VERS UNE NOUVELLE NORMALITÉ : FINANCER UN SECTEUR DES FEMMES PROSPÈRE ET EN SANTÉ - Ontario Nonprofit ...
←
→
Transcription du contenu de la page
Si votre navigateur ne rend pas la page correctement, lisez s'il vous plaît le contenu de la page ci-dessous
VERS UNE NOUVELLE NORMALITÉ : FINANCER UN SECTEUR DES FEMMES PROSPÈRE ET EN SANTÉ CE RAPPORT A ÉTÉ AVEC LA Mai 2020 CORÉDIGÉ PAR : CONTRIBUTION DE : La Fondation canadienne Imagine Canada des femmes Ontario Nonprofit Network (ONN) Le Centre canadien de politiques alternatives 1 Kathleen Lahey
Vers une nouvelle normalité est une série de rapports sur l’égalité des genres dans le contexte de la pandémie de COVID-19. La série examine les risques que fait peser la pandémie sur les droits fondamentaux des femmes, et propose de nouvelles façons de chercher à atteindre l’égalité des genres au Canada dans le cadre des efforts de relance post-pandémie. Copyright © 2020 La Fondation canadienne des femmes se représente et représente les corédactrices, le Centre canadien de politiques alternatives, Ontario Nonprofit Network et Kathleen Lahey. Ce rapport est un document de source ouverte et l’autorisation d’en citer, reproduire ou distribuer gratuitement des extraits est accordée. Les corédactrices doivent être créditées dans les citations et reproductions. Nous remercions Imagine Canada pour sa contribution.
INTRODUCTION
La Fondation canadienne des femmes s’associe avec l’Ontario
Nonprofit Network (ONN), Imagine Canada, le Centre canadien de
politiques alternatives et la professeure Kathleen Lahey pour
présenter cette analyse de la situation du secteur des femmes au
début de la pandémie et dans le contexte de la crise précipitée par
les mesures de confinement. Le présent rapport fait état de l’érosion
dont souffraient déjà les organismes au service des femmes et les
groupes luttant pour l’équité de genre avant la pandémie, et
démontre comment cette érosion a aggravé la vulnérabilité du
secteur des femmes dans le contexte actuel d’urgence, laquelle
vulnérabilité touche bien sûr principalement les femmes et les
autres groupes vulnérables.
Les femmes affichent des taux de violence genrée et de précarité
financière supérieurs à d’autres groupes de personnes, et les
organismes qui les servent sont à l’avant-plan des propositions
d’interventions innovantes et opportunes. Malheureusement, des
décennies de compressions budgétaires, de financement par projet
plutôt qu’au fonctionnement et de mesures d’austérité ont transféré
au secteur des femmes la responsabilité des services essentiels de
première ligne, comme le soutien aux survivantes d’agression
sexuelle, tout en le privant du financement dont il a besoin. La crise
de la COVID-19 est l’occasion d’examiner les conditions actuelles du
secteur des femmes et de proposer une nouvelle façon d’aller de
l’avant aux bailleurs de fonds qui le soutiennent.
1UN SECTEUR ESSENTIEL,
DES SERVICES ESSENTIELS
Le terme « secteur des femmes » est Les services offerts par le secteur des
employé pour décrire le mouvement des femmes sont des programmes de services
femmes et les services offerts aux femmes. sociaux. Les groupes offrent des
Les services à l’intention des femmes, selon interventions directes ainsi que des services
cette définition, visent à répondre aux globaux et auxiliaires, dont le soutien et le
besoins particuliers des femmes et à offrir suivi psychologique, l’éducation et le
des programmes fondés sur une analyse de développement des compétences, la
genre, dans une optique d’équité. Ces prévention en matière de santé publique
services comprennent les refuges pour ainsi qu’un système de soutien qui sert de
femmes, les centres de soutien aux filet de sécurité aux femmes et à leurs
survivantes d’agression sexuelle et les familles. Ce soutien comprend aussi des
centres de femmes. Les services aux activités de sensibilisation après les heures
femmes incluent également des organismes de travail, du soutien à la garde d’enfants et
qui sont généralement axés sur les services l’accès à des conseils juridiques et
communautaires, mais offrent des services financiers. La plupart, si ce n’est la totalité,
conçus spécifiquement par et pour les de ces groupes sont des organismes sans
femmes. Les mouvements de femmes sont but lucratif ou des organismes de
constitués de groupes qui luttent pour bienfaisance. Ces services sont essentiels et
l’équité des genres et travaillent sur le plan font partie d’un système de sécurité sociale
des politiques et de la défense des droits à sain. Ces groupes travaillent dans le but
l’échelle locale, régionale et nationale; ces d’améliorer les déterminants sociaux de la
groupes jouent un rôle important dans la santé des personnes, au Canada, qui
promotion et l’amélioration des résultats en subissent des oppressions imbriquées et
matière d’équité des genres pour les doivent surmonter les obstacles structurels
femmes dans toute leur diversité. Ils que ces multiples oppressions dressent
s’attaquent également aux inégalités sous- contre elles.
jacentes qui vulnérabilisent les femmes sur
le plan structurel.
