Introduction Anne Donadey L'Esprit Créateur, Volume 48, Number 4, Winter 2008, pp. 1-4 (Article) Published by Johns Hopkins University Press

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Introduction
   Anne Donadey

   L'Esprit Créateur, Volume 48, Number 4, Winter 2008, pp. 1-4 (Article)

   Published by Johns Hopkins University Press
   DOI: https://doi.org/10.1353/esp.0.0034

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Introduction
                                 Anne Donadey

D
          ANS SON ARTICLE POUR CE NUMÉRO spécial, Françoise Lion-
          net nous rappelle le titre de la thèse d’Assia Djebar, qui contient les
          termes « Quarante ans d’un parcours ». Je suis tentée de paraphraser
aujourd’hui « Cinquante ans d’un parcours : Assia Djebar 1957-2007 ».
Cinquante ans déjà qu’Assia Djebar nous ouvre des horizons littéraires,
philosophiques, et sociaux toujours nouveaux, et qui reviennent pourtant aussi
à des soucis constants et réitérés—la place des femmes dans la société, le
passage violent du colonialisme à la période de postindépendance, le rôle de
l’écriture devant le silence. Cinquante ans d’un parcours : parcours—terme
choisi par Assia Djebar, qui nous renvoie à son commentaire dans L’Amour,
la fantasia : « J’écris, dit Michaux, pour me parcourir » « devant des voyeurs
qui ricanent »1. Parcourir et se parcourir—le mouvement du flâneur auquel
Françoise Lionnet associe ici Baudelaire et Djebar—c’est la possibilité de
déambuler dans les rues, de circuler, de parcourir l’espace, qui permet à Assia
Djebar la venue à l’écriture et renforce le lien qu’elle fait souvent entre
mouvement des jambes en marche et mouvement de la main qui écrit. Écriture
en mouvement, depuis 1957, date de la Bataille d’Alger. Écriture qui circule,
s’insère, effleure et touche un lectorat de plus en plus nombreux et varié.
Écriture qui circule aussi à travers les multiples publications qui tentent de
s’approcher d’elle, de faire un bout de chemin avec elle. Écriture qui met
d’autres textes en mouvement—de plus en plus nombreux, et qui se nourrit
d’autres textes, intertextes, intratextes, qu’elle fait circuler inlassablement. La
voix et l’écriture, nous dit-elle, circulent. Écriture dynamique, désir d’écriture
qui à son tour fait se lever d’autres désirs d’écriture, voix et corps palimpsestes,
mélanges de langues sur plusieurs siècles. L’écriture cache et révèle à la fois,
et l’écriture d’Assia Djebar est ce lieu rare où l’expression de la sexualité
féminine se déploie tout en pudeur, en dire et en non-dire, en poésie pure.
    « Me parcourir par le désir de l’ennemi d’hier, celui dont j’ai volé la
langue... », « dans la langue de l’adversaire d’hier », dans « la langue
adverse », gageure et « danger permanent de déflagration » (Djebar, L’Amour
241-43), nous dit-elle dans sa méditation sur la langue, l’histoire, et l’identité,
L’Amour, la fantasia, texte charnière pour la compréhension de l’œuvre tout
entière. Dans un texte datant de 1996, « Anamnèse... », repris dans Ces voix
qui m’assiègent, Assia Djebar nous dit : « Écrire pour courir » et parle de
l’écriture en français comme d’un autre type de fantasia : « une écriture de

                                 © L’Esprit Créateur, Vol. 48, No. 4 (2008), pp. 1–4
L’ESPRIT CRÉATEUR

coursière (quelle monture ?) »2. La langue française se fait jument, monture à
chevaucher, à guider. Plus loin, c’est la narration orale qui se fait cavale
(« tant de narrations cabrées—cavales se précipitant ou fugueuses reculant »)
et la langue française qui risque de la figer ou de la statufier (Djebar, Ces voix
147). Il s’agit finalement d’une fantasia d’un autre ordre, où le cavalier
chevauchant devient cavalière et où l’acte d’écrire en français, acte où le
corps est plus ou moins immobile, se transmue en course de chevaux : « Ainsi,
je me vois [...] chevaucher une langue à diriger, quelquefois à flatter, comme
une cavale rétive... » (Djebar, Ces voix 150). Alchimiste du verbe, comme le
précise ici Mireille Calle-Gruber à la suite de Michel Butor, Assia Djebar doit
donc trouver manière d’inclure ces voix (féminines) multiples à l’intérieur de
son projet. Elle se sert pour cela de la tactique cinématographique du contre-
point, qu’elle qualifie dans La Femme sans sépulture de « voix
chevauchées »3. Corp(u)s et voix en mouvement, dans la dialectique de
l’amour et de la fantasia, comme l’a bien montré Martine Fernandes4 : telle
est l’essence de l’écriture, de l’épure, djebarienne.
     Les essais critiques rassemblés pour ce numéro spécial suivent et accom-
pagnent le mouvement du corpus djebarien, eux aussi écrits en plusieurs
langues, français ou anglais, développant des concepts qui se font écho et
s’ajoutant au palimpseste djebarien de voix chevauchées. En ouverture,
Mireille Calle-Gruber présente L’Amour, la fantasia comme marquant la
césure entre les deux périodes de l’œuvre d’Assia Djebar. Pour Mireille Calle-
Gruber, la césure représente le trope djebarien par excellence : elle ponctue et
donne son rythme, son souffle, sa cadence, à l’écriture, donnant à voir le raccord,
le métissage, la greffe, mais aussi la coupure, la mort, et l’exil de l’écriture.
     Deux textes se focalisent sur la conception des liens entre histoire, auto-
biographie et fiction chez Assia Djebar. H. Adlai Murdoch développe des
parallèles entre l’algérianité de l’œuvre d’Assia Djebar et le concept d’an-
tillanité créé par l’auteur et théoricien martiniquais Édouard Glissant.
L’algérianité chez Assia Djebar est un concept identitaire ouvert et pluriel,
que ce soit au niveau linguistique, ethnique, ou sexuel. Veronika Thiel analyse
en détail les diverses stratégies formelles de ré-écriture de l’histoire
employées par Assia Djebar dans L’Amour, la fantasia pour subvertir le point
de vue des archives coloniales françaises.
     Les deux textes suivants se concentrent sur les langues du désir chez Assia
Djebar. L’étude de Muriel Walker sur la francographie (plutôt que francophonie)
djebarienne analyse en quoi consiste la spécificité de son écriture littéraire et
démontre que l’« aphasie amoureuse » que déplore la narratrice-auteur
(Djebar, L’Amour 142) est le moteur de son écriture. Guilan Siassi illustre

