INÉGALITÉS ÉTAT D'URGENCE - ID4D
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SOMMAIRE
Des systèmes fiscaux pensés pour réduire les inégalités
02 peuvent-ils augmenter la pauvreté ?
ENTRETIEN AVEC NORA LUSTIG – directrice du Commitment to Equity Institute, Tulane University
06 « Il n’y a pas de fatalité des inégalités »
ENTRETIEN AVEC CÉCILE DUFLOT – directrice générale d’Oxfam France
10 « Les inégalités pèsent sur la croissance économique »
ENTRETIEN AVEC MURRAY LEIBBRANDT – professeur, École d’économie de l’université du Cap
Le changement climatique influence la lutte contre
14 les inégalités
ENTRETIEN AVEC CÉLINE GUIVARCH – chercheuse en économie, CIRED
« Les pays arabes sont marqués par des écarts de
17 revenus très importants »
ENTRETIEN AVEC SAMIR AITA – économiste franco-syrien, président du Cercle des économistes arabes
« La raison profonde des inégalités de genre,
24 c’est le rôle que la société assigne à la femme »
ENTRETIEN AVEC RACHA RAMADAN – maître de conférences, université du Caire
« Comment réduire la pauvreté et les inégalités ? »
28 ENTRETIEN AVEC GAËL GIRAUD – chef économiste de l’AFD – ET GABRIELA RAMOS – directrice de cabinet
du Secrétaire général de l’OCDE
Des fractures villes-campagnes et Nord-Sud
32
en Afrique de l’Ouest
PAR GILLES YABI – économiste, fondateur du West African Think Tank
20 ans de baisse des inégalités en Amérique latine
36 ENTRETIEN AVEC STEPHAN KLASEN – professeur d’économie du développement, université de Göttingen
« S’il y a bien un correcteur juste des inégalités,
39 c’est l’école »
ENTRETIEN AVEC FRANCIS AKINDÈS – professeur de sociologie, université de Bouaké
La protection sociale, cœur de la lutte contre
42
les inégalités
ENTRETIEN AVEC NADINE POUPART – référente Protection sociale de l’AFD
Direction de la publication : iD4D. Réalisation des interviews : Sabine Cessou, Aurélie Darbouret, Animal pensant. Conception éditoriale et graphique : Animal pensant.
Crédits photo : p. 3 © Didier Gentilhomme, p. 8 et 13 © Cyril Le Tourneur d’Ison, p. 14 © Benjamin Petit, p. 19 © Paul Keller, p. 24 © Augustin Le Gall, p. 26 © Francisco Zizola,
p. 30 © Patricia Willocq, p. 35 © James Keogh, p. 37 © Jorge Cardoso, p. 40 © Jacques Kouao, p. 43 © Shankar S.L U T T E C O N T RE
L E S INÉ G A L I T É S
ÉTAT D’URGENCE
par RÉMY RIOUX, directeur général de l’AFD
Entre 1980 et 2016, au niveau mondial, les 1 % les plus santé, du genre, du marché du travail, des réformes
riches ont profité deux fois plus de la croissance que fiscales, des dynamiques territoriales, etc. C’est pour-
les 50 % les plus pauvres. Les inégalités se creusent quoi nous avons lancé en 2017 sur financement de la
au sein des sociétés. Elles pèsent sur la croissance Commission européenne une facilité de recherche de
et sur le lien social, mènent à l’instabilité politique, 4 millions d’euros pour mieux comprendre les inégalités
réduisent l’efficacité des politiques publiques et dans les pays en développement et émergents : une
entravent le développement. On estime que les pays vingtaine de projets de recherche sont déjà en cours.
de l’OCDE ont perdu près de 5 % de taux de croissance
du fait des inégalités entre 1985 et 2005. En parallèle, nous avons fait de la lutte contre les iné-
galités et du lien social des priorités opérationnelles de
En septembre 2018, j’ai entendu le Président de la notre plan stratégique 2018-2022. Nous voulons être
République française Emmanuel Macron évoquer avec à la fois une agence « 100 % Accord de Paris » pour
force, à la tribune de l’Assemblée générale des Nations préserver les biens communs environnementaux et
unies, l’urgence « de s’attaquer aux causes profondes « 100 % lien social » pour que toutes nos interventions
des inégalités sociales que nous n’avons pas su régler contribuent à renforcer la cohésion sociale. Les enjeux
et dont nous payons le prix ». Les inégalités seront de justice et de lien social, entre les générations,
en 2019 la priorité de la présidence française du G7. entre les territoires, entre les individus et entre les
groupes sociaux au sein des populations sont des
Depuis plus de 75 ans, l’Agence française de déve- facteurs clés d’un développement économiquement
loppement (AFD) lutte contre la pauvreté, en accom- et socialement équilibré.
pagnant ses partenaires dans la mise en œuvre de
politiques publiques ciblant les populations les moins L’AFD est la plateforme française pour un développe-
favorisées. Mais qu’en est-il de l’impact de nos actions ment durable partagé. Une plateforme de financement,
sur la réduction des inégalités ? Et comment rendre bien sûr, mais aussi une plateforme de recherche et
ces actions plus efficaces ? Ces questions sont au d’expertise, active dans le débat d’idées et le dialogue
cœur de la réflexion de la communauté internationale, entre experts et citoyens, notamment via iD4D. Pauvreté,
notamment depuis l’adoption en 2015 de l’Objectif de genre, accès à l’éducation, protection sociale, fiscalité,
développement durable 10 relatif à la lutte contre les etc., les spécialistes du développement qui prennent
inégalités. la parole dans ces pages abordent toutes les facettes
des inégalités. Et leur constat est sans appel : seule
La première chose à faire, c’est d’analyser l’ampleur et la réduction des inégalités permettra, à l’échelle
la nature des inégalités auxquelles nos partenaires font mondiale comme au sein de chaque société, de relever
face pour pouvoir trouver les leviers les plus à même les défis démographique, économique, technologique
de les contrer dans les domaines de l’éducation, de la et climatique qui font l’urgence de notre siècle.
Affinez votre regard sur le développement grâce à la plateforme iD4D
animée par l’Agence française de développement :
id4d.fr
@iD4D
1FISCALITÉ
Des systèmes fiscaux
pensés pour réduire les
inégalités peuvent-ils
augmenter la pauvreté ?
