Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales - OpenEdition Journals

 
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Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales - OpenEdition Journals
Géocarrefour
                          94/1 | 2020
                          Des lieux pour apprendre et des espaces à vivre :
                          l’école et ses périphéries. Des places et des
                          agencements

Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme
enjeux de représentations sociales
Practice CDI: CDI spaces as issues of social representations

Morgane Govoreanu et Jessica Tillard

Édition électronique
URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/14636
DOI : 10.4000/geocarrefour.14636
ISSN : 1960-601X

Éditeur
Association des amis de la Revue de géographie de Lyon

Référence électronique
Morgane Govoreanu et Jessica Tillard, « Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de
représentations sociales », Géocarrefour [En ligne], 94/1 | 2020, mis en ligne le 15 mars 2020, consulté
le 28 mars 2020. URL : http://journals.openedition.org/geocarrefour/14636 ; DOI : https://doi.org/
10.4000/geocarrefour.14636

Ce document a été généré automatiquement le 28 mars 2020.

© Géocarrefour
Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales   1

    Pratiquer les CDI : Les espaces des
    CDI comme enjeux de
    représentations sociales
    Practice CDI: CDI spaces as issues of social representations

    Morgane Govoreanu et Jessica Tillard

    Introduction
1   La question des lieux pour apprendre et des espaces à vivre se pose particulièrement
    pour les CDI, centres de documentation et d’information en milieu scolaire. Le sujet est
    d’actualité entre la réforme du lycée qui en remodèle profondément la fonction et le
    redéploiement des heures de documentation1. Depuis les années 2000, nombre de
    rapports sont publiés en vue de transformer les CDI en Espaces de culture,
    documentation et Information (ECDI) (Fourgous, 2010), Learning Center (LC) (Jouguelet,
    2009), centres de connaissances et de culture (3C) (Vademecum, mai 2012 ; circulaire de
    rentrée, 2012), BibliO-Lab (rapport Charvet, 2019), notamment en raison de l’influence
    des nouvelles technologies (Britan-Fournier, 1997). L’impact sur les activités des
    professeurs documentalistes (responsables des CDI) se traduit par exemple dans les
    séminaires des groupes de travail académiques en documentation par la place de plus
    en plus importante accordée à la thématique des aménagements spatiaux des CDI. Ces
    changements du métier sont encadrés par une nouvelle circulaire de missions
    (n° 2017-051)2 qui énonce les compétences spécifiques du professeur documentaliste :
    « un enseignant et maître d'œuvre de l'acquisition par tous les élèves d'une culture de
    l'information et des médias » [compétence didactique et pédagogique], « maître
    d'œuvre de l'organisation des ressources documentaires de l'établissement et de leur
    mise à disposition », « acteur de l'ouverture de l'établissement sur son environnement
    éducatif, culturel et professionnel ».
2   Professeures documentalistes depuis quelques années, fortes de formations
    universitaires et d’expériences professionnelles diverses dans l’enseignement et la

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    recherche, en année de stage pour la validation du Certificat d'aptitude aux fonctions
    d'enseignement du privé (CAFEP) dans l’enseignement privé catholique sous contrat,
    c’est la prépondérance des questions spatiales au sein des CDI qui a retenu notre
    attention. Chacune a interrogé les représentations sociales de cet espace chez certaines
    catégories d’usagers dans des perspectives différentes au sein de deux mémoires de
    Master 2 Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation (MEEF). D’un
    côté, il s’agissait de saisir les représentations sociales du métier à partir des pratiques
    spatiales des membres de la communauté éducative dans les CDI par l’observation et
    une enquête par questionnaires dans l’académie de Toulouse, d’autre part, de
    comprendre les représentations sociales des CDI et des professeurs documentalistes
    élaborées par les élèves à travers des dessins dans l’académie de Paris 3. Cet article est
    donc un exercice d’intertextualité dans lequel les résultats vont être discutés en regard
    de la problématique choisie. S’inscrivant dans les sciences de l’éducation, enrichie des
    savoirs de la géographie, de l’anthropologie et aidée de la méthodologie d’exploitation
    objective des données, l’analyse de contenu, cette étude va tenter de montrer dans
    quelle mesure les pratiques des espaces CDI révéleraient diverses représentations
    sociales des CDI et du métier de professeur documentaliste chez les élèves. Dans une
    perspective ethno-méthodologique et institutionnaliste, il s’agit de saisir comment les
    gens fabriquent les institutions au quotidien, soit l’institutionnalisation du social par le
    bas.
3   Ce thème se veut original d’abord parce qu’il reprend, pour l’analyser, l’association
    polémique des espaces CDI avec leur responsable, le professeur documentaliste, en
    s’inscrivant dans la continuité du travail d’O. Britan-Fournier (1997). Il s’agit de
    comprendre comment fonctionnent certains des mécanismes de cette association,
    autant dans les pratiques spatiales au sein des CDI que dans les représentations sociales
    élaborées dans et sur ces espaces scolaires particuliers. Ensuite, cette question sort des
    cadres prescriptifs de l’institution, décalant ainsi le regard habituellement pratique et
    formatif sur ce sujet. L’hypothèse principale défendue ici est double. D’une part, les
    élèves auraient une vision uniformisée autant des CDI que du métier de professeur
    documentaliste. D’autre part, les pratiques et les territorialités des professeurs
    documentalistes influenceraient les représentations sociales des élèves quant aux CDI.
    L’intérêt de cette étude réside notamment dans l’exploration des relations entre ces
    deux hypothèses générales. Nous cherchons à savoir s’il existe une corrélation entre les
    pratiques spatiales des professeurs documentalistes dans les CDI, les représentations
    sociales de leur métier et les représentations sociales des CDI.
4   Pour mener à bien cette recherche, nos postulats théoriques (PT) et méthodologiques
    (PM), ainsi que nos hypothèses générales (H1, H2) et secondaires (H4) ont été élaborés,
    le tout mis en perspective avec le dispositif d’analyse et d’éventuelles remarques (tabl.
    1).

