Réformisme et esclavage à Cuba - Karim Ghorbal - Publibook

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Karim Ghorbal

Réformisme et esclavage à Cuba
           (1835-1845)

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                  IDDN.FR.010.0114022.000.R.P.2009.030.40000

          Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2009
Introduction

    La question de l’esclavage a ceci d’intemporel que ses traces dans le passé co-
lonial se font encore sentir de nos jours. Cette thématique, en effet, loin de se
cantonner à une période révolue de l’histoire a laissé une empreinte indélébile –
 bien que souvent inconsciente – dans les esprits contemporains. Etudier
l’esclavage ne se résume pas à examiner les rouages de « l’institution particu-
lière »1, comme s’il s’agissait d’un phénomène clos et n’ayant aucune répercussion
sur la société dans laquelle il a cours, c’est interroger chacun des aspects, sociaux,
économiques, politiques et culturels de ladite société. Dans aucun pays d’Amérique
espagnole, l’esclavage n’a été aussi ancré et massif qu’à Cuba. La « Perle des An-
tilles », a connu un développement relativement différent de celui des anciennes
colonies de la couronne d’Espagne en Amérique qui, en dépit de leurs spécificités,
partagent la caractéristique commune d’avoir gagné leur indépendance au cours des
années 1810-1825. Cuba – avec Porto Rico – est restée en marge de cet élan libéra-
teur ce, malgré les efforts de certains de ses fils (des propriétaires de Trinidad et de
Puerto Príncipe – l’actuelle Camagüey – notamment)2 pour accrocher la locomo-
tive conduite par Bolivar. La forte proportion d’esclaves dans l’île a été, sans
l’ombre d’un doute, l’un des facteurs majeurs qui expliquent la « non-
indépendance » de Cuba à cette époque.
    Le phénomène esclavagiste ne peut guère être circonscrit au rapport de maître à
esclave, exprimé en terme de propriété, car, comme le précise Claude Meillassoux,
« pour concevoir l’esclavage comme système, c’est-à-dire éventuellement comme
mode de production, il faut qu’il y ait continuité des rapports esclavagistes, donc
que ces rapports se reproduisent organiquement et institutionnellement d’une ma-

1
  De l’anglais « peculiar institution ». Cette expression euphémistique pour parler de l’esclavage avait
pour objectif de justifier la contradiction apparente de légaliser l’esclavage dans le pays de la Déclara-
tion d’Indépendance qui spécifiait notamment que tous les hommes étaient nés égaux en droit. Au
cours de la première moitié du XIXe siècle, cette expression était d’un usage courant. On la préférait
au terme « esclavage », jugé impropre. On la retrouve particulièrement dans les discours de John C.
Calhoun (1782-1850), politicien de Caroline du Sud, septième vice-président des Etats-Unis, fervent
partisan de l’esclavage qu’il jugeait comme un « bien positif » plutôt que comme un « mal néces-
saire ».
2
   Hernán Venegas Delgado explique à ce sujet que malgré l’idée communément véhiculée selon
laquelle les propriétaires de Cuba s’opposèrent farouchement à l’indépendance, certains d’entre eux, à
l’image de José Aniceto Iznaga et de Gaspar Betancourt Cisneros, projetèrent de rencontrer Bolivar
afin de lutter pour l’indépendance de l’île. Cf. « Le spectre de la révolution haïtienne et
l’indépendance de Cuba (1820-1829) », Cahiers des Anneaux de la Mémoire, n°8, Nantes, 2005, pp.
259-289.

