Le "Kaddish" in-fini et ininterrompu d'André Schwarz-Bart : jusqu'à une pièce de théâtre et un roman en pièces - OpenEdition Journals

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Le "Kaddish" in-fini et ininterrompu d'André Schwarz-Bart : jusqu'à une pièce de théâtre et un roman en pièces - OpenEdition Journals
Continents manuscrits
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                          diaspora
                          19 | 2022
                          Inachevé, inabouti

Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu
d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce de
théâtre et un roman en pièces
Francine Kaufmann

Édition électronique
URL : https://journals.openedition.org/coma/9144
DOI : 10.4000/coma.9144
ISSN : 2275-1742

Éditeur
Institut des textes & manuscrits modernes (ITEM)

Référence électronique
Francine Kaufmann, « Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce de
théâtre et un roman en pièces », Continents manuscrits [En ligne], 19 | 2022, mis en ligne le 14 octobre
2022, consulté le 21 juin 2023. URL : http://journals.openedition.org/coma/9144 ; DOI : https://
doi.org/10.4000/coma.9144

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   1

Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu
d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une
pièce de théâtre et un roman en
pièces
Francine Kaufmann

                                             « Ne jamais oublier, en écrivant, que je trace des
                                            signes sur le sable, tandis que la prochaine marée
                                                                      accourt, au grand galop… »
                                            Et chaque fois, nous nous interrogions, mes fils et
                                                     moi, bouleversés : mais qu’est-ce donc qui
                                             l’empêche de terminer cette œuvre ? Qu’est-ce ?
                                             Au fil du temps, il écrivait, détruisait, réécrivait ;
                                                à présent, nous savions qu’il ne publierait pas.
                                                (L’Étoile du matin, Petite note d’introduction, p.
                                                                                                   14).
                                                 « Toute finition est trahison, haute trahison »
                                                                                        (ibid., p. 16).
                                            Linemarie […] s’interrogeait sur le contenu de ces
                                               malles1, sur l’étrange folie de cet homme. Peut-
                                                 être était-ce là son véritable objectif : non pas
                                            écrire un livre, mais demeurer en contact avec les
                                                disparus, leur ménager un espace de vie sur la
                                                 terre, en son esprit, jour après jour, jusqu’à sa
                                                                            disparition d’ici-bas…
                                                     Sur l’étrange folie de cet homme qui avait
                                             consacré sa vie à remplir ces milliers de feuillets
                                            de son écriture, sans jamais pouvoir écrire le mot
                                                                                              « Fin ».
                                                                           (Ibid., Épilogue, p. 251)

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    Le Kaddish
1   Ces citations placées en exergue sont tirées du premier livre posthume
    d’André Schwarz-Bart, L’Étoile du matin, Seuil, 2009, paru cinquante ans après son
    premier roman, prix Goncourt 1959, Le Dernier des Justes. Ce texte relativement achevé,
    et en tout cas figé, mis en forme par Simone Schwarz-Bart 2, ne constitue sans doute que
    l’une des versions d’un roman infiniment plus vaste et plus ambitieux, si l’on se réfère
    aux milliers de traces, de plans, et de fragments rédigés à la main, dans ses cahiers, ses
    carnets, et dans les pages de ses livres de bibliothèque, dont il se servait souvent
    comme support pour ses notes personnelles.

    Fig. 1.

    Plan de la deuxième partie de Kaddish-roman3
    Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

    Transcription FK :
         Il reste :
         1‑1) Korczack ; 1‑2) Révolté ; 2‑3) Auschwitz ; 3‑4) Allemagne, et Israël première
         partie ; 3‑5) Israël deuxième partie ; 4‑6) Le grand voyage : Paris, New-York, Brésil ;
         5‑7) Israël et la fin; Post-scriptum
2   Dans certaines notes de travail, ce grand-œuvre resté inachevé s’intitule Kaddish, la
    lettre K introduisant la plupart des ébauches, suivie généralement du titre d’un
    épisode4. Les derniers mots de L’Étoile du matin sont un Kaddish murmuré mais apaisé
    (ibid., p. 249). Il tranche avec la litanie finale qui clôt Le Dernier des Justes , une
    bénédiction blasphématoire où s’entrelacent les noms de camps de la mort, qu’on peut
    considérer comme un Kaddish révolté.

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3   Il faut savoir que le Kaddish est une prière juive bimillénaire, instaurée avant l’ère
    chrétienne à l’époque du second Temple. Il s’agit d’une louange, d’une glorification
    du Nom de Dieu et d’un appel à la paix sur terre. Il n’y est pas question de la mort. Mais,
    au fil du temps, le Kaddish a commencé d’être récité aux funérailles d’un proche, puis
    toute l’année qui suit son décès, enfin aux anniversaires du deuil et aux grandes fêtes, à
    la mémoire des défunts. Il incombe en premier lieu au fils aîné (ou au premier fils
    survivant, ce qui est le cas d’André SB)5. Dans la tradition juive, l’importance de la
    récitation du Kaddish est telle que l’aîné est parfois appelé « le Kaddish » de ses parents.
    Or André Schwarz-Bart a perdu la foi après l’arrestation en 1942, puis la déportation et
    le gazage à Auschwitz de ses parents, de deux de ses frères et d’une grand-tante 6. Il se
    décrit, dans de nombreuses notes et fragments de récits, comme un « mécréant »,
    incapable de réciter le Kaddish que « ses morts » étaient en droit d’attendre de lui. En
    guise de prière (impossible pour lui), il leur offre un Kaddish dans l’écriture.
4   Je voudrais montrer comment ce Kaddish évolue au fil des décennies, comment l’auteur
    passe par des phases d’exaltation et de découragement, d’interruption et de perpétuel
    recommencement. Et pourquoi son écriture était devenue in-finie, détruite et sans
    cesse recommencée, parce que nécessaire à ses yeux pour accompagner ses morts et
    leur conserver une vie sur cette terre. Une vie continuée et préservée à travers lui,
    comme le suggère (supra) Linemarie dans l’épilogue de L’Étoile du matin, ou comme
    l’explique cette note sur un feuillet manuscrit sans date, que j’ai trouvée dans le bureau
    de La Souvenance, à Goyave7 :
         DP
         Paris : Seuls les morts tout frais font mal : et encore. Les morts perdent peu à peu
         leur réalité. C’est une loi humaine. Tant mieux. Mais certains ont un projet
         différent : maintenir les morts en vie. En eux-mêmes. Dans leur cœur. Folie d’ASB.
         (Conversation avec Haïm). Les morts ne mourront qu’avec lui8.

