A propos du coq de clocher

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A propos du coq de clocher
Revue trimestrielle 67* année                                                      N°2-1991
Le Numéro: 180 FB

        A propos du coq de clocher

Editeur responsable : J. Willemart, rue des Dominicaine, 64 - 5002 Saint-Servais
A propos du coq de clocher
Société Royale
                                 Sambre & Meuse
                                        (A.S.B.L)

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A propos du coq de clocher
SOMMAIRE                                                          67 A-1991-2

TRADITION                                                                 p. 28

d A propos du coq de clocher
Etienne GUILLAUME

NUMISMATIQUE                                                              p. 35

d L'atelier monétaire de Fosses au Moyen Age
Jean LECOMTE

MA11940                                                                   p. 45
□ Madeleine de Wasseige : "Mon journal au fil de la plume"
  "L'exode" (deuxième partie)
Odette MARECHAL-PELOUSE

MIETTES D'HISTOIRE ET DE FOLKLORE

d Sources et fontaines de Wallonie                                        p. 53
WillyLASSANCE
□ Edification de la chapelle du "chêne à l'image"
  àAndenelle, en 1758                                                     p. 55
Jean-Louis JAVAUX

COMPTES RENDUS                                                            p. 58

ASSEMBLEE GENERALE STATUTAIRE du 2 mars 1991                              p. 35

COUVERTURE

Namur, le nouveau coq du clocher de l'église de Saizinnes, avril 1990.
(Photo Henri Guilitte)
A propos du coq de clocher
TRADITIONS

A PROPOS
DU COQ DE CLOCHER

La symbolique du coq dans l'histoire
       Depuis plus de deux millénaires, l'Occident a manifesté un intérêt certain
pour le coq. Dans l'Ancien Testament, le livre de Job (38, 36) pose la question de
savoir "qui a (... ) donné au coq l'intelligence", au 5e s. av. J.-C. déjà. Quant aux
Grecs et aux Romains, ils sont, eux, friands de combats de coqs. Pour son exactitu
de à marquer les étapes de la nuit, ils l'ont consacré à Phébus Apollon parce qu'il
annonce l'astre du jour. Sur les sarcophages ou les stèles, sa représentation protège
le défunt contre des puissances ennemies. Il est aussi consacré à Esculape, guéris
seur des maladies. Il sert en outre de symbole à Mercure, dieu des négociants, à
Mars, divinité guerrière. D'où vient, peut-être, ce goût antique pour les combats

                                     coqs 1 ordre de chanter". Dans l'évangik
saint Mathieu (26, 34 et 75), le Christ s'adresse à Pierre en ces termes : "Avant
que le coq chante, tu m'auras renié trois fois" ; c'est bien le cri du coq qui rend
ainsi conscience à l'apôtre. Le poète latin chrétien Prudence écrit le Cathemerinon
au 4e siècle ; il en intitule la première hymne Ad galli cantum ou Ad gallicinium et
attribue au coq qui annonce l'aurore le symbole du Christ et de la résurrection. En
effet, le chant du coq correspond à l'heure matinale de la résurrection, ce dernier
est donc devenu inséparable de l'heure de vigilance et de prière. L'art paléo-chré
tien s'est abondamment servi du gallinacé pour en illustrer ses monuments, sur le
pourtour de la Méditerranée, et le coq figure en bonne place sur nombre de mosaï
ques, de lampes à huile, d'étains, de tissus, de gemmes, de bas-reliefs... Au moyen
âge, il devient l'emblème des prédicateurs qui doivent travailler sans cesse au salut
de leurs frères et combattre les ennemis de la religion. Son surnom médiéval de
"Chanteclerc" viendrait, selon une légende, de son cri lancé en défi aux projets du
Malin, les faisant lamentablement échouer. Quant au coq gaulois, devenu le sym
bole de la nation française, il aurait été choisi pour les vertus que les Romains lui
attribuaient et que les Gaulois auraient reprises à leur compte. Selon une autre
hypothèse, le choix de l'animal tiendrait au jeu de mots entre Gallus, le Gaulois,
et gallus, le coq, chez les Romains d'abord, ensuite chez les érudits de la Renais
sance. Plus récemment, la Région wallonne a repris le coq, dessiné par P. Paulus,
comme emblème de son identité.

       Le coq occupe ainsi une large place dans les écrits tant profanes que reli
gieux. Que symbolise-t-il en définitive pour l'Occident ?

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A propos du coq de clocher
Par opposition à la tortue, dont l'étymologie indique l'origine infernale et
donc nocturne (du lat. pop. tartaruca (bestia), lat. class. tartareus, du Tartare, les
Enfers), le coq(1) "veille dans la nuit sombre, marque les heures par son chant,
réveille ceux qui dorment, célèbre le jour qui s'approche". C'est l'animal du jour,
de la vérité ; il règne sur une cour en assumant son rôle de chef de famille ; il
incarne l'activité, la vigilance, le courage, la hardiesse. Il est associé à la prière et
à la résurrection dans la religion chrétienne. Il ne pouvait donc trouver meilleure
place qu'au sommet des clochers.

Les origines du clocher
       Durant les premiers siècles de la chrétienté, les églises ne possèdent pas de
clocher. Il faut attendre le 8e ou le 9e siècle pour voir, en premier lieu, l'Italie
ériger des clochers. Cette innovation se répand alors en Occident, principalement
à partir du 11e et du 12e siècle.
       D'abord indépendant de l'église qu'il dessert, le clocher joue surtout un rôle
protecteur pour la population. Ensuite, il se place sur l'église même, au-dessus du
portail d'entrée, à sa gauche et/ou à sa droite, sur le toit... Certaines églises comp
tent quelquefois plusieurs clochers.
        Chaque région, chaque pays, chaque époque se distingue souvent par la

Charlemagne.
panie - dont l'italien aurait tiré le mot campana, la cloche. Et bien sûr, les clochers
sont surmontés d'une croix, elle-même sommée d'un coq, dans les pays du nord de
l'Europe en tout cas.

