Apport de la sociologie à l'étude de la réduction d'usage des antibiotiques

 
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Apport de la sociologie à l'étude de la réduction d'usage des antibiotiques
Apport de la sociologie                                                                                                  INRA Prod. Anim.,
                                                                                                                        2018, 31 (4), 307-324

  à l’étude de la réduction d’usage
  des antibiotiques
Christian DUCROT1-2, Cécile ADAM2-8, Florence BEAUGRAND3, Catherine BELLOC3, Julie BLUHM4, Claire CHAUVIN5,
Marina CHOLTON6, Lucie COLLINEAU7, Julien FAISNEL8, Nicolas FORTANÉ9, Brigitte FRAPPAT6, Florence HELLEC10,
Anne HÉMONIC11, Nathalie JOLY12, Guillaume LHERMIE13, Marie-Angélina MAGNE14, Mathilde PAUL15, Axelle POIZAT3,
Didier RABOISSON15, Nathalie ROUSSET16
1
  ASTRE, Université de Montpellier, CIRAD, INRA, 34398, Montpellier, France
2
  Université Clermont Auvergne, INRA, VetAgro Sup, EPIA, 63122, Saint-Genès-Champanelle, France
3
  BIOEPAR, INRA, Oniris, Université Bretagne Loire, 44307, Nantes, France
4
  CEZ, Bergerie Nationale, 78120, Rambouillet, France
5
  Anses Laboratoire de Ploufragan-Plouzané, Université Bretagne Loire, 22440, Ploufragan, France
6
  Institut de l’Élevage, 75012, Paris, France
7
  Public Health Risk Sciences Division, Public Health Agency of Canada, Guelph, On N1G 2W1, Canada
8
  Bureau des intrants et de la santé publique en élevage, Direction générale de l’alimentation, 75732, Paris, France
9
  IRISSO, PSL, CNRS, INRA, Université Paris Dauphine, 75775, Paris, France
10
   ASTER, INRA, 88500, Mirecourt, France
11
   IFIP, Institut du porc, 35650, Le Rheu, France
12
   CESAER, Agrosup, 21079, Dijon, France
13
   Department of Population Medicine and Diagnostic Sciences, College of Veterinary Medicine, Cornell University, Ithaca,
NY 14853-6401, USA
14
   AGIR, Université de Toulouse, ENSFEA, INRA, INPT, INP- EI PURPAN, 31320, Castanet-Tolosan, France
15
   IHAP, Université de Toulouse, INRA, ENVT, 31076, Toulouse, France
16
   ITAVI, Antenne Ouest, 22440, Ploufragan, France
Courriel : christian.ducrot@inra.fr

„„ À côté des actions techniques possibles, des facteurs sociaux, psychologiques et économiques influencent les
décisions de prescrire et administrer des antibiotiques. Cet article dresse un aperçu des travaux qui étudient le
rôle de ces facteurs dans le choix de réduire l’usage des antibiotiques en élevage, à l’échelle de l’éleveur, dans sa
relation au vétérinaire et aux conseillers d’élevage, et plus largement dans son environnement professionnel et
économique.

Introduction                                               tionales (WHO, 2016 ; FAO, 2016 ; OIE,    mettre en œuvre un usage prudent et
                                                           2016) ont adopté des plans concertés      raisonné des antibiotiques et dévelop-
                                                           pour optimiser l’usage des antibio-       per des approches zootechniques et
  Les résistances aux antibiotiques                        tiques et promouvoir la recherche de      thérapeutiques alternatives. L’objectif
font peser la menace de se trouver, à                      solutions préventives ou de thérapeu-     de réduction de 25 % de l’usage des
moyenne échéance, dans une impasse                         tiques alternatives, tant chez l’Homme    antibiotiques en 5 ans a été atteint et
thérapeutique pour le traitement des                       que chez l’animal. En France, en ce qui   dépassé, et le plan EcoAntibio 2 (2017-
infections bactériennes humaines et                        concerne les animaux de production,       2021) encourage la poursuite de ces
animales ; ceci à la fois dans les pays                    un ensemble d’actions ont été entre-      activités pour pérenniser les efforts réa-
développés et les pays en développe-                       prises dans le cadre du plan EcoAntibio   lisés (Ministère de l’agriculture, 2017).
ment (Zahar et Lesprit, 2014). Aussi, afin                 2017 (Ministère de l’agriculture, 2016)
de préserver le bien commun que sont                       pour promouvoir de meilleures pra-          Depuis qu’elle fait l’objet d’un
les antibiotiques, les instances interna-                  tiques de prévention des maladies,        suivi, l’exposition des animaux aux

https://doi.org/10.20870/productions-animales.2018.31.4.2395                                          INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
Apport de la sociologie à l'étude de la réduction d'usage des antibiotiques
308 / Christian ducrot et al.