D
TIEN A onner accès à des services sociaux (aides sociales, aides à l’accès
TRE VE
EN d’éducation et de santé à la nourriture et aux ressources
C
gratuits est l’un des énergétiques, dépenses publiques pour
outils fondamentaux des l’éducation et la santé) et des impôts
gouvernements pour combattre les (sur les revenus et TVA) sur les inégalités
inégalités, particulièrement les inégalités de revenus et sur la pauvreté. L’étude
des chances. Mais dans les pays à s’intéresse à plus de trente pays à
NORA LUSTIG faibles revenus, financer les dépenses faibles et moyens revenus sur tous les
d’éducation et de santé grâce aux impôts continents, du Brésil au Guatemala, de
Titulaire de la c h a ir e peut aggraver la situation des l’Éthiopie à l’Afrique du Sud, de
Samue l Z. S t o n e plus pauvres en diminuant l’Indonésie au Sri Lanka et
d’é c o no m ie d e
leur pouvoir d’achat sur de la Russie à la Géorgie.
l’Amé rique la t in e ,
736
dire c tric e d u la nourriture et les Pour analyser l’impact
Co mmitme n t t o biens de première des politiques fiscales
Equity Ins t it u t e à nécessité. Si la sur la répartition
l’univ e rs ité d e Tu la n e majorité de la des richesses, il est
(L a No uv e lle O r lé a n s , millions de personnes
population est utile de distinguer la
États -Unis ). Me mb r e dans le monde
no n ré s ide n t e d u
pauvre, il est difficile partie en liquidités
vivent avec moins
Ce nte r fo r G lo b a l de la taxer, même si du système et la
de 1,9 dollar par jour
De v e lo pmen t a n d le but ultime est de partie en nature. Cette
Inte r-Ame r ic a n l’aider. En combattant Source : Banque mondiale partie en liquidités
Dialo gu e . les inégalités par le biais inclut les impôts et les
d’investissements dans aides, directs et indirects.
l’éducation, les infrastructures La partie en nature comprend
et la santé, les gouvernements peuvent la valeur monétisée de l’éducation et de
nuire aux pauvres à court terme. C’est à la santé publiques. Les résultats de nos
cet effet paradoxal des politiques de lutte recherches montrent que les politiques
contre les inégalitaires que s’intéresse fiscales réduisent toujours les inégalités.
l’économiste argentine Nora Lustig. Cependant, en calculant les niveaux de
revenus en bas de l’échelle sociale avant
Vos recherches montrent que, dans les et après les impositions et les aides,
pays en développement, les politiques nous avons remarqué que les pauvres
fiscales peuvent accroître la pauvreté peuvent devenir plus pauvres à cause de
au lieu de la réduire. Comment est-ce ces mêmes politiques.
possible ? En Éthiopie, au Ghana, au Guatemala, au
Au Commitment to Equity Institute, nous Nicaragua, en Tanzanie et en Ouganda,
avons analysé l’impact des transferts par exemple, le nombre de pauvres est
2I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
plus élevé après imposition directe et l’accès à l’éducation de leurs enfants.
indirecte, nette d’aides (voir tableau Dans la mesure du possible, il faudrait
page 7). Dans ces six pays, les politiques modifier le système pour ne pas appauvrir
fiscales augmentent la pauvreté : le ces populations. Notre objectif devrait
système aide moins de pauvres à sortir être que les tranches les plus pauvres
de la pauvreté qu’il n’en enfonce dans soient des bénéficiaires nets – et non des
la pauvreté. Si on met de côté les efforts contributeurs nets – du système fiscal.
gouvernementaux dans les secteurs
de la santé et de l’éducation, les plus Par quel mécanisme les pauvres payent-
pauvres auraient de meilleurs revenus ils plus d’impôts qu’ils ne reçoivent
sans impôts et sans aides. En d’autres d’aides ?
termes, surtout dans les pays à faibles Ce sont principalement les taxes à la
revenus, les pauvres sont souvent des consommation qui appauvrissent les
contributeurs nets au système : ils pauvres. Ceux-ci payent les impôts
payent plus en taxes qu’ils ne reçoivent indirects comme la TVA, les frais de
d’aides. C’est l’un des principaux douane sur les biens importés qu’ils
résultats de notre recherche. Nous achètent ou encore les taxes sur le tabac
appelons cela la paupérisation fiscale. et l’alcool. Ces prélèvements peuvent
entamer sérieusement leurs maigres
Est-il acceptable, d’un point de vue ressources. On peut, bien sûr, toujours
éthique, que les pauvres soient des arguer que les taxes sur les cigarettes et
contributeurs nets du système fiscal ? sur l’alcool ont pour but d’améliorer la
Certains pensent que oui, dans la santé d’une population. Mais nous devons
mesure où les pauvres bénéficieront sur tout de même mesurer les impacts de
le long terme de la croissance amenée ces politiques avec précision et avoir les
par les dépenses publiques en matière idées claires sur ce que nous sommes
d’infrastructures et d’éducation, par prêts à accepter et à tolérer en tant que En Éthiopie, suite aux travaux du CEQ,
exemple. Mais les pauvres, en particulier société. C’est nécessaire pour prendre le seuil d’imposition a été relevé et la
couverture sociale étendue pour que les
les très pauvres, ne peuvent pas attendre une décision éclairée. pauvres ne soient plus contributeurs nets
que cette croissance prenne effet. Ce sont du système socio-fiscal.
des personnes très vulnérables, qui vivent
sous le seuil de pauvreté de 1,9 dollar
par jour défini par la Banque mondiale.
Pour elles, une baisse de revenus –
même faible – peut avoir de graves
conséquences : des revenus plus bas
peuvent aggraver leur nutrition et impacter
3INÉ GA L IT ÉS, ÉTAT D’URGEN C E
Ces effets négatifs du système de politique était important pour réduire
fiscal sont-ils dus à des erreurs des l’ampleur de la paupérisation.
législateurs ?