De la girouette au coq... les légendes et l'histoire
       Placer un coq au faîte d'un clocher, c'était quasiment une nécessité, naguère.
En effet, le paysan consultait cette girouette et savait dès lors le temps qu'il ferait,
quelle besogne il devrait entreprendre.
        Si les prévisions météorologiques ont considérablement évolué depuis quel
ques décennies, personne ne doute cependant de l'utilité d'une girouette dans les
campagnes. Mais pourquoi au sommet d'un clocher ? Deux amusantes légendes
illustrent l'origine du coq perché sur son clocher. La première est française, elle
raconte que saint Pierre, dans un mouvement d'impatience et en vertu du don de
miracles qu'il avait reçu du Christ, envoya au sommet d'un clocher un coq dont la
fanfare sonore lui rappelait trop durement son triple renoncement, et le malheu
reux volatile y resta tristement empalé. La seconde légende vient d'Espagne. Un
jeune coq, mal formé au point de n'avoir qu'une patte, un œil et une aile, voulut
voir du pays. Sa mère lui recommanda de fuir les cuisiniers et les églises consacrées
à saint Pierre. Il n'en fit rien. Après avoir insulté le père de l'Eglise, il fut capturé
par les cuisiniers du roi qui l'empalèrent et le rôtirent. L'ayant malheureusement
carbonisé, ils durent le jeter dehors et le vent le fixa au sommet d'un clocher.
        Si l'historicité de ces légendes n'est évidemment rien de moins que douteuse,
il reste que le clocher, jusqu'il y a peu, l'endroit le plus élevé de la contrée, était
visible de tous en tous lieux. Mais pourquoi un coq sur le clocher ? Pourquoi pas
une flèche, un oriflamme, un poisson ? Parce que cet animal intelligent, aux quali-

(1) Le mot coq vient de l'onomatopée du cri de l'animal, qui a éliminé l'anc. franc, jal, de gallus.

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A propos du coq de clocher
tés et aux mérites mentionnés
plus haut, était tout désigné
pour occuper cette situation do
minante   et  cette importante
fonction. En outre, le panache
de sa queue donne merveilleuse
ment prise au vent, sans comp
ter qu'au moyen âge,              ses ailes
étaient déployées.

       La girouette n'est cepen
dant pas une création médiéva
le, mais bien antique, si l'on en
croit Vitruve. Celui-ci rapporte
en effet qu'Andronicos de Cyr-
rhus plaça un triton de bronze,
en guise d'anémoscope, au-des
sus de la Tour des Vents qu'il
construisit à proximité de l'agora
romaine d'Athènes, au 1er siècle
av. J.-C. Cette tour octogonale
servait à la mesure du temps et
à    l'observation   météorologi
que : une clepsydre à l'intérieur
et le triton sur le toit, que le
vent orientait et qui désignait
son origine en montrant un des
bas-reliefs des côtés de l'octogo-
ne(2).

       Il faut néanmoins atten
dre le 9e siècle pour lire à nou
veau des textes parlant de gi
rouettes. Cette fois, ces derniè
res sont exclusivement des coqs,              La plus ancienne représentation figurée d'un coq de clocher
repris par la religion chrétienne             se trouve sur la tapisserie de Bayeux dite de la Reine Mathil-
                                              de (11e siècle). On y voit la pose du coq, qui semble avoir les
qui en fait, pour toujours, un de             ailes déployées.
ses symboles. La première ima                 Source : M. BARRAUD, Recherches sur les coqs des égli
                                              ses, Paris, 1850, p. 289.
ge d'un coq comme girouette se
trouve, elle, sur la tapisserie de Bayeux, dite "de la reine Mathilde" (11e siècle), et
elle représente la pose d'un coq sur le clocher de l'église de Westminster. A partir
du 10e siècle, les textes sont de plus en plus nombreux à mentionner la présence
d'un coq sur les clochers, notamment à cause de la foudre qui frappait souvent ce
fragile instrument.

La fabrication du coq
        C'est non seulement pour la symbolique attachée à ce volatile que le coq a
été choisi comme girouette, mais aussi pour une raison matérielle bien compréhen
sible : sa silhouette est facile à dessiner et à découper dans le métal. Ce métal est

(2) Selon M. Barraud, Recherches sur les coqs des églises dans le Bulletin monumental, 2e série, t. 6,
     Paris, 1850, p. 279, une seconde girouette antique est mentionnée par l'auteur anonyme du De arte
     architectonica, qui parle, lui aussi, d'un triton de cuivre semblable au précédent, sur le temple d'An-
     drogée de Cyrène à Rome. Des investigations poussées n'ont permis d'identifier ce temple ni dans
     l'espace ni dans le temps.

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A propos du coq de clocher
généralement du cuivre ; on s'en est vraisemblablement toujours servi car, sans
s'oxyder profondément comme le fer, il se travaille aisément, se plie à toutes les
formes qu'on souhaite lui donner et, même réduit à une mince épaisseur, il reste
solide, à l'inverse du plomb, par exemple. On rencontre également quelques coqs
en zinc.

       Le coq est en outre assez souvent enrichi d'une dorure. Dans ce cas, c'est
une feuille d'or qui est collée et tamponnée sur le métal. Parfois aussi, des reliques
sont insérées dans les flancs de la girouette, en guise de protection contre les
menaces de l'atmosphère ; on y trouve de temps à autre des parchemins, qui
relatent alors la date de l'érection ou de la réparation du clocher.
       Dans la fabrication traditionnelle d'une girouette, le coq est le plus fréquem
ment martelé, rivé et soudé. Le cuivre a une épaisseur moyenne de huit dixièmes
de millimètre. Il est appliqué sur une forme de bois, parfois de plomb, dans laquel
le sont creusés les reliefs du coq. Une fois que le dessin s'est imprimé sur le métal
par martelage, on le place sur un coussin de cuir rembourré de sable et on le
frappe à l'aide d'un marteau pour lui donner du volume. On chauffe alors la plaque
de métal pour la rendre malléable et ainsi la retravailler et l'égaliser. On martèle
ensuite le pourtour, qui doit être plat pour la soudure, puis on affine le tout. Cette
opération doit évidemment être effectuée deux fois, puisque le coq est composé de
deux faces identiques. Celles-ci sont alors soudées puis rivées ; le coq pivote com
me girouette grâce à un roulement à billes de verre.

                     Namur, septembre 1983, Place Marché-aux-Légumes,
                   le nouveau coq du clocher de l'église Saint-Jean-Baptiste.

       La hauteur du coq varie de cinquante à cent centimètres, selon l'importance
de l'édifice. Au-dessus du coq, on place souvent un paratonnerre ; grâce aux pro
grès techniques, on y met à présent des pastilles radio-actives qui empêchent l'arc
électrique de se produire. Mais hélas, les oiseaux ne s'y posent plus...
      Une autre méthode de fabrication des coqs est la galvanoplastie. Cette
méthode permet de créer, par électrolyse, un objet métallique au départ d'un mou-

                                                                                    31
A propos du coq de clocher
le, ou un dépôt en surface d'une couche de métal. Cette méthode particulière se
pratique surtout en France pour la fabrication des girouettes ; elle donne une
épaisseur métallique assez irrégulière et nécessite quatre jours au moins pour obte
nir un métal suffisamment épais.