                                                    9
nière telle qu’ils préservent l’organisation sociopolitique esclavagiste, donc qu’ils
mettent en relation des groupes sociaux dans un rapport spécifique et sans cesse
renouvelé, d’exploitation et de domination »3. Eugène Genevose signale, pour sa
part, que l’esclavage ne peut être réduit à « un simple système de contraintes extra-
économiques conçu pour arracher un surprofit aux travailleurs noirs »4. Bien que
cet aspect soit patent, les implications de l’esclavage sont autrement plus profondes
et étendues. Le système social complexe issu de « l’institution particulière » a pro-
duit, toujours selon Genovese, « une classe de propriétaires d’esclaves douée
d’une idéologie et d’une psychologie propres, et nantie des moyens politiques et
économiques nécessaires pour imposer ses valeurs à toute la société »5. Toutefois,
à une époque déterminée, précise-t-il, « des pressions tant internes qu’externes
[ébranlèrent] les assisses matérielles du pouvoir des propriétaires d’esclaves, (…)
le système social [fut] en butte à des contradictions qui lui étaient inhérentes [et]
l’économie [fut] incapable de s’accommoder de réformes tant que l’esclavage sub-
sisterait »6. C’est à partir des années 1830 que certains intellectuels et propriétaires
créoles prennent conscience du fait que le mode de production esclavagiste cubain,
s’il n’est pas encore menacé dans ses fondements, risque, à terme, de devenir obso-
lète sur le plan économique, sans compter les problématiques sociales, politiques et
diplomatiques soulevées par le système.
    Pour comprendre la crise qui se profile au début des années 1830, il convient de
revenir quelques décennies en arrière, au XVIIIe siècle, en considérant les trois
événements qui allaient façonner le devenir colonial et esclavagiste de Cuba. En
1762, les troupes britanniques occupent La Havane pendant plusieurs mois. Ce
contact des propriétaires créoles avec la Grande-Bretagne, à l’aube de la révolution
industrielle, ne sera pas sans conséquences. Lorsque les Etats-Unis deviennent
indépendants, en 1776, ces mêmes propriétaires prennent toute la mesure de la
proximité d’un immense marché libre. Enfin, la Révolution des esclaves dans la
partie française de Saint-Domingue, en 1791, et la destruction des richesses agrico-
les de l’île qui s’ensuit, permettent à Cuba de devenir le premier producteur de
sucre mondial. Cette ouverture vers le progrès et les richesses eut pour consé-
quence contradictoire de faire de Cuba une colonie de plantation de plus dans
l’archipel caribéen, tenue, pour cultiver ses champs de canne notamment, de dépor-
ter toujours plus d’esclaves africains. L’institution esclavagiste qui existait sur l’île
depuis les premiers temps de la conquête, prend alors une dimension telle qu’elle
conditionne en grande partie le processus de formation de la nation cubaine. Le
formidable essor de la société esclavagiste, au cours de la période 1762-1845, met
en exergue les contradictions de la société coloniale dans son ensemble.
L’esclavage déterminait l’ensemble des rapports sociaux inhérents à la colonie,

3
  Claude Meillassoux, Anthropologie de l’esclavage : le ventre de fer et d’argent, Paris, Quadrige /
Presses Universitaires de France, 1986, p. 73.
4
  Eugène D. Genovese, Economie politique de l’esclavage, Paris, François Maspero, 1979, p. 19.
5
  Ibid.
6
  Ibid., p. 20.