2DES INÉGALITÉS SOUS-JACENTES :
LE SECTEUR DES FEMMES ET LE SYSTÈME FISCAL
La Fondation canadienne des femmes est travail de femmes, surtout de femmes
l’une des plus importantes fondations pour racisées, immigrantes et autochtones (travail
les femmes dans le monde et, parmi les genré et racisé); et les femmes et les
fondations canadiennes, l’une des rares à se enfants représentent une importante part
consacrer exclusivement aux femmes, aux des populations servies par ces femmes2.
questions qui les concernent, aux
organismes qui les servent et à l’égalité des
genres. Par exemple, parmi plus de 200 80 %
fondations énumérées sur le site Internet de des employé-e-s des organismes
Charity Village1, moins de dix fondations communautaires et de bienfaisance
mentionnent les femmes et les filles, tous sont des femmes
contextes confondus. La plupart adoptent
une approche « mainstream » qui ne priorise
pas les interventions du secteur des
Conséquemment, la perception du secteur
femmes pouvant être caractérisées comme
des femmes est teintée de stéréotypes de
étant féministes, intersectionnelles ou
genre négatifs : il est considéré comme
ancrées dans la reconnaissance des
étant dépendant, émotif, inférieur à la
obstacles structurels et systémiques à
masculinité (c.-à-d. à d’autres secteurs),
l’égalité pour tous et toutes.
inintelligent, incompétent, et devant
Le secteur des femmes fait partie du toujours être guidé et surveillé3. La
secteur communautaire et caritatif, un féminisation a des conséquences concrètes
secteur historiquement et sur les organismes sans but lucratif et de
traditionnellement féminisé, où le genre bienfaisance, leurs employé-e-s et les
détermine largement le caractère communautés qu’ils servent. Par exemple,
inéquitable et inadéquat du modèle de des dynamiques de pouvoir patriarcales
financement. Selon les recherches menées émergent entre les organismes, d’une part,
par l’ONN en 2018 au sujet des expériences et les donateurs et bailleurs de fonds,
de travail des femmes au sein du secteur d’autre part, ou entre les directions
communautaire de l’Ontario, la féminisation générales et les conseils d’administration.
du secteur est le produit de divers facteurs. Les travailleuses du secteur sont
Par exemple, 80 % des employé-e-s des surchargées, sous-payées et peu valorisées,
organismes communautaires et de et les réponses aux besoins des
bienfaisance sont des femmes (secteur communautés sont par conséquent
majoritairement féminin); une grande partie inadéquatement financées.
de leur travail est considérée comme du
travail de prestation de soins, donc du
3DES INÉGALITÉS SOUS-JACENTES :
LE SECTEUR DES FEMMES ET LE SYSTÈME FISCAL
D’autres facteurs aggravent ce contexte mécanisme permet aux contribuables de
pour les organismes du secteur des rediriger ce qui serait autrement des
femmes. Les recherches de l’ONN indiquent revenus gouvernementaux vers les activités
que les organismes de femmes ont privilégiées par les donateurs et donatrices.
davantage de difficulté à être pris au sérieux En 2010, les donatrices n’ont reçu que 29 %
par les bailleurs de fonds, et les employé-e-s de ces avantages fiscaux, même si plus de
de ces organismes sont moins bien payé-e-s femmes que d’hommes avaient fait des
que ceux et celles du secteur en général. dons. En revanche, les donateurs ont reçu 71
Au sein du secteur sans but lucratif, les % des 2,4 milliards de crédits relatifs à des
femmes se heurtent encore à un plafond de dons de charité personnels, et 70 % du
verre quand vient le moment d’occuper des crédit de 0,4 milliard de dollars des dons de
postes ailleurs que dans des organismes de charité faits par des entreprises. Ces
femmes. Kate McInturff et Brittany Lambert, données genrées reflètent les faibles
du Centre canadien de politiques revenus persistants des femmes ainsi que
alternatives, constatent par ailleurs que les leur capacité réduite à faire des dons. Elles
femmes employées par les organismes révèlent également que parce que les
travaillant pour l’équité des genres sont revenus plus faibles des femmes sont
parmi les moins bien rémunérées du secteur imposés à des taux moins élevés d’impôt sur
sans but lucratif4. le revenu, dollar pour dollar, les femmes
bénéficient en moyenne d’avantages fiscaux
Les inégalités sous-jacentes sont également
moins élevés en échange de leurs dons que
en jeu dans les dynamiques de dons et dans
les hommes. Ainsi, comparativement aux
la structure fiscale qui sous-tendent le
hommes, les femmes en tant que groupe ne
secteur des femmes. Sur le plan des dons
sont pas en mesure de faire autant de dons
en général, les données canadiennes
aux organismes de bienfaisance de leur
révèlent clairement comment les structures
choix, même si, globalement, moins
canadiennes de financement d’œuvres de
d’hommes font des dons. De plus, les
bienfaisance renforcent et amplifient les
préférences des hommes en matière de
inégalités de genre structurelles existantes.
dons de charité sont très différentes de
En 2010, le gouvernement fédéral a «
celles des femmes : les femmes soutiennent
redonné » 2,8 milliards de dollars en crédits
des activités de bienfaisance qui
d’impôts et remboursements à des individus
contribuent à répondre à des besoins
et des entreprises qui avaient fait au total
fondamentaux comme le logement adéquat,
12,9 milliards de dollars en dons de charité.
les soins et les services de santé et
Ces crédits d’impôt ont remis 22 % du total
l’éducation, tandis que les hommes
des dons de charité aux contribuables qui
priorisent les sports et les loisirs5.
étaient en mesure de réclamer des
avantages fiscaux en raison des dons. Ce
4UN FINANCEMENT ÉRODÉ, DES SERVICES
SURSOLLICITÉS ET DES INÉGALITÉS CROISSANTES
Le secteur des femmes a connu plusieurs aucune ressource supplémentaire n’a été
décennies d’érosion de son financement, en accordée. Ce fut particulièrement le cas en
plus d’être affligé par ce système qui Colombie-Britannique, au Québec, en
reproduit les inégalités sous-jacentes (et Ontario et en Nouvelle-Écosse. En outre, les
peut-être en raison de ce système). Entre femmes ont été presque complètement
2005 et 2015, le secteur a souffert d’une exclues des fonds de relance injectés dans
perte de financement fédéral considérable des secteurs majoritairement masculins,
lorsque le budget de Condition féminine comme l’industrie de la construction, qui a
Canada a été réduit de 37 %, et plus de 30 profité d’un financement massif dans les
groupes de femmes ont perdu 100 % de infrastructures en raison de la
leur financement6. Le mandat de Condition prédominance genrée des hommes dans
féminine Canada a également été restreint, ces industries.
