CinquiÈme partie Au-delà du discours littéraire - Brill

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CinquiÈme partie Au-delà du discours littéraire - Brill
cinquiÈme partie
Au-delà du discours littéraire

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                                      Alicia C. Montoya - 9789004355453
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Chapitre 16

Des chenilles aux papillons : une scène primitive de
la littérature de jeunesse au XVIIIe siècle

          Alicia C. Montoya

          Résumé

Cet article se penche sur un corpus de textes du XVIIIe siècle et sur leur évocation d’un
ensemble de métamorphoses – de la Bête en prince dans « La Belle et la Bête », et des che-
nilles en papillons – qui relèvent soit du domaine du merveilleux, soit de la nature. Prenant
comme point de départ l’équivalence établie entre l’enfant et le papillon dans le discours
pédagogique de la fin du XVIIe siècle, nous montrons l’existence d’un jeu intertextuel liant
des textes provenant de domaines à première vue très différents : théologie, sciences natu-
relles et entomologie (Swammerdam, Réaumur), sériculture (Boissier de Sauvages), vul-
garisation scientifique (Pluche) et surtout littérature de jeunesse (Le Magasin des enfants
de Mme Leprince de Beaumont, Les Veillées du château de Mme de Genlis). L’image cen-
trale des chenilles, des papillons, et des jeunes filles en fleurs amène ainsi une réflexion sur
la place du merveilleux dans la littérature de jeunesse et sur le but de toute éducation par
la littérature.

This article examines a corpus of 18th-century texts and their representations of various
metamorphoses – Beast into prince in “The Beauty and the Beast” and caterpillars into
butterflies in other writings – that are either fantastic or natural. Starting from the com-
mon identification of children with butterflies in late 17th-century pedagogical discourse,
I interrogate the intertextual relations between texts belonging to seemingly different
fields: theology, the natural sciences and entomology (Swammerdam, Réaumur), sericul-
ture (Boissier de Sauvages), scientific vulgarization (Pluche) and above all children’s litera-
ture (Le Magasin des enfants by Mme Leprince de Beaumont, Les Veillées du château by
Mme de Genlis). The overdetermined image of caterpillars, butterflies and young girls in
bloom thus invites the reader to reflect about the role of the marvelous in children’s litera-
ture and about the goals of all education undertaken by means of literature.

                                             …
      Il y avait une fois un marchand, qui était extrêmement riche. Il avait
      six enfants, trois garçons et trois filles ; et comme ce marchand était
      un homme d’esprit, il n’épargna rien pour l’éducation de ses enfants, et

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                                                                   Downloaded from Brill.com03/02/2020 09:39:26AM
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       leur donna toutes sortes de maîtres. Ses filles étaient très belles ; mais
       la cadette surtout se faisait admirer, et on ne l’appelait, quand elle était
       petite, que la belle enfant ; en sorte que le nom lui en resta1.

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Qui ne reconnaît pas, à ces mots, l’ouverture du célèbre conte de fées « La
Belle et la Bête » ? Que ce soit par le biais d’une des nombreuses réécritures
du texte original, des films de Cocteau ou de Disney, ou d’une des autres
adaptations encore du fameux conte, personne n’ignore ni le récit, variante
moderne du mythe de Psyché et Cupidon, ni la scène centrale – la transfor-
mation du monstre en prince avenant, métamorphose rendue possible par la
puissance d’amour de la Belle – de ce conte publié en 1756 par Marie Leprince
de Beaumont.
   Pourtant, si le lecteur reconnaît aisément le conte, il ignore peut-être à quel
point cette scène de la métamorphose du monstre, par un jeu complexe d’in-
tertextualité, est aussi l’une des scènes centrales, voire la scène primitive, du
genre que ce texte aida à fonder2, celui de la littérature enfantine. Le conte
original, en effet, n’est pas un récit autonome, mais s’insère dans un ouvrage
pédagogique plus large, Le Magasin des enfants3. A côté de la scène de la
transformation du monstre en prince, il y a une deuxième image accompa-
gnant le conte – celle des chenilles se transformant en papillons – qui invite
le lecteur à une réflexion plus poussée sur la nature des métamorphoses, la
sexualité, et leur place et celle de l’enfant dans le monde. Dans la présente
contribution, nous voudrions donc explorer l’une des pistes que nous fournit
une relecture du conte dans son contexte original. Il s’agira, plutôt que d’un
jeu de mots dans le sens fort du terme, d’un jeu intertextuel entre plusieurs
postures significatives de la littérature écrite pour enfants aux XVIIe et XVIIIe

1 	Marie Leprince de Beaumont, Magasin des enfants, ou dialogues entre une sage gouvernante
    et plusieurs de ses élèves de la première distinction, Londres, J. Haberkorn, 1756, t. I, pp. 70–71.
2 	Selon Bruno Bettelheim, « this motif [of ‘Beauty and the Beast’] is so popular worldwide that
    probably no other fairy-tale theme has so many variations. » The Uses of Enchantment: The
    Meaning and Importance of Fairy Tales, New York, Vintage, 1977, p. 283.
3 	Dont les ambitions et l’influence littéraire restent toujours à étudier de façon systématique.
    Pour quelques pistes, voir cependant l’ouvrage collectif de Jeanne Chiron et Catriona Seth,
    éds, Marie Leprince de Beaumont. De L’éducation des filles à La Belle et la Bête, Paris, Classiques
    Garnier, 2013.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                        245

