LA FAIM ET L'AMOUR: SCHILLER ET L'ORIGINE DU DUALISME PULSIONNEL CHEZ FREUD

 
LA FAIM ET L’AMOUR: SCHILLER
  ET L’ORIGINE DU DUALISME
   PULSIONNEL CHEZ FREUD
                                    Author #1∗

                             An Article Submitted to

               International Journal of
                    Psychoanalysis
                                  Manuscript 1113

   ∗

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            La faim et l’amour.
             Schiller et l’origine du dualisme pulsionnel chez Freud

            Résumé:
            L’interprétation du rêve est le premier texte dans lequel Freud fait référence au système
            bi- pulsionnel (pulsion d'auto-conservation, pulsion sexuelle). Pour saisir la manière dont
            cette question vient travailler ses pensées, il faut se transporter en 1898, au moment où
            Freud entame la rédaction du chapitre III de L’interprétation du rêve. On repère alors, en
            opposition avec les affirmations de Sulloway, la ùanière dont Freud s’appuie sur Schiller
            dont l’ombre vient hanter ses rêves entre avril et décembre 1898. L’analyse de ceux-ci
            souligne la façon dont la référence aux oeuvres de Schiller et à la plusion d'auto-
            conservation recouvrent des motions sexuelles, notamment celles liées à la relation au
            père. La pulsion de faim ou d’auto-conservation permettra aussi à Freud de s’édifier un
            roman héroïque. Grâce à celui-ci, il enfouit un reproche interne qui s’oppose à ce qu’il
            persiste à décrire le père comme un séducteur et il se débarrasse des scènes où il est
            vaincu et soumis sexuellement par un autre garçon.

            Abstract:
            The Interpretation of Dreams is the first text in which Freud refers to the system of
            two drives (drive of self-preservation and sexual drive). In order to understand how
            this question is at work in Freud's mind, one has to go back to 1898, when Freud
            begins to write the third chapter of The Interpretation of Dreams. Then, in
            opposition to Sulloway, it is outlined how Freud leans on Schiller whose shadow
            haunts his dreams between April and December 1898. The analysis of these dreams
            emphasizes that the allusions to Schiller's works and to the drive of self-preservation
            cover sexual motions in particular those connected with the relationship to the
            father. The drive of hunger or drive of self-preservation will also enable Freud to
            build himself an heroic romance. He buries an internal criticism which opposes
            describing the father as a seducer, and thanks to it, he gets rid of scenes where he is
            defeated and sexually subdued by another boy.

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    La faim et l’amour.
     Schiller et l’origine du dualisme pulsionnel chez Freud
    « Die Wahrheit lebt in der Täuschung fort, und aus dem Nachbild wird das Urbild
    wiederhergestellt werden »
    Friedrich Schiller. Über die ästhetische Erziehung des Menschen.

    Comment le dualisme pulsionnel apparaît-il chez Freud ?

    La vulgate veut que Freud n’ait pas parlé de pulsion avant 1905, avant Les trois essais
    sur la théorie sexuelle. Cependant, en y regardant d’un peu plus près, on constate que les
    publications et la correspondance de Freud abordent la question des pulsions dès 1894.
    C’est dans le chapitre III de L'interprétation du rêve (Freud 1900 a), celui où est exposé
    la thèse de l’accomplissement de souhait, que nous trouvons la première allusion au
    dualisme pulsionnel : «Si nous proclamons l’enfance heureuse parce qu’elle ne connaît
    pas encore le désir sexuel, nous n’allons pas méconnaître quelle riche source de
    déception, de renonciation et par là d’incitation au rêve l’autre grande pulsion de vie peut
    devenir pour elle » (GW 2-3 , p. 136 ; SE 4, p. 131) . La référence à une pulsion de
    nourriture, permet alors à Freud de soutenir l’idée de rêves de faim. Le souhait du rêve
    n’est donc pas forcément sexuel, et Freud ne cessera de le répéter: « L’affirmation que
    tous les rêves exigent une interprétation sexuelle, contre laquelle on a infatigablement
    polémiqué dans la littérature spécialisée, est étrangère à mon « interprétation du rêve ».
    En sept éditions de ce livre, on ne la trouvera pas, et elle est en contradiction flagrante
    avec le reste du contenu de l’ouvrage » (GW 2-3 p. 402; SE 5, p.397). Même chose,
    réaffirmée en 1925 (GW 2-3 p. 167; SE 4, p. 161).
    Dans Le malaise dans le culture Freud (1930 a) expliquera comment il en vint à
    introduire ce dualisme pulsionnel qui rend irréductible le souhait alimentaire (auto-
    conservatif): « Dans le plein désarroi des débuts, je trouvai mon premier point d’appui
    dans la maxime du philosophe - poète Schiller, selon laquelle « faim et amour » assurent
    la cohésion du mécanisme (Getriebe) du monde. La faim pouvait être considérée comme
    représentant de ces pulsions qui veulent conserver l‘être individuel, l‘amour, lui, tend

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            vers des objets…». ( GW 14, p. 476; SE 21, p. 117 ).
            Reprenant cette phrase, Sulloway (1979) considère que Freud y met en avant la référence
            « littéraire » à Schiller, pour ne pas avouer une inspiration qu’il aurait trouvé, en fait,
            chez Darwin et Schopenhauer; et Sulloway ajoute: « Freud assura… qu’il avait lu
            Schopenhauer très tard dans sa vie…Cependant Freud consulta bien Eduard von
            Hartmann et sa Philosophie de l’inconscient lorsqu’il écrivit L’interprétation des rêves.
            Or, Hartmann était un disciple convaincu de Schopenhauer et de Darwin » (p.240-1).
            C’est effectivement au tout début du chapitre IV de L’interprétation du rêve (GW 2-3,
            p.139; SE 4, p.134) - quelques pages après son allusion aux deux grandes pulsions de vie
            - que Freud cite une phrase extraite de seconde partie de La philosophie de l’inconscient.
            Et c’est dans cette même partie de l’ouvrage de Von Hartmann (1869) - « La
            métaphysique de l’inconscient » - , dans le même chapitre consacré au « Premier stade de
            l’illusion », en ouverture du paragraphe intitulé « Faim et amour » que l’on peut lire:

