Pages de Bretagne Pajennoù Breizh Paij de Brtêgn - Livre et ...

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¶               Pages de Bretagne
                Pajennoù Breizh
                Paij de Brtêgn

                                               #36
                                                 Mars
                                                 Miz Meurzh
                                                 Mouâz d’marr
                                                 2014
                                                 Revue trimestrielle

à la une : Hervé Bellec                          Kelaouenn drimiziek
                                                 Gâzètt su touâz mouâz

dossier : Littérature et paysage
                                                                         Hervé Bellec ©Jérôme Sevrette

Libraire : Jean-François Delapré
Photographe : Jérôme Sevrette
Facile à lire : la bibliothèque pour tous les publics
Le livre au Japon
GéoCulture en Aquitaine
Les Tablettes rennaises
Les éditions Dialogues
Herri ar Borgn, skrivagner
Édito / Pennad-stur / Biyèt d’la redijri
             Nous sommes environnés de récits. Ceux         nouveaux paysages. Ils sont nombreux à
             construits, transmis, polis, sans cesse        habiter et créer en Bretagne, et tout aussi
             transformés par des auteurs anonymes et        nombreux à y être invités, et parfois leur
             qui forment l’imaginaire breton, mais aussi    visite trouve un prolongement dans leurs
             ceux des écrivains d’ici ou d’ailleurs qui     textes. Je ne voudrais pas oublier les écri-
             nous font voir autrement nos pays et nos       vains en langue bretonne. Ils exploitent la
             paysages. La littérature donne                              dimension poétique de cette
             à voir des points de vue qui enri-                          langue qui pense la mer, la
             chissent notre relation avec les                            terre et les activités humaines
             lieux de notre quotidien. Sans                              autrement que le français.
             elle, ils s’effacent peu à peu                              Cette pensée fait partie du
             ou s’appauvrissent. Les écri-
             vains, poètes ou romanciers
                                                                         patrimoine immatériel de
                                                                         l’humanité ; nous ne pouvons             2
                                                                      ©Daniel Mingant

             nous offrent une langue qui                                 que les remercier de la main-
             apporte de nouvelles nuances                                tenir vivante. Aussi, je ne peux
             à la représentation de nos                                  que vous inviter à découvrir
             paysages. Nous pourrions                                    la richesse de cette littérature
             aligner une kyrielle de noms                                qui constitue la Bretagne où,
             d’écrivains prestigieux qui                                 comme l’écrit Paol Keineg (un
             par le passé ont évoqué la Bretagne et ses     auteur majeur de Bretagne et d’ailleurs),
             habitants, pour le meilleur et pour le pire,   « bombarde et biniou kozh tiennent les
             mais il ne faudrait pas faire croire que la    moineaux en respect* ».
             littérature s’est arrêtée au siècle dernier.
                                                            * Extrait de Voyage d’été, publié par les éditions
             Les œuvres des écrivains contemporains         Wigwam et réédité en 2012 par les éditions
             sont essentielles pour appréhender nos         Les Hauts-Fonds dans un recueil intitulé Abalamour.

             Bez’ ez eus danevelloù e pep lec’h tro-dro     ar skrivagnerien a vremañ evit kompren
             dimp. Ar re bet savet, kaset, peurlipet,       hon dremmvroioù nevez. Kalz anezho zo o
             treuzfurmet dizehan gant aozerien dianav       chom hag o krouiñ e Breizh. Ken niverus
             hag a stumm faltazi Breizh, hag ivez re ar     all eo ar re a vez pedet eno, hag a-wechoù
             skrivagnerien ac’hann pe a lec’h all a ra      e kaver roudoù eus o gweladenn en o
             dimp gwelet hor broioù hag hon drem-           zestennoù. Ne fell ket din disoñjal ar skri-
             mvroioù en un doare disheñvel. Gant al         vagnerien vrezhonek : ober a reont gant
             lennegezh e vez roet da welet savboen-         barzhoniezh ar yezh-se a soñj er mor, en
             toù hag a binvidika hon darempred gant         douar hag en oberoù an dud en ur mod
             lec’hioù hor buhez pemdez. Paneveti e          disheñvel diouzh ar galleg. Emañ ar soñj-se
             steuziont tamm-ha-tamm, pe ez eont war         e-barzh glad dizanvezel an denelezh, ha ret
             baouraat. Gant ar skrivagnerien, barzhed       eo dimp trugarekaat anezho evit derc’hel
             pe romantourien, e vez roet dimp ur yezh       anezhañ bev.Setu ne c’hallan nemet pediñ
             hag a zegas arlivioù nevez da daolenna-        ac’hanoc’h d’ober anaoudegezh gant puil-
             dur hon dremmvroioù. Gallout a rafemp          hded al lennegezh-se a ya d’ober Breizh.
             menegiñ un aridennad anvioù skriva-            Eno, evel ma skriv Paol Keineg (un aozer
             gnerien brudet-kaer hag o doa graet anv        pouezus-meurbet eus Breizh hag eus lec’h
             eus Breizh hag hec’h annezidi en amzer         all) : « E vez dalc’het ar filiped a-bell gant ar
             dremenet, evit ar pep gwellañ pe ar pep        vombard hag ar binioù-kozh* ».
             gwashañ, met arabat e vefe krediñ e oa
                                                            * Arroud diwar Voyage d’été, embannet gant an
             chomet al lennegezh a-sav er c’hantved         embannadurioù Wigwam hag adembannet e 2012 gant
             tremenet. Pouezus-kaer eo oberennoù            an embannadurioù Les Hauts-Fonds en un dastumad
                                                            anvet Abalamour.
Portrait d’un lecteur / Poltred ul lenner / Portrèt d’un lizou

