Martyrs politiques et pratiques discursives - Introduction - Presses Universitaires de Rennes

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Introduction
                                                                                                   Martyrs politiques et pratiques discursives
                                                                                                                 (xe-xvie siècle)
                                                                                                                                  Maïté Billoré

                                                                                           Dans le monde actuel où, contrairement au Moyen Âge, les sphères
                                                                                       politiques et religieuses sont autonomes, parler de « martyr politique » ne
                                                                                       nous choque pas et l’on emploie le mot « martyr » dans des contextes
                                                                                       variés, pour désigner aussi bien des hommes et des femmes tombés pour
                                                                                       des motifs religieux que morts pour venger une injustice ou défendre une
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       cause, qu’elle soit nationale, communautaire ou ethnique. Le même vocable
                                                                                       est aussi employé pour évoquer toute sorte de victimes innocentes ayant
                                                                                       eu à subir un traitement indigne. Le martyr est donc à la fois, dans nos
                                                                                       sociétés contemporaines, celui que l’on peut admirer pour son comporte-
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       ment d’abnégation qui tend à l’héroïsme et celui qu’il faut plaindre pour la
                                                                                       misère de sa condition. On pourrait toutefois se demander si la formule de
                                                                                       « martyr politique » n’est pas un abus de langage puisque, dans sa défini-
                                                                                       tion initiale, le martyr est une notion fondamentalement religieuse. Elle
                                                                                       définit un individu qui va jusqu’à sacrifier sa vie en témoignage de sa foi.
                                                                                       L’origine grecque du terme μάρτυς / mártus, signifie « témoin ». Cet acte a
                                                                                       donc un sens théologique : la norma passionis ou « impérative souffrance »
                                                                                       qui s’impose à quiconque se reconnaît dans le Christ et désire suivre son
                                                                                       exemple 1. Il a aussi une fonction apologétique, car la souffrance du martyr
                                                                                       sert de véhicule à la révélation 2, et lorsque la parole est interdite, par
                                                                                       exemple, ou ne suffit plus, le témoignage passe par les gestes du martyr :
                                                                                       ses larmes, ses mains au ciel et l’effusion de son sang : « le martyr s’empare
                                                                                       ainsi d’un espace ou d’une arène symbolique où il déploie un autre moyen
                                                                                       de faire passer sa vérité 3 ». Enfin, il crée une communauté réunie par le
                                                                                       1. L’expression norma passionis, « la règle qui consiste à souffrir » provient des Acta de saint Ennemond,
                                                                                           évêque de Lyon et martyr († 662), AASS Sept., vol. VII, éd. C. Suyskens et al., Anvers, 1760,
                                                                                           p. 744-746, ici § 6, p. 745. Il s’agit de la règle qui s’impose au chrétien de suivre l’exemple du Christ
                                                                                           souffrant. Je remercie M.-C. Isaïa pour cette référence.
                                                                                       2. La Première Épître de Pierre pour les Églises d’Asie (I Pierre, 2, 19-21) ne dit pas autre chose.
                                                                                       3. I. Fernandès, Le sang et l’encre : John Foxe (1517-1587) et l’écriture du martyre protestant anglais,
                                                                                          Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise Pascal, 2012, p. 374.

                                                                                                                                           13
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                       culte du saint martyrisé, ce qui contribue au renforcement de la cohésion
                                                                                       de l’Église.
                                                                                           Pourtant, la sécularisation de la notion est ancienne, probablement parce
                                                                                       que de tout temps le martyre se confond avec des enjeux politiques. Dans
                                                                                       l’Antiquité, autour de la figure des premiers chrétiens, ce sont bien deux
                                                                                       logiques éminemment politiques qui s’affrontent. D’un côté celle de l’auto-
                                                                                       rité légale qui condamne, utilise le spectacle du supplice pour exprimer sa
                                                                                       capacité à faire respecter l’ordre impérial et sa détermination à être obéi, de
                                                                                       l’autre celle du chrétien qui en persistant dans ses choix, en endurant des
                                                                                       violences mortifères, commet un acte de désobéissance civique : il refuse le
                                                                                       contrat social proposé par le magistrat au nom de son dévouement à une
                                                                                       autorité qu’il juge supérieure, celle-là même qui est ignorée et combattue
                                                                                       dans l’Empire. Selon la formule de David El Kenz, sa mort débouche sur
                                                                                       « une geste de la subversion 4 ». Agonistique par excellence, son acte fait
                                                                                       grandir la cause qu’il défend, du moins la fait-il connaître et galvanisent
                                                                                       ceux qui la partagent. Le martyr donne à voir le camp des opprimés et celui
                                                                                       des persécuteurs. La souffrance et la mort jouent contre celui ou ceux qui
                                                                                       sont alors considérés comme des bourreaux. Il s’agit bien d’une dénon-
                                                                                       ciation politique. Témoin de Dieu, mais aussi témoin de l’injustice d’un
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       pouvoir abusif, le martyr chrétien qui perd la vie au nom de la foi qu’il
                                                                                       refuse d’abjurer, n’en est donc pas moins, par essence, un martyr politique.
                                                                                           Par ailleurs, nous pouvons noter que dès la fin de l’Antiquité encore, des
                                                                                       éléments de réflexion théologique favorisent le glissement du concept de
                                                                                       martyr dans la sphère politique. Saint Augustin (354-430), qui s’interroge
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       sur la grâce divine et la possible accessibilité de tous au martyre, souligne
                                                                                       que la mort violente n’est ni une condition nécessaire, ni suffisante car
                                                                                       « ce n’est pas la peine qui fait les vrais martyrs mais la cause 5 ». De même,
                                                                                       Césaire d’Arles († 542) adaptant le concept à un contexte historique sans
                                                                                       persécution, propose un nouvel idéal – un martyre spirituel basé sur l’inté-
                                                                                       riorisation des valeurs chrétiennes – et rejette l’obligation de mourir pour
                                                                                       la foi même si cette mort n’est pas exclue 6. C’est aussi l’idée de Grégoire le
                                                                                       Grand († 604) qui, dans ses Dialogues, distingue deux types de martyre :
                                                                                       le martyre de sang (in aperta passione) et le martyre intérieur (in occulta
                                                                                       animi virtute) qui implique l’humilité, la maîtrise des passions, la pratique
                                                                                       4. D. El Kenz, Les bûchers du roi. La culture protestante des martyrs (1523-1572), Seyssel, Champ
                                                                                           Vallon, 1997, p. 3. Les chrétiens menacent par leurs discours la stabilité de l’État. Ils enfreignent la
                                                                                           loi romaine parce qu’ils prétendent posséder La vérité – une vérité différente de celle communément
                                                                                           admise dans l’Empire – et reconnaissent une autre souveraineté que celle de l’Empereur. Pourtant
                                                                                           ils n’ont jamais remis publiquement en cause le régime politique romain, même au moment des
                                                                                           grandes persécutions.
                                                                                       5. « Martyres veros non faciat poena sed causa », Augustin d’Hippone, Epistolae, PL 33, lettre 89, § 2,
                                                                                          col. 310. Voir aussi Id., Sermones ad populum, PL 38, sermon 275, col. 1254 ; sermon 327, col. 1451.
                                                                                       6. G. Blennemann, « Martyre et prédication : adaptations d’un modèle hagiographique dans les
                                                                                           sermons de Césaire d’Arles », in M.-C. Isaïa et Th. Granier (dir.), Normes et hagiographie dans
                                                                                           l’Occident latin (vie-xvie siècle), Turnhout, Brepols, 2014, p. 253-273, ici p. 263.

