COVID-19 : une crise humanitaire invitant à repenser l'État social - Philab

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COVID-19 : une crise humanitaire invitant à repenser l’État social

Diane Alalouf-Hall (doctorante, département de sociologie, UQAM, agente de recherche au PhiLab-
Québec)
David Grant-Poitras (doctorant, département de sociologie, UQAM, agent de recherche PhiLab-Québec)
Jean-Marc Fontan (professeur titulaire, département de sociologie UQAM, co-directeur Philab-Canada1)

Montréal, le 20 mai 2020.

À l’instar de la grippe H7N9 (2013) et du virus Ebola (2014), la COVID-19 pose d’énormes défis en matière
de santé publique, de gestion des urgences humanitaires, de transparence et de vélocité des réponses à
déployer pour une multitude d’acteurs. Afin de lutter contre le coronavirus, la mobilisation générale s’est
assortie de plans économiques astronomiques. Les sommes accordées sont vertigineuses : US$ 2 000
milliards pour les États-Unis2 assortis d’un nouveau plan de US$ 500 milliards3, quelques US$ 1200 milliards
pour le gouvernement allemand4, US$ 1000 milliards pour le Japon5, US$ 265 milliards pour l’Inde6, US$
108 milliards pour la France7 et US$ 107 milliards pour le Canada8.

1 https://philab.uqam.ca/.
2
  https://fr.euronews.com/2020/03/25/usa-2-000-milliards-d-aides-l-economie-americaine-face-au-coronavirus.
3
            https://www.lesoleil.com/actualite/monde/covid-19-le-senat-americain-approuve-un-nouveau-plan-de-500-milliards--
1e31d259909fd174c5e663eb43f03a7b.
4
  https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1680105/coronavirus-plans-relance-europe-etats-unis.
5
    Alalouf-Hall, D. et Thool, V. (2020). Covid-19 : mieux comprendre la gestion de l’épidémie au Japon,
https://occah.uqam.ca/publications/covid-19%E2%80%AF-mieux-comprendre-la-gestion-de-lepidemie-au-japon/.
6
      https://www.lemonde.fr/international/article/2020/05/13/narendra-modi-annonce-un-plan-de-relance-de-246-milliards-d-
euros-pour-une-inde-autonome_6039533_3210.html.
7
  https://www.france24.com/fr/20200409-coronavirus-la-france-double-le-montant-de-son-plan-d-urgence.
8
               https://www.lavoixdelest.ca/actualites/covid-19/covid-19-le-plan-durgence-federal-de-107-milliards-maintenant-loi-
2a122a92a6a13e7417cd49ce65dd92a2.

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                       1
Malgré cette impressionnante capacité de mobilisation de ressources financières, nous sommes également
témoins des faiblesses des États dits « forts »9. En effet, la crise révèle avec acuité la présence de zones
orphelines de développement ou marginalisées. Les inégalités s’y sont historiquement accumulées et se
renforcent présentement. La crise sanitaire et socioéconomique frappe ces régions de façon particulière. Que
ce soit le Bronx, le Queens et Brooklyn à New York, dont la plupart des habitants-es sont issus-es des
communautés hispaniques, afro-américaines ou immigrantes ; la Seine-Saint-Denis (93) en France10 ou
encore Montréal-Nord au Québec où nous retrouvons une concentration importante de personnes âgées, de
familles monoparentales, de personnes immigrantes et de ménages pauvres.

Malgré les efforts importants consentis pour lutter contre la pandémie dans les pays du Nord, ces derniers
demeurent insuffisants et laissent apparaitre les marqueurs spécifiques propres aux situations de crise
humanitaire généralement rencontrées dans des pays du Sud. Cette apparition prend différentes expressions,
celles des interventions d’équipes de Médecins sans frontières au Royaume-Uni et en Allemagne, ou encore,
le déploiement de ressources sanitaires de la Croix-Rouge et des forces armées canadiennes au Québec.

