analytique du roman de sa fonction descriptive, nous insistons sur le
          travail que le lecteur peut opérer sur le texte pour ne plus se focaliser sur la connaissance de

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          l’écrivain comme contenu mais sur l’activité même de la pensée. Comme l’écrit Vincent
          Descombes : « La pensée du roman n’est pas à chercher dans tel ou tel contenu de pensée,
          mais dans le fait que le roman exige du lecteur une réforme de l’entendement » (1987, p. 46).
          Ainsi, tout récit de fiction serait capable « d’imposer un travail intellectuel et moral »
          (Descombes, 1987, p. 46). C’est dans cette perspective que Barrère et Martuccelli
          reconnaissent l’existence d’une « connaissance romanesque » qui permet de « stimuler
          l’imagination sociologique » (2009, p. 7) et invitent en particulier les chercheurs en sciences
          sociales à s’intéresser à la production romanesque de leur époque. En s’y confrontant, ils
          seraient ainsi plus susceptibles de « produire de nouvelles catégories d’analyses
          sociologiques » (p. 355). L’idée est bien d’insister sur la capacité du roman à activer la faculté
          de penser : la lecture sociologique, que les auteurs appellent « herméneutique de
          l’invention », des récits romanesques devient une exploration de problèmes théoriques
          existants ou émergents.

     Conclusion
17   Il convient de rappeler avec Jacques Dubois à quel point « la fiction est première dans
     l’entreprise des romanciers » (2000, p. 148) et que l’appréhension de leur sens du social
     exige que l’on tienne compte de « la bonne connexion [qu’ils établissent] entre
     figuration interne et référence externe » (2000, p. 44), entre le travail de l’imagination
     et la réalité sociale que celle-ci affronte. Dans cette perspective, l’enjeu d’une sociologie
     par la littérature est d’utiliser les œuvres romanesques en vue d’illustrer une
     connaissance sociologique, c’est-à-dire de confronter leurs récits respectifs du monde
     social. Et c’est là sans doute restreindre le champ d’application d’une sociologie par la
     littérature qui ne serait alors pertinente qu’en mobilisant une certaine littérature, celle
     qui repose sur l’ « illusion référentielle » propre au réalisme (Barthes, 1982). Or le
     pouvoir théorique de la littérature ne concerne pas seulement celle qui se conçoit
     comme réaliste. Il ne se limite pas non plus à un contenu intrinsèque car la littérature
     permet de produire des modèles, et pas seulement des exemples, des illustrations ou
     des objets (Bayard, 2004). Sur les pas de cette proposition qui incite Pierre Bayard à
     appliquer la littérature à la psychanalyse, en projetant non plus la théorie sur les textes
     mais l’inverse, nous pensons qu’une littérature appliquée à la sociologie est destinée à
     inventer et non à interpréter. C’est ainsi passer de cette capacité de l’œuvre
     romanesque à illustrer à celle d’ « exemplifier » (Goodman, 2005), c’est-à-dire à
     constituer le récit en échantillon sur lequel la démarche sociologique peut s’appuyer et
     travailler.

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NOTES
1. Nous citons là, à seul titre d’exemple, quelques romanciers contemporains auxquels notre
propos ne saurait se limiter puisqu’il vise à s’appliquer à l’ensemble de la production
romanesque.
2. On doit notamment à Éric Fassin une étude du double jeu/Je de la romancière Christine Angot
qui situerait sa sociologie implicite « entre la parole individuelle et le discours collectif » (2001,
p. 162).
3. Dans Le raisonnement sociologique, Jean-Claude Passeron affirme qu’ « on a souvent vu faire de la
bonne littérature avec de la mauvaise sociologie, parfois même avec de la bonne, jamais de la
bonne sociologie avec de la littérature, bonne ou mauvaise » (2006, p. 357).
4. Si, à l’exception de Lewis Coser, nous nous appuyons dans cet article sur des auteurs
francophones, il convient de mentionner que le débat sur la « valeur cognitive » de la littérature