                  « ‘Provisoirement, jusque ce que la construction du monde
                             La philosophie organise
                             Elle[la nature] en entretient le mécanisme (Getriebe)
                             Par la faim et l’amour’ dit Schiller très justement. Les deux sont non
            seulement pour le progrès et le développement du règne animal mais aussi pour les
            débuts du développement de l'humanité et les états les plus frustres qui le caractérisent,
            presque les seuls ressorts (Triebfeder) agissants» .
            .
            Ainsi, von Hartmann lui-même s’en réfère à Schiller (1803) et l’ on peut supposer qu’en
            lisant la Philosophie de l’ inconscient, Freud a retrouvé ces vers du poème Die
            Weltweisen auxquels il fera directement référence quelques mois plus tard, dans son
            article sur les souvenirs couverture (voir infra). Quelque soit donc l‘importance de
            Darwin et de Schopenhauer dans la vulgarisation du dualisme pulsionnel au tournant au
            vingtième siècle (Sulloway), il semble bien que la figure de Schiller soit intimement liée
            à l’introduction des deux pulsions (sexuelle et d‘auto-conservation) en psychanalyse. Or,
            pour véritablement saisir la manière dont cette question vient travailler les pensées de
            Freud et quels sont les enjeux affectifs qu’elle recouvre, nous devons nous transporter en
            1898, au moment où Freud entame la rédaction de son chapitre III de L’interprétation du
            rêve.
            La correspondance avec Fliess (Freud, 1986) nous permet de reconstituer le contexte de
            cette période : Freud passe les vacances de Pâques 1898 en Italie, avec Alexandre, son
            frère cadet. Avant son départ, il travaille au chapitre II de son livre du rêve et confie à
            Fliess, le 3 avril 98, que seul désormais le rêve l’intéresse alors qu’il aimerait éviter de
            parler de l’hystérie parce qu’il lui manque encore la décision certaine à deux endroits
            importants. Freud évoque en outre la mort du professeur Stricker dont il a, au cours du
            temps, retenu le conseil: « ne jamais s’occuper des petits riens mais oser s’approcher d’un
            des grands problèmes de la vie ». Freud pense t-il à la question des pulsions? Revenu
            d’Italie, il annonce à Fliess le 27 avril qu’il va lui envoyer le second chapitre du rêve. Il
            est d’ailleurs déjà en train d’écrire le chapitre III, celui de l’accomplissement de souhait.
            En outre, il ré- aborde la question de l’étiologie de l’hystérie laissée en suspens avant ses
            vacances. La part de la fantaisie y serait plus grande qu’il ne le pensait au début. Mais, si
            Freud semble finalement bien décidé à réduire l’importance de la séduction dans

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    l’étiologie des névroses, cette intention est immédiatement remise en cause par des
    confidences sur sa propre famille : « Ma mère est de retour aujourd’hui, je ne l’ai pas
    encore vue, simplement entendu que tu va t’occuper de la pauvre Mizi... Aucun d’entre
    nous n’a de comportement vis à vis d’elle, elle a toujours été isolée et a une manière
    d’être particulière qui dans les années de maturité ressort en radinerie pathologique tandis
    que nous sommes tous des gaspilleurs. Les trois filles sont hystériques… Que le père soit
    ici aussi non coupable, je pourrais en douter, c’est un - …. Menteur fantaisiste, bien que
    malgré cela bien intentionné vis à vis des siens. » Freud parle ici de son beau frère, le
    mari de Mizi, sur lequel il reporte des soupçons qu’il a refusé d’admettre à l’encontre de
    son propre père quelques mois auparavant (lettre à Fliess du 21 septembre 1897). Le
    conflit intérieur entre, d’une part la reconnaissance du rôle séducteur du père dans
    l’étiologie de l’hystérie et, d’autre part la minimisation de cette étiologie paternelle, est
    alors à son comble. Quelques jours plus tard (le 1er mai 98), Freud adresse à Fliess le
    chapitre III des rêves: « Je suis à fond dans le rêve et en cela complètement crétin » dit-il
    alors. S’il a finalement écrit le morceau de psychologie sur lequel il s’était arrêté - et,
    sans doute ce morceau a-t-il quelque chose à voir avec l‘hystérie - , il ne lui plait guère.
    Repartant donc sur le Chapitre III, Freud précise que des lacunes s’y trouvent concernant
    les excitations somatiques du rêve qui devront être davantage mises en relief. En fait,
    Freud voudrait démontrer que la faim ou la soif peuvent provoquer cette sorte de rêves
    qu’il nomme « rêves de commodité » et dont il avoue (toujours dans son chapitre III)
    avoir fait de nombreux lorsqu’il était étudiant.
    C’est à cette même période, à partir de la mi avril 98, alors qu’il repousse l’idée de la
    séduction dans l’hystérie et insiste sur les rêves de commodités, que Freud fait une
    première allusion au dualisme pulsionnel. C’est aussi à ce moment qu’il se met à rêver, à
    rêver de Schiller dont l’ombre va venir hanter régulièrement ses nuits, et ce, pendant
    plusieurs mois.

    L’attaque sexuelle : « Nature, nature ! »

    Mais évoquons d’abord un rêve où il n’est nullement question de Schiller, un rêve que
    Freud aurait fait à son retour d‘Italie (Anzieu, p. 250 ), entre le 14 et 27 avril 98 :
    « Une personne de ma connaissance, Monsieur M a été attaqué dans un de ses essai par
    quelqu’un qui n’est rien de moins que Goethe et selon l’avis de tous avec une grande
    véhémence que rien ne justifie…Cette attaque par ailleurs se trouve dans l’essai bien
    connu de Goethe « Nature » » (GW 2-3 , p.440-3; SE 5, p. 438). L’analyse nous apprend
    que Monsieur M, est un patient de Freud atteint de paralysie générale. Freud révèle
    ensuite que ce patient dont il a testé la mémoire et qui est encore capable de « petits
    calculs » était tombé dans une folie furieuse au cri de « Nature, nature» et il ajoute: « Les
    médecins étaient d’avis que le cri provenait de la lecture du bel essai de Goethe et
    renvoyait au surmenage de celui qui était tombé malade alors qu’il étudiait la philosophie
    de la nature. Je préférai penser au sens sexuel, sens auquel les moins cultivés d’entre nous
    parlent d’ailleurs de la « nature »…. ». Bref, Freud se moque des médecins auxquels
    échappent une vérité plus triviale : l’importance de la sexualité. Mais, outre le patient en
    question, nous apprenons ensuite que Monsieur M représente Wilhelm Fliess, attaqué
    dans la Wiener Klinische Rundschau et traité de « dérangé » à cause de ses théories, c’est