de sorte que les organismes ne pouvaient
Le secteur des femmes offre des
plus lutter efficacement pour l’égalité. De
protections essentielles à la santé et à la
plus, le financement des organismes
sécurité des personnes qui vivent au
travaillant principalement auprès des
Canada. Pourtant, ses organismes sont
communautés immigrantes et réfugiées a
partiellement et irrégulièrement financés
été réduit en même temps. Selon l’Indice
par une combinaison imprévisible de dons
d’inégalité de genre des Nations Unies : « À
individuels, de dons d’entreprises et de
partir de 2005, le Canada a perdu
subventions. En plus de prendre
beaucoup de terrain dans des domaines
énormément de temps à gérer, ce modèle
clés de l’égalité de genre, chutant de 13
est inefficace, car les ententes ne durent
places au classement mondial de 20087 ».
que d’un à trois ans. Conséquemment, les
C’est aussi pendant cette décennie qu’est groupes sont constamment en processus
survenue la crise financière de 2008 et de recherche, de rédaction de demande et
qu’une série de mesures d’austérité ont été de renouvellement d’un financement qui est,
mises en place par divers gouvernements la plupart du temps, temporaire et axé sur
provinciaux et territoriaux pour réduire un projet précis. Ce modèle s’avère donc
leurs dépenses. Conséquemment, de extrêmement fragile.
nombreux services pour les femmes ont dû
fermer, ce qui a transféré des
responsabilités supplémentaires vers
d’autres organismes. Certains organismes
ont reçu un financement accru pour
compenser, mais dans la plupart des cas,
5UN FINANCEMENT ÉRODÉ, DES SERVICES
SURSOLLICITÉS ET DES INÉGALITÉS CROISSANTES
Les rapports des organismes financement, il est essentiel d’avoir accès à
communautaires et de bienfaisance (tout des données relatives à tous les aspects du
particulièrement du secteur des femmes) financement, et que ces données soient
révèlent qu’une crise du financement guette exhaustives et actualisées.
les groupes. Le Rapport sur les dons de
Le financement du secteur des femmes
2018 de CanaDon indique que les dons
repose largement sur des entités privées
privés au secteur caritatif sont en déclin à
comme les entreprises, les fondations et les
long terme et que le financement
individus, ce qui peut occasionner une perte
gouvernemental est de plus en plus dirigé
d’autonomie décisionnelle pour de
vers les grosses organisations de plus de
nombreux organismes. Les groupes ne
200 employé-e-s. Or, en analysant les
peuvent plus répondre à des besoins
données depuis une perspective de genre,
communautaires particuliers ou financer des
il est clair que seuls quelques organismes
services précis en fonction de leur mission,
du secteur des femmes au Canada
mais doivent plutôt répondre aux exigences
comptent 200 employé-e-s ou plus, ce qui
d’un modèle conçu en fonction des priorités
exclut tous les autres organismes de ce
des bailleurs de fonds. Cela signifie que des
changement favorable aux gros organismes.
programmes qui fonctionnent bien et
La plupart des organismes du secteur des
existent depuis plusieurs années doivent
femmes emploient moins de 10 personnes,
être démantelés, repensés ou réorganisés
et selon le rapport sur les dons, ils font
pour correspondre au modèle de projet
partie de ceux qui mènent des campagnes
imposé par les bailleurs de fonds en
de financement et d’autofinancement
fonction de critères parfois établis sans
représentant presque 75 % de leurs
consultation ou sans avoir mené de
revenus, alors que ce chiffre, chez les
recherche sur les pratiques prometteuses.
organismes comptant de 10 à 200 employé-
Ce financement est parfois conçu pour
e-s, se situe plutôt autour de 50 %8. Les
soutenir la capacité des organismes à se
dons individuels connaissent également une
lancer dans l’innovation ou à développer de
diminution. En effet, la moyenne des dons
nouveaux outils et de nouvelles
annuels, pour presque tous les groupes
méthodologies. D’autres bailleurs de fonds
d’âge, est à la baisse. Le Rapport sur les
privés se concentrent seulement sur les «
dons de 2020 fait également état de cette
coûts directs des programmes », ce qui
tendance9. Nous pouvons nous attendre à
limite le potentiel des organismes à prendre
ce que le déclin des contributions soit
part au plaidoyer et à la défense de droits
exacerbé par la pandémie. Pourtant, pour
ou à se consacrer au développement
comprendre l’interaction précise entre les
communautaire et à la collaboration
écarts structurels de genres et le
6UN FINANCEMENT ÉRODÉ, DES SERVICES
SURSOLLICITÉS ET DES INÉGALITÉS CROISSANTES
sectorielle. De plus, ce sont les organismes, financement provincial en grande partie
et non les bailleurs de fonds, qui portent le garanti et récurrent. Mais le fait d’opérer
fardeau de démontrer l’efficacité et des services financés par le gouvernement
l’efficience de la prestation des peut s’avérer problématique pour les
programmes, ce qui constitue une charge organismes qui critiquent les politiques
de travail supplémentaire. publiques ou militent pour les transformer10.
