Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces

 
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
Capacité des chèvres laitières                                                                                             INRAE Prod. Anim.,
                                                                                                                                2021, 34 (1), 15-28

    à pâturer des prairies
    temporaires multiespèces
Rémy DELAGARDE1, Hugues CAILLAT2, Alexia CHARPENTIER1, 2 , 3
1
 PEGASE, INRAE, Institut Agro, 35590, Saint-Gilles, France
2
 FERLus, INRAE, 86600, Lusignan, France
3
 Adresse actuelle : Touraine Conseil Élevage, 37171, Chambray-Les-Tours
Courriel : remy.delagarde@inrae.fr

„„ La gestion de l’alimentation des chèvres est un point de vigilance majeur en élevage caprin, particulièrement
au pâturage où la ration n’est pas connue précisément. Comment les chèvres laitières, au comportement de tri
élevé, s’adaptent, et combien ingèrent-elles en conditions de pâturage rationné sur prairies temporaires sous
l’effet des différents facteurs de conduite ?

Introduction                                               qualité (Appellation d’Origine Protégée,      souvent la base des systèmes pâturés.
                                                           Agriculture Biologique).                      Le fait que les chèvres aient un com-
                                                                                                         portement naturel intermédiaire entre
   Comparativement au secteur bovin                           Les exploitations caprines fran-           celui des pâtureurs (« grazers ») et des
laitier, l’autonomie alimentaire globale                   çaises sont déjà de fortes utilisatrices      broûteurs (« browsers »), et qu’elles
est assez faible en systèmes caprins lai-                  d’herbe. Mais cette herbe est valo-           trient fortement la végétation dispo-
tiers français, de l’ordre de 70 % chez                    risée principalement sous forme de            nible, notamment dans des milieux
les éleveurs livreurs et de 55 % chez                      foin, et relativement peu au pâturage,        diversifiés (Meuret, 1993 ; Morand-Fehr,
les éleveurs fromagers (Bossis et al.,                     particulièrement dans le Grand Ouest          2005 ; Legarto et al., 2012), induit aussi
2014). Accroître cette autonomie est                       (Agreste, 2019). Une enquête récente          une certaine réticence des éleveurs et
un enjeu important dans un contexte                        menée dans le Grand Ouest a pour-             de leurs conseillers pour développer le
de volatilité des coûts de production                      tant montré que tous les acteurs de la        pâturage sur prairies temporaires.
(Bossis et al., 2014 ; Jost et al., 2021).                 filière s’accordent sur les effets positifs
Des projets récents ont montré dans ce                     du pâturage sur l’autonomie alimen-              Les éleveurs caprins sont de plus
contexte qu’une meilleure valorisation                     taire et sur son adéquation avec les          très sensibles aux performances indivi-
des prairies constituait un potentiel cer-                 attentes sociétales (Jacquot et al., 2019),   duelles des chèvres, sans doute en rai-
tain de développement économique,                          même s’il existe des freins importants,       son d’un rapport entre le prix du lait et
environnemental et social des systèmes                     principalement celui de limiter les           le prix de l’alimentation bien plus élevé
laitiers caprins, notamment dans le                        problèmes parasitaires (Hoste et al.,         qu’en élevage bovin laitier, conduisant
Grand Ouest, premier bassin français                       2013 ; IDELE, 2021). Un autre frein est       à des complémentations parfois très
de production de lait de chèvre (Caillat                   la crainte d’une alimentation inadaptée       importantes, même au pâturage. Il est
et al., 2020 ; Jost et al., 2021). Au-delà                 des chèvres, bien que l’herbe feuillue        par ailleurs connu que la production
de l’image positive et de l’évolution de                   au stade pâturage soit un fourrage            des ruminants laitiers est sensible à la
la demande des consommateurs, ren-                         d’excellente valeur alimentaire (INRA,        gestion du pâturage par l’éleveur, au
forcer la place de l’herbe et des prairies                 2018). En effet, il existe un manque de       travers des effets des pratiques sur l’in-
dans l’alimentation des chèvres permet-                    connaissances sur la quantité d’herbe         gestion d’herbe et les apports nutritifs
trait aussi d’adapter les modes de pro-                    que les chèvres peuvent ou veulent            (Delagarde et al., 2001 ; Delagarde et al.,
duction vers plus de durabilité (Bossis,                   bien ingérer au pâturage, notamment           2011). Il est donc important de disposer
2013) et de développer la production                       dans un contexte de prairies tempo-           de références techniques sur les effets
de fromages sous signes o      ­ fficiels de               raires multiespèces, qui constituent          de la gestion du pâturage sur l’ingestion

https://doi.org/10.20870/productions-animales.2021.34.1.4694                                             INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
16 / Rémy delagarde, Hugues caillat, Alexia charpentier