                                                10
qu’il s’agisse de ceux qui opposent les Blancs aux Noirs et les créoles à la Pénin-
sule.
    Le mouvement que l’historiographie a coutume d’appeler les Lumières Réfor-
mistes Cubaines, émerge précisément après la Révolution de Saint-Domingue. Il
est composé de créoles nés au moment de la prise de La Havane par les Anglais. Le
principal représentant des grands propriétaires réformistes – en tout cas pour ce qui
est de la capitale cubaine – est sans conteste Francisco de Arango y Parreño. En
1792, dans son « Discurso sobre la agricultura de La Habana y medios de fomen-
tarla », il expose un projet économique et social qui prévoyait notamment la liberté
du commerce des esclaves, la modernisation de l’agriculture, le développement
technologique de la manufacture sucrière, le développement scientifique de la co-
lonie, la liberté de commercer avec les ports espagnols et d’autres pays, ainsi que
l’allégement des taxes et des impôts sur les importations et les exportations cubai-
nes. Cette première génération de réformistes créoles, constituée en majeure partie
de physiocrates, qui n’avait d’yeux que pour le sucre et le café, entendait décupler
ses richesses en s’appuyant essentiellement sur une main-d’œuvre esclave origi-
naire d’Afrique.
    Au début du XIXe siècle, en 1802 précisément, un nouveau courant réformiste
voit le jour autour de l’Evêque de La Havane, Juan José Díaz Espada y Fernández
de Landa. S’opposant à l’esclavage et à la plantation comme système économique,
Espada montra la voie à quelques économistes et intellectuels créoles progressistes
qui reprirent ses conceptions, notamment à partir des années 1830. L’Evêque de La
Havane avait deux lieux de prédilection pour diffuser ses idées : le Séminaire de
San Carlos et la Société Economique des Amis du Pays. Par contraste avec le pre-
mier mouvement réformiste (la génération de Arango y Parreño), les desseins du
nouveau groupe s’orientèrent plus vers les sphères sociales et intellectuelles
qu’économiques. De ce nouveau courant, naîtront deux ailes aux intérêts diver-
gents : la première, menée par Juan Bernardo O’Gavan, affichera une conception
clairement esclavagiste et favorable à la traite négrière, davantage encore que la
génération de 1792. L’autre, qui s’inscrit dans la lignée de la pensée d’Espada,
s’affirmera contre le trafic, critiquera l’esclavage (sans toutefois réclamer
l’abolition, sauf exceptions) et sera partisane d’une politique agricole diversifiée.7
Ce dernier mouvement réformiste, objet de cette thèse, se présente comme une
alliance politique entre grands propriétaires (hacendados), petits propriétaires,
fonctionnaires et intellectuels, dont le projet commun s’articule autour de la ques-
tion de l’esclavage, même si dans d’autres aspects leurs vues peuvent diverger.
Parmi les principales figures du réformisme créole, se distinguent particulièrement
José Antonio Saco, homme politique et historien, Gaspar Betancourt Cisneros,
journaliste et éleveur, Félix Tanco, fonctionnaire et écrivain, Anselmo Suárez y
Romero, propriétaire d’une plantation sucrière et écrivain également, José de la

7
 Historia de Cuba. La Colonia, evolución socioeconómica y formación nacional. De los orígenes
hasta 1867, Instituto de Historia de Cuba, La Habana, Editora Política, 1994, p. 327.

