Défis sud Dossier Pérou : pays d'exception? - RDC : SOS Faim Belgique
←
→
Transcription du contenu de la page
Si votre navigateur ne rend pas la page correctement, lisez s'il vous plaît le contenu de la page ci-dessous
Dossier
Numéro 105
Bimestriel
février, mars 2012
Pérou : pays d’exception?
défis sud
Rue aux Laines, 4
1000 Bruxelles
Bureau de dépôt
Bruxelles X
N° d’agrément : P307409
RDC :
Les combats
de Espérance NzuziSomma i r e
Perspectives République démocratique du Congo p 3-6
En RDC, 75 millions d’hectares de terres arables seraient susceptibles, s’ils étaient bien
utilisés, de nourrir un milliard d’habitants sur terre. Exploité à 10 % seulement, ce po-
tentiel ne subvient qu’aux besoins de 75 % de la population congolaise, soit de 53 mil-
lions de personnes. Pour en parler, Défis Sud a rencontré Espérance Nzuzi, présidente de
la Fopako (Force Paysanne du Kongo Central).
Dossier p8-23
Pérou : pays d’exception?
Alors que la crise financière frappe, le Pérou fait figure d’exception. Ce pays ac-
cumule les bons résultats macro-économiques. Mais les fruits de la croissance
sont-ils bien redistribués ? De plus, les changements climatiques menacent : 75 %
des glaciers tropicaux du monde se trouvent dans les Andes péruviennes. Or, 22 %
de cette superficie ont disparu au cours des 30 dernières années. Cette évolution
commence à porter préjudice à l’approvisionnement en eau pour la consommation
humaine. Entre-temps, le nouveau président Ollanta Humala a trahi ses promesses
et continue à investir dans le secteur minier, au préjudice de l’environnement et au
bénéfice probable d’une minorité de Péruviens.
Introduction: Sous le vernis, la pauvreté p 8 - 10
© Anne Kennes / SOS Faim
Mines de richesses et de conflits p10 - 13
épée de Damoclès climatique p13 - 14
Marca Perú : à la conquête des marchés p15 - 16
Les vraies stars du Mistura p17 - 18 Dans la province de Chumbivilcas (article page 21).
Une solution douce ou un leurre ? p19 - 20
Débouchés publics pour les campesinos p21 - 23
Directeur de la publication : Jean-Jacques Grodent. Rédacteur
en chef : Pierre Coopman. Conseil éditorial : Laurent Biot, Chris-
Filière Café au Burundi p24-26 tophe Brisme, François Cajot, Pierre Coopman, Thierry Defense,
Freddy Destrait, Jean-Jacques Grodent, Marine Lefebvre, Marc
Le 30 décembre 2011, se clôturait le second appel d’offres pour la vente de stations Mees, François Vandercam. Collaborateurs : Patrice Debry,
Mathieu Gonzales, Emamnuel Juste, François Misser, Aurélie
de lavage du café par l’État burundais. La suite logique d’un processus de privatisa- Vankeerberghen. Couverture : Protestation contre la mine
tion initié en 2008 sous l’impulsion de la Banque mondiale. Loin de faire l’unanimité, Conga / Pérou/ Reporters. Rédaction-Belgique : Rue aux
Laines, 4, 1000 Bruxelles. tél. 32 (0)2 511 22 38 Rédaction-
ce processus est remis en question, tant par la communauté internationale que par Luxembourg : Rue Victor Hugo, 88, 4141 Esch/Alzette. Tél. 352
49 09 96 21 Réalisation : Studio Marmelade. Impression : Arte
les caféiculteurs burundais. Ces derniers peinent à faire entendre leur voix, mais les Print. Défis-Sud est une publication de SOS Faim. Défis-Sud
est un forum où des auteurs d’horizons divers s’expriment sur
récentes évolutions du dossier leur laissent entrevoir d’autres possibilités. les thèmes du développement. Tous droits de reproduction
réservés. Les articles n’engagent que leurs auteurs. Les titres
et les sous-titres sont parfois de la Rédaction. Les manuscrits
agir p27 envoyés spontanément ne sont pas rendus.
E-mail : pco@sosfaim.org
Année internationale de l’agriculture familiale ; Importations massives de riz au Ca- Site web : www.sosfaim.org
meroun ; L’Europe à la reconquête de sa souveraineté alimentaire. Imprimé sur papier recyclé. Éditeur responsable : Freddy Destrait
rue aux Laines, 4 - 1000 Bruxelles.
Défis Sud bénéficie du soutien de la Direction générale de la
coopération au développement (DGCD) et d’un apport du Ministère
des Affaires étrangères luxembourgeois (MAE).éditorial
L’Afrique sahélienne
en zone de turbulences
L’éditorial de Freddy Destrait Secrétaire général de SOS Faim Belgique
et de Thierry Defense Directeur de SOS Faim Luxembourg
L’Afrique de l’Ouest, et en particulier les pays sahéliens, traverse des turbu-
lences qui risquent de la déstabiliser durablement. Cette zone géographique
(où se situent des partenaires de SOS Faim : Burkina Faso, Mali, Niger, Séné-
gal) est confrontée non seulement à la persistance de la pauvreté et de l’insé-
curité alimentaire récurrente, mais également à des problèmes d’insécurité
globale des populations et à des problèmes politiques qui affaiblissent les
© Mihnea Popescu.
capacités des États à remplir leurs obligations vis-à-vis de leurs citoyens.
Nous croyons que pour affronter ces périls, l’Afrique de l’Ouest doit réelle-
ment renforcer sa coopération régionale au sein de la Communauté des États
Freddy Destrait d’Afrique de l’Ouest (Cedeao).
L’espace ouest-africain est devenu une aire de transit pour des activités illégales
en tout genre, en particulier le trafic de drogue. On estime que 15 % de la produc-
tion mondiale de cocaïne transiterait par l’Afrique de l’Ouest1. Cette économie
criminelle gangrène les États, car certaines sphères du pouvoir politique tolèrent
ces pratiques, considérées comme un outil de régulation interne sur le plan éco-
© Etienne Delorme/ Paper Jam.
nomique et intégrées dans le jeu social comme source de pouvoirs2.