siècles, dans leur rapport peut-être surprenant avec la réflexion scientifique
de cette époque.
   Regardons donc de plus près le conte de Mme Leprince de Beaumont.
Celui-ci se trouve inséré dans son Magasin des enfants, recueil de quatre
volumes publiés en 1756 à Londres, où l’auteur exerçait la fonction de gou-
vernante auprès d’un certain nombre de jeunes filles issues de l’aristocratie
anglaise. Destiné à être utilisé d’abord comme manuel aidant à l’apprentis-
sage du français4, le Magasin des enfants consiste en une suite de dialogues
pédagogiques entre la gouvernante, Mlle Bonne – alter ego de Leprince de
Beaumont –, et ses jeunes élèves, calqués sans doute sur les expériences péda-
gogiques de l’auteur elle-même. Au cours de ces dialogues, la gouvernante
instruit ses élèves sur divers sujets, dont l’histoire sacrée et profane, la mytho-
logie, la géographie et les sciences naturelles. Dans sa démarche pédagogique,
Leprince de Beaumont s’est laissé inspirer à la fois par le rationalisme de René
Descartes, par les écrits de John Locke sur l’éducation, et par ceux de Mme de
Maintenon et de Fénelon (dont le Traité sur l’éducation des filles paru en 1687
avait inspiré une riche tradition d’écrits pédagogiques adressés spécifiquement
aux jeunes filles, et venant souvent de la plume de femmes auteurs).
   Au cours du cinquième dialogue, deux élèves demandent à Mlle Bonne de
leur raconter un conte de fées, comme elle a pris l’habitude de le faire pour
récompenser leur application. Le petit groupe s’assoit dans le jardin et la gou-
vernante raconte alors le conte de la Belle et la Bête, qui culmine – comme
attendu5 – en la métamorphose de la Bête en jeune prince qui épousera la
Belle. Après la fin du conte s’ensuit une conversation animée sur les métamor-
phoses que peuvent subir les êtres vivants. La métamorphose de la Bête devient
ainsi le prétexte pour une leçon de biologie lorsque les jeunes filles se mettent
à « courir et sauter » dans le jardin en fleurs (comme les jeunes filles en fleur,
on serait tenté de dire …). Les élèves s’étant amusées à regarder quelques papil-
lons pendant leurs jeux, l’une des jeunes filles, Lady Mary, s’exclame :

4 	Uta Janssens, « Les Magasins de Mme Leprince de Beaumont et l’enseignement privé et pub-
    lic du français en Europe (1750–1850) », Documents pour l’histoire du français langue étrangère
    et seconde, no 24, décembre 1999, pp. 151–159.
5 	Car, à part les sources classiques, dont notamment le conte de Psyché et Cupidon, le conte est
    déjà connu par une version antérieure, assez différente dans les détails et plus touffue, pub-
    liée en 1740 par un autre auteur femme, Gabrielle Suzanne de Villeneuve, dans son recueil
    La Jeune Américaine ou les contes marins.

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       Ma Bonne, voyez les jolis papillons que nous avons attrapés ; je veux
       mettre le mien dans une boîte, et je le nourrirai avec des fleurs ; peut-être
       aura-t-il des petits, et j’aurai une jolie famille de papillons.

                                  Mlle BONNE
       Vous seriez bien étonnée, ma chère, de ne trouver, au lieu de papillons,
       qu’une famille de chenilles6.

Et à Mlle Bonne d’expliquer alors les métamorphoses que subissent les papil-
lons. Elle promet ensuite à ses jeunes élèves qu’elle gardera quelques papil-
lons, afin qu’elles puissent observer comment naissent d’abord des chenilles
des œufs et comment se transforment les chenilles en chrysalides et ensuite en
papillons. Pour clore l’explication, la gouvernante établit un lien entre toutes
ces métamorphoses et le rôle de Dieu dans la nature. Dans sa puissance divine,
« le bon Dieu qui les a créées, leur donne tout ce qui est nécessaire pour vivre
et se conserver ; ainsi, [les chenilles] ont dans leur corps un magasin, où elles
trouvent de quoi faire le fil nécessaire pour bâtir leur maison »7. Vue de cette
façon, l’image du magasin devient une métaphore pour la puissance provi-
dentialiste de Dieu, et l’auteur suggère en passant, dans une mise en abyme
osée, que son propre Magasin fournira aux jeunes pupilles – comme Dieu aux
chenilles – tout ce dont elles auront besoin afin de mener une vie vertueuse.
    Le papillon est, certes, depuis longtemps, une image traditionnelle de l’en-
fance volage, comme le rappelle la gouvernante avec son tableau des jeunes
filles courant et sautant après les papillons. Le nom de Psyché, le modèle
antique de la Belle, signifiait à la fois « âme » et « papillon » en grec, car les
deux sont voués à s’envoler un jour vers le ciel. Jean Perrot a montré que cette
association entre l’enfance et le papillon refait surface à la fin du XVIIe siècle,
au cours d’une suite d’échanges entre deux auteurs qui s’engagent dans la pro-
duction d’une nouvelle littérature pour enfants, Jean de La Fontaine et Charles
Perrault. La Fontaine, écrit Perrot, « confondant le sujet et l’objet dans la quête
d’une frivolité dont il faisait le ‘plus cher de ses biens’ »8, se désigne dans son
« Discours à Madame de La Sablière » de 1684, comme un véritable « Papillon
du Parnasse »9. Comme la jeune élève de Mlle Bonne s’arrêtant émerveillée

6 	Leprince de Beaumont, Magasin des enfants, op. cit., t. I, p. 105.
7 	Leprince de Beaumont, Magasin des enfants, op. cit., t. I, p. 109.
8 	Jean Perrot, « Du papillon. Contes et fables pour les enfants du XVIIe siècle à nos jours »,
    Diogène no. 198, avril–juin 2002, p. 49.
9 	« Je m’avoue, il est vrai, s’il faut parler ainsi, / Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles, /
    A qui le bon Platon compare nos merveilles. / Je suis chose légère et vole à tout sujet ; / Je