                                             11
Luz y Caballero, philosophe et pédagogue, Domingo del Monte, intellectuel et
mécène, Miguel Aldama et José Luis Alfonso, grands propriétaires de sucreries et
d’esclaves. Ils sont tous les héritiers de la pensée du Père Félix Varela, qui les a
formés, pour certains, au sein du Séminaire de San Carlos. Varela fut l’un des pre-
miers, en 1822, à attirer l’attention des autorités espagnoles sur les conséquences
néfastes de l’esclavage sur la colonie antillaise et sur la nécessité d’abolir le sys-
tème, de façon graduelle, il est vrai, et en veillant à respecter les intérêts des
propriétaires.
    Outre les différences socioprofessionnelles qui les caractérisaient, les réformis-
tes créoles nés au début du XIXe siècle se distinguaient aussi, nous l’avons précisé,
quant à leur origine géographique. En dépit de son caractère insulaire, la « Perle
des Antilles », de par son étendue et en raison des distances accrues, à l’époque, du
fait d’un réseau routier et ferroviaire en émergence, était loin de présenter un vi-
sage uni et homogène. Les réalités de l’Est de Cuba n’étaient pas forcément celles
du Centre ou de l’Ouest. A ce propos, Hernán Venegas explique que, d’une ma-
nière générale, l’historiographie « nationale » a fait de l’ensemble La Havane-
Matanzas le centre de ses interprétations.8 Or, l’histoire de Cuba ne peut se résumer
à ces deux villes. Du reste, cette construction historiographique a eu tendance à
faire peu de cas des spécificités propres de Matanzas. Par ailleurs, cette fixation sur
la capitale et sur l’Athènes de Cuba, comme la zone à la base de mode de produc-
tion esclavagiste spécialisé dans le sucre et, dans une moindre mesure, le café, ne
tient pas compte des deux autres pôles « saccharo-esclavagistes » cubains : Trini-
dad et Remedios, dans le centre de l’île, et Santiago de Cuba, dans la zone
orientale.9 L’occultation de ces nuances, précise Venegas, ont fait que « La Haba-
na, y su región, …se han convertido en el pivote casi absoluto para construir esa
explicación que se nos ha propuesto machaconamente sobre la historia patria »10.
    Sans tomber dans cette simplification souvent de rigueur, ce travail sera essen-
tiellement orienté sur l’étude de la zone sucrière de Matanzas. Si nous ferons
parfois référence à La Havane-Matanzas comme à un ensemble, c’est pour deux
raisons : premièrement parce que Matanzas se situe à seulement 100 kilomètres de
La Havane et, qu’en l’état, elle n’a pu que subir l’influence de la capitale cubaine,
ce qui ne remet pas en cause les particularités de la ville de province. Ensuite et
surtout, parce que les créoles réformistes établis dans cette zone, les grands pro-
priétaires de sucreries notamment, passaient leur temps entre leurs plantations de
Matanzas et leur domicile de La Havane. Toutefois, la région occidentale, esclava-
giste et sucrière, ne constituera pas l’axe unique de cette thèse. Les réformistes
créoles qui atteignent leur maturité politique et intellectuelle au début des années
1830 venaient d’horizons aussi divers que Bayamo et Santiago de Cuba, dans la
zone orientale, Puerto Príncipe, dans le centre-oriental et, bien entendu, La Havane

8
  Hernán Venegas Delgado, La región en Cuba. Un ensayo de interpretación historiográfica, Santia-
go de Cuba, Editorial Oriente, 2001, p. 99-100.
9
  Ibid., p. 101.
10
   Ibid., p. 107.

                                               12
et Matanzas. D’ailleurs, les références ponctuelles à ces villes de province à l’écart
de l’influence havanaise serviront de contrepoint à la vision purement sucrière et
esclavagiste de la zone occidentale qui, de surplus, présentait la particularité
d’abriter les principaux organes du pouvoir colonial.
    Si le XIXe siècle cubain – la question de l’esclavage notamment – est bien con-
nu des historiens, la période considérée, 1835-1845, n’a jamais fait l’objet d’une
étude spécifique qui atteste des particularités de cette décennie cruciale à bien des
égards. En effet, les travaux sur la question de l’esclavage portent souvent sur
l’ensemble du XIXe siècle, quand ils n’englobent pas la totalité de l’histoire colo-
niale de Cuba, ou se bornent à contempler le problème esclavagiste seulement à
partir de la guerre des Dix Ans, en 1868, dans une démarche visant à mettre en
exergue les vertus patriotiques de certains créoles et à taire, par la même occasion,
les errances coloniales, esclavagistes et racistes de leurs aînés. Au cours de ce tra-
vail, il s’agira pour nous de déconstruire, au sens derridien, cette histoire, celle des
réformistes créoles de la première moitié du XIXe siècle, tantôt occultée, mentie,
tantôt relatée telle une hagiographie. Pour aller au-delà des axiomes assénés par
une certaine historiographie, il faut déconstruire, c’est-à-dire étudier les textes de
l’époque qui se présentent sous plusieurs formes : écrits historiques, politiques,
officiels, journalistiques, correspondances privées, littérature. Cette dernière forme
ne fera cependant pas partie du corpus de cette thèse, sauf exceptions, dans la me-
sure où de nombreux travaux et articles ont déjà été produits en la matière. Outre
les documents d’archive, qui regroupent notamment des informations de premier
ordre quant au rôle assumé par les autorités coloniales, à Madrid ou La Havane, les
lettres des créoles, publiées ou inédites, apportent un éclairage particulier sur la
façon dont un groupe d’hommes, réuni par un idéal qui a coïncidé, pour un temps,
a appréhendé son environnement social, le système économique et politique dans
lequel il évoluait. S’il est indéniable que les documents historiques méritent une
lecture attentive, critique, voire « entre les lignes », pour reprendre la formule de
Leo Strauss, la correspondance, par son caractère privé et immédiat, constitue un
outil indispensable pour comprendre ce que les créoles pensaient « véritablement »
au moment où ils écrivaient leurs lettres.11 L’étude de leurs courriers permet sou-