des chèvres laitières, afin de définir des    enfin l’influence des caractéristiques        période. L’ingestion d’herbe et l’excré-
repères pratiques et des options accep-       des chèvres (stade de lactation, parité,      tion de fèces (collecte totale) ont été
tables pour un éleveur et son troupeau.       production laitière, poids vif ) sur leur     mesurées individuellement pendant
De nombreuses références ont déjà été         production, leur ingestion et leur com-       cinq jours consécutifs à chaque période
établies à la ferme expérimentale du          portement alimentaire au pâturage.            expérimentale. Ces études ont permis
Pradel en Ardèche, notamment sur des                                                        de montrer :
questions de nature et de niveau de
complémentation, de système de pâtu-
                                              1. Développements                               i) que l’oxyde d’ytterbium distribué en
rage ou de nature de prairies (Lefrileux      méthodologiques                               très petite quantité dans un concentré,
et al., 2012). Ces études n’ont cependant     pour l’étude                                  comme chez la vache laitière (Pérez-
permis de quantifier que les réponses         de l’ingestion individuelle                   Ramírez et al., 2012), permettait d’es-
de production des chèvres car l’inges-        et du comportement                            timer correctement et sans biais la
tion et le comportement des chèvres           alimentaire des chèvres                       quantité de fèces excrétée, avec une
n’étaient pas mesurés.                        laitières au pâturage                         erreur moyenne de prévision de 7 %
                                                                                            (Delagarde et al., 2018b) ;
   L’objectif de cet article est de présen-
ter de manière synthétique les résultats      „„1.1. Quantité d’herbe                         ii) que la digestibilité de la MO des
d’une dizaine d’essais réalisés sur des       ingérée                                       rations à base d’herbe verte pouvait
chèvres laitières de race Alpine au pâtu-                                                   être estimée à partir d’une régression
rage entre 2015 et 2018 à INRAE, dans            Contrairement à l’auge où il est           multiple basée sur les concentrations
l’installation expérimentale de l’Unité       possible de mesurer directement l’in-         fécales en azote et en ADF (Charpentier
Mixte de Recherches PEGASE (ferme             gestion des animaux par pesée des             et al., 2017 ; Charpentier, 2018), avec un
de Méjusseaume, Le Rheu, 35) et dans          quantités offertes et refusées et de leur     écart-type résiduel de 0,017 g/g et une
le dispositif expérimental Patuchev           teneur en Matière Sèche (MS), il est très     erreur moyenne de prévision de 3 % ;
de l’Unité Expérimentale FERLus (Les          difficile de mesurer ou d’estimer avec
Verrines, Lusignan, 86). Leur origina-        précision l’ingestion individuelle au           iii) que l’ingestion d’herbe pou-
lité réside dans la mesure individuelle       pâturage. Au vu de l’expérience accu-         vait être estimée, dans une gamme
et simultanée de la quantité d’herbe          mulée à INRAE (PEGASE) sur les vaches         très large (0,5 à 3,0 kg MS/j), avec une
ingérée et du temps de pâturage, per-         laitières au pâturage, nous avons choisi      erreur moyenne de prévision de 8 %
mettant d’estimer aussi la vitesse d’in-      d’estimer l’ingestion des chèvres à par-      (Delagarde et al., 2018b) (figure 1a, b
gestion moyenne, et donc de mieux             tir de la méthode classique basée sur         et c), ce qui est tout à fait satisfaisant et
comprendre et analyser la façon dont          la définition de la Digestibilité (D), qui    aussi précis que les méthodes validées
les chèvres pâturent et s’adaptent aux        permet de calculer l’Ingestion (I) à partir   en bovins ou en ovins.
conditions de pâturage. La production         de D et de la quantité de Fèces excrétée
et la composition du lait sont également      (F), suivant la formule (Penning, 2004 ;         Pour appliquer cette méthode dans
mesurées. Ces études visaient à quanti-       Pérez-Ramírez et al., 2012) :                 les essais au pâturage, nous avons dis-
fier les effets de différents facteurs de                                                   tribué 0,1 g d’ytterbium par chèvre et
gestion du pâturage, peu abordés dans                        I = F/(1 – D)                  par jour, après chacune des traites, soit
la littérature jusqu’à présent, mais ayant                                                  environ à 7 et 17 h (Charpentier, 2018).
des impacts pratiques importants pour            La méthode des alcanes (Mayes et al.,      À chaque période expérimentale, les
la conduite du pâturage et l’organisa-        1986) n’a pas été retenue en raison des       fèces ont été échantillonnés par voie
tion du travail des éleveurs.                 possibles difficultés à estimer correc-       rectale pendant cinq jours consécutifs,
                                              tement l’ingestion sur les prairies à         après chaque traite, pour constituer
  Après avoir décrit les développements       flore variée, majoritaires en élevages        un échantillon moyen, qui a été séché,
méthodologiques nécessaires à l’étude         caprins. Une calibration a été réalisée       broyé puis analysé au laboratoire (ytter-
de la nutrition et du comportement            grâce à six essais mesurant la digesti-       bium, cendres, matières azotées, fibres),
des chèvres au pâturage, les différents       bilité in vivo pour des chèvres nourries      permettant le calcul de l’ingestion.
thèmes étudiés feront chacun l’objet          individuellement à l’auge, avec des
d’un chapitre spécifique dans la suite        régimes à base d’herbe verte fauchée          „„ 1.2. Durée de pâturage
de cet article. Dans l’ordre, nous évo-       chaque jour, offerts à volonté ou non,        et vitesse d’ingestion
querons donc : l’apprentissage du com-        avec de l’herbe plus ou moins jeune, et       d’herbe
portement de pâturage d’un troupeau           comprenant plus ou moins de concen-
de chèvres sortant pour la première           trés et de fourrages déshydratés selon          Les activités de pâturage des chèvres
fois de sa vie en prairies, les effets du     les essais (Charpentier, 2018). Chaque        ont été enregistrées grâce à des appa-
temps d’accès journalier au pâturage,         essai comprenait 6 chèvres Alpine et 3 à      reils portatifs, les Lifecorder Plus (LCP,
les effets de la quantité d’herbe offerte     4 périodes expérimentales, pour une           Suzuken Co. Ltd., Nagoya, Japon), pla-
chaque jour aux chèvres, les effets de la     base finale de 86 séries de données,          cés dans une boîte étanche fixée à un
suppression de l’abreuvement durant           une série étant l’ensemble des don-           collier ajusté au cou des chèvres. Cet
les périodes d’accès au pâturage, et          nées obtenues sur une chèvre et une           accéléromètre uni-axial est basé sur

INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces / 17

Figure 1. Comparaison entre les valeurs estimées et mesurées pour a) l’excrétion                 2. Apprentissage
fécale, b) la digestibilité de la matière organique (dMO) de la ration, c) l’ingestion
d’herbe et d) la durée d’ingestion chez la chèvre laitière affourragée en vert (a,
                                                                                                 du comportement
b et c) ou au pâturage (d), (Synthèse des essais méthodologiques de Delagarde                    de pâturage
et al., 2018a et b ; et Lemoine et al., 2021).                                                   chez des chèvres
                                                                                                 qui ne sont jamais sorties