Alors que les professionnels-les agissant en première ligne sont en nombre insuffisant ou épuisé-es11, la
Croix-Rouge canadienne est venue prêter main-forte en installant un hôpital de campagne dans un des
arrondissements de Montréal. Le Canada et le Québec sont confrontés au paradoxe de disposer de la
capacité de poser des choix politiques déchirants susceptibles d’amplifier les inégalités structurelles
existantes par la fermeture de leur économie et le confinement de la population, et de voir s’installer les
marqueurs d’une crise humanitaire requérant la mobilisation d’acteurs moins bien reconnus par l’État, telle
une multitude d’organisations de la société civile, et des ressources qui sont normalement dédiées à l’aide à
apporter à l’échelle internationale. Comment traiter cette situation inhabituelle au Canada et au Québec où
inégalités structurelles, expertises moins bien reconnues et besoins humanitaires se rencontrent ?

Dans ce texte sont abordées trois facettes de la crise sanitaire qui révèlent des failles importantes du régime
providentiel québécois et qui laisse entrevoir une crise humanitaire sur son sol. Les deux premières parties
du texte se penchent sur la mise en place d’interventions extraordinaires suite à la déroute du système de
santé pour juguler la propagation. Quant à la troisième partie du texte, est repris Montréal-Nord comme cas
de figure illustrant l’échec de l’État à renverser des structures d’inégalités sociales qui s’entrecroisent et se
cumulent au sein d’un même territoire. Ces dernières expliqueraient pourquoi certaines populations se
retrouvent aujourd’hui plus à risques face à la pandémie.

Un hôpital temporaire de la Croix-Rouge au Québec : signal d’alerte de la fragilité du système
québécois de santé
L’épidémie de COVID-19 a levé le voile sur les faiblesses du système québécois de santé et de services
sociaux. Même si nous dénombrons de nombreux hôpitaux, des professionnels-les de santé compétents-es,

9
   Selon l’Index des États fragiles, développé par Fund for Peace (2019), le Canada est considéré comme un État « very sustainable »,
donc comme un « État efficace » ou un « État fort ». La notion d’État efficace fait référence à une évaluation de la capacité d’un
acteur public efficace et efficient.
Alalouf-Hall, D., & Fontan, J.-M. (2020). Gestion des catastrophes naturelles en sol québécois : rendre socialement et
écologiquement responsables les processus de développement des territoires affligés. Revue Organisations & Territoires, 29(2),
127-139. https://doi.org/10.1522/revueot.v29n2.1156
10                      https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-la-seine-saint-denis-particulierement-
touchee_3902799.html.
11                                                                    https://plus.lapresse.ca/screens/caaa50d6-b4bd-48d2-be1c-
26e34b2e6bd7__7C___0.html?utm_medium=facebook&utm_campaign=internal+share&utm_content=screen&fbclid=IwAR3j0
hkJ72-Wo35IGn2CBZJBNDsy7NW-vaCXWeS5gYrQDEYRgaMNiGqkL6I.

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                           2
un service de premiers secours (911), une ligne d’entraide (211) et un service de consultation téléphonique
gratuit et confidentiel (811), nous observons de graves insuffisances dans le champ de la santé publique. La
courbe d’évolution cumulative du nombre de décès ne cesse de croître et est plus forte au Québec que dans
le reste du Canada12. Cette différence significative est marquée par une éclosion récente dans des Centres
d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD)13. On se retrouve aujourd’hui devant une situation où
les pensionnaires des CHSLD représentent autour de 80% des victimes de la COVID-19. Pour faire face à
cette situation d’urgence, la Croix-Rouge canadienne a reçu la demande de déployer un hôpital de campagne
dans l’aréna Jacques-Lemaire de l’arrondissement de LaSalle à Montréal. Une dizaine de tentes de quatre
lits14 ont été installées afin de combler les besoins des CHSLD des environs. Le personnel provient d’abord
des effectifs du CIUSSS de l’Ouest-de-l’Île-de-Montréal, mais aussi des banques de bénévoles et de
volontaires des programmes « Je contribue 15» et « La force du nous 16». Ces bénévoles sont formés par la Croix-
Rouge17.
En quoi le fait de mobiliser la Croix-Rouge mérite-t-il une attention particulière ?
Lorsque des catastrophes frappent, la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du
Croissant-Rouge (FICR) intervient à la demande de l’État concerné en dépêchant ses Équipes de réponse
aux urgences (ERU)18. Ces ERU font partie du système mondial d'intervention du FCIR. Elles sont utilisées
lorsque l'assistance mondiale est nécessaire et que la Croix-Rouge nationale ne peut pas intervenir seule.
Grâce au soutien du gouvernement du Canada, la Croix-Rouge canadienne dispose de deux ERU « santé »
prêtes à être déployées partout et à tout moment : une clinique mobile d’urgence et un hôpital d’urgence.
Une mission ERU peut durer jusqu’à quatre mois, pendant lesquels le personnel de la Croix-Rouge
canadienne travaille en étroite collaboration avec le personnel soignant en place et les bénévoles de la Croix-
Rouge locale19. Il est important de préciser qu’il s’agit du seul dispositif existant pour créer un hôpital de
campagne dans tout le continent américain20. Malgré cette rareté, l’ERU hôpital de la Croix-Rouge
canadienne, notamment déployé en Haïti suite au séisme de 201021, au Népal suite au séisme de 201522, au
Mozambique en réponse au cyclone Idai de 201923, est aujourd’hui déployé pour la première fois au Québec
depuis sa mise sur pied24. Pourquoi le déployer au Québec et non ailleurs dans le monde où les systèmes de
santé sont moins développés ou quasi inexistants.