Des organismes du secteur des femmes
Au cours des dernières années, la
affirment avoir perdu une partie de leur
Fondation canadienne des femmes a
autonomie ainsi que leur capacité d’exercer
financé des services sociaux essentiels qui
une influence en matière de politiques ou
devraient être pris en charge par le
de contester des décisions du
gouvernement. Des subventions ont
gouvernement en raison de leur
soutenu la mise sur pied d’équipes
dépendance à l’égard du financement
d’intervention en matière d’agression
public. Ce problème est inhérent à tout
sexuelle dans des collectivités rurales et
rapport de financement régulier et garanti,
nordiques; financé la création de trousses
et peut être atténué en contestant les
médico-légales pour les survivantes de viol,
dynamiques de pouvoir sous-jacentes à la
en Alberta, qui ne veulent pas
relation bénéficiaire/bailleur de fonds.
immédiatement porter d’accusations;
contribué aux salaires d’éducatrices Le gouvernement actuel a augmenté le
travaillant auprès des enfants dans des budget et la portée du ministère des
maisons d’hébergement pour femmes Femmes et de l’Égalité des genres. Grâce à
violentées; et permis d’offrir de la nourriture ces changements, le secteur des femmes
et du transport à des participant-e-s de est mieux financé depuis 2015. Néanmoins,
programmes. Comme la Fondation se les gouvernements tardent à appliquer de
concentre sur les personnes qui font face façon cohérente une analyse fondée sur le
au plus grand nombre d’obstacles, elle genre dans plusieurs domaines. De
finance souvent les organismes qui ont le nombreuses organisations de femmes
moins de moyens. Malheureusement, la d’envergure nationale ont commencé à
Fondation canadienne des femmes peut rebâtir leurs capacités, tout comme
seulement financer environ 15 % des plusieurs organisations régionales. Par
demandes qui lui sont présentées, et à contre, ces efforts ne remplacent
chaque cycle de subventions, de nombreux aucunement les capacités antérieures, qui
projets importants ne sont pas financés. étaient déjà insuffisantes pour répondre aux
besoins des femmes au Canada. C’est pour
Certains services, en particulier les refuges
cette raison que le Plan national d’action
pour femmes, bénéficient actuellement d’un
7UN FINANCEMENT ÉRODÉ, DES SERVICES
SURSOLLICITÉS ET DES INÉGALITÉS CROISSANTES
pour l’égalité des genres au Canada et le
Plan national de lutte contre la violence
faite aux femmes et aux filles font l’objet
d’un appui généralisé. Des mesures comme
celles-ci contribueraient grandement à
garantir une coordination solide du secteur
et une offre de services semblable dans
toutes les régions du pays.
La proportion du financement attribué au
secteur des femmes est moins grande que
celle accordée à d’autres secteurs, et les
femmes sont doublement désavantagées
par le système fiscal. Ce que l’on considère
comme « normal » pour le secteur des
femmes est en fait une combinaison
d’inégalités extrêmes ayant plongé le milieu
dans une crise bien avant l’apparition de la
pandémie de COVID-19. Le secteur des
femmes fait face à des urgences causées
par la COVID-19 qui touchent toute la
société, mais qui ont, de surcroît, des effets
négatifs spécifiques sur les femmes. Les
organismes doivent s’activer pour intervenir
dans cette situation de crise et offrir
davantage de services, et bon nombre
d’entre eux le font effectivement en dépit
des difficultés.
8ENTRER DANS LA PANDÉMIE
SANS FILET DE SÉCURITÉ
Dans le contexte de la pandémie de vingt-deux pour cent (82 %) des organismes
COVID-19, en raison du manque d’analyse ont peur de devoir fermer leurs portes11.
comparative selon le genre et de données Toute baisse de revenus accable les
quantitatives permettant de définir aisément organismes de bienfaisance, quels qu’ils
l’étendue de l’impact de la crise sur le soient, mais le secteur des femmes a une
secteur des femmes, la Fondation longueur de retard sur le reste du secteur
canadienne des femmes, ONN, Imagine en raison des inégalités sous-jacentes.
Canada et d’autres groupes se sont tournés
Les OSBL et les organismes de bienfaisance
vers les enquêtes en ligne, les consultations
en général ont rarement des réserves de
et les rencontres dans le but d’évaluer les
fonds dépassant trois mois d’activité, une
effets de la pandémie sur le secteur des
norme employée dans le secteur pour
femmes. Ainsi, la Fondation canadienne des
contrôler leurs revenus et les distinguer des
femmes a lancé un questionnaire en ligne le
organisations à but lucratif. Lorsque des
23 mars pour recueillir les réactions des
organismes parviennent à accumuler
organismes à l’égard des impacts initiaux de
d’importants surplus, il n’est pas rare que les
la pandémie, en plus de consulter ses
bailleurs de fonds décident de ne pas les
partenaires et de collaborer avec eux pour
soutenir. Quelques-uns des organismes qui
surveiller et noter leurs besoins et leurs
ont répondu au questionnaire de la
inquiétudes.
Fondation canadienne des femmes
Le sondage de la Fondation canadienne des mentionnent être à quelques semaines de
femmes a été envoyé à environ 500 devoir fermer leurs portes. Selon l’enquête
organismes et a permis de recueillir 120 éclair menée par l’ONN12 au sujet des
réponses dans toutes les provinces et tous impacts de la pandémie de COVID-19 sur le
les territoires. Un peu plus de la moitié des secteur sans but lucratif et de bienfaisance
répondant-e-s affirment être dans une en Ontario, 78 % des organismes
situation financière précaire, pour toutes principalement au service des femmes, des
sortes de raisons. Certains groupes ont dû filles et des communautés 2ELGBTQI+
fermer leur entreprise sociale, d’autres ont rapportent souffrir d’une perte de revenus
annulé des événements de financement ou ou appréhender une perte de revenus liés
ne bénéficieront pas des activités de aux campagnes de financement
financement d’une tierce partie, et d’autres (événements de financement et dons
s’inquiètent des choix des donateurs et annulés, par exemple). Ce pourcentage est
donatrices individuel-le-s, qui se tourneront plus élevé que celui rapporté par le reste
peut-être vers des services et interventions du secteur (74 %). À peine la moitié des
d’urgence relatifs à la COVID-19. Quatre- organismes ayant temporairement cessé
9ENTRER DANS LA PANDÉMIE
SANS FILET DE SÉCURITÉ
leurs activités pensaient réussir à survivre avoir surtout besoin d’aide pour payer le
jusqu’à six mois. Un peu plus du tiers (36 %) loyer ou l’hypothèque, de soutien pour
des répondant-e-s affirment que l’impact garder leurs employé-e-s, de technologie
financier total de la pandémie représentera pour répondre à la pandémie, ainsi que d’un
moins de 100 000 $, tandis que 23 % des fonds gouvernemental de stabilisation14.