a­ ntibiotiques en France a connu son                            ment). Céline Pulcini (infectiologue CHU           d’aval en passant par les acteurs clés de
 maximum en 2005 : un peu plus de                                Nancy, Université de Lorraine), à propos           la santé animale (vétérinaires, conseil-
 70 % de la biomasse animale a été trai-                         de l’usage des antibiotiques en méde-              lers), les organisations de producteurs
 tée avec un antibiotique cette année-là                         cine de ville2 estime que « prescrire un           et jusqu’au consommateur. Le pro-
 (Anses, 2016). Depuis, l’exposition a                           antibiotique n’est pas un acte vraiment            cessus de changement de pratiques,
 baissé de près d’un tiers en l’espace                           rationnel ». Différents facteurs entrent           comprend par ailleurs différentes
 de 10 ans ; elle est aujourd’hui infé-                          en effet en ligne de compte dans la                dimensions, qui vont de la prise de déci-
 rieure à celle mesurée en 1999, année                           décision de prescrire ou non un antibio-           sion à la mise en application de cette
 de début de suivi des ventes de médi-                           tique à l’issue d’une consultation. Des            décision sur le long terme (encadré 1).
 caments vétérinaires contenant des                              facteurs non-cliniques comme la prise
 antibiotiques. Les situations sont tou-                         en compte de la demande expresse ou                   Cet article fait le point sur les travaux
 tefois très différentes selon les espèces                       supposée du patient et de son entou-               récents en sciences humaines et sociales
 animales. La baisse de l’exposition des                         rage (Macfarlane et al., 1997 ; Stivers,           conduits en France sur les usages des
 volailles, des porcs et des lapins a été                        2002 ; Rosman, 2009), les recomman-                antibiotiques en élevage et leur réduc-
 très forte. Chez les bovins, la diminu-                         dations de « bonnes » pratiques des                tion ; ces travaux mobilisent des études
 tion est plus modeste mais les niveaux                          instances professionnelles, le manque              quantitatives et qualitatives (enca-
 d’exposition étaient également plus                             de temps pour préciser le diagnostic,              dré 2). Leur originalité est de mettre en
 faibles au départ. Les ventes d’antibio-                        notamment, pèsent sur la décision, de              évidence des verrous dans la réduction
 tiques en élevage en France (tonnage                            sorte que la prescription médicale est             d’usage des antibiotiques et des leviers
 de principes actifs rapporté au tonnage                         le résultat d’une composition entre des            d’action à différents niveaux d’organisa-
 animal) étaient inférieures en 2015 à la                        contraintes d’ordre différent (Trébaol             tion (éleveurs/fermes, dispositifs d’ac-
 moyenne des 30 pays européens inclus                            et al., 2011). De la même façon, en santé          compagnement, gouvernance), et de
 dans le rapport de l’Agence Européenne                          animale, les praticiens vétérinaires sont          bien montrer que la réduction d’usage
 des Médicaments (EMA, 2016). Ce rap-                            placés sous le feu croisé des demandes             des antibiotiques en élevage n’est pas
 port met également bien en évidence                             de leur clientèle, des recommandations             qu’entre les mains de l’éleveur ou du
 que parmi les pays avec les usages les                          d’expertise et des exigences de poli-              vétérinaire. Le choix a été fait de présen-
 plus bas se trouvent souvent ceux qui                           tiques publiques (Plan EcoAntibio), ce             ter d’abord des recherches à l’échelle
 ont mis en place des politiques efficaces                       qui implique négociation et compromis              des exploitations agricoles, et en parti-
 de réduction des usages d’antibio-                              dans la prescription (Samedi, 2015).               culier sur les relations des éleveurs avec
 tiques, notamment sensibilisation des                                                                              les vétérinaires et les conseillers d’éle-
 acteurs au risque de l’antibiorésistance,                          Compte tenu de ce contexte, pro-                vage, puis d’élargir au fur et à mesure
 mesure fine des usages avec ciblage                             gresser dans la réduction d’usage des              la focale en prenant en considération
 des élevages forts utilisateurs. Les                            antibiotiques nécessite une approche               l’organisation des filières animales à ses
 comparaisons d’usage entre pays sont                            qui combine plusieurs clés d’analyse et            différents maillons. Pour finir, cet article
 néanmoins difficiles en raison des diffé-                       des actions variées destinées à agir sur           discute des éléments propices à une
 rences de structure de leur population                          les différents paramètres en jeu dans              diminution des usages d’antibiotiques,
 animale, des systèmes de production,                            l’usage des antibiotiques. Certaines               des leviers d’action possibles, tout en
 des situations sanitaires, de la nature                         approches sont d’ordre technique, et               pointant les domaines d’approfondis-
 des antibiotiques utilisés, des disponi-                        visent à réduire le risque de maladie              sement nécessaires, voire les nouveaux
 bilités et des prix des médicaments.                            bactérienne ou à utiliser de manière               fronts de recherche qui seraient à ouvrir
                                                                 plus efficace les antibiotiques. Il s’agit         sur cette question.
   Les antibiotiques en élevage sont uti-                        par exemple de mettre en place des
lisés dans trois cas de figure1 : i) un usage                    pratiques de biosécurité adaptées, ou
curatif, appliqué aux seuls animaux                              de mieux repérer les animaux néces-
                                                                                                                    1. Évolutions de l’usage
malades ; ii) un usage à visée métaphy-                          sitant un traitement ciblé. D’autres               des antibiotiques à
lactique, quand tout un lot d’animaux                            actions et questions en jeu relèvent               l’échelle de l’exploitation
est traité dès la présence de malades                            des sciences humaines et sociales. Il
parmi eux, les sains ayant une forte pro-                        s’agit notamment d’identifier les fac-
                                                                                                                    „„1.1. Freins et motivations
babilité d’être infectés à cause de leur                         teurs qui influencent les pratiques de
                                                                                                                    des éleveurs pour réduire
contact étroit avec les malades ; iii) un                        prescription et les usages d’antibio-
                                                                                                                    l’usage des antibiotiques
usage à visée préventive, appliqué à des                         tiques au sein des élevages ; ou encore
animaux sains exposés à un facteur de                            les facteurs qui facilitent ou freinent les          Plusieurs études récemment
risque (notamment lors de période à                              changements de pratiques, et ce, tout              conduites en France, soulignent l’im-
risque comme le sevrage ou un allote-                            au long de la filière agroalimentaire :            portance de la prise en compte des
                                                                 des élevages aux industries d’amont et             facteurs psycho-sociaux dans la réduc-
                                                                                                                    tion des usages des antibiotiques en
1
  Définitions précisées dans l’arrêté du 22/07/2015
sur les Bonnes Pratiques d’emploi des antibiotiques              2
                                                                   Exposé du 24/11/16 à la réunion du Réseau R2A2
                                                                                                                    élevage. En élevage cunicole, l’at-
ht t p s : / / w w w. l e gi f ra n ce. g o u v. f r / e l i /   consacrée aux approches en sciences humaines et    tention a été portée (sur la base du
arrete/2015/7/22/AFSP1517963A/jo                                 sociales sur l’usage des antibiotiques.            modèle deLazarus et Folkman, 1984)

INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
Apport de la sociologie à l’étude de la réduction d’usage des antibiotiques / 309

Encadré 1. Différentes dimensions impliquées dans le changement de pratiques, de la prise de décision à la mise en
application.

Une analyse bibliographique conduite par Parcheminal (2014) sur l’observance thérapeutique, qui désigne en médecine vétérinaire la concordance entre les
recommandations du vétérinaire prescripteur et le comportement de l’éleveur dans la mise en œuvre du traitement prescrit, montre l’implication de facteurs très
variés. Au-delà de la thérapeutique, cette analyse présente différents facteurs (Schéma) qui jouent un rôle dans la prise de décision puis dans la mise en place de
changements de pratiques de la part de l’éleveur. En premier lieu, la prise de décision de l’intention de changer ses pratiques relève de deux catégories de facteurs.
Les premiers sont explicites, objectifs et rationnels, basés sur des données scientifiques, l’expérience des autres, et des motivations liées à l’organisation du travail,
le rapport coût bénéfice, et une appréhension des risques encourus. Les seconds sont implicites, intuitifs, basés sur des croyances, l’expérience passée, le degré de
confiance en soi, et des motivations personnelles liées à un besoin de reconnaissance professionnelle, à une rigueur et une attention à la santé et au bien-être, etc.
Une fois la décision prise, la mise en œuvre du changement dépend pour une bonne part du collectif dans lequel l’éleveur est inséré et de ses relations avec les parte-
naires professionnels (pression sociale, existence de charte qualité, réglementation) qui peuvent la freiner, ou à l’inverse la faciliter. Intervient aussi à ce stade la qualité
de l’information disponible pour aider l’éleveur à mettre en œuvre le changement (accessibilité, concordance des informations, confiance dans la source d’information).
Enfin, une fois mis en place, le maintien dans le temps d’une nouvelle façon de travailler relève de l’ergonomie des moyens disponibles pour la conduire dans la
durée, notamment la clarté de l’information et l’aspect pratique des actions à accomplir. Toute réflexion et démarche auprès des éleveurs pour faire évoluer leurs
pratiques d’élevage devrait prendre en considération, non seulement le rationnel technique et scientifique, mais aussi l’ensemble de ces autres composantes qui
jouent un rôle capital dans l’adhésion à de nouvelles façons de travailler.
                                    Facteurs influençant l’observance par l’éleveur de changements de pratiques

                                   Intention de changer                                      Mise en œuvre                             Maintien dans
                                       ses pratiques                                         du changement                               le temps

                    Facteurs explicites,        Facteurs implicites,                     Place du        Qualité de                  Ergonomie
                   rationnels, objectifs,       intuitifs, croyances,                    collectif       l’information               des moyens
                   Données scientifiques        Expérience passée                 Pression sociale       Accessibilité               disponibles
                   Expérience des autres        Croyance en soi                     Charte qualité       Concordance                 Aspect pratique
                   Rapport coût-bénéfice        Motivations personnelles          Réglementation         Confiance                   Clarté de l’information
                   Appréhension, risques        …                              Groupes de partage

Représentation schématique des facteurs jouant un rôle dans la décision de changer des pratiques d’élevage.