Cette situation, qui va de pair avec l’accélération du trafic d’armes, y compris
des armes lourdes, suite à la guerre en Libye3, va considérablement accroître
l’insécurité des populations de la région. Nous assistons actuellement à une
recrudescence de la violence (plusieurs centaines de morts, assassinats et
Thierry Defense prises d’otages), notamment au nord du Mali où des groupes armés (Aqmi :
Al-Qaïda au Maghreb islamique et le MNLA – groupes touaregs du mouvement
national pour la libération de l’Azawad) semblent faire alliance pour contrô-
ler ces vastes territoires qui deviennent des zones de non-droit.
Sur le plan politique, les élections, qui constituent un des piliers du fonc-
tionnement démocratique des sociétés et des États, sont aussi régulièrement
à l’origine de la violence et du climat d’insécurité (Niger, Burkina Faso, Sé-
négal). Ainsi, les violences qui secouent actuellement le Sénégal posent la
question de la dimension politique de la gestion des élections (manipulation
constitutionnelle et des listes électorales, absence de confiance des acteurs
politiques entre eux et absence de confiance des électeurs dans leurs élites
politiques, faiblesse des contre-pouvoirs).
Dans ce contexte agité, les États sahéliens paraissent très faibles et ne pour-
ront individuellement régler les problèmes auxquels leurs populations sont
confrontées. En l’absence d’une réelle coopération régionale au sein de la
Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (Cedeao), cette région géogra-
phique risque de connaître une période de déstabilisation néfaste à son déve-
loppement.
1 : Simon Julien, « le Sahel comme espace de transit des stupéfiants – acteurs et conséquences politiques », in
revue Hérodote, n° 142 – 2011.
2 : Benoît Richard in revue Sciences Humaines, janvier 2012.
3 : Dauzan et Moisseron, « Essai de prospective géopolitique du conflit libyen », in revue Hérodote, n° 142-2011.
n° 105 - Bimestriel - février, mars 2012 défis sud 3Perspectives
République démocratique du Congo
Promouvoir la production
agricole locale
Un article de François Misser une série de facteurs dont l’insécurité et
les « tracasseries » des agents de l’État,
En décembre dernier, un séminaire organisé à l’Université de la dégradation des pistes rurales et le
Gembloux1 a mis l’accent sur l’organisation du monde paysan manque de formation. L’insuffisance
du niveau d’éducation a également des
en République démocratique du Congo. Thomas Kembola Ke- répercussions considérables sur la san-
juni, secrétaire général honoraire du ministère de l’Agriculture té de la population, chez qui se répand
le « konzo » : la paralysie des membres
congolais, a rappelé le potentiel considérable du pays (75 mil- inférieurs, provoquée par la consomma-
lions d’hectares de terres arables), susceptible « s’il était uti- tion de manioc insuffisamment traité,
qui affecte 25 % des villages de la zone
lisé judicieusement » de nourrir un milliard d’habitants. de Kahemba (Bandundu).
La déstructuration passée
Exploité à 10 % seulement, ce poten- Le professeur Grégoire Ngalamulume
tiel ne subvient qu’aux besoins de 75 % Tshibue, du Centre de recherche-action
de la population congolaise, soit de 53 en population, environnement et déve-
millions de personnes. Du coup, il faut loppement (Craped) de l’Institut supé-
recourir aux importations pour satisfaire rieur de développement rural (ISDR) de
ceux des 18 millions d’habitants res- Tshibashi (Kasaï Occidental), considère
tants. Mais il n’est pas sûr que les quan- que « le secteur agricole a souffert pen-
tités nécessaires sont effectivement dant des décennies de l’absence d’une
François Misser importées et distribuées : selon l’Institutpolitique agricole claire, cohérente et
national de la statistique, le nombre de volontariste »2. Pour Jean-Philippe Pee-
est correspondant à Bruxelles de personnes en insécurité alimentaire fri- mans, économiste de l’UCL, les causes re-
BBC-Afrique. Il suit l’actualité sait en effet les 21 millions en 2008. montent à la période Mobutu. « Jusqu’en
africaine depuis 1983 et plus
1973, la part de l’agriculture dans les
particulièrement les thématiques Et la situation s’aggrave, selon Thomas dépenses ordinaires du budget de l’État
intéressant l’économie et la Kembola, qui souligne l’écart s’agran- représentait environ 1 % », observe-t-il.
conflictualité dans la région dissant entre le taux d’accroissement
des Grands Lacs. Il est l’auteur annuel de la production (2 %) et celui Malgré tout, il y avait un certain dyna-
de plusieurs ouvrages, dont de la population (3 %) qui passera de 71 misme de la petite production paysanne
« Géopolitique du Congo (RDC) » millions en 2010 à 116 millions en 2025. à qui l’on doit au milieu des années 1970
(Complexe, 2006), écrit avec Marie- À ce rythme, le taux de dépendance ali- une hausse de 60 % de la production vi-
France Cros et « Les gemmocraties, mentaire du pays vis-à-vis de l’extérieur vrière commercialisée, rappelle le pro-
l’économie politique du diamant passera de 25 % à 40 %. D’où la nécessité fesseur Peemans. Mais la situation s’est
africain » (Desclée de Brouwer, 1997), absolue de promouvoir la production lo- aggravée avec la désorganisation des
écrit avec Olivier Vallée. cale, qui émane à 90 % de la petite pay- circuits de production et de commerce,
sannerie. Dans certaines régions, la pro- provoquée par la zaïrianisation, trans-
portion des ménages dont le niveau de férant aux barons du régime la propriété
consommation atteint un seuil « limite » des grandes exploitations. Et les tenta-
est considérable (52 % au Maniema, 37 % tives étatiques de contrôler les surplus
au Katanga et au Sud Kivu). À l’origine de agricoles ont provoqué le repli des pay-
cette situation, Thomas Kembola relève sans sur l’autoconsommation. Il y a bien
eu une tentative de redresser la barre,
1 : « Quelle politique agricole pour accroître la sécurité
alimentaire ? », organisé le 7 décembre 2011 par le Groupe 2 : « Politique agricole et sécurité alimentaire au Congo-
de recherche en appui à la politique (Grap3a), qui associe Kinshasa », Éditions Universitaires Européennes, Sarrebrück,
Gembloux Agro biotech et l’Université de Liège (ULG - UCL). 2011
4 défis sud n° 105- Bimestriel - février, mars 2012Perspectives
avec la mise en œuvre de « conventions
de développement » visant à intéresser
les grandes entreprises à la relance de
la production. Cela a favorisé la pro-
duction du maïs pour les brasseries de
Kinshasa ou celle de la filiale Agris de la
Gécamines pour ses travailleurs et même
donné lieu à des contrats avec de petits
producteurs, de la part de Tabac Zaïre.
