Allergies alimentaires de l'enfant : un défi diagnostique - Revue Médicale Suisse

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allergo-
                                                                                                                                       immunologie

                           Allergies alimentaires de l’enfant :
                                  un défi diagnostique
                                                               Dr SAMUEL ROETHLISBERGER a et Pr FRANÇOIS SPERTINI a

                                                                            Rev Med Suisse 2016 ; 12 : 677-82

               Les allergies alimentaires ont pris une ampleur inattendue au cours                quats en vue d’un diagnostic fiable. Ceci est d’autant plus im­
               des dernières décennies et représentent actuellement la première                   portant que la perception individuelle de l’allergie dépasse
               cause d’anaphylaxie en Europe. L’impact sur la qualité de vie des                  largement la prévalence réelle confirmée par des tests de
               enfants et de leurs parents est majeur ; un diagnostic fiable revêt                provoca­tion oraux (TPO). Dans le système de santé suisse, le
               donc une importance capitale. La démarche comporte une éva-                        médecin de premier recours est le relais initial de ces patients
               luation clinique initiale suivie d’un bilan allergologique qui inclut              et est ainsi confronté à un défi diagnostique considérable. Cet
               des tests in vivo et / ou in vitro. Le dosage des allergènes molécu-               article a pour but de souligner les particularités de l’allergie
               laires (recombinants) ajoute une plus-value diagnostique, permet                   alimentaire pédiatrique et d’en dégager les principales moda­
               de stratifier le risque de réaction systémique et de mieux identi-                 lités diagnostiques, en tenant compte des récentes évolutions
               fier les facteurs de persistance ou de résolution de l’allergie. Les               dans ce domaine.
               évolutions récentes orientent vers une prise en charge plus inter-
               ventionnelle, incluant le recours à des tests de provocation oraux
               afin de limiter les évictions injustifiées.                                        Comment se présente l’allergie alimentaire
                                                                                                  chez l’enfant ?
                   Food allergy in children : a diagnostic challenge                              L’allergie alimentaire peut prendre des visages très divers en
               Food allergy in children has increased unexpectedly during the last                fonction du mécanisme pathogénique sous-jacent. Il convient
               decades and is now the leading cause of anaphylaxis in Europe. The                 de distinguer l’allergie de type immédiat (médiée par la pré­
               impact on quality of life is significant ; a reliable diagnosis is there-          sence d’anticorps IgE), de l’allergie non IgE-médiée d’expres­
               fore of critical importance. The diagnostic approach includes an                   sion généralement plus tardive comme la proctocolite ou l’en­
               initial clinical evaluation followed by allergy testing (in vivo and / or          térocolite allergique. Certaines formes chevauchantes sont dé­
               in vitro). Determination of molecular allergens (recombinants) has                 crites, comme l’œsophagite à éosinophiles et un même patient
               emerged as a complementary tool in the diagnosis of food allergy                   peut présenter conjointement ou successivement des manifes­
               allowing a better prediction of systemic reactions and identifying                 tations immédiates et retardées. Les principales entités clini­
               markers of persistence or resolution. With recent developments, a                  ques de l’allergie alimentaire sont décrites dans le tableau 1.
               more proactive approach is being adopted, which includes oral food
               challenges in order to avoid unnecessary exclusions.                               Au-delà de ces premières considérations, l’expression clinique
                                                                                                  de l’allergie alimentaire varie en fonction de nombreux facteurs
                                                                                                  incluant notamment l’âge, la nature de l’aliment ou la présence
               Introduction                                                                       de facteurs favorisants tels que l’effort physique et la prise
                                                                                                  concomitante de médicaments ou de toxiques. Ainsi, alors
               Les maladies allergiques représentent un problème de santé                         que les manifestations cutanées et digestives prédominent chez
               publique qui prend des proportions pandémiques dans les pays                       l’enfant en bas âge, les présentations cutanéo-muqueuses et
               industrialisés.1 En Europe, plus de 150 millions de personnes                      respiratoires deviennent prépondérantes dès l’âge scolaire. De
               en sont affectées, ce qui en fait la plus fréquente des maladies                   plus, bien qu’une allergie soit possible avec n’importe quel ali­
               chroniques. La population pédiatrique est particulièrement                         ment, une minorité d’entre eux occasionnent la plupart des
               concernée puisqu’un enfant sur trois souffre actuellement d’une                    réactions. Les allergènes les plus fréquents dans l’enfance sont
               allergie et les prévisions sur dix ans sont alarmantes.2 Après                     l’œuf de poule, le lait de vache, les cacahouètes, les oléagineux
               les allergies respiratoires qui ont augmenté considérablement                      (noisette, noix, amande), le blé et le poisson.5 Le syndrome
               au cours des dernières décennies, l’allergie alimentaire est ap­                   oral croisé, induit par une sensibilisation primaire aux aller­
               parue comme une « seconde vague » de l’épidémie et atteint                         gènes respiratoires, prend de l’ampleur à partir de l’âge sco­
               actuellement une ampleur inattendue ; 10 % de la population                        laire et devient prépondérant à l’adolescence.
               pédiatrique est concernée dans certaines régions du monde.3
               Elle est de plus la principale cause de réactions anaphylacti­                     L’évolution naturelle de l’allergie alimentaire est décrite comme
               ques sévères en Europe.4 Compte tenu de l’impact de ces ma­                        favorable chez l’enfant, mais le taux de résolution dépend lar­
               ladies sur la qualité de vie et les restrictions sociales qu’elles                 gement de l’allergène considéré.6 L’allergie au lait de vache, à
               peuvent impliquer, il est impératif de disposer des outils adé­                    l’œuf, au soja et au blé a généralement un pronostic favorable,
                                                                                                  avec une résolution avant l’âge scolaire dans la plupart des cas.7
               a Service d’immunologie et allergie, Département de médecine interne, CHUV,        A l’inverse, l’allergie au poisson, aux crustacés, au sésame, à la
               1011 Lausanne                                                                      cacahouète ainsi qu’aux oléagineux a tendance à perdurer plus
               samuel.roethlisberger@chuv.ch | francois.spertini@chuv.ch                          longtemps,8 même si la littérature n’est pas unanime à ce sujet.9