La girouette, la foudre ou la foi chrétienne...
      Avant de terminer ce tour d'horizon réalisé du haut de nos clochers, voici
quelques textes parmi les plus significatifs relatant des anecdotes médiévales qui
ont trait à cette sympathique girouette.

□ Saint Swithin, évêque de Winchester, dédicaça sa nouvelle église en 980. Le
  moine Wolstan célèbre cet événement dans sa Vie de saint Swithin :
               "Un coq d'une forme élégante et tout resplendissant de l'éclat de l'or occu
               pe le sommet de la tour ; il regarde la terre de haut, il domine toute la
               campagne. Devant lui se présentent les brillantes étoiles du nord et les
               nombreuses constellations du zodiaque. Sous ses pieds superbes, il tient le
               sceptre du commandement et il voit au-dessous de lui tout le peuple de
               Winchester. Les autres coqs sont les humbles sujets de celui qu'ils voient
               ainsi planant au milieu des airs, et commandant avec fierté à tout l'Occi
               dent ; il affronte les vents qui portent la pluie et en se retournant sur lui-
               même, il leur présente audacieusement la tête. Les efforts terribles de la
               tempête ne l'ébranlent point, il reçoit avec courage la neige et les coups de
               l'ouragan ; seul il a aperçu le soleil à la fin de sa course se précipitant dans
               l'océan, et c'est à lui qu'il est donné de saluer les premiers rayons de l'auro
               re. Le voyageur qui l'aperçoit de loin fixe sur lui ses regards : sans penser
               au chemin qu'il a encore à faire, il oublie ses fatigues ; il s'avance avec une
               nouvelle ardeur. Quoiqu'il soit encore en réalité assez loin du terme, ses
               yeux lui persuadent qu'il y touche".
               (cité et traduit par M. BARRAUD, Recherches sur les coqs des églises, p.
               282, qui reprend en fait J. MABILLON, Les actes des saints de l'ordre de
               saint Benoît, [v. 1680], t. VII, Vie de saint Swithin).

□ La foudre tombe, en 1091, sur le coq de la cathédrale de Coutances. Le chroni
  queur de l'évêque Gaufroy de Montbray relate l'événement :
               "L'évêque sentant sa mort approcher et gémissant des désastres qui étaient
               arrivés à l'église, envoya chercher en Angleterre le plombier Brisonet. Il fit
               boucher toutes les fentes de la tour de plomb, réparer les tours et le chevet,
               refaire et replacer sur la grande tour le coq doré que la foudre avait détruit.
               Quand on lui eut appris que le coq tout éclatant de dorures était rétabli et
               replacé à l'endroit qu'il occupait auparavant, il ordonna qu'en le soulevant
               avec les deux bras et les deux mains, on le mît sur son séant. Assis de la
               sorte sur son lit, il pria et rendit grâce à Dieu ; puis s'étant recouché : j'au
               rais craint, dit-il, si ma mort était arrivée plus tôt, que ce coq ou un autre
               semblable ne fût jamais remonté en cet endroit".
               (cité et traduit par M. BARRAUD, op. cit., p. 281, qui reprend en fait le
               Bulletin monumental de A. de CAUMONT, t. 15, p. 532).

□ Au 13e siècle, Guillaume Durand s'exprime ainsi dans son Rational des divins
     offices, I, 1, 22, édition de 1574 :
               "Le coq placé sur l'église est l'image des prédicateurs : car le coq veille
               dans la nuit sombre, marque les heures par son chant, réveille ceux qui
               dorment, célèbre le jour qui s'approche ; mais d'abord il se réveille et s'ex
               cite lui-même à chanter, en battant ses flancs de ses ailes. Toutes ces choses
               ne sont pas sans mystère : car la nuit, c'est ce siècle ; ceux qui dorment,
               ce sont les fils de cette nuit couchés dans leurs iniquités. Le coq représente
               les prédicateurs qui prêchent à voix haute et réveillent ceux qui dorment

32
A propos du coq de clocher
afin qu'ils rejettent les œuvres des ténèbres, et ils crient : "Malheur à ceux
            qui dorment ! Lève-toi, toi qui dors !" Ils annoncent la lumière à venir,
            lorsqu'ils prêchent le jour du jugement et la gloire future ; mais, pleins de
            prudence, avant de prêcher aux autres la pratique des vertus, ils se réveil
            lent du sommeil du péché et châtient leur propre corps. L'apôtre lui-même
            en est témoin, quand il dit : "Je châtie mon corps et je le réduis en servitu
            de, de peur que par hasard, après avoir prêché aux autres, je ne vienne
            moi-même à être réprouvé." Et de même que le coq, les prédicateurs se
            tournent contre le vent, quand ils résistent fortement à ceux qui se révoltent
            contre Dieu, en les reprenant et en les convainquant de leurs crimes, de
            peur qu'ils ne soient accusés d'avoir fui à l'approche du loup. La verge de
            fer sur laquelle le coq est perché représente la parole inflexible du prédica
            teur, et montre qu'il ne doit pas parler de l'esprit de l'homme, mais de
            celui de Dieu, selon cette parole : "Si quelqu'un parle, que *«e soient les
            discours de Dieu... " Et parce que cette verge elle-même est posée au-des
            sus de la croix ou du faîte de l'église, cela signifie que les Ecritures sont
            consommées et confirmées".
            (cité et traduit par E. VIOLLET-LE-DUC, Dictionnaire raisonné..., t. 4,
            s.v.coq, pp. 305-306).

□ Un manuscrit médiéval, repris par E. DUMERIL dans ses Poésies latines du
  Moyen Age, Evreux, 1847, p. 12, donne ces indications :
            "Beaucoup de prêtres ignorent pourquoi d'ordinaire le coq se dresse au-des
            sus de la maison du Seigneur ; je vais vous l'expliquer en peu de mots, si
            vous daignez me prêter une oreille bienveillante. / Le coq, cette admirable
            créature de Dieu, est la figure du prêtre qui a soin d'une paroisse et s'oppo
            se à ce qui pourrait nuire à son troupeau. / Au-dessus de l'église, le coq se
            tourne contre le vent et tient avec soin sa tête relevée : ainsi, le prêtre,
            quand il devine l'approche de Satan, doit lutter contre lui pour sauver ses
            ouailles. / Seul de tous les oiseaux, le coq perché au milieu des airs, entend
            les concerts des anges : il nous apprend ainsi à rejeter les paroles des mé
            chants et à goûter les secrets des deux",
            (cité et traduit par E. MARTIN, Le coq de clocher, pp. 39-40).

