ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT - LE MAGAZINE D'INFORMATION DES LANGAGIERS - BANQ
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LE MAGAZINE D’INFORMATION DES LANGAGIERS Numéro 100 • Été 2008
www.ottiaq.org
ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Envoi de publication canadienne convention numéro 1537393POUR COMMENCER
NO 1 0 0 ÉTÉ 2008
L’eau des collines Dossier 5
À l’occasion de son centième
numéro, Circuit retrouve
quelques-uns de ses
pionniers et jette un regard
Michel Buttiens, trad. a. sur l’évolution de nos
professions au cours des
vingt-cinq dernières années.
Sur le vif 24
U
n jour, j’ai rendu visite à mon vieil ami Isaïa, dans son village
Une première interprète en langue
des Abruzzes. Dès mon arrivée, sur la petite place de San Pan- des signes du Québec est admise à
filo, j’ai fait l’erreur de goûter distraitement à l’eau de la fon- l’OTTIAQ. Notes et contrenotes.
taine qu’il m’offrait en guise de bienvenue au « centre du monde », Échappées sur le futur.
comme il appelle malicieusement cet endroit. Tout à nos retrouvailles, à lui demander des
nouvelles de sa femme, de son fils et de ses parents, je n’ai pas prononcé les mots Des livres 26
qu’entre tous, il attendait : « qu’elle est savoureuse et rafraîchissante l’eau de tes col- La pub de A à Z ; la 3e Journée
québécoise des dictionnaires ;
lines, Isaïa ! ». Une ombre est passée dans son regard ; moment embarrassant face à un les nouveautés.
vieil ami. Car cette eau peut être précieuse en plein cœur de l’été, pour les visiteurs
comme pour les gens du coin, comme en témoignent les récriminations des habitants de
villages situés plus bas à flanc de colline… de montagne devrais-je dire ; j’ai pu le consta- Des revues 30
ter quelques jours plus tard en la gravissant ! Comme j’ai compris plus tard aussi à quel La terminologie sur la sellette ;
pour mieux connaître LogiTerm ;
point Isaïa était attaché à ce village, à cette montagne et à ce que tous deux ont à offrir à la langue : plus qu’un simple
ceux qui prennent la peine de les découvrir. outil de communication.
Depuis vingt-cinq ans et cent numéros maintenant, les membres de l’équipe de Circuit
n’ont d’autre préoccupation que cela : vous offrir l’eau, cette ressource précieuse descen-
due des collines langagières, qu’ils recueillent minutieusement et bénévolement pour étan- Pages d’histoire 31
cher votre soif professionnelle. Je ne voudrais pas répéter la même erreur que sur cette Réflexions sur F. R. Scott,
petite place de village des Abruzzes. Aussi, je tiens à remercier très sincèrement tous les traducteur d’Anne Hébert.
membres, anciens et actuels, de l’équipe de rédaction de Circuit et à leur dire combien elle
est rafraîchissante, savoureuse, nourricière et précieuse, l’eau de vos collines. Et qu’il est
beau à voir votre attachement envers le magazine et nos professions. Curiosités 33
Les prochaines rasades vous seront offertes gracieusement par Vicky Bernard et Eve Le tour du monde en cent
Renaud (La santé mentale des traducteurs – dossier du numéro 101), Brigitte Charest et mots.
Didier Lafond (La traduction littéraire – dossier 102), Philippe Caignon et Solange Lapierre
(Traduire pour les jeunes et les enfants – dossier 103). Les noms des responsables de
la rasade suivante, les modes d’interprétation non conventionnels, ne sont pas encore Des mots 34
déterminés. Les incidences termino-
À vous, lecteurs et lectrices, ne vous gênez pas pour vous abreuver et étancher votre logiques de l’adoption
des normes internationales
soif professionnelle de l’eau précieuse qui vous est offerte. d’information financière et
Mes sources d’inspiration pour ce texte : le souvenir indélébile et douloureux de la fon- d’audit pour le Canada.
taine de San Panfilo, bien sûr, mais aussi ces vers sans prétention mais mûrement réfléchis
de Julos Beaucarne : « Je t’offre un verre d’eau glacée ; n’y goûte pas distraitement. Il est Des techniques 36
le fruit d’une pensée sans ornement. » La dictée : une méthode
de travail dépassée ?
À titre professionnel 38
Les avantages d’être membre
d’un ordre professionnel.2021, avenue Union, bureau 1108
Publié quatre fois l’an par l’Ordre des traducteurs,
Montréal (Québec) H3A 2S9
terminologues et interprètes agréés du Québec
Tél. : 514 845-4411, Téléc. : 514 845-9903
Courriel : circuit@ottiaq.org
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Vice-président, Communications — OTTIAQ Publicité
François Abraham Catherine Guillemette-Bédard, OTTIAQ
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Direction
Michel Buttiens Avis aux auteurs : Veuillez envoyer votre article à l’attention Nous aimons
de Circuit, sous format RTF, sur CD-Rom ou par courrier élec-
Rédactrice en chef
Gloria Kearns
tronique. vous lire.
Droits de reproduction
Rédaction
Yolande Amzallag, Vicky Bernard (Secrétaire du comité), Philippe
Toutes les demandes de reproduction doivent être achemi- Écrivez-nous pour
nées à Copibec (reproduction papier).
Caignon (Des mots), Brigitte Charest (Des revues), Pierre Cloutier
(Pages d’histoire), Marie-Pierre Hétu (Des techniques), Anouk
Tél. : 514 288-1664 • 1 800 717-2022 licenses@copibec.qc.ca nous
La rédaction est responsable du choix des textes publiés, mais les opinions
Jaccarini, Didier Lafond (Curiosités), Solange Lapierre (Des livres),
Barbara McClintock, Éric Poirier, Eve Renaud (Sur le vif)
exprimées n’engagent que les auteurs. L’éditeur n’assume aucune responsa-
bilité en ce qui concerne les annonces paraissant dans Circuit.
faire part
Dossier
Michel Buttiens et Solange Lapierre
© OTTIAQ
Dépôt légal - 3e trimestre 2008
de vos
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Ont collaboré à ce numéro
Annie Baillargeon, Georges Bastin, Claude Bédard, Marie- Bibliothèque et Archives Canada commentaires.
