L'Opéra de Lille laissez-vous conter
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Villes et Pays d’art et d’histoire
Lille, Lomme, Hellemmes
conter
laissez-vous
L’Opéra de Lille
L’Opéra de Lille
Renaissances et transformations
1700-2010
LVC Opéra repro-02-02.indd 1 13/09/10 9:53:42Le centenaire de l’inauguration du Grand Boulevard reliant Lille à Roubaix et Tourcoing
a permis de redécouvrir les évolutions urbanistiques et architecturales lilloises à l’aube du xxe
siècle. La pénétration de l’artère au cœur de la ville signe l’avènement d’une vision d’avant-garde
par le remodelage d’un pan entier du Vieux-Lille. Cette modernité prend la forme d’un large
boulevard généreusement planté d’arbres inspiré des pensées hygiénistes de la fin du xixe siècle
et d’un tramway électrique permettant de desservir rapidement les trois villes. Mais cet axe
d’envergure qui structure la naissance de la Métropole appelait également un écrin monumental
que la Chambre de Commerce et le Nouveau Théâtre (actuellement l’Opéra) vont incarner à Lille.
De styles très différents, ces deux monuments emblématiques situés à un carrefour stratégique de
la ville suscitent toujours la curiosité. Faisant une haie d’honneur au Grand Boulevard qui rejoint le
cœur de la ville par le boulevard Carnot, ils font également face à la Veille Bourse (1652) et au rang du
Beauregard (fin du xviie siècle). Les siècles s’entrechoquent, se défient ou se répondent sous le regard des
visiteurs. La place du Théâtre elle-même semble une énigme avec son pan coupé aligné sur le parvis de
l’Opéra qui lui donne la forme inhabituelle d’un trapèze.
Eclairé d’un jour nouveau par des recherches scientifiques récentes, nous avons choisi de consacrer
cette nouvelle brochure à l’Opéra, mais aussi à l’histoire des principaux lieux de spectacles qui l’ont
précédé car depuis toujours, le public lillois entretient une relation passionnelle avec ces monuments
emblématiques, témoins des joies et des heures sombres de la ville.
Cette brochure, laissez-vous conter l’Opéra, n’est pas exhaustive. Une bibliographie à la fin de
l’ouvrage vous permettra de poursuivre vos recherches sur le sujet. Si la présente brochure est modeste,
son ambition est grande : donner à tous l’envie de (re)découvrir l’Opéra, carrefour des arts, lieu prestigieux
chargé d’émotions et qui porte bien au-delà des frontières la renommée de la ville. La programmation
artistique de l’Opéra s’accompagne de nombreux rendez-vous qui favorisent l’accès de tous à ce lieu
d’exception, ne manquez pas ces invitations tout au long de l’année ainsi que les Journées Européennes
du Patrimoine au mois de septembre.
Ad Alta per Artes
(Au sommet par les Arts)
Devise inscrite au-dessus du groupe sculpté
dominant la scène de l’Opéra de Lille
Edgar Boutry, sculpteur
Photographie de couverture Anaïs Gadeau, Ville de Lille
LVC Opéra repro-02-02.indd 3 13/09/10 9:53:46Bien avant le grand vaisseau au palais Rihour. Elle fut bâtie encore, à qui on confie le soin
de Louis-Marie Cordonnier sur l’initiative du Magistrat (le de représenter « la comédie et
qui donne toute sa majesté à conseil municipal de l’Ancien l’opéra suivant le dessein qui
l’actuelle place du Théâtre, bien Régime) à la suite de l’incendie en sera fait » : François-Charles
avant même son prédécesseur, qui, dans la nuit du 17 novembre Courtois et Jacques Hauburdin.
le Grand Théâtre construit par 1700, avait détruit une salle de Le contrat stipule que « les
Michel Lequeux peu avant la fortune aménagée à l’intérieur comédiens et gens d’opéra ne
Révolution au même endroit même du palais Rihour. pourront représenter ailleurs
- mais dans une orientation que sur ledit théâtre, qu’on y
différente - la vie musicale et On a conservé les noms des renverra aussy les danseurs sur
théâtrale lilloise se déroulait deux « bourgeois de cette ville cordes, marionnettes, bestiaux,
pour l’essentiel dans la salle de Lille », deux entrepreneurs de monstres et autres choses
dite de la Comédie, élevée face spectacles comme on ne dit pas extraordinaires qui se feront
Le Spectacle à Lille :
l’opéra avant l’opéra
LVC Opéra repro-02-02.indd 4 13/09/10 9:53:49voir à l’avenir à condition que d’arrangement perpétuel pour homme de lettres.
lesdits Courtois et Hauburdin ne la jouissance du terrain qu’ils De l’avis des chroniqueurs
pourront exiger des comédiens occuperont ». comme des visiteurs de passage,
et gens d’opéra plus de neuf La Comédie est inaugurée en la Comédie ne déclencha jamais
florins par représentation ». Nos 1702. Pendant près de quatre- des délires d’enthousiasme :
deux compères, qui avaient le vingts ans, les spectacles s’y on la trouvait « médiocrement
sens des affaires, s’arrangèrent succèdent : opéras - genre alors belle » et malgré des travaux
pour obtenir le monopole nouveau, importé en France de rénovation, elle fut toujours
sur les ventes de « biscuits, depuis moins de cinquante ans considérée trop petite « surtout
oranges, fruits, limonades, caffé, - ou fragments d’opéras, concerts pour une ville aussi nombreuse »
chocolat et autres liqueurs que vocaux et instrumentaux, comme le signale l’auteur
lesdits Hauburdin et Courtois spectacles de foires, pièces de (inconnu) d’un Guide des
payeront à cette ville par forme théâtre, tragédies et comédies. étrangers à Lille paru en 1777.