2                                                                   WINTER 2008
ANNE DONADEY

comment Assia Djebar, dans L’Amour, la fantasia, reconfigure la notion du
foyer toujours hors d’atteinte comme source d’énergie érotique et structure
du désir.
    Les deux essais suivants développent la lecture psychanalytique de
l’œuvre d’Assia Djebar ébauchée par Guilan Siassi. Rita Faulkner démontre
comment le processus psychanalytique d’anamnèse rend particulièrement
bien compte des projets littéraires d’Assia Djebar et de l’auteure égyptienne
Nawal El Saadawi, et Anne Donadey développe une interprétation du roman
La Femme sans sépulture basée sur les théories d’introjection et d’incorpora-
tion de Nicolas Abraham et Maria Torok. Ces essais s’inscrivent dans un
mouvement récent de réhabilitation de la psychanalyse pour les études post-
coloniales.
    Carine Bourget et Françoise Lionnet se plongent toutes deux dans les
différentes versions de certains textes djebariens. Carine Bourget examine en
détail la réédition de Femmes d’Alger dans leur appartement et démontre que
le pessimisme djebarien s’est accru entre 1980 et 2002. Elle revient également
sur l’analyse qu’Assia Djebar fait des peintures de Delacroix et Picasso, se
penchant sur les diverses représentations de la servante noire chez ces trois
auteurs. L’influence de la peinture de Delacroix continue de résonner
aujourd’hui, comme en témoigne l’illustration de couverture, un détail du
célèbre « No to Torture » datant de 1983 de l’artiste plastique algérienne
Houria Niati, basée au Royaume-Uni. Comme l’avaient fait Veronika Thiel et
Guilan Siassi à partir de L’Amour, la fantasia, Françoise Lionnet développe
les liens entre l’esthétique et le/la politique chez Assia Djebar à partir d’une
comparaison entre sa thèse de doctorat et sa version publiée, Ces voix qui
m’assiègent. Comme Mireille Calle-Gruber et Anne Donadey, Carine Bourget
et Françoise Lionnet insistent toutes deux sur le rapport fondateur que l’écri-
ture djebarienne entretient avec le deuil et la mort.
    En guise de conclusion, à partir d’un parallèle métaphorique entre exercice
physique (corps en mouvement) et de style, effort corporel et travail littéraire,
Beïda Chikhi établit la cohérence architecturale, musicale, et intertextuelle de
ce que Mireille Calle-Gruber appelle le « Grand Œuvre » djebarien, du premier
au dernier livre. Le numéro spécial ne se clôt pas, il s’ouvre sur l’envol
final du tout dernier roman autobiographique d’Assia Djebar5. En avant-
première pour le public anglophone, la postface de ce livre est traduite avec
brio par Farida Abu-Haidar. Comme il convient, Assia Djebar a donc le
dernier mot.

San Diego State University

VOL. 48, NO. 4                                                                 3
L’ESPRIT CRÉATEUR

                                           Notes

Je remercie Assia Djebar de nous avoir permis d’inclure une traduction de la postface de son
dernier livre dans ce volume et Kimberly E. Bryant pour le soin qu’elle a apporté au formatage
des articles.

1.   Assia Djebar, L’Amour, la fantasia (Paris: J-C Lattès, 1985), 242-43, 204.
2.   Assia Djebar, Ces voix qui m’assiègent: en marge de ma francophonie (Paris: Albin Michel,
     1999), 138.
3.   Assia Djebar, La Femme sans sépulture (Paris: Albin Michel, 2002), 16. Pour une étude de
     l’utilisation du contrepoint dans le cinéma et les textes de Djebar, voir Anne Donadey,
     Recasting Postcolonialism: Women Writing Between Worlds (Portsmouth, N.H.: Heinemann,
     2001), 51-62.
4.   Martine Fernandes, “La Guerre des sexes,” in Les Écrivaines francophones en liberté:
     Farida Belghoul, Maryse Condé, Assia Djebar, Calixthe Beyala. Écritures de l’hybridité
     postcoloniale et métaphores cognitives (Paris: L’Harmattan, 2007), 189-203.
5.   Assia Djebar, Nulle part dans la maison de mon père (Paris: Fayard, 2007).

4                                                                            WINTER 2008
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