ISSN 0821-1876
Hélène Cadieux, Anne-Marie De Vos, Robert Dubuc, Claude
Faucher, Marc Giard, Paul A. Horguelin, François Gauthier, Tarif d’abonnement 2021, avenue Union, bureau 1108
Margaret Jackson, Nada Kerpan, François Lavallée, Pierre Membres de l’OTTIAQ : abonnement gratuit Montréal (Québec) H3A 2S9
Marchand, Ruxandra Mahalache, Anne-Marie Mesa, Marie-José Non-membres : 1 an, 40,26 $ ; 2 ans, 74,77 $. Étudiants inscrits Tél. : 514 845-4411
Raymond, André Senécal, Sherry Simon à l’OTTIAQ : 28,76 $. À l’extérieur du Canada : 1 an, 46,01 $ ; 2 ans,
Direction artistique, éditique, prépresse et impression 86,27 $. Toutes les taxes sont comprises. Chèque ou mandat- Téléc. : 514 845-9903
Mardigrafe poste à l’ordre de « Circuit OTTIAQ » (voir adresse ci-dessus). Courriel : circuit@ottiaq.org
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Deux fois lauréat du Prix de la meilleure
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fabriqué avec des fibres désencrées sans chlore, à partir d’une énergie récupérée, le biogaz.DOSSIER ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Entre mémoire
et présent
E
n cet été 2008, Circuit publie son centième numéro. En prévi-
sion de cette occasion, les membres de son comité de rédac-
tion ont cherché réponse à deux questions. La première :
quelles étaient les intentions des pionniers du magazine en créant
Circuit ? Et la deuxième : qu’est-ce qui a changé dans divers aspects de
nos professions pendant la période d’un quart de siècle qui nous
sépare désormais de la parution du premier numéro ?
Dans la première partie de notre dossier, vous trouverez des élé-
ments de réponse à la première question. Pierre Marchand s’est prêté
au jeu de l’entrevue avec Nada Kerpan, une de ses complices dans la
création de Circuit, et nous livre quelques-uns de ses souvenirs et es-
poirs de cette époque. Pour compléter cette partie du dossier, nous
avons ajouté un bref rappel des événements qui ont mené à la publica-
tion d’un numéro pilote de la « revue professionnelle », puis au numéro
deux, une fois le concept accepté, ainsi que quelques portraits d’arti-
sans du magazine à ses tout premiers débuts ou un peu plus tard.
Pour la partie « présent » de notre dossier, nous avons fait appel à
des observateurs internes et acteurs de notre profession depuis de nom-
breuses années. Robert Dubuc s’est prêté, lui, au jeu de la conversation
avec notre collaboratrice Marie-Pierre Hétu sous le regard de Brigitte
Charest. Claude Bédard, André Senécal et Georges Bastin se sont penchés sur divers aspects de
nos professions et ont tâché de voir comment celles-ci ont évolué ces dernières années. Notre col-
laboratrice Solange Lapierre a rencontré les deux anciens présidents de la FIT canadiens et colla-
borateurs réguliers de Circuit au fil des ans, Betty Cohen, qui a été directrice du magazine, et Jean-
François Joly. Cela donne un article percutant et quelque peu inquiétant sur l’état de la profession
Michel Buttiens, trad. a.
de traducteur. Enfin, dans un clin d’œil à un ancêtre de Circuit, cinq traducteurs nous parlent de
leurs « compagnons d’armes », version 2008. Un grand merci à toutes les personnes qui ont col-
laboré à ce dossier. Pour la plupart, c’était loin d’être une première collaboration.
Nous espérons que ce regard pas trop nostalgique sur le passé et ces constats sur l’époque ac-
tuelle sauront vous plaire. Chose certaine, la profession évolue, et rapidement.
Circuit • Été 2008
5DOSSIER ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Audace et passion
R encontre entre deux piliers de l’histoire de Circuit.
Le père du magazine, Pierre Marchand, livre le se-
cret des précieuses origines de la revue à Nada Kerpan,
créatrice de la chronique Sur le vif.
Nada Kerpan : À 25 ans, éclatant d’assurance et de vi-
Propos recueillis talité, plusieurs fois lauréat, mais un brin nostalgique,
par Nadia Kerpan, trad. a. term. a. Circuit nous prie de rouvrir le passé. D’où, chez toi qui
venais de L’Antenne, a surgi l’idée d’un magazine ?
Pierre Marchand : À la suite de la publication que nous
avions faite d’un Cahier spécial du Devoir sur le marché L’Antenne, chargé de l’information organisationnelle et
de la langue et de la traduction. Il faut se remettre dans fonctionnelle, et la revue universitaire Meta. Circuit,
le contexte historique de la francisation des entreprises, c’est un magazine qui observe la pratique quotidienne
de la Charte de la langue française qui avait créé un en- de la profession.
gouement pour ce qu’on appelait les industries de la N. K. : C’est une obsession que la communication, chez
langue. Et nous n’avions que l’imprimé à l’époque. toi. On pourrait aussi dire de toi que tu es… « sociolan-