Une légende rapporte que lors du
siège de 1708, un boulet éclata
à proximité sans interrompre le Nuit du 17 novembre 1700 : le feu,
Une petite entreprise qui donne le spectacle
quatre fois la semaine spectacle. Voltaire, notamment, y à l’issue de Médée (Charpentier)
Au milieu du XVIIIe siècle, le Spectacle de Lille vient en personne, le 25 avril 1741
est une entreprise conséquente qui emploie une pour la première représentation On venait de représenter l’opéra
centaine de personnes : 18 actrices et acteurs de de sa pièce Mahomet (il est alors de Marc-Antoine Charpentier
tragédie, comédie française et italienne ; flanqué de sa nièce, la redoutable - le grand rival de Lully à Paris -
11 pour l’opéra-bouffon, 16 danseuses et Madame Denis qui habitait Lille le rideau était tombé sur la salle
danseurs ; 14 musiciens d’orchestre ; un peintre, avec son mari commissaire des du palais Rihour. « Les causes
un tapissier, un décorateur, un perruquier, un guerres : devenue veuve l’année de ce feu furent les comédiens
menuisier, un charpentier, un « ferblantier* », suivante, celle-ci rejoindra Paris, qui jouèrent une pièce avec feux
sans oublier les souffleurs, machinistes, mènera quelque temps joyeuse d’artifice » rapporte un texte de
ouvreuses, habilleuses et garçons de théâtre. vie avant de se convertir en l’époque. Jusqu’à la généralisation
Par comparaison, les effectifs de l’Académie gardienne farouche et redoutée de de l’électricité, le feu est le grand
royale de musique à Paris (l’opéra) sont, à la la personne et des œuvres de son fléau des villes et des théâtres :
même époque, trois fois supérieurs. Entre les illustre oncle). Si la salle n’existe en 1772, l’incendie du théâtre
années 1760 et la Révolution, il y a spectacle plus - le quartier a été totalement d’Amsterdam fait 18 morts, en
quatre fois la semaine, les mardis, jeudis, reconfiguré dans les années vingt 1781, l’Opéra de Paris brûle une
vendredis, dimanches. après la quasi-destruction du nouvelle fois. À Lille, le palais
palais Rihour en 1916 - la rue de Rihour brûle en 1756 puis en
* Ferblantier (n. m.) : celui qui 1916, réduisant en cendres un
fabrique, vend des ustensiles en la Vieille Comédie et une plaque
posée sur la façade d’un restaurant fleuron de l’architecture médiévale
fer-blanc
de ladite rue rappellent l’histoire lilloise construite pour le duc de
La Comédie, Manuscrit de François-Casimir Pourchez.
Sur cette scène, installée face au Palais Rihour,
du lieu et le passage du grand Bourgogne Philippe le Bon. Il n’en
on donne aussi bien la tragédie et la comédie que l’opéra.
Collection et repro BM Lille
reste qu’une salle des gardes et la
chapelle.
LVC Opéra repro-02-02.indd 5 13/09/10 9:53:49François Watteau, La Braderie, huile sur toile Le théâtre de Lille, façade principale
Collection et repro Musée de l’Hospice Comtesse / P 895 Gravure de Durig
Collection et repro BM Lille / portefeuille 127, 8b
Le théâtre de Michel Lequeux
Dans la seconde moitié cours jusqu’alors - la plupart du salle : pour la financer, ils
du XVIIIe siècle, les villes temps dans des anciens jeux de proposent de mettre en place
du royaume sont en pleine paume plus ou moins aménagés une société en tontine*. Le lieu
transformation, en province - mais semi-circulaire ou ovale est déjà choisi : on investira la
comme à Paris, le climat sur le principe des théâtres que Petite Place derrière la Vieille
de paix est propice à un les voyageurs découvrent alors en Bourse élevée en 1652 (la rue
nouvel urbanisme : les villes Italie : non seulement l’acoustique Faidherbe qui mène aujourd’hui
s’aèrent, s’agrandissent, y gagnait mais le principe des à la gare n’existe pas, elle ne sera
s’embellissent, les théâtres, loges permettait une séparation percée qu’en 1869). En quelques
salles de spectacles et d’opéra des publics en même temps qu’une mois, les fonds sont récoltés, la
participent de cette douceur certaine intimité... tontine officiellement constituée
de vivre qui accompagne ces À l’automne 1783, une délégation en octobre 1784 en cent actions
transformations. À partir composée de quatre de 1 500 livres chacune. Parmi
des années 1770, Bordeaux, « commissaires du Concert les soixante-cinq premiers
Rouen, Besançon, Montpellier, lillois » - ces concerts privés qui souscripteurs : les représentants
puis dans la région, Cambrai se tenaient régulièrement depuis de la grande noblesse et de la
en 1773, Dunkerque en 1777, des années - présente à l’intendant noblesse de robe, des membres
Valenciennes en 1781 s’offrent Esmangart ( grand commis de de l’administration royale, une
de nouvelles salles de spectacle, l’État, patron de l’administration bonne partie étant par ailleurs
conçues non plus sur l’ancien royale en Flandre) - un projet de des fidèles abonnés du Concert
modèle rectangulaire qui avait construction pour une nouvelle de Lille.
LVC Opéra repro-02-02.indd 6 13/09/10 9:53:50Projet de percement de la rue de la Gare, J. Leterme, 1864 Le théâtre de Lille, façade postérieure donnant sur la Petite Place
Lithographie sur papier Collection ADN Lille France / Repro. Jean-Luc Thieffry
Collection et repro Musée de l’Hospice Comtesse / D 12577 Fonds Carlos Bocquet
L’intendant avait promis son entrepreneurs de la Comédie, considérable – le jeune architecte,
appui, c’est lui qui trouve furieux de pressentir une partie âgé de 33 ans laissait une jeune
l’architecte, Michel Lequeux, de leur activité s’échapper veuve enceinte et trois enfants
jeune étoile montante dans le - accorde le terrain. Le chantier en bas âge - mais le chantier
milieu des hommes de l’art au débute en juin 1785. Le bâtiment continue sous la direction de ses
nord de Paris : le théâtre est la est implanté dans l’alignement de associés, Paul-Pierre Comer et
troisième commande que lui passe la Bourse : 25 m de large, 47 m Joseph-Marie Deledicque qui, au
l’administration royale (après le de long, s’ouvrant au sud avec printemps 1787, peuvent remettre
Parlement de Flandre à Douai et six colonnes en façade et une les clefs du nouveau théâtre aux
le nouvel hôtel de l’intendance à balustrade dissimulant le toit. Sur commanditaires.