12
   Au 12 mai : 3 131 décès au Québec contre 2 040 pour le reste du Canada.
https://www.lapresse.ca/covid-19/202003/16/01-5264948-la-covid-19-en-graphiques-12-mai.php.
13
   https://www.rcinet.ca/fr/2020/04/17/aines-morts-en-chsld-au-quebec-rectifier-le-tir-au-dela-de-laction-collective/.
14
   https://www.rcinet.ca/fr/2020/04/27/la-croix-rouge-premier-hopital-mobile-territoire-quebecois/.
15
   https://jecontribuecovid19.gouv.qc.ca/Inscription.aspx.
16
   https://ciusss-ouestmtl.gouv.qc.ca/zone-personnel-du-ciusss/covid-19/appel-a-la-mobilisation-la-force-du-nous/.
17
   Alalouf-Hall, D. et Grant-Poitras, D (2020). Philanthropie de proximité : le bénévolat en période de Covid-19.
https://philab.uqam.ca/blogue-accueil/philanthropie-de-proximite-le-benevolat-en-periode-de-covid-
19/?fbclid=IwAR1adUiypwOT5_nojESucjMiQHvOeF02tseUIyGwN7zcTzv81sKTWQ7LG4A.
18 https://www.ifrc.org/Global/Publications/disasters/117600-eru-brochure-fr.pdf.
19
       https://www.croixrouge.ca/nos-champs-d-action/activites-internationales/urgences-et-catastrophes-dans-le-monde/equipe-
de-reponse-aux-urgences-de-la-croix-rouge-eru/missions-de-l-eru-generer-des-retombees-durables.
20
   Les Croix-Rouge allemande, finlandaise et norvégienne offrent cette ERU.
21
     https://www.croixrouge.ca/nos-champs-d’action/interventions-en-cours/interventions-anterieures/urgences-et-catastrophes-
precedentes/a-l’etranger/2010/intervention-de-la-croix-rouge-en-haiti/la-croix-rouge-continue-d’envoyer-de-l’aide-en-haiti.
22
       https://www.croixrouge.ca/nos-champs-d-action/activites-internationales/urgences-et-catastrophes-dans-le-monde/equipe-
de-reponse-aux-urgences-de-la-croix-rouge-eru/missions-de-l-eru-generer-des-retombees-durables.
23
         https://www.redcross.ca/about-us/red-cross-stories/2019/canadian-red-cross-sends-emergency-field-hospital-to-disaster-
stricken-mozambique.
24
   Il ne s’agit pas d’une initiative de la Croix-Rouge qui ne peut pas passer au-dessus des décisions de l’autorité locale.

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                     3
Un privilège : pouvoir rapatrier les ressources humanitaires chez soi !
Le Coronavirus continue sa propagation dans le monde, n’épargnant rien ni personne, même les zones
connaissant des crises humanitaires prolongées. Ces dernières sont confrontées à une double peine :
Coronavirus et conflits armés ou encore Coronavirus et instabilités politiques chroniques. Les grandes
organisations humanitaires25 déplorent le caractère catastrophique de cette propagation pour les pays dits
fragiles qui ne sont pas préparés à faire face à une pandémie, et ce, en raison de structures sanitaires locales
insuffisantes.

