Ondes maléfiques Sylvain David - L'Inconvénient - Érudit

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Ondes maléfiques Sylvain David - L'Inconvénient - Érudit
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L'Inconvénient

Ondes maléfiques
Sylvain David

La société sans douleur
Number 67, Winter 2017

URI: https://id.erudit.org/iderudit/85348ac

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L'Inconvénient

ISSN
1492-1197 (print)
2369-2359 (digital)

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David, S. (2017). Review of [Ondes maléfiques]. L'Inconvénient, (67), 54–56.

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Séries télé

     ONDES MALÉFIQUES
                                                      Sylvain David

L
    es sociétés occidentales contempo-           d’un appareil de surveillance de la Drug      à soutenir des œuvres caritatives, ce
    raines semblent engagées dans une            Enforcement Administration (DEA),             qui lui a longtemps valu le surnom de
    lutte contre toutes les formes et            à l’affût des communications par télé-        Robin des bois colombien. L’adulation
toutes les sources de douleur. Paradoxa-         phone satellite des barons de la drogue.      des masses, dont il était lui-même issu,
lement, le genre fictionnel qui y prédo-         Une piste fournie aux autorités locales       a éveillé en lui des ambitions politiques
mine est le récit policier ou criminel, au       (car les Américains n’ont pas le man-         (il se voyait carrément président de la
sein duquel les souffrances abondent,            dat d’agir directement en sol étranger)       république et se proposait d’effacer à
que ce soit celles des victimes, de              mène à une confrontation sanglante            lui seul, avec sa fortune personnelle,
leurs proches ou des enquêteurs qui              entre les forces policières et des sicarios   la dette extérieure du pays), lesquelles
affrontent le côté sombre de l’humain.           en goguette. S’ensuit un long flashback,      ont été rapidement refoulées par les
Le rapport au réel de ces histoires de           narré par l’un des personnages, qui four-     élites locales. En a résulté une série de
transgression n’est cependant pas tou-           nit des informations contextuelles sur la     défis directs au Parlement et à la Cour
jours transparent. Dès l’ouverture de            distillation de la cocaïne en Amérique        suprême, ainsi qu’une campagne de
Narcos, un texte cité à l’écran invoque          latine et les débuts de son exportation       terrorisme civil particulièrement san-
le réalisme magique, du fait que seront          fort lucrative vers les États-Unis.           glante.
rapportés des événements « too strange                La série recense avec application             Vu la démesure de son sujet (pour-
to believe ». La série est pourtant consa-       tous les acteurs du narcotrafic (pro-         tant fondé sur des événements réels), la
crée à la vie, amplement documentée,             ducteurs, passeurs, revendeurs) et des        série, pour mieux asseoir sa crédibilité,
du narcotrafiquant colombien Pablo               institutions qui s’y opposent (policiers,     mélange les emprunts au cinéma d’ac-
Escobar. À l’inverse, le début de chaque         législateurs, politiciens, diplomates),       tion à une approche documentaire. Les
épisode de Fargo rappelle que l’intrigue         mais son point focal demeure Esco-            dialogues se déroulent dans la langue
repose sur des faits avérés. Or, l’émission      bar lui-même, que l’on suit depuis son        d’origine (l’espagnol, avec aussi de l’an-
offre plutôt une suite de variations thé-        ascension, vers la fin des années 1970,       glais), chose inhabituelle pour une pro-
matiques et stylistiques sur le film du          jusqu’à sa chute, au début des années         duction nord-américaine. Les scènes
même nom.                                        1990. L’homme est avant tout un crimi-        marquantes sont entrecoupées d’images
                                                 nel d’envergure. Au moment de son en-         d’archives (bulletins de nouvelles, pho-
                      •                          trée en scène, il aborde un régiment de       tos et vidéos personnelles), qui confir-
                                                 militaires en leur révélant, sur le ton de    ment la justesse du casting et des
     La séquence initiale de Narcos              la conversation informelle, la connais-       reconstitutions, tout en évitant d’avoir
(Brancato, Bernard, Miro ; 2015-)                sance intime qu’il a de leur vie privée et    à reproduire des scènes à trop grand dé-
montre un petit avion à hélices survo-           de celle de leurs proches pour ensuite, et    ploiement (explosions en milieu urbain,
lant, de nuit, la ville de Medellín. Les         de manière plus cassante, les mettre face     mouvements de troupes). La narration
images, superbes, donnent d’emblée               à un choix difficile : « plata o plomo » ;    est assumée par le personnage d’un
le ton de la série : la facture visuelle         l’argent (la corruption) ou le plomb (la      agent de la DEA – dont l’équivalent
n’a rien à envier à celle des blockbusters       mort). Mais Escobar se voit aussi, non        réel apparaît à plusieurs reprises dans
d’action hollywoodiens ; la perspec-             sans contradiction, comme un héros            les photos d’époque –, ce qui confère
tive retenue se veut – à l’instar de The         populaire : il consacrait une part non        au récit l’apparente authenticité d’un
Wire, au sujet similaire – englobante,           négligeable de ses milliards à construire     témoignage. Le décalage qui demeure
panoramique. On apprend qu’il s’agit             des logements pour les défavorisés et         entre le ton posé dudit commentaire et