Lille, rue Royale, l’évêché actuel). les côtés, sont prévues vingt-trois
L’idée est de construire dans boutiques au-dessus desquelles
le goût antique avec fronton, seront aménagés des entresols
péristyle et colonnades comme et un café « qui seront loués au
Victor Louis, un temps pressenti profit des actionnaires ».
par les Lillois, l’a conçu pour Moins d’un an plus tard, le 15
Bordeaux, comme Heurtier vient avril 1786, le chantier est troublé
de réaliser le théâtre des Italiens par la mort tragique de Michel
(salle Favart) à Paris. À l’été Lequeux assassiné par un ouvrier
1784, le Magistrat, initialement dans les jardins de l’hôtel de * Tontine (n. f.) :
hostile - sur la pression des l’intendance à Lille. L’émotion est association d’épargnants.
LVC Opéra repro-02-02.indd 7 13/09/10 9:53:53Le lundi 16 avril 1787, la
nouvelle salle de spectacle,
comme on commence à
l’appeler, est officiellement
inaugurée dans une grande
agitation et une belle pagaille,
malgré les plans savants de
circulation et de police mis au
point depuis des semaines par
les services du Magistrat. On
peut raisonnablement penser
qu’à l’excitation de la nouveauté
et du programme proposé - qui
Michel Lequeux (1753 - 1786)
École française du XVIII e siècle. sera diversement apprécié tant
L’architecte tient à la main le plan de l’hôtel ce soir là que les soirs suivants
d’Avelin à Lille (actuel rectorat, rue Saint-Jacques)
qu’il réalise en 1777, à l’âge de 24 ans, dans l’esprit - venait s’ajouter la curiosité - et
néoclassique,
peut-être un peu de suspicion
Les malheurs de la directrice
Collection et repro Palais des Beaux-Arts Lille
- sur la personnalité de la
directrice, Marie-Marguerite
Lettre de l’intendant Esmangart au Magistrat de Lille (19 avril 1786) Desnarelles nommée par le
« Il est des événements si affreux qu’on a peine à se les persuader. Celuy Magistrat à la tête de cette
qui couta la vie à ce pauvre Lequeux est de ce nombre et je vous avoue nouvelle institution. On ne sait
qu’il me cause la plus sensible douleur. Ce malheureux est la victime malheureusement pas grand
de son zèle pour moy, pour la ville, pour un ouvrage qui naturellement chose d’elle, si ce n’est que sa
devoit luy être étranger. Vous aviez de l’amitié et de l’estime pour luy et mère, Marie-Antoinette, avait
il méritoit ces sentiments de la part de tous les honêtes gens. Je sais qu’il été comédienne, se produisant
laisse une veuve et une famille nombreuse. Je ferai pour elles tout ce à Lille dans les années 1780,
qui sera en mon pouvoir et je viendrois à leur secours personnellement Marie-Marguerite jouant
comme vous pourrez me l’indiquer. Ne ménagez pas ma bourse, elle est quant à elle ses premiers
tout ouverte pour ce que vous croirez utile, convenable et juste. Vous rôles à Dunkerque avant de
me ferez plaisir d’engager aussi Messieurs du Magistrat à jeter un coup séjourner à Gand. Ce soir de
d’oeil d’intérêt sur le sort de cette famille si malheureuse. Nous devons première et les soirs suivants, les
nous réunir tous pour verser dans son sein la seule consolation qui soit représentations furent marquées
en notre pouvoir. J’approuverai tout ce que l’hôtel de ville croira devoir d’incidents à répétition : la
faire dans une circonstance si affligeante et si particulière. L’exemple troupe était jugée insuffisante, le
dans ce cas ne tire à aucune conséquence et on peut sans danger suivre répertoire peu attractif, le public
les mouvements de son cœur ». ne cessait de mener la cabale, un
siffleur, au moins, se retrouva
en prison... Dans les semaines
LVC Opéra repro-02-02.indd 8 13/09/10 9:53:54Entre l’automne 1785 et
le printemps 1787, trois
nouveaux théâtres dont
deux existent encore,
sont inaugurés dans la
région :
Arras en novembre 1785,
Douai en décembre de
la même année, Lille en
avril 1787.
Théâtre de Douai, état actuel
Photographie Damien Langlet
qui suivirent, toutes sortes de Si le budget initial de la salle de ne sont ni assez propres ni
rumeurs couraient sur le théâtre spectacle lilloise semble n’avoir assez commodes ». Jusqu’à de
mal fini – on évoquait des été que de peu dépassé (168 423 terribles odeurs qui, dit-on,
murs remplis d’humidité raison livres pour une enveloppe exhalent des urinoirs :
pour laquelle les commerces ne initiale de 150 000 livres), un artisan lillois se proposera
trouveraient pas locataires - on des experts vont rapidement d’y remédier moyennant
parlait des choix hasardeux de constater de mauvaises finitions 12 florins par urinoir... sans
la directrice, de son caractère et surtout un ensemble « mal grand résultat.
difficile... Moins de six mois combiné ». Un an après L’intendant est à nouveau
plus tard, Marie-Marguerite l’inauguration, il faut envisager sollicité, les commissaires du
jetait l’éponge faisant part au de nouveaux travaux, autour concert proposent d’augmenter
Magistrat de son intention de de 48 000 puis 60 000 livres. le prix des places au parterre
se décharger « de l’état trop « La salle ne répond point à qui passeraient de 15 à 18
pénible de ses fonctions ». l’attente du public parce qu’elle sols : Versailles donne son
Le théâtre de Gand cherchait n’est pas assez décorée, parce accord. Mais on arrive alors au
une directrice : sa candidature que le théâtre n’a ni l’étendue, printemps 1789, les événements
fut retenue, elle devait y rester ni l’élévation convenable, s’enchaînent, d’autres problèmes
cinq ans. enfin parce que les loges plus urgents surgissent.