Mais au cours des années 1990, l’effon-
drement de la production minière et la
crise politique ont entraîné une dilution
de l’État, dépourvu des moyens de défi-
nir une politique agricole si bien que le
© François Cajot / SOS Faim.
nombre des sous-alimentés est passé de
11 millions pour la période 1990-1992 à
40 millions en 2004-2006.
L’État congolais n’est pas le seul à avoir
tenu la paysannerie pour quantité négli-
Le potentiel agricole du Congo n’est utilisé qu’à 10 % de ses possibilités.
geable. La responsabilité des bailleurs de
fonds est aussi en cause : « La paysanne-
rie comme acteur collectif a perdu toute de l’accès au financement du monde ru- création récente des Conseils agricoles
visibilité, transformée définitivement en ral, le renforcement des capacités insti- ruraux de gestion (Carg), interfaces entre
masse de pauvres à assister par certaines tutionnelles et des ressources humaines. les organisations paysannes, les services
ONG », observe Peemans. Un autre pro- Mais à deux conditions préalables, « une de l’État, les gouvernements provinciaux
blème est l’amplification des conflits vraie volonté politique et la paix et la sé- et les administrations de territoire. L’ob-
autour du foncier, dont témoignent des curité juridique et physique ». jectif est de définir des priorités de dé-
accaparements de terre au Kivu par des veloppement et de permettre aux acteurs
politiciens, des militaires, des commer- Pour Jean-Jacques Grodent, de l’Alliance ruraux de disposer des services pour
çants ou des fonctionnaires. Agricongo3, il est impératif d’appuyer améliorer leurs revenus, leur sécurité
la structuration des organisations pay- alimentaire et la gestion des ressources
Nécessité d’une nouvelle structuration sannes congolaises et l’élaboration naturelles.
Dans ces conditions, comment lever les d’une politique agricole en faveur d’une
contraintes en vue d’améliorer la sécuri- agriculture familiale comme choix d’un L’avènement des Carg est important dans
té alimentaire ? Le gouvernement a éla- développement rural durable. Pour ce la mesure où il incarne la reconnaissance
boré le Programme national de sécurité faire, Agricongo se cale sur l’agenda des d’une dynamique communautaire basée
alimentaire (PNSA), qui préconise l’amé- organisations paysannes, au service des- sur la solidarité et un savoir local paysan
lioration de la productivité et entend quelles elle a contribué à créer des struc- permettant de maîtriser l’environnement
entreprendre des opérations d’appui à la tures de lobbying comme le journal « La (gestion du sol, de l’eau, de la faune et
réhabilitation et à la relance du secteur, Voix du Paysan congolais » et une pré- de la flore), estime Patrick Makala. Mais
ainsi que l’élaboration d’un programme sence sur internet (blogs, Twitter, Face- pour faire fonctionner ce système, il faut
national d’investissements agricoles, book) afin de favoriser le développement encore mettre au point les mécanismes
observe Thomas Kembola. Encore faut-il d’un mouvement fort et démocratique. de formulation des demandes de la part
que ces bonnes intentions soient accom- Agricongo a également appuyé l’orga- des organisations paysannes, redéfi-
pagnées des moyens nécessaires. nisation des deux premiers Carrefours nir les relations entre les acteurs de ces
paysans (2010 et 2011) et l’édition du Carg et former des conseillers agricoles
Grégoire Ngalamulume propose que soit livre « Changer l’agriculture congolaise » ruraux. L’expérience en est à ses débuts
reconnu « le rôle primordial de l’agricul- qui vise à contribuer au renforcement de et les résultats sont inégaux. « Plusieurs
ture » et que lui soit conférée « une place l’identité paysanne et à l’échange des Carg travaillent réellement à l’élaboration
de choix dans les priorités nationales », expériences. d’une politique provinciale qui oriente
ainsi que la responsabilisation des agri- réellement les faibles investissements »
culteurs, qu’il faut doter des moyens de Les Conseils agricoles ruraux de gestion constate Jean-Jacques Grodent, pour
leur autonomie. Il préconise à cet effet la Le professeur Patrick Makala Nzengu, qui les Carg ont le mérite, du fait que les
promotion de la petite agriculture fami- directeur en chef des services généraux acteurs ne se connaissent pas vraiment,
liale, à côté de mesures visant à accroître au ministère de l’Agriculture évoque la de réunir des gens qui concrètement, sur
la productivité des cultures vivrières et le terrain ont à collaborer (achats com-
l’approvisionnement des marchés en 3 : Agricongo regroupe les ONG Diobass, Oxfam, Solidarité
muns de semences, d’outils, commercia-
produits manufacturés, l’amélioration Socialiste, SOS Faim, Trias, Vredeseilanden et WWF.
Suite à la page suivante
n° 105 - Bimestriel - février, mars 2012 défis sud 5Perspectives
lisation commune, approvisionnement Un acquis récent de cette mobilisation été quatre jours après la prestation de
des structures de transformation, com- est la promulgation le 24 décembre 2011 serment controversée de Joseph Kabila.
mercialisation vers les villes). par le président Joseph Kabila de la Loi Il n’est pas exclu que, réalisant le ca-
agricole qui doit entrer en vigueur le ractère précaire d’une victoire que lui
Pour l’économiste Jean-Philippe Peemans, 24 juin prochain. contestent l’opposition et l’Église catho-
il faut prendre en compte les droits histo- lique, Joseph Kabila ait voulu conforter
riques « suzerains » des collectivités pay- Pour « La Voix du Paysan congolais », sa légitimité en donnant satisfaction aux
sannes, relatifs à l’accès à la terre et aux cette promulgation met fin à l’absence de organisations paysannes. Pour ces der-
ressources naturelles, exprimés dans les la loi dans le secteur agricole et apporte nières, c’est une manière de reconnais-
documents des organisations paysannes quelques innovations, comme la créa- sance et un point de marqué. Encore fau-
mobilisées autour du Code agricole en tion d’un fonds de développement agri- dra-t-il transformer l’essai. Autrement
2010-2011. Potentiellement, ces orga- cole géré par les institutions financières, dit : que la loi soit appliquée…
nisations constituent une force impor- l’implication des agriculteurs et des
tante. Le nombre de paysans et de ruraux professionnels du secteur dans le pro- L’article 16 de la loi, qui doit entrer en
est passé de 10 à 50 millions de personnes cessus décisionnel, justifiant la création vigueur en juin prochain, comporte éga-
entre 1960 et 2000. On a assisté à un ren- du Conseil consultatif au niveau national lement une clause qui inquiète les ex-
forcement de la tendance à la multiplica- et provincial. La loi prend également en ploitants étrangers. En effet, désormais
tion des associations informelles (utilisa- compte les exigences des instruments l’exploitant doit « être une personne phy-
teurs d’eau, par exemple). Et d’inviter à internationaux relatifs à la conserva- sique de nationalité congolaise ou une
appréhender le fait paysan non pas comme tion et à l’utilisation des ressources personne morale de droit congolais dont
un fait immuable, mais comme une iden- phylogénétiques et à la protection de les parts sociales ou actions selon le cas,
tité multiforme illustrée par l’existence de l’environnement. Elle consacre le ren- sont majoritairement détenus par l’État
deux millions de paysans-mineurs. forcement du mécanisme de surveillance congolais et/ou par des nationaux ».