                                                                                                                                           14
INTRODUCTION

                                                                                       de l’ascèse : « même s’il manque une persécution à l’extérieur, le mérite du
                                                                                       martyre se trouve dans l’occulte, quand la virtus prête à la passion, brûle
                                                                                       dans l’âme […] même celui qui n’est pas mort dans la persécution boit
                                                                                       le calice du Seigneur 7 ». Il en découlera toute une série de débats autour
                                                                                       du modèle auquel doit correspondre le martyr chrétien et, durant tout le
                                                                                       Moyen Âge, la question récurrente : un « martyr » doit-il nécessairement
                                                                                       correspondre au modèle classique du genre et mourir « pour témoigner de
                                                                                       sa foi » ? Si beaucoup continuent à le penser – saint Thomas d’Aquin par
                                                                                       exemple –, l’Église reconnaît déjà comme saints, au xiie siècle, des hommes
                                                                                       morts pour d’autres causes, à l’instar de Thomas Becket, reconnu martyr en
                                                                                       1174 « pour Dieu, pour la défense de la justice et de la liberté de l’Église 8 ».
                                                                                       La cause de Thomas s’écarte certes peu de la sphère religieuse, car il s’agit de
                                                                                       défendre les valeurs évangéliques et l’institution, mais elle représente aussi,
                                                                                       plus largement, la défense du droit acquis face à un pouvoir abusif ; de
                                                                                       quoi aller plus loin… Si, en cette fin de xiie siècle, les instances religieuses
                                                                                       restent réticentes à cette idée et s’évertuent à reconvertir en saints présen-
                                                                                       tables les victimes politiques qui leur sont proposées pour une éventuelle
                                                                                       canonisation, les fidèles, en revanche, franchissent le pas et n’hésitent pas à
                                                                                       célébrer, voire vénérer, des hommes et des femmes qui ne sont pas officiel-
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       lement portés sur les autels. Pour la population, la mise à mort violente
                                                                                       d’un défenseur de la justice et du droit appelle l’image modèle du martyr,
                                                                                       même si la cause n’est pas en lien avec la foi ou l’Église. Il existe donc des
                                                                                       martyrs « hors la foi », qui sont des dissidents politiques, des rebelles, des
                                                                                       leaders ou des simples acteurs de mouvements d’opposition. Ils sont appelés
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       traîtres par ceux qui ne reconnaissent pas la légitimité de leur action et par
                                                                                       les autorités auxquelles ils s’opposent.

                                                                                       Le martyr politique : de la rumeur au discours
                                                                                           Le martyr politique apparaît dans un contexte particulier : celui de la
                                                                                       confrontation avec les autorités, quand la mort d’un homme, sa souffrance
                                                                                       physique ou psychologique, sont perçues comme anormales ou exces-
                                                                                       sives par une partie du corps social. Il faut que les évènements créent
                                                                                       une émotion populaire, éveillent une colère face au pouvoir persécuteur
                                                                                       et qu’une empathie pour la victime, un sentiment d’admiration, se mue
                                                                                       en vénération voire en dévotion. Le processus est identique à celui qui a
                                                                                       marqué les temps les plus anciens de la tradition martyriale où l’initiative
                                                                                       appartenait au populus christianus.

                                                                                       7. Grégoire le Grand, Dialogues, PL 77, chap. xxvi, col. 281, trad. I. Heullant-Donat, Ch. Castelnau
                                                                                           de l’Étoile, « Le martyre : état des lieux », in M. Belissa et M. Cottret (dir.), Le martyr(e). Moyen
                                                                                           Âge, temps modernes, Paris, Kimé, 2010, n. 9, p. 21-22. Même idée chez Isidore de Séville († 636),
                                                                                           Étymologies, PL. 82, livre VII, chap. 11,4, col. 290.
                                                                                       8. Jacques de Voragine, La légende dorée, trad. J. B. M. Roze, Paris, E. Rouveyre, 1902, p. 113.

                                                                                                                                         15
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                           Ce sont donc, tout d’abord, les bruits autour de la mort de la victime
                                                                                       politique qui font émerger l’image du martyr. Ainsi, en 1075, après l’échec
                                                                                       d’une conspiration aristocratique hostile à Guillaume le Conquérant, la
                                                                                       population apprend avec effroi les mesures prises à l’encontre des révoltés,
                                                                                       notamment trois des plus grands barons d’Angleterre et l’exécution de l’un
                                                                                       d’entre eux, le comte de Northumbrie 9. Le moine normand Orderic Vital
                                                                                       qui relate les évènements écrit : « à leur réveil, les citoyens ayant appris
                                                                                       cet évènement par la rumeur publique furent profondément affligés et les
                                                                                       hommes comme les femmes jetèrent de grands cris sur la catastrophe 10 ».
                                                                                       La rumeur, plus ou moins précise, dramatise l’évènement. Elle a tendance
                                                                                       à exacerber l’horreur et à stimuler la peur et frappe de stupeur. Elle joue sur
                                                                                       la sensibilité de chacun, fragilise, rend réceptif. Le bruit qui se répand sur la
                                                                                       dureté et le caractère inique du supplice infligé suscite la pitié et, basculant
                                                                                       dans le registre religieux, celle-ci se mue en piété 11, notamment quand se
                                                                                       multiplient les récits de miracles survenus sur la tombe de la victime ou le
                                                                                       lieu de son exécution. La rumeur joue donc un rôle essentiel dans la réputa-
                                                                                       tion de « martyr » que l’on attribue à un homme alors même qu’aucune
                                                                                       institution n’a encore revendiqué ou instrumentalisé sa mémoire 12. Mais il
                                                                                       faut souligner que cette rumeur peut aussi être une fausse rumeur d’emblée
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       construite à des fins politiques et destinée à manipuler les foules.
                                                                                           Dans tous les cas, le murmure populaire se trouve rapidement contrôlé,
                                                                                       relayé par un discours visant à promouvoir la figure de la victime. Il n’y a
                                                                                       pas de martyr politique sans cette construction discursive politiquement
                                                                                       engagée. La figure du martyr hors la foi, à l’instar du martyr chrétien, n’est
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       ni une donnée brute ni le produit d’une perception immédiate, mais le
                                                                                       fruit d’une interprétation. En suivant David El Kenz, nous pouvons dire
                                                                                       qu’il s’agit d’« une représentation culturelle 13 », qui passe par des sources
                                                                                       variées : des poèmes, des chansons, des hymnes, des récits littéraires ou à
                                                                                       tendance hagiographique, des représentations figurées ou des monuments
                                                                                       funéraires et mémoriels. Les auteurs prétendent largement qu’ils ne font
                                                                                       que relayer la vox populi pour éviter d’être accusés d’inventer des histoires
                                                                                       de leur propre autorité – par exemple lorsqu’ils relatent des miracles – mais
                                                                                       ce sont évidemment eux qui, de leur propre chef ou pour servir les élites
                                                                                       voire le pouvoir, sont le plus souvent à l’origine de la « fabrique » du martyr
                                                                                       politique.
                                                                                        9. M. Billoré, « La monarchie anglo-normande face à la conspiration. La révolte des Earls de 1075 »,
                                                                                            in C. Leveleux-Teixeira et B. Ribémont (dir.), Le crime de l’ombre. Complots, conspirations et
                                                                                            conjurations au Moyen Âge, Paris, Klincksieck, 2010, p. 41-62.
                                                                                       10. O rderic Vital, The Ecclesiastical History of Orderic Vitalis, éd. M. Chibnall, Oxford, Clarendon
                                                                                            Press, 1999 (1969), vol. II, livre IV, p. 314.
                                                                                       11. A. Vauchez, La sainteté en Occident aux derniers siècles du Moyen Âge (1198-1431). Recherche sur
                                                                                            les mentalités religieuses médiévales, Rome, EFR, 2014 (1981), p. 178.
                                                                                       12. G. Philippart, « L’hagiographie, histoire sainte des “amis de Dieu” », in G. Philippart (dir.),
                                                                                           Hagiographies, vol. IV, Turnhout, Brepols, 2006, p. 33.
                                                                                       13. D. El Kenz, Les bûchers du roi, op. cit., p. 14.