Le fait que la politique fiscale Les pays développés rencontrent-ils
appauvrisse les pauvres, lorsque cela également ce problème ?
arrive, n’est pas le résultat d’un plan Il n’y a pas de recherche équivalente
diabolique. Les gouvernements n’ont pour les pays développés, mais ils
pas l’intention d’appauvrir les pauvres. reposent plus largement sur des impôts
Jusqu’à ce que les résultats de notre directs progressifs. Le risque que les
étude soient publiés, ces conséquences pauvres soient appauvris par un système
étaient largement méconnues. Avec ces progressif est moindre.
nouvelles informations, nous pouvons
maintenant évaluer les cas dans lesquels Que doivent retenir en priorité
ces effets négatifs sont le résultat les législateurs de cette étude ?
d’erreurs involontaires et ceux qui sont Premièrement, les législateurs doivent
les conséquences inévitables de choix être conscients que les politiques
politiques conscients et plus vastes. fiscales peuvent avoir des effets néfastes
sur les inégalités et sur la pauvreté : les
Des pays en développement ont-ils inégalités peuvent se réduire mais la
changé leurs politiques d’imposition pauvreté peut augmenter avec les impôts
et d’aides après avoir pris connaissance et les aides. De fait, certaines politiques
de vos recherches ? faites pour s’attaquer aux inégalités en
Oui, l’Éthiopie, par exemple. Le investissant dans l’éducation et la santé
gouvernement a été surpris par les peuvent augmenter la pauvreté si elles
résultats montrant qu’une partie font des pauvres les contributeurs nets
considérable des pauvres étaient des du système.
contributeurs nets du système. Cela Deuxièmement, les gouvernements
l’a convaincu de prendre des mesures. doivent conduire des études minutieuses
Dans ce pays, les impôts directs étaient pour comprendre qui subit les impôts
payés quasiment par toute la population, et qui bénéficie des aides, et doivent
même par les pauvres. La situation augmenter les ressources domestiques
de bon nombre d’entre eux a empiré afin de réduire l’appauvrissement. Ils
à cause de deux facteurs : le seuil doivent aussi s’attaquer à l’évasion et à la
minimal d’imposition était bas à cause fraude fiscales des élites de leur pays, ne
de l’inflation et le programme de filet pas subventionner les multinationales et
de sécurité productif (ou Productive les biens principalement consommés par
Safety Net Program, PNSP), principal les riches, et minimiser le plus possible
système d’aide du pays, était bien ciblé (si ce n’est annuler) les taxes sur les
mais couvrait trop peu de foyers et biens de consommation de première
pour trop peu de bénéfices. En 2016, le nécessité. Les aides doivent bénéficier
gouvernement a étendu la couverture en priorité aux personnes pauvres et
du PNSP pour y inclure des foyers vivant vulnérables.
en zone urbaine et a relevé le plancher
des revenus personnels imposables. Si l’augmentation des ressources
Si ces changements n’ont pas éliminé dédiées à l’éducation et à la santé dans
totalement le problème, cet ajustement les pays à faibles revenus risque de
nuire aux populations pauvres, quelles
« Les gouvernements doivent aussi sont les alternatives ?
À l’Assemblée générale des Nations
s’attaquer à l’évasion et à la fraude unies en septembre 2015, les pays du
fiscales des élites de leur pays. » monde entier se sont engagés à atteindre
les Objectifs de développement durable
d’ici 2030. Ces propositions ont omis
le fait que ces objectifs impliquent de
4I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
C O N T R I B U T E U R S O U B É NÉFICIAIRES DU SYSTÈM E FISCAL
C o n t r ib u t io n a u s y st èm e f i scal par t r anche de r evenus
Catégories sociales en fonction du revenu journalier (R)
R < 1,25 $ 1,25 $ < R < 2,5 $ 2,5 $ < R < 4 $ 4 $ < R < 10 $ 10 $ < R < 50 $ R > 50 $
Iran
Indonésie
Jordanie
Équateur
Venezuela
Uruguay
Tunisie
Afrique du Sud
Russie
Mexique
Géorgie
Costa Rica
Colombie
Chili
Brésil
Argentine
Sri Lanka
Pérou
Honduras
Salvador
République
dominicaine
Bolivie
Guatemala
Éthiopie
Arménie
Ouganda
Tanzanie
Nicaragua
Ghana
B é n é f ic ia ir e s n e t s C ont r i but eur s net s
Ce table au mo nt r e q u e ls g r o u p e s d ’in d iv id u s , e n f o n ct i on de l eur s r evenus, devi ennent cont r i but eur s net s du sy st èm e dans
29 pays à faibles r e v e n u s e t à r e v e n u s in t e r mé d ia ir es. C e cal cul pr end en com pt e uni quem ent l es r evenus des i ndi vi dus et
e xc lut le s mé c anis me s d e t r a n s f e r t s c o mme l’é c o le gr at ui t e ou l a sant é.
Exe mple s de le c tu r e : A u G h a n a , a u N ic a r a g u a , e n Ta nz ani e et en O uganda, l es pl us pauvr es, ceux qui gagnent ent r e 0 et
1,25 do llar par j o u r, s o n t d é jà d e s c o n t r ib u t e u r s n e ts du sy st èm e. En I r an, seul s l es pl us r i ches ( r evenu supér i eur
à 50 do llars par jo u r ) s o n t c o n t r ib u t e u r s n e t s d u s y st èm e.
Source : CEQ Data Center on Fiscal Redistribution. Issu de « Fiscal Policy, Income Redistribution and Poverty Reduction in Low and Middle Income Countries », Nora Lustig
faire des compromis. Ainsi, la nécessité Les pays avancés et le système
d’augmenter les revenus domestiques multilatéral devront faire en sorte
pour atteindre des objectifs d’éducation que les ressources (aides et capitaux
et de santé dans des pays à faibles compensatoires) et les opportunités
revenus peut se traduire indirectement (échanges commerciaux et politiques
par la réduction des revenus dédiés migratoires) soient accessibles aux
à l’achat de nourriture et de biens de populations pauvres, en particulier
première nécessité dans les foyers les à celles vivant dans les pays les plus
plus pauvres. Dans un tel contexte, les défavorisés du monde. •
ressources devront provenir d’ailleurs.