N. K. : Et la STQ comptait alors quelque 1 500 membres, gagier ».
membres adhérents compris. P. M. : J’avais la prétention de dire — et je le rappelais
P. M. : L’idée première du magazine — une ambition très au comité de rédaction — que le concurrent de Circuit
grande — comportait deux grands volets : les membres n’est pas L’Antenne, ni les autres publications d’ailleurs
de la profession et les autres acteurs à l’extérieur. Parmi en matière de langue ou de traduction, mais L’actualité,
mes rêves les plus fous… distribuer Circuit chez les mar- Time, Newsweek. Pour moi, le lecteur de Circuit était
chands de journaux. Parce qu’il y avait une efferves- quelqu’un qui entrait chez lui avec son courrier et qui
cence économique autour de la traduction, de la termi- avait le choix entre lire l’un de ces magazines… ou le
nologie, de la rédaction, j’estimais qu’il y avait nôtre. Dès le début, figurait sur la couverture la mission
probablement un marché à aller chercher. Ça n’a pas été de la publication : « Magazine d’information sur la
exactement le cas. Mais on a au moins réussi, au fil des langue et la communication ». Cela avait été un choix
ans, à atteindre le premier objectif — celui de nous don- bien étudié. Elle a changé depuis, mais c’est aussi bon
ner une vitrine professionnelle. Je le vois encore aujour- aujourd’hui : « Le magazine d’information des langa-
d’hui avec, par exemple, le numéro sur la traduction en giers ». Ça confirme qu’on n’a pas pu réaliser le volet ex-
français aux États-Unis. Je dois avouer que, pendant la térieur, c’est-à-dire intéresser un vaste public. Et c’est
phase d’élaboration, j’ai eu à un moment donné la tout à fait normal puisque notre domaine est spécialisé.
trouille. Je m’en suis même ouvert au Conseil de la STQ. N. K. : La mention n’a changé qu’au printemps 2005.
N. K. : Tu étais alors vice-président. P. M. : À l’époque, le mot « traduction » n’était pas dans
P. M. : Et toi, présidente. Ce n’était pas de la manipula- l’énoncé de mission, mais bien « langue et communica-
tion de Conseil. J’étais sincère. Et je me souviens que tion ». On avait fait exprès — c’était assez audacieux.
c’est toi, en particulier, qui as dit : « Non, non ! Il faut N. K. : La rédaction comptait et compte énormément
aller de l’avant. On présente le projet à l’Assemblée gé- pour toi.
nérale annuelle. » J’avais été rassuré. P. M. : Oui, parallèlement, je songeais, à l’époque, à la
N. K. : Te souviens-tu de quelque opposition au Conseil création d’une Section de rédacteurs, qui a vécu et dis-
ou à l’Assemblée générale annuelle ? paru, emportée par la reconnaissance professionnelle.
P. M. : Au conseil, il y avait un enthousiasme certain. De Mon rêve, c’était de fédérer tout ce qu’il y avait de pro-
l’Assemblée générale, j’ai retenu l’intérêt des membres fessions langagières.
pour le projet. Mais certains, tout en y souscrivant, s’in- N. K. : Le terme « langagier » est de toi, si je ne me
quiétaient d’éventuels gros coûts. trompe. Un terme juste. On ne pouvait, en effet, s’ap-
N. K. : En effet, on y est allé avec la ferme conviction que peler « linguistes ». Il fallait une désignation englobante
le projet était normal. Il n’y a pas eu d’erreur de jugement. et elle s’est vite répandue.
P. M. : La preuve, c’est que le magazine existe encore… P. M. : Je n’ai pas le souvenir de l’avoir créée. Mais je
Après 25 ans ! J’étais très conscient qu’il allait y avoir sais que j’en avais contre l’expression « services linguis-
deux grandes périodes dans le développement de tiques »… C’est pour ça que j’ai aussi mis le mot « com-
Circuit : la période initiale d’enthousiasme, d’invention, munication » dans l’énoncé de mission.
Circuit • Été 2008
puis, la découverte du fait qu’il faudrait maintenir la pu- À la STQ, mon dada, avant d’être président, c’était la
blication année après année. Ce sont deux formes communication. J’ai toujours eu cette préoccupation. On
d’énergie totalement différentes. À mon avis, on a réussi utilise le matériau langagier, mais c’est pour parvenir à
à communiquer à la profession elle-même un sentiment un but. Il y a une raison pour laquelle on nous demande
de fierté. Circuit a trouvé sa place entre le bulletin de traduire : il s’agit de communiquer quelque chose.
6J
J’y reconnais son directeur, Michel Buttiens. La mise
’avais la prétention en pages est considérablement améliorée. Le numéro
sur la traduction en français aux États-Unis est abso-
de dire que le concurrent lument fabuleux. Ce produit donne tout ce qu’il peut
de Circuit n’est pas donner en termes de contenu. Quant au positionne-
ment, on constate qu’on ne pouvait pas déborder le
L’Antenne, ni les autres
cadre professionnel. C’est là le réalisme de mes 60 ans.
publications d’ailleurs en Le rêve de mes 30 ans, c’était autre chose. Je rends ici
matière de langue ou de hommage à toutes les personnes qui y ont contribué.
Des enthousiastes comme Josée Ouellet Simard et
traduction, mais L’actualité,
Johanne Dufour, Paul Horguelin, Solange Lapierre,
Time, Newsweek. les responsables de dossiers et tant d’autres. Josée
était la fiabilité incarnée ; elle me sécurisait beaucoup.
Johanne représentait tout le volet de réflexion sur
la rédaction. Nous avons formé un inoubliable trio.
Je me souviens d’un numéro que Johanne avait piloté
et qui avait été conçu entièrement par ordinateur.
C’était, je crois, le premier du genre au Canada et
au Québec. Il faut se rappeler qu’à l’époque on
imprimait nos textes sur papier pour ensuite les faire
photocomposer !
N. K. : D’où vient cet immense attachement à la com- N. K. : Les Anglophones n’étaient pas nombreux, mais
munication ? De divers emplois de rédacteur ou de tra- certains étaient bien en vue et précieux dans l’action
ducteur ? De tes études ? STQ — Mary Plaice, Mary Coppin, par exemple. Étaient-ils
P. M. : Même avant mon emploi à Hydro-Québec, à la satisfaits de Circuit ? Par ailleurs, on a eu des collabo-
Banque Canadienne Nationale et à la Banque de Nou- rateurs anglophones, Betty Howell, Jane Brierley, Mary
velle-Écosse, j’y pensais. Mon intérêt pour la traduction Plaice, Patricia Claxton…
est apparu pendant mes études littéraires, où j’ai eu à P. M. : On a même fait un numéro spécial sur les Anglo-
critiquer une traduction anglaise du Tombeau des rois phones de Montréal, le n° 2. Les Anglophones de la pro-
d’Anne Hébert. fession ne se sont pas tellement reconnus. Il me
N. K. : Et Circuit en est un aboutissement. Mais où a été semble, de mémoire, qu’on avait mis en évidence l’ex-
acquise la technique ? ception et non la situation plus générale.
