NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public

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NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2             Journal Officiel d’Annonces Légales, d’Informations Générales, Juridiques, Judiciaires et Techniques d epuis 1898

 NUMÉRO SPÉCIAL
 L’œuvre d’art dans l’espace public ; le droit en embuscade
 Conception et coordination : Gérard Sousi, Président de l’Institut Art & Droit
                                                                                                                                                            D.R.

           Journal habilité pour les départements de Paris, Yvelines, Essonne, Hauts-de-Seine,            Téléphone : 01 47 03 10 10
           Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne et Val-d’Oise — Parution : mercredi et samedi                  Télécopie : 01 47 03 99 00
           8, rue Saint Augustin — 75002 PARIS — Internet : www.jss.fr                                    E-mail : redaction@jss.fr / annonces@jss.fr
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Édito
                            SOMMAIRE

 L’ŒUVRE D’ART DANS L’ESPACE PUBLIC
 Des émotions et des censures. . . . . . . . . . . .2
                                                                                              Des émotions et des censures
 La photo de l’œuvre d’art dans l’espace public . . . .4
 Le respect des droits de l’artiste en cas de déplacement
 ou modification de son œuvre . . . . . . . . . . . .6                                                                            Gérard Sousi,
 L’œuvre de nature religieuse, pornographique ou censée                                                                           Président de l’Institut Art & Droit,
 l’être : peut-on tout exposer dans l’espace public ? . .9                                                                        Ancien vice-président de l’Université Jean Moulin Lyon 3
 La charge de l’entretien des œuvres d’art

                                                                                              L
 dans l’espace public . . . . . . . . . . . . . . . 11
 L’atteinte physique à l’œuvre d’art dans l’espace public :
                                                                                                      e propre de l’artiste, mais aussi sa                       « anti », organisations de comités de
 l’artiste et ses droits. . . . . . . . . . . . . . . . 14                                            vocation, est de créer une émotion                         protection des sites où sont placées les
 L’espace public victime de l’œuvre d’art . . . . . . 16                                              chez quiconque est confronté                               œuvres, injures et enfin, dégradations des
 Le baiser de Brancusi, chronique d’une tombe
                                                                                                      à son œuvre. L’œuvre qui ne                                œuvres elles-mêmes.
                                                                                              déclenche aucune émotion est-elle                                  Injures et atteintes aux œuvres sont
 qui valait des millions . . . . . . . . . . . . . . . 18                                     encore une œuvre et son auteur est-il un                           inadmissibles et doivent être réprimées
 L’œuvre d’art dans l’espace public                                                           artiste ? Nous ne le pensons pas.                                  par les dispositions légales applicables en
                                                                                              Les émotions provoquées peuvent                                    pareille matière, avec, pour finalité légitime
 et commande publique . . . . . . . . . . . . . . 20                                          être fort diverses : admiration, rejet,                            de protéger tant la liberté de création que
 Le mécénat et l’œuvre dans l’espace public . . . . 22                                        tristesse, joie, angoisse, bonheur,                                la liberté de monstration du produit de la
                                                                                              dégoût, sourire, pleurs… Certains                                  création.
 Le « 1 % artistique » ou l’ambition d’un minimum culturel . .24                              trouveront l’œuvre « belle », (ce qui n’est                        L’atteinte à l’œuvre par le citoyen
 La coexistence entre l’œuvre d’art et le mobilier urbain                                     que très rarement l’objectif de l’artiste,                         est, comme nous venons de le dire,
 dans l’espace public . . . . . . . . . . . . . . . 27                                        heureusement !), d’autres la trouveront                            inadmissible ; mais l’est tout autant l’atteinte
                                                                                              « moche ». Toutes les réactions, tous                              à l’œuvre provoquée par la censure,
 « L’œuvre dans l’espace public pose plusieurs                                                les sentiments humains peuvent, ici,                               souvent encouragée, voire générée, par
 problèmes juridiques en suspens »                                                            être convoqués par l’artiste, car là est                           une forte contestation amplifiée par les
                                                                                              son pouvoir et son droit, tous deux                                médias et les réseaux sociaux.
 Entretien avec Jean Faucheur, artiste et président                                           universels.                                                        C’est ainsi que l’on verra une juridiction
 de la Fédération de l’Art Urbain . . . . . . . . . 30                                        Quand l’œuvre d’art est installée dans                             s’autoriser à dire ce qui est art ou pas, ou
                                                                                              l’espace public, elle est offerte à des                            un élu local en mal d’électeurs qui donne
 AGENDA                                                                             29        regards qui ne la cherchent pas,                                   à ces derniers satisfaction, en déplaçant
                                                                                              contrairement à l’œuvre en galerie ou                              la sculpture ou en la remisant, notamment
 ANNONCES LÉGALES                                                                   32        dans un musée qui, elle, est présentée à                           en période électorale. On rirait presque du
                                                                                              des regards volontaires et motivés.                                maire qui fait repeindre l’œuvre d’une autre
                                                                                              Dès lors, l’émotion provoquée chez                                 couleur pour la rendre plus « jolie », si ce
                                                                                              le passant qui découvre l’œuvre                                    n’était pas aussi dommageable pour l’art et
                                                                                              dans l’espace public peut être une                                 les artistes.
                                                                                              heureuse surprise, une vive admiration,                            Ici, une violente émotion constatée amène
                                                             
                                                    
Éditeur : S.P.P.S.                                                                            une satisfaction culturelle, un plaisir                            divers « pouvoirs » à censurer l’exposition
Societe de Publications et de Publicité pour les Sociétés SAS
8, rue Saint Augustin – 75080 PARIS cedex 02                                                  esthétique… mais aussi un rejet, un choc,                          de l’œuvre.
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                                                                                              une blessure, une colère. En effet, l’œuvre                        Mais le simple risque que l’œuvre
Internet : www.jss.fr — e-mail : redaction@jss.fr                                             peut être reçue par ce passant comme                               provoque une violente émotion chez
Directrice de la publication :     Myriam de Montis                                           une atteinte à sa propre idée qu’il se fait                        certains intégristes de la culture (ou
Directeur de la rédaction :        Cyrille de Montis
Secrétaire générale de rédaction : Cécile Leseur
                                                                                              de l’œuvre d’art, ou encore comme une                              plutôt, de l’inculture) conduit des artistes
                                                                                              atteinte à sa conception de la morale ou à                         à s’autocensurer ; cette fois, c’est l’artiste
Commission paritaire :
I.S.S.N. :
                              0622 I 83461
                              2491-1897                                                       ses convictions religieuses.                                       lui-même qui se refuse à provoquer de
Périodicité :
Imprimerie :
                              bihebdomadaire (mercredi/samedi)
                              SIEP – ZA les Marchais 77590 Bois le Roi                        L’émotion de rejet peut être si forte que                          l’émotion en censurant son œuvre, c’est-
Vente au numéro : 1,50 €                                                                      certains se laissent aller à exprimer leur                         à-dire en refoulant sa propre « émotion
Abonnement annuel papier : 99 €
Abonnement annuel numérique : 55 €
                                                                                              mécontentement par la violence verbale                             créatrice » chère à Bergson* ; il va affadir,
                                                                                              mais aussi physique : tribunes véhémentes                          émousser son œuvre ou va renoncer à
                                                                                              dans les médias, créations d’associations                          l’exposer, ou pire, à la créer.