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            à dire à cause de l’importance u’il attribue à la sexualité et de ses calculs sur les périodes
            (un des calculs de Fliess portait d’ailleurs sur la durée de la vie de Goethe). Or, Freud
            s’associe bientôt à son ami Fliess et à son patient: « Que ‘mea res agitur’ c’est ce que me
            rappelle avec énergie l’évocation du petit essai, d’une incomparable beauté, de Goethe,
            car c’est la récitation de cet essai… qui me poussa, moi le bachelier hésitant, à l’étude de
            la science de la nature ».
            Comme Fliess, Freud se reconnaît donc lui aussi absorbé par « la science de la nature »,
            c’est-à-dire, en fait, par la sexualité. Cependant, sous la solidarité qui s’affiche ici pour l’
            ami berlinois et le patient, perce une pensée moins favorable: Freud considère aussi Fliess
            comme atteint mentalement par une maladie sexuelle et il s’étonne, comme il le fait à
            propos du patient atteint de paralysie générale, qu’il s’en sorte si bien du point de vue des
            calculs !
            Selon le récit même du rêve, l’attaque contre Monsieur M se trouverait dans l’essai de
            Goethe sur la Nature. Or, si nous relisons ce poème (Goethe, 1783), nous y trouvons
            l’apologie de ce qui pousse sans cesse dans la nature (Trieb ou Drang): « Elle [la nature]
            n’a que quelques ressorts (Triefedern), mais jamais hors d’usage, toujours efficients,
            toujours diversifiés » dit l’auteur ; et il ajoute « Sa couronne est l’amour» .
            Sous les traits de Goethe, Freud est donc poursuivi par la « pulsion de nature », c’est-à-
            dire par la sexualité . Et, si cette scène du rêve laisse soupçonner les préoccupations
            théoriques de Freud quant à l’origine de la poussée (Drang) sexuelle, elle le montre aussi
            en proie à un sentiment de persécution et attaqué (angreifen) sexuellement par un
            homme.

            Le petit déjeuner comme accomplissement (Erfüllung) homosexuel

            Le thème de l’attaque va d’ailleurs persister dans l’âme de Freud. Aussi, dans la nuit du
            10 au 11 mai 1898, il fait le rêve suivant: « Un château au bord de la mer; plus tard il
            n’est pas situé directement au bord de la mer, mais au bord d’un canal étroit qui conduit
            à la mer. Un certain monsieur P. en est le gouverneur. Je suis debout avec lui dans un
            grand salon à trois fenêtres devant lequel se dressent les saillies d’une muraille comme
            des créneaux de forteresse. Sans doute suis-je affecté à la garnison en qualité d’officier
            de marine volontaire; nous refoutons l’arrivée des navires de guerre ennemis , car nous
            sommes en état de guerre. Monsieur P; a l’intention de partir; il me donne des
            instructions sur ce qu’il devra se passer dans le cas redouté. Sa femme malade se trouve
            avec les enfants dans le château en danger. … je le retiens et lui demande de quelle
            manière je devrai lui faire parvenir des nouvelles en cas de besoin. là-dessus il dit encore
            quelque chose, mais aussitôt après il tombe mort. Je l’ai sans doute fatigué inutilement
            avec mes questions. …Puis, mon frère se tient à côté de moi et nous regardons tous deux
            par la fenêtre, portant nos regards sur le canal; à la vue d’un navire nous nous effrayons
            et nous écrions : voilà le navire de guerre qui arrive! Mais il apparaît que seuls
            reviennent ces mêmes navires que je connais déjà. Voici qu’arrive maintenant un petit
            navire, drôlement coupé, se terminant au milieu dans le sens de la largeur; sur le pont on
            voit des choses curieuses du genre timbale ou boîtes . Nous nous écrions comme d’une
            seule voix: C’est le navire du petit déjeuner. » Anzieu (1959) souligne le contexte
            oedipien: après la mort du gouverneur, la direction du château revient à l’officier de

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    marine (Freud) qui devra probablement s’occuper de la veuve. Mais là encore, c’est
    autour de la relation entre Freud et le gouverneur, puis entre Freud et son frère, que se
    joue une grande partie du travail du rêve. Notamment, le rêve doit s’y reprendre à deux
    fois pour transformer l’affect d’effroi devant l’arrivée du navire de guerre en une scène
    empreinte d’excitation et de joie infantile. Le happy end que constitue l’arrivée du
    « navire et du petit déjeuner » est relié par Freud à deux souvenirs récents : pour l’un, où
    il était en compagnie de sa femme et, pour l’autre, avec son frère. Les deux réminiscences
    et les deux objets (le frère et l’épouse) renvoient sans aucun doute à des contenus
    infantiles et sont tout autant interchangeables que concurrents. Le récit de Freud laisse
    cependant nettement entendre une préférence pour la relation à l’homme. Au jeu des
    superlatifs, c’est en effet le petit déjeuner improvisé sur le bateau avec Alexandre que
    Freud décrit comme un moment inégalable:« C’est justement derrière cette réminiscence
    de la plus gaie des jouissances de la vie que le rêve cache les pensées les plus affligeantes
    sur un avenir inconnu et incertain ». Cependant, cette préférence pour l’homme est
    transformée en son contraire dans le contenu manifeste du rêve où il est question de la
    disparition du gouverneur (alias le frère de Freud) qui fait obligation à l’officier de
    marine (Freud lui-même) de s’occuper de sa femme.
    Alexandre, le frère avec lequel Freud a voyagé en Italie, est de 10 ans son cadet, mais,
    dans le rêve, le personnage du gouverneur renvoie à un homme plus âgé, peut-être le
    frère aîné de Freud, Philippe, celui qu’il considérait comme son père. D’autre part, le
    « Breakfast » rappelle un parent d’Angleterre. L’importance de la rencontre
    homosexuelle semble encore soulignée lorsque Freud révèle que tout son rêve est bâti
    autour du distique de Schiller:
    « Avec des milliers de mats,
    le jeune homme sillonne l’océan ;
    Tranquille sur la barque rescapée,
    le vieillard fait route vers le port » (GW 2-3, p. 467-70; SE 5, p.464-7)
     Quoiqu’il en soit du thème philosophique du temps qui passe et du vieillissement, ces
    quatre vers de Schiller au titre éloquent - « Erwartung und Erfüllung » (Attente et
    accomplissement) -laisse largement entendre l’ impossible rencontre entre deux hommes
    d’âge différent. Cette rencontre, Schiller la dramatise sous la forme d’une scène de
    castration (les milliers de mats devenus la barque rescapée). Or, dans son rêve, Freud
    symbolise aussi «la plus heureuse des jouissances de la vie » - c’est-à-dire la
    réminiscence du petit déjeuner sur le bateau avec Alexandre - par une représentation de
    castration : le navire du petit déjeuner est comme coupé dans sa longueur. Ainsi,
    l’accomplissement du souhait homosexuel qui transparaît dans les pensées et les affects
    du rêve est représenté tout à la fois par le « remplissage » (Erfüllung) oral et alimentaire
    du petit déjeuner et par la castration (mats abattus, navire coupé).
    Mais loin de souligner ce thème de la rencontre, Freud considère le gouverneur comme
    un substitut de son propre moi: il serait à la fois le gouverneur et l’officier de marine
    volontaire (freiwilliger Marinoffizer). Cette interprétation qui insiste sur le dédoublement
    et la métamorphose est une interprétation par le narcissisme avant l ’heure; elle occulte la
    question de la relation entre un jeune homme et un vieillard, ou entre un adulte et un
    enfant. Freud ne voit pas que le dédoublement peut aussi figurer l’envahissement d’un
    personnage par un autre qui se glisserait totalement en lui. Comme dans le rêve « Goethe
    attaque Monsieur M », Freud contourne donc l’analyse de la relation homosexuelle et du