    Auray

    Jean-Noël Guennan,
    marcheur-lecteur
    Marcher, lire, écrire, voilà                      le toit du monde, qui s’est fait passer pour      voiture. J’avais l’impression qu’ils étaient
    des activités qui se marient                      un alpiniste afin d’atteindre l’Everest, et       tous devenus fous, sur la route. » Jean-
    très bien. Amoureux de la                         surtout Hervé Bellec, qui reste l’un de ses       Noël a parcouru et parcourt encore la
    marche et du paysage, Jean-                       auteurs préférés. « J’ai lu tous les bouquins     Bretagne. Contrairement à ce qu’on en dit
    Noël Guennan est l’un de                          d’Hervé Bellec. Je trouve qu’il a le chic pour    parfois, il trouve le paysage breton plutôt
    ces nombreux marcheurs-                           faire participer le lecteur à son aventure.       préservé. « La Bretagne se défend bien,
    lecteurs qui parcourent à                         Quand je suis tombé sur Garce d’étoile, je        pour ses paysages. J’en ai fait presque le
    pied la Bretagne en tous sens                     venais de faire le chemin de Compostelle.         tour et je l’ai traversée dans tous les sens.
    et se risquent parfois au-delà.                   Je n’ai pas le même talent, mais lors de          J’ai passé des journées entières où je me
    Né dans la presqu’île de Rhuys et                 mon voyage à Rome, des gens me suivaient          sentais bien. » Jean-Noël suit les chemins
    aujourd’hui retraité, Jean-Noël Guennan           sur mon blog [117 jours de marche, 36 000         de randonnée et les sentiers balisés, sans
    est resté fidèle à ce coin de Bretagne, bien      visites]. Au début, j’écrivais cinq lignes par    lesquels il reconnaît qu’il ne serait jamais
    qu’ayant pas mal bourlingué dans sa vie           jour, à la fin, c’était dix pages ! » À 63 ans,   devenu le marcheur qu’il est. La signalé-
    professionnelle : matériaux de construc-          Jean-Noël a toujours envie de marcher,            tique joue son rôle, même s’il se dit que,
    tion, restauration, édition de sets de table,     bien que son dos ait souffert. Pour lui, la       parfois, c’est bien de se perdre un peu.

3   communication et vente de biens. Et c’est
    en marchant qu’il répond à nos questions.
    L’été dernier, il est allé à pied jusqu’à Rome.
                                                      marche est un exercice solitaire, même
                                                      s’il part parfois une semaine avec un
                                                      copain. « Être seul favorise la rencontre.
                                                                                                        « Chacun a sa vision du paysage, et chaque
                                                                                                        auteur son propre discours littéraire. Je
                                                                                                        crois que des dizaines d’écrivains pour-
    « Le soir, il fallait bien s’occuper. Alors,      Et j’aime bien raconter ces rencontres, par       raient s’asseoir au même endroit et écrire
    je lisais… et j’écrivais, aussi, parce que        la suite. C’est un mélange de solitude et de      chaque fois quelque chose de complète-
    j’avais envie de raconter ce que je vivais.       partage. Le temps n’a pas d’importance.           ment différent. »
    Quand j’étais petit, il n’y avait pas beau-       On apprend à vivre à un rythme inhabituel,        G. A.
    coup de livres à la maison, mais j’ai très        celui de la nature. Toute marche est médi-
    vite accroché aux récits de voyages et de         tative, à la fois rapport avec le paysage           º http://vannes-rome.blogspot.fr
    voyageurs à pied. » Parmi ses références,         et l’intérieur de soi. Je ne m’ennuie pas
    Stevenson et son âne, bien sûr, mais aussi        avec moi-même. Après mon retour de                  º st-goustan-paris.blogspot.com
    Nadir Dendoune, auteur d’Un tocard sur            Rome, ça m’a fait drôle de reprendre une
Portrait d’un auteur / Poltred ur skrivagner / Portrèt d’un’ecrivou

Landerneau                                                                     Fils de migrants bretons originaires du
                                                                               Pays pourlet, dans le Morbihan intérieur,

Hervé Bellec,
                                                                               Hervé Bellec a été élevé à Paris, où la
                                                                               famille tenait une ferme au niveau de l’ac-
                                                                               tuel quartier de La Défense. « Maintenant,
                                                                               à la place de la ferme, il y a une agence

le jeu du je
                                                                               d’intérim. » Enfant, il passe ses vacances
                                                                               en Bretagne, chez ses grands-parents. En
                                                                               échec scolaire, il est envoyé à Campostal,
                                                                               l’établissement privé de Rostrenen qui
                                                                               accueille pas mal d’élèves rebelles. C’est
                                                                               le coup de foudre pour la Bretagne, où
                                                                               il décide de rester. Les années 1970, la
Voyage et paysage sont les moteurs de l’écriture d’Hervé                       première guitare, les premières chan-
Bellec. Les deux mamelles de son oeuvre, serait-on tenté de                    sons. « Lire, pour ce milieu familial où
dire, pour le faire sourire. Car, chez lui, humour et auto-                    l’on vouait un culte au travail, c’était du
dérision ne sont jamais loin, et il n’est pas rare que l’ombre                 temps perdu. » Hervé ne veut pas entendre
d’une femme ait laissé sa trace dans le décor.                                 les récriminations : « T’as rien d’autre à
                                                                               faire ? » Hugues Aufray le mène à Dylan,
                                                                               Dylan à la contre-culture américaine,
                                                                               puis à Kerouac. « Avec Sur la route, c’est
                                                                               vraiment une porte qui s’ouvre. » Puis
                                                                                                                                4
                                                                               c’est Brest, le service militaire, une soif
                                                                               de liberté encore plus grande et la galère
                                                                               des petits boulots. Hervé Bellec publie
                                                                               un premier texte dans un fanzine, s’inspi-
                                                                               rant de son travail à la chaîne chez Mamie
                                                                               Nova. Il crée Mathieu Donnart Street, un
                                                                               groupe de musique dont il écrit les chan-
                                                                               sons déjantées, bien avant que ce soit à la
                                                                               mode. « Beaucoup de second degré. On se
                                                                               moquait gentiment des mythes bretons et
                                                                               des militants “breizous”. » Les chansons
                                                                               s’intitulaient « Les artichauts hallucino-
                                                                               gènes de Saint-Pol-de-Léon » ou « Jacob
                                                                               Delafon blues »… Tenancier du Triskell,
                                                                               le célèbre estaminet de la place Guérin, à
                                                                               Brest, Hervé sent qu’il va lui falloir prendre
                                                                               l’air. C’est même une question de survie.
                                                                               Il ferme boutique et part à pied pour
                                                                               Saint-Jacques-de-Compostelle.