                                                                                              * Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, Félix Alcan, Paris, 1932.
COPYRIGHT 2021                                                                                Pour Bergson, l’émotion « peut être consécutive à une idée, une image représentée », dans notre propos, c’est l’émotion
Sauf dans les cas où elle est autorisée expressément par la loi et les conventions            provoquée chez le regardant de l’œuvre. Mais il existe pour Bergson une autre émotion, l’émotion créatrice, celle qui est
internationales, toute reproduction, totale ou partielle du présent numéro est interdite et   génératrice d’idées, de représentations, de pensées ; c’est dans notre propos l’émotion qui sous-tend l’acte créateur de l’artiste et
constituerait une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.
                                                                                              lui permet de l’accomplir.

   2                                                                    Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Édito

Là, la seule peur de susciter une violente
émotion amène l’artiste à censurer la
création de son œuvre.
La censure de son œuvre par l’artiste est
plus grave encore que la censure des
« pouvoirs » : elle est même affligeante, car
contre-nature ; le propre d’un artiste est de
créer !
Il convient donc de mettre l’artiste à l’abri
de toute censure, de celle qui vient des
« pouvoirs » comme de celle qui vient de
lui-même : mais comment ? D’abord par la
reconnaissance et le respect de ses droits
fondamentaux : celui, certes, de créer,
mais aussi celui d’exposer sans risque, de
provoquer n’importe quelle émotion sans
risque, et de plaire ou de déplaire sans risque.
Ensuite, par l’acceptation du principe que
l’on ne doit pas juger une œuvre mais

                                                                                                                                                     D.R.
seulement se laisser aller à l’émotion qu’elle
inspire. Si l’émotion est négative, alors          ALORS, ON NE TOUCHE PAS À L’ARTISTE ET À SES       problèmes juridiques en suspens ». Je le
passant, passe ton chemin et laisse aux            ŒUVRES ET L’ON RENVOIE LES CENSEURS !              remercie pour sa disponibilité et ses propos de
autres le droit et la liberté de ressentir une     La question de la censure de l’art sera            spécialiste de l’art urbain.
émotion positive !                                 évidemment abordée dans ce présent dossier         Je laisse aux lecteurs le soin de découvrir
Enfin, par l’appréciation judiciaire objective,    comme nombre d’autres problématiques               ce dossier, mais aussi celui de mesurer la
et ici sans aucune émotion, de toutes les          juridiques induites par l’œuvre exposée dans       qualité des articles rédigés par des membres
atteintes aux œuvres, et par le prononcé           l’espace public.                                   de l’Institut Art & Droit. De chaleureux
d’une juste sanction.                              On trouvera également un entretien avec Jean       remerciements leur sont ici adressés pour leur
La France, éternelle terre des arts et de          Faucheur (voir p.29), artiste et président de la   participation à ce numéro du Journal Spécial
culture, se doit de protéger et encourager         Fédération de l’Art Urbain, qui considère que      des Sociétés.
la liberté artistique.                             « l’œuvre dans l’espace public pose plusieurs                                            2020-6569

                                                                                                                                                     D.R.

                                      Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2                                            3
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

La photo de l’œuvre d’art dans l’espace public
                                                      Sara Byström,
                                                      Avocate en Droit de la photo et Droit de l’art,
                                                      Membre de l’Institut Art & Droit