                                                                                  www.revmed.ch
                                                                                  6 avril 2016        677

05_10_39187.indd 677                                                                                                                                                   31.03.16 11:07
REVUE MÉDICALE SUISSE

                                   Tableau 1     Présentation des principales formes de réactions allergiques alimentaires
               Entités cliniques         Caractéristiques cliniques                Aliments fréquemment                Age de survenue             Evolution naturelle
                                                                                   impliqués
                                                                                         IgE-médié
               Anaphylaxie alimentaire   Symptômes immédiats (< 2 h après          Lait de vache, œuf de poule, blé,   •   Dépend de l’allergène   • Dépend de l’allergène
                                         l’ingestion alimentaire)                  soja, cacahouète, oléagineux        •   Possible à tout âge     • Lait, œuf, soja et blé : le plus
                                         Stade I :                                 (noisette, noix, amande),                                       souvent résolu avant l’âge
                                         Urticaire, prurit, anxiété…               poisson, crustacés                                              scolaire
                                                                                                                                                   • Cacahouète, oléagineux,
                                         Stade II :
                                                                                                                                                   poisson, crustacés : le plus
                                         + angiœdème, douleurs abdominales,                                                                        souvent persistant
                                         nausées, vomissements…
                                         Stade III :
                                         + dyspnée, dysphagie, aphonie, crise
                                         d’asthme…
                                         Stade IV :
                                         + chute de tension, perte de connais-
                                         sance
               Syndrome oral croisé      Démangeaisons orales immédiates           Fruits / légumes crus               Dès 5 ans                   Généralement persistant
                                         parfois associées à un angiœdème
                                         localisé
               Anaphylaxie alimentaire   Réactions anaphylactiques lors d’un       Blé, crustacés, céleri              Dès l’âge scolaire, plus    Généralement persistant
               induite par l’effort      effort précédé d’une ingestion                                                fréquent à partir de
                                         alimentaire                                                                   l’adolescence
                                                                                            Mixte
               Gastroentéropathie        Symptômes gastro-intestinaux              Lait, œuf, blé, soja, cacahouète,   Possible à tout âge         Généralement persistant
               à éosinophiles            aspécifiques (refus alimentaire,          oléagineux (noisette, noix,
               (œsophagite, gastrite,    vomissements intermittents, diarrhées     amande), poisson, crustacés
               gastroentérocolite)       modérées, parfois rectorragies,
                                         ballonnement, inappétence, reflux),
                                         dysphagie, impaction alimentaire
                                                                                      Non IgE-médié
               Entéropathie induite      Diarrhées persistantes et / ou vomisse-   Lait de vache, soja, blé, œuf       Dépend de l’allergène,      Résolution entre 24-36 mois
               par les protéines         ments 40-72 h après l’ingestion                                               le plus souvent entre
               alimentaires              alimentaire. Malabsorption et retard de                                       0 et 2 ans
                                         croissance fréquents (> 50 %)
               Proctite / proctocolite   Rectorragies ou sang occulte dans les     Lait de vache, soja, blé, œuf       Entre 0 et 6 mois, le       Résolution à 12 mois
               induite par les pro-      selles chez un enfant par ailleurs en                                         plus souvent durant le
               téines alimentaires       bonne santé                                                                   1er mois de vie
               Syndrome d’entéro-        Forme aiguë : vomissements                Lait de vache, soja, riz, avoine,   Dès le 1er jour de vie      Lait de vache, soja : généralement
               colite induite par les    incoercibles, pâleur, léthargie, choc     œuf, multiples autres protéines     jusqu’à 1 an                résolu avant l’âge de 3 à 5 ans
               protéines alimentaires    hypo­volémique (environ 15 %) entre       alimentaires décrites                                           Aliments solides :
                                         1-4 h après l’ingestion alimentaire                                                                       50 % de résolution vers l’âge de
                                         Forme chronique : diarrhées et                                                                            5 ans
                                         rectorragies potentiellement sévères,
                                         vomissements, retard de croissance
                                         modéré à sévère