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            sentiment paranoïaque qui se révèle dans l’attente de l’ « attaque » redoutée (celle d’un
            navire ennemi) et aboutit à une pénétration orale acceptée et appréciée (le navire petit
            déjeuner). On peut d’ailleurs penser que l’élaboration secondaire du rêve a inversé les
            deux séquences en plaçant l’angoisse paranoïaque de l’attaque avant la satisfaction
            homosexuelle. De plus, l’attaque homosexuelle s’est transformée en une récompense
            maternelle car : qui fait et apporte le petit déjeuner ?

            Schiller sauve Freud des tensions de l’enfer…. Il impose des limites au règne du
            sexuel

            Vraisemblablement quelques jours plus tard, à la mi mai 98 (Anzieu, p. 260-1), Schiller
            revient dans un rêve de Freud, celui de « La salle avec machines » (GW 2-3, p. 341-2; SE
            4 p. 336) :
            Freud est appelé par un serviteur à faire une enquête ou examen médical (Untersuchung)
            dans une maison de santé. Quelque chose aurait disparu mais Freud, conscient de sa non
            culpabilité, suit tranquillement le serviteur qui, bientôt, le conduit devant un autre et
            assure qu’il est un « être humain convenable » (anständiger Mensch). Puis, Freud va dans
            une grande salle dans laquelle il voit des machines (Maschinen) et un de ses confrères
            attelé à un appareil (Apparat). Freud cherche alors son chapeau pour s’en aller, mais ne le
            trouve pas.
            Parmi les pensées de rêve, il revient à Freud une phrase, un ordre repris au Fiesko de
            Schiller (1783): « Le Maure a fait son devoir, le Maure peut s’en aller ». Le Maure, c’est
            Freud lui- même, qui craint d’être retenu et veut échapper à l’accusation de ne pas être
            convenable. Le Maure, c’était le nom que la mère de Freud donnait au petit Sigismund
            parce qu’il était né avec beaucoup de cheveux noirs. Freud trouve donc en Schiller de
            quoi échapper au supplice, mais l’on remarque qu’il est sauvé parce qu’il est déclaré être
            « un être humain (Mensch) convenable » et non pas un homme (Mann) convenable,
            comme si ce qui était sexué ne pouvait être convenable. Freud est donc acquitté à
            condition de faire disparaître son sexe, le sexe, et une fois de plus c’est Schiller qui
            permet de masquer le sexuel. La disparition du sexe est aussi réaffirmée lorsque Freud ne
            trouve pas son chapeau, accesoire que les éditions ultérieures de la Traumdeutung
            reconnaîtront comme un symbole du sexe masculin (Anzieu).
            Dans ses commentaires sur ce rêve, Freud pousse surtout en avant des pensées
            théorisantes. Ainsi, l’inhibition de mouvement (ne pas trouver son chapeau , ne pas
            pouvoir partir) est l’expression de la contradiction et du non, d’un « conflit de volonté »
            dans le rêve : «… le transfert de l’impulsion (Impuls) sur les voies motrices n’est alors
            rien d’autre que la volonté, et le fait que nous soyons sûrs de ressentir dans le sommeil
            cette impulsion comme inhibée rend tout le processus extrêmement approprié à la
            présentation du vouloir et du « non » qui s’y oppose. L’angoisse est une impulsion
            libidinale qui provient de l’inconscient et qui est inhibée par le préconscient. … » (GW
            2-3, p. 343; SE 4, p. 338). En parlant de « l’impulsion libidinale » Freud cherche à
            théoriser la poussée sexuelle, sinon la pulsion (Trieb). Or, il semble que ces idées et
            concepts trouvent une représentation dans le rêve lui-même. La tension vers le
            mouvement que représente l’impulsion (Impuls) est parfaitement illustrée par l’appareil