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    Tableau 1 : Hypothèses et dispositif d’analyse

5   Les objectifs généraux de ce travail visent d’abord à comprendre les représentations
    sociales des élèves concernant les CDI. Ensuite, il s’agit non seulement d’un enjeu
    théorique mais également d’un enjeu méthodologique : saisir les représentations
    sociales à partir des pratiques spatiales. Cet article porte aussi une visée
    épistémologique, à savoir prendre en compte le vécu et la parole des élèves, trop peu
    sollicités dans les études sur et dans les espaces scolaires - ces derniers étant entendus
    ici dans le sens large des espaces géographiquement situés au sein des établissements
    scolaires. Enfin, cette recherche propose également de répondre à des enjeux de
    terrain. Nous aspirons, par l’apport de connaissances sur les pratiques spatiales au sein
    des CDI, à prendre conscience en tant que professionnelles des paradoxes à l’œuvre
    dans l’espace des CDI. In fine, il s’agit de participer à la compréhension mutuelle entre
    tous les membres de la communauté éducative (élèves, familles, personnels enseignants
    et non enseignants).
6   Par facilité de langage, les termes CDI et professeur documentaliste seront employés au
    singulier comme au pluriel, renvoyant simplement à une conception générale ou au
    contraire particulariste du lieu ou du professionnel.
7   Après un état des recherches sur les CDI en tant qu’espace, les concepts
    (représentations sociales, noyau central…) et les méthodes (analyse de contenu...)
    utilisés seront précisés. L’exposition des résultats précédera leur discussion.

    Le CDI : espace charnière et de médiation
8   Un CDI est un espace scolaire qui remplit certaines fonctions de bibliothèque scolaire,
    soit la fourniture de ressources adaptées aux publics tout en accueillant des cours.
    Dispensés soit par le professeur documentaliste dans le cadre de l’EMI 4, en co-
    animation avec un autre enseignant ou un personnel de vie scolaire, ces cours peuvent
    aussi être exclusivement dispensés par un enseignant au CDI sans la participation du
    professeur documentaliste. Le CDI est donc un espace charnière entre la vie scolaire
    (conseiller principal d’éducation, assistant d’éducation) et les équipes enseignantes,

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     « aux confluences des mutations » (Le Roux, 2004) sociales et technologiques, « cœur de
     l’établissement » (MEN, 1989 ; Hassenforder, 1996, p. 54-55), « cœur du projet
     pédagogique » (Bayard-Pierlot, Birglin, 1991).

     Un objet polysémique

9    Héritiers de l’architecture conventuelle perpétuée sous la IIIe République, les CDI se
     retrouvent, pour les plus anciens, à l’extrémité d’un bâtiment. Les plus récents font
     l’objet d’expérimentations en termes de design et d’architecture d’intérieur 5.
     L’évolution du CDI et celle de son responsable sont historiquement liées au sein de
     l’institution, l’acronyme CDI s’imposant en 1973 lorsque les deux corps de métier
     travaillant dans les bibliothèques des professeurs (les documentalistes) et dans les
     bibliothèques centrales ouvertes aux élèves (les bibliothécaires) s’unissent (Britan-
     Fournier, 1997, p. 13). Le passage d’une fonction de service à une fonction éducative est
     marqué par la création d’une circulaire de mission pour les documentalistes (1986) et
     l’avènement d’un CAPES (1989) créant le corps des professeurs documentalistes.
     L’introduction du terme bibliothéconomique de « politique documentaire » en milieu
     scolaire (2004) renvoie le professeur documentaliste à ses missions de gestion et le CDI
     à un espace de services. Ce retour d’une conception gestionnaire du CDI et du métier
     semble renforcé par les réflexions autour de l’aménagement des espaces scolaires. Ce
     lien repose notamment sur l’idée que différents facteurs spatiaux, compris comme
     environnementaux, favoriseraient l’apprentissage, tels le bien-être (Musset, 2012),
     l’autonomie et des apprentissages actifs (Maury, 2011 ; Foiray, 2016), comme cela est
     recommandé sur les pages institutionnelles (sites académiques, éduscol) et par les
     partenaires du Ministère de l'Éducation nationale (Archiclasse, 110bis).
10   Le CDI devient progressivement à la fois un lieu de médiation entre des élèves et des
     ressources (physiques, numériques), ainsi qu’un espace de formation à la recherche
     documentaire par l’accompagnement aux usages des technologies d’information et de
     la communication. Les évolutions techniques et technologiques, l’accélération du temps
     (Rosa, 2013) dans la société, le retour de l’interdisciplinarité, entraînent de nouvelles
     transformations des besoins documentaires des membres de la communauté scolaire
     (FABDEN, 2015). Cela explique la parution de textes officiels concernant le LC, le 3C et
     désormais en lycée uniquement instaurant une césure collège/lycée inédite depuis la
     création des CDI : le BibliO-Lab. Les changements sont triples, pensés à l’aune des
     transformations spatiales des CDI (Charvet, 2019, p. 70) :
         • 1). Le BibliO-Lab s’inscrit à l’échelle départementale et régionale (plus dans le local) au sein
          d’« un réseau de mutualisation de pratiques et d’informations » (p.14-15).
         • 2). « Lieu[x] de ressources et d’accompagnement » (p.69), les établissements scolaires ont
          une vocation sociétale en tant qu’espaces scolaires (Marion-Beaufils, Durpaire, Zoïa, 2017).
         • 3). Le CDI serait un espace d’orientation : « espace de formation intellectuelle,
          d’acculturation et de socialisation... où les nouvelles approches numériques peuvent les
          escorter, dans la recherche de l’information ».
11   De plus, le professeur documentaliste, à l’instar d’autres personnels (CPE, professeurs
     principaux) déjà concernés par l’orientation des élèves, devient l’organisateur du
     travail d’équipe avec les psychologues scolaires. Les compétences en EMI deviennent
     centrales dans l’accompagnement à la recherche d’information sur l’orientation, pour
     contrer les inégalités, en termes d’accès aux ressources ou de manque de capital