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                      247

devant les papillons, La Fontaine cultive le statut « enfantin » de ses Fables en
adoptant lui-même une posture frivole et volage. En effet, le Dictionnaire uni-
versel (1690) de Furetière et celui de l’Académie française (1694) concourent
dans leur précision que « courir après les papillons est bien le propre de
l’enfance »10. Dans « Le Petit Chaperon rouge » de Perrault, de façon similaire,
le lecteur apprend que « la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amu-
sant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets
des petites fleurs qu’elle rencontrait. »11 Une dernière variante de cette célé-
bration enfantine du principe de plaisir, celle-ci cependant plus contestataire,
sera enfin fournie par Fénelon et d’autres auteurs qui, à l’orée du XVIIIe siècle,
vont développer une pédagogie chrétienne dans laquelle il est plus exactement
question d’une association – traditionnelle elle aussi – de l’enfance avec l’in-
constance ou instabilité morale, bref le péché. La réflexion sur la littérature
pour enfants sera désormais marquée par ces « débats qui avaient opposé
Furetière et La Fontaine, et, dans une perspective humaniste, les tenants d’un
catholicisme mondain aux partisans d’une perspective moins séculière12. »
    Si nous avons évoqué le principe de plaisir, c’est que l’image du papillon
et des chenilles, en avoisinant dans le texte de Leprince de Beaumont avec le
conte décrivant la métamorphose de la Bête en beau prince, n’est pas dénuée
de connotations sexuelles. Dans sa célèbre analyse de « La Belle et la Bête »
comme conte initiatique, Bruno Bettelheim souligne que « ‘Beauty and the
Beast’ offers the child the strength to realize that [her] fears are the crea-
tion of [her] anxious sexual fantasies ; and that while sex may seem at first
beastlike, in reality love between woman and man is the most satisfying of
all emotions »13. A la fin du XVIIe siècle, lors des débats qui accompagnent la
constitution d’un nouveau type de littérature pour les enfants, cette allusion en
sourdine à la sexualité se lit dans plusieurs endroits – dans la scène de la jeune
fille couchant avec le loup chez Perrault, certes, mais aussi dans un texte moins
connu, la fable d’Edme Boursault « L’alouette et le papillon », dans laquelle l’as-
sociation conventionnelle du papillon à l’inconstance revêt un caractère plus
ouvertement libertin chez ce « fort beau papillon qui n’avait pas un sou » et
qui, « outre beaucoup d’indulgence » pour les amourettes de sa femme avec

   	vais de fleur en fleur et d’objet en objet. » Jean de La Fontaine, « Discours à Madame de
     La Sablière », dans Œuvres diverses, éd. Pierre Clarac, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
     Pléiade, 1948, p. 645.
10 	Perrot, « Du papillon », op. cit., p. 49.
11 	Charles Perrault, Contes, éd. Jean-Pierre Collinet, Paris, Gallimard, 1981, pp. 143–144.
12 	Perrot, « Du papillon », op. cit., p. 55.
13 	Bettelheim, The Uses of Enchantment, op. cit., p. 306.

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un « riche Coucou », a « tant d’inconstance / Qu’il muguetait les Fleurs, et les
poussait à bout. »14 Aux images animales de la sexualité viennent donc s’ajou-
ter tout un bouquet d’autres images conventionnelles, celles-ci florales, pour
nous rappeler combien, dans tous ces textes, il s’agit non seulement de la Bête-
prédateur, mais aussi de la jeune fille qui expose ses pétales au monde. Est-il
besoin de rappeler que, dans le conte de Leprince de Beaumont, c’est juste-
ment la cueillette interdite d’une fleur épineuse – image de « la jeunesse rosée
de la Belle, avec toutes ses petites aspérités »15 – qui pousse la Belle à s’offrir en
victime à la Bête, inaugurant par là son initiation à la sexualité adulte ?

          Papillons et chenilles dans la théologie naturelle

Mais il y a encore d’autres significations – plus « sages » ou chrétiennes, celles-ci –
qui viennent s’attacher à cette image centrale, dans le cinquième dialogue du
Magasin des enfants, des jeunes élèves s’émerveillant devant le spectacle des
métamorphoses des chrysalides en papillons. Par son choix d’image, Leprince
de Beaumont puise son inspiration dans une longue tradition de théologie
naturelle, récemment rendue célèbre par l’abbé Noël-Antoine Pluche dans son
ouvrage de vulgarisation scientifique Le Spectacle de la nature ou entretiens sur
les particularités de l’histoire naturelle, qui ont paru les plus propres à rendre les
jeunes gens curieux, et à leur former l’esprit (1732), qui fut l’un des grands succès
de librairie du siècle16. Dans cet ouvrage, l’abbé Pluche propose une suite de
dialogues pédagogiques entre un ensemble de personnages fictionnels réu-
nis dans une maison de campagne. Au cours du livre, le jeune protagoniste
apprend par son observation de la nature, guidé par les adultes qui l’entourent,
à apprécier la puissance divine de Dieu. La visée physico-théologique de l’ou-
vrage est claire, car il s’agit de démontrer par le spectacle des merveilles et
de l’harmonie de la nature qu’on ne pourrait concevoir celle-ci autrement que
comme la création d’un Etre suprême. Ainsi, le premier dialogue du Spectacle
de la nature a lieu, comme le dialogue de Beaumont, dans un jardin – lieu
emblématique s’il en est, par son rappel du Jardin d’Eden –, source à la fois de