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    (Apparat) auquel le collègue de Freud est attelé c’est à dire tendu (eingespannt). Cet
    appareil de torture rappelle les « châtiments infernaux » (hollischen Strafaufgaben), or le
    mot Strafe (punition) est l’homonyme de Straff qui veut aussi dire tendu, raide, et
    rappelle l’expression straff spannen: tendre fortement, notamment un ressort
    (Triebfeder). Il y a donc un lien, voire une équivalence entre la tension (Straff) et la
    punition (Straf), entre la pulsion et la punition. S’il n’échappait au châtiment grâce à
    Schiller, Freud serait enchaîné (eingespannt) à la libido. De plus, le mot « appareil »
    renvoie d'une part à "l'appareil sexuel", - et toute la scène du rêve est une manière de dire
    combien les hommes sont attaches, esclaves de leur appareil sexuel - et, d'autre part,
    l'appareil désigne « l’appareil de l’âme » sur lequel Freud s'interroge. Quant à la
    référence à la machine, aux machines (Maschinen), elle est fréquente chez Schiller qui
    l’utilise aussi comme concept (la machine en tant que corps sensible). Grinstein (1968, p.
    271) avait déjà remarqué que Fiesko assimile sa conjuration à la mise en branle de
    machines: «Toutes les machines sont prêtes pour la grande tentative » (acte II, scène 16).
    De plus, ce rêve de Freud rappelle la scène où le Maure échappe de justesse au supplice
    de la roue ( acte II, scène 9). Mais, surtout, c’est dans son « Vesuch über den
    Zusammenhang der tierischen Natur des Menschen mit seiner Geistigen » que Schiller
    (1780) mène une réflexion sur ce qu’il nomme le fonctionnement de la machine (die
    Maschine) et plus précisément sur la manière dont les pulsions animales (thierische
    Trieben) développent le spirituel: « Chaque sur-tension (Überspannung) du
    fonctionnement de l’esprit a chaque fois pour conséquence une sur-tension de certaines
    actions corporelles » pose Schiller comme première loi. Ainsi, la douleur ou l’inertie de
    l’âme se propage au corps et rendent la machine inerte ou dysharmonique. Un
    fonctionnement que Schiller illustre un peu plus loin en évoquant une scène des
    Brigands:
    «Le Moor [il s’agit de Franz, le frère de Karl] lourdement pressé par les fortfaits… ne
    peut dissiper les sensations de l’humanité en désossant les concepts, et se réveille en
    sursaut furieusement livide, à bout de souffle , la sueur froide sur le front. Toutes les
    images des châtiments futurs (zukunftiger Strafgerichte) qu’il a peut être sucé dans les
    années de l’enfance… ont attaqué à l’improviste dans le rêve son intelligence troublée. …
    Moor: Non, je ne tremble pas. Ce n’était vraiment qu’un simple rêve - Les morts ne se
    lèvent pas encore - Qui dit que je tremble et suis blême? …..
    Bed. : O vous êtes vraiment malade
    Moor: Mais oui, pour de vrai, et la maladie bouleverse le cerveau et couve des rêves
    infernaux et étranges - les rêves ne signifient rien - Pfui, fui, la couardise féminine! - Le
    rêves viennent de l’estomac (Bauch), et les rêves ne signifient rien… ».
     Franz Moor fait ce cauchemar, parce qu’il a voulu assassiner son père, et il échappe à sa
    peur des revenants en se convaincant que les rêves viennent de l’estomac. Quelle
    ressemblance avec Freud? Freud, nous l’avons vu, se voit épargner le supplice de la
    machine parce qu’il fait disparaître le sexe, ce qui nous rappelle qu’il prétend lui aussi
    que certains rêves viennent de l’estomac.
    L’identité entre Sigmund, Franz Moor et le Maure est encore renforcée par le fait que
    Franz Moor est lui-même le sosie du Maure. En effet, dans Les Brigands (acte1, scène 1),
    Schiller fait dire à Franz Moor « Pourquoi à moi ce nez de Lapon? À moi cette gueule de
    Maure?… ». En outre, comme le comte Fiesko, Moor et le Maure, mettent l’art de la
    tromperie et du double jeu au service de leur ambition. On peut donc se demander qui

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            Freud est-il coupable d’avoir voulu trahir et assassiner, par ambition?
            Reconsidérons à présent les éléments mis en évidence dans ce rêve. Nous constatons que
            les pensées de Freud sur « l’impulsion » sexuelle - sinon la « pulsion » - et sur l’appareil
            de l’âme sont des équivalents de la punition (le supplice de la machine), et servent donc à
            l’amender. Pour être sauvé, Freud alias le Maure, alias Franz Moor, doit faire disparaître
            le sexe et se convaincre que les rêves viennent de l’estomac. La croyance aux revenants -
            c’est-à-dire au pouvoir vengeur du père - est sornette de femmes, sans doute comme les
            histoires de séduction que racontent les hystériques (voir supra le contexte théorique de
            cette période).

            Entre piété et révolte: erreur et vérité

             Le rêve « Hollthurn » daté avec précision de la nuit du 18-19 juillet 1898 vient étayer les
            hypothèses précédentes:
             Lors d’un voyage en train, Freud ressent une forte antipathie pour le couple qui occupe
            le wagon dans lequel il vient s’asseoir. Dans la nuit, il se met à rêver. Il se soit dans un
            autre compartiment, avec un couple anglais, frère et sœur. « … Plusieurs personnes,
            parmi lesquelles un couple anglais, frère et sœur; une rangée de livres, avec netteté, sur
            une étagère le long de la cloison. Je vois « Wealth of Nations », « Matter and Motion »
            (de Maxwell), livres épais reliés en toile marron. L’homme s’enquiert auprès de sa sœur
            d’un livre de Schiller, lui demandant si elle l’a oublié. Les livres semblent être tantôt les
            miens, tantôt les leurs. Je voudrais ici me mêler à la conversation pour appuyer [ce qui
            se dit ]… » Freud se réveille alors et note que le train s’arrête à « Marburg », puis, il
            ajoute: «Au cours de ma transcription, il me vient à l’idée un fragment de rêve que le
            souvenir voulait sauter. Je dis au couple du frère et de la sœur à cause d’un certain
            ouvrage : It is from… mais je me corrige : It is by … L’homme fait remarquer à sa sœur:
            Il l’a bien dit comme il faut » (GW 2-3, p. 458-462; SE 5, p. 455-9).
              Freud comprend son « erreur » et « l’autocorrection du rêve » comme l’expression d’un
            conflit. D’une part, il cherche à mettre en avant sa piété (Fromm) et, d’autre part, il
            dissimule la fantaisie de voir coïter le couple avec lequel il voyage. Anzieu (p. 273) a
            remarqué que le by évoque le Beischlaft (baiser). Une fois de plus, la tentative de
            recouvrir des pensées sexuelles est reliée par le rêveur et le théoricien Freud à un écrit de
            Schiller:
            « …si mes deux compagnons de voyage, d’un certain âge déjà, ont envers moi une telle
            attitude de rejet, c’est que par mon arrivée je les ai empêchés d’échanger les tendresses
            nocturnes qu’ils avaient envisagées. Mais cette fantaisie remonte à une scène d’enfance
            précoce, dans laquelle l’enfant poussé vraisemblablement par la curiosité sexuelle fait
            irruption dans la chambre des parents et en est chassé par la parole énergique du père ».
            Cependant, si l’analyse conduit Freud à l’évocation d’un souvenir d’enfance, elle laisse
            inexpliquée le fait que le rêve met en scène un couple frère- sœur « visiblement anglais ».
            Or, on peut penser que le frère et la sœur renvoient à John et à Pauline, les compagnons
            de jeu du petit Sigmund, avant qu‘ils n‘émigrent en Angleterre. En effet, dans une suite
            donnée à l’interprétation de ce rêve (GW 2-3, p. 523-4; SE 5, p. 518-9) Freud évoque un
            souvenir de son séjour en Angleterre, l’année où il retrouva Pauline et John. Lors d’une
            journée passée en bord de mer, le jeune Freud, aurait répondu en anglais à une petite fille

