QUELLES SOLUTIONS DES INDUSTRIELS PEUVENT-ILS APPORTER

 
QUELLES SOLUTIONS DES INDUSTRIELS
                   PEUVENT-ILS APPORTER
              AUX PROBLÈMES ÉNERGÉTIQUES? (*)
                                                           parYVES BAMBERGER
                                             Directeur EDF R&D, membre de l’Académie des Technologies

                                                          et BERNARD ROGEAUX
                                                         Conseiller de Synthèse à EDF R&D

Nos modélisations montrent des tensions énergétiques liées au pétrole à un horizon qui                  citoyen veut des énergies accessibles au plus
     ne devrait pas dépasser 2015-2020. Un recours massif au charbon apporterait une                    grand nombre, qui ne dégradent pas l’envi-
    solution qui ne serait que provisoire, avec un pic fossiles possible dès 2040-2050. Ce              ronnement et laissent une situation viable
    recours au charbon pourrait aggraver considérablement le choc climatique en cours.                  aux générations futures, et chaque individu,
  Les acteurs industriels souhaitent proposer des solutions techniques pour construire un               comme d’ailleurs chaque décideur poli-
  monde énergétique soutenable. Mais ces solutions ne se déploieront que difficilement:                 tique, compose au mieux entre ces deux
  elles représentent un surcoût conséquent, que nous chiffrons à environ 2% du PIB, et                  positions…
  surtout elles nécessitent un délai de 30 ans au moins pour être déployées massivement.                L’industriel, pour sa part, cherche à propo-
  De plus, elles devront être complétées dans nos pays par un nécessaire effacement de la               ser des solutions énergétiques viables pour
 demande, qui ne pourra être obtenu que par des efforts de sobriété. Ces solutions ne se                faire face à la demande énergétique: ces
   développeront donc que dans le cadre de plans d’urgence acceptés par les populations.                solutions doivent à la fois être économiques,
L’Europe, dont la position est la plus fragile, devrait agir très rapidement pour sécuriser             respecter les contraintes environnementales
   son approvisionnement énergétique. La question du CO2 elle, ne peut se régler qu’au                  présentes et anticiper au mieux les
        niveau mondial et sera de plus en plus liée aux usages du charbon. Pour nous, la                contraintes futures. Le plus souvent, il est
     ressource la plus rare du monde énergétique, c’est le temps dont nous disposons pour               amené à réaliser des investissements très
                                                          assurer les nécessaires transitions.          lourds du type centrales électriques, raffine-
                                                                                                        ries ou réseaux qui ne se rentabiliseront
                                                                                                        qu’en plusieurs décennies. Il est préférable,
                                                                                                        lorsqu’on investit des milliards d’euros par
                                                                                                        an, d’anticiper les futures tensions et de ne
                                                                                                        pas trop se tromper sur les évolutions pos-
                                                                                                        sibles de la demande, ni sur la disponibilité
                                                        I. — LES INDUSTRIELS                            et le coût des énergies primaires.
                                                     SONT DANS L’OBLIGATION
                                                             D’ANTICIPER
                                                     DE MANIÈRE PRAGMATIQUE
                                                      L’AVENIR ÉNERGÉTIQUE
                                                                                                        (*) Les propos contenus dans cet article n’engagent que leurs
                                                                                                        auteurs.
                                                   Chacun a sa propre approche des questions
                                                                                                        Les auteurs tiennent à remercier F. AILLERET, M. ALLÈGRE,
                                                   énergétiques: le consommateur final veut             P. CASEAU, P.-N. GIRAUD, J.-M. MARTIN, H. PRÉVOT pour leurs
                                                   une énergie disponible et peu coûteuse, le           remarques et leurs suggestions.

Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007                                                                                                                  5
Les problèmes auxquels                            futur, nous saurons aussi construire des sur-           dans le cadre de plans d’urgence, la décision
nous sommes confrontés                            générateurs, et probablement des centrales              était prise par exemple d’isoler tous les bâti-
ont des solutions techniques…                     charbon avec capture – stockage du CO2,                 ments en France pour réduire les besoins de
                                                  susceptibles d’être déployés sur une grande             chauffage (5) et d’installer sur toutes les toi-
Les problèmes liés à l’avenir énergétique         échelle ;                                               tures des panneaux solaires thermiques
sont maintenant bien connus du grand              — il sera enfin possible de se passer de pétrole        (pour l’eau chaude sanitaire) et photovol-
public: raréfaction annoncée des énergies         dans les transports: les véhicules peuvent uti-         taïques (pour l’électricité), nous nous trou-
fossiles peu coûteuses, et en tout premier        liser des biocarburants, si possible de 2ème            verions face à deux difficultés incontour-
lieu du pétrole, et aussi réchauffement cli-      (ou 3ème ?) génération (2), et/ou de l’électri-         nables: financer les coûts des travaux (6),
matique lié aux émissions de CO2 et autres        cité prélevée sur le réseau ou sur des
gaz à effet de serre. Il est maintenant mieux     éoliennes ou des panneaux photovoltaïques
connu aussi que la raréfaction du pétrole         délocalisés, voire même demain de l’hydro-
pourrait augmenter – et non réduire – les         gène (3).
émissions de CO2 : pour fabriquer des car-
burants liquides, la seule solution indus-        Au final, de nombreuses solutions tech-
triellement mature susceptible d’être             niques existeront donc, qui permettront de
                                                                                                          (1) Une surface correspondant à un carré de 500 km de côté
déployée sur une grande échelle et rapide-        construire un monde énergétique viable,                 dans le désert du Sahara couverte de panneaux photovol-
ment dans le monde est la liquéfaction du         sans pétrole et sans émissions de CO2.                  taïques produirait plus d’énergie que tout ce qui est consommé
                                                                                                          dans le monde aujourd’hui.
charbon, laquelle émet près de trois fois
plus de CO2 que le pétrole pour un volume         … mais ces solutions                                    (2) Les biocarburants de première génération sont produits
                                                                                                          aujourd’hui par les procédés classiques de fermentation alcoo-
donné de carburant liquide.                       ont des problèmes!                                      lique ou estérification (rendement net inférieur à 1 tep/ha sous
                                                                                                          nos latitudes). La gazéification de la biomasse et la synthèse
Toutefois, de nouvelles techniques en cours       Le premier problème, c’est que ces solutions            Fischer Tropsch devraient permettre de meilleurs rendements
                                                                                                          (2 à 3 tep/ha) et correspondent à la prochaine 2ème généra-
de développement proposent ou propose-            ne sont pas aujourd’hui économiquement                  tion. Les rendements à l’hectare seraient encore augmentés
ront des solutions pour les problèmes éner-       compétitives et elles ne se développeront               (jusqu’à 4 ou 5 tep/ha?) si la chaleur et l’hydrogène néces-
gétiques auxquels nous sommes confrontés:         donc pas spontanément par le seul jeu du
                                                                                                          saires à la synthèse étaient apportés par une filière externe:
                                                                                                          cette 3ème génération est encore au stade de la recherche.
— il est techniquement possible de diviser par    marché. Elles sont souvent souhaitées par le            (3) Dont l’intérêt par rapport à l’électricité est une meilleure
deux les consommations énergétiques à service     citoyen soucieux du futur, mais en tant que             stockabilité, mais dont l’inconvénient est un coût d’utilisation
                                                  consommateur, il n’accepte que difficile-               inévitablement élevé du fait du faible rendement global du vec-
énergétique identique: par exemple isoler les                                                             teur hydrogène: pour le même nombre de kilomètres parcou-
logements existants pour les amener aux           ment de financer les surcoûts qui leur sont             rus, il faudrait installer pour produire l’hydrogène au moins
standards du neuf actuel, et les chauffer avec    associés et il accepte encore moins de renon-           deux fois plus d’éoliennes ou de centrales nucléaires que celles
                                                                                                          qui seraient nécessaires si l’électricité est injectée directement
90 kWh par an et par m2 contre 180 aujour-        cer, pour économiser l’énergie, à consom-               dans les batteries. Pour les trajets de courte distance, l’électrifi-
d’hui en France, utiliser des voitures qui        mer des objets ou services dont le coût                 cation directe des véhicules (voitures électriques, hybrides
consomment 3,5 litres/100 km contre une           énergétique ne représente en moyenne que                rechargeables, mais aussi vélos électriques) restera plus écono-
                                                                                                          mique, malgré le coût élevé des batteries.
moyenne du parc français à 7 litres/100 km,       5% du coût total (4).
                                                                                                          (4) Le coût du pétrole dans un trajet automobile ou aérien
utiliser des appareils multimédias et un éclai-   L’autre problème, encore plus important                 court courrier ne dépasse pas 10% du coût total.
rage plus performant, etc. Il est même pos-       mais souvent oublié, c’est que ces solutions            (5) On construit actuellement 400000 logements par an en
sible de construire des logements neufs ayant     requièrent le plus souvent un délai incompres-          France, sur un parc de 30 millions de logements existants.
des consommations de chauffage presque                                                                    L’enjeu de l’isolation du parc existant est nettement plus impor-
                                                  sible de 20 à 30 ans pour être déployées mas-           tant pour la consommation énergétique en 2050 que les
nulles (
mais surtout constituer le tissu industriel et     Le problème essentiel est simplement de savoir      éventuelles substitutions entre énergies et
artisanal capable de produire les compo-           si nous aurons le temps de développer ces solu-     évalue les dates des possibles tensions, ainsi
sants et de réaliser les travaux (7). Une telle    tions alternatives avant que les tensions n’in-     que les émissions de CO2.
décision n’aurait pas d’effet réellement           terviennent. Ces solutions ne commenceront
                                                                                                       Nous testons ci-après la soutenabilité d’un
visible sur la consommation énergétique            en effet à être développées réellement que
                                                                                                       scénario caractérisé par un effort mondial
avant une quinzaine d’années au plus tôt.          lorsque le citoyen aura réussi à persuader le
                                                                                                       en matière d’efficacité énergétique, une
Toutes les solutions que la R&D peut pro-          consommateur de financer les surcoûts associés,
                                                                                                       offre fondée sur un développement volonta-
poser aujourd’hui pour sortir des pro-             et donc les décideurs politiques de proposer le
                                                                                                       riste des énergies non carbonées, avec des
chaines impasses énergétiques se heurtent          cadre de cohérence nécessaire. Notre connais-
                                                                                                       ENR, du nucléaire et du charbon avec cap-
au même problème: elles supposent du               sance des inerties liées aux infrastructures qui
                                                                                                       ture et stockage du CO2. Le scénario anti-
temps, pour une part non compressible, et          déterminent à la fois la demande et le mode de
                                                                                                       cipe aussi les tensions pétrolières en favori-
des surcoûts qui seront d’autant plus impor-       production énergétique nous conduit à alerter
                                                                                                       sant la pénétration des biocarburants, du
tants que l’on devra aller plus vite.              clairement à la fois les citoyens, les décideurs
                                                                                                       gaz naturel véhicule, et l’électrification
                                                   politiques… et aussi les consommateurs de
Il faudra donc à la fois du temps, une réelle                                                          volontariste des transports.
                                                   demain sur lesquels est reportée de fait la fac-
volonté politique, et un cadre de cohérence        ture: pour nous, la ressource la plus rare dans     Un tel scénario pourrait être qualifié de
adapté pour conduire les nécessaires transi-       le monde énergétique, c’est le temps dont           « tendanciel vertueux » dans le sens où il ne
tions.                                             nous disposons pour assurer les nécessaires         comporte pas de rupture majeure, mais
D’autres problèmes commencent à appa-              transitions, et construire un système énergé-       développe les politiques énergétiques
raître, qui ne sont pas négligeables: le           tique consommant beaucoup moins de pétrole,         actuellement discutées susceptibles de retar-
manque d’eau dans de nombreuses régions            d’énergies fossiles, de ressources rares (eau, …)   der les tensions (8). Jusqu’où un tel scénario
du monde, et la rareté croissante de certains      et émettant moins de CO2.                           est-il soutenable?
matériaux. De ce fait, certaines « solutions »
techniques ne pourront pas être déployées                                                              L’hypothèse d’une demande
massivement dans le monde faute d’eau                                                                  en croissance modérée...
                                                         II. — LES SOLUTIONS
(par exemple centrales solaires thermodyna-
miques dans les zones désertiques) ou du             ACTUELLEMENT ENVISAGÉES
                                                                                                       Les hypothèses de demande retenues dans le
fait de la rareté de matériaux tels que l’in-         CONDUIRONT-ELLES À UNE                           scénario que nous testons sont résumées
dium, le gallium (nécessaires pour les pan-           SITUATION SOUTENABLE ?                           dans le schéma 1: les besoins OCDE et CIS
neaux photovoltaïques couches minces), le                                                              (ex-URSS) plafonnent rapidement sous l’ef-
platine (nécessaire pour les piles à combus-       Les solutions aujourd’hui envisagées par les        fet de politiques volontaristes de Maîtrise de
tible)…                                            décideurs politiques associent le plus sou-         la Demande d’Énergie (MDE dans la suite),
                                                   vent efficacité énergétique et développe-           en ligne avec les scénarios alternatifs déve-
Aurons-nous le temps                               ment volontariste d’énergies non                    loppés par l’AIE [WEO 2004 et 2006].
de développer les solutions?                       carbonées: énergies renouvelables (ENR
                                                   dans la suite), capture – stockage du CO2,
Finalement, pour ceux qui cherchent à              et parfois nucléaire. Ces politiques permet-
structurer un monde énergétique soute-             tront-elles d’éviter les difficultés futures?
nable, le problème n’est pas qu’il n’y ait plus    Pour répondre à cette question, EDF R&D
de pétrole dans 40 ou 50 ans: de toute évi-        a construit un modèle (« Mescalito ») qui           (7) Rénover 500000 logements/an mobiliserait la totalité de la
dence, il y aura encore du pétrole à la fin du     évalue la soutenabilité physique des évolu-
                                                                                                       filière bâtiment française (neuf compris, source: CSTB).
                                                                                                       Combien de temps faudrait-il pour constituer une filière artisa-
siècle.                                            tions possibles du monde énergétique. Ce            nale 2 à 3 fois plus importante,et formée pour réaliser des tra-
                                                                                                       vaux spécialisés sur 1,2 million de logements/an? Il faudrait
Le problème n’est pas non plus le Peak Oil         modèle rapproche des scénarios mondiaux             ensuite 25 ans pour intervenir sur quelque 30 millions de loge-
en tant que tel : il existe nous le savons des     de demande énergétique, et des politiques           ments en France…
solutions pour remplacer le pétrole, dont la       d’offre réalistes. Il calcule les quantités phy-    (8) Les énergies renouvelables (ENR) et l’efficacité énergétique
demande pourra décliner sans problème              siques de chaque énergie primaire néces-            (MDE) sont généralement considérées comme « vertueuses ».
                                                                                                       Nous laissons à l’appréciation de chacun le caractère vertueux
lorsque les solutions alternatives auront été      saires année après année et les confronte aux       du nucléaire, et aussi celui du charbon avec capture-stockage
développées.                                       raretés éventuelles. Le modèle gère alors les       du CO2.

Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007                                                                                                                    7
L’électricité spécifique (éclairage, machines
                                        ENCADRÉ 1 - Le modèle « Mescalito »                                                       tournantes,...) et les transports se dévelop-
    Le modèle Mescalito, développé par EDF R&D en               gie année par année au niveau mondial, à partir de
                                                                                                                                  pent légèrement, les besoins de chaleur
    2005, fonctionne exclusivement sur des grandeurs            scénarios d’entrée qui simulent à la fois une demande             diminuent. Au total, les besoins d’énergie
    physiques. Il donne une évaluation des besoins d’éner-      et une structure de l’offre.                                      ne progressent que de 0,4 % par an en
                                                                                                                                  moyenne sur la période.
                                                                                                                                  Les besoins des PED augmentent plus net-
                                                                                                                                  tement, tirés notamment par une démogra-
                                                                                                                                  phie en croissance de 0,6 % par an (le scé-
                                                                                                                                  nario testé s’appuie sur les hypothèses basses
                                                                                                                                  de l’ONU), et par une croissance des
                                                                                                                                  besoins par individu proche de 1,1 % par
                                                                                                                                  an en moyenne. Au total, la croissance de la
                                                                                                                                  demande d’énergie finale est, dans notre
                                                                                                                                  hypothèse, de 1,7 % par an pour les PED,
                                                                                                                                  pour une tendance depuis 35 ans de 3,2 %
                                                                                                                                  par an (et une prévision AIE de 2,4 % d’ici
                                                                                                                                  à 2030).
                                                                                                                                  En début de période, les PED ne représen-
                                                                                                                                  tent qu’une faible part des consommations
    La particularité de Mescalito est d’intégrer les            La forme de ces courbes de décroissance dépend donc
    contraintes de raretés pour les énergies fossiles et fis-   de paramètres susceptibles de variations notables: par
                                                                                                                                  mondiales. Ils représentent par contre une
    siles, et donc de simuler des formes plausibles pour        exemple la production de charbon pourrait finir par               part clairement majoritaire en fin de
    les courbes d’exploitation de chaque énergie (pétrole,      se stabiliser sur un plateau relativement plat, une nou-          période, malgré les hypothèses très pru-
    mais aussi gaz, charbon) en fonction de la demande
    annuelle, et d’hypothèses sur les réserves ultimes, sur
                                                                velle mine étant ouverte lorsqu’une ancienne est épui-            dentes retenues quant à leur développe-
    les taux de déplétion observés sur les gisements            sée, ou au contraire culminer très haut, tous les gise-           ment.
    actuels, et sur les dates auxquelles pourraient être        ments potentiels étant mis en exploitation simultané-
    exploités les gisements futurs.                             ment dans le monde, pour ensuite redescendre beau-                Le scénario que nous testons présente donc
    L’ensemble de ces paramètres permet de tracer pour          coup plus rapidement une fois passé le pic. Il est donc           des besoins d’énergie finale dans la four-
    chaque énergie des courbes qui à long terme finissent       nécessaire de tester différentes valeurs de ces paramètres        chette basse par rapport aux autres scénarios
    par arriver à un maximum, puis décroissent. Les taux        pour encadrer les possibles.                                      couramment évoqués dans la littérature,
    moyens de décroissance après le pic traduisent à la         Lorsqu’une contrainte se manifeste sur le pétrole ou              comme le résume le tableau 1.
    fois:
                                                                le gaz, le modèle Mescalito prévoit un basculement
    – la maturité estimée de la prospection géologique: trou-   sur le charbon. Les énergies fossiles sont en effet lar-
    vera-t-on dans le futur beaucoup de nouveaux gise-                                                                            ... et l’hypothèse d’une offre fondée
                                                                gement interchangeables pour la production de cha-
    ments?
                                                                leur, d’électricité et même de carburant liquide (via
                                                                                                                                  sur le développement volontariste
    – l’intensité de l’effort économique: pour l’exploitation   les procédés industriellement matures Gas to Liquid               des énergies non carbonées
    des énergies primaires, les gisements seront-ils en cas     et Coal to Liquid). Des itérations permettent
    de besoin exploités tous simultanément au maxi-
    mum de leurs capacités? Ceci supposerait une réelle
                                                                d’ailleurs de construire des scénarios où les politiques          Notre scénario précise également les poli-
    volonté politique des pays détenteurs de ressources,        d’offre sont affinées pour retarder les tensions: par             tiques énergétiques et leurs conséquences
    et aussi la réalisation rapide d’infrastructures souvent    exemple pénétration accrue du gaz naturel vers les
    lourdes, par exemple voies ferrées pour évacuer le          véhicules, électrification accélérée des transports pour
    charbon de mines isolées en Sibérie…                        freiner la demande de carburants liquides et donc la
                                                                                                                                         TABLEAU 1 - Besoins énergétiques
    – le taux moyen de déplétion des gisements arrivés à        date du Peak Oil, etc.
                                                                                                                                             pour différents scénarios
    maturité, qui dépend à la fois de la nature du gise-        Chaque scénario énergétique, qui est donc décrit à la
    ment (le taux est par exemple beaucoup plus rapide                                                                             Énergie finale (Gtep)    2010    2030    2050
                                                                fois par des hypothèses portant sur la demande et la
    pour le gaz que pour le pétrole ou le charbon), et des                                                                         Scénario testé            8,1    10,1    11,5
    progrès technologiques envisagés permettant de pro-         structure de l’offre, est confronté avec les disponibili-
                                                                tés des différentes énergies, ce qui permet de tester sa           AIE 2006 référence        8,3    11,7
    longer la durée de vie des gisements grâce aux
    méthodes susceptibles de permettre un meilleur taux         soutenabilité physique (disponibilités des énergies pri-           AIE 2006 alternatif       7,9    10,5
    de récupération.                                            maires) et aussi environnementale (émissions de CO2 ).             WETO 2007 référence       8,3    11,1    14,3
                                                                                                                                   WETO 2007 contraintes     8,3    10,2    11,8