14 	Edme Boursault, Les Fables d’Esope, dans Pièces de théâtre, Paris, Jean Guignard, 1694,
     p. 44.
15 	Thierry Jandrok, « Métamorphoses, pulsions et désirs dans La Belle et la Bête », dans
     Chiron et Seth, Marie Leprince de Beaumont, p. 216.
16 	Jeffrey Burson, « The Catholic Enlightenment in France, 1650–1789 », dans Ulrich L. Lehner
     et Michael Printy, éds, A Companion to the Catholic Enlightenment in Europe, Leiden, Brill,
     2013, p. 87.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                        249

toute connaissance mais aussi source du péché originel qui rend indispensable
l’aide de Dieu dans tout projet éducatif. Lors de sa promenade dans le jardin,
le jeune protagoniste est frappé par les insectes qu’il y voit et c’est cette pre-
mière observation qui fournira le point de départ pour une réflexion plus géné-
rale sur le « spectacle de la nature ».
    Pourquoi commencer un ouvrage de popularisation scientifique par un
discours sur les insectes? C’est que l’abbé Pluche suit une maxime de Pline
bien connue à son époque, « la Nature est plus complète dans les plus petites
choses » (rerum natura nusquam magis quam in minimis tota sit), qui avait
donné lieu au XVIIe siècle à plusieurs variantes christianisées, comme « Dieu
est révélé dans les plus petites choses » (ex minimis patet ipse Deus)17. L’abbé
Pluche n’est pas d’ailleurs le seul à se consacrer à l’étude des insectes. L’un
de ses contemporains, René-Antoine Ferchault de Réaumur, publie dans les
mêmes années des travaux d’entomologie, sous le titre de Mémoires pour servir
à l’histoire des insectes (1734–1742), auxquels renvoie Pluche dans la préface à
son Spectacle18. Mais il fait aussi allusion à d’autres naturalistes, dont notam-
ment deux Néerlandais, les fondateurs de l’entomologie moderne : le peintre
Johannes Goedaert, dont le Metamorphosis naturalis, ofte historische beschri-
jvinge van den oirspronk, aerdt, eugenschappen ende vreemde veranderingen der
wormen, rupsen, maeden, vliegen, witjens, byen, motten en diergelijke dierkens
meer (1660–1669) est traduit en français en 1700, sous le titre de Métamorphoses
naturelles ou histoire des insectes, et Jan Swammerdam, auteur d’une Historia
generalis insectorum ofte Algemeene verhandeling van de bloedeloose dierkens
(1669). C’est l’empreinte du naturaliste Swammerdam qu’on reconnaît peut-
être le plus chez Pluche et ses contemporains. D’abord, dans le choix d’un
cadre explicitement physico-théologique. Naturaliste profondément croyant,
qui finit par se recycler après sa carrière scientifique en membre d’une secte
religieuse, Swammerdam est le premier à utiliser le microscope pour docu-
menter la métamorphose des chenilles en papillons. Son Historia insectorum
est traduite en français en 1685 comme Histoire générale des insectes, et connaît
une bonne diffusion dans les milieux savants francophones grâce à ses contacts
avec Malebranche, Melchisédec Thévenot et d’autres figures influentes19.

17 	Eric Jorink, Reading the Book of Nature in the Dutch Golden Age, 1575–1715, Leiden, Brill,
     2010, p. 185.
18 	Antoine-Noël Pluche, Le Spectacle de la nature ou entretiens sur les particularités de
     l’histoire naturelle, qui ont paru les plus propres à rendre les jeunes gens curieux, et à leur
     former l’esprit, Amsterdam, La Compagnie, 1741, t. I, p. xv.
19 	D’ailleurs, à la fin du XVIIIe siècle, une Histoire des insectes en deux volumes – probable-
     ment de Swammerdam (car celle de Goedaert est en trois et celle de Réaumur en cinq

                                                                                  Alicia C. Montoya - 9789004355453
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L’idée centrale que Swammerdam élabore dans son ouvrage est que les méta-
morphoses des insectes suivent des règles et un ordre donnés par Dieu. En
observant la nature, on rend donc hommage au Créateur, car l’ordre naturel
qu’on observe chez les insectes est une expression sublime de l’ordre ration-
nel crée par l’Etre suprême. Le but expressément religieux de l’observation
scientifique est d’ailleurs bien souligné par le continuateur de Swammerdam,
Herman Boerhaave, lorsque celui-ci réunit posthumément ses écrits sous le
titre significatif de Bybel der natuure of historie der insecten. Biblia naturae, sive
historia insectorum (Bible de la nature, ou histoire des insectes) en 1737.
    Après eux, avec les ouvrages entre autres du naturaliste et théologien
allemand Friedrich Christian Lesser, auteur d’un Insecto-Theologia, Oder:
Vernunfft- und Schrifftmäßiger Versuch, Wie ein Mensch durch aufmercksame
Betrachtung derer sonst wenig geachteten Insecten Zu lebendiger Erkänntniß
und Bewunderung der Allmacht, Weißheit, der Güte und Gerechtigkeit des
grossen Gottes gelangen könne (1738–1740) traduit en 1742 comme La théologie
des insectes, se développe tout un sous-genre religieux – la soi-disant insecto-
théologie – consacrée à l’étude des insectes20. Pluche accorde donc une place pri-
vilégié aux insectes comme point de départ de la réflexion physico-théologique
qu’il développe au cours des volumes suivants, consacrés chacun à une espèce
ou classe d’êtres vivants, commençant par les insectes, puis les oiseaux, et arri-
vant finalement aux animaux terrestres et aux poissons.
    Avec l’abbé Pluche, Mme Leprince de Beaumont partage encore sa concep-
tion d’une religion naturelle, ou l’idée selon laquelle tout homme porte en lui
une idée innée de Dieu. Elle renoue ainsi avec une longue tradition ayant des
racines notamment en Angleterre, chez des théologiens qu’elle a sûrement lus
lors de son séjour londonien comme Thomas Burnet (auquel renvoie Pluche
dans ses écrits), William Derham et John Ray. Comme le précise la gouvernante
française dans son premier roman, Le triomphe de la vérité (1748), nous avons
tous une « voix intérieure qui nous convainc par les seules lumières naturelles,