5AC T I O N P U B L I Q U E
« Il n’y a pas de fatalité
des inégalités »
D
TIEN A
TRE VE epuis 2015, malgré Le Danemark, par exemple, a une longue
EN
l’adoption des Objectifs de tradition d’égalité mais la situation du
C
développement durable par les pays se dégrade, preuve que les décisions
États membres des Nations politiques ont des impacts concrets. C’est
unies et les engagements pris en faveur de le cœur du sujet. Il est toujours possible
la lutte contre les inégalités, ces dernières d’agir, de changer les choses, d’inverser
augmentent. Cécile Duflot revient sur les la tendance, comme on a pu le voir par
CÉCILE DUFLOT dynamiques de répartition des richesses exemple en Amérique du Sud dans les
dans le monde et sur l’importance de la années 2000. Il n’y a pas de fatalité des
Dire c tric e gé n é r a le
lutte contre les inégalités, dans les pays inégalités. Reste que les performances
d’Oxfam Fr a n c e ,
anc ie nne m in is t r e émergents et en développement comme de 112 pays sur les 157 que nous avons
de l’Égalit é d e s dans les pays riches. étudiés sont aujourd’hui moitié moindres
te rrito ir e s que celles des pays qui présentent les
e t du L o g e me n t Oxfam vient de publier un classement meilleurs résultats.
(2012-2 0 1 4 ) .
des États en fonction de leur engagement
dans la réduction des inégalités (ERI). Quelles sont, pour vous aujourd’hui,
Quels résultats observez-vous ? Quelles les inégalités les plus criantes contre
sont les tendances actuelles dans la lutte lesquelles il faut lutter en priorité ?
contre les inégalités, au Nord comme au Il faut se rendre compte que plusieurs
Sud ? types d’inégalités se croisent. Mais le
Les inégalités s’accroissent de manière genre est un facteur qui surdétermine
considérable. Selon nos calculs, 82 % de la tous les autres. Les inégalités femmes-
richesse créée l’an dernier a été accaparée hommes se répercutent dans de nombreux
par 1 % de la population mondiale tandis domaines, qu’il s’agisse de l’accès au
que rien n’a changé pour la moitié la plus travail qualifié, du travail contraint ou du
pauvre de l’humanité. La force de notre temps partiel, par exemple.
index ERI développé avec le Development
Finance International Group (DFI) est Vous tenez compte des dépenses
qu’il mesure l’efficacité des politiques publiques sociales dans le calcul de
publiques. l’indice d’engagement à réduire les
Au cas par cas, nous observons des inégalités. Mais comment activer des
résultats très variés et parfois des leviers financiers contre la pauvreté
changements dans la mauvaise direction. et les inégalités dans les États où les
ressources sont faibles ?
Une des raisons de la pauvreté est
« Le commerce triangulaire l’évasion fiscale, qui ampute les budgets
n’existe plus aujourd’hui, mais nationaux de ressources en quantité
non négligeable. Elle peut avoir lieu à
l’accaparement des ressources l’intérieur des pays en développement et
perdure. Le Nord ne paye pas émergents, par une sous-déclaration des
revenus des plus aisés. Elle s’organise
ce qu’il prend au prix normal. » aussi à l’extérieur des frontières, via des
multinationales qui s’approprient les
richesses naturelles sans les payer à
6I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
E N G A G E M E N T DES ÉTATS
D A N S L A R É D U C T I O N DES INÉGALITÉS
S e lo n l’in d ic e c a lc u l é par O x f am
Ef f or t s des Ét at s pour
com bl er l es écar t s ent r e
r i ches et pauvr es cal cul és
en f onct i on du ni veau de
dépenses publ i ques,
de l a pr ogr essi vi t é des
i m pôt s et des dr oi t s
du t r avai l .
Fai bl e per f or m ance
Per f or m ance m odér ée
B onne per f or m ance
Pas de données
leur juste valeur et ne génèrent donc pas part, agir tout de suite, sur le terrain,
l’impôt normalement dû. Le commerce pour mener et appuyer des politiques de
triangulaire n’existe plus aujourd’hui, mais développement. Quand nous aidons des
l’accaparement des ressources locales femmes paysannes au Sahel à mener
perdure. Le Nord ne paye pas ce qu’il un projet agroécologique qui leur permet
prend au prix normal. de nourrir leur famille, nous luttons
Oxfam a montré dans le rapport « Derrière contre les inégalités. D’autre part, nous
le code-barres » sur l’industrie voulons changer les règles grâce
agroalimentaire que des à notre travail d’expertise, en
travailleurs des pays produisant des rapports et
85 %
en développement et des recommandations
émergents produisent de manière engagée.
des aliments que Dire les choses,
nous mangeons, sans des paysans en somme, et en
manger eux-mêmes producteurs de riz parler. Oxfam est
à leur faim. Il faut sont en grave insécurité une ONG apartisane,
donc dire comment alimentaire au Pakistan prête à dialoguer
sont faits les produits Source : « Derrière le avec tout le monde,
que nous achetons code-barres », Oxfam chefs d’entreprise
ici pour responsabiliser comme responsables
l’ensemble de la chaîne, de gouvernement. Nous
des centrales d’achat des sommes transparents et nous
hypermarchés aux consommateurs. Par acceptons la controverse.
ailleurs, le rôle des pays développés est
aussi de créer une juste solidarité par Dans un autre registre, quel est l’impact
l’aide au développement. du changement climatique sur les
inégalités ?