LVC Opéra repro-02-02.indd 9 13/09/10 9:53:57difficile du théâtre ».
Au-dessus de la scène, un aigle
gigantesque, ailes déployées, tenant la
foudre dans ses serres. Au retour des
Bourbons en 1815, il sera enlevé, sans
doute rappelait-il trop les aigles de
l’empire napoléonien.
La salle pouvait accueillir un peu plus
de 1 400 spectateurs.
Le nombre de sièges sera porté à plus
de 2 000 après d’importants travaux
de restauration et d’agrandissement,
menés en 1841 et 1842. Ce chantier
Théâtre de Michel Lequeux après son agrandissement par Charles-César Benvignat en 1842.
est confié à l’illustre architecte lillois
Collection et repro Musée de l’Hospice Comtesse / I27
Charles-César Benvignat (1805-1877).
Il modifie l’emplacement des loges
Si on possède beaucoup de côté, un corridor, l’accès au parterre et agrandit la salle de spectacle. La
Sous la protection d’Apollon
gravures, quelques peintures et se faisait par deux portes latérales. façade principale est rehaussée d’un
des photographies du théâtre vu Ici, on restait debout, c’était, disait- fronton et élargie par l’ajout de deux
de l’extérieur, on n’en a aucune on, le rendez-vous des amateurs colonnes. À l’arrière, l’édifice est
de l’intérieur. L’une des très rares « légers d’argent », des filous et des agrémenté d’une rotonde, hémicycle
descriptions est publiée dans farceurs. Une cloison à mi-hauteur le d’un rayon de 10 mètres.
la Feuille des Flandres du 20 séparait du parquet. La grande salle
avril 1787 quelques jours après était divisée en trois rangs de loges et
l’inauguration : galeries. Au plafond, « une voussure
« Le nouveau théâtre est un chargée d’ornements ». Sur fond bleu,
bâtiment isolé de toutes parts ; la « Apollon au milieu des muses. Il
face méridionale est ornée de six détache Mercure pour annoncer à la
colonnes ioniques formant porche. ville de Lille personnifiée qu’il prend
Tout à l’entour sont des arcades où le nouveau théâtre sous sa protection.
l’on a pratiqué des petites boutiques La ville d’un côté est accompagnée
qui sont au nombre de quarante qui des génies du Commerce qui
commencent déjà à être occupées répandent la corne d’abondance et
par différents marchands en tout d’un autre côté est un groupe de
genre. » génies des Arts qu’elle protège ; enfin,
On arrivait aux guichets par on voit un autre groupe de génies qui
l’escalier du péristyle. À droite et à tiennent des couronnes, des branches
gauche dans l’entrée, deux larges de lauriers pour les distribuer aux
escaliers à rampe de fer menaient au enfants de Thalès et Melpomène
parterre et au parquet. De chaque qui se distinguent dans la carrière
Théâtre de Michel Lequeux après son agrandissement par Ch
10 Bibliothèque municipale de Lille / Fonds Lefebvre
LVC Opéra repro-02-02.indd 10 13/09/10 9:53:58Le grand répertoire, deux chefs, un chœur de vingt- particulièrement à la mode. Les
les scandales quatre chanteurs, une quarantaine grands noms qui triomphent à Paris
Jusqu’à l’incendie de 1903, de chanteurs pour l’opéra-comique viennent à Lille tester leur capacité
le théâtre de Lequeux, que le XIXe (premier ténor, baryton martin, à éblouir les foules :
siècle appelle rapidement le Grand ténor comique, chanteuse légère, à l’applaudimètre, Sarah Bernardt
Théâtre, accueille l’essentiel de la première duègne, utilités), une bat tous les records avec La
vie lyrique, musicale et théâtrale trentaine d’acteurs pour la Dame aux camélias (en 1881,
de Lille. Avec des effectifs et tragédie, le drame, la comédie, le 1882, 1892), Tosca de Victorien
des réussites variables selon vaudeville, un machiniste en chef, Sardou (1888) et surtout
les époques : une centaine de un souffleur, une costumière, un L’Aiglon d’Edmond Rostand (dix
personnes sous l’Empire coiffeur, un chef des comparses (?). représentations en septembre 1900
et la Restauration pour une Ne manque que le fantôme. Dans pour lesquelles on s’arrache les
moyenne de 140 représentations la seconde moitié du siècle, la scène places).
par an qui peut se monter à 250 est occupée en alternance par les Un arrêté municipal de 1867
en 1815-1816. Au milieu du siècle, troupes lyriques, sédentaires ou - saison qualifiée d’exceptionnelle -
l’effectif se monte à 150 personnes : invitées, et les représentations institue une « commission des
cinquante musiciens d’orchestre, théâtrales, drames et vaudevilles débuts », curieuse instance, chargée,
autour du directeur, de veiller
au recrutement des artistes. À la
Cannes brisées, chapeaux défoncés
veille de l’inauguration du nouveau
théâtre en 1923, cette commission
En février 1883, L’Écho du Nord rapporte « un tumulte épouvantable » qui
comptera parmi ses membres outre
a marqué la représentation d’un sombre drame de 1791 intitulé Les Victimes
le directeur, un adjoint au maire,
cloîtrées ou les Mystères des couvents dévoilés : pendant les trois actes, ce
un conseiller municipal, deux
ne sont que sifflets, injures, interpellations,
professeurs du conservatoire, un
cris, vociférations et applaudissements. Non
journaliste, « un abonné au théâtre
contents de s’affronter dans la salle, partisans
qui sera désigné par les abonnés »...
et adversaires vont en venir aux mains dans le
Pour la saison 1902-1903,
foyer, les couloirs, les escaliers, cannes brisées,
le directeur Bourdette, qui
chapeaux défoncés. La police devra intervenir
vient d’obtenir son troisième
pour expulser une quinzaine de « perturbateurs ».
renouvellement, propose dix
« Les trois actes ont été joués sans que personne
créations : trois opérettes, trois
n’en ait entendu un traître mot » soulignera un
opéras-comiques, trois opéras
journaliste. Rapportant, deux jours plus tard,
parmi lesquels La Fiancée de la mer
que le préfet interdit la pièce, L’Écho du Nord
(d’un nommé Jean Blockx, illustre
estime que « l’état du pays est déjà trop troublé
inconnu aujourd’hui).
et les affaires ne vont pas assez bien pour qu’il
Date de la première représentation :
soit prudent de laisser un entrepreneur de théâtre
le 2 avril 1903.
spéculer sur les antagonismes de partis et faire sa
bourse aux dépens de la tranquillité publique ».
ement par Charles-César Benvignat en 1842.