P. M. : Sur le tas. Par essais et erreurs. N. K. : Combien de temps as-tu dirigé la revue ?
N. K. : Je me souviens d’une très longue recherche de titre P. M. : J’y ai fait deux périodes : deux ans de mise en
pour la revue. C’est toi qui, en définitive, as choisi le nom place, deux ans à la direction et de nouveau de 1988 à
de Circuit. Pourquoi une appellation plutôt austère ? 1992. J’ai pris beaucoup de recul par rapport à la pro-
P. M. : À cause de mes études en linguistique. Chez le fession. J’ai quitté la STQ juste avant qu’elle devienne
linguiste Saussure, il y a tout le concept du « circuit de l’OTTIAQ. Je croyais plus en une société de langagiers
la parole ». qui aurait réuni toutes ces professions, et que j’avais
N. K. : Et cela fait un mot facile pour le traitement gra- commencé à réaliser avec la section des rédacteurs,
phique. qu’à un ordre professionnel. Je croyais plus à la recon-
P. M. : Circuit a suivi la mode graphique. On relevait à naissance de fait qu’à la reconnaissance officielle.
peine de la typographie suisse, très froide. À l’époque, C’était mon opinion ; c’est resté mon opinion.
on faisait industriel ; on était hard. C’était le reflet de N. K. : Et qui t’a succédé ?
notre temps. Maintenant, c’est soft, avec une prédilec- P. M. : Michel Buttiens. Michel, c’est la continuité ; il ne
tion pour les caractères italiques, par exemple. Il ne faut lâche pas. C’est 20 ans de bénévolat. Je trouve cela
pas oublier que Circuit a paru au moment où on était admirable.
dans la glorification du modernisme. On voyait appa- N. K. : Oui, la continuité, le talent et le professionna-
raître les machines, le traitement de texte. Aujourd’hui, lisme. Et qu’en est-il maintenant de toi, manifestement
on a intégré tous ces éléments et on cherche autre satisfait de ta créature, Circuit ?
Circuit • Été 2008
chose comme valeurs. P. M. : Je rédige beaucoup, mais je m’ennuie énormé-
N. K. : Circuit est très moderne et design. ment de la traduction. Traduire est tellement agréable.
P. M. : Il est même postmoderne. C’est-à-dire qu’il n’est C’est un jeu de création basé sur le défi posé par la
plus hard. Il est devenu plus tourné vers l’humain. Il cor- contrainte d’une langue étrangère. Ce n’est pas elle qui
respond aussi à la personnalité des gens qui sont là. va gagner !
7DOSSIER ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Genèse de Circuit
A vril 1981 : réunion sur les pério- Mars 1982 : dépôt du rapport du Co- 9 novembre 1983 : lancement offi-
diques d’information profession- mité de la revue professionnelle au ciel de Circuit à la suite de la publi-
nelle de la STQ : Pierre Marchand et Conseil d’administration de la STQ. cation d’un deuxième numéro de la
Paul Horguelin sont chargés de pro- revue. L’équipe de rédaction est
Juin 1982 : réunis en assemblée
mouvoir l’idée d’une revue profes- constituée de Johanne Dufour, Pierre
générale, les membres de la STQ
sionnelle et d’un numéro pilote. Marchand, Josée Ouellet Simard et
donnent au Comité le mandat de Minh Truong. Les responsables des
Septembre à décembre 1981 : réunions produire un numéro pilote de leur chroniques sont Claude Bédard (Des
du Comité d’étude sur la publication revue professionnelle. mots), Agnès Guitard (Des tech-
d’une revue professionnelle, constitué niques), Paul Horguelin (Des revues)
Mai 1983 : publication du numéro
de Louise Brunette, Mary Coppin, Robert et Nada Kerpan (Sur le vif ). Il y a
pilote de la revue.
Dubuc, Johanne Dufour, Paul Horguelin, aussi deux correspondants : Jean
Nada Kerpan, Pierre Marchand, Paul Juin 1983 : accueil favorable des Delisle en Outaouais et Marie-Claire
Morisset, Josée Ouellet Simard et Claire membres de l’assemblée générale Lemaire à Québec.
Pelletier. Établissement des bases de la de la STQ au projet pilote.
revue professionnelle et création d’un M. B.
comité de rédaction.
L’OTTIAQ est fier de souligner
le 100e numéro de Circuit !
D epuis maintenant 25 ans, Circuit informe les langagiers et langagières sur les grands
enjeux auxquels ils font face.
Sans le travail colossal de son équipe de bénévoles, Circuit ne serait pas devenu ce qu’il
est aujourd’hui, c’est-à-dire un magazine de très haute qualité, reconnu internationalement.
Hommage tout particulier à Michel Buttiens, directeur de Circuit, qui a su en assurer le
Circuit • Été 2008
leadership avec intelligence.
Les 100 numéros de Circuit assurent ainsi le rayonnement de l’OTTIAQ et celui des trois
professions !
Merci et bravo à toute l’équipe !