               Quelle démarche diagnostique ? (figure 1)                                            un volvulus, une maladie de Hirschsprung, une maladie inflam­
               Etape clinique                                                                       matoire de l’intestin ou une cœliaquie peuvent également
                                                                                                    être évoquées.
               Le diagnostic de l’allergie alimentaire repose premièrement
               sur une évaluation clinique incluant un interrogatoire détaillé                      Bilan allergologique
               et un examen physique dirigé (cutané, ORL, digestif et respira­
               toire). Cette étape primordiale s’intéressera à caractériser la                      Une suspicion d’allergie alimentaire doit être confirmée par
               nature et la sévérité des symptômes, leur délai de survenue                          des tests validés qui peuvent être réalisés à n’importe quel âge,
               par rapport aux repas, leur fréquence, leur reproductibilité                         lorsqu’ils sont indiqués. Pour les allergies IgE-médiées, des
               vis-à-vis d’un aliment ainsi que le contexte associé. Le diag­                       tests in vivo (tests cutanés avec extraits allergéniques com­
               nostic différentiel de l’allergie alimentaire est vaste chez l’en­                   merciaux ou avec l’allergène natif ) et in vitro (dosage des IgE
               fant, particulièrement en ce qui concerne les formes non IgE-                        spécifiques et recombinants) sont utilisés. Il est important de
               médiées qui sont fréquemment confondues avec des étiolo­                             relever qu’aucun de ces tests n’a de valeur diagnostique en
               gies infectieuses dans un premier temps. Des pathologies aussi                       soi, à moins que l’aliment considéré n’ait été clairement asso­
               variées qu’une maladie de reflux gastroœsophagien, une sté­                          cié à des symptômes allergiques. Des valeurs seuils peuvent
               nose hypertrophique du pylore, une malrotation intestinale,                          également faciliter cette démarche mais leur reproductibilité

                                                                                                 WWW.REVMED.CH
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05_10_39187.indd 678                                                                                                                                                                    31.03.16 11:07
allergo-
                                                                                                                                                  immunologie

                                     fig 1      Démarche diagnostique

                               Evaluation clinique                                            Bilan allergologique                           Confirmation diagnostique

                 Anamnèse et examen clinique                                   Tests cutanés                                        Eviction alimentaire ciblée
                 • Nature et sévérité des symptômes                            • Extraits commerciaux (pricks)                      • Conseils diététiques
                 • Délai de survenue                                           • Allergène natif (pricks-to-pricks)                 • Plan de traitement
                 • Fréquence                                                   Tests in vitro                                       Prescription d’une médication d’urgence
                 • Reproductibilité avec un aliment                            • Extraits allergéniques totaux                      • Antihistaminiques
                 • Réponse au traitement                                       • Allergènes recombinants                            • Auto-injecteur d’adrénaline (avec instruction)
                 • Contexte (lieu, effort physique, médica-                    Tests de provocation oraux
                 ments concomitants…)                                          • gold standard