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     en mettant un article (Geschlechtwort) - c’est à dire : « un mot sexué » - à la mauvaise
     place, ce qui, conclut-il, équivaut à « mettre le sexe là où il n’a pas à être ». Ce reproche,
     ‘tu mets le sexe partout’, Anzieu ( p.273 ) l’attribue à Breuer et à d’autres médecins
     viennois, mais il pourrait tout autant venir du père de Sigmund Freud qui veut mettre une
     limite à la curiosité sexuelle de l’enfant. Du reste, au reproche du père, Freud répond par
     un autre reproche et une autre erreur, cachés derrière une autre référence à Schiller. Lors
     du récit de son rêve, il soutient en effet que Schiller est né à Marburg et ne se corrigera
     (Schiller est né à Marbach) que dans La psychopathologie de la vie quotidienne ( 1901 b
     ). On apprend alors que Marburg est le nom d’un ami du père de Freud qui, tout comme
     lui, a fait faillite (Bruch). Si tu n’avais pas fait faillite, dit en substance Sigmund à son
     père, je n’aurais pas quitté mes compagnons d’enfance, John et Pauline (GW 4, p. 242-5;
     SE 6, p. 217-20).
     Au bout du compte, on constate que les erreurs de Freud et les corrections de ces erreurs
     adviennent toutes sous couvert d’une référence à Schiller et correspondent, chaque fois, à
     une mise à l’écart de la sexualité. Nous en concluons que si Schiller est bien l’auteur sur
     lequel Freud souhaite s’appuyer pour imposer des limites au sexuel, il ne sait en revanche
     pas toujours où est l’erreur et la vérité!
     D’ailleurs, il est une autre erreur que Freud corrigera, mais sans jamais l’expliquer. En
     effet, dans la première édition de L’interprétation du rêve, Freud dit qu’il avait « 17 ans »
     lors de son voyage en Angleterre, âge qu’ il modifie dans les éditions ultérieures: il avait
     alors 19 ans. Mais, la correction de cette « erreur », qu’elle vérité de l’inconscient vient-
     elle écarter?

      Flash back: En 1872 Freud a 16 ans. Il passe l’été chez les Fluss à Freiberg où naît alors
     l’attirance pour Gisela (Freud, 1989a , lettre du 4 septembre 72). Mais, en 1873, alors que
     Sigmund obtient sa matura, son père lui interdit le voyage vers Roznau et ses amis
     Eduard Silberstein et Emil Fluss. Freud se soumet à la volonté paternelle, il passe l’ été à
     Vienne, rêve des délicieuses fraises de Roznau et des excusions en montagne. Cet été là,
     Freud voit deux fois Les brigands de Schiller au théâtre et en revient enthousiaste (lettres
     du 11 juillet 1873 et du 17 juillet 73). Sans doute Silberstein insiste -t-il pour décider
     Sigmund au voyage et celui-ci répond encore le 2 août 73: « Car je ne puis venir à
     Roznau, la voie qui y conduit m‘est barrée pour toujours (comme il est dit dans les
     Brigands, que j’ai vu maintenant deux fois). J’ai peine à croire que je t’en aurais caché la
     raison, je crois plutôt t’avoir clairement appris la cause de cet empêchement. Mon père
     s‘y oppose, et moi, bien que j’éprouve pendant une heure chaque jour la brûlante envie de
     m’y rendre, je ne peux quand même pas vouloir sérieusement quelque chose qu‘il ne veut
     pas pour une bonne raison ». Devant ce refus qui reste inexpliqué, Sigmund s’est sans
     doute associé au destin de Karl Moor, le capitaine des Brigands, qui ne peut trouver le
     chemin du pardon paternel et se retrouve hors la loi, errant dans les forêts de Bohème,
     loin de son Amalia. Sans doute a-t-il pensé à Schiller qui, lui, n’avait pas hésité à faire le
     mur avec un camarade et à braver les autorités militaires pour aller assister à la première
     de ses Brigands. Et, alors, loin de Roznau et de Freiberg, le jeune Freud se met à
     envisager en secret un voyage plus lointain, vers l’Angleterre (lettre du 6 août 73), vers
     son neveu John, le compagnon d’enfance avec lequel précisément il a joué la scène que
     Karl Moor récite dans Les brigands, la scène où Brutus assassine César, son père. Ce
     voyage en Angleterre, Sigmund le réalisera deux ans plus tard, en 1875, il aura alors 19

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            ans.
              Récapitulons: Les « 17 ans » de Freud ne sont ni l’âge de sa rencontre avec Gisella
            Fluss ni celle des retrouvailles avec Pauline et du voyage en Angleterre. Si les dix sept
            ans de Freud s’imposent à lui dans son rêve « Hollthurn » il semble que ce soit en
            premier lieu en référence à Schiller et aux Brigands. Au delà, les « 17 ans » de Freud sont
            marqués par son envie de rejoindre son ami Silberstein et par la Sehnsucht qui s’éveille
            alors en lui de retrouver John. Après avoir assisté à la représentation des Brigands, ces
            sentiments d’amour homosexuels et la révolte que l’adolescent Sigmund réprime alors
            contre son père vont se figer dans l’exaltation d’un tempérament batailleur. L’analyse que
            Freud fera, des années plus tard, de cette période d’adolescence ne dépassera pas cette
            reconstruction héroïque.

            Le roman héroïque ou l’envers de la pénétration

            Acte I: Freud vainqueur de John.
            Schiller toujours et encore à propos d’une « erreur » réapparaît fin octobre 98 (Anzieu, p.
            337), dans le rêve « Non vixit » :
            Freud va de nuit au laboratoire de Brücke et entend « qu’on frappe légèrement » à la
            porte. Il ouvre alors au « (défunt) professeur Fleisch qui entre avec plusieurs étrangers et
            s’assied à sa table ». Suit un second rêve dans lequel Freud rencontre Fliess en
            compagnie de son « (défunt) ami P. ». Freud les accompagne dans un lieu où Fliess et
            Paneth sont assis face à face à une petite table… Le rêve se termine par le mot que Freud
            adresse à Fliess : « Je dis, remarquant moi- même l’erreur : Non vixit. Je fixe alors P.
            d’une manière pénétrante, sous mon regard il devient blême, flou, ses yeux deviennent
            d’un bleu morbide… et finalement il se dissout. J’en éprouve une joie peu commune et
            comprends maintenant que Ernst Fleischl n’était lui aussi qu’une apparition, un
            revenant… ». (GW 2-3, p.424-8 ; SE 5, p. 421-6)
            Les pensées hostiles envers Paneth, amènent Freud à évoquer sa relation « compliquée »
            à John, son neveu, avec lequel il avait joué à l’âge de 14 ans la scène où Brutus assassine
            César, scène extraite des Brigands de Schiller. Il est tout à fait remarquable que l’analyse
            de Freud ne concerne que le courant hostile de ses pensées et de ses actes. Freud ne
            donne à voir que des épisodes de revanche, tout à la gloire d’un petit Sisigmund combatif
            et victorieux, qui garde le dessus sur ses adversaires et amis. Pourtant, Freud reconnaît
            d’emblée que ce courant hostile recouvre un courant « tendre » - et j’ajouterai: un courant
            sexuel - plus profond. Ainsi, lorsque l’enfant Freud justifie sa violence envers son
            neveu par un « je l’ai batté parce qu’il m’a batté », la réplique laisse aussi entendre un
            autre aspect de la relation entre les deux garçons : dans le langage enfantin, nous dit
            Freud, « wichsen » signifie « battre » mais aussi « se masturber » .
            De même, si la supériorité de Freud s’affiche dans le contenu manifeste du rêve où il
            dissout Paneth en le regardant « d’une manière pénétrante », c’est bel et bien Freud qui a
            vécu une scène dans laquelle le vieux Brücke l’a terrassé de ses yeux bleus - Freud dit
            « Ich verging », c’est à dire qu’il cessa d’exister sous le regard de Brücke, mais
            l’expression sich an jemandem vergehen signifie : abuser sexuellement de quelqu’un.
            Cette pénétration est d’ailleurs représentée dès la première partie du rêve, lorsque Freud