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     culturel. L’une des fonctions traditionnelles des CDI ressurgit : introduire la rénovation
     des espaces scolaires dans les établissements. Le CDI-cœur devient « foyer de
     l’orientation », « cœur d’une ruche », « lieu d’accueil de cellules satellites » entre autres
     « cyber lieux ». Cela s’explique par deux principes sous-jacents : la modularité et
     l’innovation supposées des CDI seraient un avantage dans « la combinaison idéale des
     trois espaces - travail scolaire et lecture, recherches dédiées à l’orientation, vie
     culturelle » optimisant les relations entre lieux d’apprentissage et lieux de socialisation
     (Charvet, 2019, p. 72).
12   Les nombreux questionnements d’ordre épistémologique (information-documentation)
     et praxéologique (les pratiques au sein du lieu) concernant le CDI débouchent sur trois
     axes d’analyse : le CDI comme facteur d’innovation et d’évolution dans l’institution, la
     culture informationnelle et l’éducation à l’information-documentation, enfin les
     questions relatives au management documentaire (système d’information, espace
     documentaire). En effet, le CDI a été étudié selon différentes approches (sociologique,
     historique, pédagogique, stratégique, systémique) qui l’ont révélé porteur de
     changement (Petit, 1980 ; Canario, 1988), système d’information singulier (Mollard,
     1996), innovation multimodale (Metzger, Van Cuyck et al., 1998, Duarte, 2000). Par
     exemple, le CDI peut être aussi bien vécu comme un tremplin pour l’innovation que
     comme un sanctuaire, un supermarché, ou encore une garderie (Gaillot, 1987). Alors, la
     posture adoptée concernant l’évolution technologique ici est que « le propre de
     l’innovation au CDI est d’engager dans une dynamique qui est de l’ordre de l’action, de
     l’expérience partagée, de l’ouverture sur l’extérieur » (Maury, 2010, p. 4). En dépit de la
     place croissante concédée à la documentation en raison de ses enjeux sociétaux
     (gestion des données, recherche d’information…) une question demeure « celle de la
     place et du rôle incertains de la documentation - vue à travers les CDI - dans
     l'institution, d'hier à aujourd'hui » (Maury, p. 4). Ainsi, objet mouvant, flou et évolutif,
     le CDI est un lieu de tensions complexes entre conservation et nouveautés, gestion et
     pédagogie, autonomie et dépendance, liberté d’action et environnement de
     prescriptions.

     Un espace topographique

13   Le CDI serait tout à la fois un espace au sens où il est produit par une société et en tant
     qu’il agit sur elle en retour (Lefebvre, 1974). Cet article accorde la priorité au lieu CDI,
     lieu pratiqué et habité. Il s’agit donc d’interroger les types de relations à l’espace qui se
     développent dans les CDI.
14   Le CDI est un espace pluriel, « carrefour » (Cordier, 2009), à la fois lieu de vie et centre
     de formation. En effet, il est le lieu de la rencontre des pratiques formelles et non
     formelles issues d’apprentissages non structurés explicitement. Ainsi, il est un lieu à
     part dans l’espace scolaire même s’il en fait partie, caractérisé par ses règles
     d’utilisation mais aussi par une relative liberté de mouvement et d’activité. En 2002, A.
     Piponnier définissait neuf topoï « lieux communs censés doter le territoire de repères
     lisibles et permettre sa distribution voire son parcours » : accueil, banque de prêt, coin
     lecture, « bibliothèque », salle de documentation, postes informatiques, la salle de
     travail, la salle audiovisuelle, la salle informatique. Ces éléments ont le mérite de
     proposer une grille de lecture de l’espace que nous utiliserons pour l’analyse.

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     Habiter le CDI ?