11
LVC Opéra repro-02-02.indd 11 13/09/10 9:53:59L’incendie du Théâtre vu du café Jean L’incendie du Théâtre : la rotonde L’incendie du Théâtre vu de la rue de la Gare (actuelle rue Faidherbe)
Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 2-2, 40, 4 vue de la Petite Place. Collection ADN Lille France / Repro. Jean-Luc Thieffry
Carte postale. Fonds Carlos Bocquet
Cliché E. Cayez, photographe à Lille
Collection et repro BM Lille /
Fonds Lefebvre, 2-2, 43, 6
Une nécessaire Théâtre. La restauration de
reconstruction l’ancien monument est rapidement
Au lendemain de l’incendie écartée. On convient qu’il faudra
du théâtre de Michel Lequeux raser ce qu’il reste des ruines,
(1753-1786), la nécessité de sa mais que s’il paraît évident
Dans la nuit du 5 au 6 avril
reconstruction rallie les opinions. qu’on reconstruira un nouvel
1903, peu de temps après la fin
« Un fait certain, c’est qu’une édifice, on ne peut rester, même
de la représentation qui avait fait
ville comme Lille ne peut se provisoirement sans théâtre. Pour
salle comble, le feu se déclare à
L’incendie de 1903
passer d’un Grand théâtre » écrit autant, la construction d’une
l’orchestre. C’est un court-circuit
Le Progrès du Nord du 8 avril. nouvelle salle de spectacle n’est
de « l’électricité incendiaire »
« Les lances d’incendie envoyaient pas une tâche aisée. Les questions
comme le souligneront les
encore des torrents d’eau sur les de son emplacement, puis de son
journalistes. Malgré l’alerte
ruines fumantes que le conseil aspect et du coût des travaux
rapidement donnée et les moyens
d’administration du conseil divisent l’opinion.
engagés - une compagnie du 43e
municipal se réunissait » note le
régiment appelée en renfort - Où reconstruire ?
même jour L’Écho du Nord.
les dégâts sont considérables, Le choix de l’emplacement du
Parallèlement à l’enquête
mais il n’y aura aucune victime. nouveau théâtre est crucial.
diligentée auprès des
L’émotion est grande : les jours Celui-ci doit donner la nécessaire
architectes-experts afin de
suivants, les journaux donnent la visibilité au monument et en
déterminer les causes de
parole aux Lillois qui montrent faciliter l’accès. En outre, le site
l’incendie, commence la réflexion
leur attachement à leur théâtre, retenu déterminera le coût et le
sur la réédification du Grand
aux saisons musicales et lyriques.
12
LVC Opéra repro-02-02.indd 12 13/09/10 9:54:02herbe) Les ruines du Grand Théâtre Les ruines du Grand Théâtre vues de la rue des Manneliers
Avril 1903, Cayez, photographe à Lille Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 2-2, 43, 5
Collection et repro Musée de l’Hospice Comtesse / HCI 678
délai des travaux en fonction de la
nature des sols et de la présence ou
non de fondations nécessitant des
travaux de démolition en
amont. Plusieurs propositions
sont étudiées et, tour à tour,
écartées : square Jussieu ; place
Sébastopol ; place Richebé ;
rue de l’Hôpital-Militaire, après
le prolongement de la rue Puebla
ou Jean-Sans-Peur ; les terrains
résultants de la démolition des
remparts, près de la rue de Roubaix
ou à la lisière de la commune
de La Madeleine… Quant à
l’emplacement du théâtre disparu,
celui-ci présente les meilleurs
atouts au regard de l’accessibilité
et de la visibilité. Néanmoins,
il possède l’inconvénient de son
exiguïté qui n’autorise pas de larges La place du Théâtre après le déblaiement des ruines. Vue prise du café Jean
dégagements pour isoler l’édifice. Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 2-2, 40, 6
13
LVC Opéra repro-02-02.indd 13 13/09/10 9:54:09Construction du Théâtre provisoire, Le Théâtre Sébastopol, Le Théâtre Sébastopol, façade latérale
place Sébastopol façade principale Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 11, 90
Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 2-2, 47, 1 Collection et repro BM Lille /
Fonds Lefebvre, 11, 94
Une solution provisoire bien inférieure aux ambitions
Aux problèmes de l’emplacement municipales !
s’ajoutent ceux des finances. Le 20 mai 1903, date de clôture
À l’approche des élections de l’enquête, la plupart des
municipales de 1904, les équipes architectes se sont prononcés
du maire socialiste Gustave en faveur de l’abandon du
Le théâtre Sébastopol
Delory optent pour la prudence. projet. Parmi les réponses
En attendant le moment opportun négatives, figurent malgré tout
pour construire un grand théâtre, cinq propositions. Le projet de
n’est-il pas envisageable d’utiliser l’architecte lillois Léonce Hainez
les primes d’assurance couvrant (1866-1916) et de l’entrepreneur
le sinistre pour financer l’érection armentiérois César Debosque est
d’un théâtre provisoire sur la retenu.
place Sébastopol ?