                                                                                                    En mars 2015, un troupeau de
                                                                                                 90 chèvres de race Alpine de la ferme
                                                                                                 expérimentale de Méjusseaume,
                                                                                                 conduit depuis plusieurs générations en
                                                                                                 bâtiment avec une alimentation à base
                                                                                                 de fourrages conservés secs (foins, dés-
                                                                                                 hydratés, concentrés), est sorti au pâtu-
                                                                                                 rage pour la première fois. Les chèvres
                                                                                                 avaient mis bas un mois auparavant.
                                                                                                 La parcelle était une prairie multi-es-
                                                                                                 pèces composée de graminées (princi-
                                                                                                 palement Lolium perenne L. et Festuca
                                                                                                 arundinacea Schreb), de légumineuses
                                                                                                 (Trifolium repens L. et Medicago sativa L.),
                                                                                                 de chicorée (Cichorium intybus L.), de
                                                                                                 pissenlit (Taraxacum officinale L.) et de
                                                                                                 quelques pieds de rumex (Rumex sp.),
                                                                                                 adjacente à la chèvrerie (Charpentier
                                                                                                 et Delagarde, 2016). Le temps d’accès
                                                                                                 initial au pâturage a été de 2 à 3 h/jour
                                                                                                 selon les conditions météorologiques,
                                                                                                 puis a augmenté progressivement
                                                                                                 jusqu’à 8 h/jour (tableau 1). La ration
                                                                                                 en bâtiment a été distribuée à volonté
une note d’intensité d’accélération de         mais aussi la répartition des activités           durant la première semaine, puis réduite
0 à 9 calculée toutes les 4 secondes, et       de pâturage des chèvres au cours de la            progressivement à 600 g de concentré
seule la note d’activité moyenne obser-        journée, le nombre et la durée des repas.         commercial et 400 g de fourrage dés-
vée par tranche de 2 min est stockée en        Dans les essais, les chèvres ont été équi-        hydraté 15 jours après la mise à l’herbe.
mémoire et exportée. Les accélérations         pées chacune d’un Lifecorder Plus pen-            Pour déterminer la vitesse d’acquisition
de la tête sont très synchrones des acti-      dant 3 à 6 jours consécutifs, en même             du comportement de pâturage du trou-
vités de pâturage, et le pâturage peut         temps que les mesures d’ingestion. La             peau, le temps de pâturage moyen pour
donc être simplement défini comme              vitesse d’ingestion d’herbe moyenne               toutes les chèvres a été calculé à partir
toute activité dont le seuil d’activité est    par chèvre a été calculée comme le rap-           de la proportion de chèvres en activité
supérieur ou égal à 0,5. Cet outil était       port entre la quantité d’herbe ingérée et         de pâturage (tête baissée), détermi-
déjà validé et utilisé en vaches laitières     la durée d’ingestion moyenne mesurée              née par observation visuelle toutes les
(Delagarde et Lamberton, 2015). Il a           à l’échelle de la période (5 jours).              5 min les jours 1 (mise à l’herbe), 2, 3, 4,
été validé sur 20 chèvres laitières, dans
les mêmes conditions ou pendant nos            Tableau 1. Évolution du temps de pâturage d’un troupeau de chèvres laitières dans
essais, entre 2015 et 2017, au cours de        les 24 jours suivants la première mise à l’herbe de leur vie (adapté de Charpentier
187 h d’observations visuelles réparties       et Delagarde, 2016).
sur 24 jours, avec une erreur moyenne
de prévision de seulement 5 % à l’échelle            Jour à partir
                                                                            J1     J2       J3       J4     J5     J8    J12    J17    J24
de la journée (figure 1d ; Delagarde             de la première sortie
et al., 2018a ; Lemoine et al., 2021), ce
qui est très faible. La précision (95 %),       Temps d’accès
                                                                           180    150       130     125    155    270    270    475    480
la sensibilité (97 %), la justesse (93 %) et    au pâturage (min/j)
la spécificité (73 %) du Lifecorder Plus
pour prévoir les activités de pâturage          Temps de pâturage
                                                                            11     36       93      109    113    195    214    366    379
                                                moyen (min/j)
des chèvres laitières sont également
élevées. Cet appareil simple et efficace
                                                Temps de pâturage
est donc utilisé pour mesurer précisé-                                       5     26       69       84     71     71     78     76     79
                                                (% du temps d’accès)
ment la durée de pâturage ­journalière,

                                                                                                 INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
18 / Rémy delagarde, Hugues caillat, Alexia charpentier

5, 8, 12, 17 et 24, sur la totalité du temps           3. Effet du temps d’accès                              totales (MAT)/kg MS, distribué en indi-
d’accès journalier au pâturage. Le com-                journalier au pâturage                                 viduel à chaque traite (vers 7 h 30 et
portement des chèvres n’était pas per-                                                                        16 h 30). Pour les temps d’accès les plus
turbé par la présence de l’observateur,                                                                       courts (< 7 h/j), les chèvres recevaient
statique et positionné en dehors de la                 „„3.1. Description des essais                          aussi en individuel 400 g de fourrage
parcelle.                                                                                                     déshydraté, distribué après la traite
                                                          Trois essais réalisés entre 2015 et                 du soir. Aucun fourrage fibreux n’a
   Le premier jour, aucune chèvre n’a                  2017 à la ferme INRAE de Méjusseaume                   été distribué en bâtiment le jour ou la
pâturé pendant les deux premières                      (Le Rheu, Ille-et-Vilaine) ont permis                  nuit. Les temps d’accès intermédiaires
heures d’accès, mais 30 % des chèvres                  de déterminer les effets du temps                      (7 et 8 h/j) ont été testés avec ou sans
ont commencé à pâturer à la 3e heure                   d’accès journalier au pâturage sur la                  fourrages déshydratés. Concernant la
(figure 2). Le deuxième jour, environ                  production et la composition du lait,                  litière, la paille a été remplacée par des
20 % du troupeau a pâturé dès l’arri-                  l’ingestion d’herbe et le comporte-                    copeaux de bois durant les semaines
vée sur la parcelle, et jusqu’à 50 % des               ment alimentaire des chèvres laitières                 de mesures expérimentales afin de
chèvres ont pâturé simultanément en                    Alpine (tableau 2). La gamme de temps                  prévenir l’ingestion de paille et éviter
cours de journée. De vrais repas collec-               d’accès journalier testée a été de 4 h/j à             tout biais ou erreur dans le calcul de l’in-
tifs se sont mis en place ensuite, avec                11 h/j (Charpentier, 2018 ; Charpentier                gestion d’herbe et de l’ingestion totale.
des repas de 1 h 15 et 1 h 30 dès l’entrée             et Delagarde, 2018 ; Charpentier et al.,               Au sein d’un essai, les différentes straté-
dans la parcelle pour la quasi-totalité                2019a). Pour les temps d’accès compris                 gies alimentaires (temps d’accès avec
du troupeau en jours 3 et 4, respecti-                 entre 4 et 8 h/j, les chèvres avaient accès            ou sans apport de fourrage déshydraté)
vement. Le temps total passé à pâturer                 au pâturage en une séquence par jour,                  ont été comparées à même quantité
a rapidement et fortement augmenté,                    entre les deux traites de la journée, et               d’herbe offerte, avec un lot physique
pour atteindre 6 h 30 pour un temps                    passaient la nuit et le temps diurne hors              de 12 chèvres (principalement des
d’accès de 8 h dès la troisième semaine                pâturage en chèvrerie. Pour les temps                  multipares) par traitement. Les consé-
(tableau 1). Les chèvres ont donc mon-                 d’accès de 11 h/j, les chèvres retour-                 quences des traitements sur la hauteur
tré une très bonne capacité à s’adap-                  naient au pâturage durant 3 h après                    de l’herbe en sortie de parcelle ont été
ter rapidement à un passage d’une                      la traite du soir. Les essais ont tous eu              déterminées.
alimentation à base de fourrages                       lieu en début de printemps (avril-mai),
conservés en bâtiment à du pâturage,                   dans de bonnes conditions de pâturage                  „„3.2. Réponses
sans doute grâce à leur curiosité natu-                en termes de qualité d’herbe (prairies                 des chèvres au temps
relle et leur instinct d’imitation, dans               multi-espèces avec graminées, légu-                    d’accès au pâturage
des conditions d’herbe appétente et                    mineuses et chicorée, au stade feuillu),
de prairies multiespèces. Même si les                  avec une hauteur d’herbe avant pâtu-                     Les essais réalisés ont permis d’aug-
choix alimentaires des chèvres n’ont                   rage comprise entre 13 et 16 cm selon                  menter considérablement les connais-
pas pu être quantifiés, nous avons                     les essais, lors des cycles 2 et 3 de pâtu-            sances sur l’adaptation des chèvres
cependant observé que les chèvres                      rage (repousses de 30-35 jours environ).               laitières au temps d’accès journalier
recherchaient et ingéraient en priorité                Les 36 à 48 chèvres mobilisées étaient à               au pâturage dans la gamme comprise
la chicorée et le rumex (lorsqu’il était               moins de 2 mois de lactation en début                  entre 4 et 13 h d’accès par jour, gamme
présent), et qu’elles ne montraient                    d’essai.                                               la plus fréquemment rencontrée dans
aucune préférence ou tri marqué                                                                               les élevages laitiers français. Dans
entre les graminées (raygrass anglais                    Dans tous les essais, les chèvres rece-              les conditions de nos études, c’est-à-
et fétuque élevée) et les légumineuses                 vaient 600 g brut par jour d’un concen-                dire avec des prairies multiespèces
(trèfle blanc et trèfle violet).                       tré commercial à 210 g matières azotées                de très bonne qualité, mais un niveau