                                                                                                                                        16
INTRODUCTION

                                                                                           Ces sources, attardons-nous un instant sur elles, puisent largement
                                                                                       dans le vieux fonds de la culture occidentale : elles recourent à des topoï
                                                                                       bien ancrés dans les mentalités et véhiculés par des œuvres qui rencontrent
                                                                                       parfois un succès extraordinaire comme La légende dorée de Jacques de
                                                                                       Voragine 14. Le supplice et l’effusio sanguinis y jouent un rôle prépondé-
                                                                                       rant et ce d’autant plus que la société médiévale est fascinée par le corps
                                                                                       souffrant (corpus dolens) que le discours chrétien a sublimé, depuis des
                                                                                       siècles, à travers les récits de la Passion du Christ. Le modèle du martyr
                                                                                       chrétien, dont les os sont « disloqués jusqu’à ce que la moelle en sorte 15 »
                                                                                       ou dont les plaies permettent de voir « palpiter le foie 16 », doit lui-même
                                                                                       beaucoup à l’héritage hellénistique et biblique.
                                                                                           Au héros de la mythologie homérique, il emprunte la bravoure qui l’élève
                                                                                       au-dessus du commun, lui confère l’honneur et lui assure une notoriété que
                                                                                       sa mort exceptionnelle ne fait que renforcer 17. Son engagement, il le doit
                                                                                       au philosophe persécuté de l’époque hellénistique. Socrate, condamné à
                                                                                       la peine capitale pour impiété mais surtout désobéissance civique, incarne
                                                                                       cette figure archétypale qui pose aussi la question de la liberté d’expression
                                                                                       face au pouvoir 18. Au nom de la « parrhésia » nombreux sont ceux qui
                                                                                       ont été persécutés et que leurs disciples ont érigés en modèles. Les martyrs
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       alexandrins sont de ceux-là (Isidore, Appien par exemple) poursuivis et
                                                                                       condamnés pour avoir dénoncé la tyrannie d’un pouvoir irrespectueux des
                                                                                       libertés des cités et pour avoir revendiqué un modèle de bon gouvernement.
                                                                                       L’éthique stoïcienne a également influencé la figure du martyr, en particu-
                                                                                       lier l’image du sage qui demeure, jusqu’au bout, maître de la situation face
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       à une mort qu’il refuse de fuir ; elle est pour lui un choix assumé (choix de
                                                                                       plein gré ou authairétos 19).
                                                                                           Si la figure du martyr doit beaucoup à ces modèles, elle renvoie égale-
                                                                                       ment aux écrits juifs qui relatent la révolte des Maccabées en Judée. Ils
                                                                                       mettent en scène des personnages d’exception, des guerriers tels Judas,
                                                                                       Jonathan ou Simon, tous décrits comme des héros nationaux : « acceptant
                                                                                       14. Rédigé au milieu du xiiie siècle, cet ouvrage, qui relate la vie d’environ 150 saints ou martyrs
                                                                                           chrétiens et quelques épisodes de la vie du Christ ou de la Vierge, est un véritable best-seller qui
                                                                                           a inspiré de nombreux prédicateurs et hagiographes. Son succès est attesté par les centaines de
                                                                                           manuscrits parvenus jusqu’à nous : textes en latin mais aussi textes traduits dans toutes les langues
                                                                                           vernaculaires de la chrétienté dès le xive siècle. À propos de sa diffusion : Legenda aurea. Sept siècles
                                                                                            de diffusion, Montréal-Paris, Cahiers d’études médiévales, Cahier spécial 2, 1986. De nombreuses
                                                                                            études portent sur son contenu, en particulier l’incontournable livre d’A. Boureau, La légende dorée.
                                                                                            Le système narratif de Jacques de Voragine, Paris, éd. Cerf, 1984.
                                                                                       15. Jacques de Voragine, La légende dorée, op. cit., martyre de sainte Julienne, p. 305.
                                                                                       16. Martyre de saint Vincent, ibid., p. 203.
                                                                                       17. Même si contrairement au héros antique, il ne meurt pas d’une « belle mort » (kalòs thánatos).
                                                                                            J.-P. Vernant, « La belle mort et le cadavre outragé », in G. Gnoli et J.-P. Vernant (dir.), La
                                                                                            mort, les morts dans les sociétés anciennes, Paris, éd. Maison des sciences de l’homme, 1991 (1982),
                                                                                            p. 45-76.
                                                                                       18. M.-Fr. Baslez, Les persécutions dans l’Antiquité. Victimes, héros, martyrs, Paris, Fayard, 2007, p. 24.
                                                                                       19. Ainsi Socrate dans la scène finale du Phédon. Platon, Phédon, dans Œuvres de Platon, trad.
                                                                                            V. Cousin, Paris, Rey, 1846, vol. I, p. 315, 321.

                                                                                                                                           17
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                       généreusement de combattre pour Israël 20 ». Ces modèles se rapprochent
                                                                                       des héros de la mythologie grecque mais les normes se trouvent pour une
                                                                                       large part inversées car, ensanglantés, écorchés, mutilés et démembrés, ils
                                                                                       périssent de ce que la culture grecque considère comme une mort infamante
                                                                                       (une « male mort »). Ce sont donc des héros d’un genre nouveau : des
                                                                                       « athlètes 21 » au corps ravagé qui sont allés au bout d’eux-mêmes, constants
                                                                                       dans l’adversité, pour mener à terme un combat contre l’injustice. À l’instar
                                                                                       du philosophe persécuté, le martyr juif incarne la lutte contre le pouvoir
                                                                                       abusif, en l’occurrence, vers le milieu de iie siècle avant J.-C., celui des
                                                                                       souverains Séleucos IV Philopator et Antiochos Épiphane. Ainsi, le prêtre
                                                                                       Mattathias et ses fils Judas et Eléazar notamment, refusent de se plier aux
                                                                                       rites qu’on tente de leur imposer, « préférant une mort glorieuse à une
                                                                                       existence infâme 22 ». Ce faisant, ils s’érigent en défenseurs de la liberté
                                                                                       de pensée, de paroles et d’action, un idéal pour lequel ils sont prêts à tout
                                                                                       endurer.
                                                                                           Tous ces modèles ancestraux transmis par la tradition hagiographique
                                                                                       fondent des normes très largement assimilées par une population pétrie de
                                                                                       culture chrétienne. Dans le processus de « fabrique » du martyr politique,
                                                                                       le recours à ces normes rend performatif le discours, et c’est important,
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       car il ne s’agit pas seulement d’assurer la publicité de certains évènements
                                                                                       (en l’occurrence la mort violente d’un individu), il s’agit de parvenir à
                                                                                       influencer l’opinion, la convaincre de la justice d’une cause ou, à l’inverse,
                                                                                       de la nature perverse et malfaisante d’un prince. Ces textes et ces images
                                                                                       jouent sur ce qui est connu et aisément reconnu comme injuste, mauvais
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       ou tyrannique. Ce sont des instruments de « propagande », utilisés par
                                                                                       des groupes, des factions, voire le pouvoir lui-même ; des instruments de
                                                                                       manipulation. Ils servent aussi de vecteurs à la mémoire – une mémoire
                                                                                       sélective et reconstruite – en même temps que d’outils de commémoration.