                                                                               « J’ai toujours pris des notes au cours de
                                                                               mes voyages. Et j’ai toujours eu envie
                                                                               d’écrire. Là, très vite, je ne me suis plus
                                                                               contenté de notes. Il y a eu un effort de
                                                                               rédaction et l’idée d’en faire un récit de
                                                                               voyage est venue, un genre dont je suis
                                                                               depuis longtemps un grand lecteur. »
                                                                               Nicolas Bouvier, Jacques Lacarrière,
                                                                               Sylvain Tesson font partie de ses auteurs
                                                                               favoris. Et Garce d’étoile sera son premier
                                                                               ouvrage publié. Plusieurs fois réédité,
                                                                               ce récit de voyage à la fois enchanté
                                                                               et désabusé a toujours les faveurs du
                                                                               public. Il consacre déjà ce ton empreint
                                                            ©Jérôme Sevrette
d’autodérision qui fait tout le charme de l’écriture de Bellec. « Si
          la photo fige un peu les choses, pour moi en tout cas, je trouve
          que le texte ouvre, au contraire. » Devenu professeur d’histoire et
          géographie, il voit dans ce désir de traduire ses émotions par des
                             mots une sorte de déformation professionnelle.
    5 000 kilomètres « Mais je ne cherche pas à décrire. Je cherche
      de code-barres plutôt quel effet les paysages ont sur moi, sans
                             me prendre trop au sérieux. Le Transsibérien,
          par exemple, on peut trouver ça très monotone : une semaine à
          regarder défiler les forêts de bouleaux, c’est comme 5 000 kilo-
          mètres de code-barres ! Traverser l’Atlantique c’est pareil, on
          peut dire que c’est que de la flotte. Tout dépend donc de ce qu’on
          écrit sur ce qu’on ressent. J’aime les grands espaces, mais aussi
          les petits espaces, et j’adore marcher en ville, à Paris, à New
          York. L’émotion peut jaillir très loin ou très près de chez soi.
          À Noël, j’étais dans la famille dans le Pays pourlet. Le ciel était
          magnifique, le bocage avait ses couleurs d’hiver. J’ai eu l’impres-
          sion d’un paysage très pur. Locuon, près de Ploërdut, est un lieu
          de grâce. Une énergie et une grande sérénité se dégagent de cet

5         endroit. L’avantage de la marche c’est que l’on est seul, et même
          si on marche à plusieurs, on a tendance à s’isoler. D’ailleurs, si
          quelqu’un vient me dire “regarde comme c’est beau”, j’ai envie de
          lui foutre mon poing dans la gueule. Mais le soir, après la marche,
          je ressens le besoin d’échanger avec mes frères humains. C’est l’un
          des bonheurs de ces aventures : où que l’on soit dans le monde,
          se rendre compte que les gens que nous rencontrons sont nos
          frères et nos sœurs en humanité. » L’été dernier, Hervé tutoyait les
          sommets du Népal. Les notes qu’il a prises sont venues s’ajouter
          à celles de trente années de voyage. « Il me faut mettre du temps
          et de la distance, pour rédiger. » En projet, un best of de ces chro-
          niques, toujours sur ce ton qui lui sied si bien, « le jeu du je », qui
          sonne mieux qu’autofiction, terme qui fait penser à une sorte de                            ©Jérôme Sevrette

          maladie à la mode.
          G. A.

              Bibliographie :

              La Nuit blanche, NiL éditions, prix Édouard et Tristan Corbière, 2000
              Garce d’étoile, 2002, réédition Coop Breizh, 2009
              Le Beurre et l’Argent du beurre, Coop Breizh, 2002
              Yann et le petit menhir qui voulait devenir phare, Coop Breizh, 2003
              Félicité Grall, NiL éditions, 2004
              L’École de la place, avec Frédéric Grolhier, Coop Breizh, 2004
              Un bon Dieu pour les ivrognes, Coop Breizh, 2006
              Demain, j’arrête d’écrire, Coop Breizh, 2007
              Sur le chemin de Stevenson, Éditions Ouest-France, 2007
              Les Sirènes du Transsibérien, Géorama éditions, 2008
              Une heure de sommeil en moins, Coop Breizh, 2009
              Brèves de Bretagne, Édicité, 2009
              Si c’est ma femme, je suis pas là, Éditions Dialogues, 2011
              Monts d’Arrée (avec les photographies de Jean-Yves Guillaume), Géorama éditions, 2013
              Rester en rade, Éditions Dialogues, 2013
Portrait d’un libraire / Poltred ul levrier / Portrèt d’un marchand d’livr

Lesneven

Jean-François
Delapré : le frisson
Le discours misérabiliste sur la mort de la        Né en 1963 à Saint-Germain-en-Laye, par le hasard de l’affectation
librairie indépendante est parfois contre-         d’un père militaire, Jean-François Delapré est originaire de Bourg-
productif. Si c’est en train de mourir, ce n’est   Blanc et a fait ses études à Brest. À 18 ans, ses parents refusant
pas très attirant, alors on préfère aller voir     de le voir emprunter le chemin tortueux des beaux-arts, il entre
ailleurs, chez les « méchants marchands de         au Trésor public. « Je cherchais avant tout à me barrer de chez
livres » qui, au moins, sont en pleine forme !     moi. Évidemment, on ne peut pas avoir la vocation pour ce
Jean-François Delapré est un libraire bien         genre de métier. Au bout de dix ans, j’ai pété les plombs. Plus
vivant, lui. Il nous dit tout son bonheur de
faire ce métier.
                                                   exactement, j’ai eu le malheur de me mêler d’une affaire de
                                                   détournement d’argent public qui défrayait la chronique, en disant
                                                   que les inspecteurs du fisc pouvaient parfois fermer les yeux sur
                                                                                                                        6
                                                   les agissements de certains élus. Ma lettre a été publiée dans
                                                   Le Monde. J’ai été convoqué et on m’a fait comprendre que ma
                                                   carrière s’arrêterait là. Déjà que j’emmerdais tout le monde avec
                                                   mes retours de notes en alexandrins ! »
                                                   En 1991, celui qui fut le plus jeune « Quand je parle d’un
                                                   contrôleur du Trésor de France va livre que j’ai aimé à des
                                                   changer de voie. Un contribuable de clients, j’ai des frissons.
                                                   Plouvorn lui demande conseil à propos de Ça me transperce. En
                                                   délais de paiement. Il a des amis libraires avoir fait son métier, c’est
                                                   à Lesneven qui souhaitent vendre la
                                                                                                    le bonheur ! »
                                                   librairie Saint-Christophe. « On n’avait
                                                   pas un rond. J’ai dit à ma femme : je vais arrêter d’acheter des
                                                   livres. Bonne nouvelle ! Mais à la place, on va acheter une librairie.
                                                   Ce n’était pas une bonne période pour les affaires, en pleine guerre
                                                   du Golfe. On avait toutes les chances de se planter. Et pourtant,
                                                   vingt-deux ans après, on est toujours là ! »
                                                   Issu d’une famille de lecteurs, Jean-François se souvient de sa
                                                   première grande émotion littéraire, avec Le Capitaine Fracasse,
                                                   dans la collection « Rouge et Or » de chez Nathan. « J’ai tout de
                                                   suite été un lecteur compulsif. Quand je travaillais au Trésor,
                                                   j’achetais les livres par trois ou quatre, même si je n’en lisais qu’un.
                                                   J’avais cette envie d’appropriation que j’ai perdue depuis. Je suis
                                                   curieux. Être libraire, c’est ça : être curieux. Je vais de découverte
                                                   en découverte. Je lis de tout, mais j’ai toujours une préférence
                                                   pour le roman qui te raconte un pays bien mieux qu’un article de
                                                   fond ou un livre de géographie. Je suis peut-être insatisfait, parce
                                                   que je n’ai pas fait beaucoup d’études, alors, avec les livres, j’ai
                                                   l’impression de faire mes humanités. Je n’ai encore rien trouvé de
                                                   mieux que le livre. Le toucher, le sentir, l’ouvrir et lire une page.
                                                   Quand je parle d’un livre que j’ai aimé à des clients, j’ai des frissons.
                                                   Ça me transperce. En avoir fait son métier, c’est le bonheur ! Par
                       « La librairie va mal,      exemple, quand je suis en train de vanter les mérites d’un ouvrage
                c’est le refrain à la mode. »      à un client et que la dame qui écoute discrètement derrière
                                                   nous revient à la caisse avec le bouquin que j’étais en train de
du libraire
     conseiller… » Le conseil, pour le libraire
     de Lesneven, ne représente pourtant qu’à
     peine 10 % de son temps de travail. En
     période de rentrée littéraire, il mène une
     vie monacale, lisant de neuf heures à une
     heure du matin. « Mais la plupart du temps,
     c’est un boulot de manipulation. Pour être