□ En 820, l'Italien Rampert, évêque de Brescia, fit fondre et placer un coq au
  sommet de son église. Il y fit graver une inscription : "Le seigneur Rampert,
  évêque de Brescia, ordonna de fabriquer ce coq, en l'année du Seigneur (...)
  820, (...) durant la sixième année de son épiscopat".
  L'auteur qui cite cette anecdote affirme qu'à son époque (17e s.), on voyait
  encore ce coq de bronze à Brescia.
  (cité par M. BARRAUD, op. cit., p. 283 et par E. MARTIN, op. cit., p. 6, qui
  reprennent en fait F. UGHELLI, Italia sacra, t. 4, p. 535, édition de 1719).

L'avenir du coq de clocher
       Actuellement, lorsqu'on érige une nouvelle église, il est devenu peu fréquent
d'y voir un coq la dominant. Lourde erreur pour la perpétuation de cette antique
tradition, alors qu'il est si plaisant, mais si rare, de devoir assister à la touchante
cérémonie qui égaie de son folklore le village ou le quartier qui place un nouveau
coq après avoir restauré le clocher de son église.
        Dégradation des traditions en cette fin de siècle trépidante ou, peut-être,
étrange pérennité des choses ? Au siècle passé déjà, E. Viollet-le-Duc se plaignait
de cette situation : "Ce symbole de vigilance, dit-il, de lutte contre les efforts du
vent, placé au point le plus élevé des monuments religieux, appartient à l'Occident.
Il n'est pas question de coqs placés sur les clochers des églises de l'Italie méridiona
le. Serait-ce pour cela qu'on les a enlevés de la plupart de nos églises ? Ou que du

                                                                                        33
A propos du coq de clocher
moins on ne les replace pas gé
néralement lorsqu'on les restau
re ?" (op. cit., s.v.coq, pp. 306-
307). En 1904, E. Martin (op.
cit., p. 42) écrit, lui aussi :
"Mais, s'il encourait une disgrâ
ce,    par   cette   manie   d'innover
qui tourmente notre génération,
je pense qu'il trouverait des ar
chéologues et des artistes pour
plaider la cause de ce bon et fi
dèle oiseau qui depuis tant de
siècles nous donne des indica
tions si utiles et des enseigne
ments si précieux.      De si longs
états de service ne méritent-ils
point des égards ?"

         Etienne GUILLAUME

BIBLIOGRAPHIE
— C. ARENDT, La significa
  tion du coq sur les clochers
  de nos églises, dans Organe            Avril 1990 - Le nouveau coq est placé au sommet de l'église
                                         de Salzinnes (Namur).
  de l'art chrétien,   Luxem
      bourg, 1886.
— M. BARRAUD, Recherches sur les coqs des églises, dans Bulletin monumental
  (ou collection de mémoires et de renseignements sur la statistique monumentale
  de la France) publié par A. de Caumont, 2e série, t. 6, Paris, 1850, pp. 277-290.
— R. BORDEAUX, Coqs sur croix de clochers, dans Bulletin monumental, 2e
      série, t. 7, Paris, 1851, pp. 527-529.
— F. CABROL et H. LECLERCQ, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de
  liturgie, t. 3, 2e partie, Paris, 1914, s.v.cog.
— J. CHEVALIER et A. GHEERBRANT, Dictionnaire des symboles. Mythes,
  rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres, coll. Bouquins, R
      Laffont, 1983, s.v.coq.
— A. GIRARD, Le coq, personnage de l'histoire, s.l.n.d.
— P. LADOUE, Clochers, Paris, 1930.
— E. MARTIN, Le coq de clocher. Essai d'archéologie et de symbolisme, dans
  Mémoires de l'Académie de Stanislas, Nancy, 1904, pp. 3-42.
— M. PIGNOLET, Le coq des églises et son folklore, dans Terres d'Herbeumont
      à Orchimont, bulletin annuel, n° 8, 1982, pp. 32-38.
— M.      PIGNOLET, La symbolique du coq, dans Le Guetteur Wallon,                           1985,
     pp. 81-104.
— E. VIOLLET-LE-DUC, Dictionnaire raisonné d'architecture française du XIe
      au XVIe siècles, t. 4, Paris, 1875, s.v.cog.

34
NUMISMATIQUE

L'ATELIER MONÉTAIRE
DE FOSSES AU MOYEN AGE

      On sait qu'au Moyen Âge, la ville de Fosses faisait partie de la principauté
de Liège et que celle-ci était elle-même un état membre de l'empire germanique.
        L'empereur était donc le souverain du prince-évêque de Liège.
        C'est en l'an 907 que l'abbaye de Fosses fut donnée, à titre perpétuel, à
l'église de Liège par l'empereur Louis IV(1).
       A cette époque, le droit d'émettre de la monnaie était, en principe, un droit
régalien, c'est-à-dire un droit réservé au souverain, à l'empereur. C'est Charlema-
gne qui, en 805, avait décrété l'interdiction de frapper monnaie sans sa permission
et ailleurs qu'au palais impérial(2).
        Toutefois, au cours du Xe siècle, les successeurs de Charlemagne, qui ré
gnaient sur l'empire germanique et qui entretenaient de bonnes relations avec les
princes-évêques de Liège, accordèrent à ceux-ci un "droit de monnayage" (un "jus
monetze") dans trois villes de la principauté : Maastricht, Fosses et Huy. En 908,
l'empereur Louis IV confia à l'église de Liège la possession de la monnaie et du
tonlieu(3) de Maestricht». De même, en 974, l'empereur Otton II accorda au prince-
évêque Notger certains pouvoirs, tels le tonlieu, le marché et la monnaie, à Fos
se^. En 985 enfin, l'empereur Otton III, en ratifiant en faveur de l'église de
Liège, la donation du comté de Huy, y inclut la monnaie et d'autres revenus*6'.
       Ces concessions de "monnaie", au profit des princes-évêques de Liège, im
pliquaient-elles, en faveur de ceux-ci, le droit d'exploiter eux-mêmes un atelier
monétaire, le droit de frapper monnaie, ou, au contraire, se limitaient-elles à leur
abandonner le bénéfice de la frappe ? La question a été controversée*7'.