L         a photographie bénéficie d’une place
          aujourd’hui non contestée autant dans nos
          vies et dans les médias que sur le marché
          de l’art. Cette « écriture de lumière »1,
procédé particulier de création dont l’histoire est
en grande partie française, permet entre autres
de rendre compte de la réalité telle qu’elle est vue,
                                                             Ainsi, une photographie exposée sur l’espace
                                                             public, comme pourrait l’être une sculpture,
                                                             serait elle-même le contenu de la photographie
                                                             que prendrait un passant, par exemple lors
                                                             d’évènements en plein air, comme celui du
                                                             Musée du Quai Branly (Photoquai : biennale
                                                             des images du monde). Ici, la photographie
                                                                                                                       exprimés par les formes, angles, lumières, etc. Ces
                                                                                                                       choix constituent ce que la jurisprudence qualifie
                                                                                                                       d’« empreinte personnelle » dans l’œuvre protégée
                                                                                                                       au titre du droit d’auteur. L’auteur d’une telle
                                                                                                                       œuvre jouit quant à lui d’une protection juridique
                                                                                                                       très étendue à la fois dans le temps (70 ans
                                                                                                                       post-mortem) et dans les prérogatives données
ressentie et comprise par le photographe à travers           exposée au public préexiste à la seconde à celle          (monopole d’exclusivité et attributs du droit moral tel
l’objectif de l’appareil de prise de vue.                    qui la documente, qui la représente visuellement          le droit au nom notamment).
L’œuvre d’art, dans son acception commune, est               dans son contenu. La prise de vue aboutit donc            Il n’en est toutefois pas de même lorsque le
classiquement comprise comme une sculpture,                  à ce qu’il y ait une photographie d’une autre             monopole d’exploitation est expiré et que l’œuvre
une peinture, un dessin ou une estampe. Rien                 photographie. Quant à la photographie créée               est « tombée dans le domaine public ». En effet,
ne permet toutefois aujourd’hui d’en exclure les             ensuite, elle assume bien la fonction de contenant        il est important de rappeler que les attributs du
œuvres street art ou œuvres urbaines, ni les                 du premier. La photographie peut ainsi à la fois          droit moral sont imprescriptibles, c’est-à-dire qu’ils
installations voire les photographies présentes dans         reproduire et être reproduite.                            s’appliquent sans limite dans le temps. Le droit
l’espace public.                                             C’est toutefois et de toute évidence la plupart du        au nom, aussi appelé le droit de paternité, exige
Aujourd’hui omniprésente sous toutes ses                     temps en tant que contenant que la photographie           par conséquent que le nom de l’auteur de l’œuvre
formes, la photographie est donc non seulement               est le plus utilisée pour le sujet qui nous intéresse     d’art soit toujours mentionné à proximité de la
multiforme, mais également et potentiellement en             ici. Sa fonction documentaire, pour représenter           reproduction, et que doit être respectée l’intégrité
interaction avec tous les autres acteurs et espaces          visuellement l’existant, reste sa fonction la plus        de l’œuvre, à la fois dans sa forme et dans son
de la société, qu’ils soient privés ou publics. Or           commune. C’est probablement aussi celle qui parle         esprit. Une photographie dont le contenu produit
l’espace public pose des questions juridiques                à chacun d’entre nous en tant que propriétaire de         l’image d’une œuvre d’art se doit donc, lorsqu’elle
particulières, et notamment pour les situations              smartphones se transformant à souhait en outil de         quitte l’appareil photo pour être utilisée, d’indiquer le
de rencontres de droits différents, connexes,                prise de vue ou de caméra, et ce pour tous nos            nom de l’artiste de l’œuvre d’art reproduite.
concurrents ou étant en interaction.                         usages, privés, publics, à partager ou juste pour         Après l’étape de la prise de vue, le contexte et
Comment donc la photographie d’une œuvre                     notre propre référence ou plaisir.                        les détails de l’utilisation faite de photographies
d’art se trouvant dans l’espace public peut-elle             Sommes-nous pour autant toutes et tous                    reproduisant une œuvre d’art se révèle être de
interroger le droit et, le cas échéant, quel domaine         sous le coup d’un problème juridique lorsque              première importance. Ainsi, un usage pour fond
du droit ? Afin de tenter une approche de                    nous prenons une photographie d’une œuvre                 d’écran d’ordinateur personnel, un usage pour
réponses, nous proposons d’abord, afin de nous               d’art que nous avons croisée, voire cherchée,             une édition de carte postale, un usage pour un
pencher sur les aspects juridiques, de revenir sur           dans un espace public comme sur un quai                   article de presse ou dans une création publicitaire
les spécificités du moyen d’expression qu’est la             parisien ? Quelles pourraient être les hypothèses         ne mettent pas en œuvre les mêmes règles. La
photographie, et, surtout, sur sa particularité à            rencontrées et quid des aspects juridiques de             gestion juridique à mettre en place est ainsi très
pouvoir être à la fois contenu et contenant. Cette           celles-ci ?                                               variable. Pour certaines situations, c’est la liberté
première étape permet de chercher si, et dans                                                                          d’expression qui permet certains usages à titre
l’affirmative comment, leurs relations s’expriment           LA RELATION JURIDIQUE VARIABLE                            strictement privé ou informatif sans nécessiter
notamment juridiquement.                                     De nombreuses situations de rencontres entre              l’accord de l’auteur. Il en va assez logiquement
                                                             photographie et œuvre d’art ne posent en effet            différemment dans une situation où la photographie
LA PHOTOGRAPHIE, À LA FOIS CONTENU                           pas de problèmes, et leurs acteurs ne seront              de l’œuvre d’art dans un espace public sert un but
ET CONTENANT                                                 pas dans un questionnement ou un conflit,                 commercial, soit directement, soit indirectement.
Une des spécificités de la photographie est                  notamment l’œuvre d’art photographiée n’est pas           Ainsi, en fonction du contexte d’utilisation, une
sa richesse. Dotée d’une fonctionnalité hors                 protégée par le droit d’auteur.                           même photographie peut se voir appliquer des
pair et notamment à des fins historique et                   Afin que la protection du droit d’auteur s’applique       règles différentes et, partant, doit être appréhendée
documentaire, elle est également souvent                     à une œuvre d’art comme une sculpture ou une              en fonction.
artistique. En tant que mode d’expression                    photographie, le critère de l’originalité doit en effet   Dans la majorité des cas, la coexistence entre
visuelle, elle peut soit jouer le rôle d’objet, soit         être satisfait. Des choix personnels doivent être         photographie et œuvre d’art n’est donc pas
de sujet.                                                    effectués par l’auteur de l’œuvre lors de la création,    conflictuelle. Cela est bien le cas notamment
1) Du grec photos = lumière et graphein = peindre, écrire.

   4                                              Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

lorsqu’un visiteur des jardins du Palais Royal
immortalise tout ou partie de l’œuvre d’art de Buren
pour la garder dans son smartphone en souvenir
de sa visite. L’auteur de l’œuvre d’art en question
ignore probablement la prise de vue. En outre,
le visiteur-photographe jouit clairement ici d’une
des exceptions aux prérogatives économiques
de l’auteur de l’œuvre d’art protégée par le droit
d’auteur, celle de l’utilisation à titre (strictement)
privé.
Si le visiteur de notre exemple se permettait de poster
la même photographie sur son site Internet par lequel
il vend des produits, la situation serait différente,
et le monopole de l’auteur trouverait pleinement à
s’appliquer. En l’absence d’une cession de droits
dans les formes consenties par l’auteur, une telle
utilisation serait qualifiée de contrefaçon, susceptible
de poursuites civiles et pénales.
Par ailleurs, la démocratisation des smartphones
aux appareils photos performants ainsi que

