Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière(1)

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Revue Ibla • Tunis •1-2/2017 • n° 219/220 • pp. 53-70.

                Tristan Corbière
 dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière(1)

                                                           Zeineb Salaani
                                                         Université de Gafsa

         « Toi, jeune homme, ne te désespère point, car tu as un ami
     dans le vampire, malgré ton opinion contraire. En comptant
     l’acarus sarcopte qui produit la gale, tu auras deux amis ! »
     (Isidore Lucien Ducasse, comte de Lautréamont, Les Chants de
     Maldoror, 1868)

   Laideur. Hideur à lui préférer la mort. Impotent, égrotant pour
se pomponner fort. Gueux : un loqueteux mal loti par le sort. Tris-
tan Corbière est ce « triste en corps bière »(2) qui, dans les pièces

(1) Bière (n.f.) (francique bera), Cercueil. Mise en bière, Le Petit Larousse-
    Grand format, Paris, LAROUSSE, 2005, p. 158, col. 3.
(2) Edouard-Joachim Corbière est un poète français, né le 18 juillet 1845 et
    mort le 1er mars 1875, à Morlaix, en Bretagne. Il est le fils d’Edward Cor-
    bière, romancier marin, l’auteur du Négrier. Dès l’âge de quatorze ans,
    une maladie osseuse aigue l’oblige à abandonner ses études. Commence
    alors pour lui une vie oisive et il s’appauvrit peu à peu. À l’âge de vingt
    ans, il tombe amoureux d’une petite actrice parisienne, Marcelle, de son
    vrai nom Armida Josefina Cuchiani. Cet amour non partagé et sa laideur
    insupportable le plongent dans le désespoir absolu. Il se dessaisit de son
    prénom d’état civil pour adopter celui de Tristan, allusion au destin tra-
    gique du héros Tristan dans le roman Tristan et Iseult de Thomas et Béroul,
    auteurs du XIIe siècle. Devenu Tristan Corbière, par humour noir : « triste
    en corps bière », ce malade et délaissé commence à écrire des vers qui lui
    ressemblent. Sa poésie souffreteuse lui vaudra ces mots de Jules Laforgue :
    « Indéfinissable, incatalogable, pas être aimé, pas être haï ; bref, déclassé
    de toutes les latitudes ». Disponible sur :

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déchiquetées des Amours jaunes, égraine, au gré de tous ses es-
poirs décimés, les saisons dissonantes de sa vie défleurie, jaunie,
décatie.
    Publié en 1873 à compte d’auteur chez Glady Frères, éditeurs
méconnus,(1) ce recueil, l’unique du poète maudit,(2) est trainé aux
gémonies. Prolem sine matre creatam…(3) Mais aussi, si nous re-
venons aux faits, comme le note Patrick Besnier, « la publication
de [ce] livre ne soulève guère d’échos […], en partie parce que
l’auteur ne semble guère avoir fréquenté les milieux littéraires pa-
risiens, en partie en raison d’une diffusion inexistante ».(4) Toute
son existence un mal-aimé marginalisé, Corbière injecte dans ses
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Tristan-Corbière: (site consulté le 15/2/2017).
(1) Le recueil Les Amours jaunes est paru en 1873, chez Glady Frères, Éditeurs,
    maison d’édition encore inconnue. Cette « librairie du XIXe siècle », sise
    « 10, rue de la Bourse, 10 », a le nom prometteur, mais des difficultés maté-
    rielles, elle ne tarde pas à faire faillite. C’est peut-être par recherche d’origi-
    nalité, d’aventure, que Corbière, aux excentricités célèbres (un jour, il se dé-
    guise en femme, en forçant ou en mandant un autre il se rase les sourcils…),
    choisit cette maison que personne presque ne connaît.
(2) En 1883, au cours d’une lecture faite à son domicile par Léo Trézenik d’un
    exemplaire des Amours jaunes prêté par le cousin de Tristan, Pol Kalig, Paul
    Verlaine s’enthousiasme pour le poète breton méconnu. Il s’attèle aussitôt
    à une série d’articles qui paraîtront dans la revue des symbolistes, Lutèce,
    entre août et septembre 1883. Ces articles formeront plus tard l’essai : Les
    poètes maudits : Tristan Corbière, Arthur Rimbaud, Stéphane Mallarmé,
    qui paraîtra l’année suivante.
(3) Enfant né sans mère, Montesquieu a mis cette épigraphe tirée d’un vers
    d’Ovide (Métamorphoses, II, 553) en tête de son ouvrage l’Esprit des lois,
    pour marquer qu’il n’avait pas eu de modèle, Le Petit Larousse-Grand for-
    mat, Paris, LAROUSSE, 2005, p. XXXIX, col. 2.
(4) Patrick Besnier, « Réceptions parallèles : Corbière et Lautréamont », in :
    l’Acte du 6è colloque international sur Lautréamont à Tokyo, 4-6 octobre
    2002, textes réunis par Yojiro Ishiri et Hidehiro Tachima, Paris, Cahier
    Lautréamont, Du Lérot Éditeur, 14 juillet 2003, p. 203.