(1) Diplôme publié par C. KAIRIS, Notice historique sur la ville de Fosses, 1859, p. 89 et par J. BORGNET,
   Cartulaire de la commune de Fosses, 1867, pp. 4 et 5. - L'original du document, sur vehn, se trouve aux
   Archives de l'Etat, à Liège, et une photographie, conforme à l'original, est exposée au greffe de la justice
   de paix de Fosses.
(2) F HENAUX, Considérations sur l'histoire monétaire du pays de Liège, dans Revue belge de numismatique
    (en abrégé R.B.N.), Bruxelles, 1846, p. 264. - H. FRERE, Les noms de lieux sur les monnaies carolingien
   nes de Belgique, dans R.B.N., 1977, p. 134, note 5.
(3) Le tonlieu était l'impôt payé par les marchands, pour pouvoir exposer leurs marchandises.
(4) J., baron de CHESTRET de HANEFFE, De la restitution aux évêques de Liège de certaines monnaies,
   soi-disant impériales, dans R.B.N., 1866, p. 5.
(5) H. FRERE, Le droit de monnaie de l'évêque de Liège, dans La Revue Numismatique, Paris, 1966, p. 79.
(6) de CHESTRET, op. cit., p. 5.
(7) Au sujet de cette controverse, voir de CHESTRET, op. cit., pp. 1 et 2.

                                                                                                            35
En ce qui concerne le diplôme impérial de 974 intitulé "Donatio thelonei,
 fori et monete in Fossis per Ottonem imperatorem"™ ("Donation du tonlieu, du
 marché et de la monnaie à Fosses, par l'empereur Otton"), un érudit liégeois, le
 baron de VILLENFAGNE, a écrit, au début du siècle dernier, ce qui suit :
              "Cherchons, s'il est possible, quel était ce droit de monnaie et les autres
              dont il est parlé dans ce diplôme. Selon certains, moneta signifie égale
              ment le droit de lever quelque redevance dans les lieux où l'on fabriquait
              les rnonnaies et celui de battre monnaie. Cette interprétation n'est pas sa
              tisfaisante ; il n'est pas croyable qu'on ait fait autrefois de la monnaie
              partout, c'est-à-dire dans les plus petites villes, telle qu'était alors Fosses
              et qu'elle a été depuis".(9)

       L'auteur de ce texte se trompe lourdement, car s'il est vrai que Fosses est
devenue, à l'époque contemporaine, une petite ville d'importance secondaire, il
n'en était pas de même autrefois. Déjà à l'époque mérovingienne et sous le règne
des premiers carolingiens, le monastère de Fosses avait joué un rôle de premier
plan dans l'expansion du monachisme irlandais. Dans un ouvrage récent consacré
aux abbayes de l'Entre-Sambre-et-Meuse, Alain DIERKENS affirme que Fosses
fut une "abbaye-clé pour la pénétration des moines irlandais sur le continent et
que son rayonnement fut capital"(10). Au Xe siècle, Fosses n'avait rien perdu de son
importance dans la principauté de Liège. Je n'en veux pour preuve que les termes
mêmes de l'acte général de 980, qui s'exprime comme suit : "super universas pos-
sessiones ejusdem matris ecclesie quarum iste sunt capitales : Hoiem, Fosses, Lo-
bies, Tungres, Malisnes"in) (sur l'ensemble des possessions de cette même mère
l'église dont les capitales sont : Huy, Fosses, Lobbes, Tongres et Malines). Fosses
n'était donc pas, à l'époque, une petite ville insignifiante, mais elle comptait, au
contraire, parmi les "capitales", parmi les chefs-lieux des "provinces" du pays de
Liège. N'en déplaise au baron de yiLLENFAGNE qui, en tant qu'ancien bourg
mestre de Liège(12), ne pouvait sans doute imaginer que son évêque ait pu user du
droit de frapper monnaie autre part... qu'à Liège !

        En tout cas, d'éminents spécialistes03) ont tranché la controverse relative à
l'étendue du "droit de monnayage" accordé par le pouvoir impérial aux évêques de
Liège : il s'agissait, bel et bien, du droit de frapper monnaie, d'exploiter un atelier
monétaire et d'en percevoir les profits. "Il faut comprendre par le mot moneta
écrit le baron de CHESTRET(14>, la monnaie dans le sens le plus large, c'est-à-dire
l'atelier monétaire avec tout ce qu'il contient, ainsi que les profits et les droits
attachés au monnayage". Quant à Hubert FRERE"5», il précise que "la frappe de
la monnaie est un acte d'administration par lequel le prince, maître de la monnaie,
met du numéraire en circulation pour les besoins de la vie économique. C'est
également une opération lucrative, car l'émission est, pour le prince, le moyen de
percevoir des revenus : elle se fait de manière telle que le cours des espèces nou-

 (8) C'est l'intitulé de Liber Cartarum : BORGNET, op. cit., p. 4.
 (9) H.-N., baron de VILLENFAGNE, Recherches sur l'histoire de la ci-devant principauté de Lièse
      1812, cité par KAIRIS, op. cit., pp. 62 et 63.
(10) A. DIERKENS, Abbayes et chapitres de l'Entre-Sambre-et-Meuse (VIP-XP siècles). Contribution à
     1 histoire religieuse des campagnes du Haut Moyen Age, Sigmaringen, 1985, pp. 302 et 303.
(11) II s'agit de l'acte général par lequel l'empereur Otton II confirme toutes les donations que ses
     prédécesseurs ont faites à l'église de Liège : G. KURTH, Notger de Liège, 1905, t. II, p. 64. Texte
     publié par CHAPEAVILLE, Qui gesta pontificum Tungrensium, Trajectensium et Lod'iensium scrin-
     serunt auctores praecipui,Liège, 1612-1616, t. I, p. 209 et reproduit dans H. FRERE, Monnaies de
     leveque, frappées à Liège avant 1344 et à Avroy, dans R.B.N., 1963, p. 38, note 7.
(12) Hilarion-Noël, baron de VILLENFAGNE d'INGIHOUL, fut bourgmestre de Liège en 1791 (Biogra
     phie nationale de Belgique,t. XXVI, col. 758).
(13) Citons, parmi d'autres, PIOT, PETIT, DE COSTER, PROU, BLANCHET et ALBRECHT ; réfé
     rences dans FRERE, Le droit de monnaie..., op. cit., p. 70, notes 2 et 4.
(14) De la restitution..., op. cit., p. 2.
(15) Le droit de monnaie, op. cit., pp. 72 et 73.