    Approche biographique : les romans publiés
    d’André Schwarz-Bart
5   L’une des raisons qui peut expliquer l’inachèvement du grand œuvre d’André Schwarz-
    Bart est son extrême perfectionnisme. Il n’a jamais eu la plume facile, et il déchirait
    généralement ce qui ne lui semblait pas à la hauteur de ses aspirations. Cependant, dès
    la fin de la Deuxième guerre mondiale, il s’était senti chargé d’une mission et animé
    d’un projet : rendre hommage aux morts de sa famille et de son peuple, privés de
    sépulture. Il s’était proposé, comme il l’expliquait dans ses interviews autour du
    Goncourt, de déposer un petit caillou – un livre – sur leur tombe de fumées 9, de
    montrer la profonde dignité de leur vie, et l’horreur indicible de leur assassinat,
    programmé de longue date. Pour ce faire, il s’était astreint à des exercices d’écriture,
    dès 1945, multipliant les expériences restées pour la plupart inabouties, jusqu’au jour
    où il gagna un concours de nouvelles10. En 1953, le journal de l’Union des Étudiants
    juifs, Kadimah, publie pour la première fois de longs extraits de « La fin de Marcus
    Libnitski », un texte semi-autobiographique sur des résistants juifs communistes, dont
    plusieurs chapitres sont achevés. L’un des personnages secondaires de cette nouvelle
    s’appelle Ernie Lévy, mais il faudra attendre six ans et cinq versions souvent très
    différentes pour que son chef d’œuvre, Le Dernier des Justes, soit prêt pour l’édition : « Je
    ne pensais pas venir à bout de ce livre : jamais11 » confie-t-il. Il fera le même aveu à
    chaque publication. Pourtant il s’engage avec ferveur dans une œuvre qu’il annonce

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    (dès 1959) autre que juive, et qu’il envisage par la suite comme un cycle en sept
    volumes. Le nouveau thème, qu’il déclare avoir conçu dès 1955, se structure au fil des
    ans, parallèlement au Dernier des Justes, et, confie-t-il à René Bourdier, « les deux
    travaux ont vécu côte à côte de nombreuses années. Dans mon esprit, ils cohabitaient
    parfaitement. C’était le même mouvement, la même volonté12 ». Huit ans s’écoulent
    jusqu’à la parution de son deuxième roman en 1967. Cette longue gestation est en fait
    celle d’un projet littéraire de grande envergure, un triptyque dont Le Dernier des Justes
    constituait le premier volet, dont le cycle antillais constituerait le second, le triptyque
    étant clos par un neuvième volume intitulé : En souvenir du XXᵉ siècle. Schwarz-Bart est
    précis et disert quand il décrit en 1967 les thèmes des sept volumes du cycle de La
    Mulâtresse Solitude, et les personnages qui les mettent en relation dont le frère d’Ernie
    Lévy, Moritz, héros du 7ᵉ tome. Amoureux et compagnon de Jocelyne, la fille de
    Mariotte, il surgit tout au long du cycle antillais. André Schwarz-Bart reste pourtant
    précautionneux et réticent quand il évoque le futur dernier volume, le neuvième, un
    volume entièrement concentrationnaire, au cours duquel Moritz raconterait son
    parcours d’interné et de survivant. Par avance, André SB expose ses doutes, dit qu’il
    n’est pas du tout certain qu’il pourra écrire ce troisième volet du triptyque, que
    travailler dur ne suffira pas, qu’il lui faudra d’abord « mûrir », « devenir un autre » :
    « Celui que je suis ne peut absolument pas écrire ce livre. C’est une certitude 13 ». Il
    essaiera pourtant, explique-t-il, de pénétrer dans le camp, parce que cette tentative est
    une nécessité pour tout écrivain juif. Il leur appartient d’en rendre compte « pour que
    les générations futures puissent dans une certaine mesure comprendre ce qui s’est
    passé14 ». « Il ne faut pas que ce qui est arrivé demeure comme un kyste enfermé dans le
    corps de l’humanité15 ». Et s’il ne réussit pas à réaliser son objectif (qui lui semble, à
    l’époque, hautement improbable), alors un autre écrivain que lui, d’une génération
    future et non « intermédiaire », comme la sienne, trouvera peut-être la bonne manière
    d’aborder l’univers concentrationnaire16. Une fois encore, il s’engage dans une aventure
    littéraire dont il doute d’être en mesure de la mener à bien.
6   Dans l’intervalle, il doit finaliser l’étape médiane, le cycle antillais, auquel il s’attelle
    entre 1960 et 1967 : au début, l’entreprise s’avère difficile. Il rédige dix-neuf versions
    tantôt longues (trois volumes), tantôt réduites à l’os (comme une version « résignée »
    de 120 pages)17. Comme cela avait été le cas pour Le Dernier des Justes 18, le découragement
    le saisit souvent, et il se prépare à déclarer forfait : « Ce n’est pas à dix reprises, ce n’est
    pas à cent que j’avais abandonné ce travail ». En riant avec Simone SB, l’auteur appelle
    ce nouvel ouvrage : « l’accordéon19 ». Une manière de dire qu’il reste fluctuant et
    malléable, parce qu’il ne correspond pas aux exigences qu’il s’était lui-même fixées.
    Mais vers 1963-1964, il découvre le talent littéraire de son épouse, au hasard du récit
    d’un incident qu’il lui a demandé de lui rappeler. Bientôt le couple collabore, et grâce à
    Simone SB, authentique antillaise, André SB trouve le « ton » et la légitimité qui lui
    manquaient. Quand il cosigne avec elle, en février 1967, le premier des sept tomes du
    cycle antillais, le Plat de porc aux bananes vertes, il affirme à son éditeur, et à la presse,
    que son cycle est en grande partie achevé, et qu’il pense le publier au rythme d’un
    volume par an. Il en donne les titres. Et comme nous l’avons dit, il le replace dans le
    contexte de son projet littéraire global, précédant le neuvième volume à venir, où il
    espère être en mesure d’aborder l’univers concentrationnaire de face, puis d’affronter
    l’après-Auschwitz en développant le thème des Juifs survivants de la Shoah, dans la
    Diaspora et en Israël. À l’époque, il est encore confronté à un double tabou, mental et
    esthétique. Comment, sans être indécent, blasphématoire, transformer en fait littéraire

