Émétine et quinine, une thérapie pour sauver Bellini en 18351
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Émétine et quinine, une thérapie pour sauver Bellini en 1835 1 Francis Trépardoux La commémoration franco-italienne du bicentenaire de la nais- sance à Catane en 1801 de Vincenzo Bellini, m’attache à l’étude des causes de son décès brutal survenu à Puteaux le 23 septembre 1835. Jeune et brillant représentant de l’école musicale italienne, il connut une renommée européenne dès 1828 avec Il Pirata, puis La Stranie- ra, I Capuletti, La Sonnambula et Norma. Fixé à Paris depuis l’été de 1833, il y a composé son dernier opéra I Puritani qui lui apporta un triomphe mérité. Dans la capitale française la vie artistique et mon- daine n’avait de cesse d’innover, de divertir et d’offrir une suite inin- terrompue de plaisirs, cependant que les attaques sporadiques du cho- léra venaient y semer un courant de panique comme il en fut en 1832. Dans l’intervalle de quelques semaines, Bellini était emporté par une maladie digestive que la rumeur confondit avec le choléra et dont le principal symptôme était la dysenterie. Il fallut attendre la fin du siècle avant de pouvoir établir dans son cas l’existence d’une ami- biase intestinale compliquée d’abcès au foie. A la lecture du rapport d’autopsie établi par Adolphe Dalmas, professeur agrégé de la Fa- culté de médecine de Paris, spécialiste reconnu dans le domaine des maladies intestinales et du choléra (1), nous pouvons saisir claire- ment que le compositeur sicilien venait de succomber sous l’effet de la virulence spectaculaire de ce parasite tant au niveau de la mu- queuse du colon que dans le foie où la présence d’un abcès très vo- lumineux , de la grosseur du poing, gardait encore son pus épais. Par ailleurs , l’ensemble des organes et appareils étaient dans un état tout à fait normal soulignant en cela la bonne constitution physique de cet homme de trente trois ans. La véracité de ce diagnostic a été renfor- cée par les données de l’anamnèse, s’agissant d’une récidive brutale et intense. Dans les années antérieures Bellini avait souffert de crises de dysenterie épisodiques qu’il soignait par l’application de vésica- toires (2). En 1830 une atteinte plus grave survenue après une pé- riode de grande fatigue alors qu’il composait sans relâche pour les 1 Paru in Rev. Hist. Pharm., 90, No 335, 2002, 401-426.
Acta - Congressus Historiae Pharmaciae 2001 théâtres de Milan et de Venise, avait nécessité une convalescence de plusieurs mois au bord du Lac de Côme. Différenciée par les médecins tropicalistes Ségond (Cayenne,1834) et Dutroulau (Martinique,1845), l’étiologie de la ma- ladie amibienne ne fut définitivement établie qu’après 1885 (3). Dans leurs observations, son caractère imprévisible et mortel ressortait dé- jà comme ceci fut confirmé par la suite jusqu’à nous. De façon sim- ple chez Bellini, la mise en œuvre d’une thérapie anti-infectieuse pouvait ralentir l’évolution de sa maladie. Méconnue et occultée par les théories organicistes de Broussais, le traitement ordinaire de son époque préconisait la mise en place de vésicatoires sur l’abdomen, médication qui aurait été effectivement appliquée au maestro durant la dernière semaine de sa vie. C’est le médecin italien Montallegri (4) qui en prit l’initiative, alors que le compositeur demeurait isolé à Puteaux à l’écart de tout contact possible avec le corps médical pari- sien. A cette date , Montallegri n’était pas autorisé à exercer son art en France faute de reconnaissance légale de son diplôme ; il le sera en 1839. De façon inexplicable les deux médecins italiens proches de Bellini , Fossati et Furnari qui pratiquaient légalement leur art à Pa- ris, n’intervinrent pas auprès de leur compatriote en difficulté. Ainsi surpris par sa disparition brutale, l’autorité du gouvernement français demanda l’avis de l’expert Dalmas afin d’établir avec certitude les causes de son décès. Une atteinte digestive par un toxique , de même que la présence du choléra purent ainsi être écartées sans ambiguïté pour les personnes de l’art ayant pu avoir connaissance de ses conclusions. Les ressources