répondant-e-s signalent un impact allant de
Selon l’Organisation mondiale de la santé, la
100 000 $ à 249 000 $.
violence fondée sur le genre augmente
Au moment de publier ce rapport, 60 % des dans n’importe quel contexte d’urgence.
pertes d’emploi causées par la COVID-19 au Des urgences comme les feux de forêt en
Canada étaient subies par des femmes13. Alberta ou les inondations au Québec ont
Selon une enquête menée par Imagine créé de multiples chocs pour les familles et
Canada, un tiers des organismes de les collectivités : pertes de propriété,
bienfaisance ont déjà mis à pied des déplacements, pertes de revenus et
employé-e-s à cause de la pandémie, et changements temporaires ou à long terme
d’autres organismes prévoient le faire. aux structures communautaires de base.
Généralement, les employé-e-s de ces Toutes ces urgences ont eu des impacts en
organismes sont des femmes, et la précarité fonction du genre, et le secteur des femmes
des organisations a un effet sur la capacité doit être en mesure de faire face aux
des femmes à obtenir des emplois décents menaces actuelles et futures à la stabilité au
permanents et ainsi améliorer leur sécurité Canada. Dans le cadre du modèle actuel,
économique et celle de leurs familles et les organismes continuent de travailler et
communautés. Les problèmes de liquidité d’offrir leur expertise dans le contexte d’un
ont d’importants effets sur le secteur des financement érodé et précaire. Cette
femmes et de nombreux organismes ont situation ne peut plus durer.
demandé du financement d’urgence à leur
Pendant la crise de la COVID-19, les
fondation communautaire locale, à
personnes qui travaillent dans le secteur
Centraide ou à d’autres bailleurs de fonds
des femmes offrent des services essentiels :
locaux. L’enquête éclair de l’ONN révèle
elles doivent répondre à une augmentation
que 40 % des organismes principalement
de la violence fondée sur le genre; elles
au service des femmes, des filles et des
soutiennent des femmes et des enfants en
communautés 2ELGBTQI+ rapportent avoir
situation de logement précaire et dont la
besoin de moins de 100 000 $ en
sécurité alimentaire est compromise; elles
financement d’urgence pour maintenir leurs
offrent des services de garde d’enfants
activités et répondre à l’augmentation de la
d’urgence; et elles assurent des services
demande. Les organismes mentionnent
communautaires vigoureux et flexibles,
10ENTRER DANS LA PANDÉMIE
SANS FILET DE SÉCURITÉ
capables de s’adapter aux circonstances les qu’un vaccin fiable ne sera pas disponible à
plus exigeantes. Le sondage mené par la grande échelle. Selon certaines sources, cette
Fondation canadienne des femmes révèle situation pourrait même perdurer de 12 à 24
que 67 % des répondant-e-s disent avoir mois, et s’ajoute à d’autres crises potentielles,
lancé de nouveaux programmes ou services comme les inondations à Fort McMurray et
en réponse à la pandémie; un peu plus de la divers phénomènes météorologiques liés aux
moitié disent avoir constaté une changements climatiques.
augmentation allant jusqu’à 30 % de la
De nombreux organismes ont pris des
demande de services à laquelle elles étaient
mesures pour changer leur façon de faire
en mesure de répondre. Plusieurs ont perdu
afin de continuer à fournir leurs services,
des bénévoles, non seulement à cause des
notamment en offrant un service en ligne ou
mesures de confinement, mais aussi parce
par téléphone. L’enquête éclair menée par
qu’une grande partie des bénévoles sont
l’ONN révèle que 83 % des répondant-e-s
des personnes retraitées ou handicapées,
connaissent ou appréhendent une
deux groupes particulièrement vulnérables
perturbation de leurs services aux individus
à la COVID-19.
et à la communauté. Six organismes sur dix
C’est dans ce contexte que la demande de (59 %) disent être ouverts et en service,
services offerts par le secteur des femmes a mais ont dû modifier leur mode d’opération
augmenté durant la pandémie. Les mesures habituel, et 19 % des groupes (presque un
d’isolement ont exacerbé la violence sur cinq) ont dû fermer leurs portes15.
conjugale et sexuelle, et les enfants et les
Tout cela s’ajoute au stress que subissent les
jeunes subissent davantage de violence
travailleuses et travailleurs de première
familiale, de négligence et de maltraitance,
ligne, qui doivent réinventer leurs
ou en sont davantage témoins. À cause des
méthodes, se familiariser avec de nouvelles
fermetures, les bénéficiaires des services
technologies et tenir compte des questions
n’ont toutefois plus accès aux organismes
liées à la confidentialité et à la tenue de
qui les soutiennent.