     volumes) – sera encore citée, avec Le Spectacle de la nature, dans le programme de lec-
     tures qu’insère une des imitatrices de Mme Leprince de Beaumont, Mme de Genlis, dans
     Adèle et Théodore. Stéphanie-Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, Adèle et
     Théodore, ou lettres sur l’éducation, Isabelle Brouard-Arends éd., Rennes, Presses universi-
     taires de Rennes, 2006, p. 631.
20 	Véronique Le Ru, « Pluche et la théologie des insectes », dans Françoise Gevrey, Julie
     Boch et Jean-Louis Haquette, éds, Ecrire la nature au XVIII e siècle. Autour de l’abbé Pluche,
     Paris, Presses de L’Université Paris-Sorbonne, 2006, pp. 69–75 ; Jorink, Reading the Book of
     Nature, op. cit., p. 13.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                       251

de l’existence d’un Etre juste »21. Cette idée de Dieu est à son tour associée à
la nature, dont l’harmonie évidente démontre la puissance de l’Etre suprême.
Chez Pluche comme chez Beaumont, l’observation de la nature sert à étayer
une vue théocentrique du monde, construite autour de l’argument du divin
dessein – même si, chez Pluche, le contenu proprement naturaliste est beau-
coup plus développé qu’il ne pouvait l’être dans le texte de Beaumont, ouvrage
plus particulièrement destiné à l’usage des enfants apprenant le français22.

          Papillons, génération spontanée et merveilleux

Les similarités entre les discours de Leprince de Beaumont et de l’abbé Pluche
dépassent cependant ce cadre général fourni par la physico-théologie. Car
les deux auteurs accordent aussi une place privilégié aux insectes dans leur
vision du monde. Suivant en ceci Pline, Pluche explique que « leur petitesse
[des insectes] semble d’abord autoriser le mépris qu’on en fait, mais elle est
une nouvelle raison d’admirer l’art et le mécanisme de leur structure » et « la
même sagesse qui s’est jouée dans leurs divers ajustements » les a « pourvus
de ce qui leur convenait le mieux pour y réussir [faire la guerre, attaquer et
se défendre] »23. On voit certes ici des parallèles avec le providentialisme de
Leprince de Beaumont, chez laquelle les chenilles avaient, elles aussi, reçu de
Dieu tout ce dont elles auraient besoin afin de se métamorphoser en papillons.
Ce qui est surtout significatif, toutefois, c’est que, parmi les insectes, ce sont
spécifiquement les chenilles que les deux auteurs choisissent de célébrer. En
effet, non seulement ces insectes renvoient-ils, par leur lien avec le papillon, à
l’enfance, mais ils renvoient encore à la question du merveilleux et de sa place
dans la littérature.

21 	Marie Leprince de Beaumont, Le Triomphe de la vérité ou mémoires de Mr. de La Villette,
     Nancy, Henry Thomas, 1748, t. I, p. 3.
22 	Ainsi, Guilhem Armand juge que par son providentialisme, « la démarche de M. Leprince
     de Beaumont va alors bien à rebours de celle des physico-théologiens, et en particulier de
     celle de l’abbé Pluche: ceux-ci placent l’observation et l’analyse des phénomènes naturels
     au point de départ de la démonstration apologétique, c’est-à-dire que la connaissance
     et l’admiration de la nature amènent à celle de Dieu. » Guilhem Armand, « Lumières de
     la raison et lumière de la foi chez Marie Leprince de Beaumont », dans Chiron et Seth,
     Marie Leprince de Beaumont, p. 122, note 3. Selon nous, il s’agit ici plutôt d’une différence
     de degré, due en partie au genre utilisé par les auteurs, que d’une différence de fond, car
     Beaumont aussi prend comme point de départ l’observation de la nature.
23 	Pluche, Le Spectacle de la nature, op. cit., t. I, p. 8.

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   Au cours des XVIIe et XVIIIe siècles, le papillon provoque un intense débat
scientifique sur les mécanismes de sa génération. Longtemps, les scientifiques
ont cru que les papillons naissaient de façon spontanée, après que les che-
nilles se retirent pour mourir dans leurs cocons. Ce miracle est alors présenté
comme preuve que dans la nature même, on trouve des exemples de la résur-
rection des corps et la théorie de la génération spontanée est soutenue par des
érudits renommés comme le jésuite Anastasius Kircher et, après lui, par
Goedaert. Or, d’un point de vue scientifique, l’apport principal du Néerlandais
Swammerdam, c’est qu’il montre que les papillons ne naissent pas de façon
spontanée mais sont le fruit d’une métamorphose subie par les chenilles. L’abbé
Pluche reprend cette conclusion, écrivant que « le microscope et l’anatomie
qu’on a faite des insectes, ont mis cette vérité en évidence : leur génération
uniforme et régulière était ci-devant un mystère qu’on a enfin approfondi. »24
Réaumur, de façon similaire, s’acharne à repousser les interprétations de la
métamorphose de la chrysalide en papillon comme exemple de la résurrection
des corps.
   Mais l’un des traits qui frappe aussi dans ce débat, c’est le fait que le voca-
bulaire qu’utilisent les savants pour parler de ces théories renvoie à un tout
autre domaine, apparemment bien éloigné de ces discussions scientifiques :
celui des belles-lettres, et notamment à une catégorie avec laquelle les femmes
éducatrices vont aussi s’engager de façon décisive, à savoir celle du merveil-
leux. Ainsi, Swammerdam juge que dans sa théorie de la génération spon-
tanée, « Goedaart fabuleert seer aardig van deese Luysen der Hoorntorens,
die hy Opwekkerkens noemt, soo dat hy eer een roman, als een waare Historie
schynt te beschryven » (« il paraît écrire un roman plutôt qu’une histoire
vraie »)25. Réaumur, quant à lui, qualifie la théorie de Kircher de « joli roman
physique »26, expliquant ailleurs que :

      Le goût du merveilleux est un goût général, c’est ce goût qui fait lire plus
      volontiers des romans, des historiettes, des contes arabes, des contes per-
      sans, et même des contes de fées, que des histoires vraies. Il ne se trouve
      nulle part autant de merveilleux, et de merveilleux vrai que dans l’his-
      toire des insectes27.