36
velles soit supérieur à leur prix de revient ; le bénéfice sera appelé seigneuriage.
Le prince, enfin, dit aussi les conditions d'utilisation de la monnaie dans toute
l'étendue du territoire soumis à son autorité et les profits qu'il tire de l'émission
pèsent sur ses sujets comme un impôt".
        Mais les princes-évêques de Liège allèrent plus loin : non contents d'exploi
ter les ateliers monétaires qui leur avaient été concédés par leur souverain et d'en
tirer profit, ils vont légiférer sur la monnaie, en fixer le poids, en déterminer le
cours et édicter des amendes en cas d'infraction. Ils vont prendre l'habitude
d'omettre le nom de l'empereur sur les pièces de monnaie, pour y substituer les
noms de titulaires d'églises locales comme Saint-Servais à Maastricht et Saint-Domi-
tien à Huy. Enfin, ils vont signer les pièces de leur propre effigie et de leur propre
nom06'. En résumé, il est clair qu'à la fin du XIe siècle, l'évêque de Liège régentait
la monnaie comme si l'empereur n'existait plus.
       Les concessions du jus monetae octroyées par les empereurs aux évêques de
Liège ne prévoyaient certes pas une telle évolution. Certains, tels que CHALON(17)
et PROU(18), y voient une véritable usurpation de droits, tandis que Hubert FRE
RE09' le qualifie plus pudiquement "d'émancipations successives" des princes-évê
ques à l'égard du pouvoir impérial.
       Mais revenons-en à notre bonne ville de Fosses et examinons de plus près la
charte octroyant au prince-évêque Notger le jus monetse dans notre cité.
        Le diplôme, donné à Erfurt, en 974, est libellé comme suit : "In nomine
Sancte et Individue Trinitatis (Au nom de la Sainte et Indivisible Trinité), Otto
divina favente clementia imperator (Otton, empereur par faveur de la clémence
divine)... ob amore Notkeri venerabilis Leodensis episcopi (par amour de Notger,
vénérable évêque de Liège)... eidem venerabili episcopi concessimus ut in loco
Fossas nuncupato thelonem, mercatumque et monetam... constitueret (nous concé
dons à ce vénérable évêque les droits de percevoir le tonlieu, d'établir un marché
et de battre monnaie dans le lieu appelé Fosses)"(20).
      Ce texte présente deux particularités qui méritent de retenir l'attention;
Tout d'abord, il associe le droit de frapper monnaie aux droits d'établir un marché
et de percevoir le tonlieu. Ensuite, il accorde ces droits, non pas à l'église de
Liège, mais au prince-évêque en personne.

        Dans les concessions faites par les empereurs aux évêques de Liège, la mon
naie n'était jamais citée seule et la cession du tonlieu accompagnait ordinairement
celle de la monnaie (21\ comme à Maastricht en 908 et à Huy en 985. Or, c'est à
Fosses, en 974, que, pour la première fois, la monnaie est associée non seulement
au tonlieu, mais aussi au marché. Par la suite, ces trois notions seront souvent
rapprochées, comme s'il s'agissait d'un ensemble allant de soi
même, mais bien à l'église Saint-Lambert de Liège que gouverne l'évêque(24). Il
 n'existe qu'une seule exception : à Fosses, où l'empereur Otton concède le droit
 de battre monnaie à Notger en personne. Comment expliquer cette singularité ?
 Sans doute par l'estime et l'affection que l'empereur portait au plus illustre des
princes-évêques de Liège, "ob amore NotkerF.
       Quoi qu'il en soit, les évêques de Liège n'ont jamais possédé, en fait, les
pleins pouvoirs sur la monnaie. Ils devaient suivre des règles consacrées par la
coutume et par la loi, notamment au sujet du poids et du titre des espèces(25) et le
chapitre Saint-Lambert surveillait les émissions de monnaie : "l'évêque avait le
premier rôle, mais non le seul"(26), ce qui n'empêcha pas certains successeurs de
Notger d'abuser de leurs droits, comme nous allons le voir.

       Voici donc les princes-évêques de Liège investis du droit de frapper monnaie
à Fosses, dès l'an 974. Usèrent-ils de ce droit ?I1 semble que ni Notger ni ses
successeurs immédiats ne le firent. Ils monnayèrent toutefois dans d'autres villes
de la principauté, au XIe siècle(27).

      Certains auteurs affirment, mais sans en apporter de preuve tangible, qu'on
possède un grand nombre de pièces sorties de la forge monétaire de Fosses au
Moyen Âge(28). A notre connaissance, on n'a, jusqu'à présent, retrouvé que quatre
types de monnaies frappées à Fosses à cette époque : un denier du prince-évêque
Otbert, qui régna de 1092 à 1119. Un esterlin et un demi-gros frappés par le
prince-évêque Hugues de Chalon en 1298. Un tournois émis par le prince-évêque
Thibaut de Bar, dont le règne se situe entre 1303 et 1312(29).
         Précisons qu'au Moyen Âge, le denier était une pièce composée d'un alliage
contenant une importante quantité d'argent (au moins 80%). Une obole valait la
moitié d'un denier. Le gros n'était autre que la monnaie d'argent instituée par
saint Louis. On qualifiait de demi-gros des monnaies dévaluées. L'esterlin, mon
naie d'origine écossaise, valait un tiers de gros. Quant au tournois, ce fut d'abord
la monnaie frappée à Tours au XIIe siècle, puis la monnaie émise en d'autres lieux
sur le modèle de celle de Tours.

         Ceci dit, examinons de plus près lés pièces de monnaie fossoise qui ont été
retrouvées jusqu'à présent.

Le denier d'Otbert
 (1092-1119)
       Deux exemplaires de cette pièce
ont été découverts en Russie, en 1896,
et déposés au Cabinet royal des médail-

(24) FRERE, Le droit de monnaie..., op. cit., p. 83.
(25) HENAUX, op. cit., p. 273.
(26) FRERE, Le droit de monnaie..., op. cit., p. 85.
(27) Des pièces furent frappées à Liège, à Maestricht et à Huy sous le règne de l'empereur Otton II (983-996).
     L'évêque Théoduin (1048-1075) monnaya à Ciney et à Thuin. Enfin, on a retrouvé des pièces de monnaie
     émises par l'évêque Wazon (1043-1048) à Huy et par l'évêque Henri de Verdun (1075-1091) à Visé.
(28) H. LE CATTE, Notes bibliographiques pour servir à l'histoire monétaire de la ville de Fosses dans
     R.B.N. 1880, p. 128.