dossiers tout en s’ajustant à la réalité du
Même dans les provinces qui ont commencé télétravail. Un grand nombre d’employé-e-s
à lever les restrictions afin que certains doivent s’adapter à ces nouvelles réalités
secteurs (comme la vente au détail, le secteur sans la moindre mesure de soutien
manufacturier et les chantiers de supplémentaire. Seule une petite minorité
construction) puissent reprendre leurs de ces employé-e-s disposait déjà d’un
activités, l’isolement social et les autres espace de bureau à domicile, mais tout le
mesures seront vraisemblablement réactivés monde a dû s’ajuster rapidement pour
sporadiquement tant et aussi longtemps réussir à travailler de la maison, dans des
11ENTRER DANS LA PANDÉMIE
SANS FILET DE SÉCURITÉ
espaces aucunement conçus pour le travail Le passage au télétravail et la nécessité de
à domicile. Il est soudainement devenu scolariser les enfants à la maison ont créé
nécessaire, par exemple, de mettre à niveau une pression supplémentaire qui est
le service Internet sans fil à la maison, de largement encaissée par les femmes sur le
réquisitionner des espaces familiaux pour le marché du travail. La charge liée à la garde
travail et de partager des ordinateurs, des enfants, par exemple, retombe
téléphones et autres appareils, souvent sans généralement sur les femmes, et celles-ci
aucune forme de compensation de la part sont plus isolées que jamais dans la crise
de l’employeur. Il ne s’agit là que d’une actuelle. En effet, en temps normal, les
partie des coûts de la pandémie qui n’ont grands-parents, d’autres membres de la
pas encore été estimés et ne seront peut- famille, des gardien-ne-s ou d’autres
être jamais remboursés. Ces difficultés ne personnes peuvent prêter main forte.
font que s’ajouter aux inégalités Durant la pandémie, le secteur des femmes
structurelles qui caractérisent ce secteur doit se démener encore plus que dans le
d’activité en temps normal. Non seulement contexte du statu quo prépandémie.
les femmes travaillent-elles au sein
La pandémie a forcé un très grand nombre
d’organismes fragilisés par un modèle de
de travailleuses et de travailleurs à faire du
financement précaire, mais en tant
télétravail ou à continuer de travailler en
qu’employées, elles font aussi les frais d’un
première ligne et en situation de risque
important écart salarial genré. En moyenne,
élevé, comme dans les hôpitaux ou les
une femme employée à temps plein gagne
centres des soins de longue durée, des
75 cents pour chaque dollar gagné par un
milieux de travail où la distanciation
homme au Canada. Les oppressions
physique est impossible. Cette nouvelle
croisées aggravent encore cet écart salarial :
situation révèle clairement que la double
ce chiffre est de 65 cents chez les femmes
charge qu’assument les femmes depuis
autochtones, 67 cents chez les femmes
toujours (soit la prestation de soins non
racisées, et 54 cents chez les femmes en
rémunérée en plus du travail rémunéré) est
situation de handicap16. Le secteur dans son
en train de devenir une triple charge de
ensemble ainsi que les femmes qui y sont
travail non payé en l’absence de services de
employées sont ainsi plus vulnérables aux
garde universels. Les infirmières et
effets continus de la pandémie en raison
travailleuses de la santé, qui sont toujours
des inégalités financières existantes.
majoritairement des femmes, doivent
maintenant régulièrement travailler des
quarts de 12 heures ou plus pour ensuite
revenir à la maison et prendre soin des
12ENTRER DANS LA PANDÉMIE
SANS FILET DE SÉCURITÉ
enfants ou répondre à d’autres besoins
familiaux qu’elles sont les seules à pouvoir
prendre en charge. Les milieux de travail qui
entassent les employé-e-s dans des espaces
exigus, les transports et les espaces de vie
exposent les femmes à un risque d’infection
extrêmement élevé et forcent tous les
parents (souvent majoritairement des
femmes employées dans des usines de
transformation des aliments) à se séparer de
leurs enfants pour les protéger ou à vivre
avec eux au risque de leur transmettre le
virus si les mesures de protection en milieu
de travail sont inadéquates.
Dans les résidences publiques et privées de
soins de longue durée, les travailleuses
doivent désormais assumer auprès des
patient-e-s le rôle de proximité qui incombe
normalement aux familles, lesquelles ne
peuvent plus rendre visite à leurs proches.
Pour un salaire scandaleusement bas, ces
femmes se retrouvent ainsi à prendre
davantage soin de leurs patient-e-s que de
leurs propres enfants et familles. Il faut
absolument reconnaître cette charge de
travail supplémentaire assumée par les
travailleuses et travailleurs pendant la
pandémie. Il faut aussi reconnaître que
ce fardeau est majoritairement porté par
les femmes.
13DANS L’IMMÉDIAT :
LA GESTION DE CRISE
Les gouvernements n’ont pas ignoré les offrent des services de soutien de première
besoins du secteur des femmes pendant la ligne aux femmes et aux filles en dehors du
crise de la COVID-19. Un financement réseau de refuges et de centres d’aide aux
fédéral de l’ordre de 50 millions de dollars a survivantes de violence sexuelle. Ces
été mobilisé et immédiatement transféré, organismes font de l’intervention et de la
par Femmes et Égalité des genres Canada prévention en matière de violence fondée
(FEGC), aux refuges et centres d’aide aux sur le genre. Là encore, ces groupes offrent
survivantes de violence sexuelle pour leur des mesures d’aide indispensables qui ne
permettre de répondre à l’augmentation de sont accessibles nulle part ailleurs. Ce sont
la violence fondée sur le genre. Les lignes ces organismes qui déploient le filet social
d’écoute téléphonique rapportent une qui manque à notre société.
augmentation de 300 % des appels. Les
Le gouvernement fédéral a également créé
services policiers signalent quant à eux une
une subvention salariale à laquelle ont accès
augmentation des appels se rapportant à
les organismes de bienfaisance, bien qu’il ne
des incidents de violence conjugale, et les
soit pas clair, à ce jour, combien de ces
refuges affirment que les anciennes
organismes ont pu s’en prévaloir, compte
résidentes comme les résidentes actuelles
tenu des critères d’admissibilité actuels. Les
sont plus anxieuses, ont besoin de plus de
travailleuses et travailleurs essentiels ont eu
soutien et vivent une plus grande variété de
droit à des suppléments salariaux. Le
difficultés. Pour toutes ces raisons, il est
secteur des femmes a également bénéficié
essentiel que des fonds permanents soient
d’autres mesures mises en place pour venir
dégagés afin de répondre à ces besoins
en aide aux petites et moyennes
accrus. Nous estimons qu’environ 30 millions
entreprises, mais ces mesures ont à peine
de dollars des fonds de FEGC, jusqu’à
suffi à répondre aux besoins, et le manque à
présent, ont atteint presque tous les refuges
gagner demeure un motif d’inquiétude
et centres d’aide aux survivantes partout au
étant donné la gravité des lacunes qui
Canada, soit environ 600 au total17.
existaient déjà avant la pandémie.