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est aussi vif parmi les chercheurs anglophones en sciences humaines et sociales. Citons en
particulier deux ouvrages collectifs relativement récents : A Sense of the World (Gibson, Huemer et
Pocci, 2007) et Understanding Fiction (Daiber, Konrad, Petraschka et Rott, 2012).
5. Par fonction cognitive, nous signifions fonction de connaissance. Dire du roman qu’il exerce
une fonction cognitive, c’est simplement reconnaître l’idée selon laquelle le roman contient et
véhicule une connaissance, idée problématique en soi que vise à éclairer la présente réflexion.
6. L’un des auteurs de l’ouvrage avait déjà développé des éléments de réflexion dans un article
intitulé « Théorie psychologique et sociologie implicite » (Sévigny, 1983).
7. Bourdieu affirme dès les premières lignes qu’il faut rester prudent à considérer a posteriori la
sociologie d’une œuvre littéraire, c’est-à-dire en la reconstruisant avec une théorie déjà
existante.
8. Idée largement reprise et développée par les différents contributeurs au numéro spécial de
L’Homme dirigé par François Flahault et Nathalie Heinich, et consacré aux « Vérités de la fiction »
(2005).
9. Lahire propose à la suite de cette proposition théorique de la mettre à l’épreuve de trois cas en
analysant les sociologies implicites présentes dans des œuvres de Georges Simenon, d’Albert
Memmi et de Luigi Pirandello.
10. Le rapport des historiens à la littérature a également fait l’objet de travaux qui visent à
souligner son apport potentiel à leur discipline. Les différents problèmes que pose l’idée de
sociologie implicite se posent également pour l’histoire face à la littérature (Debaene, 2011).
11. Livio Belloï propose une lecture interactionniste du roman proustien en le confrontant à la
sociologie de Goffman, tandis que Catherine Bidou l’interprète dans une double perspective de
stratification sociale et de dynamique civilisationnelle, analysant la sociologie implicite de Proust
avec les modèles de Pierre Bourdieu et de Norbert Elias. Quant à Jacques Dubois, c’est plus
directement à l’aune d’une sociologie de la distinction sociale que le roman proustien est relu.
Ces trois ouvrages, sur lesquels s’appuie la critique de Champy, relançaient un questionnement
déjà entrepris par Serge Gaubert (1980) et Anne Henry (1983).
12. Selon Lukács, le roman a pour objet le « Moi intelligible ». Dans cette forme littéraire, le
personnage se retrouve face à lui-même, « réduit à n’être qu’un instrument dont la situation
centrale dépend exclusivement de son aptitude à révéler une certaine problématique du monde »
(1968, p. 78).
13. Parce qu’il s’adresse à un sujet esthétique – sujet kantien transcendant et capable de juger par
lui-même –, le roman présente une fonction esthétique dans la mesure où, livré à la perception
de ce sujet, il peut faire l’objet d’un jugement de goût et procurer un plaisir. Il convient de
préciser qu’il existe d’autres fonctions exercées par le roman, et plus généralement par toute
œuvre d’art, notamment les fonctions sociales d’identification ou d’intégration au groupe, ou
politiques de mobilisation collective. Cependant, ces différentes fonctions intéressent davantage
une sociologie de la littérature qu’une sociologie par la littérature.
14. Sans compter sur le fait que la déformation du réel dépend de la « posture » de l’auteur
(Meizoz, 2007).
15. Ainsi Durkheim lui-même proposait-il dans Le Suicide de mettre sa typologie à l’épreuve de
quelques exemples tirés de la littérature, en évoquant les personnages suivants : Werther
(Goethe), René (Chateaubriand) et Raphaël (Lamartine). Parce qu’il ne dispose pas de cas
individuels, le sociologue n’hésite pas à recourir à des exemples fictionnels auxquels il attribue
une véritable valeur descriptive.

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