des terres destinées à l’exploitation
Plusieurs modèles ? agricole et l’institution d’une procédure En d’autres termes, les propriétaires
Peemans relève que le processus d’acca- de conciliation préalable à toute action étrangers de terres agricoles devront im-
parement des terres par l’agrobusiness a judiciaire en matière de conflits de terres pérativement vendre leurs parts d’ici la fin
été freiné ces dernières années au Congo agricoles. Encore faut-il la vulgariser et 2012 pour ne conserver qu’un maximum
par les conflits. Du coup, la majorité des décider de mesures d’applications à tra- de 49 % du capital et donc céder le com-
ressources naturelles, dont les terres, vers une commission que doit mettre en mandement de leur exploitation à des re-
reste sous le contrôle des communautés place le futur ministre de l’Agriculture. preneurs congolais. Un avocat d’affaires
villageoises. C’est donc une opportunité belge confie à Défis Sud, ses craintes
à saisir. Mais il y a un long chemin à par- que cette « nationalisation » (sic), qui
courir. Peemans cite le livre de l’Alliance Lever lui rappelle la « zaïrianisation » de 1973,
Agricongo qui constate que la plupart probablement motivée par le souci de lut-
des politiciens congolais se retrouvent
les contraintes ter contre l’accaparement de terres par
aujourd’hui totalement coupés de leurs et améliorer la sécurité des sociétés asiatiques, ne risque d’inhi-
racines paysannes. Pour eux, l’agricul- alimentaire. ber de futurs investissements.
ture paysanne est synonyme de pauvreté
et leur vision de l’agriculture est celle de La Fédération des entreprises congo-
la mécanisation, de la concentration des Une chose est sûre : cette promulga- laises considère la loi « inconstitution-
terres dans de vastes concessions, de la tion n’a pas été sans mal. Les 272 par- nelle » et « discriminatoire ». Mais la
promotion de technologies agro-indus- ticipants du second Carrefour paysan Confédération nationale des producteurs
trielles à l’échelle de grandes sociétés réunis à Kinshasa en octobre 2011 ont agricoles du Congo (Conapac) s’insurge
commerciales. Cela dit, il semble peu exigé qu’elle intervienne avant les élec- contre cette interprétation. En insérant
probable que la production paysanne tions présidentielle et législatives du 28 ces dispositions dans la loi, « le législa-
puisse avant longtemps reconquérir une novembre de la même année, tout en teur avait le souci de protéger les terres
part significative du marché de Kinshasa. demandant également au président et congolaises vis-à-vis des accapare-
Cela dépend de la construction de routes. au gouvernement de respecter l’engage- ments, des spoliations de terres observées
Par contre, le cadre provincial peut être ment pris à Maputo par le Congo de réser- ces derniers temps en Afrique », assure-
approprié pour lier les centres urbains ver au moins 10 % du budget national à t-elle. Et de conclure que, même dans
aux producteurs locaux. Les potentiali- l’agriculture. les pays occidentaux, les législations sur
tés d’un mode paysan de développement l’exploitation des terres ont toujours re-
sont très grandes au Congo. Mais on ne Appliquer la loi vêtu un caractère protectionniste visant
peut pas s’attendre à ce qu’elles soient Leur vœu n’a pas été immédiatement à protéger les nationaux.
mises en œuvre par la volonté du prince exaucé, ce qui n’est pas surprenant dans
ou du marché. Elles dépendront des ini- le cadre d’une campagne où peu de can-
tiatives et des luttes du monde paysan didats ont relayé les problèmes des pay-
organisé, prédit Peemans. sans. Mais il est remarquable qu’il l’ait
6 défis sud n° 105- Bimestriel - février, mars 2012Perspectives
République démocratique du Congo
Les combats d’Espérance
Un entretien avec Espérance Nzuzi lopper des systèmes de formation pour
améliorer la qualité du produit et rajeunir
Une des organisations paysannes les plus importantes de la RDC les plantations. »
est la Force Paysanne du Kongo Central (Fopako). Celle-ci ras- L’inspiration venue du Kivu
semble 65 887 membres au Bas-Congo, appartenant à 175 unions Preuve de l’utilité des réseaux à l’échelle
nationale : Espérance reconnaît l’apport
incluant des associations comme l’Aprofel (Association de pro- de l’expérience de ses collègues du Kivu.
motion de la femme de Lukula). Défis Sud a rencontré son initia- « J’ai participé à l’atelier sur l’état des
lieux du mouvement paysan en 2007 à
trice, Espérance Nzuzi, également présidente de la Fopako. Goma. Nos amis de l’Est étaient plus
avancés que nous, alors que nous étions
L’une des difficultés rencontrées par les encore dispersés en petites associations
membres d’Aprofel est la distance, en éparpillées. J’ai vu comment ils ont orga-
moyenne de 25 kilomètres, qui les sépare nisé les associations en unions. Et nous
de leurs plantations. Un autre problème avons suivi l’exemple. »
est le manque de routes de desserte
agricole pour évacuer les produits. Des Un autre combat à mener, selon elle, est
hommes ont rejoint l’association, qui l’amélioration de la desserte en électri-
compte aujourd’hui plus de 500 membres cité dans la province abritant les bar-
Espérance Nzuzi car « on ne peut pas promouvoir les rages d’Inga sur le fleuve Congo. « Les
femmes en ignorant les hommes à leurs paysans n’ont pas accès à toute cette
côtés », explique Espérance Nzuzi. L’ini- électricité. À Lukula-centre, il y a du
tiative a essaimé dans toute la province courant mais toutes les maisons n’en
comme en témoignent la naissance de ont pas parce que cela coûte très cher.