                                                                                                                                                                                   D.R.
l’exception de « panorama » existant dans d’autres
pays a récemment changé les règles dans                         LA POSSIBLE RÉPONSE PRAGMATIQUE                                Ainsi gérées en amont par des demandes
certaines situations très précises. Ainsi, jusqu’à              Une autre solution pourrait apporter un éclairage,             d’autorisations de prises de vue et l’organisation
septembre 2018, l’utilisation d’une photographie                voire une réponse pragmatique, à la relation                   de la prise de vue, une bonne communication
prise par une personne physique, d’une œuvre                    entre photographie et œuvre d’art présente                     permet à tous les droits d’être respectés.
d’art dans l’espace public dont le monopole                     dans l’espace public mais en dehors des « voies                De toute évidence et par ailleurs, il convient ici
d’exploitation n’était pas épuisé ne jouissait pas en           publiques ». Ainsi, le lieu de l’emplacement                   de rappeler que l’utilisation de la photographie
droit français d’une exception propre. Dorénavant,              pourrait-il avoir une incidence sur leur relation              ainsi obtenue avec ou sans flash, demandera
l’article L. 122-5 11° du CPI (Code de la propriété             juridique, notamment si l’œuvre d’art se trouve                les précautions d’usage. À titre d’exemple, une
intellectuelle) énonce clairement comme une                     dans un musée ?                                                utilisation Internet sur un blog personnel constitue
exception aux prérogatives d’exploitation du droit              La question a longtemps agité les acteurs,                     en réalité « une communication au public » et
d’auteur « les reproductions et représentations                 en partie pour des raisons commerciales. En                    non pas l’exception d’usage à titre privé.
d’œuvres architecturales et de sculptures, placées              situation de concurrence avec les agences                      À notre sens, la photographie reste un mode
en permanence sur la voie publique, réalisées par               photographiques pour la distribution de ces                    d’expression particulièrement complexe et
des personnes physiques, à l’exclusion de tout                  photographies, certaines institutions pouvaient                riche. Sa rencontre avec l’œuvre d’art dans
usage à caractère commercial ».                                 être tentées d’opposer un droit de propriété à la              l’espace public permet de nombreuses réflexions
Il convient de bien noter que les œuvres d’art                  prise de vue par des photographes d’agences.                   intéressantes, probablement sujettes à évolutions.
qui y seraient placées de façon temporaire                      Cet argument a toutefois été perçu comme non-                  Il est fort à parier en effet que la marche résolue
ne sont pas concernées par cette exception.                     recevable pour plusieurs raisons, et ce que les                des innovations technologiques s’intensifiera,
Il convient en outre de rester très vigilant pour la            œuvres d’art soient « tombées dans le domaine                  intervenant à la fois sur la création des œuvres
« photographie d’une photographie exposée                       public » ou non. La question s’est donc posée                  que sur la prise de vue des photographies.
dans l’espace public », car elle n’est donc pas                 de savoir si les institutions propriétaires des                De nouveaux moyens d’accéder aux œuvres
incluse dans l’exception de l’article L. 122-5 11° du           œuvres d’art exposées au public pouvaient                      et leurs détails dans l’espace public seront
CPI. Toutes les règles habituelles du droit d’auteur            interdire l’accès aux photographes amateurs ou                 créés, à l’instar de l’efficacité des drones pour
s’appliqueront alors.                                           professionnels et/ou interdire d’en faire des prises           documenter visuellement les choses. La capacité
Il reste par conséquent crucial de bien analyser                de vues en dehors des raisons techniques tenant                des smartphones et autres objets à prendre
un projet qui implique une photo d’une œuvre                    à l’état de l’œuvre d’art (fragilité, photosensibilité         des images perfectionnées continueront à
architecturale ou de sculpture posée dans                       au flash…) ?                                                   évoluer tout comme les moyens d’effectuer des
l’espace public, de surcroît pour les photographies             Sans répondre à cette question, une prise                      modifications des photographies prises, déjà
exploitées par une personne morale et/ou utilisées              de conscience de la situation a mené à une                     aujourd’hui très avancées. De là à brouiller les
dans un contexte professionnel ou dans un but                   collaboration entre les parties, aboutissant à                 pistes sur qui a créé quelle œuvre et quand, et
commercial voire publicitaire.                                  l’élaboration d’une charte de bonnes pratiques                 à brouiller les pistes quant à l’emplacement de
Relativement communes, les situations                           appelée « Tous photographes !2 ». Destinées                    l’œuvre, espace public ou privé, il n’y aura peut-
conflictuelles sont pour beaucoup liées à une                   à clarifier la situation et éviter les conflits, les           être qu’un pas, quitte pour le droit à imaginer ou
mauvaise analyse en amont des droits à la fois du               règles de la Charte permettent ainsi à l’institution,          réimaginer alors l’articulation des droits des uns et
photographe mais aussi de l’auteur de l’œuvre                   lors d’importantes sessions de prises de vue                   des autres ainsi que leurs relations.
d’art, et qui sont mis en œuvre dans l’usage prévu.             pouvant nécessiter de lourds matériels mais
Une gestion juridique précautionneuse en matière                également des déplacements d’œuvres, de faire                                                              2020-6570
de photographie est donc toujours nécessaire.                   respecter les contraintes que cela lui occasionne.
2) https://www.culture.gouv.fr/Espace-documentation/Documentation-administrative/Tous-photographes-!-La-charte-des-bonnes-pratiques-dans-les-etablissements-patrimoniaux

                                                 Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2                                                               5
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

Le respect des droits de l’artiste en cas de déplacement
ou modification de son œuvre
                                              Béatrice Cohen,
                                              Avocate au barreau de Paris,
                                              Cabinet BBCAVOCATS,
                                              Membre de l’Institut Art & Droit