 7   libraire, il faut surtout avoir des gros bras
     et un bon cutter ! »
     La librairie va mal, c’est le refrain à la
     mode. Mais Jean-François Delapré va bien.
     « Ce ne sont pas les libraires qui pleurent
     sur leur sort. Ce sont les journalistes qui
     parlent des “pauvres libraires”. Entre nous,
     on en rigole. Bien sûr, y a des librairies qui
     ferment, mais ce n’est pas toujours la faute
     d’Amazon ! Si le prix unique était remis en
     cause, alors oui, on serait en grand danger.
     On ne choisit pas le prix du produit, ni la
     marge que l’on peut faire dessus. On ne
     fait donc pas ce métier pour devenir riche.
     Mais j’en ai marre de ce discours miséra-
     biliste. Ici, dans une ville de 7 000 habi-
     tants, on a une librairie qui emploie cinq
     personnes. C’est pas mal ! »
     Jean-François aime dire que le livre
     permet de modifier la ligne d’horizon, d’ex-
     plorer de nouveaux paysages, intérieurs
     et extérieurs. Quelquefois, c’est même
     un paysage proche et bien connu, que le
     livre transforme. « C’est ce qui m’est arrivé
     avec Pays pagan, d’Yves Elléouët, de chez
     Palantines. Je ne peux plus regarder ce
     pays de la même façon. » Jolie plume, Jean-
     François Delapré est l’auteur de Catalène
     Rocca, suivi de L’Homme au manteau
     de pluie, paru aux éditions de La Table
     Ronde, et, avec Marc Letissier et Denez
     Abernot, de La Trace des géants (éditions
     Delioù), ainsi que de nouvelles souvent
     primées. Ne pouvant plus consacrer beau-
     coup de temps à l’écriture, il participe tout
     de même à la revue Pages des libraires.
     G. A.                                            Pays pagan ©J. F. Delapré
Portrait d’un photographe/ Poltred ul luc’hskeudenner / Portrèt d’un fotograf

    Rennes

    Jérôme Sevrette,
    la photo on the
    rock
    Jérôme Sevrette photographie en musique ou allie texte, musique et photographie. Ses
    clichés, fortement retravaillés, nous conduisent dans un univers étrange, plutôt sombre,
    frottement inquiétant entre réalité et imaginaire.
                                                                                                                            8
    Originaire du Mans, Jérôme Sevrette vit à Rennes depuis dix-huit
    ans. Parcours original : il est venu à la photo par la musique. « Mon
    grand frère faisait ses études à Rennes, où il y avait encore des
    magasins de disques. Il en rapportait des vinyles et j’étais très
    attiré par les visuels des pochettes. » Puis ce fut la découverte de
    la presse musicale et de photographes comme Richard Dumas.
    Jérôme travaille toujours en écoutant de la musique, omnipré-
    sente dans sa vie. Elle lui inspire des idées visuelles de séries de
    photos, et ses images prennent parfois le nom de titres de chan-
    sons. « Il s’agit pour moi de capturer de la matière que je travaille
    ensuite sur mon ordinateur. Cette matière est pour moi ce que
    serait de l’argile pour un sculpteur, une réalité que je capte sans
    utiliser de calque ni de filtre, mais en jouant sur le contraste, les
    couleurs, pour en faire autre chose. Le post-traitement représente
    90 % de mon travail. » Entre la prise de vue sur le terrain et la mise
    en ligne, Jérôme passe par ce qu’il appelle un « mûrissement de
    l’image » qui peut durer plusieurs mois. Il commence par chercher
    le réglage le plus proche possible de ce qu’il a en tête. Une fois ce
    réglage trouvé, il l’applique sur plusieurs photos bien distinctes et
    représentatives de la série. Il laisse ensuite passer à nouveau un
    mois ou deux, avant de vérifier si le réglage lui convient ou s’il lui
    faudra y apporter des modifications. « Cela me permet d’avoir du
    recul, car après quatre ou cinq heures passées devant son écran,
    on finit par ne plus rien voir de ce que l’on fait. Il faut savoir s’ar-
    rêter et revenir plus tard sur ses images avec un œil neuf. » Une
    fois la bonne formule trouvée, il ne lui reste plus qu’à appliquer le
    script à toutes les photos.

    Jusque dans les années 1990, Jérôme Sevrette travaillait en argen-
    tique. Batteur de rock pendant dix ans, il est revenu à la photo en
    2002. Il utilise à présent un appareil numérique et un Polaroïd.
    « Mes sources d’inspiration, en plus de la musique, ce sont des
    paysages dans lesquels quelque chose apparaît, comme déplacé.              Basstation Nouvelle série ©Jérôme Sevrette
9
                                                                               Autoportrait ©Jérôme Sevrette