15   « Questionner les manières d’habiter les espaces documentaires d’accès aux savoirs »
     (Fabre, Liquète, à paraître) interrogerait alors les territorialités. Ainsi, l’habiter (Stock,
     2007) est régulièrement repris dans l’univers scolaire. « Condition spatiale de
     l’existence » (De Certeau, 1990, p. 239-254), l’habiter produit « un “Je” en tant qu’il est
     relié aux autres (“Nous” et “Eux”) et aux lieux géographiques ». L’habiter n’est pas ici
     compris de façon traditionnelle en tant qu’« être dans l’espace » mais d’une façon
     nouvelle « faire avec l’espace », c’est-à-dire dans des rapports multiples à l’espace, plus
     en cohérence avec la société contemporaine. Habiter l’espace c’est le pratiquer, ce qui
     donne au lieu son sens pour l’individu à travers son intentionnalité. Un même espace
     aura donc plusieurs significations, interprétations, selon l’utilisation qui en est faite.
     Alors, les lieux sont reliés aux représentations, aux valeurs, aux imaginaires des
     individus qui les pratiquent. Ainsi, « le rapport aux lieux n’existe pas en soi, de façon
     indépendante, mais est toujours relié à la question des pratiques » (Stock, 2004), la
     pratique étant donc à replacer dans son contexte spatial (Lussault, 2000). Par
     conséquent, l’intérêt porté aux actions et aux actes décrits dans les dessins ou dans les
     discours se base sur le concept de compétence de spatialité (Lussault, 2018) qui propose de
     penser l'interaction de l’élève avec son environnement comme un processus
     d’apprentissage, qu’il soit formel ou informel. L’habiter est donc à la fois la
     conséquence des représentations déjà à l’œuvre chez l’élève et dans le même temps une
     construction (apprentissage, représentation).
16   Dans les modes de relation envisagés ici, l’appropriation, revendiquée dans
     l’aménagement des espaces scolaires, est réfutée en ce qu’elle comporte des
     permanences qui ne sont pas apparues sur le terrain. Alors que les territorialités,
     entendues comme des modes de relation à l’espace reconnu, familier, fréquenté par un
     groupe auquel on appartient (Raffestin, 1986, p. 92), soit la structure physique et
     chorologique de la quotidienneté (1982, p. 186) seront contemplées dans l’intensité du
     lien affectif c’est-à-dire l’expérience psycho-affective et sensorielle forte (Monnard,
     2015) générée par les pratiques de cet espace. De même, les CDI comme territoires du
     conflit (Merklen, 2013, p. 37) situés au milieu d’un espace conflictuel (l’école) se révèlent
     éminemment politiques, en raison du rejet d’un ordre social où l’écrit exerce une
     fonction de hiérarchisation (Goody, p. 148). Alors que le CDI représente un espace
     d’apprentissage ouvert, ses conditions matérielles (horaires d’ouverture par ex.) sont
     souvent dépeintes comme des entraves aux apprentissages par les élèves et leurs
     familles.

     Les représentations sociales : outils de compréhension des CDI

17   Les représentations sont utilisées pour donner sens aux pratiques observées, recueillies
     et dessinées dans et sur les CDI. En effet, elles constituent un « système de valeurs et de
     pratiques relatif à des objets ou des dimensions du milieu social » (Moscovici, 1961). Se
     situant dans la double dialectique individu/société d’une part et intérieur/extérieur (de
     l’individu, du groupe considéré) d’autre part, elles sont un « sous-sol qui échappe aux
     individus même, dont elles façonnent les actes et les paroles et à qui elles permettent
     de coexister » (Moscovici, 1989, p. 10). À travers leur système de références, elles
     revêtent une fonction structurante pour l’individu, lui permettant de donner un sens à
     ses actions et une place dans la société (Abric, 1994 ; Jodelet, 2003). Ce qui sera alors

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     utilisé ici est le noyau central soit l’élément fondamental de la représentation,
     déterminant la signification et l’organisation de cette dernière. Composé d’opinions, de
     croyances, d’informations, il fait consensus dans le groupe porteur de la représentation
     (Molinier, 1998). Lié au contexte historique, sociologique et idéologique, le noyau
     central est en lien avec les valeurs, les normes. Il est donc partagé et stable. Les éléments
     périphériques sont liés au contexte, à l’environnement immédiat et à l’individu, son
     histoire, son vécu. Ils sont moins importants que le noyau, plus fragiles et instables.
     Néanmoins, ils gravitent autour de lui, chacun avec des degrés de saillance variables et
     remplissent une fonction de concrétisation (Flament, 1987) qui permet d’ancrer la
     représentation dans la réalité. Ainsi, l’analyse tentera de faire émerger des constantes
     allant vers les « noyaux figuratifs » des représentations (Abric, 1997) pour mieux
     comprendre le système de références à partir duquel le sujet va construire ses
     apprentissages et qui souvent prévaut à l'intervention didactique (Meirieu, 2016, p. 56).
18   Les concepts d’identité positive (Tajfel, 1972) et de « “zone muette” des
     représentations » (Chokier, Moliner, 2006) sont également utilisés pour décrire des
     mécanismes des représentations sociales opérant dans et sur les CDI. En effet, l’identité
     positive en tant qu’estime de soi est un besoin en vue du sentiment d’appartenance à
     un groupe, ce qui est central dans la positivité de l’identité. La positivité et la négativité
     étant évaluatives, les processus de comparaison sociale, soit l’attribution de valeur,
     sont pris en compte pour comprendre les relations établies au CDI. Enfin, la « “zone
     muette” des représentations » correspond à la zone de la représentation rendue muette
     « en raison d’un processus de pression normative ». Composée « d’éléments contre-
     normatifs » et d’un contexte de substitution permettant de « réduire la pression
     normative » (Abric, 2003, p. 75), elle favorise ainsi l’expression d’opinions socialement
     non désirables.

     Un cadre méthodologique composite
19   Les données récoltées sont doubles. Elles se composent d’une part de questionnaires
     adressés aux deux groupes qui nous préoccupent : les élèves en premier puis les
     professeurs documentalistes. D’autre part, 248 dessins ont été collectés (124 sur le CDI,
     124 sur le professeur documentaliste) en deux périodes (septembre 2018 (130) et
     décembre 2018 (118)) parmi des élèves de sixième et 65 autres dessins entre janvier et
     juin 2018 en lycée professionnel (LP) (40 sur les CDI, 25 sur le professeur
     documentaliste), dans des classes de seconde à terminale et en BTS (post-baccalauréat).