8Johanne Dufour :
Inventer un magazine
B ien connue comme grande marcheuse devant
l’Éternel, et son saint Jacques de Compostelle,
Johanne Dufour fait elle aussi partie des fiers pionniers
une époque charnière et la toute nouvelle technologie,
qui offre disquettes et films, sera adoptée par Circuit au
bout de quelques numéros. Au départ, personne n’avait
de Circuit. Elle rappelle que le premier numéro fut encore l’expérience de la production d’un magazine. par Solange Lapierre
« monté », à l’aide de ciseaux et de colle, avec Pierre C’est donc avec l’aide de professionnels, dont la
Marchand, sur sa table de cuisine. Époque antédilu- graphiste Lise Gascon, et plus tard avec l’équipe de
vienne ! D’ailleurs, ce qui la frappe, c’est la simultanéité Mardigrafe, dont le duo formé d’André Boulanger et de
du bouleversement technologique, dans sa vie de tra- Louis Desjardins se penche encore sur nos articles, que
ductrice comme dans celle du magazine. Selon ses Circuit va évoluer, sans oublier Gloria Kearns, qui pren-
propres termes, à ses débuts, à Bell Canada, elle tapo- dra la rédaction en chef en 1992. Cette belle expérience,
tait sur une machine à écrire tout à fait manuelle et « re- que Johanne menait avec une grande maîtrise et un vif
gardait sécher le Snow-Pake », l’ancêtre du Liquid plaisir, la conduira à la direction du magazine bi-
Paper. C’est là qu’elle rencontre une autre pionnière de hebdomadaire d’Hydro-Québec. Puis, les hasards de la
Circuit, Nada Kerpan, notre « mèreminologue », qui profession la ramèneront, à la fin des années 1990, à ses
créera la chronique Sur le vif ! premières amours, chez Versacom, et toujours dans les
À titre de responsable des publications à la STQ, petits papiers de Bell !
dont L’Antenne, Johanne participe au groupe de ré- À présent, après 10 ans de théâtre, rêve d’adoles-
flexion qui mènera à la création de Circuit, dont elle sera cente réalisé avec ferveur, Johanne se lance dans le
deux ans directrice en chef, après avoir participé à la di- chant choral et apprend à faire chanter la gaita, la cor-
rection du magazine pendant quatre ans. Le formidable nemuse galicienne qui l’a charmée au fil de ses voyages
trio composé de Johanne Dufour, Pierre Marchand et en terre compostélane. Et elle songe aussi à participer
Josée Ouellet Simard mettra Circuit sur les rails, avec la à une opérette ! Qui osera dire que les traducteurs sont
superbe équipe dont elle se souvient avec chaleur. C’est de mornes gens ?
Solange Lapierre,
rédactrice et traductrice scientifique,
pionnière et collaboratrice assidue de Circuit
rédactrice en chef, poste aujourd’hui occupé par Éric Poirier, trad. a.
V oilà bientôt 25 ans qu’elle collabore à
Circuit et qu’elle s’engage chaque tri-
mestre à publier une chronique, à préparer
par Gloria Kearns. Elle dirige aussi depuis
des lustres la chronique Des livres. Et c’est
un dossier, à réaliser une entrevue ou à sans compter les dossiers qu’elle accepte
rédiger une capsule. En compagnie des volontiers de piloter seule ou en équipe, on
pionniers du magazine, dont elle fait partie, peut l’imaginer, pour son propre plaisir.
elle publie dès le deuxième numéro, en sep- Je ne peux nous souhaiter à tous, col-
tembre 1983, un article (toujours d’actua- lègues et lecteurs de Circuit, qu’une seule
lité) sur la perluète, ses origines historiques chose, que le plaisir de Solange Lapierre se
et étymologiques ainsi que sur ses diffé- poursuive encore longtemps pour qu’elle
rentes appellations. Au numéro suivant, elle continue, avec toute la passion qu’on lui
inaugure la chronique Curiosités. Elle exer- connaît et qu’elle sait si bien transmettre,
cera plus tard, avec Marie-Hélène Gauthier, de nous présenter ses découvertes et ses
puis, seule, les fonctions de coordonnatrice, réflexions livresques et personnifiées sur la
Circuit • Été 2008
qui deviendront encore plus tard celles de la langue, les mots et la traduction.
9DOSSIER ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Paul Horguelin
nement de la profession, couron-
U n des pionniers de Circuit,
Paul Horguelin, traducteur
praticien et professeur éminent,
nés par un prix du Conseil des tra-
ducteurs et interprètes du Ca-
par Éric Poirier, trad. a. collabore au magazine dès la pu- nada en 2002, organisme qu’il a
blication de son premier numéro, d’abord contribué à mettre sur
en 1983. En poste au Département pied puis qu’il préside de 1972 à
de linguistique et de traduction de 1975, s’incarnent aussi dans
l’Université de Montréal, il en- d’autres ouvrages comme Antho-
seigne notamment la révision, dis- logie de la manière de traduire,
cipline à laquelle il sera le premier Traducteurs français des XVIe et
e
à consacrer un cours inscrit dans un programme XVII siècles ainsi que Structure et style, qu’il a pu-
universitaire. Il a d’ailleurs publié un manuel pé- bliés chez Linguatech, maison d’édition dont il a
dagogique marquant dans ce domaine, Pratique (aussi !) dirigé la fondation. À Circuit, il crée la
de la révision, qui en est à sa 3e édition, et il est chronique Des revues, qu’il mènera de main de
coauteur d’un autre classique, Le français, maître, puis il devient conseiller auprès du comité
langue des affaires, qui jouera un rôle prépondé- de rédaction jusqu’au début des années 1990.
rant au Québec dans l’essor essentiel d’un fran- M. Horguelin nous présente un survol historique
çais des affaires idiomatique et de qualité. Ses des périodiques spécialisés en traduction qui ont
convictions à l’égard d’une pratique exemplaire précédé la publication de Circuit, et qui ont eu
de la traduction (et de la révision) et sa défense, une influence sur ses grandes orientations.
et illustration de la reconnaissance et du rayon-
Nos prédécesseurs
L ’une des premières réalisations de toute association
professionnelle est la publication d’un organe d’in-
formation. Simple bulletin ou revue de prestige, son ob-
l’Université de Montréal. Et en 1980, devenue une revue
subventionnée, Meta doit réduire son contenu « vie pro-
fessionnelle » au profit de la théorie et de la recherche.
par Paul A. Horguelin
jectif est de tenir les membres au courant des activités Cette contrainte entraîne la démission des représentants
qui leur sont proposées et de l’évolution de la profes- de la profession, MM. Robert Dubuc, secrétaire général de-
sion. Il aurait été paradoxal que les traducteurs, agents puis 15 ans, et Pierre Marchand.