Figure 2. Acquisition du comportement de pâturage d’un troupeau de chèvres laitières lors de la première mise à l’herbe
de leur vie (le 16 mars 2015), (adapté de Charpentier et Delagarde, 2016).

Les chèvres ne sortent au pâturage que 2 à 3 h par jour durant les 4 premiers jours (plages horaires en grisé).

INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces / 19

Tableau 2. Description des trois essais réalisés sur l’effet du temps d’accès (TA) journalier au pâturage chez la chèvre laitière
(adapté de Charpentier, 2018 ; Charpentier et Delagarde, 2018 ; et Charpentier et al., 2019a).

                           Variable                                         Essai T1                        Essai T2                       Essai T3

    Année d’essai                                                              2015                           2016                            2017

    Dates de l’essai                                                      16/04-06/05                     01/04-22/04                    07/04-18/05

    Temps d’accès comparés (h/j)a                                           4D/6D/8D                         7/7D/11                      5D/8D/8/11

    Nombre de chèvres                                                            36                             36                             48

    Pourcentage de multipares                                                  92 %                           100%                           100 %

    Stade de lactation en début d’essai (j)                                      53                             47                             47

    Production laitière en début d’essai (kg/j)                                 3,0                             3,7                            3,9

    Poids vif en début d’essai (kg)                                              48                             54                             56

    Apport de concentré (g brut/j)                                              600                            600                             600

    Apport de luzerne déshydratée (g brut/j)a                                400 (D)                      0 ou 400 (D)                   0 ou 400 (D)

    Quantité d’herbe offerte (kg MS/j > 4 cm)                                   2,0                             2,3                            2,4

    Biomasse avant pâturage (t MS/ha > 4 cm)                                   2,66                            2,47                           2,26

    Hauteur en entrée de parcelle (cm herbomètre)                              16,6                            14,2                           12,9

    Teneur en MAT de l’herbe offerte (g/kg MS)b                                 180                            193                             183

    Teneur en NDF de l’herbe offerte (g/kg MS)b                                 466                            463                             455

    Teneur en ADF de l’herbe offerte (g/kg MS)b                                 247                            229                             211

Le chiffre indique le temps d’accès au pâturage en heures/jour. La lettre D indique l’apport de 400 g brut de fourrage déshydraté distribué à la traite du soir.
a

MAT : matières azotées totales ; NDF : fibre insoluble dans le détergent neutre ; ADF : fibre insoluble dans le détergent acide.
b

de c­omplémentation relativement                      laitière avec celle du temps d’accès au                 temps d’accès. Le premier mécanisme
modeste (600 g brut de concentré/                     pâturage a cependant été observée                       est une concentration des activités de
jour, avec ou non 400 g de fourrages                  sur des chèvres traites une seule fois                  pâturage dans le temps disponible, et
déshydratés), nous avons observé que                  par jour le matin (Fança et al., 2019).                 ce jusqu’à 80, 90 voire 100 % du temps
le temps d’accès est limitant pour l’in-              L’absence d’effet moyen du temps d’ac-                  disponible lorsque celui-ci devient très
gestion et la production laitière en-deçà             cès sur le taux protéique du lait est cohé-             court (4-5 h/jour) (figure 3g). La durée
d’un seuil de 6 h par jour. Des variations            rent avec le fait que le taux protéique du              d’ingestion est fortement réduite, mais
de temps d’accès au-delà de ce seuil ne               lait chez les chèvres ne varie pas avec                 les chèvres sont actives tout le temps
semblent pas affecter la production ni                les apports énergétiques (Sauvant et                    au pâturage. Le second mécanisme,
la composition du lait (figure 3a, c, d).             Giger-Reverdin, 2018), contrairement                    observé seulement lorsque le temps
L’augmentation apparente du taux                      aux vaches laitières.                                   d’accès est inférieur à 8 h/j, est une
butyreux lorsque le temps d’accès est                                                                         compensation partielle de la baisse
réduit n’a été significative dans aucune                L’étude de la durée d’ingestion (ou                   de durée d’ingestion par une augmen-
des études. Ces résultats sont cohérents              temps de pâturage), exprimée en                         tation très significative de la vitesse
avec l’étude de Keli et al. (2017) sur                heures par jour, ou en pourcentage                      d’ingestion (+ 20-30 %). Il semble donc
chèvres laitières, dans laquelle la réduc-            du temps d’accès passé à pâturer, ainsi                 qu’il existe un point d’inflexion autour
tion du temps d’accès de 22 h à 8 h ou                que de la vitesse d’ingestion d’herbe,                  de 8 h/j d’accès, avec une amplification
6 h n’a eu d’effet ni sur la production               a permis de mettre en évidence les                      des mécanismes d’adaptation com-
laitière, ni sur les taux butyreux et pro-            deux mécanismes principaux d’adap-                      portementale des chèvres en-deçà de
téique. Une réduction de ­production                  tation des chèvres à la restriction du                  ce seuil. Ces mécanismes d’adaptation