8                                                                                                                            Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007
SCHÉMA 1 - Scénario testé :                                     À noter au passage que les émissions de
                         hypothèse d’évolution des besoins (énergie finale)                       CO2 liées au secteur électrique passent en
                                                                                                  moyenne de 0,59 tCO2/MWh en début de
                                                                                                  période à 0,22 tCO2/MWh en 2050, en fai-
                                                                                                  sant l’hypothèse, certes optimiste, d’un parc
                                                                                                  charbon composé à 80 % de centrales avec
                                                                                                  capture stockage de CO2 en 2050 (10), et
                                                                                                  20% seulement pour les centrales gaz, beau-
                                                                                                  coup moins émettrices de CO2.
                                                                                                  Les émissions de CO2 liées au parc élec-
                                                                                                  trique diminueraient ainsi de 10,2 GtCO2 à
                                                                                                  8,6 GtCO2, et ceci malgré l’augmentation
                                                                                                  importante de la production qui passe de
                                                                                                  17400 TWh à 38400 TWh en 2050. Les
                                                                                                  émissions totales, avant transferts entre
                                                                                                  énergies liées aux éventuelles raretés, se sta-
                                                                                                  biliseraient dès 2020 autour de 31 GtCO2
                  SCHÉMA 2 - Scénario testé : besoins totaux d’énergies primaires
                                                                                                  (contre 26 en 2004), pour décroître à
                                                                                                  29 GtCO2 en 2050.

                                                                                                  Au final, des conclusions
                                                                                                  rassurantes?
                                                                                                  Au total, les émissions de CO2 semblent
                                                                                                  stabilisées sur une trajectoire correspondant
                                                                                                  à 500ppm, les besoins de pétrole cessent de
                                                                                                  croître et les besoins théoriques cumulés
                                                                                                  d’énergies primaires entre 2005 et 2050,
                                                                                                  avant donc les éventuelles corrections et substi-
                                                                                                  tutions dues aux raretés, sont dans notre scé-
                                                                                                  nario de référence les suivants:
                                                                                                  – 195 Gtep pour le pétrole,
                                                                                                  – 146 Gtep pour le gaz
sur les besoins de chaque énergie primaire.          — développement volontariste des ENR, à la   – 147 Gtep pour le charbon.
Les indicateurs sont décrits sur une longue          fois pour la production de chaleur (hors
période (jusqu’à 2100), même si la période           biomasse traditionnelle, 1,2 Gtep en 2050,
étudiée se limite essentiellement à 2010-            pour 0,35 en 2004), de biocarburants
2050.                                                (200 Mtep en 2050, pour 10 en 2004), et      (9) Un tel développement serait compatible avec des res-
Les principales caractéristiques de notre scé-       aussi pour la production électrique          sources dites « conventionnelles » d’uranium estimées à 15 Mt
                                                                                                  par l’AIEA (cf. « Red Book 2006 »), pour des générateurs fonc-
nario, destiné donc à la fois à répondre aux         (13000 TWh en 2050, pour 2900 TWh,           tionnant 60 ans et qui seront en grande majorité construits
prochaines raretés fossiles et à limiter les         en quasi-totalité hydraulique, en 2004) ;    avec les technologies actuelles. Un développement plus ambi-
                                                                                                  tieux du nucléaire, pour ne pas poser de sérieux problèmes de
émissions de CO2 sontles suivantes:                  — développement volontariste du nucléaire,   combustible, nécessiterait une accélération de la mise au point
                                                                                                  industrielle des réacteurs Génération 4 pour qu’ils soient dis-
— électrification progressive du transport:          avec 2,3 % de croissance moyenne sur la      ponibles avant 2040.
l’électricité représente 1 % des besoins éner-       période, pour arriver à un peu plus de       (10) Ce qui suppose une décision rapide de ne construire dans
gétiques transport en 2004, le scénario testé        1000 GW et près de 8000 TWh (9) en           le monde que des centrales charbon « capture ready », desti-
                                                                                                  nées à être complétées dès que possible par un dispositif de
prévoit 4 % en 2030, 15 % en 2050;                   2050 pour 2 650 TWh en 2004.                 capture/stockage du CO2.

Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007                                                                                                              9
TABLEAU 2 - Estimation des réserves fossiles, et pourcentage utilisé d’ici à 2050 dans notre scénario
                                                                                                                   de décroissance plus ou moins rapide. Les
                                                                                                                   taux dépendent principalement de l’obser-
 Gtep         Rappel hyp. BGR 2004         Hypothèse testée      Besoins ➛ 2050 % utilisé de 2005 à 2050           vation des taux de décroissance des gise-
 Pétrole               226                       280                   195                70 %                     ments arrivés à maturité, et surtout des
 Gaz                   141                       280                   146                52 %                     horizons de temps auxquels seront mis en
 Charbon               477                       700                   147                21 %                     exploitation de nouveaux gisements,
 Total                 844                     1260                    488                39 %                     conventionnels ou non conventionnels. Ces
                                                                                                                   horizons de temps dépendent de
Ces besoins d’énergies fossiles apparaissent,                                                                      contraintes techniques, et aussi de la
rappelons-le, comme une hypothèse basse,
                                                                 III. — UN SCÉNARIO
                                                                                                                   volonté politique, aujourd’hui très peu évi-
car ils supposent à la fois une croissance                   «TENDANCIEL-VERTUEUX »
                                                                                                                   dente au Moyen-Orient et en Russie, des
modérée de la demande et un développe-                     N’EST EN FAIT PAS SOUTENABLE                            détenteurs de ressources fossiles de les
ment volontariste des ENR et du nucléaire.                        TRÈS LONGTEMPS                                   exploiter rapidement…
Ces besoins cumulés ne représentent,
comme le montre le tableau 2, qu’une pro-                                                                          L’analyse des taux de déplétion des gise-
                                                           Le problème n’est pas de savoir si les besoins
portion modérée des énergies fossiles que                                                                          ments actuels, des nouveaux projets en
                                                           cumulés d’ici à 2050 sont inférieurs aux
nous devrions pouvoir exploiter à des coûts                                                                        cours de développement, des potentiels des
                                                           réserves…
raisonnables dans un proche avenir (11).                                                                           non-conventionnels et des progrès tech-
                                                           Le problème est de savoir si les quantités              niques dans l’exploitation des gisements
À première vue, dans ce scénario, les                      requises année après année (notamment                   pourrait suggérer par exemple des taux de
réserves de pétrole telles qu’évaluées aujour-             pétrole et gaz) seront fournies à temps à partir        décroissance moyens de l’ordre de 2 % pour
d’hui sont certes consommées à 70 % en                     des gisements connus et à découvrir.                    le pétrole, et de 3 % pour le gaz (13).
2050, mais « d’ici là, on aura bien trouvé
                                                           Et si les quantités requises ne peuvent être            Le cas du charbon est plus difficile, en rai-
autre chose ». Et il sera toujours possible de
                                                           fournies à temps, le problème sera de savoir            son du grand nombre de gisements poten-
fabriquer des carburants liquides synthé-
                                                           si pourront être développées à temps les                tiels, de l’incertitude sur l’évaluation des
tiques (coal to liquid, CTL dans la suite) en
                                                           solutions énergétiques de rechange: procé-              réserves en cas de forte hausse des prix des
liquéfiant une partie des considérables
                                                           dés plus efficaces, pétrole synthétique à par-          énergies, et aussi en raison du probable
réserves de charbon. Pourquoi s’inquiéter,
                                                           tir de charbon, substitution du pétrole par             souci de limiter l’utilisation du charbon tant
alors qu’en 2050 nous n’aurons consommé
                                                           d’autres énergies… ou s’il faudra effacer une           que la capture – stockage du CO2 ne sera
que 39 % des réserves fossiles… les réserves
                                                           partie de la demande?                                   pas opérationnelle. Nous testons une hypo-
se renouvelant d’ailleurs au fil des ans,
comme l’histoire nous l’a toujours montré?            Pour un volume donné de réserves minières                    thèse assez prudente de réserves à 700 Gtep
                                                      ou pétrolières, l’horizon des tensions variera
Malheureusement, ce raisonnement sim-
                                                      beaucoup en fonction de la forme plausible
pliste et rassurant est totalement erroné et
                                                      de la courbe d’exploitation, qui est elle-
ne résiste pas longtemps à l’analyse, comme
                                                      même la somme des profils d’exploitation
nous allons le voir.
                                                      de chaque gisement connu et à découvrir, et
                                                                                                                   (11) Les hypothèses que nous retenons pour l’estimation des
                                                                       en particulier des non-                     réserves sont supérieures aux hypothèses du BGR
   SCHÉMA 3 - Quel profil réaliste pour l’exploitation des réserves
                      pétrolières (et minières) ?                      conventionnels, qui ne                      (‘‘Bundesanstalt für Geowissenschaften und Rohstoffe’’, basé à
                                                                                                                   Hanovre) que nous rappelons dans le tableau 2. Nous suppo-
                                                                       pourront se développer que                  sons en effet qu’une partie des ressources passera à terme
                                                                       très progressivement, pour                  dans les réserves du fait du progrès technique, de nouvelles
                                                                       des raisons d’infrastructures               découvertes et de la hausse prévisible du prix des énergies. Le
                                                                                                                   BGR est aujourd’hui le seul organisme spécialisé qui publie des
                                                                       très lourdes à mettre en                    estimations périodiques sur les réserves et ressources mon-
                                                                       place (12).                                 diales d’énergies fossiles.

                                                                             Il est difficile d’estimer la         (12) Cf. par ex les sables bitumineux d’Athabasca, dont les pro-
                                                                                                                   jections les plus extrêmes n’atteignent pas 10 Mb/j, soit 3,6 Gb
                                                                             forme de la courbe, mais les          par an en 2025, alors que les réserves exploitables sont esti-
                                                                             possibles peuvent être enca-          mées couramment à plus de 200 Gb!
                                                                             drés par des hypothèses de            (13) Ces taux sont largement discutables, et ne font pas l’ob-
                                                                             réserves ultimes et de taux           jet d’un consensus parmi les spécialistes: il est donc nécessaire
                                                                                                                   de tester des variantes pour ce paramètre.

10                                                                                                            Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007
(soit un ratio Réserves/Production R/P de             la croissance importante du charbon ne          Reste l’hypothèse de la gazéification du
250 ans par rapport à 2004) avec un taux de           peut se poursuivre au-delà de 2050. Mais        charbon in situ, qui permettrait d’utiliser les
décroissance de 1% après le pic. Nous tes-            c’est dès avant 2040 que la demande éner-       gisements non accessibles par les méthodes
tons aussi des variantes qui vont jusqu’à             gétique mondiale ne peut plus être satisfaite   classiques, ou un déploiement encore plus
1400 Gtep, et un taux de décroissance de              avec les technologies aujourd’hui opération-    soutenu des ENR à un rythme qui mobili-
2% après le pic.                                      nelles.                                         serait une part importante des ressources
                                                                                                      économiques et énergétiques (14).
                                                      Même au prix d’un effort particulier en
Au final, quels horizons                              matière de R&D, il n’est pas certain que des    Les émissions de CO2 dépendent de l’utili-
de tensions plausibles?                               solutions nouvelles de remplacement puis-       sation éventuelle de nouvelles énergies car-
                                                      sent être déployées massivement dès 2040 :      bonées après 2040 (gazéification du char-
Lorsque nous intégrons les contraintes de             les surgénérateurs ne pourront démarrer que     bon avec ou sans séquestration, hydrates de
rareté, le scénario que nous testons montre           progressivement en utilisant les stocks dis-    méthane, … ?). Les trajectoires permet-
finalement le profil présenté sur le schéma 4         ponibles de Pu ou de l’uranium très enrichi,    traient d’envisager une stabilisation autour
(énergies primaires).                                 la fusion nucléaire ne sera certainement pas    de 520 ppm dans le meilleur des cas… mais
Le pétrole culmine autour de 2020 (pour               opérationnelle avant 2080, et les hydrates de   plus de 800 ppm si les ressources carbonées
                                                                                                      étaient utilisées pour combler le déficit.
des réserves restantes de 2 Tb/ 280 Gtep), et         méthane restent une solution très aléatoire.
                                                                                                      Les besoins de carburants liquides, qui ali-
                                                                                                      mentent l’économie avec une forte inertie
                                            SCHÉMA 4                                                  due aux infrastructures et aux équipements
                                                                                                      existants, sont la variable déterminante. Ils
                  Évolution des consommations énergétiques mondiales (scénario testé)                 provoquent en effet, dès que la production
                                                                                                      de pétrole commence à décliner, des besoins
                                                                                                      considérables sur les autres énergies, jusqu’à
                                                                                                      arriver à des impasses en l’état actuel des
                                                                                                      connaissances.
                                                                                                      Lorsque le pétrole commencera à décliner,
                                                                                                      et il s’agit de remplacer un déficit annuel de
                                                                                                      2 Mb/j, il faudra liquéfier annuellement
                                                                                                      quelque 350 millions de tonnes supplémen-
                                                                                                      taires de charbon de qualité courante
                                                                                                      (6000Kcal/ Kg), ou mettre en service
                                                                                                      40GW de nouvelles centrales électriques en
                                                                                                      base si l’on décide d’électrifier le parc auto-
                                                                                                      mobile, ou encore 130 GW de nouvelles
                                                                                                      éoliennes. Ces besoins augmenteront
                                   Émissions de CO2 (scénario testé)                                  chaque année, en proportion du déficit
                                                                                                      pétrolier. Notre scénario qui suppose pour-
                                                                                                      tant une demande modérée et une électrifi-
                                                                                                      cation volontariste des transports nécessite
                                                                                                      ainsi dès 2030 la liquéfaction de près de