de communication, fassent exception. C’est ainsi que la Entre-temps, deux nouvelles associations profession-
doyenne des associations québécoises — la Société des nelles ont vu le jour : la Corporation des traducteurs pro-
traducteurs de Montréal (STM), fondée en 1940 — fit pa- fessionnels du Québec, qui regroupe des traducteurs en
raître, dès sa fondation, Le Traducteur/The Translator, exercice et des propriétaires de cabinets de traduction.
revue qui avait comme particularité de présenter les ar- Elle se fera connaître par une émission radiophonique
ticles en version bilingue juxtaposée. Lui succéda, en mais ne publiera pas de bulletin ou revue. Par contre, la
1946, L’Argus, qui publiait le compte rendu des activités Société des diplômés de l’Institut de traduction (SDIT)
de la Société ainsi que des articles sur la langue et la tra- commence en 1962 la publication d’un bulletin trimes-
duction. En 1965, la STM deviendra la STQ (Société des triel, Entre-nous SoiDIT : on y trouve principalement le
traducteurs du Québec). Nous la retrouverons plus loin. compte rendu des séances d’étude et quelques lexiques
En octobre 1955 paraît le Journal des traduc- bilingues. Le Cercle des traducteurs, qui succédera à la
teurs/Translators’ Journal, organe de l’Association cana- SDIT, publiera un bulletin comparable à Entre-nous.
dienne des traducteurs diplômés. Dès janvier 1957, ce pé- L’année 1968 est une des grandes dates de l’histoire
riodique trimestriel change de format, de présentation… et de la traduction au Québec. Elle est marquée par la fusion
de directeur. C’est Jean-Paul Vinay, directeur de la Section des trois organismes professionnels, le Cercle et la Corpo
de linguistique à l’Université de Montréal, qui prend la s’étant dissous pour adhérer en bloc à la STQ, réalisant
barre, annonçant dès le départ que le Journal est un « or- ainsi l’union de la profession. Dès le renouvellement du
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gane d’information et de recherche dans le domaine de la conseil d’administration, en 1969, la nouvelle STQ lance un
traduction et de l’interprétation ». Progressivement, la pu- bulletin mensuel d’information, L’Antenne S.T.Q. Il sera
blication abandonne son caractère professionnel pour de- suivi, en 1972, d’un bulletin terminologique, Le Furet. Et
venir une revue universitaire : en 1966, elle prend le nom l’année 1983 verra la glorieuse naissance de Circuit !
de Meta et sera dorénavant publiée par les Presses de
10Mon ami Michel
Quand, en 1992, si j’ai
M ichel Buttiens est avant
tout le roi des chics
types, un grand-père attendri,
bonne mémoire, nos deux
compères nous ont invités à
un père heureux, un époux gravir avec toute une bande
dévoué, un ami fidèle, un gars d’amis les « quelques kilo-
mètres » de la Montagne par François Gauthier, trad. a.
qui aime le monde et, à coup
sûr, un professionnel de très noire, nous avons compris
PHOTO: FRANÇOIS GAUTHIER
haut calibre. Je le vois rougir pourquoi, dès leur arrivée, ils
d’ici… mais tout ça est vrai, se sont d’abord créé des ami-
Michel. tiés par le biais du scoutisme.
Je connais Michel Buttiens Ils avaient trouvé le moyen de
depuis plus de 20 ans. C’était faire d’une pierre deux coups :
l’époque où nous travaillions ensemble dans découvrir le pays et ses habitants tout en gar-
un grand cabinet de Montréal. Discret, sé- dant la forme !
rieux, l’air parfois sévère, il inspirait le respect Michel et Bernadette ont un fils, le sympa-
et même un peu de crainte aux jeunes traduc- thique Vincent qui, avec sa compagne Nancy,
teurs qu’il révisait avec rigueur. Quand, pour ont fait des grands-parents fiers et heureux.
remporter un appel d’offres, le cabinet avait Non, je n’y étais pas, mais quand Michel a pris
un test de traduction difficile à passer, c’était la petite Clara dans ses bras pour la première
presque toujours à Michel qu’on le confiait. fois, je suis certain que ses yeux roulaient
Peu importe la nature du texte, il s’en sortait dans l’eau. C’est Michel ça.
avec brio et, le plus souvent, nous décro- Farniente ne semble pas appartenir au vo-
chions le contrat. cabulaire de Michel. Il lui faut toujours du tra-
Au fil des rencontres sociales qui ont pré- vail en avance. Et il ne se contente pas de tra-
cédé et suivi la vente du cabinet, ma com- duire lui-même. Depuis des années, il a
pagne et moi avons graduellement découvert permis à de nombreux débutants en traduc-
Michel et sa femme. Et le personnage discret tion de faire leurs premières armes avec lui.
s’est révélé hyper-attachant, cultivé, inté- Avouons qu’il serait difficile de rêver d’un
ressé par des foules de choses, drôle et cha- meilleur sort pour un jeune diplômé. Et puis,
leureux. Nous nous sommes rapprochés, et comme il a le goût des beaux textes et des
avons commencé à nous fréquenter plus as- beaux défis, sans doute pour garder bien vive
sidûment. Nous avons découvert en Michel et sa magnifique plume, il a toujours la traduc-
sa douce Bernadette un couple très actif. Lui tion d’une œuvre à caractère littéraire en
était membre d’une chorale, de l’OTTIAQ, de marche. C’est d’ailleurs comme ça qu’il a rem-
l’Association des traducteurs et traductrices porté le prix de traduction du Conseil des arts
littéraire du Canada collaborateur à Circuit, du Canada, en 1984, et qu’il a été tour à
puis directeur de la revue ; Bernadette, elle, tour secrétaire, trésorier, co-président et vice-
peaufinait ses connaissances d’orthopho- président de l’Association des traducteurs et
niste au Québec et en Europe, si bien, qu’elle traductrices littéraires du Canada.