Quel est justement le rôle qu’Oxfam Les 10 % des pays les plus riches émettent
souhaite jouer dans la lutte contre les 50 % des gaz à effet de serre (GES). Tout
inégalités ? le monde sera un jour ou l’autre victime
Oxfam a une double perspective. D’une du réchauffement climatique mais pour
7INÉ GA L IT ÉS, ÉTAT D’URGEN C E
80 % de la population
malgache est rurale. Depuis
plusieurs années, elle pâtit
des effets du changement
climatique. L’adoption de
pratiques agroécologiques
permet aux exploitations
familiales d’augmenter leurs
rendements de manière
durable.
l’instant, il provoque une nouvelle forme pas à la hauteur de leurs engagements.
d’inégalités : l’Asie du Sud-Est et l’Afrique, Le réseau Action climat, qui fédère les
qui ne sont pas les principaux émetteurs associations françaises impliquées dans la
de GES, en subissent plus violemment les lutte contre les changements climatiques,
conséquences. Le changement climatique a élaboré neuf indicateurs de suivi de ces
a un impact plus fort et plus immédiat engagements pris pour le climat. En ce qui
dans les pays en développement. concerne la France, huit d’entre eux sont
Pendant 15 ans, par exemple, la faim toujours dans le rouge !
a régressé dans le monde. Depuis Les grandes paroles n’impressionnent
trois ans, elle augmente à nouveau à personne aujourd’hui. Ce qui
cause des sécheresses dans les pays en impressionne, ce sont des politiques
développement et émergents, qui sont efficaces. Mais peut-être qu’il y a de
plus longues et plus fréquentes l’inquiétude chez les responsables
qu’autrefois et provoquent politiques qui redoutent de devenir
des crises agricoles. impopulaires, et une part de
Le dérèglement déni. Cela fait pourtant 20 ans
climatique, pour qu’un consensus politique
toute une partie
du monde, c’est 16 p ay s
a été trouvé autour de la
nécessité d’agir. On pensait
197
aujourd’hui. alors que nos enfants
sur seraient confrontés au
Pourquoi les respectent l’Accord de Paris changement climatique.
engagements Mais c’est nous qui devons
Source : World Resources Institute
en matière de y faire face. Le dernier
lutte contre les rapport du Giec recommande
inégalités et de des décisions de très grande
climat sont-ils si longs ampleur. Il est technologiquement
à prendre effet alors que possible de contenir l’évolution des
l’Accord de Paris est signé et les ODD températures à 1,5 degré mais il faut des
adoptés depuis trois ans ? Autrement dit, choix radicaux et immédiats. Chez Oxfam,
pourquoi les États n’agissent-ils pas plus nous restons convaincus que les citoyens
vite sur ces deux fronts ? sont prêts, qu’ils partagent l’urgence de
Ce n’est pas seulement lent. Souvent, ce l’action.
n’est même pas fait. Il y a une discordance
grave entre les discours et les actes. Nous Êtes-vous optimiste ?
ne voyons pas se développer les fonds Je suis optimiste car j’observe l’espèce
d’investissement verts, les économies humaine, qui n’a pas beaucoup
d’énergie, les mesures de transition d’avantages biologiques. Nous n’avons
énergétique, le changement dans les pas de carapace, pas de griffes, nous ne
transports… Les pays signataires ne sont creusons pas de terrier, nous ne montons
8I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
pas bien aux arbres... : nous pouvons rapport à des gens qui vivent de l’autre
être assez démunis. L’être humain utilise côté de la Méditerranée, par exemple.
d’autres compétences, cérébrales, dans Quand on sait que les autres ont des
une logique de coopération, qui a toujours enfants comme nous, des chagrins
assuré sa survie face aux grands enjeux. comme nous, rigolent et veulent être
Quand on s’interroge pour savoir si nous heureux eux aussi, alors on les considère
avons les ressources cognitives, la réponse comme égaux. C’est fondamental. Voilà
est oui. Et si nous avons les compétences l’essence de ce qui nous fait humains.
techniques ? Assurément aussi, ce qui A contrario, la déshumanisation est
n’était pas le cas il y a 20 ans. Donc nous toujours un moyen d’éviter la solidarité.
avons des solutions pour l’humanité.
Cela me rend optimiste et encore plus Défendre le lien social, est-ce lutter
déterminée ! contre les inégalités ?
Oui, car c’est reconnaître que nous
Que recouvre la notion de lien social pour vivons dans une seule société, où nous
vous, dans une approche internationale ? sommes capables de tisser des liens qui
C’est le simple fait de reconnaître que font du bien. Les inégalités, elles, font du
nous sommes des humains, que nous mal. Richard Wilkinson, épidémiologiste
avons besoin d’interactions, de relations, anglais, a prouvé que les sociétés les plus
que nous ne vivons pas seulement dans inégalitaires affichent des résultats plus
un monde tourné vers l’efficacité ou la médiocres que les autres en termes de
seule satisfaction des besoins primaires. santé. Le même riche dans une société
Le lien social est cette capacité à être plus inégalitaire est en moins bonne santé que
intelligents ensemble que tout seul, et à dans une société égalitaire. Le niveau
partager des objectifs communs. C’est de stress subi ou de violence potentielle
fondamental pour les atteindre comme redoutée dégrade la santé de tous, et pas
pour avoir une vie plus agréable. Le sujet seulement des plus pauvres. Cela permet
est planétaire, par principe. de mesurer à quel point les inégalités sont
Il s’agit de dire comment nous nous un fardeau, même dans les pays riches. •
reconnaissons dans l’altérité, dans le
LE S P R O B L È M E S S O C IAUX ET DE SANTÉ
S O N T P L U S I M P O R TA N T S D A N S LES PAYS PLUS INÉGAUX
Pire
États-Unis
I ndi c e de s pro blè me s s oc i aux et de s anté
Portugal
Royaume-Uni
L’indice prend en compte
Grèce et compare les indicateurs
Allemagne Irlande Nouvelle-Zélande sociaux des 23 pays les
Autriche plus riches : l’espérance
France
Belgique de vie, le niveau scolaire,
Canada Italie la mortalité infantile, le
Danemark taux d’homicides, le taux
Espagne
Finlande d’emprisonnement, les
Suisse
grossesses adolescentes,
Norvège Pays-Bas la confiance, l’obésité,
Suède les maladies mentales, la
mobilité sociale.
Japon Source : Pourquoi l'égalité est
Mie ux meilleure pour tous, Richard
F aible s iné g a lit é s I négal i t és él evées Wilkinson et Kate Pickett, 2009
9AC T I O N P U B L I Q U E
« Les inégalités pèsent sur
la croissance économique »
L’
TIEN A
TRE VE Afrique du Sud est un des s’enrichir. Une classe moyenne noire a
EN
commencé à émerger et l’État a engrangé
C
pays les plus inégalitaires du
monde. Malgré une période des recettes fiscales supplémentaires qui
de grands espoirs en 1994 lui ont permis d’agir contre la pauvreté et
avec la fin de l’Apartheid et l’arrivée de les inégalités. Mais cette progression était
la démocratie sous Nelson Mandela, décevante, nous nous attendions à mieux !