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    ce que beaucoup s’accordent à considérer comme « indicible » ? Le silence n’est-il pas la
    seule option ? Voilà pourquoi il disait en 1967 ne pas savoir s’il achèverait un jour son
    triptyque. « Si j’arrive à l’écrire, cela représentera encore de longues périodes de
    travail »20. D’une certaine manière, c’est à ce neuvième volume qu’il consacre les deux
    dernières décennies de sa vie.

    Écrire sans publier
7   L’entrée en silence d’André SB semble due à des événements survenus aux Antilles en
    1972-1973. Après une décision commune du couple d’écrire chacun de son côté, André
    publie seul en 1972 La mulâtresse Solitude, un court roman qui porte le titre du cycle
    entier et le nom de son héroïne éponyme. De son côté, Simone SB publie la même année
    Pluie et vent sur Télumée Miracle. Or le couple est pris à partie par des Antillais
    nationalistes qui acceptent mal de voir un blanc s’exprimer par l’intermédiaire d’une
    héroïne mulâtre, et une Antillaise céder, disent-ils, aux poncifs colonialistes des blancs
    et emprunter le français de France au lieu du créole. Simone SB continuera de publier,
    mais André SB est profondément blessé21. Il a déjà été l’objet d’une campagne de
    calomnies et d’accusations acerbes dans le sillage du Goncourt. Or, une partie des
    attaques venait de sa propre communauté22. Il estime que, si ses deux romans
    personnels sont incompris par le public qui compte à ses yeux, c’est qu’il a échoué dans
    son travail d’écrivain23. Il cesse de publier. Il fait une exception quinze ans plus tard
    pour collaborer activement à l’Hommage à la femme noire, l’encyclopédie en six volumes
    qu’il cosigne avec Simone SB, et qui paraît en 1989. Mais ce sera sa dernière publication.
8   Alors que s’est-il passé entre 1972-1973 et le décès de l’écrivain en 2006 ? Le
    dépouillement de ses papiers et de sa bibliothèque montre qu’il n’a pratiquement
    jamais cessé d’écrire. Notre correspondance en témoigne aussi. En février 1977, il
    m’avertit qu’il ne pourra pas me rencontrer à Paris parce que « son travail actuel ne
    s’est pas effectué au rythme prévu », mais il ne précise pas sur quoi il travaille. Bien des
    années plus tard, le 23 février 1987, il me confie au téléphone que le cycle de La
    Mulâtresse Solitude lui était devenu étranger dès 1973, qu’il était revenu depuis à des
    sujets juifs. Je me suis demandé à l’époque si le choc de la Guerre de Kippour, en
    octobre 1973, et la menace devenue à un moment concrète et réelle d’une défaite
    majeure susceptible d’entraîner la destruction de l’État d’Israël et du peuple israélien,
    l’avaient ébranlé au point de réactiver la source qui l’avait irrigué quand il avait
    commencé d’écrire24. Ce n’est pas impossible pour éclairer son retour à la source juive,
    mais cela n’explique pas son refus de publier. En revanche, les critiques émanant de
    certains milieux juifs et noirs à la parution de ses deux romans personnels avaient bien
    délégitimé son entreprise à ses propres yeux. Car il écrivait pour « créer un lien » avec
    ses lecteurs25. S’il ressentait (même à tort) que ses lecteurs ne le « suivaient » pas, il
    valait mieux pour lui ne plus publier… ce qui n’est pas la même chose que s’enfermer
    dans le silence. Mais il perd le désir d’écrire pour autre que lui-même ! « Inactualité
    parfaite de mon entreprise. Enfin libre ! J’écris pour les murs de ma chambre » note-t-il
    le 14 décembre 199226, un soir qu’il a constaté l’incompréhension totale de ses hôtes
    juifs parisiens devant la fonction de la Mémoire, et le désintérêt de leur fils adolescent
    pour l’homme SB et son œuvre. Un peu plus tard, le 30 avril 1994, il note dans un petit
    cahier à spirale qu’il avait fait fausse route en construisant son œuvre juive et noire
    comme « réversible ». L’universalité ne passe que par l’acceptation de son « arbre

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    généalogique », liquide amniotique dans lequel l’individu baigne dès sa conception. En
    revenant à la veine juive, en réfléchissant au roman positif, optimiste dont il rêve en
    1994, Le chant de vie27, il s’exalte :
         Je croyais cette nuit ce livre impossible. Or dès que je me suis abandonné à ma
         source profonde, baignant à nouveau dans les émotions de mon enfance juive, des
         idées me sont venues à flots comme autant de cadeaux tombés du ciel ou plutôt
         comme autant de vagues nées du grand flot de la vie et qui me traversaient soudain
         après m’avoir abandonné tant d’années. Je redevenais un instrument qui laisse
         passer la vie à travers lui – sous la condition naturellement de redevenir un
         instrument modestement juif28.