est devenue une référence pour les généra- Circuit a connu en lui un capitaine au long
tions montantes des membres de sa profes- cours. Depuis qu’il est à la barre de la publi-
sion. Et tout cela en menant une vie sociale cation, il a su exercer tout en douceur son
plutôt active tant à Montréal qu’à leur chalet sens aigu des responsabilités et il a continué
dans les Laurentides. de produire avec son équipe dévouée ce qui
Depuis leurs épousailles en Belgique, en est sûrement devenu la revue de traduction
1974, et leur installation dans la Belle pro- la plus respectée du monde, puisqu’il l’a
vince tout de suite après, Bernadette et Mi- même menée vers son deuxième prix de
chel ont tout fait pour prendre racine et s’in- « meilleure revue nationale sur la traduc-
tégrer à la vie du Québec dont ils sont tombés tion » décerné par la Fédération internatio-
amoureux dès qu’ils y ont posé le pied… nale des traducteurs.
même que Michel a été marguillier, c’est tout Michel, pour moi, tu es un « honnête
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dire ! Cela n’explique pas, toutefois, comment homme » dans tous les sens du mot honnête.
il a pu développer un si grand engouement Longue vie, mon ami, et profite au maximum
pour Louis Riel, Winnipeg et le Manitoba… de « l’art d’être grand-père » !
11DOSSIER ENTRE MÉMOIRE ET PRÉSENT
Rencontre terminologique
P our ce numéro charnière, Circuit a voulu se pencher
à la fois sur le passé et sur l’avenir. Quoi de mieux,
pour ce faire que de réunir Robert Dubuc, term. a.,
Survivre à la haute vitesse
C. : Que pensent nos deux terminologues de notre
trad. a., père de la terminologie au Québec, et Marie- siècle de « prêt-à-porter » ? La terminologie étant une
Pierre Hétu, term. a., collaboratrice assidue de la revue discipline de rigueur et de réflexion en profondeur,
et digne représentante d’une relève prometteuse, déjà comment peut-elle s’intégrer ou survivre à la haute vi-
« Travaillez, bien équipée pour porter le flambeau. Ensemble, ils tesse extrême qui caractérise notre époque ?
dressent un tableau de la terminologie d’hier à aujour- M.-P. H. : Je crois que si l’informatique est entrée
prenez de la d’hui et échangent leur vision de l’avenir2. dans les méthodes de travail du terminologue, le tra-
peine, c’est le Circuit : Nous sommes impatients de voir si ces vail en tant que tel demeure essentiellement le même,
deux générations de terminologues sont sur la même seuls les moyens ont changé.
fonds qui manque longueur d’onde et d’en apprendre davantage sur les
le moins1 » : débuts de la terminologie.
Robert Dubuc : Le grand évènement de ma vie ter-
voilà le conseil minologique a été mon engagement au projet de
banque de terminologie de l’Université de Montréal.
que Robert Dubuc, J’y suis arrivé avec un bagage empirique de notions
pionnier de la plus ou moins confuses et plus ou moins précises sur
l’élaboration de données terminologiques, mais c’est
terminologie, à peine si on utilisait le terme à ce moment-là. On en
donne à ses parlait un peu à l’ONU ; il y avait un centre de termino-
logie au Secrétariat d’État à Ottawa, où Pierre Daviau
« héritiers ». avait constitué un petit bureau de terminologie vers la
fin des années cinquante et le début des années
soixante.
Marie-Pierre Hétu : C’était l’époque des fiches R. D. : L’informatique nous inonde d’une documen-
papier. tation surabondante qui arrive tout bonnement, sans
R. D. : Oui. J’ai fait aussi un peu de terminologie, qu’on ait à chercher longtemps — ça, c’est une
sans le savoir, à Radio-Canada. Il s’agissait surtout de erreur — ça pourrait être une source de confusion
trouver des termes français techniques pour la radio, plutôt qu’une source de diffusion de la terminologie.
la télévision, etc. C’est alors que Marcel Paré, qui avait Le milieu de travail que j’ai connu n’était pas com-
Propos recueillis par été engagé comme pilote du projet de banque de ter- pressé. Nous travaillions au gré de notre inspiration
Brigitte Charest, trad. a. minologie de l’Université de Montréal m’a invité à y lente et tout allait bien, mais si je regarde aujourd’hui,
prendre part. c’est autre chose ! Le rythme et la respiration sont drô-
M.-P. H. : Et cette banque de terminologie est de- lement accélérés.
venue Termium. M.-P. H. : La plupart du temps, le traducteur, en-
R. D. : Oui. C’est à partir de ce moment-là qu’on a traîné dans le tourbillon des échéances serrées, n’est
commencé à réfléchir sur les méthodes de travail, les pas tenté de pousser la recherche au-delà du contenu
données et les conditions de validité de la fiche termi- des mémoires de traduction fournies par le client ni de
nologique et ainsi de suite. Tout se faisait de manière discuter avec ce dernier, qui, soit dit en passant, se
artisanale avec les moyens du bord. L’informatique montre rarement réceptif aux changements terminolo-
n’était alors qu’un simple outil de consignation de giques.
données qui n’aidait pas du tout au travail terminolo- R. D. : Et l’un des périls de cette évolution, c’est
gique ; on essayait d’aller cueillir l’information là où justement de négliger les principes de validation des
on pensait pouvoir la trouver. J’ai participé au projet sources documentaires, la correspondance des unités
pendant environ cinq ans et me suis surtout occupé terminologiques et ainsi de suite. Ce n’est pas parce
du perfectionnement de la méthodologie de base, de que nous avons une source qu’il faut s’y fier. Cette
la validation des données, etc. Deux choses ont été source doit être évaluée. La validation par la fré-
primordiales dans tout ce cheminement : première- quence présente également un problème, car elle
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ment, la validation des méthodes de travail et des n’est pas un critère absolu. Si 10 000 personnes ont
données, et deuxièmement, la diffusion de la termino- tort, elles n’ont pas raison parce qu’elles sont 10 000.
logie et l’intercommunication des centres, etc. Un M.-P. H. : D’où l’importance d’exercer son juge-
tournant décisif s’est amorcé vers 1985 quand l’infor- ment. Il faut démêler l’écheveau. Tout compte fait, cela
matique a commencé à infiltrer les milieux de travail. augmente peut-être notre travail.