24 	Pluche, Le Spectacle de la nature, op. cit., t. I, p. 19.
25 	Jan Swammerdam, Bybel der natuure of historie der insecten. Biblia naturae, sive historia
     insectorum, Leiden, Isaac Severinus et al., 1737, t. I, p. 487.
26 	Cité dans Jean-Christophe Abramovici, « Du ‘merveilleux vrai’ des ‘petits animaux’.
     Réaumur, entre Rococo et Lumières », Dix-huitième siècle 42, 2010, p. 310.
27 	René-Antoine Ferchault de Réaumur, Mémoires sur l’histoire des insectes, Paris, Imprimerie
     royale, 1734, t. I, p. 10.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                      253

Opposition donc entre la catégorie du merveilleux, catégorie que le XVIIIe
siècle va reléguer de plus en plus au domaine de la littérature, dont celle des-
tinée spécifiquement aux enfants, et le spectacle de la nature, qui suffit à lui
seul pour convaincre ses observateurs de la puissance de son Créateur. L’abbé
Pluche signale cette opposition en proposant une comparaison entre la trans-
formation des chenilles et papillons d’un côté, et les Métamorphoses d’Ovide
de l’autre28 – comparaison, d’ailleurs, qu’on retrouve aussi dans le Magasin des
enfants de Leprince de Beaumont. Mais, comme Réaumur, il suggère aussi une
autre opposition entre deux catégories du merveilleux, d’un côté le « merveil-
leux vrai » qu’évoque Réaumur, et de l’autre côté, un « faux merveilleux ». A
l’inverse de Mme Leprince de Beaumont, l’abbé Pluche rejette alors les contes
fantastiques et la fiction dans la pédagogie, jugeant que la nature fournit assez
de merveilles. Il faut, selon lui, « substituer le goût de la belle nature et l’amour
du vrai, au faux merveilleux des fables et des romans »29.
    Ce rejet du roman, du conte de fées et de leur chasse inutile aux papillons
est un topos critique qui marquera tout le discours pédagogique du XVIIIe
siècle. Comme le notent Lorraine Daston et Katherine Park dans leur histoire
du statut changeant des merveilles dans les sciences naturelles30, le siècle des
Lumières est l’époque de l’anti-merveilleux ou, comme le précise l’article
« Merveilleux » dans l’Encyclopédie, « Quelque chose que l’on dise, le mer-
veilleux n’est point fait pour nous, et nous n’en voudrons jamais que dans des
sujets tirés de l’Ecriture Sainte »31. Ainsi, lorsque l’une des imitatrices de Mme
Leprince de Beaumont, la femme du pasteur de l’Eglise wallonne à La Haye,
Marie-Elisabeth Boué de La Fite, compose un nouvel ouvrage pédagogique sous
le titre d’Entretiens, drames et contes moraux, destinés à l’éducation de la jeu-
nesse (1778), elle prend soin de marquer ses distances vis-à-vis de son modèle,
qui avait si malheureusement mélangé les merveilles de la nature aux contes
de fées. Dans un épisode suggestif, la gouvernante, Mme de Valcour, vient d’ex-
pliquer la métamorphose des papillons à sa pupille Annette, qui lui réplique
qu’« on m’a fait lire des contes de fées où l’on parlait aussi de métamorphoses »
mais que « les métamorphoses des chenilles sont bien plus intéressantes,

28 	Pluche, Le Spectacle de la nature, op. cit., t. I, pp. 29–30.
29 	Pluche, Le Spectacle de la nature, op. cit., t. I, p. xii.
30 	Lorraine Daston et Katharine Park, Wonders and the Order of Nature, 1150–1750, New York,
     Zone Books, 1998.
31 	Auteur inconnu, « Merveilleux », dans Denis Diderot et Jean Le Rond d’Alembert, éds,
     Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, par une Société
     de Gens de lettres, 1751–1752, éds Robert Morrissey et Glenn Roe, ARTFL Encyclopédie
     Project, Université de Chicago, http://artflsrv02.uchicago.edu/cgi-bin/philologic/getobject
     .pl?c.9:1072.encyclopedie0513 (visité le 10 septembre 2016).

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car elles sont vraies. »32 La référence au cinquième dialogue du Magasin des
enfants, qui terminait justement avec une description des métamorphoses des
chenilles en papillons, paraît évidente dans cette condamnation des contes de
fées comme instrument pédagogique. Néanmoins, La Fite suit Beaumont en
privilégiant la théologie naturelle, qu’elle développe dans ses Entretiens en se
basant sur un ouvrage à succès d’un auteur néerlandais, le Katechismus der
natuur (Catéchisme de la nature) de Johannes Florentius Martinet (1777–1779).
A la fin du siècle finalement, c’est encore une autre autrice pédagogue, Mme de
Genlis, elle aussi imitatrice des ouvrages de Mme Leprince de Beaumont, qui
sonnera le glas de cet engouement des enfants pour les contes de fées. Dans
Les Veillées du château ou cours de morale à l’usage des enfants (1782), recueil
de récits accompagnant son roman pédagogique Adèle et Théodore, la mère-
gouvernante découvre ses enfants en train de lire un livre interdit :

      – Quel est cet ouvrage ? reprit madame de Clémire en s’adressant à ses
      filles. – Maman … c’est … le Prince Percinet et la Princesse Gracieuse. –
      Un conte de fées ! Comment une telle lecture peut-elle vous plaire ? –
      Maman, j’ai tort, mais j’ajoute que les contes de fées m’amusent. – Et
      pourquoi ? – C’est que j’aime le merveilleux, l’extraordinaire ; ces méta-
      morphoses, ces palais de cristal, d’or et d’argent…, tout cela me met dans
      l’enchantement … – Mais vous savez bien que tout ce merveilleux n’a rien
      de vrai ? […] Votre ignorance vous laisse croire que les prodiges et le mer-
      veilleux n’existent que dans les contes ; la nature et les arts offrent des
      phénomènes non moins surprenants que les prodigieuses aventures du
      Prince Percinet33.