    Fig. 2.

    Note du 30 avril 1994, dans un petit carnet à spirale sans carreaux
    Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

9   Dans le même carnet (1994), il affirme :
         Pour la première fois depuis des années, retrouvé contact avec l’écriture : les mots
         se remettent à couler.
         À partir d’aujourd’hui, je me donne l’autorisation d’écrire ce livre (y compris
         Auschwitz29 ?).

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     Fig. 3.

     Fragment manuscrit d’un petit carnet à spirale Clairefontaine, datant sans doute de 1994
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

10   Je voudrais élucider les raisons diverses qui ont fait en sorte que le neuvième volume de
     son triptyque (un roman fleuve et non un cycle), que j’ai appelé pour mon usage
     personnel : « Le dernier roman juif », est resté non seulement inachevé mais in-fini.
     Inachevé parce que bloqué dans des impasses, et sans cesse détruit : comme Pénélope
     défaisant, le soir, la toile qu’elle avait tissé le jour ; ou, selon l’image récurrente dans les
     notes de Schwarz-Bart, comme le texte sans cesse recommencé, écrit sur le sable, et que
     la marée vient effacer. Mais in-fini parce qu’il est repris indéfiniment : à la fois ancien
     et toujours nouveau parce que renouvelé chaque jour par l’auteur qui ne cesse de
     devenir « un autre », et irrigué pourtant d’une même sève.

     Le projet Kaddish : entre marche sur le chemin et
     pulsion de destruction
11   On retrouve la mention de « Kaddish » dans de nombreuses notes du bureau de Goyave.
     Parmi elles, ce brouillon froissé sur lequel il griffonne des projets d’écriture :

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     Fig. 4.

     Fragment d’un feuillet isolé manuscrit trouvé dans les papiers d’André SB à Goyave. Liste d’ouvrages
     en projet (sans date)
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

12   Dans la colonne de droite, André SB envisage trois projets portant le titre Kaddish :
     « Théâtre roman, poème ». Certaines notes de travail précisent si le passage est destiné
     au roman ou à la pièce de théâtre. Ainsi, cette note sans date retrouvée dans un carnet
     porte la mention : Kaddish I (roman) :

     Fig. 5.

     Fragment manuscrit de page d’un petit carnet à spirale et à carreaux, mentionnant Kaddish 1 (roman)
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   9

13   Cette autre note, dans le même carnet, est destinée à Kaddish II-théâtre :

     Fig. 6.

     Fragment manuscrit de page d’un petit carnet à spirale et à carreaux, mentionnant Kaddish II-théâtre
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

14   Dans un autre carnet, mais dont l’écriture et l’encre semblent identiques, j’ai fini par
     trouver une date qui permet de situer dans le temps le travail sur l’une des versions du
     roman Kaddish : « vendredi 12 avril 1996 ».

     Fig. 7.

     Fragment de page d’un petit carnet à spirale, (feuilles blanches, sans petits carreaux), mentionnant
     Kaddish, daté du 12 avril 1996
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   10

15   Cet extrait de note de travail est d’autant plus intéressant qu’il envisage plusieurs
     tomes de Kaddish-roman, et qu’il dévoile une pratique qui semble marquer les dernières
     années de la vie de l’écrivain (il vivra encore dix ans). Il dicte son travail, qu’il peut
     ainsi relire :
          Relu hier soir des fragments de la version dictée en Guadeloupe. Quelques
          remarques :
          Le premier tome doit s’arrêter à la chute « mortelle » de Haïm au ghetto. Il faut
          toutefois équilibrer la thématique, particulièrement la thématique religieuse qui
          caractérise cette écriture à sens unique. Le principe : articuler les notions de fiction
          collective et fiction individuelle, afin d’éclairer le texte qui aboutit au dévoilement
          final. Cette « mort » doit être annoncée de plusieurs manières.
16   En ce qui concerne la pièce Kaddish II-théâtre, elle est largement dictée sur des
     microcassettes. La mention de « cassettes » figurant dans de nombreuses notes de
     travail manuscrites, j’ai demandé à Simone SB si elle avait trouvé des cassettes dans le
     bureau d’André SB. Elle m’a apporté un beau jour une vingtaine de microcassettes de
     dictaphone, sans date ni annotation sur la tranche. J’ai commencé à les écouter, à les
     répertorier et à les placer dans des enveloppes, avec une première identification du
     contenu. Un certain nombre portait sur la pièce de théâtre, bouleversante à l’écoute
     parce que la voix du créateur reflétait les émotions, les silences, les hésitations du
     dramaturge au travail, mais aussi celles des personnages qu’il inventait. Face à son
     dictaphone, il jouait, il incarnait le personnage concerné. Il accompagnait souvent sa
     dictée de précisions sur la ponctuation. J’ai partiellement retranscrit le contenu des
     cassettes pour compléter les fragments écrits de la pièce Kaddish que j’ai retrouvés, au
     fil des ans, dans des carnets, des cahiers et des feuilles volantes, et que j’ai saisis dans
     mon ordinateur. J’ai aussi pu bénéficier récemment de la retranscription intégrale « en
     bloc » d’un certain nombre de microcassettes, commandée et rémunérée par l’Item
     entre novembre 2021 et février 2022.
17   Je ne m’attarderai pas sur le volet théâtre de Kaddish, parce que je lui ai consacré un
     article entier publié en juin 2022, et disponible en libre accès 30. J’y ai tenté une
     reconstitution présentée et annotée de la pièce, en m’appuyant sur toutes les sources à
     ma disposition. Le texte complet que je propose n’exprime cependant qu’une des
     virtualités de Kaddish II-théâtre, texte terminé et détruit aux dires de son auteur. Je
     renvoie aussi le lecteur à un article de Keren Mock31. Voici un exemple de brouillon
     écrit de la pièce32 :

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   11

     Fig. 8.