« Lorsque c’est une collectivité publique              Or, le propriétaire du support matériel de        et ce, qu’il s’agisse d’une modification
qui achète une œuvre d’art, elle doit,                 l’œuvre peut se heurter au refus de l’auteur,     volontaire ou d’une transformation
bien plus qu’un particulier, veiller à ce              ce dernier invoquant son droit moral.             résultant d’un défaut d’entretien de
qu’aucune atteinte ne soit portée aux                  Un important contentieux existe en la             l’œuvre. Le propriétaire du support
droits de l’auteur. La collectivité n’est en           matière, le juge devant rechercher un             matériel de l’œuvre est donc tenu de
quelque sorte que la gardienne de l’œuvre              équilibre entre deux prérogatives fortes          conserver l’œuvre dans son état d’origine.
d’art dans l’intérêt général. Elle ne peut en          que sont le droit moral de l’auteur et le         L’obligation de conservation de l’œuvre
modifier l’expression sans violer, à la fois,          droit de propriété du propriétaire. Dès lors,     en son état d’origine implique d’abord
les droits de l’auteur et ceux du public ».            lorsqu’une œuvre d’art destinée à être            que le propriétaire de l’œuvre ne la laisse
Cette analyse du rapporteur public Josse               située dans l’espace public est acquise, le       pas se dégrader ; il est tenu d’entretenir
dans le cadre de l’affaire Sudre 1 est                 propriétaire du support matériel de l’œuvre       l’œuvre qu’il a acquise, sous peine de
révélatrice de la complexité de l’articulation         est tenu de la maintenir dans son état            voir sa responsabilité engagée. C’est
qui doit s’opérer entre le droit de propriété          d’origine, afin de ne pas porter atteinte aux     le principe posé par le Conseil d’État
de la personne qui acquiert une œuvre d’art            droits de l’auteur. Aussi, toute modification     en 1936 dans l’arrêt Sudre précité,
et le droit d’auteur dont jouit l’artiste.             ou tout déplacement de l’œuvre ne saurait         condamnant la commune de Baixas pour
L’œuvre dans l’espace public est par                   intervenir sans que l’auteur de la création       avoir laissé une fontaine se dégrader,
définition destinée à l’usage de tous, de              n’ait donné son accord, ces prérogatives          notamment par l’action des enfants
sorte que le public puisse, d’une certaine             de l’auteur étant parfois limitées.               du village, « tant par insuffisance des
façon, se l’approprier. C’est dans cette                                                                 moyens de protection que par manque
optique que depuis plusieurs décennies,                LE DROIT AU RESPECT DE L’INTÉGRITÉ DE L’ŒUVRE :   total de surveillance (…) sans tenter
la puissance publique entend s’engager                 REMPART AUX MODIFICATIONS DE LA CRÉATION          sérieusement de la restaurer ». En 2006,
culturellement en faisant l’acquisition                Lors de l’acquisition d’une œuvre de              la jurisprudence est venue réaffirmer cette
d’œuvres d’art destinées à investir l’espace           l’esprit, le propriétaire n’acquiert que          obligation d’entretien mise à la charge
public. Cette tendance s’explique d’une                le support matériel de l’œuvre. Le                du propriétaire. En l’espèce, la commune
part par le fait que les pouvoirs publics              créateur conserve les droits de propriété         d’Andrézieux-Bouthéon avait acquis dans
souhaitent de plus en plus affirmer leur               incorporelle dont le droit moral est              les années 90 trois œuvres d’art (L’envol,
politique culturelle, et d’autre part, par             une composante. Considéré comme                   Les Méandres de la Loire et Mur ouvert)
l’instauration d’une obligation légale 2               le prolongement de la personnalité                réalisées par Gustave Schubotz. Ces
d’intégration d’œuvres contemporaines                  de l’auteur et incarnant le lien sacré            œuvres ayant été dégradées, l’artiste
aux projets architecturaux publics via                 qui l’unit à son œuvre, le droit moral            souhaitait obtenir réparation de son
le dispositif dit du « 1 % artistique ».               comprend notamment le droit au respect            préjudice. La cour administrative d’appel
Toutefois, le respect de l’intégrité des               de l’intégrité de l’œuvre et est perpétuel,       a condamné la commune, énonçant
œuvres situées dans l’espace s’impose tant             inaliénable et imprescriptible. Dès lors,         que « lorsqu’une personne publique
aux personnes publiques qu’aux personnes               toute altération ou modification de l’œuvre       acquiert une œuvre de l’esprit (…), elle
de droit privé.                                        peut être sanctionnée sur le fondement de         a l’obligation de l’entretenir dans son
Toujours est-il que l’acquisition d’une                l’article L. 121-1 du Code de la propriété        état initial sauf impossibilité technique ou
œuvre d’art destinée à être à l’usage de               intellectuelle selon lequel « l’auteur jouit      motif d’intérêt général3 ».
tous soulève de nombreuses interrogations,             du droit au respect de son nom, de                Il n’est pas rare que les artistes se
notamment lorsque le propriétaire de                   sa qualité, de son œuvre ». Ainsi, une            plaignent du manque d’entretien de
l’œuvre souhaite la modifier ou la déplacer.           modification à laquelle l’artiste n’aurait        leurs œuvres, notamment lorsqu’elles
D’autant plus s’agissant des personnes                 pas consenti peut porter atteinte au droit        sont commandées par l’État. À l’instar de
publiques, souvent amenées à effectuer                 au respect de l’intégrité de l’œuvre en ce        Daniel Buren qui, déplorant le manque
des aménagements ou des rénovations.                   qu’elle dénature la création de l’auteur,         d’entretien de son œuvre située dans
1) CE 3 avril 1936.
2) Arrêté du 18 mai 1951.
3) CAA Lyon, 20 juill. 2006, n° 02LY0216.

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NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

les jardins du Palais-Royal, déclarait que
« l’État n’est pas capable d’entretenir les
œuvres dont il a la charge 4 » et menaçait
de faire détruire ses colonnes. Un accord
avait finalement été trouvé en 2008 avec
le ministère de la Culture et prévoyait
des travaux de restauration de l’œuvre.
L’obligation de maintien de l’œuvre dans
son état initial s’oppose également à ce
que le propriétaire effectue volontairement
des modifications de l’œuvre, sans
autorisation de l’auteur. C’est notamment
ce qu’a énoncé le Conseil d’État en 1999,
dans l’affaire Koenig 5 , s’agissant de
l’orgue de la cathédrale de Strasbourg.
Une première restauration de l’instrument
avait été effectuée par le facteur Koenig,
puis une seconde par la manufacture
« Kern et fils » quelques années plus
tard.
Le facteur Koenig estimait que cette deuxième                        The Beautiful Dreamer

                                                                                                                                                                                     D.R.
restauration portait atteinte à son droit moral,
ce qu’avait reconnu le juge administratif. Plus
                                              Dans l’hypothèse où l’œuvre ne peut être                                                 commandé une sculpture à l’artiste Jean-
récemment, le tribunal de grande instance de  déplacée sans altération de son support,                                                 François Demeure afin qu’elle soit placée
Nancy a sanctionné la commune d’Hayange       cette destruction portera atteinte à l’intégrité                                         dans le hall d’entrée de l’agence: par la
qui avait commandé à l’artiste Alain Mila une physique de l’œuvre.                                                                     suite, l’œuvre avait été déplacée et même
fontaine intitulée « Source de vie », « symbole
                                              Lorsque le déplacement envisagé d’une                                                    détruite, pour cause de travaux. Les juges
de prospérité alliant la production industrielle
                                              œuvre ne porte pas atteinte à l’intégrité                                                ont estimé que « la Caisse d’Épargne
à la nature », destinée à orner une place     physique de l’œuvre mais modifie le                                                      n’[avait] ainsi manifestement pas pris les
publique. Or, en 2014, le maire frontiste de  contexte de sa présentation, la question                                                 dispositions qui s’imposaient pour garantir
la commune l’avait fait repeindre en bleu,    de l’atteinte à l’œuvre de l’esprit est plus                                             sa pérennité, celle-ci n’ayant même pas
déclenchant une importante polémique.         délicate à trancher, car l’œuvre a pu être                                               jugé utile, d’ailleurs, d’aviser son auteur de
Aurélie Filippetti, alors ministre de la Culture,
                                              réalisée à l’aune de l’emplacement qui lui a                                             son transfert en un autre lieu, de solliciter
évoquait « une violation manifeste du droit   été réservé. Si l’auteur a entendu associer                                              son avis sur la meilleure façon de procéder
moral et des règles élémentaires du Code de   sa création à l’environnement dans lequel                                                à son enlèvement et même de le prévenir,
                                              elle est présentée, le propriétaire ne saurait
la propriété intellectuelle et de la protection                                                                                        après coup, de sa destruction ».
du patrimoine ». Condamnée pour violation du  procéder au déplacement de l’œuvre                                                       De façon logique, les personnes publiques
droit moral de l’auteur et du droit au respectou à sa destruction sans que l’auteur                                                    n’échappent pas à ce principe, comme l’a
et à l’intégrité de son œuvre6, la commune a  n’y ait expressément consenti. Ainsi, le                                                 rappelé la cour d’appel d’Aix-en-Provence le
                                              déplacement d’une fontaine monumentale
dû verser à l’artiste 4 000 euros en réparation                                                                                        17 mai 201810, condamnant une collectivité
de son préjudice résultant notamment de       conçue pour décorer un centre commercial                                                 qui avait fait démonter une fontaine sans en
l’exposition de la sculpture vandalisée dans  porte atteinte aux droits de l’auteur lorsque                                            avertir l’auteur.
l’espace public7.                             celui-ci n’a pas donné son aval pour une                                                 Mais l’auteur ne saurait imposer une
                                              telle opération. Il pourra ainsi obtenir des
Si le propriétaire ne peut modifier l’œuvre sans                                                                                       intangibilité absolue de son œuvre, certaines
autorisation de son auteur, il ne peut pas nondommages-intérêts au titre de l’atteinte à son                                           modifications et désaffectations de l’œuvre
plus la déplacer, et ce, toujours au regard dedroit moral8.                                                                            étant parfois rendues nécessaires.
l’obligation de maintenir l’œuvre dans l’état C’est pourquoi les propriétaires ont donc
dans lequel l’auteur l’a conçue.              tout intérêt à consulter l’auteur de l’œuvre                                             LE DROIT AU RESPECT DE L’INTÉGRITÉ
                                              lorsqu’ils envisagent son déplacement ou                                                 DE L’ŒUVRE : UNE PRÉROGATIVE LIMITÉE
LE DROIT AU RESPECT DE L’INTÉGRITÉ            sa destruction, afin d’éviter toute sanction                                             Inévitablement, certains aménagements
DE L’ŒUVRE : OBSTACLE ÉVENTUEL AUX            éventuelle mais aussi pour connaître les                                                 de l’œuvre s’avèrent légitimes, au regard
DÉPLACEMENTS DE L’ŒUVRE                       préconisations nécessaires à la préservation                                             de considérations d’ordre d’intérêt
En cas de cession d’une œuvre, son de l’œuvre. C’est notamment ce qu’a                                                                 général, ou encore lorsqu’il est nécessaire
nouveau propriétaire peut vouloir la déplacer affirmé la cour d’appel de Limoges 9, dans                                               d’adapter l’œuvre à de nouvelles
afin qu’elle orne ses propres locaux. une affaire dans laquelle une banque avait                                                       règles d’urbanisme ou de nouveaux
4) Alice Antheaume, « Daniel Buren : L’État n’est pas capable d’entretenir les œuvres dont il a la charge » [En ligne], 20 Minutes, 17 janvier 2008.
5) CE, 14 juin 1999, n° 181023.
6) Tribunal de grande instance, Nancy, 6 décembre 2019, Alain M. c/ Commune d’Hayange.
7) Voir en ce sens TGI Paris, 23 sept. 2011, n° 09/19 201 ; CA Paris, 19 juin 2015, n° 14/13108.
8) CA Paris, 10 juill. 1975.
9) CA Limoges, Chambre civile,   30 mars 2011 – n° 10/00172.
10) CA, Aix-en-Provence, 2e Chambre, n° 15/14561.