l’Association pour la promotion de la Mais il y a des villages tout près d’Inga
femme de Boma (Aprofebo) ou celle qui n’ont même pas de courant. Tout au
de l’Aprofekas à Kasangulu. Parallèle- long de la route, il y a du courant par ci
ment, Espérance a encouragé la création par là, mais le courant n’arrive pas chez
d’une dynamique sectorielle, qui compte paysans. Or, nous avons besoin de l’élec-
15 000 producteurs d’huile de palme. tricité pour conserver nos produits agri-
Un autre combat difficile. Car le Congo, coles. Notre production, c’est la forêt qui
C’est une femme de la base : « Je suis exportateur avant l’indépendance, est la garde mais si tu tombes malade, c’est
née au village, j’y ai grandi et je n’ai devenu importateur net : l’huile locale un problème. » L’électricité est particu-
pas beaucoup étudié. Je me consacre est plus chère que l’huile importée. Espé- lièrement utile pour la filière du poisson.
à l’agriculture familiale. Je cultive rance explique ainsi l’évolution : « Les Parmi ses membres, la Fopako compte
le manioc et la banane plantain et nouvelles techniques ne sont pas mises l’Union des pêcheurs de Muanda, forte
j’ai un projet de pisciculture ainsi en œuvre auprès des paysans, abandon- de 7 500 adhérents. Avec le soutien de
qu’un élevage de petits ruminants. nés à leur triste sort. Ils pressent leur la compagnie pétrolière Perenco, l’union
Car si vous n’avez pas toutes ces huile à la main comme au temps colo- dispose d’une petite chambre froide.
spéculations, en cas de maladie, vous nial. Ils n’ont pas accès aux nouvelles Mais il en faudrait d’autres pour appro-
avez des problèmes .» techniques de transformation. Du coup, visionner dans de bonnes conditions le
Moralité : il faut répartir les risques. l’huile que nous produisons n’est pas de marché principal, celui de Kinshasa.
bonne qualité. » Espérance s’est atta- « Pour promouvoir nos pêcheries, il fau-
quée au problème en interpellant l’entre- drait que l’on puisse avoir des chambres
prise Marsavco qui transforme l’huile de froides intermédiaires », explique Espé-
palme en divers produits dérivés dont le rance, qui fait prendre conscience à ceux
savon. Il lui a été répondu que la société qui veulent aider les paysans congolais
ne pouvait pas travailler individuellement que l’amélioration de la distribution de
avec les paysans et que ceux-ci devaient l’eau potable et de l’électricité est par-
s’organiser. C’est en train de se faire : tie prenante d’une stratégie de sécurité
« Récemment, les producteurs se sont alimentaire.
réunis chez moi pour voir comment déve- Propos recueillis par François Misser
n° 105 - Bimestriel - février, mars 2012 défis sud 7Dossier Pérou : pays d’exception?
Introduction
Sous le vernis : la pauvreté
Un article de Chrystelle Barbier De son côté, l’agriculture biologique
offre de nouvelles opportunités aux
Alors que la crise financière frappe de plein fouet le monde en- producteurs de café, de cacao ou de
tier, le Pérou fait figure d’exception. Dans une Amérique latine banane. Avec plus de 75 000 hectares de
café certifiés « bio », le Pérou est devenu
en pleine ébullition, ce pays andin aux 30 millions d’habitants le premier producteur de café biologique
accumule les bons résultats macro-économiques. Mais les fruits au monde. Ce succès a même convain-
cu certains agriculteurs d’abandonner
de la croissance sont-ils bien redistribués ? La pauvreté, en tous la production de feuilles de coca, une
les cas, est loin d’être éradiquée. culture occupant plus de 60 000 familles.
Réalités contrastées
Un taux de croissance en hausse continue Bien que vénérée par les populations
depuis douze ans (6,5 % en 2011, 5,7 % andines qui la consomment depuis des
prévu en 2012), une inflation maîtri- siècles, la production de feuilles de
sée (4,5 % en 2011)… « Le Pérou est une coca sert aussi de matière première à
des économies les plus dynamiques du l’élaboration de cocaïne (90 % de la pro-
monde », a félicité la directrice du Fonds duction va au narcotrafic), faisant du
Pérou le principal producteur et expor-
monétaire international (FMI) Christine tateur (environ 330 tonnes en 2010) de
Lagarde, fin novembre 2011. De passage cette drogue au monde, avec la Colom-
dans la capitale, Lima, Mme Lagarde a bie et la Bolivie. Une première place que
même salué « une étoile naissante en l’État évite d’ébruiter au moment où le
plein ascension, formant partie de la pays est une destination d’affaires et de
Chrystelle Barbier nouvelle vague des marchés émergents tourisme (voir notre encadré) de plus en
leaders ». Cuivre, argent, or… La richesse plus prisée.
Journaliste française basée au des sous-sols et les prix internationaux
Pérou depuis 2004. Correspondante des matières premières dopent la crois- « Le Pérou avance », n’a cessé de scander
pour divers médias francophones sance nationale, qui repose en grande Alan Garcia, qui a présidé le pays de 2006
dont Le Monde et Radio France partie sur les exportations de minerais. à 2011. Certes, des progrès ont été enre-
Internationale. En termes d’exportations (source : www. gistrés après deux décennies « perdues »
siicex.gob.pe), tous types de produits (de 1980 à 2000) durant lesquelles le
confondus, la Chine est le premier client conflit entre la guérilla du Sentier Lumi-
du Pérou en 2011 (16 %), suivie par les neux (d’inspiration maoïste-léniniste) et
l’État péruvien a fait près de 70 000 vic-
USA (13 %) et la Suisse (12 %). times. La guérilla est aujourd’hui réduite
à une faction armée, qui accompagne les
Le Pérou est un pays agricole. En 2011, il a narcotrafiquants dans le centre du pays.
exporté 1,6 million de tonnes de fruits et Le Pérou est jugé l’une des économies
de légumes pour un montant de 2,46 mil- les plus stables du continent. Le taux de
liards de dollars US contre 1,7 milliard pauvreté a baissé, passant de 44,5 % en
2006 à 31,5 % de la population en 2011.
l’année précédente (source : promperu.
gob.pe). Avocats, asperges, artichauts, Fracture sociale
paprika, oignons, mais aussi mangues, Pourtant, tout n’est pas aussi positif que
raisins et mandarines… Les produits agri- les chiffres et les rapports économiques
coles péruviens exportés se dirigent à plus pourraient le faire croire. En 2011, les
de 90 % vers l’Europe et les États-Unis, où résultats inattendus de l’élection prési-
ils rencontrent un succès croissant. dentielle ont reflété la fracture sociale.