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la violence des images – fictionnelles
ou non – présentées au même moment
à l’écran crée cependant un certain effet
de distanciation, si ce n’est de cynisme.
      De manière générale, Narcos n’est
pas sans rappeler le diptyque cinémato-
graphique consacré à Mesrine (Richet)
ou la minisérie sur Carlos (Assayas).
D’une part, parce qu’on y retrouve un
frisé moustachu et bedonnant, capable
des pires horreurs, qui éveille néan-
moins l’empathie du spectateur ; de
l’autre, par le cumul des genres (polar,
action, drame historique, commentaire
social) que l’on y observe ; enfin, par la
confusion savamment entretenue par           l’on devine habituelle dans ce couple. Le      bien évidemment l’univers des frères
les personnages principaux entre grand       personnage, du nom de Lester Nygaard,          Coen (crédités comme producteurs exé-
banditisme et (supposée) justice sociale.    subit ces brimades avec patience et rési-      cutifs), dont le film éponyme de 1996
Loin de la fantaisie d’un Gabriel Gar-       gnation. Un peu plus loin dans l’épisode,      a inspiré la série. Il ne s’agit pas d’une
cía Márquez, comme le suggère la réfé-       il croise par hasard le mystérieux acci-       transposition ou d’une adaptation : plu-
rence au réalisme magique (une autre         denté, un certain Lorne Malvo ; cette          tôt d’un savant palimpseste aux stratifi-
exportation colombienne prolifique de        rencontre court-circuitera sa vision du        cations multiples. L’action n’a plus lieu
l’époque), la série constitue un exemple     monde et déclenchera une série de mé-          en 1987, mais en 2006 ; le vendeur d’au-
éclatant de la magie du réalisme, c’est-     saventures aux répercussions diverses.         tomobiles frustré de l’original trouve un
à-dire de l’illusion référentielle pre-            La série décrit le déséquilibre que      frère de misère en Lester, un courtier en
nante, captivante, qui survient lorsque      cause l’intrusion d’éléments hors-la-          assurances tout aussi insatisfait ; la poli-
certains codes narratifs sont habilement     loi dans une petite ville du Minnesota,        cière de bonne volonté a une contrepar-
manipulés. En ce sens, le binge watching     où évoluent une panoplie de policiers          tie également brillante et déterminée ;
auquel ce type de production invite n’est    à la compétence variable, des bandits          le duo de ravisseurs maladroits renaît
pas étranger à l’accoutumance induite        pas toujours à la hauteur et de simples        dans un tandem de tueurs dysfonction-
par les stupéfiants vendus par son héros     citoyens (dont une veuve joyeuse et des        nels ; etc. Certains éléments formels
excessif. La saison 2 surpasse d’ailleurs    orphelins particulièrement simples d’es-       réapparaissent aussi sous une autre
la première (déjà fort réussie) en inté-     prit). Son vrai centre d’intérêt demeure       forme ou dans un nouveau contexte : le
rêt et en qualité grâce à la focalisation    toutefois la figure de Malvo, improbable       thème musical, doté d’une orchestration
plus soutenue – et moins orientée par        trickster nietzschéen qui chamboule            plus riche ; une scène à la sortie d’un
une narration extérieure – sur Escobar       l’existence de tous ceux qui ont le mal-       stationnement commercial ; une valise
lui-même.                                    heur de croiser son chemin. L’individu         enfouie dans un banc de neige ; l’omni-
                                             incarne la transgression et le désordre,       présence de la ville de Fargo, pourtant
                    •                        tel qu’il le proclame à Lester dans une        secondaire sur le plan de l’action ; etc.
                                             tirade révélatrice : « Your problem is         Le ton général de la série s’avère nette-
     Les premières images de Fargo           you’ve spent your whole life thinking there    ment plus sombre du fait de la présence
(Hawley ; 2014-) sont elles aussi noc-       are rules. There aren’t. » Cette absence       de Malvo, figure purement maléfique
turnes. Une voiture solitaire file à vive    de balises morales ou éthiques l’amène         qui n’a pas d’équivalent direct dans
allure sur une route rurale enneigée ;       à s’ériger en justicier – de manière           le film. On passe de l’insuffisance à la
ses feux arrière projettent un halo rouge    souvent très violente – afin de redresser      méchanceté, de l’inaptitude à la cruauté.
sang sur la blancheur environnante. Le       des torts qui, estime-t-il, ont été infligés         Si Narcos applique avec maestria
conducteur, dont le visage barbu se dis-     à lui-même ou à d’autres. Le person-           des codes narratifs archiconnus, Fargo,
tingue à peine dans la pénombre, paraît      nage manifeste à cet égard un acharne-         là encore dans l’esprit des frères Coen,
tendu et menaçant. Un chevreuil per-         ment singulier à semer le chaos, lequel,       s’applique à subvertir les mécanismes du
cute soudain le pare-brise ; le véhicule     par son amplitude et son exhaustivité          récit. Les rebondissements inattendus et
dérape et aboutit dans un fossé. Un          (du meurtre commis de sang-froid au            les références au second degré abondent,
homme à moitié nu émerge du coffre et        fait d’encourager un adolescent à uriner       sans pour autant nuire à l’intérêt suscité
s’enfuit dans la nuit… La scène suivante     dans le réservoir d’essence du véhicule        par les personnages ou par l’intrigue. La
montre un quadragénaire tout ce qu’il        de sa patronne acariâtre), crée une im-        série se distingue en outre – à l’instar
y a de plus ordinaire qui se fait rabais-    pression de comique et d’absurde.              de la production québécoise Série noire
ser par son épouse, une dynamique que              Cette ironie intrinsèque rappelle        – par son décor constamment enneigé,