                                                    Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2                                                              7
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besoins. C’est pourquoi il est des cas                          Solution que la haute juridiction           En outre, comme pour les œuvres
dans lesquels l’altération de l’œuvre est                       administrative a réaffirmée en 2006         architecturales, le propriétaire ne
acceptée par le juge alors que l’auteur                         dans l’arrêt Agopyan 11 . Dans cette        peut procéder à des modifications de
ne l’a pas autorisée ; le droit d’auteur se                     affaire, des travaux avaient été réalisés   l’œuvre que dans la mesure où elles
trouve ainsi limité par le droit de propriété                   au sein du Stade de la Beaujoire de         sont justifiées, c’est-à-dire « rendues
du propriétaire de l’œuvre.                                     Nantes afin d’en augmenter la capacité      strictement indispensables par des
Le caractère intangible de l’œuvre n’est                        d’accueil. Mais l’architecte alléguait      impératifs esthétiques, techniques ou
donc pas absolu, des changements de                             que ces modifications réalisées sans        de sécurité publique, légitimés par
l’œuvre pouvant s’imposer à l’auteur. C’est                     son accord portaient atteinte à son         les nécessités du service public et
notamment vrai en ce qui concerne les                           droit moral, en ce qu’elles avaient         notamment la destination de l’œuvre
œuvres architecturales, comme l’a énoncé                        dénaturé le dessin de l’anneau              ou de l’édifice ou son adaptation à des
le Conseil d’État en 1999 dans l’arrêt Kœnig                    intérieur des gradins. Le Conseil           besoins nouveaux 14 ».
évoqué précédemment : « si en raison de la                      d’État lui avait donné raison, estimant     Ainsi, de l’acquisition d’une œuvre d’art
vocation d’un orgue installé dans un édifice                    que les mutations litigieuses n’étaient     destinée à être située dans l’espace
destiné à accueillir des manifestations                         pas strictement indispensables. Le          public découlent de nombreuses
d’ordre cultuel ou artistique, le professionnel                 caractère relatif de l’intangibilité de     obligations qui pèsent sur le propriétaire.
qui (…) a opéré la restructuration complète                     l’œuvre est subordonné à des critères       C e d ern ier n e p eut p as di sp os er
d’un tel instrument ne peut prétendre                           spécifiques, les modifications opérées      de la chose comme il l’entend, afin
imposer au maître de l’ouvrage une                              sur l’œuvre devant être légitimes et        de concilier ses prérogatives et
intangibilité absolue de son œuvre ou de                        proportionnées au but poursuivi pour        celles de l’auteur, à qui l’œuvre
l’édifice qui l’accueille, ce dernier ne peut                   être validées par le juge.                  re s t e i n él u ct a b l em e n t l ié e . I l e s t
toutefois porter atteinte au droit de l’auteur                  Ce strict encadrement des                   donc opportun de consulter l’auteur
de l’œuvre en apportant des modifications à                     transformations apportées à                 en cas de projet de modification
l’ouvrage que dans la seule mesure où elles                     l’œuvre est aussi valable pour les          ou de déplacement de l’œuvre,
sont rendues strictement indispensables                         œuvres monumentales qui peuvent             voire d’envisager ces éventualités
par des impératifs esthétiques, techniques                      être déplacées ou modifiées par le          contractuellement au moment de l’achat,
ou de sécurité publique, légitimées par les                     propriétaire, sans l’accord de l’auteur     tel que le recommande le ministère de la
nécessités du service public et notamment                       lorsque cela est nécessaire, par exemple    Culture.
la destination de l’instrument ou de                            en cas de force majeure 12 ou lorsque
l’édifice ou son adaptation à des besoins                       l’objet est défectueux à cause de                                                       2020-6536
nouveaux ».                                                     l’auteur 13.
11) CE, 11 septembre 2006, n° 265174.
12) CA Paris,re 10 juill. 1975.
13) Cass. 1 civ., 3 déc. 1991.
14) CAA Lyon, 20 juill. 2006, n° 02LY021.