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Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière

poèmes son dégoût des jours esseulés qui margottent, claquants,
et meurt seul,à peine trentenaire, dans deux ans. À la marge de la
littérature, de la poésie de son temps, Les Amours jaunes est foulé
aux pieds une décennie avant que Paul Verlaine ne le fouille, puis
le révèle aux yeux curieux. À la suite de l’auteur de Romances
sans paroles, le recueil se déhale dans À Rebours de Joris-Karl
Huysmans, et quittant le farniente, il concourt pour une place par-
lante dans la bibliothèque élitiste des Esseintes.(1) Aujourd’hui,
la bibliothèque littéraire française compte, parmi les thèses de
doctorat intéressantes, certaines consacrées à ces Amours jaunes,
farfelues mais d’une spontanéité si hiératique qu’André Breton y
trouve un avancement d’hoirie sur l’écriture automatique.(2)

(1) Pour ses pensées déliquescentes qui ramollissent à plaisir sa poésie déca-
    dente, Corbière attire l’attention du duc Jean Floressas des Esseintes, hé-
    ros fainéant et d’une passivité maladive de Joris-Karl Huysmans. Dans À
    Rebours, roman paru en 1884, nous lisons : « D’autres poètes l’incitaient
    encore à se confier à eux : Tristan Corbière qui, en 1873, dans l’indiffé-
    rence générale, avait lancé un volume des plus excentriques, intitulé Les
    Amours jaunes. Des Esseintes qui, en haine du banal et du commun, eut
    accepté les folies les plus appuyées, les extravagances les plus baroques,
    vivait de légères heures avec ce livre où la cocasse se mêlait à une énergie
    désordonnée, où des vers déconcertants éclataient dans des poèmes d’une
    parfaite obscurité, telles que les litanies du Sommeil, qu’il qualifiait, à un
    certain moment, d’Obscène confesseur des dévotes mort-nées ». Joris-Karl
    Huysmans, À Rebours, Paris, Gallimard, 1977, p. 316.
(2) Le long poème de Corbière : Litanie du sommeil, où l’imaginaire onirique
    se déploie sans contraintes, est inclus par André Breton dans son ouvrage
    L’Anthologie de l’humour noir, paru en 1940. Breton, le chef de file du
    surréalisme, y voit un échantillon parlant de l’écriture automatique. Il écrit :
    « Le contraste entre la disgrâce physique et les dons sensibles de premier
    ordre ne peut manquer, dans l’œuvre de Corbière, de susciter l’humour
    comme réflexe de défense ». André Breton, Anthologie de l’humour noir,
    Paris, Sagittaire, 1940, p. 189.