Le déploiement de l’ERU de la Croix-Rouge au Québec attire notre attention sur deux aspects. D’abord, la
dichotomie États forts versus États fragiles ne semble plus aussi claire en période de pandémie
transfrontalière. Ensuite, il est difficile de garder une attention constante envers autrui quand on se sent soi-
même en danger. Le Canada, qui a le privilège de posséder un système de santé développé et un ERU sur
son sol, est plus enclin à l’utiliser d’abord pour lui-même, et ce, malgré toutes les autres actions entamées26
pour venir en aide aux États considérés comme plus fragiles pour le Canada.
L’armée canadienne déployée dans les CHSLD du Québec
Face au nombre important de décès de personnes âgées en CHSLD et au manque de personnel soignant, le
Premier ministre François Legault a enjoint la population à faire du bénévolat pour prêter main-forte aux
personnes préposées et au personnel soignant. Confronté à l’aggravation de la situation, le 22 avril dernier, le
gouvernement québécois a demandé au gouvernement fédéral de déployer du personnel des Forces armées
canadiennes (FAC) dans des CHSLD. Après une hésitation de la part du Premier ministre du Canada, celui-
ci s’est résigné à l’idée et 1 020 membres des FAC ont été déployés au Québec dans le cadre de l’opération
LASER27. Ces derniers sont répartis dans vingt CHSLD essentiellement situés dans la région du Grand
Montréal28. Ce contingent comprend 670 militaires ayant une formation médicale, tandis que les autres
militaires ont suivi une formation rapide du personnel de la Croix-Rouge29 afin qu’ils appuient la logistique
des opérations : servir des repas, faire le nettoyage des édifices, distribuer des lingettes humides, etc. Un
autre contingent de 350 militaires devrait arriver au cours des prochains jours. De plus, s’ajoutent à cela 200
rangers qui ont été envoyés en soutien dans les communautés vivant dans le nord de la province.

En quoi ce déploiement de l’armée canadienne mérite une attention particulière ?
D’emblée, mentionnons le caractère exceptionnel de voir l’armée soutenir des autorités publiques
canadiennes pour des raisons sanitaires. Elle le fait dans le cas de catastrophes naturelles et majoritairement
à l’extérieur du pays. À titre d’exemple, elle est intervenue en 2014 face à l’éclosion du virus Ebola dans
l’ouest de l’Afrique. En plus d’une aide financière substantielle à la Mission des Nations Unies pour l'action
d'urgence contre Ebola (MINUAUCE)30, le gouvernement canadien a aussi déployé l’opération SIRONA31,

25
   https://www.icrc.org/fr/nos-activites/coronavirus-pandemie-de-covid-19.
https://www.icrc.org/fr/document/nous-sommes-dans-une-course-contre-la-montre-pour-freiner-la-propagation-du-covid-19.
26
         https://www.canada.ca/fr/affaires-mondiales/nouvelles/2020/04/le-soutien-du-canada-aux-efforts-internationaux-pour-
lutter-contre-la-pandemie-de-covid-19.html.
27
                  https://www.canada.ca/fr/ministere-defense-nationale/services/operations/operations-militaires/operations-en-
cours/laser.html.
28
   Il faudra attendre deux semaines avant qu’arrivent les secours militaires. Très critiqué par rapport à un si long temps de
réaction, le ministre de la défense a rétorqué en expliquant qu’une formation de plusieurs jours était nécessaire avant que les
militaires soient déployés dans cet environnement peu connu.
29
   https://www.facebook.com/268400032839/posts/10158310184272840/?vh=e&d=n.
30
   https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2014/10/intervention-canada-reaction-eclosion-virus-ebola-afrique-ouest.html

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                     4
laquelle visait principalement à administrer « des soins médicaux aux travailleurs locaux et internationaux de
la santé admis comme patients au centre de traitement de Kerry Town du Royaume-Uni en Sierra Leone »32.

Le fait que les FAC soient mobilisées à des fins de santé en territoire canadien révèle non seulement la
gravité de la situation, mais aussi qu’elle échappe complètement aux dispositifs en place contrôlés par les
autorités publiques. Théoriquement, au Canada, le système de santé et de services sociaux devrait présenter
un niveau d’efficience et d’efficacité qui le mettrait à l’abri du besoin de devoir recourir à des militaires pour
prendre soin des personnes âgées.