(29) Les reproductions graphiques de ces pièces sont dues à la plume de mon ami Hector COOREMANS
     auquel j'adresse mes remerciements.

38
les de Berlin(30). La pièce fut publiée par MENADIER, dans le "Berliner Mùnz-
blatt", en 1896(31), et par DANNENBERG, en 1898(32).
       L'avers de la pièce représente le buste d'Otbert, crosse, nu-tête, de face,
entre deux annelets doubles*33», avec la légende "OBERT EPS" (OBERT EPISCO-
PUS).
      On peut voir, à l'envers, un bâtiment flanqué de deux tourelles et entouré
d'un mur d'enceinte, avec les lettres FO (FOSSES).
      Sur les pièces de monnaie frappées par les évêques de Liège, le premier
symbole de l'autonomie est une crosse épiscopale. Ensuite apparaît un bâtiment
important figurant la cité de Liège et enfin, à la fin du XIIe siècle, un bâtiment à
deux tours, bien caractérisé : la cathédrale(34).
        L'évêque Otbert passe pour avoir fréquemment diminué la valeur de la mon
naie. Il fut même, pour cette raison, réprimandé publiquement par l'archevêque de
Cologne, en 1104(35). Les accusations portées contre Otbert paraissent fondées*36», et
certains deniers de cet évêque étaient d'un poids tellement faible qu'on les prenait
pour des oboles. Bref, ce prince est notoirement le premier évêque de Liège qui
ait spéculé sur la monnaie et c'est pour cette raison qu'il a monnayé à Fosses.

L'esterlin d'Hugues de
 Chalon (1296-1301)
       Cette pièce fut publiée dans
l'"Annuaire de la Société française de
numismatique", en 1888. Elle faisait, à
l'époque, partie de la collection de
                                                     maât
Raymond SERRURE, de Paris(37).
     Elle porte à l'avers, une tête de face couronnée de trois rosés. Légende :
EPISCOPUS : LEODIEN (évêque de Liège).
      A l'envers, une croix pattée cantonnée de quatre groupes de trois globules.
Légende : MONETA FOSSES (monnaie de Fosses).
        L'esterlin frappé par les Edouard, rois d'Angleterre, et qui représente une
tête de face, fut, au XIIIe siècle, imité par la plupart des seigneurs qui régnaient
dans nos régions. Le prince-évêque de Liège, Hugues de Chalon, en fit forger à
Huy et à Fosses ; il s'agissait, en fait, de monnaies dévaluées et composées d'un
argent de bas titre(38).

(30) C. DUPRIEZ, Un denier d'Otbert, évêque de Liège, frappé à Fosses, dans la Gazette numismatique,
    1897, p. 49.
(31) A. DE W., Monnaies liégeoises nouvelles, dans R.B.N., 1897, p. 38.
(32) H DANNENBERG, Die deutschen Mùnzen des sâchschischer und frànkischen Kaiserzeit, t. III,
     compte rendu dans R.B.N., 1898, pp. 221 et 222.
(33) Certains auteurs distinguaient, en numismatique liégeoise, une période calottée (1002-1167) et une
    période mitrée (1167-1344) ; voir HENAUX, op. cit., p. 263.
(34) FRERE, Monnaies..., op. cit., p. 43.
(35) DUPRIEZ, op. cit., p. 50.
(36) de CHESTRET de HANEFFE, Numismatique de la principauté de Liège et de ses dépendances,
    Bruxelles, 1890, p. 81.
(37) R. SERRURE, Numismatique liégeoise. Un esterlin frappé à Fosses, dans Annuaire de la Société
    française de numismatique et d'archéologie, 1888, pp. 259-261.
(38) R. SERRURE, op. cit., p. 259.

                                                                                                    39
Le demi-gros d'Hugues de
 Chalon (1296-1301)
         Cette pièce fut décrite par VON
MADER en 1813, puis publiée dans la
"Revue belge de numismatique" en
1871
Elle    porte,   à    l'avers,   dans   le
champ, la représentation classique et
stylisée d'un chatel "tournois"(45), le
tout entouré d'une bordure composée
d'une crosse et de onze fleurs de lys.
Légende : TH'B - EPISCOPUS (Thi
baut, évêque).
          A l'envers, une croix brève et
pattée.
Légende extérieure : + NOMEN : DNI                    SIT : BENEDICTUM (Que le nom du
Seigneur soit béni).
Légende intérieure : + MONTA-PHOSIS (monnaie de Fosses).
Il ne semble pas que l'évêque Thibaut de Bar ait, comme ses prédécesseurs Otbeft
et Hugues de Chalon, frappé monnaie dans un but de spéculation ou de lucre. S'il
a forgé monnaie à Fosses, c'est sans doute dans un souci de décentralisation moné
taire, et peut-être pour asseoir son autorité aux confins de la principauté'46'.

       En conclusion, il est certainement établi qu'un atelier monétaire a fonction
né à Fosses, au Moyen Âge, et qu'au moins trois évêques de Liège y ont frappé
monnaie, depuis la fin du XIe siècle jusqu'au début du XIVe siècle. Cet atelier
monétaire était situé dans la résidence même de l'évêque, près de l'actuelle place
du chapitre, in domo sua(47). Les pièces étaient faites d'un alliage contenant de
l'argent, et fabriquées suivant une technique assez simple. On forgeait à chaud les
lames avec un marteau pesant et un mouton. On coupait ces lames en morceaux
carrés, qu'on arrondissait avec de grosses limes et qu'on ajustait avec des limes
moins fortes. Enfin, les flancs étaient frappés au marteau(48).
          Telles furent les activités de l'atelier monétaire de Fosses au Moyen Âge.

       Mais avant de clôturer cette étude, il nous reste à examiner un problème
qui a intrigué les numismates et les historiens, depuis de nombreuses années : c'est
celui de l'existence de mystérieuses pièces d'or qui ont circulé à Fosses.

          De quoi s'agit-il ?
        En 1137, le chapitre de Fosses avait donné le domaine de l'église du Rœulx
à des moines, pour y fonder un monastère. Or, l'acte de donation stipule que,
chaque année, ces moines devront payer au chapitre de Fosses, en tribut de respect
et à titre de cens, "un denier d'or ou douze deniers"*49'.