11
   Léo Strauss écrit en 1941 dans son œuvre La Persécution et l’art d’écrire : « Un homme dont la
pensée est indépendante peut exprimer publiquement ses opinions sans dommage, pourvu qu’il agisse
avec prudence. Il peut même les faire imprimer sans courir aucun danger, pourvu qu’il soit capable
d’écrire entre les lignes. » Sous entendu, selon Strauss, il ne faut pas prendre au pied de la lettre
certains écrits, notamment quand ils ont été rédigés et/ou publiés dans un climat d’oppression. Cepen-
dant, nous verrons que cette approche de « l’écriture entre les lignes » n’est pas toujours fondée,
surtout lorsque les auteurs ont écrit exactement ce qu’ils voulaient dire, comme ce fut souvent le cas
dans le cadre de la correspondance privée des créoles cubains. Il ne s’agit pas, ici, de rejeter en bloc
l’idée d’une écriture de la dissimulation, mais, tout au plus, de faire la part des choses en analysant le
contexte dans lequel les textes étudiés furent produits. A propos de la lecture straussienne, Cf. Jean-
Pierre Cavaillé, Libertinage, irreligion, incroyance, athéisme dans l’Europe de la première modernité
(XVIe-XVIIe siècles). Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002), (en
particulier les chapitres 10 et 11),
http://www.ehess.fr/centres/grihl/DebatCritique/LibrePensee/Libertinage_0.htm.

                                                   13
vent de mettre en relief les apories de leur raisonnement mais aussi de clarifier la
logique de leur posture dans certains cas.
   Pour quelles raisons la décennie considérée fait-elle sens ? Tout d’abord, parce
qu’en 1835, un traité bilatéral est signé entre la Grande-Bretagne et l’Espagne afin
de mettre un terme au trafic d’esclaves, pourtant déclaré clandestin depuis 1820.
L’année 1845 voit une nouvelle fois la sanction, par une loi pénale, du trafic né-
grier. Vues sous cet angle, les années 1835-1845, semblent touchées par un certain
immobilisme, ce qui, du reste, n’est pas totalement faux. Toutefois, à y regarder de
plus près, cette période présentait tous les traits pour inaugurer, si ce n’est une ré-
volution, tout au moins des changements profonds. Cette décennie de « tous les
possibles » fut marquée, plus qu’aucune autre dans l’histoire de Cuba, par la ques-
tion esclavagiste. Selon Pablo Tornero Tinajero, l’année 1840 marque la crise de la
plantation esclavagiste traditionnelle à Cuba et sa lente transformation en un nou-
veau modèle productif dont les conséquences se font encore sentir de nos jours. Les
années 1835-1845, si elles témoignent d’un schéma économique inaltérable, ou-
vrent néanmoins la voie au débat autour de la question de l’esclavage, système qui
n’avait jusqu’alors pas fait l’objet d’une remise en cause profonde.12
       - Sur le plan diplomatique, nous l’avons évoqué, la Grande-Bretagne, qui a
         aboli l’esclavage dans ses colonies antillaises en 1833, fomente une cam-
         pagne abolitionniste sans précédent, pour venir à bout de la traite, dans un
         premier temps, et de l’esclavage par la suite.
       - Au niveau économique, le mode de production esclavagiste, en plein essor
         depuis la fin du XVIIIe siècle, commence à montrer des signes de faiblesse.
         Même si l’esclavage est toujours florissant dans les années 1830, plus que
         jamais d’ailleurs, son obsolescence à terme est saisie par certains observa-
         teurs de l’époque qui prennent la mesure du décalage grandissant entre ce
         système pré-capitaliste et la révolution industrielle, dont les effets se font
         notamment sentir dans des branches de l’agriculture susceptibles de con-
         currencer les productions cubaines.
       - Les créoles réformistes, formés par l’Evêque Espada et le Père Félix Varela
         et menés par José Antonio Saco, confèrent à l’esclavage une dimension po-
         litique sans précédent puisqu’ils considèrent « l’institution particulière »
         comme une entrave, non pas à leur désir d’indépendance (frustré depuis les
         années 1820), mais à leur besoin de reconnaissance par la Mère Patrie,
         d’une part, et surtout à l’octroi de libertés politiques accrues.
       - Les réformistes créoles, s’ils sont guidés par des considérations d’ordre po-
         litique et économique, ne le sont pas moins par des observations qui
         s’inscrivent dans le champ du social. Sur le plan démographique, ils se sen-