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   La thèse de doctorat, De la révolte à la découverte de la sa-
gesse populaire(1) est l’une des thèses récentes qui se proposent
de révéler la fortune poétique plus que jamais vivante du poète
mort infortuné. Riche et bien charpentée, cette thèse éclaire puis-
samment les recoins ombreux de la poésie de Corbière longtemps
ignorée. Pourtant, nous regrettons que le critique ait accordé
si peu d’intérêt à la poétique de la mort(2), de la mise en bière,
comme si la lecture cursive même du recueil ne suffisait pas à voir
que la Mort se carre, sans foi, en loi, dans chaque pensée, dans le
moindre souffle de vie écrit.
   Par le présent article, nous voulons démontrer que si les vers
de Tristan Corbière sont pour les uns oiseux, pour les autres falots,
élimés, c’est parce qu’ils sont harnachés de la rêverie morbide de
la mort gratuite : « Mourir pour mourir et ne rien sauver »(3) les

(1) Ahmed Kaboub, « De la révolte à la découverte de la sagesse populaire.
    Thèse consacrée aux Amours jaunes de Tristan Corbière », Patrick Bes-
    nier (dir.), Littérature française. Disponible sur le site : http://www.theses.
    fr/2012LEMA3002.pdf (Consulté le 15/2/2017).
(2) Dans sa thèse (c.f: note 9), Kaboub frôle le thème de la mort, légèrement,
    dans les sous-parties : Mourir pour mourir et Une vision de la mort diffé-
    rente de la seconde grande partie : La théâtralité des Amours jaunes. En
    fait, Kaboub n’envisage pratiquement la mort que liée à la mer. Il écrit dans
    ce sens : « La mort acquiert une dimension humaine du fait qu’elle accorde
    un nom à ses victimes, c’est-à-dire une identité. Corbière dépeint une vision
    de la mort inédite à travers le prisme des croyances des marins selon son
    précepte pictural : peindre ce que l’on n’a jamais vu. » (p. 310) Aussi, dans
    la sous-partie La mort ou la quête d’un amour absolu de la dernière partie :
    De la révolte vers la découverte de la sagesse populaire, Kaboub conserve
    le même regard sur la mort. Il affirme : « La personnification de la mort et
    celle de la mer entretiennent des liens de correspondances qui unissent les
    marins à l’univers maritime. » (p. 324)
(3) Tristan Corbiere, La goutte, Les Amours jaunes, Paris, Albert Messein
    (édi), 1926, p. 253.

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brode et, à leur insu, les fait broyer du noir ! Aussi, à l’insu du
poète, surnommé pour son corps étique et son allure disloquée
« l’Ankou », le spectre de la Mort en breton(1), le poème brandit
une kyrielle d’images disgracieuses qui braient : le charnier, le
catafalque, le grabat et un malade perdu qui aime mourir pendu.
À la corde de la délivrance, il avance songeur, satisfait, triste, seul
et il ne prie jamais ab imo pectore(2) pour que Dieu l’assiste…
    La constatation sur laquelle nous partons est la suivante : des
bleus à l’âme, Tristan Corbière n’hésite point à saigner à blanc le
poème : cacophonie provoquée, ponctuation puissante qui rejette
le sens déluré, images mulâtresses : les unes se croient bien por-
tantes et n’ont peur de se cabrer, les autres titubantes cacochyme
à la pitié ! Corbière n’a cure de s’aligner sur les romantiques du
temps et nous pensons que sa position n’est pas réfléchie. La poé-
sie biscornue des Amours jaunes est une poussée de pensées na-
turelles, une aire d’inégalités où airent des vétilles, des vociféra-
tions, l’algie, mais aussi l’abandon oublié, l’oubli.
    Nous exposons à l’analyse notre corpus(3) composé d’extraits
de vingt poèmes rembrunis, et ce n’est qu’une feinte si parfois le
titre se pâme de joie :(4)

(1) ses poèmes, Corbière brosse, à maintes reprises, son autoportrait de souf-
    frant, de miséreux, de paria. Sans dissimulation, il insulte le Destin et avec
    courage, il se prépare à la fin.
(2) Une expression latine qui pourrait se traduire comme suit : « Du fond de la
    poitrine, du cœur ». Elle sert souvent à désigner une extrême douleur.
(3) Forment notre corpus les vers cités au long de l’article et qui sont extraits de
    ces poèmes dont nous citons les titres.
(4) Les poèmes des Amours jaunes sont d’une tristesse râpeuse. Et l’expres-
    sion de l’amère désespérance y est rocailleuse, même si quelques titres de
    poèmes sont heureux. Déjeuner de soleil, par exemple, n’est point une in-
    vitation à serrer chaleureusement les beautés de la Nature, à entrelacer ses