12R. D. : Malgré tout, la productivité est accrue, mais
ceux qui songent
si je regarde ce qui se fait en recherche terminolo-
gique, l’accent est davantage mis sur le dépouillement à se lancer dans
de textes que sur le dépouillement de bons textes. J’ai la belle aventure de la
l’impression qu’on privilégie toujours la quantité aux
terminologie, je donnerais
dépens de la qualité — cela me paraît dangereux. Il y
a toujours une tentation de la part du client et du ter- le mot d’ordre suivant :
minologue lui-même de croire que la machine fera le travail, travail, travail !
travail et qu’il y aura des résultats.
M.-P. H. : À mon avis, la communauté des termino-
logues devrait avoir un débat de fond sur les sources,
leur validité, leur utilisation. Par exemple sur les sources
Internet. Ça commence un peu. Il y a eu un atelier au
dernier congrès de l’OTTIAQ sur le sujet, mais nous
avons du retard, car nous utilisons Internet depuis long-
temps. Ce ne sont pas non plus les seuls débats que C. : Quel serait donc l’avenir de la terminologie ?
nous devrions avoir. R. D. : J’ai l’impression que c’est dans les universi-
R. D. : Une autre chose que l’informatique ne peut tés que la terminologie se développe. Il faut aussi des
pas apporter, c’est le travail des spécialistes du do- débouchés sur le marché du travail. Les besoins sont
maine. On peut bien sûr consulter des textes spéciali- là, mais ils sont coûteux à court terme et on n’en voit
sés, mais quand il s’agit de domaines très pointus on pas la valeur à long terme. De plus, la recherche qui se
ne peut pas faire de terminologie sans un spécialiste fait est surtout théorique.
qui nous éclaire sur la portée des termes. M.-P. H. : Nous avons besoin d’outils dans notre
M-P. H. : Quelle place la terminologie occupe-t-elle pratique, des outils qu’on ne trouve pas toujours sur
maintenant par rapport à avant ? le marché.
R. D. : Difficile à dire, je n’ai plus beaucoup de R. D. : Parce qu’il s’agit d’un marché très réduit. Il
contacts avec le milieu. La seule chose que je constate, va demeurer artisanal, sur mesure, pendant encore
c’est qu’il y a toujours des passionnés de terminologie longtemps. La meilleure solution serait un rapproche-
et qu’on risque d’être submergé par l’idée de rende- ment entre les universités et les praticiens. Il ne s’agit
ment à tout prix dans un aspect purement quantitatif. pas de ramener l’université au milieu du travail, mais
On ne peut pas travailler en terminologie juste avec la si on veut faire une recherche qui puisse être féconde,
quantité — c’est suicidaire — si on opte pour la quan- les praticiens doivent se trouver quelque part dans le
tité, on n’aura plus de terminologues. processus d’élaboration, un peu comme le recours
M.-P. H. : La qualité devrait primer avant tout. aux spécialistes dont nous avons parlé plus tôt.
R. D. : Et cette qualité-là est la clé de l’efficacité de C. : Quelle peut bien être l’impression générale de
la communication. Si on emploie n’importe quel terme M. Dubuc sur la terminologie et quel conseil donne-t-il à
pour dire n’importe quoi, on ne se comprendra plus. ceux qui veulent ensemencer les sillons qu’il a creusés ?
Camus a dit que mal nommer les choses, c’était ajou- R. D. : La terminologie m’a apporté la capacité de
ter aux malheurs du monde. Je me dis que la mission distinguer les notions et les différents sens qu’une
de la terminologie est d’éviter « d’ajouter aux mal- notion peut comporter. Je pense qu’il s’agit là d’un
heurs du monde ». Il y a une exigence de vérité, de ri- rouage essentiel de la réflexion sur le langage. À ceux
gueur, d’honnêteté et ça, je pense que dans la qui songent à se lancer dans la belle aventure de la ter-
communication, c’est un élément essentiel d’effica- minologie, je donnerais le mot d’ordre suivant : travail,
cité. travail, travail ! Je n’ai jamais vu de bons terminologues
M.-P. H : Par ailleurs, comment suffire à la de- paresseux ni de bons terminologues qui ne prenaient
mande ? Que ce soit le GDT, Termium ou autre chose, pas plaisir à leur travail. La notion de plaisir est essen-
on ne trouve pas toujours ce qu’on veut. tielle à l’effort et c’est elle qui le rend fécond.
R. D. : Les bases et les banques de terminologie ne 1 .« D a n s s a f a b l e Le L a b o u re u r e t s e s e n f a n t s , l e f a b u l i s t e f a i t d i re a u
l a b o u re u r m o u ra n t , e n t o u r é d e s e s e n f a n t s : « Tra va i l l e z , p re n e z d e
pourront jamais répondre à toutes les demandes, la peine, c’est le fonds qui manque le moins. » Ici le mot fonds est
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c’est là que le terminologue individuel a son rôle. Il y a b i e n a s s o c i é à l ’ i d é e d e b i e n s , d e va l e u r s , l e t ra va i l é t a n t l a va l e u r l a
p l u s s û re . » E x t ra i t d e l a c h ro n i q u e « A u p l a i s i r d e s m o t s » d e Ro b e r t
toujours des problèmes qui se posent parce que la so- Dubuc, parue le 15 juillet 2007 dans le site http://home.ican.net/~lin-
ciété évolue et il n’y a pas d’évolution sans incidence g u a / f r / c h ro n i q u e s / c h ro n 2 _ 0 1 0 .
2 . L’ i d é e d e c e t t e f o r m u l e n o u s e s t ve n u e à l ’ é c o u t e d e L’ a u t re m i d i à
sur le vocabulaire et le vocabulaire nous entraîne à la l a t a b l e d ’ à c ô t é , é m i s s i o n d i f f u s é e à l a Pre m i è re c h a î n e d e Ra d i o -
terminologie et ainsi de suite. Canada.
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