    Avec une attirance pour les délaissés, les
    lieux étranges, les atmosphères hors du
    commun. Je cherche quelque chose d’in-
    congru, qui interpelle, un espace, l’inte-
    raction avec le fond, sombre ou lumineux,
    avec un élément qui ressort. Je me suis
    déjà fait taxer de photographe dépressif
    ou gothique. Torturé, je veux bien, puisque,
    dans l’histoire de l’art, toutes les formes de
    création ont été marquées par des esprits
    torturés. C’est même plutôt flatteur. Mais
    ce qui m’occupe l’esprit quand je travaille
    une image, c’est l’expérimentation sous
    toutes ses formes. L’irréalité est une           meet the cougar ©Jérôme Sevrette
    constante dans mon travail : fuir la réalité
    par tous les moyens mis à ma disposition. »      occupe une place de plus en plus impor-                   des Éditions de Juillet, avec un texte de
    En 2009, lors d’une interview, Jérôme            tante dans la vie de Jérôme : « C’est devenu              Jean-Luc Poitevin. Jérôme est également
    Sevrette affirmait : « L’avenir est sombre,      quelque chose de vital, un véritable besoin               passionné de cryptozoologie : l’étude
    tout le monde le sait. Mes seuls refuges         d’images et de création qui occupe la                     d’animaux méconnus. « J’ai découvert la
    restent la photographie, la musique… et          majeure partie de mon temps. » Bientôt                    cryptozoologie très jeune dans des livres
    ma voiture. Autour, c’est le néant. » Parmi      paraîtra le second volume de Terres                       sur les monstres marins, la légende du
    ses inspirateurs, outre Richard Dumas,           Neuves, une œuvre originale qui offre aux                 Kraken, du Léviathan, des serpents de mer.
    on trouve des photographes comme le              écrivains et aux musiciens la possibilité                 Ces écrits m’ont marqué. Ce qui m’inté-
    Néerlandais Anton Corbijn, auteur notam-         de s’exprimer à partir de ses images. Il est              resse, c’est qu’on est là à la frontière de
    ment des pochettes et des clips du groupe        également coauteur de Commodore, une                      la science et de l’imaginaire, voire de la
    Depeche Mode. « Pour les paysages, je            expérience qui vise à recréer une capsule                 mythologie. Et c’est du pain bénit pour un
    n’ai pas de mentor, sauf inconsciemment,         temporaire imaginaire dans le belvédère                   rêveur comme moi. Mais rassurez-vous, je
    peut-être. »                                     du Rayon Vert, hôtel mythique de Cerbère,                 suis quelqu’un de très terre à terre et pour
    Si elle ne lui permet pas encore d’en faire      dans les Pyrénées-Orientales. En projet : le              moi, tout a une explication scientifique. »
    une activité exclusive, la photographie          livre Rome, dans la série « Villes mobiles »              G. A.

      º www.editionsdejuillet.com/collections/photographies/products/terres-neuves
Ailleurs c’est ici / Amañ hag ahont / Âyou s’ée issi

                                     Le livre
                                        au
                                      Japon
                                                                                                                                               10

文学
Littérature                                                            originales. Quand le Japon s’ouvre enfin, au xixe siècle, la littéra-
                                                                       ture japonaise entre dans la modernité avec des caractéristiques
                                                                       bien spécifiques, que l’on résume par un certain sens du détache-
                                                                       ment. Souvent, le personnage central échoue dans ses efforts.
                                                                       La littérature japonaise peut être divisée en trois périodes prin-
                                                                       cipales : la période ancienne et la période médiévale (avec les
                                                                       périodes Nara et Heian, puis le développement de l’épopée et du
                                                                       théâtre nô), et la période moderne.
                                                                       La littérature japonaise ancienne (antérieure au xiie siècle), avec
                                                                       Makura no soshi (Notes de chevet), Genji monogatari (Le Dit
                                                                       du Genji), ou Man’yoshu (Recueil de dix mille feuilles) explore
                                                                       des thèmes comme la vie, l’amour et les passe-temps à la cour de
                                                                       l’empereur.
                                                                       La littérature japonaise médiévale (xiie-xixe siècle) est marquée
                                                                       par une forte influence du bouddhisme zen, mettant en scène des
Coupé du continent par une mer difficile, le Japon n’entre en          prêtres, des voyageurs ou des poètes ascétiques. Les nombreuses
contact avec l’Empire chinois que dans les premiers siècles de         guerres civiles entraînent le développement d’une classe de
notre ère. Les dynasties qui avaient entrepris la construction d’un    samouraïs, objets de contes et de légendes.
embryon d’État commencèrent alors à s’imprégner de tout ce qui         La littérature japonaise moderne (de la fin du xixe siècle à nos
venait du continent, y compris l’écriture. Dans un premier temps,      jours), marquée par l’ouverture du Japon au monde occidental,
il s’agissait du chinois classique et de ses idéogrammes, une langue   voit d’abord l’émergence du shisho setsu (roman à la première
très différente du japonais, qui s’imposa dans les domaines juri-      personne). Puis elle évolue en combinant les influences des
dique, diplomatique, religieux, administratif, jouant le même rôle     anciens écrits zen et les réalités du monde actuel, où le progrès,
que le latin en Occident. C’est la langue des plus anciens textes      perçu comme trop rapide, engendre un sentiment d’aliénation.
conservés.                                                             La période plus récente est marquée par l’essor du manga, une
Les premières œuvres de littérature japonaise sont très fortement      forme vite adoptée par les jeunes du monde entier.
influencées par la littérature chinoise, mais la politique d’isole-
ment du Japon a permis le développement de formes littéraires

 º    www.lalitteraturejaponaise.com
Librairies                                     Bibliothèques                                   Best-sellers

     書店
                                                    Les bibliothèques japonaises ont une
                                                    histoire assez comparable à celle des biblio-
                                                    thèques européennes, pour leurs origines
                                                    religieuses et leur relation à la noblesse de
                                                                                                    ベストセラー
                                                    cour. Même si la fermeture du pays a par la
                                                    suite retardé le développement d’échanges       Le dernier roman de Haruki Murakami,
                                                    internationaux dans ce domaine. En              Le sans couleur Tazaki Tsukuru et ses
                                                    1923, le tremblement de terre de Tokyo          années de pèlerinage, est le numéro un
                                                    fit perdre à la bibliothèque universitaire      des ventes de livres au Japon en 2013, avec
     Au Japon, pas moins de 7 000 librairies        500 000 ouvrages sur les 700 000 qu’elle        985 000 exemplaires vendus entre avril et
     ont fermé en moins de vingt ans. Pourtant,     possédait. Cette même année fut fondée la       novembre, pour un tirage de 1,05 million.
     on voit aujourd’hui émerger une nouvelle       Maison franco-japonaise, qui se dota d’une      Chaque nouvel ouvrage de Murakami
     génération de libraires de moins de 40 ans,    bibliothèque.                                   attire au Japon des milliers de lecteurs dès
     très présents sur les réseaux sociaux,         Depuis 2009, la Bibliothèque de la Diète        sa parution. Ce fut déjà le cas en 2009, avec
     poussés par la mode des third places (troi-    nationale (NDL), qui dépend directement         un engouement formidable pour les deux
     sièmes lieux), compléments du domicile et      du Parlement, a lancé un programme de           premiers tomes de sa trilogie 1Q84. Malgré
     du lieu de travail. Ils proposent des lieux    numérisation des CD, DVD et livres en sa        de nombreuses fermetures de librairies
     confortables, où l’on peut lire ou travail-    possession. L’ensemble de ces documents         et l’omniprésence d’Internet, les romans
     ler, tout en consommant des boissons ou        mis bout à bout représente 730 kilomètres       ont toujours les faveurs du public. 2013
     même en se restaurant, sachant que les         de rayonnage. L’arrivée de Google Books         a également souri à l’écrivain Jun Ikeido
     Japonais ont déjà l’habitude de passer         a décidé les autorités nationales à mettre      et ses histoires dans le milieu bancaire.
     beaucoup de temps hors de chez eux. Ce         en œuvre ce vaste chantier. Quelques            Adapté en série TV sous le titre Hanzawa
     nouveau type d’espace n’est pas voué à         ouvrages japonais s’étant retrouvés scan-       Naoki, et très populaire, son univers a pris