MURRAY le pays a eu du mal à lutter contre les Cette croissance n’a pas profondément
LEIBBRANDT inégalités économiques entre les groupes changé la société sud-africaine. Au
ethniques. Murray Leibbrandt revient sur contraire, beaucoup d’inégalités se sont
Pro fe s s e ur à l’É c o le les causes de ces inégalités persistantes accrues. Les Blancs, qui ont le capital
d’é c o no mie d e et sur le rôle de ceux qui sont pour lui la humain et les compétences, ont vu leur
l’univ e rs ité d u C a p
solution vers un nouvel équilibre social : niveau de vie progresser plus vite que
e t dire c te ur d e la
So uthe rn A f r ic a les pouvoirs publics. le taux de croissance de l’économie.
L abo ur De v elo p me n t Mais pour les classes moyennes,
and Re s e ar c h U n it La croissance économique est souvent gagner davantage reste un combat.
(SAL DR U ) . considérée comme le levier le plus Les entreprises demandent une main-
efficace pour réduire la pauvreté et d’œuvre de plus en plus qualifiée comme
les inégalités. L’avez-vous constaté en en France ou aux États-Unis, alors qu’au
Afrique du Sud, pays où la croissance est bas de l’échelle, les besoins en personnel
assez élevée ? peu qualifié n’augmentent pas. Ce sont
L’Afrique du Sud est un cas d’étude très toujours les mêmes groupes qui ont accès
concret pour illustrer les complexités à une éducation de qualité et trouvent de
de ce lien entre croissance, pauvreté bons emplois, et toujours les mêmes qui
et inégalités. Le pays a connu une restent au chômage.
progression annuelle moyenne de son
PIB proche de 3 % dans la période post- Selon vous, la persistance des inégalités
Apartheid. Ce rythme est loin de ceux résulte-t-elle de mauvais choix
observés en Chine ou au Mozambique politiques ou des relations sociales ?
mais, lorsque la progression s’approchait Le gouvernement a fait beaucoup pour
des 5 %, de nombreux emplois ont été l’éducation et la santé. Mais pas assez
créés et une partie de la population a pu pour faire participer les Sud-Africains
noirs de façon plus inclusive au marché du
travail. En parallèle, nous vivons toujours
« Il y a un sentiment assez avec un héritage psychosocial que nous
avons choisi d’ignorer. La croissance
partagé de ne pas participer à la économique est utile et nécessaire, mais
construction de cette “nouvelle elle est trop faible pour provoquer une
transformation et elle ne renforce pas
Afrique du Sud” décrite par ceux automatiquement la cohésion sociale.
qui pensent que tout va mieux. » Les relations entre les individus dans les
entreprises, les gouvernements ou les
communautés constituent le principal
sujet de préoccupation. Malgré la liberté
10I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
D E S I N É G A L I T É S P ERSISTANTES
E N T R E G R O U P E S E T H N I Q U ES EN AFRIQUE DU SUD
Se lo n le r e v e n u a n n u e l e t le g r o u p e e t h n iq u e de l a per sonne r esponsabl e du f oy er
Revenu annuel en rands
(100 rands = 6 euros)
365 134
350 000 2001
2011
300 000
251 541
250 000
200 000 193 820
150 000
112 172
102 606 103 204
100 000
60 613
51 440 48 385
50 000
22 522
0
NOIRS MÉTIS INDO-ASIATIQUES BLANCS MOYENNE
Source : Census 2011, Statistics South Africa
et les droits politiques acquis en 1994*, Cette situation est-elle prise en
les privilèges et les désavantages raciaux compte par les élites économiques et
demeurent. La société sud-africaine est à politiques ?
90 % noire et seuls 10 à 15 % de ce groupe À travers les dialogues sociaux auxquels
ont profité de la croissance économique. nous avons participé ces dernières
Les autres, la majorité, demeurent très années, il apparaît clairement que les
vulnérables. capitaines d’industrie sont parfaitement
Dans le cadre du projet de recherche au courant des dangers de ce grand écart.
sur la cohésion sociale mené avec l’AFD, Ils savent que nous perdons énormément
nous avons interrogé des personnes de en productivité à cause d’un manque de
groupes socio-économiques différents, relations de confiance entre les personnes
vivant en ville, à la campagne, etc. Tout le au sein des entreprises. C’est tout le
monde nous a parlé du grand écart entre cœur du problème : les gens vivent loin
le discours répandu sur la construction les uns des autres, ne se côtoient pas en
d’une nation et la réalité de la vie dehors du travail et n’accèdent pas aux
quotidienne. mêmes niveaux de responsabilité dans
les entreprises Pourtant, on attend d’eux
qu’ils interagissent très bien au travail.
* 1994 marque la fin de l’Apartheid en Afrique du Sud et le
début de la réconciliation. La première élection à laquelle tous Il y a un sentiment assez partagé de ne
les citoyens sont autorisés à voter est organisée et environ pas participer à la construction de cette
20 millions de personnes votent contre 2 millions en 1989. Nelson
Mandela est élu et décide de former un gouvernement d’union
« nouvelle Afrique du Sud » décrite par
nationale. ceux qui, du sommet de l'échelle, pensent
11INÉ GA L IT ÉS, ÉTAT D’URGEN C E
que tout va mieux. Et cela pèse sur et d’éducation. Les recettes fiscales
l’économie dans son ensemble. étaient investies dans le social. Le
système redistributif a bien fonctionné,
Vous voulez dire que la croissance qu’il s’agisse des aides directes ou de la
économique serait plus forte si la structure des taxes. Mais la disponibilité
société était plus solidaire ? en services publics de qualité n’a pas
Exactement ! Notre économie est en suivi et nous en voyons les conséquences
permanence contrainte par l’absence de aujourd’hui. Les gens n’ont pas confiance
changement dans nos relations sociales. dans l’administration. C’est un chantier
Cela détermine qui parle à qui dans colossal pour le gouvernement. Il lui faut
presque toutes les situations. Résultat, une vision claire de ce qu’il veut faire.
l’esprit d’initiative est peu développé. Or, la population est dans l’incertitude
Je ne parle pas au sens strict d’esprit sur ses intentions et les cadres de la
entrepreneurial, mais d’engagement fonction publique sont démotivés : ils se
individuel au service d’un collectif, font vilipender par les usagers mais
d’une entreprise ou de la ne savent pas ce que veulent
société. Nous ne formons leurs responsables.
pas une nation où l’on
s’encourage les uns Seuls La lutte contre les
les autres à résoudre inégalités passe par
les problèmes ou
à mieux faire. Cela
10 % à 15 % le management du
secteur public ?
nous empêche de des Noirs Pour moi, c’est une
dépasser les 4 % de o n t b é n é fi c i é évidence. Prenons
d e l a c ro i s s a n c e
croissance. l’exemple de la région
e n A fri q u e d u S u d .