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constat en reprenant le schéma clas-
                                                                                              sique de l’hybris et de la décadence, où
                                                                                              le sang appelle le sang et où le pouvoir,
                                                                                              pour se maintenir et s’accroître, stimule
                                                                                              la brutalité et la paranoïa. Considéré
                                                                                              dans cette optique, le personnage de
                                                                                              Pablo Escobar apparaît – toutes pro-
                                                                                              portions gardées – comme une sorte de
                                                                                              Caligula contemporain, ce qui contri-
chose plutôt rare au petit écran, vu les         et les conséquences qu’elles engendrent,     bue bien évidemment à la puissance et
coûts de production que cela suppose.            sans pour autant avoir à se sentir direc-    à la portée symbolique du récit. Fargo,
Une scène de poursuite dans le bliz-             tement concerné par les enjeux en pré-       à l’inverse, déconstruit sciemment les
zard, qui survient au sixième épisode,           sence.                                       codes narratifs de la vengeance, en
est d’ailleurs particulièrement réussie               Les deux séries n’en tirent pas         jouant par exemple avec les tropes de
dans son utilisation du néant poudreux.          moins leur force de la possibilité de        la colère divine, ainsi qu’en témoigne
Il est à noter que la deuxième saison ne         lectures multiples, parfois contradic-       un intertexte biblique récurrent. L’idée
prolonge pas le récit en cours, mais sai-        toires. Les trajectoires de Pablo Esco-      même de destin – à l’instar des autres
sit le prétexte d’événements vaguement           bar, d’une part, et de Lester Nygaard et     « règles » existentielles dénoncées par
évoqués par un personnage secondaire             Lorne Malvo, de l’autre, peuvent être        Malvo – se voit, du coup, évacuée.
pour effectuer un retour en 1978, tout           interprétées à la lumière d’une volonté           Ces rapports décalés avec le genre
en maintenant le principe des renvois à          nécessaire, purificatrice, de laver un       antique de la tragédie suggèrent une
la fois au film et aux épisodes antérieurs.      affront. Le téléspectateur ressent para-     commune tentative de transcender,
Un savant jeu d’intertextualité se dé-           doxalement une certaine empathie             par le biais du récit et des représen-
ploie ainsi, lequel en vient à constituer        pour le narcobaron qui se fait rejeter       tations, ce que l’on pourrait appeler la
le véritable fil conducteur du triptyque.        publiquement par l’élite de son pays,        douleur fondamentale de l’existence.
                                                 qu’il prétendait rejoindre – lui, fils de    Narcos impute implicitement la souf-
                      •                          pauvres – dans l’arène politique. Il en      france à la démesure ou à l’insatisfac-