Dans cette discussion sur les mérites du conte de fées de Mme d’Aulnoy, le
narrateur souligne de nouveau l’opposition entre le merveilleux faux – celui
des contes de fées – et les vérités de la nature, observée à travers le prisme de
la foi. La signification de cet épisode de découverte des enfants en train de
lire un « mauvais » conte de fées émerge de la disposition de la scène à l’inté-
rieur du volume. Tout de suite après cette condamnation de la fiction, Genlis
propose un très long récit dont le but justement est de montrer que les édu-
cateurs n’ont point besoin du merveilleux de la fiction car les merveilles de la
nature sont assez étonnantes et, de surcroit, celles-ci témoignent de la puis-
sance de leur Créateur divin. Dans le récit encadré « Alphonse et Dalinde ou

32 	Marie-Elisabeth Bouée de La Fite, Entretiens, drames et contes moraux, destinés à
     l’éducation de la jeunesse, La Haye, Detune, 1778, t. I, p. 68.
33 	Stéphanie Félicité Ducrest de Saint-Aubin, comtesse de Genlis, Les Veillées du château,
     Paris, Morizot, 1861, p. 171.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                       255

de la féerie de l’art et de la nature », les protagonistes traversent le monde dans
une suite d’aventures dans lesquelles les merveilles naturelles et scientifiques
abondent, dont des tremblements de terre, des météores, des poisons végé-
taux et animaux sauvages, et – dans le domaine de « l’art » – des automates,
les expériences avec l’électricité de Franklin et Volta et les tentatives de vol de
Montgolfier34.
   Mais l’importance de l’épisode de la lecture du « mauvais » conte de fées est
soulignée surtout par l’apparition dans le récit d’un autre topos pédagogique, à
savoir celui des … chenilles et papillons. De façon significative, le tout premier
récit des Veillées du château, portant sur une fille indolente qui a besoin d’être
éduquée, est interrompu par une digression qui concerne justement les papil-
lons. La protagoniste, Mme de Clémire, est en train de raconter comment la
jeune fille, dans une allégorie traditionnelle de l’enfance volage, court à la chasse
des papillons avec une amie, lorsque sa fille, Pulchérie, interrompt l’histoire.

      – Ah ! la jolie chasse ! s’écria Pulchérie ; avec quelle impatience j’attends
      le printemps, afin d’en faire des semblables ! – Vous voudriez donc,
      demanda la baronne, que l’hiver fût passé ? – Oh ! oui, maman, nous ver-
      rions des papillons couleur de rose …35

Au cours de la discussion sur les papillons qui s’ensuit, Mme de Clémire
propose à ses enfants d’étudier les papillons à la façon des naturalistes qui
« prennent des chenilles sur le point de faire leur coque ». Les enfants, enthou-
siastes, se préparent à « étudier la vie des papillons, de faire de petits réseaux
de soie, de petites chambres vitrées, etc. », et la narratrice remarque, non sans
complaisance, leur « vive satisfaction »36. Le rappel du récit de « La Belle et
la Bête » dans le Magasin des enfants, qui avait justement annoncé une leçon
physico-théologique sur les chenilles, est de nouveau évident, et démontre le
lien essentiel entre l’image du papillon et des chenilles, le débat sur les buts
et moyens de l’éducation des enfants, et le programme pédagogique de ces
femmes auteurs.

34 	Cet accent mis sur les merveilles de la nature n’est pas sans rappeler les mots d’Eric Jorink
     décrivant le vocabulaire utilisé dans les écrits physico-théologiques du XVIIe siècle :
     « Time and again we come across the crucial role that the ‘marvels of nature’ (Wundern,
     merveilles, mirabilia, miracula) played in the intellectual culture of the seventeenth cen-
     tury. All of these words are etymologically related and can all be derived from the Latin
     mirari (to wonder, ask oneself, want to know) and mirus (wondrous, extraordinary). »
     Jorink, Reading the Book of Nature, op. cit., p. 7.
35 	Genlis, Les Veillées du château, op. cit., p. 24.
36 	Genlis, Les Veillées du château, op. cit., p. 25.

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          Chenilles et papillons comme métaphore du rapport enfant –
          pédagogue

Concluons en notant brièvement une dernière série d’associations non pas
scientifiques, mais relevant plutôt de l’ordre de la poétique, évoquées aussi par
les chenilles et les papillons. Nous avons déjà noté que les chenilles et papil-
lons, dans leur dialogue avec le conte de « La Belle et la Bête », renvoient à
l’enfance et même à la sexualité. En même temps, dans l’optique des sciences
naturelles, comme l’écrit Swammerdam, les plus petites créatures ne sont pas
moins dignes que les plus grandes : réhabilitation à la fois des insectes et des
enfants, dignes de recevoir une éducation propre à leurs besoins. L’enfant peut
donc être conçu comme chrysalide de papillon prête à éclore37, une image qui
refait surface à la fin du XVIIIe siècle dans une gravure qui synthétise toute
cette réflexion autour de l’enfance, le frontispice évocateur du poème The
Gates of Paradise (1793) de William Blake [Figure 16.1] :

                                                    Figure 16.1
                                                    William Blake, frontispice de For Children:
                                                    The Gates of Paradise, Lambeth, 1793.
                                                    Library of Congress, cote PR4144.F6
                                                    1793