     Fragment manuscrit de page d’un petit carnet à spirale et à carreaux : Kaddish, pièce en deux actes :
     décor et personnages
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

18   On peut supposer qu’André SB dit vrai, à travers son personnage du Chroniqueur,
     lorsque, dans plusieurs notes, il affirme avoir achevé puis détruit et brûlé Kaddish II-
     théâtre ; non sans avoir aussitôt regretté son acte. Ainsi, cette note sans date, sur les
     pages d’un livre publié en 1984 (terminus a quo) :
          Le chroniqueur : se dit qu’il lui faudra également brûler la pièce de théâtre. Il a tout
          brûlé : reste la pièce (dont les éléments sont transposés dans l’agonie de Haïm 33). Il
          n’a plus la force34.
19   Plus tard, en 1995, il écrit :
          Final : aucun regret pour tous les livres brûlés. Sauf pour Le Kaddish et Un Chant de
          vie. Kaddish, c’était le père. Il l’a écrit trop vite et l’a détruit sans le relire. C’est
          comme un regret pour une chose inconnue35.
20   En tout état de cause, la pièce « brûlée » a servi de terreau pour le roman, puisqu’il en a
     repris et transposé des thèmes, des éléments, voire des dialogues dans « Kaddish I-
     roman ». Mais l’essentiel n’était peut-être pas le manuscrit achevé. Ailleurs, dans une
     note sans date, dans un grand cahier à spirale noires, il remarquait : « À propos de cette
     pièce, il ne s’agit pas d’arriver au bout (de la terminer) mais de marcher sur le
     chemin ».

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     Fig. 9.

     Fragment d’une page manuscrite d’un cahier noir à spirale : notes pour Kaddish II-théâtre
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

21   Quant à Kaddish I-roman, il continue de vivre et de se développer jusqu’au dernier jour
     de la vie du romancier. Mais je n’ai pu en retrouver aucun chapitre ni brouillon
     complet. Il est aujourd’hui extrêmement hypothétique d’affirmer qu’un tel roman a pu
     aboutir, et qu’André SB l’aurait entièrement détruit, bien qu’on sache par témoins
     oculaires qu’il a pris soin, quand il jetait des textes ou brouillons, de ne pas s’en
     débarrasser dans la benne à ordures de sa rue, mais qu’il parcourait 7 km en voiture
     pour se rendre à la décharge publique de Petit-Bourg, commune voisine de celle de
     Goyave. En janvier 2011, Denise Cellier, dite Frants, l’intendante de la maison SB, m’a
     raconté avoir vu plusieurs fois « M. André » partir en voiture, chargé de grands sacs-
     poubelles bleus remplis de papiers. Quant à Simone SB, elle m’a confié avoir une fois
     réussi à extirper à la dernière minute des liasses de papiers de ces sacs-poubelles. Elle
     me l’a confirmé récemment (conversation téléphonique du 14.11.21) : « J’ai vu André
     brûler (une seule fois) des pages sur l’herbe qui jouxte la maison, côté mer. Je ne sais
     pas s’il s’agissait de manuscrits. Sinon soit il déchirait, soit il allait à la décharge de
     Petit-Bourg lors d’une course, car il savait que je le surveillais, donc il lui était plus
     facile d’aller à Petit-Bourg commettre son forfait36 ».

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     Fig. 10.

     Simone SB en février 2011 à Goyave, avec Denise Cellier, dite Frants, intendante de la maison Brumant
     puis des Schwarz-Bart
     Archives personnelles et cliché : Francine Kaufmann

     Le dernier roman juif in-fini et inachevé : Kaddish I-
     roman
22   Concernant Kaddish I-roman, j’ai pu établir à La Souvenance un classeur, comme je l’ai
     fait pour presque chacune des œuvres publiées et inédites de l’écrivain. J’y ai groupé
     des plans (du livre, de chapitres, d’épisodes), des thèmes, des portraits de personnages,
     des notes de travail, des éléments de documentation, une bibliographie, et des notes de
     lecture. Nul doute que le travail était bien avancé, et qu’il avait été élaboré avec un
     grand soin.

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   14

     Fig. 11.

     Pochettes du classeur établi par Francine Kaufmann pour Kaddish-roman
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

23   Mais peut-être que là encore, l’achèvement de l’œuvre n’était pas l’essentiel. Sur une
     feuille de copie, datée du dimanche 24 août 1993, Schwarz-Bart s’exprime à la fois sur
     lui-même et sur son double littéraire :
          Entreprendre un livre dont on ne verra pas la fin ; la mort comme condition d’une
          écriture vivante, qui se déploie dans le liquide les eaux amniotiques. Suicide en
          musique.
          Douceur du renoncement ; les attaches de la vie se brisent en silence.
          Douceur de l’irrémédiable ; le cœur entre soudain en repos.
          Douceur de la fin ; chaque seconde se transforme en un don, toujours renaissant.
          [Note dans la marge] : K137 [encadré] mort de Haïm (suicide).

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   15

     Fig. 12.

     Notes de travail manuscrites, datées du 24 août 1993, pour le roman Kaddish. Copie double perforée,
     placée dans le classeur Kaddish
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

24   Sur une autre feuille volante (sans indication), il constate :
              – À 70 ans, j’ai atteint mon seuil de nécessité. La littérature ne peut occuper que
                                                                              mon temps de loisir.
          – Ne jamais s’attarder : savoir s’en aller. S’y préparer dès à présent.
25   La maladie et la pensée de la mort prochaine occupent un grand nombre de notes
     écrites durant la période de Kaddish, notations personnelles ou notes de travail
     attribuées à l’un des protagonistes du roman : Le Chroniqueur, Haïm ou son double
     fictionnel : ASB.