                                                                                       Profil du martyr politique
                                                                                           Partant de ces discours, est-il possible de définir le profil du martyr
                                                                                       politique, tel qu’il s’esquisse au Moyen Âge et dans les premiers siècles de la
                                                                                       modernité ? Quelques généralités peuvent être avancées à partir d’exemples
                                                                                       bien connus, qui seront affinées et complétées par les contributions qui
                                                                                       suivent.
                                                                                           Le martyr politique est très souvent un personnage charismatique et
                                                                                       plutôt en vue dans la société ; un membre de l’aristocratie ou du haut-clergé
                                                                                       qui, à l’occasion d’une période de trouble (conflit de succession, révolte
                                                                                       aristocratique, guerre civile) s’impose et devient le porte-étendard d’une
                                                                                       20. I Macc 3,2-3.
                                                                                       21. 4 Macc, 17,15.
                                                                                       22. 2 Macc, 6, 19.

                                                                                                                             18
INTRODUCTION

                                                                                       cause qui l’oppose au détenteur du pouvoir. Simon de Montfort incarne ce
                                                                                       profil, dans un contexte de lutte de l’aristocratie face aux dérives autocra-
                                                                                       tiques du pouvoir Plantagenêt, lui qui a obtenu la ratification des Provisions
                                                                                       d’Oxford (1258) et qui a mené la révolte des barons contre le roi Henri III
                                                                                       (1261). Pour son poids politique et son engagement, les membres de l’aris-
                                                                                       tocratie l’admirent et se reconnaissent en lui ; il est une sorte de référent
                                                                                       identitaire, en même temps qu’un compagnon de lutte. Des ecclésiastiques
                                                                                       peuvent aussi correspondre à ce modèle d’homme influent, refusant d’entrer
                                                                                       dans le jeu royal ou dans celui des princes territoriaux quand leur politique
                                                                                       est jugée trop oppressive. Ces hommes de Dieu s’inscrivent tout autant dans
                                                                                       les luttes politiques de leur temps que dans les problématiques liées à la vie
                                                                                       religieuse. Ils émergent à des moments de forte tension entre les pouvoirs
                                                                                       laïcs d’une part, le Saint-Siège ou les pouvoirs ecclésiastiques locaux d’autre
                                                                                       part. Ils sacrifient leur vie à la défense des biens et des droits du clergé, à
                                                                                       la défense de l’autonomie du spirituel face au temporel et dénoncent, plus
                                                                                       généralement, une politique invasive, voire tyrannique. Ils sont, à l’instar
                                                                                       de Thomas Becket, l’archevêque de Canterbury, des martyrs de l’Église, le
                                                                                       plus souvent reconnus par elle et canonisés. Mais l’âpreté de leur confron-
                                                                                       tation avec les autorités temporelles et l’implication de celles-ci dans leur
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       mort en fait d’incontestables martyrs politiques. Au début du xiiie siècle,
                                                                                       l’évêque de Saint-Brieuc, Guillaume Pinchon († 1234) par exemple, est
                                                                                       la victime du duc de Bretagne Pierre Ier Mauclerc qui l’exile pour avoir
                                                                                       dénoncé les empiètements du duc lui-même et de plusieurs de ses vassaux
                                                                                       sur le domaine épiscopal et s’être insurgé contre des prélèvements de taxes
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       abusifs 23. De même, en Angleterre, l’évêque de Hereford, Thomas de
                                                                                       Cantilupe († 1282) a maille à partir avec l’aristocratie des marches galloises,
                                                                                       en particulier le colérique Gilbert de Clare, « comte rouge » de Gloucester ;
                                                                                       le roi des Gallois Llewellyn, et Roger, le seigneur de Clifford 24. Le prélat est
                                                                                       malmené car il dénonce ouvertement les violences et les usurpations perpé-
                                                                                       trées par ces seigneurs laïcs, les défie en justice pour récupérer les biens de
                                                                                       l’Église et ose même les menacer d’excommunication et soumettre Clifford
                                                                                       à une pénitence publique mémorable pour avoir volé du bétail, maltraité les
                                                                                       hommes du domaine épiscopal et incendié quelques fermes 25. Thomas ne
                                                                                       meurt toutefois pas d’une mort violente infligée par ses puissants ennemis
                                                                                       laïcs, son tourment vient de l’excommunication injuste que lui inflige son
                                                                                       métropolitain, John Peckham, avec lequel il est aussi en conflit.
                                                                                           Les martyrs politiques présentent deux profils différents : ce sont soit des
                                                                                       suppliciés qui versent leur sang pour une cause, soit des souffre-passion à

                                                                                       23. Vita de S. Guilielmo episcopo Brioci in Britannia Armorica, AASS Iulii, vol. VII, p. 122-127.
                                                                                       24. R. Strange, The Life of St. Thomas of Hereford, Londres, Burns & Oates, 1879 (1674), en parti-
                                                                                            culier p. 104-110.
                                                                                       25. Roger de Clifford est condamné à traverser la cathédrale jusqu’à l’autel, tête et pieds nus, en tenue
                                                                                            de pénitent, pour y recevoir le bâton des mains de l’évêque, ibid., p. 110.