   Brèves
   PARIS                                              HAUTS-DE-SEINE                 CULTURE                             URBANISME

                                  in situ
                                                                                33

                                            assure
                                                                                                                street
                                                                                               artists

  8                                                  Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

L’œuvre de nature religieuse, pornographique ou censée
l’être : peut-on tout exposer dans l’espace public ?
                                 Emmanuel Pierrat,
                                 Avocat au barreau de Paris,                                                                                   Mathilde Bobille,
                                 Spécialiste en droit de la propriété intellectuelle,                                                          Avocate au barreau de Paris,
                                 Ancien Membre du Conseil National des Barreaux,                                                               Cabinet Pierrat & Associés,
                                 Cabinet Pierrat & Associés,                                                                                   Membre de l’Institut Art & Droit
                                 Membre de l’Institut Art & Droit

C          ontrairement aux lieux qui
           accueillent du public et qui peuvent
           en limiter l’accès, selon des critères
           d’âge notamment, l’espace public
constitue un ensemble de lieux ouverts à
tous sans aucune restriction d’accès.
Dès lors, le public qui sera amené à observer
                                                                 et promouvoir la diversité des expressions
                                                                 culturelles et de créer les conditions
                                                                 permettant aux cultures de s’épanouir et
                                                                 interagir librement.
                                                                 Dès lors, les pouvoirs publics ont le devoir de
                                                                 promouvoir une grande diversité d’œuvres
                                                                 d’art et ne sauraient délaisser certaines
une œuvre d’art exposée dans l’espace                            formes d’expression artistique qui ne feraient
public est nécessairement plus large et                          pas l’objet d’un consensus général.
plus hétéroclite que celui d’un musée ou                         L’on constate toutefois que tant les pouvoirs
d’un cinéma diffusant un film à connotation                      publics que les juges et le législateur
sexuelle.                                                        tendent à faire primer la liberté de diffusion
L’absence de possibilité de régulation des                       des œuvres artistiques sur d’autres intérêts
spectateurs qui seront amenés à admirer,                         individuels ou généraux.
dans l’espace public, une œuvre pouvant                          Cette tendance se développe différemment
heurter certaines sensibilités et certaines                      selon que l’œuvre a un caractère religieux ou
personnes vulnérables amène à se                                 pornographique.
demander si des restrictions à l’exposition
d’œuvres dans l’espace public peuvent être                       L’EXPOSITION DANS L’ESPACE PUBLIC D’ŒUVRES
mises en œuvre.                                                  À CARACTÈRE RELIGIEUX AYANT UN INTÉRÊT
Cette question est d’autant plus prégnante                       CULTUREL OU ARTISTIQUE                                                          Ceci est mon corps

                                                                                                                                                                                   D.R.
qu’il ne se passe pas une année sans que                         S’agissant de la première catégorie
l’exposition dans l’espace public d’œuvres                       d’œuvres, il convient de rappeler que la                           du principe de laïcité dans la société
jugées insultantes ou obscènes suscite de                        loi du 9 décembre 1905 concernant la                               française, l’interdiction d’exposition d’œuvres
vives polémiques.                                                séparation des Églises et de l’État a instauré                     à caractère religieux dans l’espace public
La thèse selon laquelle la protection                            un principe de séparation de ces derniers,                         continue de soulever d’importantes
de certains spectateurs sensibles ou                             résumé en un principe de « laïcité ».                              divergences d’interprétation, dès lors que,
vulnérables justifierait l’élaboration de critères               En vertu de ce principe, l’article 28 de la                        au-delà de leur caractère religieux, certaines
qu’une œuvre devrait respecter pour être                         loi de 1905 prévoit qu’« Il est interdit, à                        œuvres font partie du patrimoine culturel
exposée dans l’espace public implique                            l’avenir, d’élever ou d’apposer aucun signe                        français et présentent un intérêt artistique.
nécessairement des dérives liberticides.                         ou emblème religieux sur les monuments                             Ainsi, s’est récemment posée la question
En effet, la détermination de tels critères                      publics ou en quelque emplacement public                           de savoir si l’exposition de crèches de Noël
reviendrait à privilégier certaines catégories                   que ce soit, à l’exception des édifices                            dans l’espace public se heurtait au principe
d’œuvres, traditionnelles et consensuelles,                      servant au culte, des terrains de sépulture                        de laïcité.
et à délaisser, voire interdire des œuvres qui                   dans les cimetières, des monuments                                 Afin de justifier de l’exposition de crèches
interrogent, heurtent et choquent.                               funéraires, ainsi que des musées ou                                de Noël sur la voie publique, certaines
Or, à cet égard, il convient de rappeler que                     expositions. »                                                     collectivités territoriales ont argué que ces
la Convention de l’Organisation des Nations                      Dès lors, hormis ceux exposés antérieurement                       œuvres outrepassaient un simple caractère
unies sur la protection et la promotion de                       à l’entrée en vigueur de la loi de 1905, qui sont                  religieux et constituaient la tradition et la
la diversité des expressions culturelles,                        maintenus dans l’espace public1, les emblèmes                      culture française.
signée le 20 octobre 2005 et ratifiée par                        à caractère religieux y sont prohibés.                             Dans deux arrêts du 9 novembre 2016 2,
la France, impose aux États de protéger                          Malgré l’ancienneté de cette loi et l’ancrage                      le Conseil d’État a rappelé que s’il ne
1) CE, ass. 9 nov. 2016, Cne de Melun, n° 395122.
2) CE, 9 nov. 2016, Féd. dptale des libres penseurs de Seine-et-Marne, n° 395122 et Féd. De la libre pensée de Vendée, n° 395223.

                                                  Journal Spécial des Sociétés - Samedi 9 janvier 2021 – numéro 2                                                              9
NUMÉRO SPÉCIAL - L'oeuvre d'art dans l'espace public
Art & Droit