                                                                                                              INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces
20 / Rémy delagarde, Hugues caillat, Alexia charpentier

Figure 3. Effet du temps d’accès journalier au pâturage sur la production laitière,                            du temps d’accès sur l’ingestion, la pro-
l’ingestion, la hauteur d’herbe en sortie de parcelle et le comportement alimen-                               duction laitière et la composition du lait
taire des chèvres laitières.
                                                                                                               des chèvres jusqu’à 6 ou 7 h/j d’accès
                                                                                                               au pâturage, ce qui peut être en partie
                                                                                                               attribué aux très bonnes conditions de
                                                                                                               pâturage : herbe assez haute et toujours
                                                                                                               feuillue, donc très préhensible et de
                                                                                                               bonne valeur alimentaire. À l’inverse, le
                                                                                                               niveau de complémentation et la quan-
                                                                                                               tité d’herbe offerte étaient relativement
                                                                                                               faibles dans ces essais, ce qui aurait pu
                                                                                                               accroître la sensibilité des chèvres à
                                                                                                               une restriction du temps d’accès. Dans
                                                                                                               tous les cas, le seuil de 6-7 h/jour ne
                                                                                                               doit pas être considéré comme une
                                                                                                               valeur « universelle », et la capacité des
                                                                                                               chèvres à s’adapter à des temps d’ac-
                                                                                                               cès courts devra être étudiée dans des
                                                                                                               conditions moins favorables en termes
                                                                                                               de hauteur d’herbe ou de qualité de
                                                                                                               prairie, et en interaction avec la dose
                                                                                                               de compléments et la quantité d’herbe
                                                                                                               offerte (régulation multifactorielle de
                                                                                                               l’ingestion). Ceci semble un prérequis
                                                                                                               nécessaire avant de pouvoir établir
                                                                                                               une loi robuste de prévision de l’effet
                                                                                                               du temps d’accès sur les performances
                                                                                                               des chèvres laitières au pâturage.

                                                                                                               4. Effet de la quantité
                                                                                                               d’herbe offerte

                                                                                                               „„4.1. Description des essais
                                                                                                                  Trois essais réalisés entre 2015 et 2018
                                                                                                               à la ferme INRAE de Méjusseaume (Le
                                                                                                               Rheu, Ille-et-Vilaine) (tableau 3) ont
Légende : triangles = essai T1, cercles = essai T2 ; carrés = essai T3 ; en rouge = avec luzerne déshydratée   permis de déterminer les effets de la
le soir ; en bleu = sans luzerne déshydratée le soir.
                                                                                                               quantité d’herbe offerte au pâturage
                                                                                                               sur la production et la composition du
à une r­ estriction du temps d’accès au                 (Charpentier et Delagarde, 2018 ;                      lait, l’ingestion d’herbe et le comporte-
pâturage sont similaires à ceux obser-                  Charpentier et al., 2019a), contraire-                 ment alimentaire des chèvres laitières
vés chez les chèvres à viande (Romney                   ment aux vaches laitières qui montrent                 Alpine (Charpentier et Delagarde,
et al., 1996 ; Berhan et al., 2005 ; Tovar-             toujours un arrêt partiel de l’activité                2018 ; Charpentier et al., 2019b ;
Luna et al., 2011), chez les brebis lai-                de pâturage après 3-4 h de pâturage,                   Delagarde et al., non publié). Chaque
tières (Molle et al., 2014 ; Molle et al.,              même lorsque le temps d’accès n’est                    essai a consisté à déterminer la loi
2017 ; Valenti et al., 2017) et chez les                que de 8 h/j entre les traites (Pérez-                 de réponse des chèvres à la quantité
vaches laitières (Delagarde et al., 2008).              Prieto et al., 2011 ; Pérez-Ramírez et al.,            d’herbe offerte, avec 3 niveaux d’offert
                                                        2009).                                                 comparés par essai. La quantité offerte
  Ces études ont par ailleurs montré                                                                           a été modifiée par la surface offerte
une excellente capacité des chèvres à                     Les chèvres ont donc montré une                      chaque jour aux chèvres. La gamme
pâturer et à maintenir très longtemps                   bonne adaptation comportementale à                     de quantité offerte testée a été de
des activités de pâturage, avec de longs                une restriction du temps d’accès, avec                 1,6 à 3,3 kg MS/j au-dessus de 4 cm,
repas tout au long de la journée, entre                 des mécanismes d’adaptation iden-                      ce qui est une gamme volontairement
les deux traites. Ainsi, les chèvres ne                 tiques à ceux déjà observés chez les                   très large, permettant de bien mettre
semblent pas montrer de fatigue en                      vaches laitières, mais avec peut-être                  en évidence les réponses des chèvres.
cours de journée, sans interruption mar-                encore plus de capacité adaptative. Ceci               Les essais ont eu lieu en milieu et fin
quée du pâturage en milieu de j­ ournée                 a conduit à une relative faible influence              de printemps (mi-avril à fin juin), dans

INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces / 21

Tableau 3. Description des trois essais réalisés sur l’effet de la quantité d’herbe offerte (QO) chez la chèvre laitière au pâtu-
rage (adapté de Charpentier et Delagarde, 2018 ; Charpentier et al., 2019b ; et Delagarde et al., non publié).