Quelles leçons en tirer ?
Suite au déploiement de membres de l’armée canadienne en milieu CHSLD, force est de revisiter les
réticences exprimées par le Premier ministre Justin Trudeau. Les FAC sont mal constituées pour une
opération de la sorte. S’il convient certes de réfléchir collectivement aux raisons qui font que nous « en
sommes arrivés là », il est tout aussi pertinent de suivre l’intervention des militaires déployés et de tirer des
leçons sur la capacité réelle des militaires de bien protéger la population dans le cadre de missions
humanitaires locales, surtout lorsque la menace est d’ordre sanitaire.

Expliquons-nous. Il faut garder en tête que si l’armée est si mal adaptée pour aider les autorités civiles à
administrer des soins, c’est notamment en raison d’une série de décisions politiques prises sous le
gouvernement Harper, lequel était en faveur d’une vision plus guerrière des FAC. Comme en a fait état un
dossier spécial du magazine Nouveau Projet publié en 2014, l’approche stratégique du Canada à l’international
délaisse de plus en plus la puissance douce (« soft power ») à la faveur du « pouvoir tout court »33. Ce
changement de posture s’est répercuté dans la restructuration des FAC. Ce faisant, alors même que l’achat
de matériel militaire sophistiqué mobilise une part importante de l’enveloppe budgétaire de l’armée (avions
de chasse et navires de guerre par exemple), sa division médicale souffre de compressions et ses membres se
voient intégrés dans des hôpitaux civils34. Dès lors, par ironie du sort, nous subissons aujourd’hui les contre
coups de cette orientation politique, laquelle a éloigné le Canada d’une vision fondamentalement
humanitaire du rôle à donner aux FAC. La situation actuelle pourrait permettre de revoir la vision de la
stratégie militaire canadienne au profit d’une approche plus axée sur le maintien de la paix et le « care » des
populations civiles.

Montréal-Nord, l’arrondissement le plus durement touché
Dans une étude récente, Pierre Tircheret et Nicolas Zorn35 (2020), de l’Observatoire québécois des
inégalités, présentent une synthèse des effets de la présente crise sanitaire et socioéconomique sur les
groupes sociaux les plus vulnérables36. Selon l’analyse qu’ils font à partir d’études récemment conduites en
Chine et aux États-Unis sur les personnes les plus affectées par la pandémie, « les femmes, les personnes
aînées ou en situation de pauvreté, certains groupes ethnoculturels comme les communautés d’origine

31
          https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2014/12/gouvernement-canada-annonce-soutien-sol-intervention-contre-
eclosion-maladie-virus-ebola-sierra-leone.html.
32
          https://www.canada.ca/fr/nouvelles/archive/2014/12/gouvernement-canada-annonce-soutien-sol-intervention-contre-
eclosion-maladie-virus-ebola-sierra-leone.html.
33
   Voir notamment l’article : Nicolas Langelier (2014). Puissance douce, pouvoir tout court. Nouveau Projet, numéro 05, pp. 16-22.
34
   https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1694746/militaires-forces-armees-canadienne-sante-coronavirus-covid-aide.
35
   Tircheret, Pierre et Nicolas Zorn (2020). Inégaux face au coronavirus : constats et recommandations, Montréal, Observatoire québécois
des inégalités.
36
   https://theconversation.com/une-pandemie-qui-met-en-lumiere-les-injustices-sociales-135405.

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                              5
asiatique, les communautés autochtones éloignées, ainsi que les personnes ayant une maladie respiratoire,
immunodéprimées ou atteintes de maladies chroniques » seraient les plus à risque d’être affectées, de
connaître des complications sanitaires ou socioéconomiques ou, malheureusement, de décéder (p. 1). Les
déterminants sociaux de la santé37, en d’autres mots les facteurs qui jouent positivement ou négativement sur
l’état de santé d’une personne – tels le revenu ou le niveau de scolarisation38 –, ont tendance à voir se
regrouper sur de micro-territoires les personnes partageant des caractéristiques semblables.

                                               Source : Tircheret et Zorn (2020, p. 3)
Du fait que la crise sanitaire et socioéconomique actuelle entraîne plus d’effets négatifs sur certaines
catégories de personnes et que ces groupes sont inégalement concentrés dans les territoires urbains, tous les
quartiers de Montréal, par exemple, ne sont pas égaux face aux effets de la crise et ne disposent pas des
mêmes capacités ni des ressources requises pour la surmonter.