(45) Le château est stylisé de la même manière que sur les monnaies émises à Tours, d'où l'appellation
     de "chatel tournois".
(46) J. de CHESTRET, La question monétaire au pays de Liège, sous Hugues de Chalon, Adolphe et
     Englebert de la Marck, dans R.B.N., 1886, pp. 149 et suiv.
(47) Annales Fossenses, op. et loc. cit.
(48) HENAUX, op. cit., p. 267.
(49) Acte de fondation de l'abbaye de Saint-Feuillen du Rœulx, dans Analectes pour servir à l'histoire
     ecclésiastique de la Belgique, t. IV, 1867, p. 400. Le texte est rédigé en ces termes : "aureum
     nummum vel duodecim nummos", qui doivent se traduire par "un denier d'or ou douze deniers" ;
     voir J F NIERMEYER, Mediœ latinitatis Lexicon, Leiden, 1976, p. 724, qui enseigne "nummus i.q.
     denarius". A noter que J. de CHESTRET, Numismatique..., op. cit., p. 53, commet une erreur en
     affirmant qu'il s'agissait "d'un écu d'or ou douze deniers d'argent, monnaie de Saint-Feuillen" ; il
     semble que cet éminent numismate n'ait pas consulté le texte de l'acte de fondation de l'abbaye du
     Rœulx et qu'il ait raisonné par analogie avec d'autres textes relatifs à la monnaie d'or de Fosses.

                                                                                                      41
De même, en 1198, l'acte de fondation du prieuré d'Oignies prévoit que les
moines de ce prieuré seront placés sous la protection du chapitre de Fosses, moyen
nant le paiement annuel, au dit chapitre, "d'un denier d'or valant douze deniers
monnaie courante"'50'.

        En 1514, enfin, le chapitre de Fosses accorda aux Sœurs grises la gestion de
l'hôpital Saint-Nicolas et, dans l'acte de cession, il est expressément stipulé que les
Sœurs seront désormais tenues de payer, chaque année, au chapitre "un denier
d'or en la valeur de douze patars, bonne monnaie, armoriée de Saint-Feuillen et
de ses armes"(51).

       Ces redevances semblent avoir été régulièrement payées au cours des siècles.
Ainsi, un registre du début du XVe siècle rappelle que le chapitre de Fosses rece
vait chaque année, "une obole d'or" du prieuré d'Oignies. Un autre registre, datant
de 1770, mentionne que, chaque année, les Sœurs grises et les moines de l'abbaye
du Rœulx venaient présenter "une médaille d'or" au chapitre de Fosses, en lui
demandant sa protection*52».

         L'analyse de ces textes mérite quelques réflexions.
         Tout d'abord, le parallélisme existant entre les actes translatifs de propriété
de l'abbaye du Rœulx, du prieuré d'Oignies et de l'hôpital Saint-Nicolas, fait appa
raître que si ces trois institutions avaient l'obligation de payer un tribut annuel au
chapitre de Fosses, c'était en témoignage de dépendance à l'égard de ce chapitre
qui, en contrepartie, leur devait aide et protection.

        Ensuite, on remarque que le mode de paiement de cette redevance, qui
consistait en un "denier d'or" ou une "obole d'of au Moyen Âge, devient une
"médaille d'or" aux Temps modernes.

        Dans son étude inédite sur la monnaie de Fosses, le doyen Crépin signale
qu'il a, en fait, découvert une médaille d'or du XVIIe siècle "dans une caissette en
bois, renfermant diverses petites boîtes à reliques"*53'.
         Grâce à l'amabilité de l'actuel doyen de Fosses, l'abbé P. Bero, j'ai pu
retrouver cette médaille, qui repose toujours au presbytère.
En voici la reproduction et la description*54' :

                                                       A Vavers, un dessin gravé au
                                                       trait représente un moine, les
                                                       bras déployés, les mains éten
                                                       dues et le crâne rasé, à l'excep
                                                       tion d'une couronne de cheveux.
                                                       La date est indiquée : 1671.

                                                                A Venvers, une couronne
                                                       surmonte les initiales S.F. sous
                                                       lesquelles s'étalent trois feuilles
                                                       d'une plante.

(50) E. PONCELET, Chartes du prieuré d'Oignies, dans Annales de la Société archéologique de Namur,
     t. XXXI, 1912, p. 3 ; le texte porte : "aureum denarium XII denarios publiée monete valentem".
(51) C. KAIRIS, op. cit., p. 102.
(52) Ces deux registres ne sont autres que le Nécrologue de Fosses (p. 23) et le Registre de la Chanterie
     (pp. 62 et 63), cités par J. CREPIN, La monnaie de Fosses, manuscrit inédit, pp. 8 et 9. J'ai pu
     consulter ce manuscrit grâce à la bonne obligeance de son possesseur, Monsieur Jean Romain, que
     je remercie vivement. Le doyen J. Crepin (1873-1938) a publié plusieurs études relatives au passé
     historique de Fosses.
(53) J. CREPIN, op. cit., p. 10.
(54) La médaille a été dessinée par H. LESIRE, greffier à la justice de paix de Fosses, que je remercie
     pour sa collaboration.

42
Que représente cette médaille et quelle est son origine ?
       Le doyen Crépin croit que la médaille, qui, selon lui, porte-les initiales de
Saint-Feuillen (S.F.), est une de celles que les Sœurs grises ou les moines de l'ab
baye du Rœulx devaient présenter, chaque année, au chapitre de Fosses(55).
        C'est possible, mais peu probable. En réalité, l'hypothèse la plus plausible
paraît être celle qui m'a été fournie par le doyen Bero : le moine représenté à
l'avers de la médaille est une figuration typique de saint François d'Assise, avec les
initiales de celui-ci "S.F." à l'envers de la pièce. Or, lorsqu' on sait que les Sœurs
grises de Fosses vénéraient saint François comme patron de leur couvent, il en
ressort que la médaille émane, selon toute vraisemblance, de cette institution.
      Ne s'agit-il pas d'une médaille frappée à l'occasion d'une cérémonie, d'une
commémoration ou d'un autre événement relatif au couvent des Sœurs grises ? Et
même si la médaille est l'une de celles offertes, au XVIIe siècle, par le couvent des
Sœurs grises, au chapitre de Fosses, cela n'en résout pas, pour autant, le problème
des pièces d'or visées par les textes du Moyen Âge et décrites dans l'acte de
cession de l'hôpital Saint-Nicolas(56).
       La question, en effet, est de savoir s'il s'agissait, à cette époque, d'une
véritable monnaie ayant cours légal, ou d'un autre mode de paiement.
        Il y a quelque cent ans d'ici, la découverte et la publication, par plusieurs
historiens
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