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     laisse entrer Fleischl dans le laboratoire où il se trouve.
     Dans la seconde partie du rêve (GW 2-3, p. 484-92; SE 5, p. 480-8), Fleischl est remplacé
     par Fliess, lui aussi assis à une table. Un Fleischl qui n’est ni plus ni moins qu’une viande
     (Fleich) et aussi un cadavre (Leich) et aussi une incarnation (Inkarnation) de John,
     comme d’ailleurs tous les « revenants sont les incarnations successives de mon ami
     d’enfance » dit Freud. L’analyse du rêve non vixit se clôt par une référence aux pulsions :
     « Des humeurs pénibles pendant le sommeil deviennent des forces de pulsion du rêve, en
     éveillant des souhaits énergiques que le rêve doit accomplir. Le matériel auquel elles sont
     attachées ne cesse d’être remanié jusqu’à être utilisable pour exprimer l’accomplissement
     de souhait ».
      La force de pulsion est donc la résultante du remaniement du matériel dans le sens du
     souhait. Mais que dit ce matériel? Freud ne s’y attarde pas. Il précise simplement que
     l’échec du processus conduit au rêve d’angoisse. Or, nous l’avons vu, c’est Schiller qui
     permet à Freud de remanier ses expériences vécues et de mettre en scène
     l’accomplissement de souhait; c’est la pièce de Schiller dans laquelle Freud a tenu le rôle
     de Brutus. Ainsi, grâce à Schiller, Freud peut-il prendre sa revanche, frapper John et
     frapper à mort (erschlagen) César - c’est-à-dire son père - , pour ne pas avoir à affronter
     ces moments où il fut lui-même pénétré par le regard de Brücke, soumis à l’ordre
     paternel, et battu voire masturbé par John.
     Notons enfin que, si l’on rapproche le rêve « Non vixit » de celui des « garçons
     bouchers » qui le précède dans la Traumdeutung , on fait apparaître le contenu sexuel
     dissimulé derrière la représentation de Fleischl :
     Le rêveur - peut-être Freud lui-même - voit une grande cour dans laquelle sont brûlés des
     cadavres, puis croise deux garçons bouchers auxquels il demande « Et bien ça t’a plu ? »,
     et l’un d’eux répond « Et bien c’était pas bon. Comme si c’avait été de la chair humaine
     (Menschenfleich) ». Le « c’était pas bon » (Na nöt gut war’s) , où « nöt gut » vient de
     nötigen (forcer) et de notzuchtigen ( violer). (GW 2-3, p.423-4; SE 5, p. 420-1).
     Ce rêve des garçons bouchers (Fleichhauerbuben) – qu’on peut aussi entendre comme
     Fleich auch Buben , c’est à dire: « viande mais aussi garçons » - vient renforcer
     l’hypothèse de tribulations sexuelles de Sigmund avec son neveu John (dont Fleischl n’
     est que « l‘incarnation ») .

     Acte II: Le bon goût du pain

     D’après Anzieu ( p. 357-62), c’est entre octobre et fin décembre 98 que Freud tente
     l’analyse du souvenir couverture de la prairie ( 1899a ) dans lequel réapparaissent John et
     Pauline (elle aussi déjà présente dans le rêve « Non vixit »). Cependant, les rêves que
     nous venons d’étudier indiquent que le contenu de ce souvenir est déjà au travail en
     Freud depuis plusieurs mois:
     « Dans la prairie jouent trois enfants, je suis l’un d’entre eux âgé de deux à trois ans), les
     deux autres: mon cousin, qui a un an de plus et sa sœur , ma cousine qui a presque
     exactement mon âge. Nous cueillons des fleurs jaunes et tenons chacun à la main un bon
     nombre de fleurs déjà cueillies C’est la petite fille qui a le plus beau bouquet; mais nous
     les garçons, nous lui tombons dessus comme d’un commun accord et lui arrachons ses
     fleurs. Tout en pleurs, elle remonte la prairie en courant et en consolation reçoit de la

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Author #1: LA FAIM ET L'AMOUR: SCHILLER ET L'ORIGINE DU DUALISME PULSIONNEL                                                    13