                           Variable                                         Essai Q1                        Essai Q2                  Essai Q3

    Année d’essai                                                              2015                            2017                     2018

    Dates de l’essai                                                       27/05-17/06                    13/05-24/06               13/04-24/05

    QO comparées (kg MS/j > 4 cm)                                           1,6/2,3/3,0                    1,7/2,6/3,5               1,4/2,3/3,3

    Nombre de chèvres                                                            36                             36                       36

    Pourcentage de multipares                                                  92 %                           100 %                    100 %

    Stade de lactation en début d’essai (j)                                      97                             89                       49

    Production laitière en début d’essai (kg/j)                                 3,1                             3,7                      3,6

    Poids vif en début d’essai (kg)                                              48                             55                       53

    Apport de concentré (g brut/j)                                              600                             600                      600

    Apport de luzerne déshydratée (g brut/j)                                      0                              0                        0

    Temps d’accès au pâturage (h/j)                                         13 (9 + 4)                      11 (8 + 3)                8 (8 + 0)

    Biomasse avant pâturage (t MS/ha > 4 cm)                                    3,05                           3,10                     2,28

    Hauteur en entrée de parcelle (cm herbomètre)                               16,7                           18,5                     14,1

    Teneur en MAT de l’herbe offerte (g/kg MS)a                                 160                             174                      163

    Teneur en NDF de l’herbe offerte (g/kg MS)a                                 478                             538                      503

    Teneur en ADF de l’herbe offerte (g/kg MS)a                                 248                             275                      257

MAT : matières azotées totales ; NDF : fibre insoluble dans le détergent neutre ; ADF : fibre insoluble dans le détergent acide.
a

de bonnes conditions de pâturage en                    de mesures expérimentales afin d’évi-                  (figure 4). La réduction ­d ’ingestion
termes de qualité d’herbe, avec une                    ter l’ingestion de paille. Les traitements             d’herbe a été en moyenne de 120 g MS
hauteur d’herbe avant pâturage assez                   ont été comparés avec un lot physique                  d’herbe ingérée/kg MS d’herbe offerte
élevée, comprise entre 14 et 18 cm                     de 12 chèvres par traitement et par                    entre les niveaux élevé et moyen et
selon les essais, et 36 chèvres par essai,             période expérimentale, permettant de                   de 200 g MS d’herbe ingérée/kg MS
principalement multipares et en milieu                 déterminer les conséquences des trai-                  d’herbe offerte entre les niveaux moyen
de lactation (80-120 jours). Le temps                  tements sur la hauteur de l’herbe en                   et faible. Cela signifie concrètement
d’accès au pâturage a varié de 8 à 13 h/j              sortie de parcelle.                                    que, dans la gamme testée, seulement
selon les essais. Les durées supérieures                                                                      10 à 20 % de l’herbe offerte en plus sont
à 8 h/jour ont été interrompues par un                 „„4.2. Réponses                                        ingérés par les chèvres, soit 80 à 90 %
retour au bâtiment pour la traite du soir              des chèvres à la quantité                              de l’herbe offerte en plus qui n’est pas
(entre 16 h et 17 h 30 environ).                       d’herbe offerte                                        valorisée, d’où l’augmentation impor-
                                                                                                              tante de hauteur d’herbe en sortie de
  Dans tous les essais, les chèvres                      Les trois essais montrent des résul-                 parcelle (figure 4f). La baisse de produc-
recevaient 600 g brut par jour d’un                    tats très cohérents entre eux, avec des                tion ­laitière rapportée au kg MS d’herbe
concentré commercial à 210 g MAT/kg                    réponses la plupart du temps de type                   offerte a été quasi nulle entre les
MS, distribué en individuel à chaque                   quadratique, indiquant un effet dépré-                 niveaux haut et moyen (0,09 kg/jour),
traite (vers 7 h 30 et 16 h 30). Aucun                 ciatif marqué des faibles quantités                    mais forte entre les niveaux moyen
fourrage déshydraté ou fibreux n’a été                 d’herbe offerte et à l’inverse des capaci-             et bas (0,39 kg/jour). Pour l’ingestion
distribué. La litière était constituée de              tés de compensation des animaux pour                   d’herbe et la production laitière, cela
copeaux de bois durant les semaines                    les valeurs moyennes d’herbe offerte                   représente des variations relatives de

                                                                                                              INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
22 / Rémy delagarde, Hugues caillat, Alexia charpentier

Figure 4. Effet de la quantité d’herbe offerte au pâturage sur la production laitière,            offerte est similaire à celle observée
l’ingestion, la hauteur d’herbe en sortie de parcelle et le comportement alimen-                  chez les vaches laitières (Delagarde et
taire des chèvres laitières.
                                                                                                  Pérez-Prieto, 2016), mais ne semble
                                                                                                  pas cohérente avec les lois de réponse
                                                                                                  du taux protéique du lait à l’énergie
                                                                                                  ingérée, puisque, dans une synthèse
                                                                                                  d’essais réalisés sur régimes conservés,
                                                                                                  Sauvant et Giger-Reverdin (2018) ne
                                                                                                  trouvent chez les caprins aucune rela-
                                                                                                  tion entre apports énergétiques et taux
                                                                                                  protéique du lait. Il est difficile de savoir
                                                                                                  si la réponse du taux protéique obser-
                                                                                                  vée est une réponse spécifique liée aux
                                                                                                  régimes à base de fourrages verts, ou à
                                                                                                  des apports énergétiques plus limitants
                                                                                                  que dans les essais conduits sur régimes
                                                                                                  conservés, ou à d’autres raisons incon-
                                                                                                  nues à ce jour.