thérapeutiques disponibles à Paris en 1835 pou- vaient prétendre à une amélioration voire à la guérison de Bellini, à la hauteur de l’efficacité des traitements d’éradication amibienne qui furent standardisés vers 1910 avec l’usage de l’émétine. En effet cet alcaloïde, isolé comme la quinine par Pelletier, était immédiatement disponible chez ce pharmacien qui possédait des ateliers d’extraction et de purification à Neuilly-Sablons, à mi chemin entre la barrière de l’Etoile et le pont de Neuilly. C’est dire la proximité qui existait en- tre le malade et le médicament qui devait le guérir. La prise d’émétine pouvait s’envisager par la voie orale à des doses modérées, sachant que les vomissements intercurrents cesseraient après quel- ques jours de cure. La forte sensibilité du parasite au contact direct de l’émétine autorisait l’emploi de lavements, en alternance avec des
Francis Trépardoux lavements de nitrate d’argent et des lavements émollients. Egalement , la mise en œuvre de la quinine par les mêmes voies se trouvait indi- quée comme son usage le fut durant le 19 e siècle par les parasitolo- gues dont les travaux devaient faire historiquement références, Du- troulau, Councilman et Lafleur. En 1871, Lösch observa in vitro que l’amibe était inactivée par la quinine à de faibles concentrations. De plus l’activité anti-bactérienne de cet alcaloïde pouvait limiter les proliférations résultant de la nécrose locale des tissus attaqués par le parasite au niveau du foie et de l’intestin (5). Au surplus, l’administration rectale de suppositoires de quinine était rendue pos- sible par les expérimentations qui en furent réalisées dans les hôpi- taux de Paris dès 1830 par Trousseau et Bretonneau (6). De même la possibilité d’administrer l’émétine par la voie endermique étudiée par Magendie en 1829, était confirmée par le pharmacien Caventou en 1835 auprès de l’Académie de médecine en faveur des sels purs déposés au contact direct du derme qui pouvait en assurer l’ absorp- tion rapide et prolongée (7). Ainsi dans un délai de trois semaines, le dépôt renouvelé d’émétine sur un vésicatoire de petite surface eût-il été suffisant pour enrayer l’évolution mortelle de la maladie de Bel- lini ? Sur le plan clinique et thérapeutique, la réponse affirmative à cette question pourrait se situer dans la réalité scientifique puisque le traitement standard posé en 1912 par Rogers utilisait des injections sous cutanées quotidiennes de 60 mg de chlorhydrate d’émétine pen- dant huit à dix jours. Fondé sur l’observation des thérapeutiques indigènes et colonia- les de l’Amérique du Sud, Ségond proposa en 1834 pour combattre la dysenterie, l’usage de pilules contenant 40 cg d’ipécacuanha, 20 cg de calomel et 5 cg d’extrait d’opium, administrées à la posologie de six unités quotidiennes, en trois prises espacées de deux heures. Ega- lement, il présenta à l’Académie de médecine un mémoire tendant à montrer l’efficacité de l’ipécacuanha -et de l’émétine- , utilisé en dé- coction extemporanée à la manière brésilienne. Exprimant son oppo- sition aux doctrines de Broussais qu’il estimait dangereuses et péri- mées, son intervention n’eut que peu d’écho, cependant que la déno- mination de ses pilules comme un gage de mérite scientifique, lui resta attachée jusqu’à la fin du siècle. La concomitance clinique de la dysenterie et de l’hépatite tropicale fut établie par Dutroulau en 1845 qui souligna la nécessité d’une polythérapie prolongée, anti- infectieuse (ipéca, quinine), désinfectante avec des lavements anti-