                                                                                                          varie en fonction de l’âge et de facteurs épidémiologiques, ce
                             fig 2      Scénario A                                                        qui rend leur interprétation difficile.10
               * Le rapport de vraisemblance (RV) (likelihood ratio) est déterminé sur la
               base des données de la littérature ;11 un test cutané ≥ 3 mm pour la cacahouète            La valeur prédictive des tests dépend également du degré de
               correspond à un RV de 2,4.                                                                 suspicion initial (probabilité prétest) et du rapport de vrai­
                                                                                                          semblance (likelihood ratio) qu’il s’agit de définir préalablement
                                Patient atopique, épisodes répétés de réactions                           sur la base de l’anamnèse et des données épidémiologiques
                              anaphylactiques à l’ingestion isolée de cacahouètes
                                                                                                          disponibles.11
                                                Probabilité prétest
                                       Allergie fortement suspectée : ~ 98 %                              En guise d’exemple, un enfant atopique a une forte probabilité
                                                                                                          de présenter une allergie à la cacahouète en cas de réactions
                                                  Résultats                                               anaphylactiques répétées à l’ingestion isolée de cet aliment
                                          Test cutané (prick) : 4 mm
                                       R Rapport de vraisemblance : ~ 2,4*
                                                                                                          (probabilité prétest élevée). Dans ce cas, un test cutané positif
                                                                                                          suffit à confirmer le diagnostic sans équivoque (figure 2).
                                                    Conclusion
                                             Probabilité post-test : > 99 %                               A l’inverse, un adolescent allergique aux pollens, qui a arrêté
                                                R Allergie confirmée                                      de consommer des cacahouètes il y a trois mois en raison d’un
               Probabilité                                                               Probabilité      test positif, a peu de chances d’avoir développé une allergie
               prétest                                                                     post-test      dans l’intervalle (faible probabilité prétest). Des tests addi­
               0,001                                                                         0,999        tionnels peuvent alors s’avérer utiles avant de prévoir une ré­
                0,002                                                                           0,998     introduction le cas échéant (figure 3).
                0,003                                                                           0,997
                0,005                                                                           0,995     Allergènes recombinants
                0,007                                                                           0,993
                 0,01                                                                           0,99
                                                          Rapport                                         L’essor des allergènes recombinants a permis une avancée si­
                 0,02                                     de vraisemblance                      0,98      gnificative et l’utilité clinique de ces tests est aujourd’hui re­
                 0,03                                        1000                               0,97
                                                                                                          connue pour de nombreux allergènes.12 La possibilité de diffé­
                 0,05                                        500                                0,95
                                                             200                                          rencier les composants d’une source allergénique offre une
                 0,07                                                                           0,93
                  0,1                                        100                                0,9       plus-value diagnostique (exclusion des faux positifs) sous ré­
                                                             50                                           serve d’une utilisation rigoureuse et d’une bonne connaissance
                  0,2                                        20                                 0,8
                                                             10                                           des composants moléculaires. Cela permet également de stra­
                  0,3                                        5                                  0,7       tifier le risque de réaction systémique selon le profil de sensi­
                  0,4                                        2                                  0,6       bilisation (polcalcines < CCD (Cross-reacting Carbohydrate De-
                  0,5                                        1                                  0,5
                  0,6                                        0,5                                0,4       terminants) < profilines < PR-10 (pathogenesis related-10) < LTP
                  0,7                                        0,2                                0,3       (Lipid transfer protein) < protéines de stockage), d’identifier
                                                             0,1                                          les facteurs de persistance ou de résolution de l’allergie,13 et
                  0,8                                        0,05                               0,2
                                                             0,02                                         d’offrir des recommandations d’éviction plus ciblées. Le ta-
                  0,9                                        0,01                               0,1       bleau 2 résume les principales implications pratiques de l’usage
                 0,93                                        0,005                              0,07
                 0,95                                                                           0,05      des recombinants dans le domaine des allergies alimentaires.
                                                             0,002
                 0,97                                        0,001                              0,03
                 0,98                                                                           0,02      Le diagnostic de l’allergie non IgE-médiée repose essentielle­
                                                                                                          ment sur la clinique. L’utilité des tests épicutanés (atopy-patch
                 0,99                                                                           0,01
                0,993                                                                           0,007     tests) n’est pas établie et son utilisation reste marginale en
                0,995                                                                           0,005     ­allergologie. Un test d’éviction / réintroduction peut en revan­
                0,997                                                                           0,003      che être proposé afin de confirmer le diagnostic. Les modalités
                0,998                                                                           0,002      de ce test dépendent du mode de présentation initial et de
                0,999                                                                           0,001      l’évaluation du risque de réaction systémique à la réexposi­
                                                                                                           tion.