12
  Pablo Tornero Tinajero, Crecimiento económico y transformaciones sociales. Esclavos, hacenda-
dos y comerciantes en la Cuba colonial (1760-1840), Madrid, Ministerio de Trabajo y Seguridad
Social, 1996, p. 11 et 14.

                                              14
tent menacés par une population de « couleur », esclave en particulier, tou-
          jours plus nombreuse, à tel point qu’en 1841, celle-ci surpasse la
          population blanche. En outre, ce sentiment de peur des créoles avait tout
          lieu d’être, dans la mesure où les révoltes esclaves, qui ont toujours eu lieu
          depuis que l’esclavage existe à Cuba, se font alors plus radicales et plus or-
          ganisées.

    La conjonction de tous ces éléments fait de la décennie 1835-1845 une époque
charnière de l’histoire coloniale et esclavagiste de Cuba. Afin d’appréhender au
plus près l’idéologie des créoles cubains réformistes au cours de ce laps de temps
aussi court que riche et complexe, nous procéderons en quatre temps. De prime
abord, il s’agira de faire état des contradictions des réformistes en mettant en exer-
gue les paradoxes qui caractérisent leurs appartenances sociales et leurs discours.
Leur principale aspiration gravite autour de l’esclavage qu’ils considèrent comme
une tare morale, comme un virus se diffusant à toutes les strates de la société
cubaine et dont aucun habitant de l’île, quel qu’il soit, se peut sortir indemne à son
contact. Pour lutter contre ce qu’ils considèrent comme un fléau, les réformistes
proposent, de façon paradoxale là aussi, de lutter contre la traite, sans toutefois
remettre en cause le mode de production esclavagiste dans ses fondements. Le fait
d’interdire la traite, pensaient-ils, permettrait de stopper l’hémorragie, dans un
premier temps, avant de s’atteler à l’abolition de l’esclavage, qu’ils imaginaient,
lorsqu’ils en parlaient, graduelle et extrêmement lointaine dans le temps.
    Dans un second mouvement, nous évoquerons les implications économiques du
mode de production esclavagiste. La révolution industrielle, avec ses apports sur le
plan des progrès techniques, des transports et de l’organisation du travail, eut pour
conséquence de pousser les esclavagistes, les plus prévoyants et progressistes
d’entre eux, à prendre conscience des limites du mode de production sur lequel ils
avaient jusqu’alors bâti leurs richesses. Dans un élan aux accents tant bourgeois13
qu’eugéniques, les réformistes tentent de poser les premiers jalons pour faire évo-
luer le système, à défaut d’en changer radicalement. Leurs diverses tentatives pour
faire venir des travailleurs blancs, de diverses provinces espagnoles comme la Ca-
talogne, le pays Basque ou les Canaries notamment, permettent, de manière relative
et parfois superficielle il est vrai, de comparer deux systèmes de travail, le salariat
et l’esclavage, en termes de productivité, de coût et d’incidences sociales. Outre la
« colonisation blanche », les propriétaires d’esclaves furent tenus d’adopter une
autre politique concernant le traitement de leurs esclaves. Un retour sur les divers
codes esclavagistes en vigueur ou restés dans les oubliettes de l’histoire, allié à une
analyse chronologique des postures des intellectuels et des propriétaires en la ma-
tière, attestent d’une véritable évolution des mentalités. Loin de répondre à une
attitude philanthropique, les tenants de la politique dite du « bon traitement » sont