                                                                                                      (14) Si une région anticipe un déficit énergétique de 5% pour
                                                                                                      l’année N+2, et décide de le combler en construisant des
                                                                                                      éoliennes, il lui faudra l’année N+1 consacrer 5% de sa
                                                                                                      consommation énergétique à la seule fabrication des éoliennes.
                                                                                                      Ce pourcentage monterait à 20% avec des panneaux photo-
                                                                                                      voltaïques (ensoleillement moyen en Europe).

Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007                                                                                                               11
2 milliards de tonnes de charbon… à un            sance plus rapide des ENR ou du nucléaire,             annuelle atteindrait alors 16 milliards de
horizon où la capture – stockage du CO2 ne        ou devrons-nous réduire notre consomma-                tonnes (pour 3,6 actuellement). Ceci sup-
sera certainement pas généralisée. Est-ce         tion? Comment sera répartie la probable                poserait naturellement la généralisation de
réaliste et souhaitable?                          pénurie énergétique entre les générations et           la capture-stockage du CO2.
Nous supposons également, ce qui n’est pas        entre les différentes régions du monde?                Au final, même avec une demande énergé-
la moindre difficulté des prochaines décen-                                                              tique en faible croissance, nous évaluons
nies, que seront financées et réalisées à         Quelles marges d’incertitudes?                         l’horizon des tensions sur le pétrole entre
temps toutes les infrastructures nécessaires à                                                           2010 et 2020. L’horizon 2030 n’est pas
                                                  Pour une demande et un profil d’offre don-             impossible, mais supposerait un effondre-
ces transitions: mines de charbon, usines de
                                                  nés, la forme générale de la courbe ne                 ment de la demande, ou que soient réunies
fabrication de carburants synthétiques
                                                  change pas beaucoup en fonction des para-              des conditions d’exploitation très impro-
notamment CTL (15), nouveaux moyens
                                                  mètres inclus dans le modèle. Les horizons             bables. La seule solution industriellement
de production électriques très capitalis-
                                                  des tensions peuvent toutefois varier sensi-           opérationnelle à cet horizon est un recours
tiques (16) et aussi réseaux.
                                                  blement.                                               massif au charbon. Avec nos hypothèses très
Nous supposons enfin que les tensions ne                                                                 modérées de croissance de la demande éner-
                                                  — Une exploitation très intensive des res-
seront pas accélérées par des problèmes géo-                                                             gétique, c’est aux environs de 2040 que se
                                                  sources pétrolières et minières dans les
politiques au Moyen-Orient et en Russie...                                                               produit le pic fossiles si l’on dispose de
                                                  années qui viennent décalerait dans notre
et aussi qu’une future crise économique                                                                  700Gtep de charbon, ou 2070 si l’on pou-
                                                  modèle le Peak Oil de près de 10 ans
mondiale ne ralentira pas la croissance de la                                                            vait disposer de 1400 Gtep… ce qui toute-
                                                  (2030), et le pic fossiles de plus de 20 ans
demande énergétique à moins de 1,3% par                                                                  fois est loin d’être garanti! Il faudra ensuite
                                                  (2060). Ceci est toutefois peu réaliste pour
an... ce qui différerait l’horizon des tensions                                                          trouver le moyen de compenser un probable
                                                  le pétrole car cela supposerait de mettre en
d’une dizaine d’années.                                                                                  déclin énergétique global, avec des solutions
                                                  exploitation très rapide les réserves du
Notre scénario « tendanciel – vertueux »          Moyen-Orient et les pétroles non conven-               encore à trouver.
risque donc de n’être pas suffisant pour          tionnels. La conséquence, sans parler des
mener une politique soutenable: d’abord           émissions de CO2 , serait un épuisement                Et avec une croissance
parce qu’un recours massif au charbon             prématuré de toutes les réserves fossiles,             de la demande plus soutenue?
apparaît nécessaire dès 2020, à un horizon        avec des taux de décroissance très élevés
où la capture – stockage du CO2 ne sera pas       (2 % pour le charbon, 3 % pour le pétrole)             La plupart des scénarios de la littérature pré-
encore opérationnelle, et aussi parce que dès     après le pic qui rendraient les transitions            voient une hausse plus forte de la demande
2040 le monde est confronté à de grandes          ultérieures encore plus difficiles pour la pro-        énergétique qui pourrait atteindre de l’ordre
difficultés pour satisfaire la demande éner-      chaine génération.                                     de 17 Gtep en 2030 et 22 Gtep en 2050
gétique, avec une offre énergétique mon-                                                                 (énergie primaire).
                                                  — Des hypothèses basses (1,5 Tb) et haute
diale qui ne pourrait plus suivre la crois-                                                              Ces scénarios ne voient en général pas de
                                                  (2,5 Tb) concernant les réserves pétrolières
sance de la demande, voire même qui pour-                                                                contraintes majeures sur les ressources fos-
                                                  restant à produire conduisent, avec nos scé-
rait décroitre.                                                                                          siles: ils s’appuient sur des estimations
                                                  narios de demande, à des dates théoriques
                                                  de Peak Oil autour de 2010, ou 2030, et des
                                                  dates de pic fossiles en 2030, ou 2050. Mais
 IV. — DE COMBIEN DE TEMPS                        dans la réalité, un pic pétrolier marqué sera
   DISPOSONS-NOUS POUR                            beaucoup moins probable qu’un « plateau
ORGANISER LES TRANSITIONS?                        en tôle ondulée », accompagné de soubre-               (15) Liquéfier 2 milliards de tonnes de charbon pour produire
                                                                                                         14 mb/j en 2030 suppose un investissement pour les seules
                                                  sauts économiques, qui pourrait donc inter-            usines CTL de l’ordre de 1000 G$, hors mines et stockage du
Quelles sont les marges d’incertitudes, de        venir dès 2010 ou 2015.                                CO2.