Ce problème n’est pas pauvre du Kwazulu-
spécifique à l’Afrique Natal, à l’est du pays.
du Sud. On touche là Les résultats scolaires des
aux frontières de l’analyse enfants d’un quartier étaient
sociale contemporaine : le lien entre exécrables. Les relations entre les
croissance, inégalités et pauvreté est une habitants, l’administration de l’école
question clé en sociologie, en économie et et les enseignants étaient aussi très
en sciences politiques. mauvaises : les familles considéraient
Il n’y a malheureusement pas de recette que l’établissement n’aidait pas leurs
miracle en économie. Mais au niveau enfants et que les professeurs ne
politique, nous avons besoin d’une vision pensaient qu’à obtenir de meilleurs
qui transforme les électeurs en citoyens. salaires grâce à leurs syndicats. Le
Il faudrait peut-être un autre 1994 gouvernement a fait intervenir des
pour que le pays se dise : « Maintenant, médiateurs pour comprendre les tenants
nous devons changer pour inclure tout et les aboutissants de cette situation.
le monde et régler notre problème Finalement, de l’argent a été investi à
d’inégalités. » la fois pour les infrastructures et pour
faciliter la compréhension entre les
Les gouvernements successifs n’ont acteurs. Les enseignants se sont sentis
donc pas transformé les fruits de la compris et ont été encouragés à faire des
croissance en outils de la lutte contre les heures supplémentaires pour montrer
inégalités et la pauvreté. leur investissement auprès des élèves.
Dans les années 1990, l’État a réduit L’issue de cette histoire est positive,
son déficit budgétaire, remboursé des mais cela prend beaucoup de temps.
dettes publiques élevées et augmenté Les infirmières et les docteurs de
parallèlement les dépenses de santé nos cliniques ont aussi des relations
12I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
mauvaises et dysfonctionnelles avec leurs
communautés. Nous voulons tous un
meilleur système éducatif et un meilleur
système de soins, mais il faut commencer
par tenir compte des réalités et construire
de meilleures relations au niveau local.
En même temps, comme je l’ai dit, ces
changements peuvent s’accélérer s’ils
font partie d’une vision nationale pour une
nouvelle société, productrice et inclusive.
L’Afrique du Sud vient d’instaurer un
salaire minimum, c’est une bonne
chose ?
Ce salaire minimum national va être
établi dans tous les secteurs de façon
à s’appliquer avant tout aux travailleurs
les plus vulnérables. J’ai été membre
de la commission qui a conseillé le
gouvernement sur ce projet et ce travail
a été passionnant. Nous soutenions la
mise en place dans tout le pays d’un
salaire minimum dont le montant était
pensé pour maximiser le soutien aux
travailleurs vulnérables sans pour
autant menacer leurs emplois. Pour
les syndicats, le montant du salaire
minimum décidé n’est pas assez élevé :
il est bien en dessous des minima qui
existent dans certaines branches depuis
1997, mais ces derniers ne sont pas
remis en question. Ce salaire minimum
est de 20 rands de l’heure (environ
1,15 euro). On peut penser que c’est
faible mais c’est le mieux que nous avons
pu faire. Et surtout, 47 % de la main-
d’œuvre est couverte ! Symboliquement,
c’est aussi le signe que la société bouge
et se soucie des plus vulnérables. •
Soweto, en périphérie de
Johannesburg. Ce township est
depuis 1951 le symbole des
inégalités sociales et raciales
en Afrique du Sud. Aujourd’hui
encore, plus de 1,2 million de
personnes y vivent dans des
conditions précaires.
13C L I M AT
Le changement climatique
influence la lutte contre
les inégalités
L
TIEN A
TRE VE
EN a question de la lutte contre le plus les impacts du changement
C
changement climatique n’est climatique sont ceux qui contribuent le
pas assez mise en corrélation moins au problème. Même si les effets
avec la réalité économique. du changement climatique (vagues de
Céline Guivarch est spécialiste de chaleur, sécheresses, montée du niveau
l’économie du changement climatique. de la mer…) touchent également les pays
CÉLINE Pour elle, la lutte contre le changement riches.
GUIVA RCH climatique est indiscutablement liée à la Les pays dits riches, ou développés,
lutte contre les inégalités. sont responsables de près de 70 %
Ingé nie ur e d e s
Po nts , Eau x e t
de l’accumulation de GES depuis la
F o rê ts e t c h e r c h e u s e Comment climat et inégalités mondiales révolution industrielle. Et les émissions
e n é c o no mie a u sont-ils liés ? restent aujourd’hui très liées au PIB des
Ce ntre inte r n a t io n a l Changement climatique et inégalités sont pays. Rapportées à la population, les
de re c he rc h e s u r doublement liés. D’une façon générale, tant émissions des États-Unis atteignent près
l’e nv iro nneme n t e t
le dé v e lo pp e me n t
au niveau des pays qu’à celui des individus, de 20 tonnes équivalent CO2 (teqCO2)
(CIRE D ) . les moins riches sont les plus vulnérables par personne et par an, celles de l’Union
au changement climatique, tandis que européenne et de la Chine sont proches de
les plus riches sont responsables de la 8 teqCO2 par personne et par an, celles de
majorité des émissions de GES. Il y a donc l’Inde atteignent à peine plus de 2 teqCO2
une sorte de « double peine » : souffrir par personne et par an et celles du
des inégalités économiques, c’est être Sénégal ou du Burkina Faso par exemple
aussi victime d’inégalités climatiques. se situent entre 1 et 2 teqCO2 par personne
Ceux qui subissent – et subiront – le et par an.