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   16

     Fig. 13.

     Feuille volante à petits carreaux, retrouvée à Goyave dans les papiers de l’écrivain. Note illustrée à
     l’encre noire pour Kaddish
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

          Heureusement [F.K. : que la] fin est proche, la maladie, car chacun [F.K. : chaque
          instant] de sa vie a été un supplice, et il lui a fallu pourtant prendre soin de lui,
          s’efforcer de vivre le plus longtemps possible, sachant que son père ne vivait plus
          que par lui, par le souvenir encore (provisoirement) logé en lui.
          « Dieu a fait l’homme à son image ».
          – Blasphème !
26   Ce thème récurrent dans les derniers chapitres du roman ne peut justifier
     l’inachèvement du grand-œuvre, mais il mérite d’être abordé, parce que cet élément
     autobiographique reflète la situation personnelle de l’écrivain André SB, à partir de la
     fin des années 70. Or sa mauvaise santé a été très rarement signalée, en raison de
     l’extrême pudeur, de la discrétion rigoureuse observée par la famille SB tout entière.
     Cependant, au cours de ma fréquentation de l’auteur (rencontres, conversations
     téléphoniques, correspondance), j’ai été amenée à concevoir que des problèmes
     médicaux ont joué un rôle non négligeable dans la difficulté qu’il avait à progresser
     dans son travail. Avec le recul, je pense que les chercheurs trouveront là l’une des
     raisons concrètes et personnelles des plages de silence et des interruptions dans
     l’activité de l’écrivain, et de son rapport à l’écriture, au-delà des problèmes éthiques et
     esthétiques qui le bloquaient dans son élan, et qui feront l’objet de la fin de cette étude.
     La reprise de l’écriture coïncidait souvent avec une amélioration de la santé d’André SB,
     suivie du retour de ses forces et de son pouvoir de concentration.

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   17

     Entre infarctus et cancer
27   Dans l’entretien en clôture de ce numéro, Marcel Benabou rappelle que l’inachèvement
     d’une œuvre peut découler des « vicissitudes de la vie », de problèmes personnels, voire
     de la mort de l’auteur. Ces vicissitudes sont évoquées par André SB dans une lettre
     expédiée le 20 juillet 1978, de Goyave :
          J’ai été assez malade tous ces derniers mois […]. Et puis finalement, entre mon état
          de santé et les examens des enfants, sans parler de certains problèmes familiaux, les
          choses ne se sont pas arrangées38.
28   Quatre mois plus tard, dans une lettre datée du 17 novembre 1978, il me confie avoir
     fait un infarctus :
          Je vous avais longuement écrit […]. Puis ce fut l’infarctus et me voici aujourd’hui
          avec une plume à la main pour la première fois depuis plusieurs mois. Mon état
          physique s’améliore mais plusieurs mois s’écouleront encore, je le crains, avant que
          je ne puisse songer à reprendre mon travail, ne serait-ce que deux ou trois heures
          par jour. En effet mon cerveau se fatigue très vite et j’éprouve une certaine
          difficulté à coordonner mes pensées. Il me faudra donc prendre patience,
          apprendre cet art de la patience, que je connais si mal.

     Fig. 14.

     Extrait de la correspondance FK-SB. Lettre manuscrite de SB à FK, enveloppe datée du 17 novembre
     1978
     Archives personnelles et cliché Francine Kaufmann

29   Début 1980, il n’est toujours pas guéri :
          Je vous écris d’une clinique où je me trouve depuis quelques semaines,
          consécutivement à une tentative prématurée de reprendre mon rythme de travail.
          C’est vous dire que je ne compte pas publier dans l’immédiat 39.

     Continents manuscrits, 19 | 2022
Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   18

     Fig. 15.

     Extrait de la correspondance FK-SB. Lettre manuscrite de SB à FK
     Archives personnelles et cliché Francine Kaufmann

30   Les années passent et les soucis cardiaques n’ont pas disparu. Mais André SB s’est remis
     à l’écriture. Dans une lettre expédiée de Lausanne le 17 juin 1985, André SB m’apprend
     qu’il a entamé au début de l’année 1985 un roman qui, rétroactivement, ressemble
     furieusement à la première partie de L’Étoile du matin, le roman posthume qui
     constituait sans doute une partie des diverses versions de Kaddish I-roman :
          Mon état de santé s’est nettement amélioré. J’ai longtemps été arrêté dans mon
          travail par des troubles cardiaques qui se manifestaient lors d’émotions fortes ;
          mais je peux maintenant écrire à peu près ce que je veux, dans certaines limites. J’ai
          entrepris il y a six mois une sorte de « conte fantastique » qui commence en
          Pologne au début du siècle dernier et s’achève de nos jours à Jérusalem. J’espère
          bien le finir un jour.

     Continents manuscrits, 19 | 2022
Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   19

     Fig. 16.

     Extrait de la correspondance FK-SB. Lettre manuscrite de SB à FK
     Archives personnelles et cliché Francine Kaufmann

31   À la fin de l’année 1985, en décembre, le projet s’est précisé, malgré la poursuite des
     soucis cardiaques :
          Chère Francine Kaufmann,
          Pardonnez le retard mis à vous répondre. J’ai eu différents problèmes, de santé
          particulièrement, dont je préfère ne pas vous entretenir, et je me trouve
          actuellement chez ma sœur, au Luxembourg (jusqu’à la fin de l’année), où mes jours
          s’écoulent très laborieusement. J’avance tous les jours, et le travail recule tous les
          jours, ce qui est un excellent signe, en soi, car le travail manifeste ainsi son
          indépendance à l’égard de ma personne, santé, calendrier et tout le reste. Je pense
          que je suis enfoui dans ce livre pour longtemps, si toutefois j’arrive à le terminer.
          C’était au départ une sorte de conte fantastique, une histoire qui commence au
          siècle dernier mais plutôt contemporaine, pour l’essentiel, traversée de
          personnages bibliques qui séjournent un temps parmi nous, en certaines
          circonstances, comme le rapportent déjà certaines légendes talmudiques relatives
          aux « Hôtes sacrés ». Mais cette histoire, un peu « extérieure » au début, devient de
          plus en plus « personnelle » ; elle interpelle de plus en plus directement en moi
          l’homme et le juif et je ne sais plus très bien, à vrai dire, où j’en suis. Titre
          provisoire du livre : Kaddish. C’est en effet un des thèmes fondamentaux : l’histoire
          d’un Kaddish impossible et qui pourtant devient possible, à la fin, du moins je le
          crois, je l’espère (…).
          À vous, très amicalement40.