                                                                                                     L’évolution non linéaire de la durée
                                                                                                  d’ingestion avec la quantité d’herbe
                                                                                                  offerte, avec un maximum de temps
                                                                                                  passé à pâturer pour des quantités
                                                                                                  offertes moyennes (figure 4g), semble
                                                                                                  typique des ruminants, car également
                                                                                                  observée chez les brebis (Penning et al.,
                                                                                                  1986) et les vaches laitières (Delagarde
                                                                                                  et Pérez-Prieto, 2016). La durée d’inges-
                                                                                                  tion serait une réponse animale à la fois
                                                                                                  liée à la préhensibilité du couvert et à
                                                                                                  la motivation des animaux. Lorsque la
                                                                                                  quantité d’herbe offerte diminue, les
                                                                                                  animaux pâturent plus ras, réduisant la
                                                                                                  facilité de préhension (moins de limbes,
                                                                                                  plus de gaines) mais aussi la taille de
                                                                                                  bouchée, donc la vitesse d’ingestion
                                                                                                  d’herbe (figure 4h). Les chèvres aug-
                                                                                                  mentent alors leur durée d’ingestion
                                                                                                  pour compenser la réduction de vitesse
                                                                                                  d’ingestion, ce qui est possible tant
                                                                                                  qu’il y a des feuilles en grande quan-
Légende : triangles rouges = essai Q1, cercles bleus = essai Q2 ; carrés verts = essai Q3.        tité. Lorsque la quantité offerte est très
                                                                                                  faible, la difficulté de préhension de
                                                                                                  l’herbe, liée à la proportion plus élevée
3 à 6 % entre les niveaux haut et moyen,                 Les taux butyreux et protéique du        de gaines foliaires dans les strates défo-
généralement non significatives, et de                 lait n’ont en moyenne pas varié entre      liées, est telle que les chèvres, comme
10 à 11 % entre les niveaux moyen et                   les niveaux haut et moyen, mais ont        les brebis ou les vaches, semblent être
bas, toujours significatives (Charpentier              été réduits de 1 g/kg de lait entre les    moins motivées à pâturer et réduisent
et Delagarde, 2018 ; Charpentier et al.,               niveaux moyen et bas. La réduction du      leur durée d’ingestion.
2019b). Ces résultats ne peuvent être                  taux butyreux à faible quantité d’herbe
comparés à ceux de la littérature chez                 offerte est contraire à l’augmentation        L’ensemble des réponses observées
les caprins puisqu’il n’existe pas d’études            généralement observée lorsque les          montre que, dans de bonnes condi-
similaires. Ils sont en revanche cohé-                 apports UFL diminuent (Sauvant et          tions de pâturage sur prairies multies-
rents avec les réponses curvilinéaires                 Giger-Reverdin, 2018). Elle est éga-       pèces de qualité, sans contrainte liée
observées chez les brebis (Penning                     lement inverse à la loi de réponse à       au temps d’accès au pâturage, avec
et al., 1986) et chez les vaches laitières             la quantité d’herbe offerte observée       des chèvres complémentées unique-
(Delagarde et al., 2011 ; Delagarde et                 chez les vaches laitières (Delagarde et    ment avec 600 g de concentrés par jour,
Pérez-Prieto, 2016), avec des pentes du                Pérez-Prieto, 2016). La réduction du       une quantité d’herbe offerte proche
même ordre de grandeur.                                taux protéique à faible quantité d’herbe   de 2,5 kg MS d’herbe/jour (> 4 cm)

INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces / 23

semble s­ uffisante, permettant à la fois     d’eau d’abreuvement au pâturage sous                 chèvres étaient au ­pâturage entre 8 et
aux chèvres d’avoir de bonnes perfor-         nos climats tempérés. Or dans la majo-               16 h, avec une quantité d’herbe offerte
mances individuelles (figure 4a, c, d) et     rité des élevages caprins laitiers fran-             non limitante de 3 kg MS/jour au-des-
de bien valoriser l’herbe présente, avec      çais, les chèvres n’ont pas d’eau à leur             sus de 4 cm. Elles étaient en bâtiment
des hauteurs d’herbe résiduelle maîtri-       disposition au pâturage.                             le reste du temps, et recevaient 300 g
sées (figure 4f ) et une bonne facilité de                                                         brut d’un concentré commercial à
gestion de l’herbe pour les cycles de         „„5.1. Description de l’essai                        210 g MAT/kg MS après chaque traite
pâturage suivants. Ce seuil de 2,5 kg MS                                                           (vers 7 h 30 et 16 h 30) et 400 g brut de
d’herbe/jour (> 4 cm) pourrait être revu         En juin 2018, un essai a été réalisé              foin de graminées de qualité moyenne
à la hausse sur des prairies de plus faible   afin de mesurer les conséquences de la               après la traite du soir. La température
qualité, en condition de temps d’accès        suppression de l’accès à l’abreuvement               moyenne journalière a été de 19 °C
limité au pâturage, ou avec des chèvres       au pâturage de chèvres qui pâturent                  pendant l’essai, avec de fortes varia-
de plus grand format ou de niveau de          8 h par jour depuis 3 mois avec un                   tions inter-journalières (figure 5). La
production plus élevé, et à l’inverse revu    accès permanent à l’eau de boisson                   prairie multiespèces offerte était de
à la baisse pour des niveaux de complé-       (au pâturage et en bâtiment). Les deux               bonne qualité, avec une teneur en
mentation plus élevés ou pour des trou-       traitements étudiés (accès permanent                 MS de 216 g/kg brut et des teneurs
peaux avec davantage de primipares.           à l’eau de boisson ou accès à l’eau uni-             en MAT, NDF et ADF de 147, 490 et
Ces résultats sont donc à compléter par       quement en bâtiment) ont été com-                    249 g/kg MS, respectivement.
d’autres études factorielles, permettant      parés sur 24 chèvres de race Alpine,
d’explorer des facteurs complémen-            selon un schéma en inversion avec                    „„5.2. Réponses des chèvres
taires tels que la dose de compléments        deux lots homogènes de 12 chèvres                    à la suppression
apportés ou la biomasse en entrée de          (96 jours de lactation, 3,5 kg/j de lait             de l’abreuvement
parcelle (Delagarde et al., 2011). Il est     et 53 kg de poids vif en début d’es-
également nécessaire de travailler sur        sai) et deux périodes successives de                   Les chèvres ayant accès à l’eau de
les indicateurs pratiques mesurables en       14 jours (Lemoine et Delagarde, 2021).               boisson au pâturage ont bu en moyenne
fermes de la quantité d’herbe offerte,        La production et la composition du lait,             1,9 kg d’eau durant la période d’accès au
qui définit la pression ou sévérité du        ainsi que le comportement alimentaire                pâturage, et ont bu en ­bâtiment 2,2 kg
pâturage. Une meilleure connaissance          (Lifecorder), ont été enregistrés la der-            d’eau de moins que celles qui n’avaient
de repères de pilotage, comme le ratio        nière semaine de chaque période. La                  pas d’eau au pâturage (tableau 4).
entre hauteur de l’herbe en sortie et en      quantité d’eau bue, à la fois au pâtu-
entrée de parcelle, permet en effet à         rage et en bâtiment, a été enregistrée                 Au final, la quantité totale d’eau
terme de définir simplement la sévérité       quotidiennement par lot grâce à des                  bue n’a pas varié entre les deux traite-
du pâturage et d’estimer l’herbe ingé-        compteurs relevés tous les jours. Les                ments (5,6 kg/j). La proportion d’eau
rée en fermes commerciales (Delagarde
et al., 2017). Dans un contexte de surface    Figure 5. Variations inter-journalières de la quantité totale d’eau bue moyenne par
accessible souvent limitant en élevages       deux groupes de 12 chèvres ayant ou non accès à de l’eau de boisson durant la
caprins, il semble également pertinent        période d’accès au pâturage (8 h par jour entre 08h00 et 16h00), en lien avec les
de déterminer les effets cumulatifs sur       variations de température journalière moyenne et maximale, (adapté de Lemoine
plusieurs cycles de pâturage de diffé-        et Delagarde, 2021).
rentes gestions du pâturage, et en par-
ticulier l’impact sur la productivité ou
la valorisation de l’herbe par hectare,
la production laitière par hectare, la
marge économique.