La consultation lancée auprès Le provisoire devenu durable :
des architectes lillois laisse la le Théâtre Sébastopol
plupart d’entre eux perplexes. En dépit du pessimisme ambiant,
Comment, en effet, espérer ériger l’architecte Léonce Hainez
en quatre mois et avec un budget parvient à la réalisation de cette
de 300 000 francs une salle salle de spectacles qui, en plus
de spectacles solide, sécurisée, d’accueillir des représentations
fonctionnelle et esthétique de théâtrales, devait remplir le rôle
2 000 places ? Cette somme est de cirque.
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LVC Opéra repro-02-02.indd 14 13/09/10 9:54:15Vue intérieure, foyer Le Théâtre Sébastopol, façade latérale droite
Collection et repro BM Lille / Collection et repro BM Lille / Fonds Lefebvre, 11, 93
Fonds Lefebvre, 11, 95
Commencé le 21 juillet 1903, on y est bien assis et de toutes les
cet édifice en ciment armé est places on voit admirablement la
Le style éclectique du Théâtre inauguré cent deux jours plus scène qui s’ouvre sur une grande
Sébastopol revisite certains tard. Les concepteurs ont respecté baie de 12,50 m de large ».
éléments de l’Antiquité et de la leurs engagements : Quant à l’acoustique, elle est
Renaissance qu’il associe à la paroi le théâtre a coûté 349 826 francs jugée égale « pour ne pas dire
en briques, laissée visible. et sa construction n’a pas dépassé supérieure à l’ancien théâtre ».
Le décor est sobre mais efficace. le délai imparti. Toutes qualités louées aujourd’hui
Les deux atlantes qui portent sur Le 30 novembre 1903, « l’élite de encore par les musiciens et les
leurs épaules le couronnement de la société lilloise » (Le Progrès chefs qui s’y produisent.
l’édifice en constituent le principal du Nord) se rend en foule pour Les capacités de l’entrepreneur
accent. l’inauguration du « théâtre combinées à l’imagination de
En définitive, solide, esthétique et provisoire » Sébastopol où l’on l’architecte ont permis à cette
parée pour lutter contre le feu, cette donne Rossini (l’ouverture de construction de voir le jour.
salle temporaire devient un théâtre Guillaume Tell), Massenet, Le ciment armé retenu pour la
à part entière. En dépit des projets Meyerbeer, Saint-Saëns, Edmond structure garnie de briques entre
de reconversion, voire d’abandon, Rostand (des scènes de Cyrano). également dans la composition
sa fonctionnalité a triomphé sur Si les journalistes notent que du mortier qui habille certaines
sa nature provisoire et perdure « l’édifice n’a pas la prétention élévations intérieures et leur
encore... d’être un monument aux confère un aspect digne d’un
sempiternelles colonnes et balcons parement en pierre.
chargés d’or et de sculptures (…)
Le Théâtre Sébastopol vu depuis la rue Inkermann
Photographie Service Ville d’Art et d’Histoire de la ville de Lille la salle est gaie, bien éclairée,
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LVC Opéra repro-02-02.indd 15 13/09/10 9:54:19Entrée de la rue du Bois Saint-Étienne Le rang de maisons démolies pour la La place du Théâtre en 1910
et maisons de la rue des Suaires avant construction du Nouveau Théâtre (à droite) Collection et repro BM Lille / Fonds Émile Dubuisson
leur destruction pour la construction et de la Chambre de Commerce (à gauche).
du Nouveau Théâtre Collection et repro BM Lille / Fonds Émile Dubuisson
Collection et repro BM Lille
Fonds Émile Dubuisson
Les « Grands Travaux
d’Édilité » et la question du
Grand Théâtre
Le percement du boulevard
Carnot et l’érection de la Chambre
de Commerce entrent dans les
Le Nouveau Théâtre
« Grands Travaux d’Édilité »
entrepris par Charles Delesalle
en 1906. Le 27 novembre de la
même année, le maire soumet
au vote du conseil municipal
l’érection du Grand Théâtre
à l’entrée du « Boulevard des
Trois Villes ». L’édifice prendrait
place sur les parcelles en face de
la Nouvelle Bourse dont la salle
de spectacles serait le « digne
pendant ». Trois ans et demi après
l’incendie du théâtre de Michel
Lequeux, les Lillois accueillent avec
Plan parcellaire du quartier du Théâtre avec la pénétration projetée du Grand Boulevard.
enthousiasme la construction, tant Bulletin de la Commission historique du département du Nord, t. 27, 1908, p. 291
attendue, du « Nouveau Théâtre ». Repro Diana Palazova-Lebleu
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LVC Opéra repro-02-02.indd 16 13/09/10 9:54:22Maisons à l’angle de la place du Théâtre et de la rue des Sept-Sauts Les travaux de démolition préparant la pénétration du Grand Boulevard et
avant leur démolition pour l’érection du Nouveau Théâtre. l’érection des futurs Opéra (à droite) et Chambre de Commerce (à gauche).
Vue prise depuis la rue des Manneliers. Collection et repro BM Lille / Fonds Émile Dubuisson
Collection et repro BM Lille / Fonds Émile Dubuisson
Discours de Charles Delesalle, érigés sur les terrains expropriés. jamais être envisagée dans l’esprit
maire de Lille, le 27 novembre […] Il ne suffit pas de faire de notre même de ses auteurs, que comme un
1906 Ville un grand centre industriel, Théâtre d’attente, et il fut bien spécifié,
« L’utilité du projet que nous vous il faut aussi, dans l’intérêt de nos lorsque sa construction fut décidée, à la
présentons ne nous paraît pas commerçants, en faire un grand centre suite de l’incendie de 1903, qu’elle ne
contestable. En même temps que nous d’attraction. Il ne suffit pas d’attirer à constituerait qu’un provisoire dont la
préparons au nouveau boulevard Lille des étrangers pour leurs affaires, ville s’efforcerait de sortir au plus tôt.