     Continents manuscrits, 19 | 2022
Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   20

     Fig. 17.

     Extrait de la correspondance FK-SB. Lettre manuscrite de SB à FK
     Archives personnelles et cliché Francine Kaufmann

32   Dans la conversation téléphonique déjà évoquée (du 23 février 1987), Schwarz-Bart me
     raconte qu’il a bon espoir d’aboutir. Il a abandonné le roman polonais du XVIIIᵉ siècle, et
     il espère pouvoir achever et publier le nouveau roman sur lequel il travaille, qui
     concerne le judaïsme contemporain d’après Auschwitz. Ses autres tentatives étaient
     incomplètes parce qu’elles n’englobaient pas toute la réalité qu’il voulait enserrer,
     contrairement au roman récemment entamé. Par ailleurs, depuis deux ou trois ans
     (donc vers 1984-1985), il me dit qu’il a cessé de croire [que le nazisme] avait réussi à
     effacer de la carte d’Europe toute la civilisation de ses ancêtres, en plus des corps de
     son peuple. Il me raconte l’impression profonde que lui a laissé la vue d’une nuée
     d’enfants juifs à casquettes sortant du cours d’instruction religieuse du Séminaire
     rabbinique de la rue Vauquelin, à Paris. Il avait éprouvé une joie intense, le sentiment
     que le peuple juif était vraiment vivant. Il avait alors réalisé que dans son inconscient, il
     lui avait semblé que son peuple (celui qu’il avait connu) était mort durant la Shoah.
     Certes, intuitivement, il « savait » qu’il restait des juifs vivants ailleurs, mais tout se
     passait comme si, dans son inconscient, il n’en tenait pas compte 41.
33   J’ai constaté que cette expérience l’avait transformé. Non seulement de nombreuses
     notes évoquent cette « découverte » expérimentée rue Vauquelin, qui s’inscrit
     d’ailleurs dans les diverses versions de la pièce et du roman Kaddish, à des moments et
     lieux décisifs de la vie du héros. Mais l’évidence existentielle de la survie d’un reste du
     peuple juif rendait possible pour Schwarz-Bart d’envisager l’avenir avec espoir, d’aller
     jusqu’au bout de son roman. Am Yisrael ‘Haï : « le peuple juif est vivant », chante son
     héros dans la pièce Kaddish.

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   21

34   Pourtant, dans les années 90, André SB commence à ressentir les symptômes d’un
     probable cancer. Il se sent à nouveau proche de la mort. Au début il s’agit de simples
     craintes. Dans une note du 18 novembre 1992, il décrète (sur une feuille volante
     blanche de livre) : « Rendez-vous avec la mort dans un délai maximum de deux ans », [=
     fin 94]. Le 30 avril 1994, il est toujours bien vivant, mais il se sent vieux (à 66 ans !) et
     cependant, il garde l’espoir de terminer son Kaddish :
          Qu’importe si je suis trop vieux ou trop atteint dans mon corps (cancer ?) pour
          mener cette tâche à bien : je sais maintenant qu’avec un peu de chance et dans les
          limites de mes capacités de flûte, elle serait possible.
35   L’année 1999 a dû être particulièrement difficile pour l’écrivain vieilli et malade. J’ai
     trouvé ces notes personnelles, datées de septembre et décembre 99, singulièrement
     parlantes :
          Je ballotte entre le sens et le non-sens ; le sens me presse à écrire ce livre, en dépit
          de l’impossibilité aujourd’hui certaine ; le non-sens me porte au silence et à
          l’acceptation de ma mort proche, coulant d’ores et déjà dans mes veines, comme
          j’en ai l’expérience organique ces derniers jours. 29 sept. 99 42.
          1.12.99
          Je sais maintenant que je n’écrirai pas ce livre ; d’autant que mes raisons d’écrire
          n’existent plus. Je suis vieux, malade, usé, il m’a fallu toutes ces années pour cerner
          le sujet véritable, et je découvre en même temps l’inutilité du projet en lui-même,
          sa parfaite inadéquation à ce monde.
          Néanmoins, histoire d’occuper ces dernières années, ces derniers mois ? Je vais
          continuer à faire de la dentelle43.
36   Porte-parole et porte-plume de Haïm, le héros de Kaddish, ASB, double fictionnel du
     bien réel André Schwarz-Bart, souffre des mêmes symptômes que lui :
          ASB : Les ennuis de la vieillesse à Jérusalem44 : pisses, prostate, dentier, canne etc.
          (en rigolant)
37   Mais c’est bien l’écrivain qui, sur les pages d’un livre publié en l’an 2000, griffonne ces
     notes : « Je voudrais bien dormir quelques heures sans cette griffe au milieu de la
     poitrine. » Et il ajoute : [Si] je meurs dans un an : m’occuper de Simone et
     (éventuellement) terminer le petit bouquin (pour moi exclusivement). 45 »
38   Et puis le verdict tombe : il s’agit bien d’un cancer (de la prostate), et dans une lettre
     non datée à son ami Michel [Halperin] de Genève46, André SB parle d’une opération, qui
     selon Simone SB que j’ai interrogée à ce sujet, a eu lieu en 2002 :

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Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   22

     Fig. 18.