8 défis sud n° 105- Bimestriel - février, mars 2012Un malaise que douze ans de croissance
n’ont pas réussi à diminuer. Car si une par- Les régions du Pérou
tie de la population a bénéficié de l’essor
économique, l’écart entre les plus pauvres Loreto
Tumbes
et les plus riches ne s’est pas réduit. Bien PEROU Ama-
zonas
que le taux ait chuté, un tiers de la popu- Piura
lation vit toujours au-dessous du seuil de Lamba- Caja-
yeque marca San
pauvreté et les plus démunis ont la sen- Martín
sation d’être laissés pour compte. Selon La Libertad
le Pnud, 14,2 % des Péruviens n’avaient Ancash Huánuco
pas accès à l’eau potable en 2011, 19 % Pasco Ucayali
Lima
vivaient sans système d’égouts et un cin- Junín
Madre de Dios
quième de la population n’avait pas élec- Callao Huanca-
Cuzco
velica
tricité. Alors que les voitures de luxe pro- Province
de Lima Apurímac
lifèrent dans la capitale, les maisons de Ica
Ayacucho Puno
fortune de tôle et de bois s’entassent sur Arequipa
les pentes des collines de Lima, où l’on vit Moquegua
dans la plus grande précarité. Tacna
Le Pérou (1 285 220 km2) est divisé en 24 régions (divisées elles-mêmes en provinces), auxquelles il faut
Tout n’est pas aussi ajouter la province de Lima, entité au statut particulier, distincte de la région de Lima. Le Pérou est un
pays dit décentralisé, avec de larges compétences dévolues aux régions et aux provinces.
positif que les chiffres et
les rapports économiques nation en 2009 à 25 ans de prison pour apprivoiser les secteurs les plus conser-
le font croire. corruption et violation des droits de vateurs en nommant à la tête du minis-
l’homme. Promettant la continuité du tère de l’économie et de la Banque cen-
système économique, Mme Fujimori a trale des personnages-clefs, synonymes
Fatigués de cette réalité, les Péruviens finalement obtenu le soutien des entre- de continuité économique.
ont voulu protester au moyen des urnes, preneurs, inquiets face à la possible op-
en 2011, en envoyant au second tour de la tion nationaliste. Assurant vouloir être jugé sur ses actes
présidentielle le nationaliste de gauche et non sur ses discours, Ollanta Humala a
Ollanta Humala et la députée Keiko Fuji- Le second tour de la présidentielle entre multiplié les voyages en province depuis
mori (droite conservatrice). Ex-officier Ollanta Humala, défendu par les mou- son investiture, toujours accompagné de
du cadre de réserve ayant servi dans l’ar- vements de la société civile, et Keiko sa femme, Nadine, son bras droit et prin-
mée pendant les années de terrorisme, Fujimori, soutenue par l’establishment, cipal conseiller. Il a aussi promulgué la loi
M. Humala est largement arrivé en tête a donné lieu à une campagne féroce de consultation anticipée des peuples,
du premier tour alors qu’il était le seul divisant le pays, mais c’est finalement très attendue dans un pays multicultu-
des candidats en lice à promouvoir « la le nationaliste qui l’a emporté, grâce à rel, qui devrait permettre, à terme, aux
grande transformation » du système éco- l’appui in extremis de nombreux intel- peuples indigènes de s’exprimer sur l’en-
nomique néolibéral en place au Pérou de- lectuels, comme l’écrivain Mario Vargas semble des projets concernant leur terre
puis 1990. Promettant l’instauration d’un Llosa, qui ont poussé l’ancien militaire et éviter ainsi de nombreux conflits.
État fort, défendant les intérêts natio- à modérer considérablement un pro-
naux, Ollanta Humala a recueilli un grand gramme jugé trop radical. Très suivie, l’élection d’Ollanta Humala a
succès chez les électeurs les plus pauvres fait naître beaucoup d’espoirs et a susci-
et dans les régions de province histori- Courbe rentrante ? té l’engouement de nombreux Péruviens
quement exclues par le pouvoir centrali- Le 28 juillet 2011, Ollanta Humala a donc qui réclamaient une amélioration du sys-
sateur de la capitale, qui concentre près pris la tête d’un pays profondément tème en place. Mais la lune de miel n’a
du tiers de la population totale du pays. divisé. D’abord objet d’une forte oppo- pas duré.
sition de la part des secteurs financiers
Face au nationaliste, Keiko Fujimori a qui craignaient l’arrivée au pouvoir d’un Depuis le mois de septembre 2011, le pré-
profité de l’aura dont bénéficie encore proche du président vénézuélien Hugo sident est confronté à plusieurs conflits
son père, l’ancien président (1990-2000) Chavez, peu apprécié au Pérou, le colonel sociaux d’envergure. Hérités du gouver-
Alberto Fujimori, malgré sa condam- à la retraite de 49 ans a rapidement su nement précédent, ces conflits ont repris
Suite à la page suivante
n° 105 - Bimestriel - février, mars 2012 défis sud 9Dossier Pérou : pays d’exception?
avec d’autant plus d’intensité que les tous les Péruviens ». Au risque de renier « Je ne suis ni de droite ni de gauche
acteurs attendaient d’Ollanta Humala une certaines promesses électorales, il a fait mais d’en bas », répond le chef de l’État,
réponse immédiate à leurs revendications. le choix du maintien de l’immense projet qui assure vouloir « unir le pays ». Les
minier Conga dans le nord du Pérou, mal- temps à venir seront-ils donc ceux de
Alors qu’il était candidat, le nationa- gré l’opposition d’une grande partie du la « grande transformation » ou de la
liste était souvent apparu aux côtés « grande continuation » ? Les Péruviens
des manifestants. Mais le vent est-il en peuple. Une attitude que ses alliés poli- attendent surtout que la croissance se
train de tourner ? Le président explique tiques issus de divers partis de gauche traduise enfin en un développement vi-
devoir désormais « prendre des déci- ne comprennent pas, la qualifiant avec sible aux quatre coins du pays.
sions au nom de l’État pour le bien de dédain de « virage à droite ».