une entrée digne de lui, nous il faut les y amener aussi pour leurs […]
réalisons, du même coup, une œuvre distractions et leurs plaisirs, et chercher Le Nouveau Théâtre, pour retrouver
d’assainissement depuis longtemps à les retenir dans nos murs. sa prospérité d’autrefois, doit être situé
réclamée, en faisant disparaître un Il faut enfin donner à nos concitoyens non loin de la Gare, au confluent de
quartier qui, tout proche du Lycée, les jouissances artistiques auxquelles toutes les lignes de tramways. Sa place
de la Grand’ Place et de la Gare, ont droit les habitants d’une grande la plus indiquée nous a paru être dans
contraste péniblement avec les rues ville comme la nôtre. l’îlot formé par la rue des Suaires, la
avoisinantes. Enfin, nous contribuons Aussi, avons-nous étudié, pour rue du Bois Saint-Etienne, et la rue des
singulièrement à l’embellissement de répondre au vœu unanime de la Sept-Sauts. Quant au monument lui-
notre Ville en la dotant, à son centre, population, la possibilité d’édifier même, notre dessein serait d’élever une
d’une belle rue nouvelle, aussi large que un nouveau théâtre digne de notre construction monumentale, faisant, à
la rue Faidherbe en bordure de laquelle Cité. La salle de spectacle de la place l’entrée du boulevard, un digne pendant
s’élèveront le monument grandiose de Sébastopol, qui ne peut revendiquer à la Bourse du Commerce. »
la Bourse du Commerce, du nouveau qu’un seul mérite, celui de la rapidité
Théâtre et les immeubles de rapport avec laquelle elle fut érigée, ne put
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LVC Opéra repro-02-02.indd 17 13/09/10 9:54:231. 2. 3.
Le projet de la Nouvelle Bourse son importance et de la puissance de participation aux architectes résidant
la « capitale des Flandres ». L’érection à Lille depuis au moins deux ans.
Les mutations engendrées par l’arrivée du siège de la Chambre de Commerce La compétition, qui commencera le
du Grand Boulevard ouvrent également à l’angle gauche du futur boulevard 1er juin 1907, se déroulera en deux
de nouvelles perspectives pour la Carnot contente les deux parties. Elles tours. Pour garantir l’impartialité
« Petite Place ». Désireuses de faire associent leurs efforts financiers et, au du jury, les envois ne doivent porter
de Lille un grand centre d’affaires, début de l’année 1906, le président de qu’une devise. Les noms des candidats
la municipalité et la direction de la la Chambre de Commerce Edmond primés ne seront identifiés qu’après
Chambre de Commerce souhaitent Faucheur charge l’architecte Louis- ouverture des enveloppes contenant
l’érection d’un nouveau palais du Marie Cordonnier de la construction leurs informations personnelles,
commerce. Les locaux de l’institution du nouveau siège de l’institution, à accompagnées de la devise apposée au
consulaire ne suffisent plus pour les quelques mètres de la Vieille Bourse projet.
nombreux négociants et courtiers de la de Julien Destrez. Ce monument et les Le coût de l’édifice ne dépassera
région que réunissent les transactions maisons du rang du Beauregard qui pas 2 000 000 francs, hors frais de
boursières et les activités commerciales. font face à la nouvelle construction ont décoration des plafonds de la salle et
Les recherches d’un local spacieux à inspiré Louis-Marie Cordonnier pour du foyer.
Le concours
proximité de la Grand’ Place et de la le style de ce bâtiment qui ravive les La salle et la scène doivent convenir
Gare semblent compromises. De plus, traditions locales. pour les représentations d’opéra,
le rythme soutenu de l’industrialisation opérette, drame, comédie et féerie.
et de la croissance démographique Programme L’orchestre sera conçu pour un
lilloises ne laissent point de terrains Pour choisir l’architecte qui minimum de 60 musiciens. La salle
propices à accueillir une construction concrétisera le projet du théâtre, doit contenir 1 600 places. Il faut
d’une telle envergure. De son côté, la la Ville de Lille décide d’organiser également prévoir des magasins pour
municipalité lilloise désire offrir au un concours. Son programme est les décors, meubles et costumes, des
Grand Boulevard une entrée digne de publié le 25 mai 1907. Il restreint la loges pour les artistes, des bureaux
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LVC Opéra repro-02-02.indd 18 13/09/10 9:54:245.
L.-M. Cordonnier, études soumises au concours de 1907
4. 1. Façade principale
2. Façade sur le futur boulevard Carnot
3. Façade postérieure
pour l’administration, un foyer pour Le malicieux architecte 4. Plans au niveau de la scène et des plafonds de la salle
et du foyer
le public, sans oublier les espaces Cordonnier 5. Vue en perspective sur le Nouveau Théâtre
et la Nouvelle Bourse
techniques, sanitaires et des vestiaires. Lorsqu’il se présente au concours Plaques de verre
Le concurrent qui remportera le du Nouveau Théâtre, Louis-Marie Collection ADN Lille France / Repro. Jean-Luc Thieffry
concours sera chargé de l’exécution. Sa Cordonnier est déjà un architecte
l’anonymat obligatoire. C’est le second,
sélection est confiée à un jury composé confirmé. Pour autant, son succès est
de style néoclassique, qui remporte la
de notabilités locales et d’architectes, plus qu’incertain. Relatée par tous
compétition. Cette stratégie a permis
dont la plupart extérieurs, afin ses biographes, l’intrigue est digne
à l’architecte de démontrer la grande
d’équilibrer la participation lilloise. d’une pièce de théâtre. En raison des
étendue de son talent et de subtiliser
Les projets reçus seront présentés au nombreuses réussites de ce créateur,
la première place en déjouant les
Palais Rameau cinq jours avant les l’admiration qui lui est portée est
manœuvres dirigées contre lui.
délibérations du jury et y resteront proportionnelle aux jalousies qu’il
Aujourd’hui, certains avis condamnent
exposés pendant deux semaines. pouvait soulever. En 1907, ses
le paysage induit par cette victoire du
détracteurs voient d’un mauvais œil la
style néoclassique, pourtant presque
Résultats possibilité que le Théâtre et la Bourse,
exclusivement adopté par tous les
Au terme de la compétition qui a réuni les deux fleurons de la construction
concurrents au concours de 1907.