11   la recherche de profit à tout prix. Leurs
     promoteurs, qui ont grandi dans un monde
     en grande partie virtuel, attachent beau-
                                                    nés par l’opérateur, les éditeurs du pays
                                                    avaient fait part de leur mécontentement.
                                                    Les investissements publics sont consi-
                                                                                                    un relief particulier depuis la révélation de
                                                                                                    prêts bancaires à des membres de la mafia
                                                                                                    japonaise. Bien sûr, les mangas continuent
     coup d’importance aux rencontres réelles       dérables (128,7 millions $ en quatre ans).      à se vendre remarquablement bien, malgré
     qu’ils provoquent. Mais l’engouement pour      Grâce à un système comparable au dépôt          une baisse générale, avec notamment la
     ces troisièmes lieux est tel que, déjà, de     légal en France, la bibliothèque dispose        série phare One Piece, d’Eiichirō Oda, dont
     grandes enseignes s’y intéressent. Tsutaya,    de l’intégralité des produits culturels         chaque nouveau tome est tiré à plusieurs
     le géant de la location de livres et de DVD,   commercialisés dans le pays. Cependant,         millions d’exemplaires.
     a ouvert, il y a treize mois, un établisse-    moins d’un quart des documents numéri-          G.A.
     ment de ce type dans le quartier chic de       sés sont librement accessibles au public
     Daikanyama (Shibuya, Tokyo). Il met à la       sur le portail de la bibliothèque nationale,
     disposition des clients 140 000 ouvrages,      respect du droit d’auteur oblige. L’Asie,
     démontrant ainsi qu’il est encore possible     depuis la crise monétaire de la fin des
     d’investir dans le livre au Japon.             années 1990, mise beaucoup sur les rela-
     Malgré toutes ces fermetures de librai-        tions entre nouvelles technologies, culture
     ries, le livre reste présent un peu partout,   et esprit d’entreprise.
     notamment dans les gares et les cyberca-

                                                    本箱
     fés qui proposent pour un prix modique
     des boxes avec canapé, télévision, choix
     de DVD, console de jeux et bibliothèque
     en général bien fournie en mangas. Presse
     et boissons gratuites à volonté. Ces cyber-
     cafés sont ouverts 24 heures sur 24. C’est
     aussi une caractéristique : les librairies
     et les points de vente restent ouverts très
     tard.
     Sinon, à Tokyo, au nord du palais impérial,
     autour de la station Jimbocho, sont regrou-
     pés nombre de bouquinistes, petites et
     grandes librairies en tous genres, avec des
     libraires seuls capables de se repérer dans
     un incroyable fatras d’ouvrages traitant de
     toutes sortes de sujets.
     Et l’on trouve un peu partout des distribu-
     teurs de livres, notamment dans les gares
     et sur les grandes artères.
Le livre en région / Al levrioù er rannvroioù / Le livr den la contrée

Aquitaine

Écla      (Écrit, cinéma, livre,
audiovisuel), une agence du livre
ouverte au numérique
Écla Aquitaine est une agence                    En ce qui concerne plus précisément la        En ce qui concerne les bibliothèques,
culturelle émanant du conseil                    création et la vie littéraires, Écla met à    Écla s’attache à anticiper les évolutions
régional, partenaire des pro-                    la disposition des auteurs et traducteurs     de la lecture publique, s’intéresse parti-
fessionnels du livre et du                       des ressources documentaires et des           culièrement au numérique, et favorise
cinéma. Elle se veut le moteur                   annuaires professionnels. Elle renseigne et   les coopérations autour des missions des
du développement des savoirs                     conseille les éditeurs, médiateurs et orga-   médiathèques.
et des compétences en matière                    nisateurs de manifestations. Elle accueille   L’attention au patrimoine passe par l’ani-
artistique, culturelle, patri-                   des écrivains en résidence dans un quar-      mation d’une commission et la maîtrise
moniale et éducative.                            tier central de Bordeaux, à la Prévôté. Ces   d’ouvrage de projets régionaux, telle que
                                                 séjours s’adressent en priorité aux auteurs   la valorisation des manuscrits médié-
                                                 étrangers dont une partie de l’œuvre est
                                                 traduite et publiée en français. Elle déve-
                                                 loppe depuis peu les résidences au chalet
                                                                                               vaux d’Aquitaine, dans le cadre de la
                                                                                               Banque numérique du savoir. Avec le
                                                                                               rectorat de Bordeaux, Écla conduit une
                                                                                                                                                12
                                                 Mauriac, dans les Landes girondines,          politique importante en matière de déve-
                                                 ouvertes aux auteurs de l’écrit, du cinéma,   loppement de la lecture et de l’éducation
                                                 et aux écritures numériques.                  artistique au livre et au patrimoine, dont
                                                                                               témoigne le programme « Monumérique-
                                                 Écla accompagne les éditeurs et les           Archimérique », qui propose la décou-
                                                 libraires aquitains en leur proposant         verte du patrimoine à l’appui d’outils
                                                 conseil et audit, service juridique, forma-   numériques.
                                                 tions, participation aux salons régionaux,    Enfin « GéoCulture : l’Aquitaine vue par les
                                                 nationaux et internationaux. Elle mène en     écrivains » constitue un volet important de
                                                 parallèle une politique de soutien à l’édi-   la mise en valeur de la littérature auprès
                                                 tion et à la librairie indépendante dans le   des publics, sur lequel Écla travaille en lien
          L’orme de Biscarosse ©Écla Aquitaine
                                                 cadre du contrat de projets État-Région.      avec les professionnels.