                                                 vient également à compatir au malaise        tion, en faisant preuve (du point de
     En dépit de factures résolument             du vendeur d’assurances méprisé par          vue du téléspectateur) d’un certain
dissemblables, Narcos et Fargo se re-            tout le monde, y compris par sa propre       stoïcisme. Fargo, pour sa part, amplifie
joignent par leur dimension moraliste.           famille, et à partager son ressentiment      à outrance les tourments des person-
Les deux séries offrent une apparente            croissant. Il peut même aller jusqu’à        nages, pour mieux ensuite les mettre à
mise en garde contre tout pacte avec le          comprendre la droiture ambiguë qui           distance par le rire – si malaisé soit-il
Mal. La Colombie des années 1980 se              pousse un criminel comme Malvo à se          –, en adoptant une approche davantage
voit plongée dans une grave crise struc-         poser en improbable redresseur de torts.     « romanesque », si ce n’est carnavalesque.
turelle lorsque la majorité des forces           Vues ainsi, Narcos et Fargo revêtent une     On a souvent dit de la télévision qu’elle
policières se trouve à la solde du cartel        tonalité dostoïevskienne et rappellent       contribuait à désensibiliser la popula-
de Medellín, tandis que le gouverne-             par leurs excès la part d’animosité et de    tion, qu’elle aurait pour effet de l’endur-
ment n’ose pas sévir ouvertement (en             frustration qui couve en chacun. La fic-     cir avec le flot d’horreurs qu’elle charrie
autorisant, par exemple, l’extradition           tion touche alors à l’intimité refoulée de   quotidiennement dans les bulletins de
des narcotrafiquants aux États-Unis)             l’individu ordinaire, aux pulsions ina-      nouvelles et autres émissions à caractère
par crainte de représailles contre les           vouées du public. Nous ne sommes pas         sensationnaliste. Des téléséries comme
élus (attentats) ou la population locale         loin de l’antihéros humilié et offensé de    Narcos ou Fargo répondent à cette anal-
(terrorisme). De même, la vie de Lester          Breaking Bad, qui se découvre une so-        gésie involontaire par l’excès, comme si,
est minée à la suite de son échange avec         lide volonté de puissance alors qu’il n’a    en une époque qui refuse obstinément le
Malvo, un crime (qu’il soit en pensée            plus rien à perdre.                          mal-être, seul un pathos exacerbé (attri-
ou en acte) ne venant jamais seul. Dans               Le cinéaste Jean-Pierre Melville        bué à l’Autre) ou caricaturé (désamorcé
l’un comme dans l’autre cas, une solu-           considérait que « le monde des hors-la-      par l’ironie) était encore tolérable. Il
tion de pis-aller imposée par l’impuis-          loi est le dernier bastion où s’affrontent   en résulte un tragique en filigrane ; un
sance mène à une forme de corruption             les forces du bien et celles du mal. C’est   ersatz de catharsis qui, étonnamment,
essentielle. Le téléspectateur est convié        le refuge de la tragédie moderne ». Nar-     perdure sous les apparences du divertis-
à observer ces situations problématiques         cos reconduit emblématiquement un tel        sement. g

56     L’INCONVÉNIENT • no 67, hiver 2016-2017
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