À Montréal, force est de constater que la partie Est de la Ville39 regroupe un plus grand nombre de
personnes des groupes sociaux les plus affectés par la crise sanitaire et socioéconomique actuelle. Outre la
catégorie des « communautés autochtones éloignées », les cinq autres catégories présentent, pour ces
personnes, une concentration plus élevée qu’ailleurs à Montréal40. À titre indicatif, l’étude récente de
Ghaffari, Klein et Fontan (2018), sur les caractéristiques sociodémographiques et socioéconomiques de
l’arrondissement Montréal-Nord, montre comment cet arrondissement compte plus de personnes âgées (3
points de pourcentage (pts%), plus de femmes (3pts%) et de familles monoparentales et de jeunes enfants
(10pts%,), plus de personnes immigrantes (7pts%), dont un nombre important de représentants-es de
minorités visibles41, et de personnes pauvres : on observe un écart de 20 000$ entre les revenus moyens des
ménages de l’arrondissement et ceux de la Ville. Enfin, la population de l’Est de Montréal connaît plus de
problèmes de santé que la population de l’Ouest de l’île de Montréal (à titre indicatif, 2pts% de plus pour les
maladies pulmonaires obstructives)42. Le cumul de ces différences fait en sorte que, dans certains quartiers
de l’Est de Montréal, l’espérance de vie de certains groupes sociaux est « inférieure jusqu’à neuf ans de celle
des citoyens de l’Ouest de l’Île »43.

37
   https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1697063/pandemie-inegalites-sociales-sociologie-acces-sante-covid-19.
38
    L’Association canadienne de santé publique identifie 14 déterminants sociaux de la santé : https://www.cpha.ca/fr/les-
determinants-sociaux-de-la-sante.
39
   L’Est de Montréal, selon le Livre blanc récemment publié par la Chambre de commerce de l’Est de Montréal, couvre tout le
territoire situé à l’Est du boulevard St-Laurent.
40
   https://theconversation.com/une-pandemie-qui-met-en-lumiere-les-injustices-sociales-135405.
41
   Aux États-Unis, de premières études indiquent que la population noire plus affectée : https://theconversation.com/etats-unis-
pourquoi-les-noirs-et-les-pauvres-sont-les-plus-touches-par-le-covid-19-136538.
42
   Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de l’Est-de-l’Île-de-Montréal (2018). Portrait de la population du territoire
du CIUSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal (CIUSS-EMTL), Montréal, Direction des ressources humaine, des communications et des
affaires juridiques.
43
   https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/765569/esperance-vie-est-montreal-ouest-ciusss-est-ile.

PhiLab Québec – Mai 2020                                                                                                                   6
En situation de pandémie, le fait de garder son emploi pourrait être considéré comme un facteur atténuant, à
condition que l’exercice de cet emploi soit sécuritaire. C’est le cas pour un nombre important de travailleur-
es en situation de télétravail. Ce n’est pas le cas pour tous les types d’emploi. Ainsi, le personnel des
institutions de santé et de services sociaux donnant des soins de santé est plus vulnérable à contracter la
maladie et à la propager par contagion communautaire. Il s’agit de personnel sanitaire majoritairement
composé de personnes récemment immigrées, dont des demandeurs d’asile d’origine haïtienne44. Cette
situation est présente dans nombre de quartiers de Montréal, dont Montréal-Nord, où un nombre important
de travailleur-es est à pied d’œuvre dans des Centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD),
lesquels sont de véritables foyers d’infection où la maladie s’est fortement installée.

Conclusion : la pandémie du Covid19, ou l’urgence de réinvestir et de repenser l’État-providence
En matière d’analyse de la vulnérabilité, le réflexe serait de penser qu’un État fort est forcément plus
résilient. Dans les faits, le niveau de résilience au sein de tout espace étatique n’est pas uniforme. Il existe par
exemple une résilience différentielle à l'intérieur d’un même territoire (Alalouf-Hall et Fontan, 2020).
Certaines régions, certaines villes, certains quartiers, certaines activités se rétablissent plus vite que d'autres.
On a pu constater ce phénomène régulièrement après des catastrophes naturelles. Dans le contexte de la
COVID-19, la résilience territoriale est tout aussi pertinente. En effet, les territoires faiblement pourvus en
capital socioterritorial seront fortement désavantagés quant à la traversée de la crise et leur remise à niveau à
la suite de la pandémie. Il s’ensuit alors une situation de défavorisation territoriale face à la crise sanitaire,
ajoutant aux facteurs de défavorisation déjà existants, à l’origine du déploiement de réponses humanitaires
(dépistage massif, soutien de la Croix-Rouge et des délégués internationaux, intervention de l’armée, le tout
dans le but de protéger la population.) Ainsi, pour l’espace canadien, la croissance des inégalités sociales
engendre des inégalités territoriales lesquelles sont observables à l’échelle des provinces, dans un premier
temps, et des municipalités, dans un second temps.