                                                                                                                                          19
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                       l’image de Job, un personnage biblique bien connu, car largement popula-
                                                                                       risé par les sermons des ecclésiastiques, en particulier des frères mineurs.
                                                                                            Au modèle du martyr sanguinolent correspond la figure de Simon
                                                                                       de Montfort, blessé mortellement au cou par une lance et affreusement
                                                                                       mutilé 26. De nombreuses sources relatent les détails de son supplice :
                                                                                       ses bras et ses jambes sont détachés de son buste, coupés en morceaux et
                                                                                       envoyés à ses ennemis ; ses testicules sont suspendus de chaque côté de son
                                                                                       nez, et sa tête, ainsi ornée et juchée sur une pique, est apportée en trophée
                                                                                       à la femme de Roger Mortimer, son plus terrible ennemi 27. Ce sont, enfin,
                                                                                       les derniers restes de sa dépouille, abandonnés sur place, qui subissent des
                                                                                       outrages : réunis par les moines d’Evesham et déposés dans l’église abbatiale,
                                                                                       ils sont déterrés sur ordre du roi quelques mois plus tard et ensevelis, cette
                                                                                       fois, hors de tout lieu saint 28. L’archevêque de Canterbury Thomas Becket
                                                                                       relève aussi de cette catégorie de martyr. Jacques de Voragine décrit ainsi sa
                                                                                       mort dans la cathédrale, devant l’autel : « Sa tête vénérable tombe sous le
                                                                                       glaive des impies, la couronne de son chef est coupée, sa cervelle jaillit sur
                                                                                       le pavé de l’église 29 » (voir annexe, fig. 1).
                                                                                            Quant au modèle du souffre-passion, il s’applique à tous ceux que l’on
                                                                                       estime injustement persécutés, victimes d’atteinte à la fama, d’entrave à la
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       liberté, contraints à l’isolement ou à l’exil, tel Pierre II de Poitiers qui, au
                                                                                       début du xiie siècle, subit les rigueurs du duc Guillaume IX d’Aquitaine,
                                                                                       pour un différend au sujet de la politique matrimoniale de ce dernier. Une
                                                                                       épitaphe gravée en son honneur en témoigne :
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                                « L’arrestation, les chaînes, les menaces, la ruine de ses domaines n’ont
                                                                                                jamais pu fléchir ce pasteur, non plus que sa rigueur. Au contraire, plus
                                                                                                résolu encore à l’approche de la mort, il ne délia rien de ce qu’il avait légiti-
                                                                                                mement lié et de ce qui devait rester lié 30 »,
                                                                                       c’est-à-dire le mariage légitime de Guillaume avec Philippa de Toulouse,
                                                                                       principal objet de la confrontation entre le duc et le prélat. Dans ce modèle
                                                                                       du souffre-douleur, se trouvent même des souverains, traités de manière
                                                                                       26. M. Billoré, « Le corps outragé d’Evesham. À propos de la mort du comte Simon de Montfort
                                                                                            (4 août 1265) », in L. Bodiou, V. Mehl et M. Soria (dir.), Corps outragés, corps ravagés de l’Anti-
                                                                                            quité au Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2011, p. 473-488.
                                                                                       27. William Rishanger, Chronica Willelmi Rishanger, éd. H. T. Riley, Willelmi Rishanger Chronica
                                                                                            et Annales 1259-1307, Londres, Longman, 1865, p. 1-230, ici p. 35-37 ; « Annales monasterii
                                                                                            de Waverleia (1-1291) », Annales monastici, éd. H. R. Luard, Londres, Longman, 1865, vol. II,
                                                                                            p. 129-411, ici p. 365 ; « Annales monasterii de Oseneia (1016-1347) », Annales monastici, 1869,
                                                                                            vol. IV, p. 171-172 ; Thomas Wykes, « Chronicon vulgo dictum chronicon Thomae Wykes (1066-
                                                                                            1289) », ibid., p. 174-175 ; « Chronica majorum et vicecomitum Londoniarum, 1183-1274 »,
                                                                                            éd. Th. Stapleton, in De antiquis legibus liber, Londres, Sumptibus societatis Camdenensis, 1846,
                                                                                            p. 75-76.
                                                                                       28. A nnales monasterii de Oseneia, op. cit., p. 177-178.
                                                                                       29. Jacques de Voragine, La Légende dorée, op. cit., p. 113-114. Sur cet épisode : M. Aurell, « Le
                                                                                            meurtre de Thomas Becket. Les gestes d’un martyre », in N. Fryde et D. Reitz (dir.), Bischofsmord
                                                                                            im Mittelalter – Murder of Bishops, Göttingen, Vandenhoeck & Ruprecht, 2003, p. 187-210.
                                                                                       30. C hronique de Saint Maixent (751-1140), éd. et trad. J. Verdon, Paris, Les Belles Lettres, 1979, p. 184.

                                                                                                                                           20
INTRODUCTION

                                                                                       indigne comme le roi Édouard II, pourtant très impopulaire mais érigé
                                                                                       en martyr en raison des épreuves qui lui ont été infligées par sa femme
                                                                                       Isabelle et l’amant de cette dernière Roger Mortimer : trahison conjugale,
                                                                                       diffamation, emprisonnement, abdication forcée au profit de son fils et
                                                                                       probable assassinat 31.
                                                                                           Rien ne s’oppose à ce que des femmes soient érigées en martyres
                                                                                       politiques, puisque parmi elles certaines possèdent un réel pouvoir et
                                                                                       qu’elles peuvent aussi trouver la mort dans des circonstances anormales ou
                                                                                       pour la défense d’une cause politique. Ainsi, Jeanne d’Arc est une martyre
                                                                                       politique avant d’être une sainte, condamnée pour un non-conformisme
                                                                                       qui a heurté beaucoup de ses contemporains (elle passe outre les normes
                                                                                       sociales et sexuelles de son temps), morte pour avoir défendu le royaume
                                                                                       de France et affronté les Anglais qu’elle promettait de « tous occire, s’ils
                                                                                       ne veulent obeïr » en « abandonnant la France et payant pour ce que
                                                                                       vous l’avez tenue », comme le précise sa lettre de défi, envoyée au duc de
                                                                                       Bedford, le 22 mars 1429 32. Plusieurs remarques s’imposent toutefois à
                                                                                       propos de ces femmes martyres : d’abord, elles sont peu nombreuses et
                                                                                       l’on retrouve là probablement un écho à leur position largement effacée
                                                                                       sur l’échiquier politique, une conséquence aussi de l’établissement d’un
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       système de parenté patrilinéaire qui les laisse dans une situation secon-
                                                                                       daire. Ensuite, elles présentent une personnalité forte et ne se comportent
                                                                                       pas conformément à ce que l’on attend de leur sexe. Cela peut susciter la
                                                                                       réprobation des clercs mais c’est aussi sur ces aspects très masculins de leur
                                                                                       caractère qu’insistent ceux qui fabriquent un martyr au féminin. Enfin, il
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       est fréquent que les femmes présentées comme des martyres politiques par
                                                                                       les sources ne jouissent d’aucun culte populaire, le peuple leur préférant des
                                                                                       saintes bien plus conforme à l’idéal féminin.
                                                                                           Homme ou femme, il convient encore de souligner l’ambiguïté des
                                                                                       personnages qui nous occupent ici : sont-ils des traîtres ou des martyrs ?
                                                                                       Du point de vue du pouvoir qui condamne, il n’y a pas de martyr mais
                                                                                       un individu coupable de trahison, l’un des crimes les plus graves qui
                                                                                       soit, juridiquement confondu avec la lèse-majesté et justifiant une peine
                                                                                       exemplaire, celle-là même que l’on réserve aux crimes énormes (ex-normi-
                                                                                       tas/hors norme) 33. Dans l’Angleterre des xive-xve siècles, les traîtres sont
                                                                                       soumis au traînage, à la pendaison, à la mise en quartiers et à la décapita-
                                                                                       tion (drawn, hanged, quartered, beheaded) comme le stipule la loi de 1352
                                                                                       (Law of Treason) 34. Elle s’applique à celui qui « projette la mort du roi
                                                                                       31. C. Valente, « The Lament of Edward II : religious lyric, political propaganda », Speculum, 77,
                                                                                            2002, p. 422-439.
                                                                                       32. Lettre aux Anglais, 22 mars 1429, éd. C. Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, Perrin, 2004, p. 457-458.
                                                                                       33. Ce thème est abordé dans plusieurs contributions du collectif M. Billoré et M. Soria (dir.), La
                                                                                            trahison au Moyen Âge. De la monstruosité au crime politique (ve-xve siècle), Rennes, PUR, 2009.
                                                                                       34. Parmi les analyses de ce texte : E. Coke, The Third Part of the Institutes of the Laws of England concer-
                                                                                           ning High Treason and Other Pleas of the Crown and Criminal Causes, Londres, E. & R. Brooke,