fait aucun doute que la crèche de Noël              dans les jardins du château de Versailles, haut     cette condamnation, l’immense fresque d’une
représente « une scène qui fait partie              lieu du classicisme français.                       femme qui se caresse le sexe, peinte sur une
de l’iconographie chrétienne » et qu’elle           L’exposition de cette œuvre, tout comme celle       façade bourgeoise d’un quartier huppé de
a donc un caractère religieux, elle doit            de la sculpture Tree du fameux Paul McCarthy        Bruxelles, est restée visible plusieurs années
également être considérée comme « un                sur la place Vendôme à Paris, a fait l’objet de     après sa réalisation.
élément faisant partie des décorations              vives critiques et d’importantes polémiques.
et illustrations qui accompagnent                   Ces polémiques, plutôt que de dissuader             LES MENACES VIRULENTES À LA LIBERTÉ DE
traditionnellement, sans signification              les pouvoirs publics, les incitent au contraire     DIFFUSION D’ŒUVRES À CARACTÈRE RELIGIEUX
religieuse particulière, les fêtes de fin           à exposer des œuvres qui interpellent et            OU PORNOGRAPHIQUE
d’année ».                                          choquent, dès lors que ces œuvres leur offrent      Si les pouvoirs publics et les juges semblent
Aussi, la haute juridiction a considéré que         une grande visibilité et créent généralement        reconnaître une liberté de création et de diffusion
l’exposition d’une crèche de Noël sur la voie       un regain d’attrait pour les visiteurs.             artistique toujours plus accrue, l’on assiste à
publique est conforme au principe de laïcité        Il importe de souligner que les œuvres ne           une recrudescence d’actes de censure et de
dès lors qu’elle « présente un caractère            sont pas sélectionnées pour leur caractère          vandalisme à l’égard d’œuvres exposées dans
culturel, artistique ou festif » et qu’elle « ne    pornographique en tant que tel, mais                l’espace public.
constitue pas un acte de prosélytisme ou de         s’inscrivent généralement dans une démarche         Le vandalisme de la sculpture Tree de Paul
revendication d’une opinion religieuse ».           militante et permettent ainsi de nourrir des        McCarthy, représentant un plug anal et exposée
A contrario, des œuvres pouvant heurter             débats d’intérêt général, comme celui de            place Vendôme, est un exemple parlant.
certaines opinions religieuses doivent              l’inégalité homme-femme.                            Les œuvres à connotation religieuse ne sont pas
également pouvoir être exposées dans                Ainsi, pour revenir à l’exemple de la sculpture     épargnées, tel que le démontre la destruction par
l’espace public en vertu de la primauté du          Dirty Corner exposée à Versailles, son auteur,      des catholiques intégristes, lors d’une exposition
principe de la liberté de création artistique.      Anish Kapoor, avait précisé que celle-ci            à Avignon, de la photographie Immersion Piss
Au nom de la défense de valeurs d’ordre             représentait « le vagin de la reine qui prend       Christ d’Andres Serrano, représentant un crucifix
religieux, certaines associations, catholiques      le pouvoir » et souhaitait ainsi dénoncer           plongé dans un bain de sang et d’urine.
notamment, ont pu tenter de faire interdire         l’absence de représentations féminines              Le législateur est intervenu afin d’énoncer très
la diffusion d’œuvres jugées obscènes et            dans les œuvres exposées au château de              clairement, dans la loi du 7 juillet 2016 relative
contraires à la foi religieuse.                     Versailles.                                         à la liberté de la création, à l’architecture et au
Cependant, dès lors que le droit français ne        Les juges, saisis de recours judiciaires            patrimoine que « la création artistique est libre ».
connaît pas d’infraction de blasphème, ces          formés en vue de l’interdiction d’expositions       Cette même loi avait pour objet d’enrichir le
recours sont généralement voués à l’échec.          jugées obscènes, ne remettent pas en cause          Code pénal du délit d’entrave à la liberté de la
À titre d’exemple, l’Alliance générale contre       l’audace des autorités publiques.                   création artistique ou de la liberté de diffusion de
le racisme et pour le respect de l’identité         Ainsi, en 2008, le Conseil d’État a jugé que        la création artistique.
française et chrétienne (A.G.R.I.F.) avait          l’exposition des œuvres de la star d’un certain     Ainsi, l’article 431-1 du Code pénal prévoit
sollicité, en référé, l’interdiction de l’affiche   art contemporain qu’est Jeff Koons au château       désormais que « Le fait d’entraver, d’une
du film Ceci est mon corps de Rodolphe              de Versailles, ne portait pas atteinte au « droit   manière concertée et à l’aide de menaces,
Marconi, présentant des corps dénudés               d’accéder à la connaissance du patrimoine           l’exercice de la liberté de création artistique
et dont le titre était jugé « provocateur et        sans contrainte pornographique », et a ainsi        ou de la liberté de la diffusion de la création
inutile ».                                          considéré que la demande d’interdiction de          artistique est puni d’un an d’emprisonnement et
Par une ordonnance du 23 juin 2001, le              l’exposition n’était pas fondée3.                   de 15 000 euros d’amende. »
tribunal de grande instance de Paris avait          Les magistrats rappellent ainsi l’importance        Si la primauté de la liberté de diffusion artistique
considéré qu’aucun trouble manifestement            de la liberté de création et de diffusion           semble désormais protégée légalement, les
illicite n’était provoqué par l’emploi de cette     artistique, et ce y compris dans les cas où les     nombreuses polémiques et tentatives de
parole évangélique.                                 artistes s’affranchissent de toute autorisation     censure nées de l’exposition dans l’espace
                                                    pour exposer des œuvres à caractère                 public d’œuvres à connotations religieuses et
L’EXPOSITION DANS L’ESPACE PUBLIC                   pornographique.                                     pornographiques ne tarissent pas.
D’ŒUVRES À CARACTÈRE PORNOGRAPHIQUE                 Bien que le street art puisse être pénalement       Il n’est toutefois pas nécessaire qu’une œuvre
OU CENSÉES L’ÊTRE                                   sanctionné, sur le fondement de l’article 322-1     soit jugée obscène pour créer des polémiques,
Dans une démarche de soutien à la création          alinéa 2 du Code pénal relatif à la dégradation     comme le démontrent celles nées de l’installation
artistique et de dynamisation des lieux publics,    de biens, les juges font généralement montre        des colonnes de Daniel Buren dans les jardins
les commandes publiques d’œuvres d’art              de clémence avec les artistes et prononcent         du Palais-Royal en 1986 ou, plus récemment, de
contemporain en vue de leur exposition dans         des peines légères.                                 celle de la sculpture Bouquet of Tulips de Jeff
l’espace public se multiplient, et il convient de   L’exemple de l’artiste français Vincent             Koons dans les jardins des Champs-Élysées.
saluer le caractère audacieux de certaines          Glowinski, alias Bonom, est démonstratif.           Aussi convient-il de se rassurer en espérant que
commandes publiques d’œuvres controversées.         Cet artiste réalisait, durant la nuit,              les actes malveillants menés contre des œuvres
À titre d’exemple, malgré la revendication          d’imposantes fresques à connotation                 à connotations religieuses et pornographiques,
publique du caractère pornographique de             pornographique sur les façades d’immeubles          ou tout simplement dissonantes, continueront
l’œuvre monumentale Dirty Corner par son            de Bruxelles. Il a bénéficié de la clémence         d’accroître l’intérêt du public pour l’art
auteur, le très célèbre artiste Anish Kapoor,       de la justice belge, qui ne l’a condamné qu’à       contemporain.
celle-ci a été exposée durant plusieurs mois        des travaux d’intérêts généraux et, malgré                                                     2020-6515

3) CE, 29 déc. 2008, n° 323646.

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