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   De la première partie : « Les Amours jaunes », nous rete-
nons : Un jeune qui s’en va, Pauvre garçon, Déclin et Le Poète
contumace. De la partie : « Sérénade des Sérénades » : Guitare,
Elizir d’Amor, Vendetta, Chanson en si et Portes et fenêtres. De
« Raccrocs »: Décourageux, Rapsodie du sourd, Frère et sœur ju-
meaux, Litanie du sommeil, Déjeuner de soleil, Veder Napoli poi
mori, Vésuves et Cie et Paria. De la quatrième partie : « Armor » :
Cris d’aveugle. Et de « Gens de mer» : Le Renégat et La Goutte.

1- Ces poèmes de deuil « jouissants comme de vrais pendus »
   Rembrunis sont les poèmes des Amours jaunes et pantelants
parce que Corbière y crache, haletant, sur le visage confus de la
Vie qui, très tôt le trahit et le livre, pour trois deniers, mine d’in-
quiet butor, aux mains de la Mort. Alexandre Arnoux imagine un
dialogue entre Edward Corbière et son fils déshérité par la Na-
ture, disgracié. Le père dit, moqueur, ou humilié : « Tu es drôle
de corps, mon garçon, que vas-tu devenir ? Ta santé délicate te
défend les fatigues de la mer. Tu ne possèdes, je ne crains, aucune
disposition pour les travaux de l’esprit. L’élégance et la finesse te
font défaut. Ah ! Tu ne ressembles guère à moi qui n’ait vécu que
pour l’océan et les lettres »(1) Projet de littérateur avorté, Tristan

    joies. Ce sont des vers rêches qui commencent ainsi :
       « Au bois, les lauriers sont coupés ».
       Et voici la fin, abrupte :
       « Naseaux fumants, grand œil en flamme,
       Crins d’étalons : cheval et femme
       Saillent de l’avant !...
                              – Peu poli
       – Pardon : maritime… et joli ».
    (Déjeuner de soleil, Les Amours jaunes, pp. 154-156)
(1) Alexandre Arnoux, « Tristan Corbière. Une âme et pas de violon… », Fran-
    cis Carco (dir.), La vie de bohème, Paris, Bernard Grasset, 1930, p. 123.

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est ainsi pris au débotté. Débutant rimailleur, son poème l’étourdit.
Hardie, Imagination aux simagrées de la Beauté vendue ! Un air
funèbre bariolé, de « sang et guitare » coloré l’envahit. De Pro-
fundis et champ d’amour perdu dans ses mots soufflés, à ses vers
rendus. Par ses mots, ses mains, dans ses vers, son art funéraire,
pendu, Corbière se démène à se ressourcer de sa mort certaine et
d’une incertaine survie. Dans son imaginaire torturé, sous l’œil de
la Nature, la mère bienveillante des romantiques, sa marâtre aux
pleurs mildiousés, il se tord dans l’air : « sourd aveugle »,(1) « la
tête comme un cercueil »,(2) il se met à bafouiller :
       « –Rien – je parle sous moi… des mots qu’à l’air je jette
       De chic, et sans savoir si je parle en indou…
       Ou peut-être en canard, comme la clarinette
       D’un aveugle bouché qui se trompe de trou. »(3)

    Simulacre de parole ne sont-ils pas ces vers où le poète « parle
sous [lui] »? D’un abord simplet, ils semblent frugaux : l’image
fluette du poète incertain de sa langue flanche dès le départ avec
l’adverbe de négation, puissant : « Rien ». Et elle ne dit rien en-
core de la Mort cette image vacillante. Mais, elle supporte ma-
laisément, niaise et pauvre, fouettée suffisamment par des rimes
suffisantes ou pauvres, le majestueux alexandrin. Aveugle débau-
ché, impuissant, « là, mais absent »,(4) le poète « au pauvre regard
qui ne regarde pas»(5) est à la noirceur. Son dernier vœu, un vœu
(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Frère et sœur jumeaux, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 161.
(2) Tristan Corbiere, Les Amours jaunes. Rapsodie du sourd, Paris, Alcan-Le-
    vy, 1873, p. 157.
(3) Ibid., p. 157.
(4) Ibid., p. 131.
(5) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Frère et sœur jumeaux, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 161.