Acta - Congressus Historiae Pharmaciae 2001 septiques, ainsi qu’un régime alimentaire strict contenant un apport hydro-minéral suffisant. Ce type de soins nécessitait une hospitalisa- tion durant trois semaines environ, ainsi qu’une surveillance médi- cale rapprochée. En 1890, après les travaux de Lösch à Saint- Petersbourg et de Kartulis en Egypte, l’agent causal de ces deux af- fections était identifié comme étant unique. Sur le plan historique , la mort de Bellini nous interroge sur plu- sieurs points pour savoir comment et par quelles circonstances fâ- cheuses il a pu se trouver dans un complet isolement humain et tota- lement privé de soins médicaux. Jusqu’en septembre 1835, la crainte du choléra était justifiée en raison de la résurgence inquiétante de la maladie dans la région de Marseille. Sur le plan médical , elle ne l’était pas ni par les symptômes ni par leur durée. Adulé et fêté par la haute société parisienne, Bellini pouvait également souffrir d’une sorte d’indifférence de la part de ceux qui l’utilisait en toutes cir- constances pour rehausser l’éclat de leur salon : nul prestige pouvait surclasser la présence attendue d’un jeune prodige dont la musique emplissait toute l’Europe. Notes (1) Adolphe Dalmas (1799-1844) médecin, né à New-York d’un père académicien en 1826, fit carrière dans les hôpitaux parisiens successivement à l’Hôtel-Dieu, La Charité puis la Salpétrière où il fut nommé médecin chef en 1836. Membre de la commission ministé- rielle de lutte contre le choléra en 1831, il voyagea en Russie, en Al- lemagne et en Angleterre au cours des épidémies de 1831 et 1832. Il atteignit un haut degré d’expertise dans les examens cadavériques. Dans les domaines de la pathologie et de la thérapeutique, ses écrits témoignent constamment d’une position académique parfois frileuse et peu innovante. Dans le dossier étudié ici , il conclut que la cause du décès était une inflammation aigue du gros intestin compliquée d’abcès au foie. Dalmas procéda ensuite à l’embaumement du cada- vre de Bellini dont il fut fait mention au moment de l’exhumation du maestro en 1876 lorsque le gouvernement italien réclama sa dépouille pour l’inhumer solennellement à Catane. (2) cette affirmation est soutenue par Kerner dans sa courte étude publiée en 1976 ; voir bibliographie. (3) Alexandre Ségond (1799-1841) médecin de la marine, soutint en 1831 une thèse intitulée « Aperçu sur le climat et les maladies de
Francis Trépardoux Cayenne » ; concernant le traitement de la dysenterie publié en 1836, ses capacités de différenciation diagnostique et la justesse pharmaco- logique de la thérapie qu’il propose et que nous exposons dans le cours du texte, constituent une avancée scientifique marquante, com- parativement aux positions parisiennes et académiques de Dalmas lorsque celui-ci rédige plusieurs monographies sur les maladies de l’intestin incluses dans le Dictionnaire de Médecine de Béchet publié en 1834-38. Auguste Dutroulau (1808-1879) médecin de la Marine en poste aux Antilles de 1839 à 1862. Ses ouvrages publiés sur la dysenterie et l’hépatite tropicale ainsi que son Traité des maladies des Euro- péens dans les pays chauds , furent remarqués et récompensés par les milieux scientifiques. Dans leur monographie inaugurale publiée en 1891 sur «La Dysenterie amibienne », les cliniciens américains Councilman et Lafleur du John Hopkins Hospital de Baltimore, firent largement référence aux travaux de Dutroulau. (4) Montallegri (Luigi/Louis), né à Forli vers 1785, il aurait été reçu médecin à Bologne en 1802. Exilé à Paris en 1831, il s’agrégea au cercle de Cristina Belgiojoso au sein duquel Bellini fut un de ses fidèles entre 1833 et 1835, avec Dumas, Musset, Delacroix, Chopin, Liszt et Heine. Il fut autorisé à exercer en France en 1839. Il consul- tait alors rue d’Anjou-Saint Honoré et changea son nom en de Mon- tallegry. En 1855, il fut nommé comme médecin dans les services administratifs du Corps législatif. Il mourut à Paris en 1857, âgé de 70 ans si l’on en croit son acte de décès. Dans les derniers jours de la vie du maestro, il rédigea des bulle- tins de santé qu’il transmettait à Carlo Severini , l’un des directeurs du Théâtre-Italien de Paris. Le dernier de ceux-ci écrit dans la jour- née du 23 septembre 1835 fait état de l’extrême faiblesse de Bellini qui est pris de fortes convulsions et de perte de connaissance. Ce bil- let manuscrit a été adressé au jeune pharmacien Joseph Bonnevin (1805-1856) établi 8 rue Favart – place des Italiens à Paris , pour transmission à Severini. (5) Le métronidazole-Flagyl adopté comme traitement de réfé- rence de l’amibiase après 1960, réunissait ces deux propriétés no- tamment par son activité sur les bactéries anaérobies présentes dans le tractus digestif.