     Lettre sans date, sans doute de 2003, dictée par André SB à Simone SB
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

          Cher Michel,
          Excuse-moi pour le retard mis à te répondre. Comme tu le sais peut-être, j’ai été
          opéré l’an dernier pour un cancer et, s’ajoutant à de sérieux ennuis cardiaques, il
          s’ensuit parfois des états de confusion fâcheux : ainsi je viens de retrouver la
          réponse à ton courrier du 17 juin, lettre qui n’est pas partie.
39   Dans une autre lettre adressée au même Michel, il se dit guéri mais handicapé par sa
     mauvaise santé. Il s’est remis à l’écriture. Est-ce une nouvelle version de Kaddish, ou
     peut-être un tout autre projet dont j’ai trouvé à Goyave le titre et quelques pages de
     notes : « Histoire du peuple juif ».
          Cher Michel,
          Les années passent, et je suis toujours cloué à la Guadeloupe, dans l’impossibilité
          médicale de prendre un avion. On me dit que mon cancer est fini, mais je suis
          toujours entre deux visites médicales, entre deux médications destinées à me
          prouver mon bon état de santé. […] Je reçois un peu de presse juive, Actu J,
          Information juive, mais [cela] ne fait que renforcer ma nostalgie. Salut,
          P.S. : je travaille depuis quelques temps à un roman sur le destin du peuple juif,
          Diaspora et Israël, au XXIᵉ siècle. J’espère pouvoir te le soumettre d’ici la fin de
          l’année47.

     Continents manuscrits, 19 | 2022
Le “Kaddish” in-fini et ininterrompu d’André Schwarz-Bart : jusqu’à une pièce...   23

     Fig. 19.

     Recto d’une lettre sans date, sans doute dictée par André SB à Simone SB, adressée de Guadeloupe à
     Michel [Halperin], à Genève.
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

     Fig. 19b.

     Verso de la lettre.
     Archives personnelles Simone Schwarz-Bart ; cliché Francine Kaufmann

40   Au vu de ces témoignages, la détérioration de son état de santé a entamé les forces
     vives d’André Schwarz-Bart, dès l’âge de cinquante ans. Elle l’a contraint à de longues

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     interruptions. À mes yeux, cet élément est à prendre en compte parmi les facteurs qui
     l’ont parfois conduit à vouloir abandonner son entreprise. Mais les notes qui parsèment
     ses livres et ses cahiers révèlent qu’il s’est toujours repris, acharné à écrire jusqu’à son
     dernier jour. D’abord pour lui-même, parce qu’il continuait ainsi de vivre avec « ses
     morts », en se projetant tout de même, avec son peuple, vers la vie. Puis pour laisser
     une trace, un terreau susceptible de nourrir les écritures de la jeune génération
     d’écrivains et de chercheurs, malgré les pulsions qui le poussaient à détruire
     systématiquement ses textes.

     Une œuvre inaccomplie ?
41   Dans cette dernière partie, je m’interrogerai plus spécifiquement sur les raisons
     morales et esthétiques de ses tergiversations, de sa décision de laisser son œuvre in-
     finie, à la fois non finie, inaboutie, mais aussi « dont on ne voit pas la fin » parce qu’elle
     ne s’achève qu’avec la fin, la mort de l’auteur (voir supra figure 12), qu’elle est sans
     cesse recommencée, toujours en mouvement, non figée parce que vivante, évoluant et
     se transformant au fil de l’évolution de son auteur qui ne cesse de devenir « autre »,
     bref toujours « sur le chemin », comme l’écrivait André SB à propos de sa pièce Kaddish
     (voir supra), et de son dernier projet de roman :
          Il connaît tout sur Auschwitz, sauf qu’il ne comprend toujours pas. Peut-être ne
          comprendra-il jamais, peut-être ce livre est-il impossible : au mieux, il restera sur le
          chemin48.
42   Jean-Pierre Orban a très bien montré, dans un récent article 49, que « l’inachèvement est
     inhérent au processus de création de la plupart des œuvres, avec pour chacune un
     certain nombre de mini-projets, de mini-œuvres et de versions non abouties ». Mais à
     ses yeux, le Kaddish d’André SB constitue :
          le point où culmine la difficulté, notée au long de la vie créative d’André Schwarz-
          Bart, à finir une œuvre, la tendance à l’inachèvement poussé jusqu’au non-
          accomplissement, ou encore, vu d’un point de vue plus radical, le lieu où opère dans
          toute archive la pulsion de destruction active face au désir de conservation 50.
43   Ailleurs, Orban écrit : « On peut considérer ce non-accomplissement comme de
     l’impuissance, créative et humaine. Et c’en est sans doute, ou certainement aussi ».
     Pourtant il estime que chez André SB, le non-fini est l’image de l’in-fini du monde dans
     lequel nous errons, dont nous ne sommes qu’une parcelle finie face à ce qui nous
     dépasse, ce que SB traduit littérairement, selon lui, en un « bégaiement existentiel et
     créatif où parole et silence luttent et dansent51 ». À mes yeux, bien des notes d’André SB
     vont dans ce sens.
44   Orban note aussi les défis particuliers que représente Kaddish pour l’approche
     génétique. Il s’agit d’étudier des milliers de fragments dispersés, sans texte final abouti,
     un « avant-texte sans texte », une « œuvre-projet » « aux allures parfois totalisantes »,
     qui ne permet qu’une « génétique du virtuel ou des virtuels, dont on possède les traces
     (bien réelles) mais sans qu’aucune ne mène à une réalité, à savoir une version finie ».
     Pour Orban, Kaddish est in-fini parce qu’il représente :
          Une pluralité ouverte de textes en puissance que l’auteur n’a pas portés jusqu’à
          l’acte pour différentes raisons, structurelles, psychologiques, philosophiques ou,
          selon certaines interprétations, religieuses52.

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