Exploitations minières au Pérou
Mines de richesses et de conflits
Un article de Chrystelle Barbier
Au cœur des conflits
Selon le ministère péruvien de l’énergie et des mines (Minem), Source de revenus sans équivalent, le
secteur minier est cependant au cœur
plus de 21,6 milliards de dollars US ont été investis dans le sec- de conflits sociaux constants, dont le
teur minier entre 1996 et 2010. La Société nationale des mines nombre n’a cessé d’augmenter au fil des
ans. Selon la Defensoria del Pueblo, un
estime que d’ici à 2020, le montant des investissements pour- organe de l’État chargé de défendre les
rait atteindre les 50,7 milliards de dollars. Un potentiel qui n’a droits de l’homme, 89 conflits étaient
« actifs » en 2006. En 2011, Alan Garcia a
pas échappé aux grandes entreprises, qui ont décidé de s’ins- quitté la présidence dans un pays débor-
taller dans un pays qui, depuis le début des années 1990, a tout dant de conflits sociaux (alors au nombre
de 214) répartis aux quatre coins du ter-
mis en œuvre pour attirer les investisseurs étrangers (traités de ritoire. Plus de la moitié de ces conflits
libre échange, contrats de stabilité juridique) et leur faciliter la sont d’origine socio-environnementale
et opposent en majorité des communau-
tâche une fois implantés. tés paysannes ou indiennes aux exploi-
tations minières, rapporte la Defensoria
Principal consommateur de métaux au del Pueblo.
monde (40 % de la consommation mon-
Grand producteur mondial diale), la Chine a notamment choisi de Comme dans de nombreux autres pays
de minerais concentrer la plus grande partie de ses d’Amérique latine, ces problèmes sont
investissements sur le territoire péruvien, souvent dus à un manque de consulta-
Connu de tout temps pour la devenant l’investisseur minier le plus im- tion des peuples vivant sur les terres des-
richesse de ses sous-sols, le Pérou tinées à être exploitées. Bien que l’entre-
portant du pays (20 % du montant total prise nécessite aujourd’hui une « licence
est aujourd’hui l’un des plus gros
fournisseurs de minerais au monde
des investissements) devant les États- sociale », sorte d’autorisation des com-
(premier producteur mondial Unis, le Canada, la Suisse et l’Australie. munautés voisines des projets miniers,
d’argent, 2 de zinc et de cuivre,
e l’État a régulièrement par le passé donné
3e d’étain, 6e d’or). Les plus grands Selon le Minem, le portefeuille général aux entreprises des territoires en conces-
groupes miniers internationaux d’investissements dans le secteur minier sion, sans que personne n’ait consulté les
convoitent ces richesses, malgré habitants de la zone en question.
prévu pour les cinq prochaines années
les nombreux conflits sociaux qui
affectent directement la poursuite
est de 30 milliards de dollars. Une manne La lutte en Amazonie
de plusieurs projets miniers dans le financière essentielle pour l’économie Réclamant leur droit à être préalable-
pays. péruvienne, les exportations minières re- ment consultés comme le prévoit la
présentant près de 60 % du montant total Convention 169 de l’Organisation inter-
des exportations. nationale du travail (OIT), des milliers
10 défis sud n° 105- Bimestriel - février, mars 2012Dossier Pérou : pays d’exception?
© Chrystelle Barbier.
Des manifestants accusent le président Ollanta de traîtrise.
d’indiens d’Amazonie ont lutté en 2009 Les décrets ont été abrogés mais il a fallu
La « loi du droit contre une série de décrets gouverne-
mentaux qui, selon eux, mettaient en pé-
attendre deux ans pour qu’un texte de
loi rende obligatoire la consultation des
à la consultation ril leurs droits ancestraux et favorisaient
la privatisation de leurs territoires, afin
peuples. « Cette loi est faite pour que
les communautés (indigènes) puissent
préalable » de bénéficier à terme aux industries
extractives. Prêts à aller jusqu’au bout
exprimer leur volonté de manière libre et
souveraine et ne se laissent pas dominer
Cette loi oblige l’État péruvien à de leur mouvement, les manifestants par les pouvoirs économiques ou les faux
consulter les peuples indigènes et ont protesté pendant des semaines sans leaders », a souligné le président Ollanta
originaires sur tout projet ou décision trouver d’accord avec le gouvernement. Humala, avant de promulguer le texte en
administrative concernant leurs Le conflit s’enlisait quand la protesta- septembre 2011 (voir encadré).
droits, leur identité culturelle et leur tion tourna à la tragédie dans la région
territoire. « Le but de la consultation de Bagua (nord amazonien), le 5 juin Mines et pollution
est d’obtenir un accord ou un consen- 2009, de violents affrontements entre la Approuvée par l’ensemble des forces
tement entre l’État et les peuples indi-
gènes au sujet d’une mesure légis-
police et les manifestants faisant plus de sociales, la loi n’a pas encore été régle-
lative qui les affecte directement, à 30 morts. mentée, au grand dam des populations
travers un dialogue interculturel qui qui espèrent qu’elle permettra de paci-
garantit leur inclusion dans le proces- Fortement médiatisés, les « événements fier le pays. « Maintenant, l’État doit
sus de prise de décision de l’État et de Bagua » ont marqué un point de non- renforcer l’attention portée aux conflits
l’adoption de mesures respectueuses retour dans l’histoire du pays. Prenant sociaux », insiste le défenseur du peuple
de leurs droits collectifs », précise soudain conscience de l’ampleur des Eduardo Vega, qui exhorte les autorités à
le texte de loi, en accord avec l’OIT. conflits existant en Amazonie, où plus écouter les plaintes des populations, qui
« Ce que l’on veut avec cette loi, c’est de 70 % des territoires font l’objet de dénoncent régulièrement la pollution des
que votre voix soit écoutée, que vous
soyez traités comme des citoyens
concessions, des milliers de personnes eaux environnant les chantiers miniers.