combien de temps disposerons-nous pour            — Une hypothèse très haute de réserves de              (16) Les moyens de production électriques non carbonés sont
                                                                                                         très capitalistiques: notre scénario suppose des investissements
organiser les nécessaires transitions vers un     charbon à 1400 Gtep, ce qui représente                 de l’ordre de 8 000 G$ pour les ENR, 2 000 G$ pour le
monde énergétique soutenable? Pourrons-           500 années de consommation 2004, ne                    nucléaire,1500 G$ pour les centrales charbon et 500 G$ pour
                                                                                                         le gaz d’ici à 2050, soit 12 000 G$ d’ici à 2050… à rappro-
nous développer à temps des politiques d’ef-      déplacerait le pic fossiles que de 30 ans, soit        cher du total de 4 500 G$ estimés par l’AIE d’ici à 2030, avec
ficacité énergétique renforcées, une crois-       2070. La consommation de charbon                       des moyens plus classiques (gaz, charbon).

12                                                                                                  Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007
hautes de réserves de charbon. Des réserves          comme le montre le schéma 5 qui reproduit          temps anticiper les tensions, ou si des poli-
fossiles de l’ordre de 2000 Gtep (dont 250           un exemple de ce type de scénario fondé sur        tiques publiques vigoureuses doivent inter-
de pétrole, 250 de gaz, 1500 de charbon)             la poursuite de la croissance tendancielle.        venir pour corriger la « myopie » des mar-
devraient ainsi nous assurer 100 années de           Une exploitation plus intensive du charbon         chés.
tranquillité à 20 Gtep par an (17), sachant          permet de repousser le pic fossiles vers
que les énergies fossiles sont interchan-            2065, mais avec une décroissance plus mar-         L’anticipation des tensions
geables dès que le prix du baril dépasse             quée ensuite. Nous partons donc avec               déterminera les émissions de CO2 :
50 $…                                                70ans de pétrole, 122 ans de gaz et plus de        échapperons-nous
                                                     500 ans de charbon… pour manquer
On l’aura compris, ce raisonnement hâtif                                                                au « syndrome Katrina »?
                                                     d’énergie au bout de 50 ans seulement!
oublie deux « détails »:
                                                     Les lois de la physique et des exponentielles      Lors du cyclone Katrina à la Nouvelle
– le rendement du charbon est mauvais,
                                                     sont décidément impitoyables…                      Orléans, toutes les mesures de protection de
surtout avec capture et stockage du CO2. Il
                                                                                                        l’environnement ont été suspendues pour
faut en effet 2,5 Gtep de charbon pour rem-
                                                     Une approche robuste, car fondée                   relancer l’activité économique de la région.
placer 1 Gtep de pétrole dans la fabrication
                                                     sur des grandeurs physiques                        Lorsque le monde sera confronté à une
de carburants liquides, et 1,7 Gtep de char-
                                                                                                        pénurie non anticipée de carburants
bon pour remplacer 1 Gtep de gaz dans la
                                                     L’intérêt d’une approche fondée sur les            liquides à horizon 2015-2020, il est possible
production d’électricité. Donc les 20 Gtep                                                              que certains pays suspendent leurs efforts de
                                                     grandeurs physiques est qu’elle est particu-
composées de 7 Gtep pétrole, 5 Gtep de gaz                                                              limitation du CO2 pour produire des car-
                                                     lièrement robuste, puisqu’elle ne fait appel
et 8 Gtep de charbon sont équivalentes à                                                                burants de synthèse à partir de charbon ou
                                                     ni aux prix, ni aux coefficients d’élasticité de
l’ensemble constitué de 2 Gtep de pétrole,                                                              de pétroles non conventionnels, à un hori-
                                                     la demande et de l’offre aux prix. Ces der-
2Gtep de gaz et… un peu plus de 25 Gtep                                                                 zon où la séquestration du CO2 ne sera pas
                                                     niers sont en effet difficiles à évaluer surtout
de charbon!                                                                                             opérationnelle. Il est à craindre en effet que
                                                     pour un avenir qui n’a pas de raisons de res-
– si le taux moyen de décroissance après le          sembler au passé: l’économétrie sur le passé       dans un contexte de crise économique
pic charbon est de 2,5%, hypothèse homo-             est de peu de secours dans la prospective à        mondiale, les impératifs de court terme ne
gène avec une exploitation très intensive, le        long terme dans des contextes radicalement         prennent le pas sur la viabilité à long terme.
pic interviendra lorsque le ratio R/P sera de        différents. L’approche physique permet             Plusieurs études prévoient déjà la fabrica-
40 ans, donc lorsqu’il ne restera que…               d’identifier et de quantifier les contraintes      tion de carburants de synthèse à hauteur de
1000 Gtep de charbon si sa consommation              que les mécanismes de marché auront à              5 Mb/j en 2030 aux USA, et autant en
devait se stabiliser à 25 Gtep.                      gérer.                                             Chine… ce qui nécessiterait l’exploitation
                                                                                                        supplémentaire d’environ un milliard et
Les 100 années de tranquillité annoncées se          La question essentielle est de savoir si les       demi de tonnes de charbon par an, et
terminent finalement autour de 2050                  mécanismes de marché pourront seuls et à           découragerait tous les efforts mondiaux
                                                                                                        pour contenir les émissions de CO2.
                  SCHÉMA 5 - Variante supposant des réserves fossiles très hautes                       Les grands pays charbonniers ont-ils encore
                                                                                                        le temps et la volonté de réduire fortement
                                                                                                        leurs besoins de carburants liquides dans le
                                                                                                        transport à horizon 2020, seul moyen de
                                                                                                        limiter un recours massif aux carburants
                                                                                                        liquides de synthèse à partir de charbon? En
                                                                                                        cas de difficultés non anticipées, pourront-
                                                                                                        ils faire autrement que développer les solu-

                                                                                                        (17) Cf.par exemple les montants de 6 Gtep de pétrole,4Gtep
                                                                                                        de gaz et 6 Gtep de charbon retenus à l’horizon 2050 par le
                                                                                                        scénario de référence WETO-H2,
                                                                                                        http://ec.europa.eu/research/energy/pdf/weto_final_report.pdf

Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007                                                                                                                13
tions les moins coûteuses à court terme, les          moment elle sera faite: soit elle commence              construire un secteur énergétique pratique-
plus rapides à mettre en œuvre… mais aussi            dès maintenant, dans un contexte encore                 ment indépendant des énergies fossiles et
les plus polluantes?                                  relativement stable et pacifié et alors que             non émetteur de CO2.
                                                      nous disposons encore de l’accès à des éner-
                                                      gies abondantes et bon marché, soit elle se             Un tel plan, créateur d’environ
                                                      fera dans l’urgence alors que le pétrole aura           400000 emplois liés à l’énergie d’après nos
     V. — VERS UN MONDE                               commencé à décliner et que le monde                     estimations, devrait pouvoir être géré sans
      ÉNERGÉTIQUE RÉGI                                connaîtra de graves tensions économiques                grande difficulté pour nos économies. Les
  PAR DES PLANS D’URGENCE?                            et militaires.                                          conséquences sur le pouvoir d’achat sont
                                                                                                              par contre incertaines (20).
Nos simulations montrent donc que la                  Un exemple de plan d’urgence
situation énergétique mondiale est porteuse           pour l’Europe                                           Vers une nouvelle coopération
de risques considérables, même si sont déve-                                                                  internationale?
loppées dans les prochaines années les poli-          Les plans d’urgence développés actuelle-
tiques énergétiques tendanciellement ver-             ment aux USA et en Chine, sont surtout                  Ce genre de plan d’urgence est assez facile à
tueuses actuellement préconisées.                     centrés sur la sécurité des approvisionne-              déployer en Europe. Il serait par contre
Ces politiques ne permettront pas d’anticiper à       ments, notamment grâce à une meilleure                  beaucoup plus coûteux dans les pays moins
temps les tensions. La plupart des pays déten-        autonomie énergétique. D’autres, particu-               industrialisés où les infrastructures élec-
teurs de ressources fossiles, et aussi la plu-        lièrement en France, sont plutôt centrés sur            triques restent à construire. Ces pays reste-
part des acteurs industriels du secteur éner-         les émissions de CO2.
                                                                                                              ront longtemps dépendants des vecteurs
gétique ont d’ailleurs tout intérêt à mainte-         Ces deux logiques n’ont pas de raison de                énergétiques pétroliers faciles à transporter
nir ces tensions qui augmentent les prix et           converger, sauf pour les situations comme la            et à utiliser.
les profits, comme l’a montré l’histoire              France, dépourvue en réserves fossiles. Nous
récente du secteur pétrolier.                         proposons ci-après un exemple de plan
                                                      d’urgence adapté à l’Europe, destiné à la fois
Lorsque les tensions mondiales se concréti-
                                                      à sécuriser l’approvisionnement énergétique
seront, chaque région du monde sera dans                                                                      (18) En cas de redémarrage rapide du nucléaire,la question se
                                                      et à limiter les émissions de CO2.
l’obligation d’élaborer des plans d’urgence,                                                                  posera pour les grands acteurs de sécuriser leur approvision-
                                                                                                              nement en uranium, dont les principales réserves sont aujour-
en s’appuyant sur ses ressources propres:             Un tel plan serait transposable dans le                 d’hui en Australie (24 %), Kazakhstan et autre CIS (23 %) et
l’Amérique du Nord utilisera son charbon              monde pour aller vers une situation énergé-             Canada-USA (16 %). L’Inde pourrait s’appuyer sur ses res-
et ses pétroles non conventionnels, l’Asie            tique soutenable, avec quelques variantes               sources de thorium.

son charbon qui sera toutefois rapidement             (19). Il permettrait de réduire très notable-           (19) Les variantes concerneront notamment la part de
                                                                                                              nucléaire, d’ENR ou de charbon selon les régions du monde. Il
insuffisant pour des besoins énergétiques en          ment les tensions sur les énergies, et aussi les        est intéressant de comparer ce plan d’urgence avec d’autres
forte croissance. L’Amérique du Sud et                émissions de CO2. (Voir encadré 2 page                  exercices récents. On pourra notamment consulter le livre
l’Afrique pourront s’appuyer sur leurs res-           suivante).                                              d’Henri PRÉVOT, «Trop de pétrole ! Energie fossile et réchauf-
                                                                                                              fement climatique » (Seuil, 2007), le groupe de travail
sources renouvelables (biomasse, hydrau-              Au total, le coût d’un tel plan d’urgence               DGEMP sur le « Facteur 4 » (http://www.industrie.
lique, solaire) et sur leurs énergies fossiles.                                                               gouv.fr/energie/prospect/facteur4-rapport.pdf), le scénario
                                                      serait de l’ordre de 35 à 40 G€ annuel pour             Négawatt(http://www.negawatt.org/telechargement/
La Russie – CIS et le Moyen-Orient seront             le périmètre France. Ceci représente envi-              Scenario%20nW2006%20Synthese%20v1.0.2.pdf), et pour
en position de force car durablement excé-            ron 2 % du PIB actuel, soit l’ordre de gran-            les USA l’un des crashs program préparé pour le DOE par
                                                                                                              R. HIRSCH et R. BEZDEK (http://www.netl.doe.gov/energya-
dentaires en énergie fossile. Par contre,             deur de notre facture pétrolière actuelle, ou           nalyses/pubs/Economic%20Impacts%20of%20U.S.%20Liqui
l’Europe qui ne dispose ni de réserves fossiles et    encore la moitié des coûts énergétiques en              d%20Fuel%20Mitigation%20Options.pdf). Ce dernier ignore
fissiles (18), ni de l’espace nécessaire à un déve-                                                           les contraintes CO2. Les autres diffèrent notamment dans les
                                                      France.                                                 efforts de sobriété, le potentiel de la biomasse et la proportion
loppement massif des ENR, sera dans une                                                                       renouvelables/ nucléaire pour produire l’électricité. La part de
                                                      Au bout de 25 ans, ce plan nous permet de
situation particulièrement fragile.                                                                           l’électricité augmente dans tous les scénarios qui limitent les
                                                      réduire de 65 % nos importations d’éner-                émissions de CO2 pour remplacer les vecteurs polluants que
La question n’est donc plus de savoir si              gies fossiles (en conservant la part difficile-         sont les carburants et les combustibles liquides ou gazeux.
l’Europe peut encore éviter la coûteuse               ment compressible de 14 Mtep réservée à la              (20) L’essentiel des emplois créés ne fait que remplacer les
                                                                                                              énergies fossiles presque gratuites aujourd’hui par des activités
reconfiguration de son système énergétique,           pétrochimie), et de 57 % nos émissions de               et investissements locaux: il ne crée pas de richesse supplé-
la question est plutôt de savoir à quel               CO2. À terme (50 ans?), il est possible de              mentaire autre qu’énergétique.

14                                                                                                       Revue de l’Énergie, n° 575, janvier-février 2007
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