                                                                                        www.revmed.ch
                                                                                        6 avril 2016          679

05_10_39187.indd 679                                                                                                                                                                   31.03.16 11:07
REVUE MÉDICALE SUISSE

                                                                                                     Pour des raisons pratiques, les TPO sont fréquemment effec­
                             fig 3     Scénario B                                                    tués de manière ouverte. Ils nécessitent une supervision mé­
               * Le rapport de vraisemblance (RV) (likelihood ratio) est défini par les données      dico-infirmière spécifiquement formée et un environnement
               de la littérature ;11 une valeur d’IgE spécifiques à 15 kU / L correspond à un RV     équipé pour faire face à une réaction anaphylactique poten­
               d’approximativement 8.                                                                tiellement sévère.
               TPO : tests de provocation oraux.

                               Adolescent connu pour une rhinite saisonnière, a
                                déjà consommé de la cacahouète mais a stoppé                         Situations particulières
                                            depuis un test positif                                   Allergies du petit enfant
                                             Probabilité prétest                                     La diversification alimentaire est une période charnière dans
                                       Risque de développer une allergie                             le développement des allergies de l’enfant. Des données ré­
                                        durant la phase d’éviction : < 1 %
                                                                                                     centes ont par ailleurs confirmé l’intérêt d’une introduction
                                                 Résultats                                           précoce d’aliments potentiellement allergéniques dans un but
                                          IgE spécifiques : 15 kU / L                                préventif sous certaines conditions.14
                                      R Rapport de vraisemblance : ~ 8*
                                                                                                     La prise en charge traditionnelle d’une réaction allergique
                                                 Conclusion                                          consiste à proposer une éviction stricte de l’aliment concerné
                                         Probabilité post-test : ~ 2,5 %
                               R Allergie peu probable : considérer un autre test                    et à fournir une instruction en vue d’un traitement rapide des
                                            (recombinants, TPO)                                      effets indésirables en cas d’ingestion accidentelle. Certaines
                                                                                                     situations exigent de plus une approche anticipative, qui com­
               Probabilité                                                             Probabilité   prend également l’identification des allergènes associés à l’ali­
               prétest                                                                   post-test   ment ayant causé la réaction initiale.15 Ceci est justifié par un
               0,001                                                                       0,999     taux important de coallergies chez l’enfant atopique. Ainsi, une
               0,002                                                                        0,998    sensibilisation à la cacahouète doit être activement dépistée
               0,003                                                                        0,997    (tests cutanés ou IgE spécifiques) chez un enfant souffrant
               0,005                                                                        0,995    d’une allergie à l’œuf (coallergies dans 20-30 % des cas). De
               0,007                                                                        0,993
                0,01                                                                        0,99     même, lors d’une allergie documentée à la cacahouète, un dé­
                                                       Rapport                                       pistage est proposé pour les fruits à coque (30-40 % de coaller­
                0,02                                   de vraisemblance                     0,98
                0,03                                                                        0,97
                                                                                                     gies) ou le sésame (environ 25 %). En cas de résultat positif, il
                                                          1000
                                                          500                                        faut considérer une réintroduction sous supervision médicale
                0,05                                                                        0,95
                0,07                                      200                               0,93     afin de déterminer la pertinence clinique de la sensibilisation.
                 0,1                                      100                               0,9
                                                          50
                  0,2                                     20                                0,8      Dermatite atopique modérée à sévère
                                                          10
                  0,3                                     5                                 0,7      La dermatite atopique (DA) est une maladie primairement der­
                  0,4                                     2                                 0,6
                  0,5                                     1                                 0,5      matologique qui affecte fréquemment le nourrisson et l’en­
                  0,6                                     0,5                               0,4      fant en bas âge et s’associe à un défaut de la barrière cutanée.
                  0,7                                     0,2                               0,3      Néanmoins, un tiers des jeunes enfants qui présentent une
                                                          0,1
                  0,8                                     0,05                              0,2      DA modérée à sévère souffrent également d’une allergie ali­
                                                          0,02                                       mentaire associée.16 Chez l’enfant de moins de 3 ans, il est
                 0,9                                      0,01                              0,1
                0,93                                                                        0,07     ainsi recommandé de rechercher activement une sensibilisa­
                                                          0,005
                0,95                                      0,002                             0,05     tion à l’œuf et au lait de vache ainsi qu’aux allergènes alimen­
                0,97                                      0,001                             0,03     taires les plus répandus (blé, cacahouète, oléagineux, poisson).
                0,98                                                                        0,02     Chez l’enfant plus âgé, la prévalence des allergies alimentaires
                0,99                                                                        0,01     diminue en raison de l’histoire naturelle favorable. Dans ce
               0,993                                                                        0,007    groupe d’âge, le dépistage d’une allergie aux acariens (asso­
               0,995                                                                        0,005    ciée à des poussées d’eczéma y compris chez l’adulte) ou à
               0,997                                                                        0,003    d’autres allergènes respiratoires permettra de déterminer leur
               0,998                                                                        0,002
                                                                                                     éventuel rôle pathogénique dans la DA.
               0,999                                                                        0,001
                                                                                                     Coliques, diarrhées, vomissements et retard
               Tests de provocation oraux                                                            de croissance
               Les TPO pratiqués en double aveugle versus placebo repré­                             Les symptômes gastro-intestinaux aspécifiques sont fréquents
               sentent le « gold standard » diagnostique de l’allergie alimen­                       dans la petite enfance. Ils sont rarement les manifestations
               taire. Ils consistent en l’ingestion d’un aliment incriminé à                         isolées d’une allergie alimentaire mais la présence de facteurs
               doses progressives, en vue d’exclure ou de documenter une                             associés augmente la probabilité d’une telle étiologie. Tandis que
               résolution de l’allergie. Dans certaines situations, un TPO                           les manifestations aiguës sont le plus souvent d’origine infec­
               permet de confirmer une allergie suspectée, de déterminer un                          tieuse, des symptômes chroniques ou récurrents se rencon­trent
               seuil de réactivité et d’aider le patient à reconnaître les signes                    dans le cadre de syndromes allergiques (généralement non
               précoces d’allergie en vue d’une meilleure gestion.                                   IgE-médiés), et peuvent avoir un impact sur la croissance sta­