17 projets, le 11 novembre 1907 le jury lilloise du premier quart du XXe siècle,
Si le régionalisme septentrional de la
annonce une étonnante victoire. Le puissent incomber à un seul et même
Chambre de Commerce diffère du
maître du régionalisme flamand architecte. Louis-Marie Cordonnier
néoclassicisme retenu pour le théâtre, les
Louis-Marie Cordonnier remporte le sait que sa participation n’est pas la
deux monuments ont établi un dialogue
concours avec un projet néoclassique bienvenue pour certains qui, au sein
stylistique qui n’était pas incongru
devant ses confrères Carl Imandt, même du jury, désirent son élimination.
dans le contexte éclectique de l’époque.
Delemer, Gustave Dehaudt et Léonce Sa perspicacité le conduit à présenter
D’ailleurs, dès cette période, les Lillois
Hainez, l’architecte du théâtre deux projets dont un, régionaliste, trahit
les ont adoptés parmi les emblèmes de
Sébastopol. rapidement sa participation en dépit de
leur cité.
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LVC Opéra repro-02-02.indd 19 13/09/10 9:54:25Loos - Hôtel de ville Caudry Amsterdam - Bourse de Commerce Dunkerque - Hôtel de ville Hardelot - Villa
Collection et repro BM Lille / Basilique Sainte-Maxellende (projet non réalisé) État actuel État actuel
portefeuille 121, 57 État actuel Collection ADN Lille France / Photographie Diana Palazova-Lebleu Photographie Diana Palazova-Lebleu
Photographie Diana Palazova-Lebleu Repro. Diana Palazova-Lebleu
Un architecte prometteur monumentale. Les communes Il apportera à son auteur plusieurs
Louis-Marie Cordonnier de Loos, La Madeleine et récompenses, dont la prestigieuse
(1854-1940) est l’un des fils Dunkerque lui doivent leurs médaille d’honneur au Salon des
Louis-Marie Cordonnier
de Jean-Baptiste Cordonnier palais municipaux. Ces derniers Artistes français en 1892.
(1820-1902), cofondateur de la s’avéreront déterminants pour En 1906, après s’être vu confier
dynamique Société des Architectes la carrière de l’architecte et l’érection de la Chambre
du Nord de la France en 1868. inspireront des générations de de Commerce de Lille, c’est
Après des études à l’École des ses confrères du Nord. de nouveau aux Pays-Bas
Beaux-Arts de Paris qu’il quitte que le concepteur lillois fait
en 1880, le jeune architecte La consécration triompher son style au concours
originaire d’Haubourdin s’installe internationale international du Palais de la
à Lille. C’est aux côtés de son À peine trois ans après ses débuts, Paix à La Haye. Le succès de
père qu’il réalise sa première Louis-Marie Cordonnier prend Louis-Marie Cordonnier est
œuvre, l’hôtel de ville de Loos part au concours international de retentissant : cet illustre inconnu
(1881-1884). Considérant que la Bourse d’Amsterdam en dehors des anciens Pays-Bas
l’architecture doit répondre aux (1884-1885) qu’il remporte s’impose devant 215 concurrents
exigences du confort moderne devant 172 concurrents. Bien de 16 nationalités différentes. La
tout en tenant compte du climat, que réalisé selon les plans du région exulte de la victoire de cet
du paysage, des matériaux et de Néerlandais H. P. Berlage, ce enfant du pays qui fait l’honneur
l’histoire de la région qui la reçoit, projet lui vaudra la consécration de la France et des traditions
il pose les jalons d’une production tant en France du Nord que sur le septentrionales.
régionaliste majoritairement plan national et international.
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LVC Opéra repro-02-02.indd 20 13/09/10 9:54:29La Haye (Pays-Bas) - Palais de la Paix, état actuel Bailleul - Hôtel de ville, état actuel Ablain-Saint-Nazaire
Photographie Diana Palazova-Lebleu Photographie Diana Palazova-Lebleu Mémorial Notre-Dame de Lorette
bleu État actuel
Photographie Diana Palazova-Lebleu
Quelques réalisations…
Outre les hôtels de ville cités,
Louis-Marie Cordonnier Louis-Marie Cordonnier est l’auteur
(1854-1940) de nombreuses réalisations dans les
départements du Nord et du
Le talent de Louis-Marie Cordonnier Pas-de-Calais. Les églises d’Allouagne,
lui a valu l’élection à l’Institut de Walincourt, Carnières, Caudry,
France (1911), à la tête de la Société le clocher de l’église Saint-André et le
centrale des Architectes sanctuaire Notre-Dame de Pellevoisin
(1918-1922), de la Société des à Lille, la station balnéaire d’Hardelot,
Sciences, de l’Agriculture et des qu’il conçoit intégralement, ainsi que
Arts de Lille (1924), sans oublier de nombreux hôtels particuliers
l’Académie des Beaux-Arts qu’il figurent parmi ses œuvres d’avant la
préside en 1929. Première Guerre mondiale.
Dénoncé par certains pour sa Après le conflit, le créateur lillois
folie des grandeurs, Louis-Marie travaille aux côtés de son fils et associé,
Cordonnier ne reste pas moins un Louis-Stanislas Cordonnier
artiste passionné, un travailleur (1884-1960). Ensemble, ils
acharné et pragmatique qui a traduit, reconstruisent les cités d’Armentières,
autant qu’il a façonné, l’identité Bailleul, Comines, Merville, Laventie,
Louis-Marie Cordonnier dans son cabinet.
architecturale de la région. les Grands Bureaux des Mines de Lens,
En arrière-plan, dessin en perspective du projet participent au redressement de Béthune
du Nouveau Théâtre
Plaque de verre (église Saint-Vaast), et réalisent la
Collection ADN Lille France / Repro. Jean-Luc Thieffry
basilique Sainte-Thérèse de Lisieux.
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