                                                      L’Aquitaine
                                                      en chiffres                                                                           Dordogne

                                                                                                                     Gironde
                                                                       Cinq départements :
                                                                                                                                        Lot-et-
                                                                                                                                        Garonne

                                                       Population : 3,2 millions                                  Landes
                                                       d’habitants

                                                                                                              Pyrénées-Atlantiques
L’Aquitaine vue par les écrivains
         Le projet « GéoCulture : la France vue par les écrivains » a été très                           documentalistes sont également sollicités
         vite adopté par Écla, dans la foulée de l’expérience initiale en Limousin.                      pour faire remonter des propositions
         Il tend à s’étendre aujourd’hui, grâce à la participation de nombreux                           d’extraits choisis par des élèves. « L’idée
         partenaires.                                                                                    est de faire de GéoCulture un projet
         « C’est un projet très stimulant et positif »,    blanche, polar, jeunesse, BD…) restent au     vraiment contributif et non pas quelque
         affirme Olivier du Payrat, directeur              cœur des préoccupations. Aujourd’hui, le      chose qui vienne d’en haut, d’où cette
         du département livre de la structure.             site présente une cinquantaine d’extraits     volonté d’élargir son impact par cercles
         « Même si on essuie les plâtres et qu’on          en ligne. La gouvernance fonctionne           concentriques. Ainsi, notre mission croise
         rencontre forcément quelques écueils, on          grâce à un conseil scientifique disposant     des enjeux territoriaux avec la littérature
         réapprend aussi au contact d’un projet            de relais départementaux s’appuyant sur       et le numérique, et peut amener vers le livre
         collaboratif. » Pour le département livre         des experts locaux. « Nous concentrons        et la lecture des publics qui n’y vont pas
         d’Écla, « GéoCulture : l’Aquitaine vue par        notre intervention directe sur l’animation    facilement. GéoCulture est une ouverture
         les écrivains » est un projet prioritaire,        et la gouvernance du projet, et sous-         pour se promener dans les textes comme
         parallèlement au contrat de projets État-         traitons la partie rédactionnelle, ce qui     dans les territoires. » Même s’il faut faire
         Région 2015-2020. « Les enjeux sont               nous permet aussi de faire travailler un      attention à ne pas tout baliser et éviter de
         différents pour les divers acteurs de la          ou quelques auteurs associés, au service      s’adonner, sur le dos des écrivains, à de la
         chaîne du livre, mais de notre côté nous          des extraits repérés, géolocalisés. »         promotion touristique. « C’est pour cela
         tenons beaucoup au volet “création”               À Dax, du 25 au 27 avril prochain, auront     aussi que nous encourageons à choisir les
         du projet, donc à la présence d’auteurs           lieu les Rencontres à lire, qui permettront   textes les plus divers, fussent-ils critiques.
         contemporains à côté d’une dimension              de réunir le groupe départemental             Par exemple, on peut trouver un texte de
         plus patrimoniale. » L’importance d’une           GéoCulture Landes-Aquitaine sud. Au           Perec sur Pau qui ne présente pas la ville
         ville comme Bordeaux pourrait la                  programme, des jeux-concours destinés         sous son angle le plus séduisant. »
         faire apparaître comme hégémonique.               au jeune public, à partir de questionnaires   G.A.
         L’équilibre territorial et la diversité des       portant sur GéoCulture et les extraits
         genres littéraires abordés (littérature           de textes mis en ligne. Les professeurs        º    http://ecla.aquitaine.fr

            Le Voyage à Bordeaux                                                   finnois. Et puis elle se rappela la rencontre dans le train de nuit
                                                                                   avec cette charmante et indomptable Suédoise qui pour dire
                                                                                   uriner utilisait le mot allemand pissen.

13          Yuna fit une brève halte sous un arbre pour se remettre de la
            chaleur. Face à elle, sur la place, une femme était assise avec
            deux petits enfants sur un banc en bois. Tous trois léchaient leur
                                                                                   Piscine : ce devait être quelque chose de liquide. Pas étonnant :
                                                                                   c’était précisément l’endroit que Maurice avait classé parmi l’un
                                                                                   des quatre éléments, l’eau.
            bâtonnet de glace à la vanille. La langue de la femme était d’une      Le Voyage à Bordeaux, Yoko Tawada, traduction de Bernard
            longueur inhabituelle. Yuna songea à la langue de Viviane qui          Banoun, Verdier, 2008
            dansait entre ses dents blanches et brillantes. La langue japo-
            naise ne la sollicitait pas totalement, cet organe s’ennuyait,           º    http://lafrancevueparlesecrivains.fr/aquitaine
            alors il dansait, comme ça, sans raison, entre les mots.
            Le corps monstrueux d’un édifice blanc apparut au-delà du              Yoko Tawada est une auteure japonaise résidant en
            blanc. Piscine Judaïque : Yuna lut l’inscription à voix haute.         Allemagne. Elle a été reçue au printemps 2006 par Écla, dans le
            Piscine ? Elle ne connaissait pas ce mot, mais aussitôt lui vint       cadre du partenariat Hesse-Aquitaine, à la résidence de la Prévôté
            à l’esprit le mot pishan, onomatopée japonaise pour dire barbo-        à Bordeaux – dont a découlé son ouvrage Le Voyage à Bordeaux.
            ter. Lui revinrent alors des mots qu’elle avait attrapés au vol les
            années précédentes : pitie, boisson en bulgare, pisara, goutte en

                                        Plus de 500 auteurs et traducteurs littéraires

                                        170 structures éditrices
        8%
du territoire national
    en superficie                       Commerce de livres :                    230 lieux, dont 70 librairies
         5 % de la                      Bibliothèques territoriales (normes État) :
         population                     154 établissements,
          française
                                        dont 5 bibliothèques                              départementales de prêt

                                        Près de           70 festivals et manifestations littéraires
Dossier
An teuliad
                                                        réalisé par Gérard Alle
La cadèrnn

                                                                    « Si j’ai du goût, ce n’est guère que
                                                                    pour la terre et les pierres. »

                                                                    Arthur Rimbaud

Littérature
et paysage                                                                                                   14

Si le paysage n’a pas toujours été un élément d’inspiration         « GéoCulture : la France vue par les
pour les artistes, il est devenu un bien commun célébré par         écrivains » place la littérature et le
tous. En fait, si l’on veut bien lire entre les lignes, la litté-   paysage, urbain ou rural, au coeur
rature nous enseigne qu’il y a des manières bien différentes        de son projet. Nul doute que chacun
de l’appréhender. Si bien qu’on en apprend souvent plus sur         a son propre vécu, secret ou pas, de
l’auteur et ses origines sociales que sur le lieu ou le terri-      tel ou tel paysage, et qu’il pourra
toire parcouru. Lecture des textes. Lecture du paysage. La          ainsi confronter son émotion à celle
beauté d’une mer déchaînée ne laissera indifférents ni le           de quelqu’un d’autre. Cette initia-
touriste, ni le marin, mais ce ne sera pas pour les mêmes rai-      tive peut se révéler bénéfique pour
sons. La perception du paysage évolue aussi avec le temps et        le paysage, qui en a bien besoin,
l’efficacité des discours performatifs. Sa transformation, que      car il ne saurait être question de se
l’on vantait hier comme un progrès, est parfois vécue de nos        contenter de quelques panoramas
jours comme un danger pour l’avenir de nos enfants. Il faut         de cartes postales, oasis sublimes
aussi reconnaître que certains endroits que d’aucuns trou-          ou pittoresques, grains de beauté
veraient fort laids ne manquent pas de piquant. Ne serait-ce        sur des territoires saccagés. Poser
que par ce qu’ils nous révèlent de l’être humain.                   des mots sur un paysage. S’abs-
                                                                    traire ou s’approprier un paysage.
                                                                    Réclamer la présence de l’activité
                                                                    humaine ou la rejeter. Faire corps
                                                                    avec le paysage, c’est aussi s’affran-
                                                                    chir du temps social pour adop-
                                                                    ter en marchant le rythme de la
                                                                    nature. Se trouver et se perdre :
                                                                    deux libertés fondamentales.
GéoCulture : la France vue par les écrivains