Acta - Congressus Historiae Pharmaciae 2001 (6) D’après la thèse du médecin J. Pelletan de Kinkelin (Paris 1831, n°132), Essai sur les différentes voies d’introduction des médi- caments dans l’économie animale. (7) Dans son Formulaire (7 e éd. 1829), écrit en collaboration avec Joseph Pelletier, Magendie envisageait d’appliquer de faibles doses de sels purs de morphine à la surface de petits vésicatoires. Les bourgeons du derme absorbent facilement ces substances pour les en- traîner vers la circulation générale: c’est la méthode endermique. L’intérêt de cette méthode en 1830 est confirmé par des sujets de thè- ses qui s’en rapprochent, et par des documents adressés aux membres de l’Académie de médecine, ainsi la lettre de Foureau de Beauregard datée du 26 octobre 1835, dans laquelle il propose avec l’approbation de Caventou, de mettre en œuvre des dépôts endermiques de mor- phine et de quinine dans le traitement du choléra, en dénudant la peau au dessous de l’appendice xyphoïde dans l’étendue d’une pièce de 1 franc. Comme l’indique François Chast (cf . bibliographie) dans son étude portant sur les traitements que le médecin Gruby prescri- vait vers 1844 à Henri Heine, cette méthode présentait des avantages importants, méconnus durant des décennies avant de revenir en fa- veur à la fin du 20 e siècle notamment dans le domaine de l’antalgie. Aussi, on notera ici que par l’effet du hasard Bellini et Heine se re- joignent au delà de la mort et de la maladie qui furent pour l’un et l’autre impitoyables. En juillet 1835, ou en août, au cours d’une soi- rée Heine aurait avisé Bellini sans ménagement que celui-ci devait mourir précocement car « les génies meurent jeunes » disait-il sar- castique. Bibliographie Bessière (E.-B.) Dissertation sur les vésicatoires, Thèse méd. Paris 1831. Chast (F.) La Morphine par la « voie externe » prescrite à H. Heine par D. Gruby, Rev. Hist. Pharm. N°320, 1998 :391-396. Kerner (D.) La morte di Vincenzo Bellini a Parigi, Riv. Stor. Med. 1976, 20-1. Magendie (F.) Pelletier (J.) Formulaire pour l’emploi et la préparation de plusieurs nouveaux médicaments, 8 e éd. Paris 1836. Milne-Edwards (H.) Vavasseur (P.) Manuel de Matière médicale P. 1828. Rogers (sir Leonard), The rapid cure of amoebic dysentery and hepatitis by hypo- dermic injections of soluble salts of emetine, Brit. Med. J., 1912, 1 : 1424-25. Segond (A.) Documents relatifs à la méthode éclectique employée contre la dysenterie, Baillière P. 1836 Weinstock (H.) Vincenzo Bellini, his life and his operas, New-york 1970.
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