5. Effet de la suppression
de l’abreuvement
au pâturage

   Il est connu que les chèvres sont
capables de s’adapter facilement à une
restriction d’eau temporaire, mais cela a
surtout été étudié dans les pays chauds
avec des races caprines locales adap-
tées (Kaliber et al., 2016). En revanche,     Légende : cercles = groupe 1 ; triangles = groupe 2 de chèvres ; symboles pleins = avec accès à l’eau ;
il existe peu de données sur la capacité      symboles vides = sans accès à l’eau ; courbe continue rouge = température moyenne journalière ; courbe
des chèvres de race Alpine à se passer        en pointillé rouge = température maximale journalière.

                                                                                                   INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
24 / Rémy delagarde, Hugues caillat, Alexia charpentier

Tableau 4. Effet de la suppression de l’abreuvement durant les périodes d’ac-                                     ­ ésaisonné (mise-bas en septembre)
                                                                                                                  d
cès au pâturage (08h00 à 16h00) chez la chèvre laitière (adapté de Lemoine et                                     ont pâturé simultanément des par-
Delagarde, 2021).
                                                                                                                  celles de prairies multiespèces, chaque
                                                                                                                  parcelle étant divisée en deux pour un
                                           AVEC eau    SANS eau                                    Effet          pâturage séparé des deux lots. Chaque
               Variable                                                            ETRa
                                          au pâturage au pâturage                                  (P  3 kg de lait/j), les                 E x p é r i m e nt a l e I N R A E F E R Lu s            (2,29 kg/jour). Si les chèvres multi-
chèvres laitières ont donc montré une                    (Lusignan, 86) avait pour objectif de                    pares ont produit 0,70 kg/jour de lait
excellente capacité à se passer d’eau                    déterminer l’effet du stade de lacta-                    de moins en fin qu’en pleine lactation,
de boisson durant les 8 h d’accès au                     tion, de la parité (primipare ou mul-                    les chèvres primipares ont en revanche
pâturage. Elles n’ont en effet mani-                     tipare), de la production laitière, du                   produit 0,25 kg/jour de lait de plus en
festé aucun signe comportemental ou                      poids vif et de la note d’état corporel                  fin qu’en pleine lactation (interaction
de production suggérant une gêne, y                      sur l’ingestion d’herbe des chèvres                      stade × parité significative), ce qui
compris lors de journées très chaudes                    laitières de race Alpine au pâturage                     explique sans doute en partie l’ab-
(35 °C de température maximale). Ce                      (Caillat et al., 2018 ; Charpentier, 2018).              sence d’effet du stade de lactation sur
résultat s’explique sans doute par le                    Pour cela, deux lots de 32 chèvres                       l’ingestion. Les chèvres primipares ont
fait qu’au pâturage, une grande partie                   de race Alpine en lactation, l’un sai-                   ingéré en moyenne 0,60 kg MS/jour de
de l’eau ingérée provient de l’herbe                     sonné (mise-bas en février), l’autre                     moins que les chèvres multipares, quel

INRAE Productions Animales, 2021, numéro 1
Capacité des chèvres laitières à pâturer des prairies temporaires multiespèces / 25

que soit le stade de lactation (interac-                  les facteurs animaux (stade de lacta-                     Conclusion
tion stade × parité non significative).                   tion, parité, production laitière, poids                  et perspectives
Ceci est à relier principalement à leur                   vif et note d’état corporel) n’ont pas
poids vif plus faible (43 contre 58 kg),                  montré d’effet significatif du stade
puisque la production laitière, les taux,                 de lactation, de la note d’état corpo-                       Les études présentées montrent que
la note d’état corporel et l’ingestion                    rel (mais avec une faible gamme de                        les chèvres laitières de race Alpine ont
totale exprimée en pourcentage du                         variation), ni de la parité. L’absence                    de très bonnes capacités à pâturer des
poids vif n’ont pas varié avec la parité                  d’effet significatif de la parité s’ex-                   prairies temporaires multiespèces de
(tableau 5).                                              plique par le fait qu’il est déjà pris en                 qualité. L’ingestion d’herbe a été sti-
                                                          compte au travers des écarts de pro-                      mulée par une absence de fourrage
   Les chèvres ont pâturé presque 1 h                     duction laitière et de poids vif entre                    fibreux complémentaire et une assez
de plus par jour en pleine qu’en fin de                   primipares et multipares. Le poids                        faible complémentation en concentrés
lactation (379 contre 325 min/jour),                      vif et la production laitière ont été                     et en fourrages déshydratés. L’ingestion
avec notamment un premier repas du                        dans cet essai au pâturage les seules                     totale des chèvres dans les conditions
matin plus long (86 contre 56 min). Les                   variables animales expliquant les                         les plus favorables testées a été très éle-
chèvres primipares ont ingéré aussi                       variations interindividuelles d’inges-                    vée, de 4 à 5 % de leur poids vif, dont
longtemps mais nettement moins                            tion (Charpentier, 2018), ce qui est                      60 à 70 % d’herbe pâturée, soit 1,8 à
vite que les chèvres multipares (224                      cohérent avec les équations prévi-                        2,0 kg MS/jour d’herbe ingérée. Les lois
contre 348 g MS/h, soit – 35 %). Les                      sionnelles de la capacité d’ingestion                     de réponse des chèvres à une restric-
régressions multiples et les analyses                     des chèvres laitières établies sur des                    tion du temps d’accès ou à la quantité
de covariance réalisées pour prévoir                      régimes conservés (Sauvant et Giger-                      d’herbe offerte montrent des méca-
l’ingestion en prenant en compte tous                     Reverdin, 2018).                                          nismes d’adaptation c­ omportementale

Tableau 5. Effet de la suppression de l’abreuvement durant les périodes d’accès au pâturage (08h00 à 16h00) chez la chèvre
laitière (adapté de Lemoine et Delagarde, 2021).

                                                 Pleine lactation                     Fin de lactation                                        Effet (P
Vous pouvez aussi lire