                                                                                                     WWW.REVMED.CH
                                                                                      680                 6 avril 2016

05_10_39187.indd 680                                                                                                                                                      31.03.16 11:07
allergo-
                                                                                                                                                        immunologie

                                   Tableau 2          Utilité clinique des recombinants pour les principaux allergènes alimentaires
               Aliments              Extrait total       Allergènes                 Utilité clinique                  Autres allergènes recombinants utiles dans certaines
                                                         recombinants                                                 circonstances
               Lait de vache         Lait de vache       Bos d8                     • Associé à un risque de          • Bos d4 (a-lactalbumine)         Evaluation du risque de réaction
                                                         (caséine)                  réaction systémique au lait       • Bos d5 (b-lactoglobuline)       au lait cru ou à la viande rouge
                                                                                    sous toutes ses formes            • Bos d6 (albumine de             et du développement d’une
                                                                                    • Diminution des taux lors de     sérum bovin)                      tolérance
                                                                                    l’acquisition d’une tolérance     • Bos d Lactoferrine
                                                                                    • Valeur élevée indique une

                                                                                    allergie persistante (marqueur
                                                                                    de persistance)
               Œuf de poule          Blanc d’œuf         Gal d1                     • Associé à un risque de          •   Gal d2 (ovalbumine)           Evaluation du risque de réaction
                                                         (ovomucoïde)               réaction systémique à l’œuf       •   Gal d3 (conalbumine)          à l’œuf cru ou partiellement cuit
                                                                                    sous toutes ses formes            •   Gal d4 (lysozyme)
                                                                                    (potentiel allergénique
                                                                                    élevé)
                                                                                    • Si absent, marqueur de

                                                                                    tolérance à l’œuf cuit
                                                                                    • Marqueur de persistance