     Le dessin : un medium pour l’analyse des représentations en milieu
     scolaire

20   Le choix du médium dessin pour analyser les représentations des élèves est un choix
     méthodologique. Le dessin fait émerger le vécu personnel de l’enfant/élève, le langage
     graphique et le langage verbal ne reposant pas sur le même canal perceptif. Il permet
     de restituer la « vision intérieure, immatérielle, d'un instant de la vie... tel que le sujet
     dessinant l’a saisi personnellement » (Royer, 1995, p. 44). Le dessin permet aussi une
     liberté que des questions construites en fonction d’idées préétablies n’auraient pu faire
     ressortir (orientation de la page, types d’éléments, nombre, surface/taille, couleurs
     etc.). Cette liberté donne libre court à l’expression d’éléments qui n’auraient pu

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     émerger à l’oral ou à l’écrit, en laissant une possibilité de manifestation de messages
     spontanés et originaux. De plus, le dessin permet d’éviter d’introduire la notion de
     recherche auprès des élèves et de ne pas laisser s'immiscer une éventuelle peur du
     jugement. Ce médium a déjà été utilisé pour faire émerger la différence de
     représentations mentales entre le professeur documentaliste et les élèves (Fabre et
     Veyrac, 2008).

     Recueillir des données à l’école : des classes et des professeurs

21   La production de ce matériau s’inscrit dans le cadre scientifique précité dont découlent
     plusieurs éléments : un temps, du matériel homogène, une consigne. La production du
     dessin devait se faire en 5 minutes à partir de l’énonciation de la consigne. Le matériel
     de dessin était distribué (feuilles blanches format A4, distribuées en biais de la main à la
     main afin de laisser le choix d’orientation), mais les outils pour dessiner étaient ceux
     des élèves car cela permettait un choix large. Pour la consigne, c’est en référence au
     test de Jung qui consiste à demander d’associer rapidement un mot à un autre, émis par
     le testeur, que nous avons travaillé pour l’adapter au dessin. Cette méthode laisse toute
     liberté à l’interlocuteur tout en limitant le temps de réflexion pour obtenir la
     spontanéité. La consigne choisie pour le premier dessin fut : « Pour vous, c’est quoi un
     CDI ? », et pour le second : « Pour vous, c’est quoi un ou une professeur.e documentaliste ? ».
     Elle fut donnée verbalement à l’ensemble des élèves, puis répétée au besoin
     individuellement, sans variante. Il a été choisi, pour respecter totalement l’enfant, de
     rendre les dessins anonymes. De plus, les élèves ont dessiné dans un lieu différent du
     CDI pour ne pas influencer les dessins, les expressions graphiques pouvant dès lors être
     spontanées. Deux informations complémentaires étaient demandées aux élèves (à noter
     au verso du dessin) : s’ils étaient venus au CDI avant ce jour et la présence d’une
     bibliothèque scolaire dans leur école primaire ou non. La récolte eut lieu fin septembre
     puis fin décembre 2018. Entre les deux a pris place une séquence pédagogique en info-
     documentation. 248 dessins anonymes ont été obtenus et ont permis l’élaboration
     d’une analyse de contenu basée sur un corpus conséquent.
22   Le questionnaire proposé aux élèves6 a obtenu 83 réponses validées, 48 lycéens ont
     répondu à partir de questionnaires papier (BTS, première, seconde) ou d’un lien envoyé
     sur leur messagerie scolaire : les élèves de seconde ont répondu lors d’une séance d’EMI
     réalisée au CDI avec le professeur documentaliste ; les élèves de première étaient en
     classe pendant une co-intervention entre le professeur documentaliste et un
     enseignant de mathématiques sur l’environnement d’apprentissage ; la classe de
     terminale y a participé pendant un cours d’anglais en fin d’année. 29 élèves de classes
     de BTS ont également participé à l’enquête par l’intermède de leur professeur principal
     qui a supervisé le remplissage du questionnaire en salle de classe. Le lien a également
     été diffusé sur des forums7 ne générant que 8 participations extérieures à
     l’établissement, dont 6 validées. Basés sur le volontariat, les dessins ont été réalisés
     sous la supervision du professeur documentaliste dans le CDI (secondes, terminales)
     avec le questionnaire posé sur le bureau, alors que les élèves de BTS l’ont réalisé en
     classe avec leur professeur principal. Les 65 dessins récoltés en LP sont une sous-
     catégorie des questionnaires papier. Les consignes pour la réalisation des dessins
     étaient respectivement : « s’il n’y avait aucune contrainte (ni matérielle, ni physique, ni
     financière), comment serait le CDI de vos rêves ? Représentez-le ci-dessous s’il-vous-
     plaît, depuis ses murs (comment sont-ils ?) avec tout ce que vous aimeriez y faire, y

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Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales   9

     trouver » et « selon vous, à quoi ressemble un.e professeur.e documentaliste (sans vous
     baser sur celle de cette année) et à quoi devrait-il.elle ressembler ? ». Les dessins
     récoltés portent soit sur le CDI (40) soit sur le professeur documentaliste (25) et se
     ventilent de la manière suivante : 12 élèves de seconde MS ont représenté le CDI ; 30
     élèves de première ont représenté sur une page le CDI et sur une autre l’enseignant ; 19
     élèves de terminale et 4 des 29 élèves de BTS ayant participé, ont réalisé un dessin (un
     seul est dessiné, les autres élèves ayant écrit des commentaires).