            paysanne un grand morceau de pain noir. A peine avons-nous vu cela , nous jetons les
            fleurs, nous nous précipitons aussi vers la maison et réclamons du même pain . Nous en
            recevons à notre tour, la paysanne coupe la miche avec un long couteau. Ce pain a dans
            mon souvenir un goût absolument délicieux et là-dessus s’interrompt la scène » (GW 1,
            p. 540-1 ; SE 3 , p. 310-11 )
            Ce goût « délicieux » du pain est l’élément à partir duquel Freud va interpréter son
            souvenir comme l’effet d’une rétro fantaisie. Cette scène exprime, dit-il, le regret tardif
            d’une situation aisée et recouvre aussi des reproches adressés au père qui a fait faillite
            (GW 1 543; SE 3, p. 313 ). On y retrouve donc des éléments déjà présents dans le rêve
            Hollthurn:
            « Ce n’est que plus tard, alors que la nécessité de la vie me rudoyait….que j’ai sans doute
            du penser plus d’une fois qu’en fait mon père avait en vue mon bien… ». A ce récit du
            patient Freud, Freud l’analyste répond : « J’aimerais donc situer dans cette époque de vos
            pénibles combats pour le pain l’émergence de la scène d’enfance dont il est question… »
            Et de conclure à la page suivante : « Mais alors ce ne serait pas là un souvenir d’enfance,
            mais une fantaisie reportée en arrière dans l’enfance…
            Elle [cette scène] est destinée à illustrer les plus importants tournants de votre histoire de
            vie, l’influence des deux plus puissants ressorts (Triebfeder), la faim et l’amour »
            (GW1, p. 545-6; SE 3, p. 315-6).
            Sans le nommer, Freud cite donc Schiller et, en reconnaissant l’efficience d’un ressort de
            la faim sur l’âme humaine, il soutient que son souvenir couverture est l’expression d’un
            souhait « alimentaire» (auto-conservatif) qui aurait été créé à l’adolescence. La fantaisie
            de souhait qui s’accomplit dans le souvenir couverture serait motivée par « les pénibles
            combats pour le pain » que le jeune homme aurait eu à mener ! Dans le rêve « Non
            vixit », Freud avait laissé entendre que les combats d’enfance avec John recouvraient des
            affaires sexuelles, en jouant sur le double sens du mot wichsen (battre, se masturber); en
            revanche, dans le souvenir de la prairie, les rixes entre garçons sont uniquement
            interprétées comme le symbole du « struggle for life » darwinien! On prend ici toute la
            mesure du roman héroïque qui résiste à l’analyse du goût du pain, en termes sexuels. Or,
            si nous interrogeons ce souvenir couverture à la lumière de ce que nous avons établi dans
            le rêve « Le navire du petit déjeuner », nous pouvons penser que cet « excellent » goût du
            pain et la sensation quasi hallucinatoire qui l’accompagne constituent l’accomplissement
            d’une fantaisie homosexuelle de fellation dont la satisfaction semble plus forte que celle
            liée à la fantaisie de défloration: les garçons jettent les fleurs. Mais, en faisant référence à
            un souhait et à une pulsion alimentaires ou auto- conservatifs, Freud s’interdit cette
            analyse. Et, comme le Schiller des Brigands avait portée la révolte du fils Sigmund contre
            son père, le Schiller des Sages du monde et son dualisme pulsionnel permet leur
            réconciliation, moyennant cependant la négation d’un morceau de sexuel infantile.

            Une fin dramatique et morale:
                l’entrée en scène des pulsions en psychanalyse

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     Fin février ou début mars 99 alors qu’il rédige l’article sur les souvenirs couverture
     (Anzieu, p. 369), Freud fait le rêve où il voit son père comme « Garibaldi sur son lit de
     mort » (GW 2-3, p. 430; SE 5 , p. 428), rêve tout au long duquel sourd l’éloge funèbre de
     Schiller faite par Goethe. Freud a définitivement adopté le système bi -pulsionnel et peut-
     être, ce moment est-il aussi celui de l’Untergang de son amour pour Fliess et pour son
     pansexualisme. Avec l’introduction du concept de pulsion et le choix du dualisme
     pulsionnel, Freud décide désormais, comme le conseillait le Professeur Stricker, d’
     approcher « un des grands problèmes de la vie » et compte sans aucun doute gagner ainsi
     une place parmi les « sages du monde » scientifique, en ralliant des idées bien implantées
     dans la psychiatrie de son temps (Krafft -Ebing).
       Nous l’avons dit au début de cet article, c’est en 1929 que Freud reconnaîtra
     officiellement sa dette envers Schiller. La faim et l’amour sont les deux mécanismes
     (Getriebe) dont dépend le monde, répète -t-il alors (GW 14, p. 476; SE 21, p. 117).
     Il s’avère que non seulement Schiller est celui qui a inspiré à Freud son dualisme
     pulsionnel, mais aussi celui qui trahit dans ses rêves les motivations inconscientes d’un
     tel choix théorique. En écartant le monisme sexuel, Freud renonce à l’analyse de certains
     éléments de son âme et, notamment, il renonce à reconnaître des fantaisies homosexuelles
     et de pénétration orale.
      Quelles sont les conséquences de cette « erreur » sur l’œuvre freudienne?
     Quand, au printemps 98, à la suite du rêve des fraises de la petite Anna, Freud s’en réfère
     à « l’autre grande pulsion de vie », il semble rester sourd aux motions sexuelles qui, en
     lui-même, l’avaient tant fait rêver aux fraises de Freiberg et de Roznau. L’introduction
     de la « pulsion de nourriture » (Nahrungstrieb) comme des rêves de faim marquent la
     victoire de la piété de Sigmund pour son père et les pères qu'il renonce à accuser de
     séduction. Fini donc la révolte du brigand volant aux hystériques leurs secrets sexuels,
     partant seul dans les forêts de l’âme, banni de ses pairs. Ensuite, lorsque dans son
     Léonard de Vinci, Freud devra reconnaître des fantaisies de fellation - ils les rattachera -
     là aussi moyennant une « erreur » sur l’oiseau - à la succion du sein maternel (Vichyn,
     2005). Plus tard encore pour envisager la préhistoire de l’Œdipe, Freud (1912-3a) devra
     en passer par la préhistoire de l’humanité et imaginer cette scène où les fils de la horde
     dévorent le père (sexe compris!), mais toujours sans y voir de souhait sexuel sinon celui
     qui leur fait désirer les femmes (Vichyn, 1988 ; Cotti).
     Notre cheminement ouvre en outre deux pistes de réflexion plus générales:
     L’une concerne ce qu’on nomme « histoire de la psychanalyse »: compte tenu de ce que
     nous avons repéré dans L’interprétation du rêve et dans l’article sur les souvenirs
     couvertures, il n’est pas nécessaire de supposer, comme le fait Sulloway (p.241), que
     Freud ait mis en avant la référence « littéraire » à Schiller, pour ne pas avouer une
     inspiration qu’il aurait trouvé, en fait, chez Schopenhauer !
     En effet, qui s’intéresse en analyste à la pensée de Freud, - mais est-ce alors faire de
     l’histoire ? - ne peut faire l’économie du cheminement affectif et sexuel auquel s’attache
     l’apparition d’un concept chez Freud. Toute tentative de raisonnement à partir de
     généralités historiques n’aboutit le plus souvent qu’à mettre en avant un background
     scientifique, un air du temps, qui s’il peut mettre en évidence les paradigmes d’une
     époque et certaines de ses contraintes conceptuelles, ne suffit en aucun cas à expliquer
     l’emploi que Freud a pu faire d’un concept et ce qu’il vient recouvrir.
     La seconde réflexion, que je présente fort brièvement, concerne la position de l’analyste

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