Le quartier précaire
de la Barquita à
Santo Domingo est
particulièrement
sensible aux effets
du changement
climatique.
14I N ÉG ALI TÉS, ÉTAT D’ URGENCE
L E S P AY S L E S P LUS RICHES
S ON T L E S P L U S É M E T T E URS DE CARBONE
Ém i ssi ons de C O 2 e n
t onne m ét r i que par
habi t ant et par an
7, 4 à 28
2, 9 à 7, 4
1 à 2, 9
0, 4 à 1
0, 1 à 0, 4
Pas de données
Source : Banque mondiale, chiffres 2014
Les inégalités sont-elles aussi visibles au Ces inégalités face aux conséquences
sein des pays ? climatiques sont-elles prises en compte
Tout à fait. Au sein des pays, cette même dans l’analyse économique ?
dynamique se retrouve : les ménages Non. Bien souvent les outils de calcul
les plus pauvres sont en général les économique utilisés prennent mal en
plus exposés et les plus vulnérables aux compte ces questions de répartition des
impacts du changement climatique. Le dommages. Imaginons deux projets de
niveau de richesse d’un individu n’est pas même coût qui réduisent les dommages du
le seul déterminant de ses émissions de changement climatique pour un quartier,
carbone, mais il reste le premier devant deux projets d’investissement dans une
tous les autres déterminants comme la infrastructure de protection par exemple.
localisation (urbaine ou rurale), l’âge, etc. L’un éviterait 100 000 euros de dommages
Ainsi, aujourd’hui, à l’échelle mondiale, aux ménages de classe moyenne, l’autre
les 10 % les plus riches sont responsables éviterait 50 000 euros de dommages aux
d’environ 50 % des émissions de GES ménages les plus pauvres. Si on a de quoi
tandis que les 50 % les plus pauvres ne financer un seul de ces projets, lequel
représentent que 10 % des émissions. De choisir ? Les outils d’analyse coût-bénéfice
plus, les capacités d’adaptation des pays les plus simples privilégieraient le premier
moins développés sont moindres et le parce qu’il apporte plus de bénéfices.
changement climatique vient aggraver les Mais il existe aussi des outils issus de
tensions et les difficultés préexistantes. l’économie du bien-être ou de l’économie
La répartition des dommages relie ainsi du choix social qui permettent de prendre
fortement le changement climatique aux en compte l’effet des dommages sur le
questions d’inégalités, très prégnantes bien-être et pourraient privilégier le second
aujourd’hui. projet. De tels outils existent, encore faut-il
15INÉ GA L IT ÉS, ÉTAT D’URGEN C E
les mettre en place dans les cas pratiques. La croissance économique et
Une autre implication importante des l’amélioration des niveaux de vie sont-
inégalités de répartition des dommages elles compatibles avec la maîtrise du
concerne les modèles utilisés pour réchauffement climatique, notamment
calculer la valeur de l’atténuation, c’est- dans les pays en développement ?
à-dire la valeur de projets réduisant les Sans action pour limiter le changement
émissions de GES. Cette valeur correspond climatique, ses impacts pourraient
à la valeur des dommages évités. Selon compromettre le développement et
la façon dont sont représentées les l’éradication de la pauvreté. La maîtrise
inégalités, elle peut varier de 1 à 10. C’est du réchauffement climatique est donc
important car cette valeur est utilisée dans une condition pour une amélioration
les choix d’investissements publics et entre durable des niveaux de vie. Par ailleurs,
en ligne de compte pour dimensionner les les études montrent que la sortie de
politiques climatiques comme la fiscalité l’extrême pauvreté comme l’accès
carbone. universel à l’énergie peuvent être atteints
Le changement climatique est ainsi un sans entraîner de hausse importante des
émissions de GES. De plus, nombre de
cobénéfices sont liés à des actions de
« Sans une action rapide réduction de ces émissions. Par exemple,
de réduction des émissions, l’utilisation de fourneaux efficaces les
réduit mais améliore surtout la qualité de
le changement climatique aura l’air, et donc la santé. De même, réduire
un effet amplificateur les émissions de CO2 dues aux véhicules
motorisés dans les villes réduit aussi les
des inégalités entre les pays émissions de particules fines et d’autres
et au sein des pays. » polluants qui asphyxient les grandes villes
et leurs habitants.
Pour autant, il serait naïf de penser qu’il
n’y a que des cobénéfices et des synergies
multiplicateur des inégalités, alors même entre atténuation du changement
que celles-ci atteignent déjà aujourd’hui climatique et développement. Il y a
des niveaux intolérables. Sans une action également des antagonismes qu’il faudra
rapide de réduction des émissions de GES, gérer, des perdants de la transition qu’il
le changement climatique aura un effet faudra protéger et accompagner. Par
amplificateur des inégalités entre les pays exemple, certaines solutions d’atténuation
et au sein des pays. qui recourent plus aux bioénergies sont
Pour autant, les actions pour réduire les susceptibles d’aggraver les tensions
émissions de GES ne doivent pas négliger d’usage des sols et de l’eau, et de
leur propre effet sur les inégalités, et sur pousser à la hausse le prix des denrées
la pauvreté et la précarité. En effet, il faut alimentaires, fragilisant les ménages les
faire attention à ce que les politiques de plus pauvres.
réduction des émissions n’aggravent pas Enfin, les émissions sont tellement faibles
des situations de précarité énergétique ou dans les pays les moins avancés qu’il
n’empêchent pas l’accès à l’énergie. Une est illusoire de penser qu’ils pourront
fiscalité carbone est à ce titre intéressante se développer sans augmenter leurs
puisqu’une partie des revenus qu’elle émissions. Cela veut dire que la toute-
génère peut être utilisée pour lutter contre puissance de l’indicateur « croissance du
la précarité énergétique. PIB » doit donc être remise en cause et
qu’une action très forte de réduction des
émissions dans les pays développés est
nécessaire. •
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