     La méthode de l’analyse de contenu pour exploiter les données

23   L’analyse du dessin détaillée par Royer (1995) a été est couplée à l’analyse de contenu
     (Bardin, 1977 ; Mucchielli, 1977) pour repérer les éléments pertinents et effectuer un
     relevé systématique sans entrer dans l’interprétation psychologique, par la création de
     catégories en vue d’une interprétation contrôlée des résultats. Qualitative et
     quantitative, fondée sur la déduction et l’inférence, « l’analyse de contenu se veut une
     méthode capable d’effectuer l’exploitation totale et objective des données
     informationnelles » (Mucchielli, 1977, p. 17). Elle n'est pas l'étude d'un vocabulaire,
     mais la recherche des sens d’un « texte ». On sait depuis F. De Saussure qu’il n’y a pas de
     lien entre le signifié et le signifiant. Ainsi, l’analyse de contenu n’est pas limitée aux
     productions écrites, mais elle est possible quel que soit le support–signifiant. Elle peut
     donc être réalisée à partir du langage parlé, d’images, de musique, de dessins, à partir
     de corpus donnés a priori, d’un matériel rassemblé à des fins d'analyse ou d’un matériel
     créé pour la recherche, comme ici. La méthode s’organise en 3 étapes, la préanalyse
     (codage et catégorisation, élaboration d’indicateurs, conception d’un tableau de
     collecte), l’exploitation du matériel (repérage des indices, application systématique des
     décisions prises lors de la préanalyse) et le traitement des résultats (inférences et
     interprétations), à partir des statistiques. L’étape du repérage des indices et de l’élaboration
     d’indicateurs permet de relever les différents éléments présents dans les dessins afin
     d’en faire des indicateurs (unités comparables) : les unités d’enregistrement (mot,
     thème, objet ou référent, personnage, évènement…) et les unités de contexte (unité de
     compréhension pour le codage : Classe, Consigne, déjà venu CDI, CDI ancienne école, Format
     choisi...). Par exemple, pour l’indice bibliothèques, 7 indicateurs pouvaient être relevés :
     présence/absence, longueur des linéaires, degré de remplissage, surface dans la feuille, position
     dans la page, éventuelle particularité, présence/absence de livres. Pour l’indice professeur
     documentaliste, 31 indicateurs ont pu être isolés. C’est à partir de ces indicateurs que des
     catégories ont été créées. Ce type de méthode permet aussi d’analyser le paralangage
     (Trager, 1958) qui explore les attitudes, les postures, les gestes, les regards, les
     mouvements...

     Population d’étude : de la sixième au BTS

24   Les lycéens interrogés proviennent de deux filières spécifiques : métiers de sécurité
     (MS), avec une classe préparatoire aux concours de police et de gendarmerie ainsi que
     systèmes numériques (SN), les orientant autant vers la programmation informatique
     que la réparation d’électroménager, selon la spécialité choisie. Parmi les classes de
     brevet de technicien supérieur (BTS), des classes avec des orientations très diverses :
     management des unités commerciales (MUC) de première année, négociation des
     relations commerciales (NRC) de deuxième année, ont été interrogées compte tenu de

     Géocarrefour, 94/1 | 2020
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     leurs importants effectifs. Toutes ces filières demandées et l’établissement bien classé
     au niveau départemental et régional, les classes sont sélectives (une place pour quatre
     dossiers en moyenne). Cela permet d’interroger des élèves qui ont plusieurs années
     d’expérience du lieu, de comparer les résultats obtenus entre les classes, afin de
     mesurer un éventuel impact des pratiques du professeur documentaliste (hypothèse 2)
     que la plupart des élèves avaient comme professeur depuis plusieurs années.
25   Les collégiens sont des élèves de deux classes mixtes de 6 e (66 élèves) d’un
     établissement du sud parisien, privé sous contrat d’association avec l’État, classé
     favorablement, avec un taux de réussite au brevet de 99 % et dont les élèves sont issus
     d’un milieu socio-professionnel de médecins, cadres et professions libérales. Trois
     raisons prévalent à ce choix de niveau : l’accès formel aux élèves dans le cadre du
     « Parcours documentation » ; le fait que ces élèves n’ont pas encore fréquenté le CDI de
     leur établissement (cf. date des dessins) ; leur âge (10-12 ans) en lien avec les stades
     d’évolution du dessin d’un enfant (Luquet, 1967 : de 1 à 3 ans, stade du « gribouillage » ;
     de 3 à 5 ans, stade du « réalisme fortuit » - l’enfant commence à réaliser qu’il peut y
     avoir un lien entre ce qu’il a tracé par hasard et l’apparence d’un objet - ; de 5 à 12 ans
     vient le stade du « réalisme intellectuel » - l’enfant ne cherche pas à reproduire « ce
     qu’il voit » mais « ce qu’il sait » des choses - ; vers 12 ans vient le « réalisme visuel » lors
     duquel l’enfant tente, entre autres, de tenir compte de la perspective). Ainsi, avec des
     élèves de 6e il était possible d’obtenir des dessins à mi-chemin entre la représentation
     de ce qui est vu dans un objectif de ressemblance et une représentation de ce qui est su,
     de façon subjective.

     Les représentations des CDI : entre ambivalence,
     influence et méconnaissance
     H1. Une vision uniformisée chez les élèves ?

26   La première hypothèse émise était que les élèves auraient une vision uniforme du CDI.
     La lecture des résultats infirme cette proposition. Les élèves de 6e, issus d’un milieu
     favorisé parisien et les lycéens d’un lycée professionnel d’une ville moyenne de
     l’académie de Toulouse, confrontée à un taux de pauvreté élevé n’ont pas une vision
     similaire.