De plus, le gouvernement fédéral a annoncé
De nombreuses fondations ont aussi
la création d’un Fonds d’urgence pour
mobilisé des fonds d’urgence, et plusieurs
l’appui communautaire de 350 millions de
ont recueilli des millions de dollars, mais le
dollars, par l’entremise d’Emploi et
secteur des femmes ne bénéficie que
Développement social Canada, afin de
rarement de ces montants, car ils ne sont
soutenir les organismes communautaires.
pas attribués en fonction d’une analyse
Ces fonds doivent être distribués en
comparative entre les genres. Pour bonifier
fonction d’une solide analyse comparative
le financement fédéral, quelques provinces
entre les genres. De nombreux organismes
ont reconnu les pressions subies par
14DANS L’IMMÉDIAT :
LA GESTION DE CRISE
certains domaines et ont offert d’augmenter à l’échelle provinciale et territoriale. Puisqu’il
leur financement. Le Québec, notamment, s’agit essentiellement d’une approche
s’est engagé à débourser 2,5 millions de volontaire, généralement vue comme une
dollars pour soutenir les interventions sorte de « complément sympathique », il est
contre la violence fondée sur le genre. déjà évident que l’analyse comparative selon
le genre a été négligée pendant la crise et
À l’inverse, d’autres provinces ont déjà lancé
qu’un grand nombre des mesures et
des mesures d’austérité qui exposent les
politiques mises en place n’en ont tout
femmes et les familles à des risques
simplement pas tenu compte.
considérables. Le gouvernement de
l’Alberta, par exemple, a mis à pied des Tel que mentionné, avant que la pandémie
enseignant-e-s, et le Manitoba a coupé le ne frappe, les femmes étaient déjà
financement des services aux jeunes et aux confrontées à des obstacles importants
femmes et adopté une approche austéritaire dans leur quête pour bénéficier des
du déconfinement. Ces décisions auront de conditions de sûreté, de sécurité
graves répercussions sur notre secteur, économique et d’emploi, de logement et de
puisqu’elles forcent les organismes toujours services de garde dont elles ont besoin.
en activité à répondre à des besoins Bien avant l’adoption enthousiaste du
supplémentaires, ce qui fait augmenter la Programme d’action de Pékin par le
demande de services et oblige les gouvernement fédéral, dans les années
organismes à mener des campagnes de 1990, le secteur des femmes avait fait de
financement pour compenser la perte de l’élimination des obstacles à l’égalité pour
financement public. Cette situation toutes les femmes un axe central de son
d’inégalités au sein du secteur contribue à travail. Même si certaines des mesures
perpétuer le modèle actuel inadéquat de d’égalité mises en place ont commencé à
financement des services sociaux, faire une différence, les changements
condamnant ainsi les services à la précarité demeurent modestes. Ainsi, les femmes
et au sous-financement. canadiennes sont encore loin d’une
égalité tangible, et les considérations
Les groupes de défense doivent souvent
relatives à l’atteinte de l’égalité doivent
faire pression sur les responsables politiques
être intégrées dès maintenant à la refonte
pour que le gouvernement applique l’analyse
du financement du secteur des femmes
comparative selon le genre. Bien que cette
ainsi qu’à toute stratégie de sortie de crise.
analyse fasse maintenant partie du processus
Un retour à l’ancienne « façon de faire » au
d’élaboration des politiques au sein du
sein de ce secteur n’est tout simplement
cabinet fédéral, elle n’a toujours pas été
pas envisageable.
adoptée à tous les niveaux du gouvernement
fédéral ni à tous les paliers de gouvernement
15RÉÉVALUER LA NORMALITÉ :
LES LIMITES DU MODÈLE DE FINANCEMENT
La pandémie et le confinement ont exposé Canada ne peut tout simplement pas se
et aggravé un grand nombre de failles. Le passer des services qu’offrent ces groupes.
secteur des femmes continuera à s’attaquer Ce secteur est trop important pour que l’on
aux inégalités dans un contexte où le accepte qu’il dépende d’un modèle fondé
nombre de demandes de financement privé sur la précarité, lequel menace constamment
présentées aux entreprises, fondations et de priver les personnes les plus vulnérables
individus risque de connaître une forte de l’aide dont elles ont besoin.
augmentation. En même temps, la chute des
Les fondations et les grandes entreprises
recettes publiques et le resserrement des
peuvent intervenir pour soutenir ces
restrictions en matière de dépenses
organismes, mais elles préfèrent
publiques placeront de plus en plus
généralement soutenir des programmes et
d’organismes et de personnes dans une
projets pilotes à la pièce, et sont réticentes
situation risquée. Le secteur des femmes
à financer le fonctionnement et les activités
devra opérer dans un environnement
de base. Tandis que s’assèche le
marqué par différents chocs sociaux et
financement de base des services par les
économiques, non seulement imputables aux
gouvernements fédéral, provinciaux et
effets de la crise, mais aussi aux difficultés
territoriaux, les organismes s’éloignent de
entraînées par les changements climatiques.
leurs missions et se démènent pour survivre
Pour atteindre des résultats satisfaisants en en combinant des subventions par projets,
matière d’égalité des genres, il est temporaires et non renouvelables.
nécessaire de déployer des actions fortes et
Le modèle de financement actuel a créé un
cohérentes : il faut harmoniser les services,
état d’appauvrissement et de fragilité
le financement et les politiques, et mener
chronique qui se traduit par un déficit
une analyse et un suivi serré des avancées.