37 	D’ailleurs, l’équivalence entre l’enfant et la chenille constitue de nos jours encore un topos
     de la littérature pour enfants, dont témoigne le succès durable du classique d’Eric Carle,
     The Very Hungry Caterpillar (1969). Voir à ces sujets les remarques de Midas Dekkers,
     De larf. Over kinderen en metamorfose, Amsterdam, Contact, 2002, p. 141.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                   257

De l’image de l’enfance on passe finalement, dans ces textes à visée pédago-
gique, à celle de l’éducateur ou de l’éducatrice, dans une série de parallèles sug-
gestifs avec un tout autre domaine de la recherche scientifique au XVIIIe siècle,
celui de … la sériculture, ou la culture du ver de soie. Lorsqu’il publie en 1768 ses
Mémoires sur l’éducation des vers à soie, l’abbé Boissier de Sauvages, correspon-
dant de Réaumur et membre de la Société Royale des Sciences de Montpellier,
souligne les analogies entre l’élevage des vers de soie et l’éducation des enfants,
deux activités qui demandent une attention particulière et une surveillance
permanente de la part de celui qu’en termes techniques on appelle l’« éduca-
teur » des insectes. Dans les deux cas, également, l’activité de l’éducateur est
en étroit rapport avec la féminité et l’éveil sexuel. Même s’il arrive à l’auteur
d’évoquer « la tendresse paternelle du Magnaguier »38, c’est à des femmes qu’il
faut confier le travail délicat de faire éclore la graine de laquelle surgiront les
insectes. Ainsi, comme « une Poule qui couve des œufs »39, il précise que « les
personnes du sexe » :

      suspendent le paquet aux graines au haut de la cuisse, sur le devant,
      ou sur le côté de la hanche entre une Tunique de laine & les Jupes, où
      la chaleur est à peu près dans les personnes saines et bien constituées
      de 25 degrés […] Elles couvaient autrefois les graines au haut du sein,
      selon le précepte de Vida, dont le poème a été longtemps le code de la
      Magnanerie :
         Tu conde sinu velamine tecta,
         Nec pudeat roseas inter fovisse papillas,
         Si te tangit honos, et flavi Gloria sili40.

Faut-il souligner l’étrange parallélisme, dans cette image de la femme couvant
avec son corps les chenilles, entre ses « seins couleur de rose » virgiliens et la
rose dont la cueillette inaugure l’initiation sexuelle de la Belle, nouvel avatar
de la Psyché-papillon antique ? D’ailleurs, ajoute l’abbé Boissier de Sauvages,
faisant ici preuve de son esprit éclairé d’homme de sciences, la croyance que
« les femmes et les filles en âge de puberté ne doivent point pénétrer dans
[l’]atelier [du Magnanier]»41 n’est qu’une vieille superstition, même s’il évoque

38 	Abbé Pierre-Augustin Boissier de Sauvages, Mémoires sur l’éducation des vers à soie,
     Nîmes, Michel Gaude, 1763, pp. 45–46.
39 	Ibidem, p. 95.
40 	« Gardez-les dans votre sein, couvrez-le d’une enveloppe, et n’ayez-pas honte de les ca-
     resser entre vos seins rosés, si la gloire du fil doré vous atteint ». Ibidem, p. 96.
41 	Ibidem, p. 51.

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avec complaisance l’idée selon laquelle il faudrait laisser couver la graine uni-
quement par des jeunes filles n’ayant pas atteint l’âge de la puberté42.
    Dans tous ces discours, l’ambiguïté entre les pédagogues et les éleveurs de
vers, établie par l’emploi du même mot « éducateur » pour désigner les deux,
reste suggestive. L’équivalence entre l’enfant et la chenille peut aussi, en effet,
concerner la figure de la pédagogue même, comme le suggère un passage dans
une des fables pédagogiques de Fénelon, « Les abeilles et les vers à soie ».
Lorsque l’auteur donne la parole au porte-parole des vers de soie, celui-ci
déclare que « chacun de nous montre les merveilles de la nature et se consume
en un travail utile. »43 Alors que Perrot, dans son commentaire de ce passage,
souligne « la tradition utilitariste de John Locke et [le] pragmatisme écono-
mique du ministre de Louis XIV, Colbert »44, en relançant la production en
France de la soie, il y a aussi un autre écho textuel possible. Le vers de soie qui
se « consume » en un travail utile, ce n’est pas uniquement l’enfant qu’il s’agit
d’éduquer ; c’est aussi une brillante caractérisation de la pédagogue elle-même.
Comment ne pas songer alors à une Mme de Genlis, qui se donne pour but
de montrer à son jeune public « les merveilles de la nature » et qui adopte jus-
tement pour devise personnelle au début de la carrière d’éducatrice la phrase :
« Pour t’éclairer tu te consumes » ?
    Résumons alors nos propos en constatant qu’au cours du XVIIIe siècle et
dans un vaste réseau d’écrits relevant de genres à première vue très différents,
on voit se déployer un fin jeu intertextuel autour de l’image centrale des che-
nilles, des papillons, et des jeunes filles en fleurs. Renvoyant à la fois à un dis-
cours théologique, à un discours scientifique et à un discours pédagogique et
littéraire, ces textes amènent une réflexion, sans doute toujours d’actualité, sur
le but de toute éducation par la littérature : faire éclore les chrysalides, afin que
celles-ci puissent s’envoler vers le ciel, en autant de Psyché-papillons …

          Bibliographie

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  philologic/getobject.pl?c.9:1072.encyclopedie0513 (visité le 10 septembre 2016).

42 	Ibidem, pp. 101–102.
43 	Cité dans Perrot, « Du papillon », op. cit., p. 60.
44 	Perrot, « Du papillon », op. cit., p. 59.

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Des Chenilles Aux Papillons                                                                   259

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