     Du CDI

27   Alors que pour les premiers, le CDI est principalement un lieu dans lequel on peut
     s’asseoir et bénéficier d’un accès numérique mais dont la principale caractéristique est
     de mettre à disposition des livres, pour les seconds, le CDI est avant tout un lieu pour
     utiliser des ordinateurs. L’analyse des dessins des élèves de 6 e n’étant jamais venus au
     CDI (20 sur 66 en septembre) révèle cet aspect car seul 1 dessin montre une
     bibliothèque vide alors que les 19 autres ont au moins 1 livre. Pour les lycéens, 14
     dessins seulement sur 65 représentent des étagères et des livres, bien que les
     questionnaires fassent tout de même état d’une préférence pour le coin lecture (31 %),
     une utilisation majoritaire des ordinateurs (71 %) et des impressions (46 %). Ensuite,
     pour les 6e, dans 13 dessins sur 20, il y a des meubles pour s'asseoir (chaises, fauteuils,
     banquettes, poufs, tabourets), ce qui signifie qu’il n’y a rien pour s'asseoir dans 7

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Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales   11

     dessins : ne s’y trouvent que bibliothèque, bureau, table ou ordinateur. L’observation
     des tables dans l’ensemble des dessins montre un résultat très élevé : 83 % en
     présentent quelles que soient leurs formes et leurs tailles. Cet élément semble être une
     constante dans les dessins et nous sommes tentées d’inclure les deux items table et siège
     dans le noyau de représentation. Pour ces élèves, la représentation serait donc
     constituée d’un noyau dur bibliothèque+livres+tables+sièges et d’un élément satellite accès
     à un ordinateur, ce dernier étant plutôt de l’ordre du noyau pour les lycéens. Enfin, un
     autre élément inattendu est la quasi-absence d’êtres humains. Pour les 6e et parmi tous
     les dessins représentant un CDI, 77 % ne représentent aucun être humain dans le CDI,
     seuls 18 % montrent des élèves. De plus, une baisse de 10 dessins est constatée entre les
     dessins de septembre et de décembre. Quant aux lycéens, 57,5 % représentent des êtres
     humains, certains en représentant même plusieurs. Cela semble en cohérence, pour les
     lycéens, avec l’importance qu’ils accordent au CDI pour les travaux de groupe et ses
     potentialités socialisantes (rencontrer des camarades, y venir avec des camarades).
28   Pour les élèves de 6e, globalement, les dessins présentent des lieux « rangés ». Sur les
     dessins représentant le CDI et montrant des livres dans les bibliothèques, 96,5 % font
     apparaître des livres ordonnés (83 % sur les dessins représentant le professeur
     documentaliste). Alors que pour les élèves de LP, plus qu’un CDI rangé, 82,5 %
     représentent le CDI en sous-espaces (ordinateur/informatique, étagères/lecture…),
     certains ayant même représenté un carré ou un rectangle composé de blocs (19 %).
29   La représentation du CDI par les élèves, après analyse de l’ensemble des résultats, peut
     donc être structurée de la façon suivante (tabl. 2) :

     Tableau 2 : Représentations sociales du CDI par les élèves de 6e et de lycée

                                 Élèves de 6e                          Lycéens
                                 « Qu’est-ce que le CDI »              « CDI rêvé »

      Noyau central              Étagères + tables + sièges + ordre Lecture + ordinateur + travail de groupe

      Éléments périphériques Livres + ordinateurs + lecture            Nourriture + cinéma + musique

     Du professeur documentaliste

30   Dans 64 % de tous les dessins des élèves de 6e représentant des professeurs
     documentalistes, il s’agit de femmes. Les lycéens expriment également cette prégnance
     des femmes dans leurs dessins à 50 %. À noter ici que sur l’autre moitié, les hommes
     représentent 21 % des professeurs documentalistes représentés, 21 % ne renvoient pas
     à un genre et 8 % sont incarnés par un animal.
31   Avec plus de 74 % de visages souriants chez les 6e (dessins des professeurs
     documentalistes), que ce soit dans les dessins de septembre ou de décembre, et 36 %
     chez les lycéens, le professeur documentaliste est quelqu’un de souriant. Néanmoins, à
     l’étude du regard (bienveillant, souriant, présent, complice, absent, vide, triste, fermé,
     méchant) les chiffres montrent un équilibre presque parfait (chez les 6 e) entre un
     professeur présent et bienveillant et un professeur plutôt triste et absent. Il est à noter
     que, là où l’accueil s’exprime à travers des sourires et des regards, les questionnaires
     (lycéens) traduisent l’accueil non plus à travers le professeur documentaliste mais à