systémique où, pour être considérés comme
L’égalité des femmes ne sera pas atteinte au
dignes d’être soutenus, les organismes sont
Canada à moins que le secteur des femmes
obligés de faire la preuve de leur extrême
ne s’efforce d’exposer les causes premières
besoin et sous-financement. De plus, ceux-ci
de l’inégalité, comme la violence et les
sont incapables de mettre des fonds de
obstacles économiques. Nous avons
côté pour se prémunir contre le genre de
également besoin d’un mouvement de
risques qu’entraîne l’actuelle pandémie.
femmes fort, constitué de groupes en quête
d’équité militant pour des transformations La Fondation canadienne des femmes, le
structurelles et offrant de l’expertise en Fonds égalité et Fondations
matière d’analyse comparative selon le communautaires du Canada ont rédigé les «
genre depuis une position d’autonomie. Le Principes de philanthropie féministe », un
document évolutif visant à expliquer
16RÉÉVALUER LA NORMALITÉ :
LES LIMITES DU MODÈLE DE FINANCEMENT
comment intégrer les approches du Le financement public peut offrir une plus
féminisme en action dans les rapports de grande stabilité aux organismes et à leurs
financement. Ces principes impliquent employé-e-s. Les refuges, par exemple,
notamment l’allocation de « fonds durables, pourraient en quelque sorte servir de piliers
viables, qui couvrent les frais administratifs aux collectivités en fournissant plusieurs
de base, sont flexibles et prévisibles, et services en plus d’offrir des lits d’urgence
durent plusieurs années ». Maintenant plus aux femmes et aux familles qui subissent de
que jamais, le secteur a besoin d’un la violence genrée. Les gouvernements
financement flexible et garanti plutôt que devraient se donner la mission de
d’interventions ciblées par projet. Il a besoin reconstruire une infrastructure sociale pour
de financement de base. assurer l’offre des services essentiels. Les
pouvoirs publics doivent garantir la capacité
Les gouvernements doivent garantir le
de maintenir un niveau acceptable d’offre de
financement d’un large éventail
services dans toutes les régions du Canada,
d’organismes. Actuellement, les refuges et
et ces services doivent être maintenus en
maisons d’hébergement reçoivent
toutes circonstances. Durant la crise de la
généralement la part la plus importante et la
COVID-19, les gouvernements ont reconnu
mieux garantie du financement public,
que les organismes du secteur des femmes
puisqu’ils sont soutenus par tous les paliers
sont essentiels au bien-être des
de gouvernement et que la plupart de leurs
Canadiennes et Canadiens, et cette
coûts sont couverts. Les refuges ont malgré
reconnaissance doit dorénavant aller de soi
tout des listes d’attente considérables, ils
occupent des bâtiments vétustes qui
doivent être rénovés et mieux aménagés, et
n’ont pas les moyens d’appliquer les
principes de conception universelle qui
garantiraient une accessibilité complète à
toutes les femmes en situation de handicap.
Malgré ces lacunes, le modèle qui préserve
dans une certaine mesure la sécurité
financière des refuges est important et doit
être élargi pour inclure d’autres domaines
du secteur des femmes.
17VERS UNE NOUVELLE NORMALITÉ :
DES RECOMMANDATIONS POUR UN SECTEUR DES
FEMMES PROSPÈRE ET EN SANTÉ
Il est temps de bouleverser le statu quo en • Impliquer le secteur des femmes dans la
matière de financement du secteur des prise de décision en veillant à toujours
femmes. La pandémie est une occasion de inclure des organismes au service des
repenser et de reconcevoir la place du femmes, en particulier des groupes en
gouvernement dans les modèles de quête d’équité, dans les processus
financement. Nous avons une chance de décisionnels à tous les paliers de
remettre les cadrans à zéro. Si nous ne la gouvernement. Cela devrait comprendre
saisissons pas, nous courons le risque bien des places au sein de comités
réel de voir les structures fiscales publiques consultatifs et des compensations pour
mettre en péril la durabilité des économies la participation des organismes, en
humaines fonctionnelles. Il faudra encore reconnaissance de l’expertise du secteur,
attendre pour être en mesure de quantifier à plus forte raison dans le processus de
les répercussions à long terme du choc reconstruction post-COVID-19.
actuel, mais la viabilité de la biosphère dont
• Garantir la mise en œuvre de l’analyse
dépendent la vie et le bien-être des humains
comparative selon le genre plus dans les
est elle aussi menacée. Il est temps pour le
collectes des données relatives au
gouvernement fédéral de transformer ses
secteur sans but lucratif et de
politiques fiscales et budgétaires de
bienfaisance. Ces données permettront
manière à prioriser et promouvoir la santé,
de quantifier les failles structurelles en
la sécurité et les capacités des êtres
matière de financement et de soutien
humains plutôt que les intérêts de
aux organismes du secteur des femmes.
l’entreprise privée et du secteur financier.
• Intégrer l’analyse comparative selon le
• Garantir le financement de base des
genre plus comme condition au transfert
organismes au service des femmes et
de fonds du gouvernement fédéral vers
des organismes en quête d’équité de
les provinces et territoires, ainsi que
manière à soutenir les avancées vers
dans les ententes de principe avec les
l’égalité des genres au Canada.
organismes de bienfaisance et sans but
• Tenir compte des acquis en matière de lucratif, y compris en ce qui a trait aux
politiques favorables à l’égalité des fonds de stabilisation du secteur.
genres, et reconnaître que le rôle du
gouvernement est de maintenir et
d’accroître les progrès réalisés par les
femmes en garantissant la mise en
pratique de l’analyse comparative selon
le genre plus dans la définition des
politiques, et ce, en toutes circonstances.
18Vous pouvez aussi lire