La crise sanitaire transfrontalière de la COVID-19 vient nourrir cette remise en question de la réelle capacité
de résilience des pays dits forts. En exploitant divers angles d’analyse, notre article a ainsi tenté de mettre en
évidence le fait que l’appareil étatique s’est montré déficient à plusieurs égards pour intervenir efficacement
face à la crise sanitaire.

Curieusement, ceci n’est pas nouveau. Parler d’une société à deux vitesses et présenter certaines de ses
caractéristiques pour illustrer les effets de la pandémie45 est certes bon à rappeler, mais ne constitue pas en
soi une révélation. L’intérêt de la crise actuelle se situe à un autre niveau : il révèle une prise de conscience
élargie sur l’importance et la valeur de certains types de travaux, comme le travail du care caractérisant les
soins à donner aux personnes âgées nécessitant des soins de longue durée. L’intérêt de la crise est de nous
forcer à réévaluer les frontières entre le travail hypervalorisé et surreconnu et celui sous-valorisé et non
reconnu. Cette crise oblige un besoin de revalorisation du travail dit essentiel au bon vivre ensemble et au
bon fonctionnement de notre société. En ce sens, elle nous a montré l’importance de la souveraineté
alimentaire, de l’achat local et la centralité de redevenir souverain en matière de production d’équipements
sanitaires dits essentiels. La pandémie décentre ainsi notre regard de la mondialisation pour le recentrer sur
l’importance de l’éloge à la lenteur46 (slow movement), du local et de la proximité relationnelle.

44 Certains attendent encore la réponse à leur demande d’asile https://www.lapresse.ca/debats/editoriaux/202005/01/01-
5271799-preposees-aux-beneficiaires-la-filiere-roxham.php.
45
   https://www.lapresse.ca/societe/202003/29/01-5267029-covid-19-une-crise-a-deux-vitesses.php.
46 https://www.laslowlife.fr/le-mouvement-slow-un-art-de-vivre/.

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Enfin, cette crise ne peut être jugulée à partir de l’agir d’un seul acteur, comme ce fut le cas pour le krach
boursier de 2008 où l’État est apparu en grand sauveur d’un marché financier en déroute. Dans le cas
présent, certes la centralité de l’État est rappelée, mais aussi ses faiblesses et le besoin de mobiliser tous les
secteurs de la société, dont les organisations du secteur philanthropique. Au cœur du travail de proximité,
nous retrouvons une grande diversité d’organismes communautaires et de bénévoles qui offrent des services
aux personnes en situation d’itinérance, qui distribuent des paniers alimentaires47, qui offrent des services
pour les personnes souffrant de problèmes de santé mentale ou qui gardent ouverts les refuges pour femmes
violentées… Au cœur de la tourmente, des fondations subventionnaires sont amenées à revoir leurs
stratégies d’allocation de fonds pour donner accès à de la liquidité aux organisations de première ligne48.

47 À titre indicatif, une partie de l’équipe de l’organisme Parole d’excluEs vient en soutien à la coopérative Panier Futé pour
distribuer des paniers d’aide alimentaire. Voir : Isabel Heck et Floriane Socquet-Juglard (2020). Veiller à l’inclusion sociale en
temps de crise. Comment Parole d’excluEs adapte ses pratiques sous la COVID-19 ? https://philab.uqam.ca/blogue-
accueil/veiller-a-linclusion-sociale-en-temps-de-crise-comment-parole-dexclues-adapte-ses-pratiques-sous-la-covid-19/ .
48
   https://philab.uqam.ca/blogue-accueil/les-trois-horizons-de-la-reponse-philanthropique-au-quebec-chronique-des-cinq-
premieres-semaines-de-covid-19/ .

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