                                                                                                                                            21
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                       ou complote pour le déposer […] lève le peuple et l’incite à entreprendre
                                                                                       une action contre le souverain et à faire la guerre dans son royaume 35 ».
                                                                                       Sa dureté n’a rien d’extraordinaire, elle est « légale en somme » et répond
                                                                                       à la gravité de l’acte commis car le dissident n’a pas seulement détruit les
                                                                                       vecteurs de la confiance sociale que représentent l’amitié ou le serment, il a
                                                                                       aussi porté atteinte à un oint du seigneur ou contesté implicitement le choix
                                                                                       de Dieu. Michel Foucault le souligne : « le supplice a une fonction juridico-
                                                                                       politique. Il s’agit d’un cérémonial pour reconstituer la souveraineté un
                                                                                       instant blessée 36 » : on détruit le corps qui a cherché à détruire le corps
                                                                                       de l’État. C’est également un « spectacle » qui vise à effrayer les foules et à
                                                                                       dissuader : une pédagogie de la terreur en somme. Le châtiment, dans toute
                                                                                       sa dureté, « publie sur le corps [du condamné] la vérité du crime et […]
                                                                                       permet à l’acte de justice de devenir lisible pour tous 37 ». De plus, il inscrit
                                                                                       durablement la loi dans la mémoire affective des sujets. C’est le traitement
                                                                                       qui est infligé à Guillaume Marescot en 1242, à David ap Gruffydd en 1283
                                                                                       ou à William Wallace en 1306, tous trois opposants au régime Plantagenêt
                                                                                       et condamnés pour trahison. Marescot est accroché par les pieds à la selle
                                                                                       d’un cheval et traîné de Westminster à la tour de Londres, puis, de là, traîné
                                                                                       à nouveau jusqu’au gibet. Il est ensuite pendu, puis décroché, avant que la
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       mort ne survienne, posé sur une table et équarri. Les morceaux de son corps
                                                                                       sont envoyés dans les principales villes du pays 38. David ap Gruffydd et
                                                                                       William Wallace subissent un supplice similaire mais ils sont aussi éventrés,
                                                                                       leurs entrailles sont jetées au feu et leurs têtes placées sur des piques « ad
                                                                                       terrorem consimilium proditorum 39 ».
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                           Ce que l’autorité désigne comme trahison s’appréhende évidemment
                                                                                       tout à fait différemment dans le camp du supposé « traître », où les discours
                                                                                       opèrent un renversement de la peine en martyre. Ils visent à convaincre
                                                                                       de l’innocence du condamné, mort pour la défense d’une juste cause.
                                                                                       On dénonce une erreur judiciaire et les tourments infligés sont présen-
                                                                                       tés comme des preuves de l’indignité du pouvoir, voire de sa tyrannie.

                                                                                            1797, p. 1-19 ; J. G. Bellamy, The Law of Treason in England in the Later Middle Ages, Cambridge,
                                                                                            Cambridge University Press, 1970, p. 59-101.
                                                                                       35. Statute of 1398, Statutes of the Realm (Richard II), Londres, Record Commission, 1810, vol. II,
                                                                                            p. 98-99.
                                                                                       36. M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 2013 (1975), p. 59. Voir
                                                                                            aussi M. James, « Ritual, drama and social body in the late medieval english town », Past and Present,
                                                                                            1983, 98-1, p. 3-29 ; M. Bée, « Le spectacle de l’exécution dans la France d’Ancien Régime »,
                                                                                            Annales ESC, vol. 38, no 4 (juillet-août 1983), p. 843-862.
                                                                                       37. M. Foucault, Surveiller et punir, op. cit., p. 55.
                                                                                       38. Matthieu Paris, Chronica Majora, éd. H. R. Luard, Matthaei Parisiensis, monachi Sancti Albani,
                                                                                            Chronica Majora, Londres, Longman, 1877, IV, p. 196.
                                                                                       39. Thomas Walsingham, Historia Anglicana, éd. H. T. Riley, Londres, Longman, Green, 1863,
                                                                                            vol. 1, p. 25. Pour David, ibid., p. 25 ; William Rishanger, Chronica, op. cit., p. 104. Pour
                                                                                            Wallace, Thomas Walsingham, Historia, op. cit., p. 107 ; William Rishanger, Chronica, op. cit.,
                                                                                            p. 225-226 ; Jean de Fordun, Chronica gentis Scotorum, éd. W. F. Skene, Édimbourg, Edmonston
                                                                                            and Douglas, 1871, chap. CXVI, p. 340.

                                                                                                                                          22
INTRODUCTION

                                                                                       Les topoï de la littérature hagiographique donnent un autre sens à l’évène-
                                                                                       ment. Les postures de la victime rappellent la Passion et l’abnégation du
                                                                                       Christ ; elles témoignent de l’élection divine du supplicié et rendent inique
                                                                                       le jugement prononcé ou le meurtre perpétré. Ainsi, Thomas Gascoigne
                                                                                       souligne que l’archevêque Richard Scrope, condamné en 1405 à la demande
                                                                                       du roi Henri IV, aurait réclamé à ses bourreaux de lui donner cinq coups
                                                                                       d’épée « pro amore Domini nostri Jesu 40 » : référence claire aux cinq plaies
                                                                                       du Christ. De même, les paroles de Thomas Becket face à ses bourreaux
                                                                                       rappellent celles du Christ à Gethsémani et sur la croix : « Je suis prêt à
                                                                                       mourir pour Dieu […] je recommande la cause de l’Église et moi-même
                                                                                       à Dieu, à la bienheureuse Marie, à tous les saints et à Saint Denys 41 ».
                                                                                       Nouveau Christ, Thomas se sacrifie et offre son sang, ce qui évoque l’eucha-
                                                                                       ristie. L’iconographie ne tarde pas à s’emparer de cette image et dans sa
                                                                                       représentation la plus habituelle, le meurtre de l’archevêque se déroule
                                                                                       devant l’autel, tandis qu’il célèbre la messe 42.
                                                                                           Le discours se plaît aussi à relater des évènements qui se présentent
                                                                                       comme des « surgissements inopinés du divin dans le monde des
                                                                                       hommes 43 », des signes du soutien du Ciel à la cause du martyr : surtout des
                                                                                       guérisons, des miracles de la végétation, des révélations… Ces manifesta-
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       tions divines attestent que le bon droit se trouve bien du côté de la victime.
                                                                                       Cela constitue une forme de revanche pour ses partisans ; une compensation
                                                                                       morale : la compensation des vaincus. Dans le cas de Simon de Montfort,
                                                                                       dont la mort porte un coup fatal à la révolte baronniale 44, (d’autant qu’avec
                                                                                       lui sont morts de nombreux seigneurs influents, notamment Henri, son fils
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       et Hugh Despenser, justicier d’Angleterre) la construction martyriale est un
                                                                                       soubresaut ultime pour fournir un soutien moral aux Montfortiens, leur
                                                                                       redonner confiance, voire séduire de nouveaux supporters afin que la lutte
                                                                                       continue. « Nous croyons, écrit l’annaliste de Waverley, qu’il a consommé
                                                                                       un glorieux martyre pour la paix de la terre et la restauration du royaume
                                                                                       et de notre mère l’Église 45. » Ce discours hagiographique est un discours