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pieux, se venger bellement de celle qui, « si laid »,(1) ne l’a jamais
aimé. Dans Elizir d’Amor, le poète navré s’écrit :
       « Tu ne me veux pas en rêve ?
       Tu m’auras en cauchemar !
       T’écorchant au vif sans trêve,
       – Pour moi… pour l’amour de l’art ».(2)

   Nous sommes avec ce quatrain loin des images véreuses de
l’amoureux souffrant. Telle une corde, l’expression de la ven-
geance vrille singulièrement : d’un air naturellement cauchemar-
deux, le poète, offensé dans sa dignité et dans son art, s’immisce
dans le monde onirique de celle qui rejette son amour. Et il fait
atrocement mourir de souffrance celle qui le fait souffrir. Dans
Vendetta, l’amertume meurtrière est tortueusement rancunière. Le
poète haï mijote la perfidie et manigance de mauvais coups :
       « Tu ne veux pas de mon âme
       Que je jette à tour de bras :
       Chère, tu me le payeras !...
       Sans rancune – je suis femme ! »(3)

   L’amoureux rejeté se morfond dans ses méchancetés et, pro-
fondes, il n’y trouve d’échappatoire que chanter noblement les
honneurs cruels de la fin qu’il réserve, par souhait, à la traitresse
bien-aimée. Sa Chanson en Si commence ainsi :
       « Si j’étais noble Faucon,
       Tournoierais sur ton balcon…
       –Taureau : foncerais ta porte…
       –Vampire : te boirais morte…

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Guitare, Paris, Alcan-Levy, 1873, p.101.
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Elizir d’Amor, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    p. 111.
(3) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Vendetta, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 117.

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       Te boirais ! » (1)

   Inviolé, le mètre impair,
       « Plus vague et plus soluble dans l’air,
       Sans rien en lui qui pèse ou qui pose »,(2)

    et le sens développé de la mort violente infligée au nom de
l’amour et de l’art ardent préparent le poète d’offenses forcené à
se muer en crapaud, en rat, en hibou, en serpent (3)en chien ou en
chien-loup(4). Mais, rapidement dégrisé de ses haines amères, Cor-
bière se voit dans son malheur-cuivré : « revenant égaré »(5) et il
ne cesse de geindre « mal enterré », « faux déterré »(6). Geignard
infatué, le poète s’exile dans sa mort imaginée. Ainsi, il s’aguerrit
à la vie de l’ombre et lui vivre encore quelques jours sous le soleil
n’est plus de ses intérêts. « Celui qu[e] frappe [l’exil, réel ou pris
au sens figuré,] est voué à l’individualisme et même au solipsisme
absolu », affirme Pascal Rannou, qui ajoute: « Même si le proscrit
se méprise, sa propre personne demeure le seul d’intérêt à ses
yeux »(7) Mort exilé en lui est Corbière mais, sans réticence, il se
prête encore aux caprices rétifs de son imagination joueuse :

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Chanson en si, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    p.121.
(2) Paul Verlaine, « L’Art poétique », in Jadis et Naguère, Paris, Bibebook,
    1884, pp. 16-17.
(3) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Vendetta, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 117.
(4) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Bossu Bitor (1), Elizir d’Amor, Paris, Al-
    can-Levy, 1873, p. 111.
(5) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Frère et sœur jumeaux, Paris, Alcan-Levy,
    1873, Les Amours jaunes. Le Poète contumace, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 97.
(6) Ibid. pp. 75-76.
(7) Pascal Rannou, De Corbière à Tristan. La quête identitaire comme principe
    organisateur des Amours jaunes, Villeneuve d’Ascq, Presses universitaires
    du Septentrion, 2001, p. 281.