Encadré 2. Méthodologies et données.

L’article présente un ensemble de travaux menés en France par une dizaine de chercheurs et équipes de recherche associant sciences humaines et sociales et sciences
biotechniques (notamment sciences vétérinaires et de l’élevage).
La plupart des études référencées reposent sur des approches qualitatives par entretiens semi-directifs menées sur le territoire français, conduites auprès d’échantillons
d’éleveurs très variés. Différentes espèces animales sont concernées (bovins, porcs, lapin, aviculture), de même que différentes filières de production (conventionnel,
label, agriculture biologique), ainsi que le réseau des fermes expérimentales des établissements d’enseignement du Ministère de l’agriculture (Bluhm et Cholton,
2016). Certaines de ces études ont décrit et classé les motivations des éleveurs ainsi que leurs actions vis-à-vis de l’usage des antibiotiques (Bonnet-Beaugrand
et al., 2016 ; Bluhm et Cholton, 2016 ; Joly et al., 2016 ; Joly et al., 2017) ; d’autres ont analysé la représentation du « bien faire » par les éleveurs ainsi que leur part
d’autonomie dans le processus d’utilisation des antibiotiques, malgré l’obligation de prescription (Adam et al., 2017a ; Adam et al., 2017b).
D’autres études ont analysé la diversité des acteurs impliqués dans les changements de pratiques d’utilisation des antibiotiques en élevage et leurs interactions.
Elles reposent sur des investigations auprès des intervenants en élevage, vétérinaires, conseillers d’élevage, et responsables d’organisations de production (Bouamra-
Mechemache et al., 2015 ; Adam et al., 2016 ; Poizat et al., 2017 ; Hellec et Manoli, 2018), ainsi que sur le processus de conseil, de travail participatif et de formation
des éleveurs (Frappat et al., 2015 ; Frappat et al., 2016 ; Joly et al., 2016 ; Duval et al., 2017 ; Hellec et Manoli, 2018). Une étude met l’accent sur l’évolution de
l’activité et du métier de vétérinaire praticien (Fortané, 2016).
Parmi les travaux mentionnés, certains ont abordé les questions à travers l’étude des trajectoires d’éleveurs ayant modifié leurs pratiques, ce qui a permis d’investiguer
en parallèle les motivations des éleveurs et le déclic pour changer, la longueur et les modalités du processus, les évolutions techniques mises en œuvre pour y
parvenir, ainsi que l’accompagnement à l’extérieur de l’exploitation (Fortané et al., 2015 ; Samedi, 2015 ; Bonnet-Beaugrand et al., 2016). Les conditions techniques
et sociologiques de la réussite de certaines actions de prévention ont été analysées parRoussel et Seegers (2012), Coutelet et al. (2015) et par Fabreguettes (2017).
Une autre série d’études a reposé sur une approche quantitative, à partir d’études épidémiologiques investiguant entre autres des facteurs relatifs aux traits de
personnalités, aux perceptions, au niveau de revenu des éleveurs, ainsi qu’à leur ressenti sur les approches de réduction d’usage des antibiotiques (Le Bouquin
et al., 2013 ; Visschers et al., 2015 ; Visschers et al., 2016a ; Visschers et al., 2016b ; Rousset et al., 2018). Une d’entre elles est une étude d’intervention conduite
dans quatre pays européens (Collineau et al., 2017).

                                                                                                                           INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
310 / Christian ducrot et al.