et non comme des enfants qu’on ne sont descendues dans la rue en juin 2009, Il existe ainsi dans le pays, plusieurs
consulte pas », a lancé le président pour exiger la suppression des décrets de rivières polluées par des déchets solides
Humala à une foule d’Indiens, pré- la discorde et demander qu’on légifère ou des résidus issus des grandes exploi-
sents lors de la promulgation. afin que les peuples indigènes puissent tations minières mais aussi de mines
être consultés et informés au sujet de informelles, qui génèrent une immense
tout projet minier concernant leur terre. pollution dans de nombreuses régions,
Suite à la page suivante
n° 105 - Bimestriel - février, mars 2012 défis sud 11Dossier Pérou : pays d’exception?
notamment au cœur de l’Amazonie, que
les mineurs déboisent et polluent à coup
de cyanure et de mercure. Un modèle industriel encore fondé
Déjà nombreux et constants sous le gou-
sur l’extraction primaire
vernement d’Alan Garcia, les conflits se
sont intensifiés au cours des derniers « Promouvoir un mine aussi de les contrôler et de son économie sur le
mois. « La population avait accordé responsable, c’est impos- surveiller. « On ne peut seul modèle industriel
sible si le Pérou continue pas laisser toute la res- d’extraction primaire.
une trêve sociale à Ollanta Humala mais à fonctionner dans un ponsabilité (de la consul-
cette trêve a pris fin », constate Julia cadre institutionnel si tation, de la protection de
« à long terme, les coûts
Cuadros. La directrice de l’association faible où l’État continue l’environnement, du bon
sociaux et environnemen-
Cooperacción, une ONG assurant un sui- taux des mines sont trop
d’être juge et partie », traitement des commu-
importants », soutient la
vi régulier de la problématique minière affirme Julia Cuadros, nautés, ndlr) aux seules
directrice, consciente de
dans le pays, s’inquiète de l’intensité la directrice de l’ONG entreprises. Le gouverne-
contribuer à un débat de
des conflits qu’elle juge aujourd’hui Cooperacción, en faisant ment doit retrouver son
plus en plus répandu dans
« plus forts et violents ». « La mine non, référence au Minem, autorité », insiste Mme
le pays.
l’agriculture oui », ont ainsi scandé le ministère chargé de Cuadros, qui estime que
promouvoir les investis- le Pérou ne peut plus
en novembre des milliers d’habitants sements miniers mais baser la majeure partie
d’Andahuaylas, qui exigeaient l’arrêt de
toute activité minière dans leur région.
Au même moment, dans le nord du pays,
les paysans des hauts plateaux de Caja-
marca commençaient à se manifester en eau trois provinces. Or, pour extraire lui, une des exploitations à ciel ouvert
contre le projet Conga, une mine d’or et le minéral, la mine devra détruire ces les plus grandes du monde (2 kilomètres
de cuivre accusée de mettre en péril les lagunes », explique Milton Sanchez, de large, 1 km de profondeur, annonce
eaux de la région. « Nous vivons dans cet le secrétaire général de la Plateforme l’EIE). « C’est vrai que la mine apporte
espace naturel à 3900 mètres d’altitude interinstitutionnelle de Celendin (PIC), des revenus au pays mais elle devrait être
et nous ne sommes pas d’accord avec ce un large mouvement citoyen opposé respectueuse des ressources naturelles
projet qui a prévu d’éliminer les lagunes à Conga. L’étude d’impact environne- et surtout des ressources hydriques »,
des hauts plateaux », argumente Marino mental (EIE) de la mine indique en effet insiste le jeune homme.
Campos, un habitant du département de qu’elle transvasera l’eau de quatre la-
Celendin qui a été un des premiers à se gunes vers de grands réservoirs. Humala retourne la veste ?
mobiliser. « La mine va aussi engendrer
de grands mouvements de terre et rendre En novembre, ils n’étaient qu’une poi-
l’eau acide », dénonce l’agriculteur de gnée d’experts et agriculteurs à lut-
33 ans qui assure que « c’est déjà ce qu’il Le secteur ter contre l’énorme projet Conga. Ils
se passe avec Yanacocha ». minier est au cœur ont cependant rapidement été rejoints
des conflits. par d’autres villageois et soutenus par
Zizanie dans les villages le président régional Gregorio Santos.
Immense mine d’or implantée dans la Ayant activement soutenu Ollanta Hu-
région depuis 1990, Yanacocha finance Les dirigeants du projet Conga affir- mala durant sa campagne électorale, M.
plusieurs programmes sociaux et envi- ment que ces barrages auront une plus Santos était alors convaincu que le nou-
ronnementaux dans la région. Elle jouit grande capacité que les lacs naturels veau président ordonnerait la révision
malgré tout d’une très mauvaise réputa- aujourd’hui existants mais l’argument de l’étude d’impact environnemental,
tion auprès des agriculteurs de Cajamar- ne convainc pas Patricia Rojas, experte comme le réclamait le peuple de Caja-
ca qui l’accusent de polluer leur eau mais environnementale pour Cooperacción. marca. Durant ses meetings, M.Humala
aussi de les avoir arnaqués au moment « Le problème n’est pas seulement la avait en effet déclaré : « Qu’est-ce qui
du rachat des terres ou encore de semer quantité d’eau que contiennent ces est le plus important, l’or ou l’eau ? Vous
la zizanie dans les villages en créant une lagunes mais le fait que l’eau se filtre ne buvez pas l’or, nous ne mangez pas
opposition entre les habitants pro et an- et réapparaisse plus bas », s’emporte la l’or… Alors que la mine ne vienne pas s’en
ti-mine. jeune femme, qui regrette que « les EIE prendre aux ressources hydriques. »
ne prennent pas en compte la fonction
Conscients du passif de Yanacocha, les de l’eau dans l’écosystème ». « Une à la surprise générale, le gouvernement
paysans sont aujourd’hui très critiques des lagunes va être transformée en une refusa cependant de prendre en compte
face aux projets miniers, qui sont nom- grande poubelle de déchets miniers, alors les manifestants, puis prit rapidement
breux dans la région. Au cœur de leurs que de cette lagune, naît une rivière qui position pour la poursuite du projet mi-
revendications : la défense de l’eau. « Le bénéficie à 40 communautés », soutient nier. « Conga continuera », déclara même
projet Conga se situe dans une zone où se encore Milton Sanchez, qui mène le com- Ollanta Humala en décembre, assurant
trouvent diverses lagunes qui alimentent bat contre ce qui pourrait devenir, selon que le Pérou devait respecter ses enga-
12 défis sud n° 105- Bimestriel - février, mars 2012Vous pouvez aussi lire