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       « C’est joué, je ne suis qu’un gâteux revenant
       En os et… (J’allais dire en chair)… » (1)

   En frisant l’oral, ces deux vers gâtent la poésie jusqu’alors
immunisée. De ses mains limpides, le poète a bu sa mort. Il n’a
désormais plus besoin de mots sombres pour en parler. S’il to-
lère l’évidence de la finitude en italien, il ne peut pas la souffrir
en français. Dans « Veder Napoli poi mori », il dit, ou il se tait,
dégoûté :
       « Voir Naples et… – Fort bien, merci, j’en viens ».(2)

    Comme un chien qui se roue de temps en temps lorgnant le
repos pose, ce vers fouaillé d’arrêts mord ses mots retors au ja-
ppement douloureusement grandiose. Le désespoir écrasant sa
lordose, dans son recueil, son deuil, son cercueil, Corbière s’en-
ferme. Triste Tristan qui, près de son barbet Tristan,(3) se repose.
« La nuit est noire »(4) endeuillée. « Araignée, étends sur [lui] ta
toile »(5) pour qu’il soit à jamais oublié.

(1) Ibid., p. 77.
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Veder Napoli poi mori, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 187.
(3) Tristan Corbière se plaisait à appeler son chien intime : Tristan. Souvent il
    nommait les animaux des noms des hommes. Tel est l’exemple, dans Déjeuner
    de soleil, du cheval Byron, allusion au poète anglais Lord Byron, dont la poésie
    passionne les romantiques. Nous lisons aussi dans Un jeune qui s’en va :
        « Lord Byron, gentleman-vampire
        Hystérique du ténébreux ;
        Anglais sec, cassé par son rire,
        Son noble rire de lépreux ».
(4) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Portes et fenêtres, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 125.
(5) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Litanie du sommeil, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 165.

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Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière

2- Ce poète « recraché par la vie recrachée par la mort »
    Tristan Corbière, qui écrit pour ne rien faire, qui ne parle ni ne
se tait, qui cherche pour ne rien trouver, est encore poète comme
il peut, ce mort que le silence, grand comme le poème, enveloppe
à regret. Des images rémanentes l’interpellent et nous découvrons
une association d’idées : Poète, il n’est pas Prométhée. « Incon-
nu »,(1) « décourageux »,(2) il est sans feu. Dans « Le Poète contu-
mace », il crie froid son sourd délaissement :
       « Viens ! Ma chandelle est morte et je n’ai plus de feu ».(3)

    Dans « Vésuves et Cie, » il décrit longuement la solitude ré-
frigérante « sans musique » qui enchante ou dépite, « sans feu »(4)
qui crépite. Courbaturé, Corbière se noie dans de larges peines et
des amours taraudées. Feu son cœur impénitent est inondé :

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Déclin, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 83.
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Décourageux, Paris, Alcan-Levy, 1873, p.
    153. « Décourageux » est le titre d’un poème dans lequel Corbière brosse
    son autoportrait : plus que passif, le poète vivote dans une lourde expecta-
    tive. Découragé, parce qu’il trouve « la Muse stérile », le voici :
         « Songe creux : bien profond il resta dans son rêve;
         Sans lui donner la forme en baudruche qui crève. […]
         Chercheur infatigable : ici-bas où l’on rame,
         Il regardait ramer, du haut de sa grande âme.
         Fatigué de pitié pour ceux qui ramaient bien. »
    Et le comble de l’autodérision :
         « Mineur de la pensée : il touchait son front blême,
         Pour gratter un bouton […] »
(3) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Le Poète contumace, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 95.
(4) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Vésuves et Cie, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    p. 191.

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Zeineb Salaani

       « … Il pleut dans mon foyer, il pleut dans mon cœur feu. »(1)

    Lisons encore ces vers où, sous l’effet de l’eau et du feu, l’ac-
tion est réduite à zéro et la situation tourne à la nullité. Si encore
il s’agit de fait réel !
       « Si j’étais un vieux bedeau,
       Mettrais un cierge au rideau…
       D’un goupillon d’eau bénite
       L’éteindrais. »(2)

   Homme, ange et diable encorné, Corbière est poète de ses de-
niers : par la flamme boudeuse dans la mer muletière des passions
étouffée, par quelques bouffées de poésie nageuse. Mors ultima
ratio…(3) Recraché par un dernier souffle, en dernier ressort, il est
rendu à la terre. Là, le houleux dissentiment se calmit, et dès qu’il
point, l’imaginaire de l’enterrement librement se ramifie :
       « Où que je meure, ma patrie
       S’ouvrira bien, sans qu’on l’on prie,
       Assez grande pour mon linceul…
       Un linceul encore : pour que faire ?...
       Puisque ma patrie est en terre
       Mon os ira bien là tout seul ».(4)

   Des rimes riches enrichissent artistement ces vers qui se hâtent
lentement : les restes de Tristan reconnaissent le chemin de re-

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Le Poète contumace, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 95..
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Chanson en si, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    p. 121.
(3) La mort est la raison finale de tout. La haine, l’envie, tout s’efface au tré-
    pas.
(4) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Paria, Paris, Alcan-Levy, 1873, p.212.