                                                                                       40. Thomas Gascoigne, « Decollatio Ricardi Scrope », in Loci e libro veritatum. Passages Selected from
                                                                                            Gascoigne theological dictionary (1403-1458), éd. J. E. Thorold Rogers, Oxford, Clarendon Press,
                                                                                            1881, p. 225-229, ici p. 227.
                                                                                       41. Jacques de Voragine, La Légende dorée, op. cit., p. 113, en écho à Mt 26, 42 ; Lc 22,42 ; Mc 14,
                                                                                            36, 46.
                                                                                       42. M.-M. Gauthier, « Le meurtre dans la cathédrale, thème iconographique médiéval », in
                                                                                            R. Foreville (dir.), Thomas Becket. Actes du colloques international de Sédières, Paris, Beauchesne,
                                                                                            1975, p. 247-254.
                                                                                       43. A. Dierkens, « Réflexions sur le miracle au Haut Moyen Âge », in Miracles, prodiges et merveilles
                                                                                            au Moyen Âge. Actes du congrès de la SHMESP de 1994, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995,
                                                                                            p. 9-30, ici, p. 11.
                                                                                       44. «Annales monasterii de Oseneia», op. cit., IV, p. 171-172 ; Thomas Wykes, Chronicon, op. cit.,
                                                                                            p. 174.
                                                                                       45. Annales de Waverley, op. cit., p. 365.

                                                                                                                                         23
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                       d’inversion. Selon Claire Valente, « the cult was used to snatch a religious
                                                                                       victory from the Montfortian defeat 46 ».
                                                                                           Ériger une victime politique en martyr représente donc une forme de
                                                                                       résistance ; une alternative à la révolte. C’est un acte qui peut s’avérer extrê-
                                                                                       mement dangereux pour le pouvoir parce que son écho populaire n’a pas
                                                                                       de limite. Dans une lettre qu’il rédige pour Édouard Ier, Étienne de San
                                                                                       Giorgio le souligne : il faut éviter le développement du culte de Simon, car
                                                                                       ce serait s’exposer à de nombreux « inconvénients et périls » ; en clair, cela
                                                                                       fragiliserait son pouvoir 47. Les autorités se mobilisent donc pour tenter, au
                                                                                       contraire, de contrer et combattre l’émergence d’une dévotion populaire,
                                                                                       mais ce n’est pas aisé 48. Quelques mois après la mort du comte Thomas
                                                                                       de Lancastre (mars 1322) par exemple, l’entourage d’Édouard II fait inter-
                                                                                       dire l’accès au tombeau et fermer les portes de l’église de Pontefract. Des
                                                                                       mesures coercitives sont prises pour faire face au culte populaire qui malgré
                                                                                       tout se développe 49. Henri III, de son côté, fait exhumer les restes de Simon
                                                                                       de Montfort, recommande qu’ils soient placés dans un endroit secret afin
                                                                                       d’empêcher tout pèlerinage 50 et légifère par le Dit de Kenilworth (31 oct.
                                                                                       1266) : « Nous prions humblement le légat d’empêcher, par contrainte
                                                                                       ecclésiastique, que Simon de Montfort ne soit réputé saint ni juste par
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       personne, puisqu’il est mort excommunié et que les miracles, que plusieurs
                                                                                       lui attribuent mais qui sont vains et faux, ne soient propagés par aucune
                                                                                       bouche. Que le roi notre sire puisse faire la même défense, sous menace de
                                                                                       peines corporelles 51. » Plus tard, Henri IV, jugé par la rumeur responsable
                                                                                       d’un procès à la fois expéditif et non respectueux du privilège du for à
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       l’encontre de l’archevêque d’York Richard Scrope décide, face au dévelop-
                                                                                       pement de la ferveur populaire, la convocation d’une nouvelle cour de
                                                                                       justice afin d’attester la légalité de la procédure juridique qui, en 1406, avait
                                                                                       condamné le prélat pour trahison 52. Il profite de ce second procès pour
                                                                                       dénoncer la victimisation excessive de Richard et détruire son image de
                                                                                       46. C. Valente, « Simon de Montfort, Earl of Leicester, and the utility of sanctity in thirteenth-century
                                                                                            England », JMH, 21, mars 1995, p. 27-49, ici p. 42.
                                                                                       47. S tefano de San Giorgio, Une silloge epistolare della seconda metà del XIII secolo, éd. F. Delle Donne,
                                                                                            Florence, Galluzzo, 2007, p. 39.
                                                                                       48. J. C. Russell, « The Canonization of Opposition to the King in Angevin England », in H. Taylor
                                                                                            et J. L. La Monte (dir.), Anniversary Essays in Medieval History by Students of Charles Homer Haskins,
                                                                                            Boston, Houghton Mifflin Company, 1929, p. 279-290, ici p. 286.
                                                                                       49. Th
                                                                                             e Brut (The Chronicles of England), éd. F. W. D. Brie, Londres, Kegen Paul, 1906, p. 230.
                                                                                       50. A nnales monasterii de Oseneia, op. cit., p. 177.
                                                                                       51. D ocuments of the Baronial Movement of Reform and Rebellion, 1258-1267, éd. R. E. Treharne et
                                                                                            I. J. Sanders, Oxford, Clarendon Press, 1973, Article 8, p. 322-23.
                                                                                       52. Le nouveau procès confirme la légalité de la condamnation par une cour séculière en raison de
                                                                                            la qualification du crime : la haute trahison. L’archevêque, qui avait pris les armes contre le roi
                                                                                            « bannières déployées », entrait bien dans la catégorie des traîtres. Par ailleurs, le jugement initial
                                                                                            est cette fois confirmé par une cour au-dessus de tout soupçon – la cour des pairs et non une cour
                                                                                            martiale similaire à la précédente. S. Walker, « Les deux procès de Richard Scrope, archevêque
                                                                                            d’York (1405-1406) », in Y.-M. Bercé (dir.), Les procès politiques (xive-xviie siècle), Rome, EFR, 375,
                                                                                            2007, p. 105-121.

                                                                                                                                           24
INTRODUCTION

                                                                                       martyr politique. L’objectif du roi est d’empêcher à tout prix que le culte de
                                                                                       l’archevêque ne prenne de l’ampleur et ne devienne un signe de ralliement
                                                                                       pour les opposants anti-lancastriens.
                                                                                           Finalement, toutes ces mesures illustrent le fait que le dissident est
                                                                                       souvent bien plus dangereux mort que vivant. Comme le souligne John
                                                                                       Theilmann à propos de Simon de Montfort : « in practical terms, because he
                                                                                       was a dead rebel, Simon’s cause had no legitimacy. In symbolic terms, as a saint,
                                                                                       Simon had political legitimacy 53 ». Mais démonter la logique hagiographique
                                                                                       n’a rien de facile. Les autorités ont beau dénoncer l’usage abusif d’images
                                                                                       de sainteté pour un homme (ou une femme) dont la vie est loin d’avoir
                                                                                       été exemplaire, rappeler son peu de piété ou sa situation d’excommunié au
                                                                                       moment de sa mort, ces efforts ne sont pas toujours couronnés de succès.
                                                                                       L’émotion suscitée par les évènements rend le peuple plus réceptif aux
                                                                                       manifestations du divin qu’à des récits basés sur une construction ration-
                                                                                       nelle. Pour le pouvoir, la vraie solution est parfois de changer de stratégie et
                                                                                       plutôt que de dénoncer les défauts de la victime et de combattre son culte,
                                                                                       d’essayer de le récupérer.