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     travers le CDI. C’est l’espace qui est assez accueillant (20 %), plutôt accueillant (18 %),
     très accueillant (12 %), aimé pour sa convivialité (25 %), son accueil (19 %), ses espaces
     de travail (13 %). L’uniformité des représentations pourrait s’envisager si l’on affirme que c’est
     l’ambivalence dans le regard porté qui est commune. Plutôt négatif pour les lycéens qui
     déclarent ne pas aller au CDI et positif du côté des collégiens dans les sourires, mais très
     largement nuancé par les regards, l’accueil n’est donc pas constitutif du noyau.
32   La présence des livres est, dans les dessins du professeur documentaliste des élèves de
     6e, moins importante que dans ceux du CDI. La différence est conséquente (-41 %) et
     tendrait à montrer que le livre semble ne pas faire partie du noyau de la représentation
     des élèves, mais plutôt être un élément gravitationnel, contrairement à ce à quoi l’on
     pourrait s’attendre. En fait, le professeur documentaliste est plutôt associé à la notion
     plus générale de document (feuille de papier, livre, revue). En effet, les lycéens le
     représentent à 56 % avec un document et les collégiens à 44 %. Si peu de lycéens
     dessinent des livres autour du professeur documentaliste (8 %), 3 le représentent avec
     un livre, un dictionnaire et des formules mathématiques, en guise de visage.
33   Alors que le professeur documentaliste est souvent associé à son lieu d’exercice, la
     réciproque se questionne. La moyenne des deux séries de dessins des 6e (CDI et
     professeur) donne 85 % de dessins qui ne représentent aucun professeur dans le CDI.
     Cela pose la question de la perception du lien entre le CDI et le professeur
     documentaliste par les élèves. Il est à noter qu’aucun autre indice ne permet de penser
     que les individus dessinés représentent quelqu’un d’autre. Cet endroit semble
     strictement réservé au professeur documentaliste et aux élèves quand ils sont présents.
     Néanmoins, les lycéens questionnés sur la façon dont ils nomment le professeur
     documentaliste font apparaître une majorité d’appellations associant la fonction
     enseignante (« prof »…) avec le lieu (CDI), par exemple « Madame/Monsieur le CDI »,
     « celle/celui du CDI », parfois « prof de CDI ». Pourtant, 53 % des professeurs
     documentalistes interrogés déclarent ne pas avoir de surnom ou d’appellation lié au
     lieu du CDI. Comment comprendre cette apparente contradiction entre la déconnexion
     déclarée par les professeurs documentalistes et la prégnance du sigle « CDI » de la part
     des élèves ? Cette étude n’apporte pas la réponse à cette question.
34   Enfin, les élèves ont dessiné une part non négligeable de professeurs documentalistes
     avec des lunettes : 24 % pour les lycéens, là où les collégiens le font à 39 %.
35   La représentation du professeur documentaliste par les élèves, après analyse de
     l’ensemble des résultats, peut être structurée de la façon suivante (tabl. 3) :

     Tableau 3 : Représentations sociales du professeur documentaliste par les élèves de 6e et de lycée

                                     Élèves de 6e                              Lycéens

      Noyau central                  sourire + femme                           sourire + femme

      Éléments       périphériques bienveillance/hostilité + Accueil + bienveillance + accueil + CDI +
      proches                      document                            document

      Eléments       périphériques
                                     CDI + livre + document + lunettes         lunettes + livre + savoir
      lointains

     Géocarrefour, 94/1 | 2020
Pratiquer les CDI : Les espaces des CDI comme enjeux de représentations sociales   13

     H2. Les professeurs documentalistes influenceraient les
     représentations sociales des élèves

36   Les premiers résultats concernent les pratiques des professeurs documentalistes dans
     les CDI. Pour eux, les activités les plus importantes en termes de volume horaire sont
     l’accueil des membres de la communauté éducative au CDI, l’enseignement de l’EMI et
     la gestion documentaire. La formation à la recherche documentaire vient ensuite, enfin
     la mise à disposition de ressources et l’accompagnement à l’autonomie et à la
     responsabilisation ex-æquo. Les pratiques des professeurs documentalistes font ici écho
     aux représentations des élèves. Il existerait bien une corrélation entre les pratiques et
     les représentations dans le CDI. Cela est-il en lien avec l’organisation et la scénarisation
     de l’espace ? Les données suivantes ne permettent pas de l’affirmer. En effet, les
     professeurs documentalistes considèrent à 93,1 % que l’espace est une dimension
     importante dans leur travail. De fait, concernant les activités qu’ils mènent en lien avec
     l’espace, ils considèrent avant tout l’initiation à la recherche documentaire et
     l’enseignement de la documentation (80 %) comme la première activité en lien avec
     l’espace. L’EMI vient ensuite pour 77 participants puis le fait d’impulser ou de
     participer à la réflexion collective sur la gestion de cet espace (51). Paradoxalement, les
     formations à l’aménagement et la participation à des formations sur le sujet n’arrivent
     que bien après (27). Finalement 66,3 % des répondants estiment que ces réflexions sur
     l’espace n’ont pas changé leur vision du métier ni leurs pratiques professionnelles.
     Concernant ce trait, il semble impossible au vu du dispositif de collecte des données
     d’établir un lien fort : la faible représentation de livres et du professeur documentaliste
     dans une posture pédagogique ne permettent pas de l’affirmer. Quid des étagères :
     seraient-elles en corrélation avec les pratiques de gestion du professeur
     documentaliste ?
37   Une autre ambivalence s’exprimerait dans les données récoltées : le rapport au bureau
     enseignant dans le CDI. En effet, à la question des usages du bureau enseignant au CDI,
     ceux-ci témoignent d’une appropriation de cet espace de travail, allant à l’encontre de
     l’injonction à la modularité dans les CDI dont témoignent les différents rapports et
     formations destinées aux professeurs documentalistes. En effet, une majorité de
     participants déclarent que le bureau est à la disposition exclusive du professeur
     documentaliste, mais que certains membres de la communauté éducative autorisés
     peuvent l’utiliser ponctuellement (29 %), quand 22 % déclarent qu’il est seulement à
     leur disposition et que personne d’autre ne peut l’utiliser. Ceux qui le partagent avec un
     collègue (20 %) sont bien plus nombreux que ceux qui le mettent à la disposition de
     tous les personnels enseignants et de vie scolaire (11 %) ou de tous, élèves inclus (8 %).
     Dans les dessins de 6e, le bureau est dessiné de façon englobante. Le professeur
     documentaliste paraît isolé presque enfermé dedans, il y disparaît. Le bureau du CDI est
     dans les faits grand et dans un angle. Il semblerait que leur fréquentation du CDI ait
     induit cela puisqu’aucun bureau enfermant n’apparaît en septembre. C’est à la suite de
     cela que nous avons pris conscience que le bureau pouvait ressembler à une barrière et
     éventuellement rendre difficile l’accès au professeur. Une réflexion sur de possibles
     solutions a été lancée par la suite.

     Géocarrefour, 94/1 | 2020
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