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Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière

tour. Dans « Cris d’aveugle », « les os végètent »(1) et « l’ergot du
mort est dans le blé ».(2) Recraché par les ténèbres, immédiate-
ment récupéré par Gaya, le cadavre prend volontairement sa place
dans la chaine alimentaire. Grain ou fruit, il pourra assouvir la
faim d’un mortel et sa faim d’une seconde vie. Dieu ne l’a pas
décidé ainsi. Mais Dieu qui sauve, Amour qui justifie un pécheur,
Balance qui ressuscitera les morts, existe-t-il déjà pour Tristan et
dans sa poésie ?
   Avant de mourir seul loin dans ses pensées de mourant,
d’amour et d’art non partagés, et de renaître quelque part, léger
de ses os et des cendres de ses idées, seul Tristan est né partout,
poète contumace :
       « Pendu, bourreau, poison, flûtiste, médecin. »(3)

    Guéri spontanément au fil de l’encre de ses contradictions, en-
fin il écrit fièrement :
       «– Des Dieux ?...– Par hasard j’ai pu naître
       Peut-être en est-il – par hasard…
       Ceux-là, s’ils veulent me connaître,
       Me trouveront bien quelque part. » (4)

    Par ses vers nouvellement assurés, qui avancent confiants d’un
pas cadencé, dansent avec l’octosyllabe aux rimes croisées, le
poète se venge, en dernière scène, du Père qui, perché là-haut sur
l’Infini, est immuablement indifférent aux cris de ses enfants. Dans
« Cris d’aveugle », le dernier cri du Christ : « Eli, Eli, lema saba-

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Cris d’aveugle, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    pp. 241-244.
(2) Ibid.
(3) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Le Renégat, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 277.
(4) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Paria, Paris, Alcan-Levy, 1873, p. 211.

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Zeineb Salaani

qthani »,(1) déchire l’image du Fils « encloué sans cercueil » au
« Golgotha ». « L’aveugle » ne serait-il pas alors Jésus, l’Homme-
Dieu qui a vu les péchés des hommes agités par les passions et,
pour les expier, il se donne à l’éternelle Passion ? Répondant affir-
mativement nous pouvons saisir le sens de cette suggestion :
        « Dans la lanterne sourde étouffons la chandelle,
        Oubliette où l’on vient de tirer le verrou ».(2)

   Et nous pouvons mesurer désormais la portée de cet apo-
phtegme : « Voir est aveuglant ».(3)
   En conclusion, ces Amours jaunes, pales, ternes, sans éclat,
sont rejetés par le lecteur du XIXe siècle encore sous le charme
aveuglant des Méditations poétiques et religieuses et des Contem-

(1) T. Corbiere, Les Amours jaunes, « Cri d’aveugle » et « Eli, Eli, lema saba-
    qthani » : ce sont les derniers cris de Jésus au Golgotha. Saint Matthieu
    dans sont évangile écrit : « À partir de midi, il y eut des ténèbres sur toute la
    terre jusqu’à trois heures. Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte :
    ‘Eli, Eli, lema sabaqthani’, c’est-à-dire, ‘Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi
    m’as-tu abandonné’ ? » (Mt. 27, 45-46)
    Dans le poème de Corbière, que traversent ironiquement des airs lamen-
    tables de la Passion (et destiné à être chanté sur l’air bas breton : Ann hini
    goz !), le poète décourageux joue le mort courageux : sans besoin de ponc-
    tuation, d’un seul trait, il écrit :
         « Je vois des cercles d’or
         Le soleil blanc me mord
         J’ai deux trous percés par le fer
         Rougi dans la forge d’enfer
         Je vois en cerclé d’or
         Le feu d’en-haut me mord ».
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Rapsode du sourd, Paris, Alcan-Levy,
    1873, p. 157.
(3) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Décourageux, Paris, Alcan-Levy, 1873, p.
    153.