sur l’influence des traits de personnalité              éleveurs qui utilisent moins d’antibio-                 bien que les éleveurs attentifs à ce
des éleveurs sur la quantité d’antibio-                 tiques ont tendance à percevoir le stress               risque aient un usage plus faible que
tiques utilisée (Le Bouquin et al., 2013).              comme un élément moteur dans leur                       les autres. Une étude d’intervention
L’analyse statistique a identifié deux fac-             travail (métier stimulant, avec des défis               (Collineau et al., 2017) a également
teurs corrélés négativement à l’usage                   à relever), se sentent plutôt autonomes                 souligné l’importance de l’observance
d’antibiotiques (figure 1) : le niveau de               au travail (ressource professionnelle), et              des mesures préconisées par les vété-
revenus de l’éleveur et le contrôle perçu               déclarent tester souvent de nouvelles                   rinaires, c’est-à-dire la mise en œuvre
par l’éleveur, à savoir la confiance qu’il              techniques ou de nouveaux matériels.                    effective du traitement prescrit, sur la
a en l’existence d’alternatives possibles                                                                       réduction des usages en élevage por-
aux antibiotiques, thérapeutiques ou                      En filière porcine, des études                        cin. Cette étude montre aussi que les
autres. Le rôle important du contrôle                   conduites conjointement dans quatre                     éleveurs adhèrent mieux aux propo-
perçu a par ailleurs été conforté dans                  pays européens (Allemagne, Belgique,                    sitions s’ils sont convaincus a priori de
une deuxième étude sur les facteurs                     France, Suède) et centrées sur la per-                  leur efficacité, et insiste à nouveau sur
susceptibles de motiver le change-                      ception qu’ont les éleveurs des anti-                   l’importance de la notion de « contrôle
ment, conduite dans cette filière par les               biotiques ont montré l’existence de                     perçu » décrit en filières avicole et
mêmes équipes, et basée sur la théo-                    nombreux traits communs entre les                       cunicole. En effet en filière cunicole, il
rie du comportement planifié (Ajzen,                    pays, et analysé l’influence des facteurs               est aussi apparu que la norme sociale
1991).                                                  extrinsèques (Visschers et al., 2015 ;                  (discours négatif sur les antibiotiques)
                                                        Visschers et al., 2016a ; Visschers et al.,             n’avait que peu d’influence tandis que
   En filière poulets de chair standard, le             2016b). Les résultats soulignent la                     la preuve de l’efficacité d’approches dif-
modèle de Bakker et Demerouti (2008)                    mauvaise perception par les éleveurs                    férentes, combiné à l’accompagnement
a été utilisé pour analyser l’effet sur l’uti-          des contraintes règlementaires ou des                   par les techniciens et vétérinaires, était
lisation d’antibiotiques des contraintes                pénalités financières (qui s’applique-                  un levier potentiel efficace (Le Bouquin
subies par l’éleveur dans son travail,                  raient à de forts utilisateurs) comme                   et al., 2013). Des approches qualitatives,
sources de tension, et des ressources                   levier de modification des usages ; ils                 empruntées au champ de la sociologie,
disponibles, qui permettent de travail-                 perçoivent mieux l’accompagnement                       ont par ailleurs été récemment utilisées
ler convenablement ou au contraire                      par le vétérinaire, les incitations finan-              dans différentes filières et mettent en
constituent un risque d’épuisement                      cières (bonus, primes) et les démarches                 évidence des facteurs intrinsèques. En
professionnel lorsqu’elles viennent à                   volontaires. Le risque de sélection de                  élevage de poulet label (Adam et al.,
manquer. Les résultats de ces travaux                   bactéries résistantes n’apparaît pas                    2017a ; Adam et al., 2017b), ces travaux
(Rousset et al., 2018) montrent que les                 comme une préoccupation majeure,                        soulignent le rôle majeur de ­l’identité

Figure 1. Présentation des résultats du modèle analysant les facteurs influençant les usages d’antibiotiques en filière cunicole.

                         Revenus
                [1 : faibles ; 2 : élevés]                                                                                                  -
                  +                                                          Stress perçu comme                              Quantité d’antibiotiques

        +                                                                         une menace                                            utilisée

                Taille de l’exploitation
                                                                                     -

                  +                                                          Stress perçu comme
 -                                                                              un défi à relever

                   Activité principale

        -
                                                                              Contrôle perçu

                 Évitement du danger

Les flèches mentionnent les liens statistiques observés, le signe + ou – indique si la relation observée est respectivement positive ou négative (à titre d’exemple,
plus le revenu de l’exploitant est élevé, moins il perçoit les situations de stress comme une menace) (reproduit à partir de Le Bouquin et al., 2013).

INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
Apport de la sociologie à l’étude de la réduction d’usage des antibiotiques / 311