     Née en Limousin, l’idée de « GéoCulture : la France
     vue par les écrivains » gagne peu à peu du terrain.
     Soutenu par le CNL et la Sofia, le projet, coordonné
     par la Fill, est aujourd’hui porté par une douzaine de
     régions. Ce service numérique, lancé en mars 2013
     au Salon du livre de Paris, propose des balades litté-
     raires en France à travers déjà près de 500 extraits
     d’oeuvres proposés par le grand public et les profes-
     sionnels du livre.                                                       associant les professeurs de français, d’histoire et de géographie.
                                                                              « La Picardie et le Nord–Pas-de-Calais viennent de nous rejoindre.
     Concrètement, ce site, également décliné sur des applications            Nous espérons couvrir la totalité du territoire national et que
     pour téléphones mobiles Apple et Androïd, propose des balades            les professionnels s’emparent de cet outil comme d’un outil de
     littéraires géolocalisées à travers des extraits de textes et permet     promotion. À terme, pourquoi ne pas imaginer une version anglaise
     à ceux qui auraient envie de poursuivre la lecture de repérer les        du site ? Personnellement, “Géoculture : La France vue par les
     librairies et les bibliothèques les plus proches. Françoise Bouyeure,    écrivains” m’a déjà permis de découvrir des auteurs oubliés ou peu
     coordinatrice, présente cet outil interprofessionnel, interrégional et   connus. C’est aussi un bon moyen de faire vivre les fonds. »
     contributif : « Bien sûr, il ne s’agit pas de sélectionner uniquement    À signaler également, un partenariat avec les presses de l’Enssib
     des textes descriptifs, ou de ne s’intéresser à un auteur que parce      (École nationale supérieure des sciences de l’information et
     qu’il est né à tel endroit. Les extraits proposés par les régions        des bibliothèques), pour un ouvrage de commande de textes
     partenaires donnent à découvrir ou redécouvrir un lieu à travers         contemporains sur les bibliothèques et, en projet, la mise en ligne
     les yeux d’un écrivain et cela peut toucher la poésie, les journaux      d’extraits d’ouvrages en avant-première ou le jour de leur sortie en
     intimes, de voyage, le roman, la bande dessinée… tous les genres         librairie.
     littéraires, dès lors que l’auteur propose sa description ou sa
     réinvention d’un lieu. Une charte, en ligne sur le site, définit les      º    http://lafrancevueparlesecrivains.fr
     critères qui président au choix des œuvres et des extraits. En
     ce qui concerne la littérature jeunesse, nous avons passé une
     convention avec le Centre national de la littérature pour la
                                                                              GéoCulture Bretagne
15   jeunesse de la BnF, qui repère des extraits dans le corpus jeunesse
     d’hier et d’aujourd’hui. » Un partenariat est également en cours
     de validation avec les librairies Page pour les nouveautés, dans
     le but de maintenir un équilibre entre littérature patrimoniale          La Bretagne est entrée doucement dans le projet. Le comité
     et contemporaine. La démarche est ascendante et concerne                 scientifique a été mis en place par Livre et lecture en Bretagne,
     également le grand public : les lecteurs peuvent à leur tour devenir     en s’appuyant sur des personnes qui avaient déjà travaillé sur le
     « géoculteurs » et proposer des textes à un comité scientifique          rapport entre territoire et littérature. Dans un premier temps, des
     régional qui valide les propositions. Les extraits choisis sont          auteures et leurs textes ont été identifiés, pour éviter de renfor-
     ensuite envoyés à la Fill qui s’occupe des démarches relatives aux       cer les clichés en faisant appel à ces regards singuliers. Dans un
     droits d’auteur et de la mise en ligne. Les textes sont accompagnés      second temps, « GéoCulture : la Bretagne vue par les écrivains »
     d’informations complémentaires concernant l’œuvre, son auteur,           va se développer en explorant plusieurs pistes. Livre et lecture en
     éventuellement des liens sur le web, des photos, et même du son.         Bretagne souhaiterait mettre en évidence la présence des auteurs
     « Certaines régions procèdent à l’enregistrement des textes, lus par     sur le territoire. Par exemple, les auteurs de bande dessinée, qui
     leurs auteurs ou par des comédiens, que l’on peut ainsi écouter sur      sont importants en Bretagne, les textes issus des résidences d’au-
     son MP3. » L’un des effets de GéoCulture est la mise en réseau des       teurs, ou des initiatives comme celle de la bibliothèque de Lorient,
     libraires, des bibliothécaires, des éditeurs et des auteurs autour du    qui entend solliciter des habitants des quartiers de la ville pour
     projet. Bientôt, les offices de tourisme seront également associés,      repérer des textes. Des rencontres sont également envisagées
     comme d’ailleurs tous les partenaires qui pourront le souhaiter.         autour du projet, afin que les différents acteurs de la chaîne du
     En région Paca, par exemple, une enseignante de collège travaille        livre s’en emparent, y compris les lecteurs.
     avec une classe de sixième au choix d’extraits portant sur la région.
     Ce genre d’expérience peut déboucher sur une action transversale          º    http://lafrancevueparlesecrivains.fr/bretagne

        La Force de l’âge

        J’aimai Saint-Malo, ses étroites rues provinciales où la rumeur de la mer avait fait lever, jadis, des corsaires. Des vagues café
        au lait battaient le Grand Bé, c’était beau ; mais le tombeau de Chateaubriand nous sembla si ridiculement pompeux dans sa
        fausse simplicité que, pour marquer son mépris, Sartre pissa dessus.
        Simone de Beauvoir, La Force de l’âge, Gallimard, 1960

        La Force de l’âge est le deuxième tome de l’œuvre autobiographique de Simone de Beauvoir, précédé des Mémoires d’une jeune
        fille rangée (1958), suivi de La Force des choses (1963) et de Tout compte fait (1972). Il traite de la période de sa vie s’étendant de
        1929 à la libération de Paris en août 1944. Une large place y est faite à la description de la France pendant la « drôle de guerre »,
        sous l’Occupation, et aux actions de la Résistance.
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