13
  Il convient toutefois de relativiser l’emploi de ce qualificatif. Nous verrons que l’élite créole réfor-
miste, les grands propriétaires en particulier, adoptèrent en réalité une attitude semi-bourgeoise tant
leur attrait pour le capitalisme industriel était en contradiction avec le maintien de l’esclavage.

                                                   15
guidés par des motivations strictement économiques. A défaut de changer en pro-
fondeur le mode de production esclavagiste, il s’agissait, pour eux, de le modeler
autant que faire se pouvait, en dépit de la rigidité de principe que supposait ce sys-
tème.
    La troisième partie de ce travail sera axée sur la dimension politique de
l’esclavage. Devant l’hétérogénéité « raciale » de Cuba, les réformistes
s’interrogent sur la place des Noirs au sein de l’île qu’ils envisageaient comme leur
patrie. Si le rôle politique du Noir posait problème à l’idée de la possible émanci-
pation des esclaves, l’aliénation massive des Africains et des Afro-cubains
soulevait, comme dans un jeu de miroir, la question de l’aliénation politique des
créoles. Les réformistes se sentaient floués sur le plan politique par l’écrasant bi-
nôme esclavage-colonie. Si l’antagonisme entre les créoles et la Péninsule s’est
manifesté de diverses manières à l’échelle de l’histoire coloniale de l’Amérique
espagnole, à Cuba il se cristallise autour du problème esclavagiste. Les négriers
pèsent de toute leur puissance sur des autorités coloniales corrompues, qui con-
damnent le trafic sur le plan officiel alors qu’elles l’encouragent et
l’instrumentalisent en coulisse. Les effets de l’esclavage se font aussi sentir quant à
la censure. Bien que l’Inquisition ne soit plus d’actualité, les créoles réformistes
n’hésitent pas à s’y référer, de façon métaphorique, lorsque leurs écrits relatifs à
l’esclavage sont censurés. Qu’il s’agisse de censure officielle ou d’autocensure,
« l’institution particulière » a pour conséquence de brider la liberté d’expression
(politique) des créoles.
    La dernière partie de cette thèse sera consacrée à la conspiration de La Escalera.
Pour comprendre les tenants et les aboutissants de cet épisode aussi complexe que
mal interprété par les historiens, nous partirons de la Révolution haïtienne, phéno-
mène trop souvent marginalisé, dont les séquelles furent cependant profondes dans
l’aire antillaise et à Cuba en particulier. La création de la première république
noire, le second pays indépendant sur le continent américain après les Etats-Unis,
planera telle une épée de Damoclès sur les esprits créoles. Le « péril noir » motive
d’ailleurs nombre de leurs postures. En 1844, les créoles s’étant opposés au trafic
sont, contre toute attente, accusés d’avoir pris part au projet de révolution aboli-
tionniste et indépendantiste qui germait depuis quelques années dans les
campagnes cubaines, ainsi que dans certaines îles des Caraïbes. Profitant de la con-
fusion qui meut alors Cuba, la région occidentale en particulier, les autorités
coloniales ouvrent une instruction judiciaire d’une ampleur sans précédent, et pu-
nissent dans le sang les révolutionnaires – ainsi que les « innocents » – esclaves et
libres « de couleur » et profitent de l’occasion pour faire taire une opposition ré-
formiste devenue dangereuse. On a coutume de dire qu’il n’y a pas de fumée sans
feu. Les réformistes étaient-ils accusés à tort ou leur connaissance du complot était-
elle plus concrète qu’ils ne voulaient bien l’admettre officiellement ?

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I- Les contradictions des créoles réformistes
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