professionnelle dans l’adhésion au                     coles d’expérimentation et de démons-                  résultats confortent certaines observa-
changement de pratiques, à savoir                      tration qui possèdent a minima un                      tions menées en fermes commerciales,
l’adéquation de la réduction des usages                atelier d’élevage. Certaines d’entre elles             même si ces exploitations sont par
d’antibiotiques avec la représentation                 se sont engagées dans la réduction de                  nature très différentes. Ces profils ont
du « bien faire » par les éleveurs.                    l’usage des antibiotiques, en lien avec                vocation à être utilisés comme un outil
                                                       le plan « Enseigner à produire autre-                  de positionnement ; ils peuvent per-
„„1.2. Diversité des                                   ment ». Dans un état des lieux sur les ini-            mettre une prise de recul de l’éleveur
trajectoires de changement                             tiatives prises par les directeurs de ces              sur ses pratiques et sur les voies d’évo-
dans les exploitations                                 exploitations en accord avec le vétéri-                lution possibles, ou viser à identifier les
                                                       naire référent (Bluhm et Cholton, 2016),               différents modes de conduite concer-
   La réduction de l’usage des anti-                   quatre profils d’usage des antibiotiques               nant la gestion sanitaire d’un troupeau
biotiques en élevage a aussi été abor-                 ont été identifiés, schématisés de la                  (lors d’un travail avec des apprenants
dée du point de vue des trajectoires                   manière suivante : « les antibiotiques                 par exemple).
sociotechniques de changement de                       de manière “systématique” » (utilisa-
pratiques qui se mettent en place sur                  tion préventive et thérapeutique) pour                    Ces mêmes stratégies se retrouvent
une exploitation face à un objectif                    des exploitations qui n’ont pas d’enga-                dans une étude sur les trajectoires d’ex-
donné. Les notions de « trajectoires                   gement dans la réduction d’usage des                   ploitations commerciales ayant réduit
de changement » ou d’« itinéraires de                  antibiotiques, « les antibiotiques à cer-              l’usage des antibiotiques, menée dans
changement » (Lamine, 2011) sont                       taines conditions », « les antibiotiques,              les filières bovines laitière, porcine et
souvent utilisées pour caractériser les                mais aussi des alternatives thérapeu-                  aviaire. Le focus porté dans 14 exploi-
mécanismes de l’innovation, et surtout                 tiques », « peu d’antibiotiques néces-                 tations bovines (5 exploitations conven-
pour les appréhender dans une pers-                    saires au système » ; des illustrations                tionnelles, 6 exploitations biologiques,
pective dynamique, afin de mettre en                   sur ces profils dans le cas des vaches                 3 exploitations sous signe de qualité)
évidence la variété des aspects et des                 laitières sont présentées en figure 2. Les             sur le processus de changement, l’en-
étapes qui conduisent au changement                    résultats de cet état des lieux montrent               chaînement des évènements déclen-
de pratiques. Les travaux réalisés sur                 ainsi que dans 80 % des ateliers vaches                cheurs et les ressources mobilisées, a
cette question dans le cas de la réduc-                laitières de ces exploitations agricoles,              mis en évidence trois trajectoires de
tion des antibiotiques en élevage, pré-                une réflexion a été amorcée pour                       réduction des usages d’antibiotiques
sentés dans la suite de ce paragraphe,                 réduire et raisonner l’utilisation des                 (Bonnet-Beaugrand et al., 2016) :
montrent une diversité de trajectoires                 antibiotiques. Des stratégies différentes
qui repose sur le niveau de changement                 ont été mobilisées, alliant la recherche                 i) une trajectoire « courte », souvent
opéré, mais aussi sur les moyens mis en                d’efficience, la recherche d’alternatives              déclenchée comme une réponse à un
œuvre pour l’atteindre.                                complémentaires aux antibiotiques,                     évènement sanitaire important, moti-
                                                       ou la reconfiguration du système d’éle-                vée par des considérations techniques
   Au sein des établissements français                 vage pour mieux prévenir les maladies                  et économiques et mise en œuvre avec
de l’enseignement technique agricole,                  et mobiliser les capacités adaptatives                 un appui rapproché des conseillers
il existe plus de 130 exploitations agri-              de animaux (Hill et MacRae, 1995) ; ces                sanitaires et techniques ;

Figure 2. Quatre profils d’éleveurs au regard de l’usage qu’ils font des antibiotiques dans les ateliers d’élevage bovin laitier
des fermes d’établissements d’enseignement agricole français extrait de (Bluhm et Cholton, 2016).

Parmi ces quatre profils, trois rendent compte de démarches différentes pour réduire l’usage des antibiotiques. Les phrases entre guillemets illustrent des propos
de responsables d’élevage dans ces trois derniers profils.

                                                                                                                INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
312 / Christian ducrot et al.