               Blé                   Blé, gluten         Tri a 19                   • Associé à un risque de          • Tri a14 (LTP)                   Evaluation du risque de
                                                         (Ω-5-gliadine)             réaction systémique, en           • Gliadine (contient a, b, g      réactions locales et systémiques
                                                                                    particulier à l’effort            et Ω-gliadines)
                                                                                    • Marqueur de persistance

               Cacahouète            Arachide            Ara h2                     • Associé à un risque de          • Ara h1, Ara h3 (protéines       • Evaluation du risque de réaction

                                                         (protéine de stockage)     réaction systémique à la          de stockage)                      systémique
                                                                                    cacahouète                        • Ara h9 (LTP)                    • Evaluation du risque de réac-
                                                                                    • Marqueur de persistance                                           tions locales et systémiques
                                                                                                                      •   Ara h8 (PR-10)                • Associé à des réactions

                                                                                                                                                        locales, sensibilisation aux
                                                                                                                                                        bétulacées
               Noisette              Noisette            • Cor a9 (protéine de      • Associé à des réactions         Cor a1 (PR-10)                    Associé à des réactions locales,
                                                         stockage)                  systémiques, y compris                                              sensibilisation aux bétulacées
                                                         • Cor a14 (protéine de     sévères chez l’enfant
                                                         stockage)
                                                         •   Cor a8 (LTP)           • Associé à des réactions

                                                                                    locales et systémiques,
                                                                                    sensibilisation à la pêche

               Fruits (rosacées)     Prick-to-prick      Pru p3 (LTP) et / ou LTP   Associé à des réactions           Bet v1 (PR-10) et / ou PR-10      Associé à des réactions locales,
                                                         du fruit considéré         locales et systémiques            du fruit considéré                sensibilisation aux bétulacées

               turo-pondérale. Un bilan allergologique est ainsi parfois justi­                        pose un recours plus fréquent aux TPO (lorsqu’ils sont indi­
               fié après exclusion des causes alternatives plus fréquentes                             qués), en vue de recommandations d’éviction plus ciblées. Un
               mais nécessite souvent l’aide d’un spécialiste. L’implication                           dépistage proactif et une introduction précoce des aliments
               d’un allergène ali­mentaire peut être déterminée par un ré­                             potentiellement allergéniques pourraient par ailleurs préve­
               gime d’exclusion, suivi d’une réintroduction. Une endoscopie                            nir la survenue de réactions indésirables et avoir un impact
               digestive peut également se révéler utile dans certaines situa­                         favorable sur la qualité de vie des patients.
               tions. Le dosage des IgE spécifiques contribue en revanche
               rarement au diagnostic.                                                                 Conflit d’intérêts : Les auteurs n’ont déclaré aucun conflit d’intérêts en relation
                                                                                                       avec cet article.

               Conclusions                                                                                Implications pratiques
               Devant l’émergence des allergies alimentaires, le médecin de                                 Les allergies alimentaires ont considérablement augmenté ces
               premier recours est régulièrement confronté à des réactions                               dernières décennies et représentent aujourd’hui la première cause
               présumées allergiques, dont les manifestations hétérogènes                                d’anaphylaxie en Europe
               évoluent au gré de l’âge. Il fait également face à l’essor de nou­
               velles modalités diagnostiques qui sont autant de défis ren­                                 L’usage des protéines recombinantes a permis une avancée
               contrés dans la prise en charge au quotidien. Si les tests cuta­                          significative dans le domaine des allergies alimentaires mais
               nés et le dosage des IgE spécifiques ont une valeur prédictive                            suppose une démarche diagnostique rigoureuse et une connais-
               bien établie, leur interprétation comporte certaines limitations                          sance précise des composants moléculaires
               que l’usage des allergènes recombinants n’a pas permis de                                    Une prise en charge proactive qui inclut le recours à des tests
               combler entièrement. Il est néanmoins possible aujourd’hui de                             de provocation oraux prévient de potentielles réactions anaphylac­
               mieux appréhender le risque de réaction systémique et d’iden­                             tiques dans la communauté et améliore la qualité de vie des patients
               tifier les facteurs prédisant le développement d’une tolérance.                           et de leurs familles
               Ceci permet de tendre à une certitude diagnostique qui sup­

                                                                                     www.revmed.ch
                                                                                     6 avril 2016           681

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REVUE MÉDICALE SUISSE

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05_10_39187.indd 682                                                                                                                                                                           31.03.16 11:07
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