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Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière

plations parce que Corbière, d’« attitude anti-romantique »,(1) y
rejette la chasuble du poète-prophète, dans le très fonds de son
être sincère, menteuse. Et,
       « Ce fut un vrai poète: il n’avait pas de chant, […],
       Peintre: il aimait son art – Il oublia de peindre ».(2)

    Ce recueil tout curieux de Corbière, enfilade de tableaux boi-
teux d’un héros hué, mué en mille figurines muettes, stérile mulet,
nous apprend à la fin que la gloire n’est pas toujours à celui qui
court pour devancer ses devanciers. Glorias victis !(3) Des poètes,
il y a ceux qui, de hâte, naissent grands aux yeux. S’ils savent que
leurs vers mourront piteux, petits dans les bouches, de l’ingrati-
tude de la chance un verre dans le nez ! Et des pas qui achoppent,
il y est un prénommé conspirateur, acolyte du pied qui rechigne à
avancer. Ce pas de talent conspué, qui, aujourd’hui semble de sa
défaite recrue, peut demain se relever, sourire puis rire des pas au-
trefois salués, récriés par des farauds comme eux. Vivre ou mourir
poète reste, comme le fut Tristan Corbière, un projet hasardeux.

(1) Albert Sonnenfeld, L’œuvre poétique de Tristan Corbière, Paris, P.U.F.,
    Princeton University Press, 1960.
(2) T. Corbiere, Les Amours jaunes. Décourageux, Paris, Alcan-Levy, 1873,
    p. 153.
(3) Gloire aux vaincus.

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Zeineb Salaani

Bibliographie
1- De Tristan Corbière
 •Son recueil : Les Amours jaunes, Paris, Albert Messein,
  Editeur, 1926.
2- Critiques sur Corbière
 •Alexandre Arnoux, Tristan Corbière, Une âme et pas de vio-
  lon…, Paris, Bernard Grasset, coll. La vie de bohème, 1930.
 •Patrick Besnier, Réceptions parallèles : Corbière et Lautréa-
  mont dans l’Acte du 6è colloque international sur Lautréamont
  à Tokyo, 4-6 octobre 2002, textes réunis par Yojiro Ishiri et
  Hidehiro Tachima, Paris, Cahier Lautréamont, Du Lérot édi-
  teur, 14 juillet 2003.
 •Pascal Rannou, De Corbière à Tristan, La quête identitaire
  comme principe organisateur des Amours jaune, Villeneuve
  d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2001.
 •Albert Sonnenfeld, L’œuvre poétique de Tristan Corbière, Pa-
  ris, P.U.F., Princeton University Press, 1960.
3- Thèse de doctorat sur Corbière
 •Ahmed Kaboub, De la révolte à la découverte de la sagesse
  populaire, thèse de littérature française réalisée sous la direc-
  tion de M. le Professeur Patrick Besnier, présentée et soutenue
  publiquement à l’Université du Maine, le 28 juin 2012, consul-
  tée sur le site : http://www.theses.fr/2012LEMA3002.pdf, le
  15/2/2017.
4- Ecrivains français qui se sont intéressés à Corbière
 •André Breton, Anthologie de l’humour noir, Paris, Sagittaire,
  1940.

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Tristan Corbière dans Les Amours jaunes, sans Dieu, mis en bière

 •Joris-Karl Huysmans, À Rebours, Paris, Gallimard, 1977.
 •Paul Verlaine, Jadis et Naguère, Paris, 1884 (Bibebook)
5- Autres ouvrages
 •La Bible (trad. œcuménique), Paris, Les Éditions du Cerf, 2010.
 •Le Petit Larousse Grand Format, Paris, Larousse, 2005.
6- Sites consultés
 •https://fr.wikipedia.org/wiki/Tristan-Corbière
 •http://www.poetes.com/corbier/biograph.htm
 •http://www.theses.fr/2012LEMA3002.pdf

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