                                                                                       Récupération politique et cohésion communautaire
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                           Faire d’un culte initialement subversif, alimentant la critique et l’esprit
                                                                                       contestataire un outil de pouvoir est le coup de maître réussi par Henri II
                                                                                       Plantagenêt face à l’émergence du culte de Thomas Becket. Alors que le roi
                                                                                       est considéré comme le principal responsable de la mort de l’archevêque, les
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       intellectuels de son entourage retournent la situation. Jordan Fantosme et
                                                                                       d’autres chroniqueurs après lui relatent des miracles opérés par le martyr au
                                                                                       bénéfice du roi d’Angleterre qui laissent entendre que l’amende honorable
                                                                                       d’Avranches (1172) a mis fin à son courroux 54. La propagande politique fait
                                                                                       même rapidement de Thomas l’un des protecteurs de la monarchie comme
                                                                                       le sont déjà saint Edmund († 869) ou Édouard le Confesseur († 1066).
                                                                                       En 1190, par exemple, la flotte de Richard Cœur de Lion, en partance
                                                                                       pour la Terre sainte, se trouve confrontée à une terrible tempête en mer
                                                                                       d’Espagne. Thomas Becket apparaît alors pour rassurer l’équipage : « N’ayez
                                                                                       pas peur car le bienheureux martyr Edmond, le saint confesseur Nicolas
                                                                                       et moi avons été envoyés par le Seigneur pour protéger cette flotte du roi
                                                                                       d’Angleterre 55. »

                                                                                       53. J. Theilmann, « Political canonization and political symbolism in medieval England », Journal of
                                                                                            British Studies, 29, 1990, p. 241-266, ici p. 247-248.
                                                                                       54. En juillet 1174, la capture du roi d’Écosse Guillaume le Lion coïncide avec le pèlerinage d’Henri II
                                                                                            sur la tombe de l’archevêque, Jordan Fantosme, Chronique, op. cit., v. 1910-1914.
                                                                                       55. Gesta regis Henrici secundi et Ricardi primi, dans The Chronicle of the Reigns of Henry II and Richard
                                                                                            I (1169-1192), éd. W. Stubbs, Londres, Kraus, 1867, vol. II, p. 116. Cet épisode est repris par de
                                                                                            nombreuses sources, notamment Roger de Wendover, The Flowers of History (Flores historiarum),
                                                                                            éd. H. G. Helwett, Londres, Longman & co, 1886, vol. 1, p. 184-185.

                                                                                                                                          25
MAÏTÉ BILLORÉ

                                                                                           D’autres formes de récupération politique existent, qui consistent
                                                                                       notamment à utiliser la figure du martyr pour servir une cause distincte de
                                                                                       son combat initial. C’est ce qui se passe par exemple, en Angleterre, pour
                                                                                       Thomas de Lancastre quand Isabelle et Mortimer, après leur coup de force
                                                                                       et la déposition du roi (1326), utilisent la décapitation du baron pour
                                                                                       justifier a posteriori leur action. À cette époque, Thomas peut être considéré
                                                                                       comme le symbole de l’opposition à Édouard II : il a entretenu des relations
                                                                                       complexes et conflictuelles avec son cousin et s’est retrouvé à plusieurs
                                                                                       reprises à la tête de troupes rebelles. Convaincu de trahison pour une liste
                                                                                       d’offenses établies lors de son procès (prise des bijoux et des chevaux royaux
                                                                                       à Newcastle en 1312, prise d’armes contre le roi, siège de forteresses royales,
                                                                                       correspondance avec les Écossais) 56, il a été condamné à être traîné, pendu
                                                                                       et décapité 57. Isabelle et Mortimer utilisent l’exécution du comte pour
                                                                                       noircir l’image du souverain et légitimer le traitement qu’ils lui ont infligé :
                                                                                       son arrestation, son emprisonnement et surtout son abdication forcée. La
                                                                                       figure du martyr nourrit toute une rhétorique visant à faire d’Édouard un
                                                                                       mauvais souverain, un meurtrier assoiffé du sang de ses barons : un tyran
                                                                                       manipulé par un entourage nocif, ce que n’est pas son successeur. Et à trois
                                                                                       reprises tout de même, Isabelle et son fils Édouard III s’adressent au Saint-
ISBN 978-2-7535-7579-0 — Presses universitaires de Rennes, 2019, www.pur-editions.fr

                                                                                       Siège pour revendiquer une canonisation de Thomas (fév. 1327, mars 1330
                                                                                       et avril 1331 58) : une insistance qui traduit la conscience qu’ils ont de la
                                                                                       symbolique martyriale et de son efficacité politique. On notera que, dans le
                                                                                       même temps, le culte est aussi soutenu par d’autres opposants à Édouard II,
                                                                                       en particulier les partisans des libertés aristocratiques ; ceux qui réclament
Martyrs politiques (Xe-XVIe siècle) – Maïté Billoré et Gilles Lecuppre (dir.)

                                                                                       la mise sous tutelle de la monarchie et un gouvernement baronnial. Cette
                                                                                       fois le combat s’inscrit dans la ligne de ce que furent les engagements de
                                                                                       Thomas 59. Le culte de Thomas de Lancastre illustre la nature extrême-
                                                                                       ment malléable du martyr politique, l’importance des manipulations et des
                                                                                       enjeux politiques dont il peut faire l’objet.
                                                                                           Le règne de Richard II en fournit un autre exemple avec un martyr
                                                                                       assez improbable qui nécessite une bonne dose de rhétorique pour devenir
                                                                                       “présentable” : le très controversé Édouard II. Faire reconnaitre son prédé-
                                                                                       cesseur comme un martyr politique est le combat d’une vie pour le roi
                                                                                       Richard II, surtout après son humiliation de 1387-1388 – à cette date
                                                                                       Richard est dépossédé de la réalité du pouvoir par les « lords appellant »
                                                                                       (Thomas de Woodstock, comte de Gloucester, Richard Fitz Alan, comte
                                                                                       d’Arundel, Thomas de Beauchamp, comte de Warwick) et il se voit coupé
                                                                                       de ses principaux partisans qui sont emprisonnés, exilés voire même exécu-

                                                                                       56. Foedera, conventiones, literae et cujuscumque generis Acta Publica, éd. T. Rymer, La Haye, J. Neaulme,
                                                                                            1739, vol. II, pars II, p. 40-41.
                                                                                       57. E n raison du sang royal qui coule dans ses veines, il est exécuté sans trainage ni pendaison.
                                                                                       58. Foedera, op. cit., vol. II, pars II, p. 181-182 ; vol. II, pars III, p. 39-40 et 61-62.
                                                                                       59. J. Theilmann, « Political canonization », art. cité, p. 252.

                                                                                                                                          26
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