  ii) une trajectoire « médiane », plus               longue), leur distinction repose aussi                 formations plus larges des pratiques
souvent enclenchée suite à une instal-                sur des motivations, des encadrements                  d’élevage voire du métier d’éleveur.
lation ou une volonté de mieux maîtri-                et des moyens différents. C’est d’ail-
ser ses coûts en repensant son mode de                leurs cela qui caractérise cette typolo-                  Les changements de pratiques, quelles
production. Ici, des tentatives de substi-            gie, et non pas des niveaux d’usage.                   que soient les trajectoires, passent la plu-
tution et d’alternatives thérapeutiques               Autrement dit, elle ne renvoie pas                     part du temps par la réalisation d’essais
aux antibiotiques sont courantes, et                  à l’idée que les trajectoires courtes                  qui, s’ils varient en nature et en impor-
passent par des formes d’essais et de                 débouchent nécessairement sur une                      tance selon les contextes d’exploitation
« bricolage » (au sens anthropologique                moindre réduction de l’usage que les                   et les centres d’intérêt des éleveurs,
d’assemblage de savoirs et techniques                 trajectoires longues ou médianes (au                   constituent une étape importante du
par des profanes) en consultant une                   contraire, on a parfois observé l’inverse).            processus d’innovation. Ainsi, lors d’une
large communauté professionnelle ;                    Les trajectoires longues renseignent sur               enquête auprès d’une quarantaine
                                                      des cheminements plus complexes, qui                   d’éleveurs (Joly et al., 2016), la diversité
  iii) une trajectoire « longue », parfois            se concluent quelquefois par des choix                 des essais pratiqués en vue de réduire
enclenchée par une sévère crise éco-                  plus radicaux de conduite d’élevage                    l’usage des antibiotiques a été examinée
nomique de l’exploitation, ou par la                  (tableau 1). Néanmoins, une caracté-                   au sein de trois filières (bovin-lait, porc et
conversion à l’agriculture biologique,                ristique commune à ces trajectoires                    aviculture) et de systèmes de production
qui conduit à une volonté d’aménager                  consiste dans le fait qu’à chaque fois le              différents (sous label, en agriculture bio-
le travail et de concevoir son métier                 rapport au travail et à son organisation               logique et en conventionnel). Cinq types
autrement.                                            au sein de l’exploitation est directement              d’essais ont ainsi été identifiés, dans
                                                      lié à cette volonté de réduire les antibio-            lesquels le rôle des éleveurs diffère et
  Si ces trajectoires ont des tempo-                  tiques. Ainsi, la modification des usages              implémentés à des degrés variables dans
ralités différentes (courte, médiane,                 d’antibiotiques est associée à des trans-              des cadres collectifs et institutionnels :

Tableau 1. Trajectoires de réduction d’usage des antibiotiques en élevage analysées en filières bovine laitière, porcine et
aviaire : déclencheurs, motivations, processus de changement, en fonction de trois types de trajectoires. La colonne exemple
présente à titre illustratif des propos d’éleveurs dans chaque type de trajectoire (Bonnet-Beaugrand et al., 2016).

   Type de
                  Déclencheurs              Motivations            Processus de changement                                   Exemples
 trajectoire

                                                                  Division du travail –
                                       Production de              rationalisation des tâches
                 Problème de           qualité/rapport au         Cherche des solutions                  Tu changes pas ton système en fait,
                 qualité               consommateur               prouvées scientifiquement              tu l’adaptes […] Tu fais un peu plus de
   Courte
                 Évènement             Volonté de maîtrise        Profil entrepreneur                    prévention, mais tu révolutionnes pas tout
                 sanitaire grave       technique et               Relation suivie avec les               (bovins lait)
                                       économique                 conseillers techniques et
                                                                  sanitaires

                 Coût élevé des        Maîtrise des coûts         Formations aux méthodes                Quand on a arrêté les aliments
                 traitements           Volonté d’autonomie        alternatives                           supplémentés en premier âge, c’était …
                 Nouvelle                                         Baisse des antibiotiques par           nos performances, qu’est-ce qu’elles vont
                                       Éthique (« traiter                                                devenir, quoi ? (…) Donc bah voilà, il faut
                 installation          de façon plus              la substitution
                                                                                                         le tester. Mais tu peux pas le tester non
  Médiane        Conversion à          naturelle »)               Essais, bricolages
                                                                                                         plus les yeux fermés. Il faut prendre des
                 l’agriculture         Santé publique/            Recomposition du collectif de          garde-fous, automatiquement. Et donc les
                 biologique            rapport au                 travail                                garde fous, c’est la pompe doseuse, qui
                 Article de            consommateur               Consultation large de                  est là, qui doit remédier aux problèmes si
                 presse                (antibiorésistance)        l’environnement professionnel          besoin (porc)

                 Crise                                            Aide à la conversion et
                                       Cohérence                  accompagnement                         C’est tout un ensemble de choses. Quand
                 économique
                                       entre pratique et                                                 tu as un projet comme ça, tu as besoin
                 Installation          conception du              Retrait du paradigme
                                                                  productiviste                          de prendre des informations. Tu vois
                 d’un nouvel           métier                                                            avec ton véto, ton technicien, tu poses
                 exploitant                                       Réorganisation du travail :
                                       Diminuer la charge                                                des questions. (…) Mais j’appartiens
   Longue        Conversion à                                     temps de travail, organisation
                                       de travail                                                        aussi à un groupe d’entre-aide avec
                 l’agriculture                                    des tâches, vécu du travail,           des collègues. Donc on fait un peu de
                                       Goût pour                  relation travail/revenu
                 biologique ou                                                                           brainstorming ensemble et c’est comme
                                       l’innovation Intérêt
                 à un cahier                                      Appui des conseillers mais             ça que tu vois si ce que tu fais est bien ou
                                       pour les médecines
                 des charges                                      aussi groupes d’échanges               pas. (bovin lait)
                                       alternatives
                 « qualité »                                      entre éleveurs

La colonne exemple présente à titre illustratif des propos d’éleveurs dans chaque type de trajectoire (Bonnet-Beaugrand et al., 2016).

INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
Apport de la sociologie à l’étude de la réduction d’usage des antibiotiques / 313

   i) des essais dont la mise en place          pratiqués en vue de réduire l’usage          fication des pratiques d’élevage pour
revient principalement aux acteurs de la        des antibiotiques et les dépenses            une moindre dépendance vis-à-vis des
santé animale (vétérinaires, conseillers)       qu’ils occasionnent, il ressort de cette     antibiotiques. Ces outils techniques
ou des filières (distributeurs, coopéra-        enquête un ensemble de constats qui          peuvent être très variés et ne sont
tives...). Ce premier type d’essai, mené        convergent avec la littérature consa-        jamais utilisés seuls. C’est bien plutôt
selon des protocoles bien établis, n’a pas      crée aux essais culturaux des agricul-       l’articulation entre différents outils qui
uniquement pour but de réduire l’usage          teurs (Chambers et al., 1989 ; Saad,         permet le plus souvent de réduire l’uti-
des antibiotiques. Il participe également       2002 ; Vogl et al., 2015). Ainsi, comme      lisation d’antibiotiques. Par ailleurs, ces
aux enjeux de communication « grand             pour les essais au champ, les essais en      outils varient selon les filières, les exploi-
public » sur les initiatives prises par les     élevage sont souvent très improvisés         tations, ainsi que les itinéraires de chan-
acteurs concernés par le problème de            et sans méthode de suivi rigoureuse :        gement mis en œuvre. En revanche, ils
l’antibiorésistance et des stratégies de        absence de groupe témoin, essais non         ne sauraient être considérés comme
segmentation du marché (création de             répétés dont on ne peut pas tester la        des « recettes miracles », dont le succès
labels « élevé sans antibiotiques ») ;          reproductibilité des résultats, évalua-      réside uniquement dans leur technicité.
                                                tion des résultats essentiellement au        Au contraire, ce que montre le regard
   ii) des essais dont l’initiative revient à   jugé, et peu contrôlée. La plupart du        des sciences sociales sur ces outils et
l’éleveur (ou autres personnes travaillant      temps, les essais s’appliquent à un          leur efficacité dans la réduction d’usage
dans l’exploitation) dans des situations        élément isolé de la gestion sanitaire :      des antibiotiques, c’est l’importance de
d’impasse thérapeutique. L’essai est            par exemple, le remplacement d’un            la façon dont les éleveurs sont associés
alors circonscrit à un moment critique          traitement allopathique par un traite-       à leur conception, se les approprient, les
(risque de perte d’un animal et faillite        ment « alternatif », la vaccination des      insèrent dans leurs propres pratiques et
des solutions éprouvées), et est souvent        animaux vis-à-vis d’une maladie pré-         en viennent éventuellement à modifier
présenté par les éleveurs comme un              cise ou encore l’emploi d’une nouvelle       leur manière de travailler.
essai « de la dernière chance » ;               technique comme le recours à l’obtu-
                                                rateur de trayons lors du tarissement           Dans le cadre d’un projet sur les tra-
  iii) des essais pratiqués par les éle-        des vaches laitières. Mais on observe        jectoires de changement d’usage des
veurs de leur propre gré et qui se              aussi des essais tournés vers des chan-      antibiotiques (TRAJ), ces éléments
reproduisent régulièrement, parfois             gements de portée générale, permet-          ont été illustrés à partir d’un exemple
sur plusieurs années. L’objectif est ici        tant de penser ensemble prévention et        observé en filière porcine. La mise en
de gagner en autonomie et en compé-             gestion de la santé animale. C’est par       place d’une pompe doseuse permet,
tences dans la gestion sanitaire ;              exemple le cas quand la mise en place        uniquement en cas de nécessité, d’ad-
                                                d’une vaccination s’accompagne de            ministrer rapidement un antibiotique
   iv) des essais prenant place dans des        changements de pratiques plus larges ;       dans l’eau de boisson à un lot d’ani-
groupes informels d’éleveurs sur des            de récents exemples en élevage de            maux, en lieu et place d’un traitement
bases affinitaires (vision partagée du          monogastriques en attestent. Cette dis-      préventif systématique administré dans
métier et des normes de « bonnes pra-           tinction entre des essais focalisés vs une   l’aliment. Cette étude a mis en évidence
tiques »). Comme dans le cas de figure          approche intégrée de la santé animale        trois étapes dans l’apprentissage per-
précédent, les professionnels qui s’en-         reflète des formes différenciées d’enga-     mettant d’utiliser une pompe doseuse
gagent dans ce type d’essai sont dési-          gement dans le changement. Dans le           de manière efficace, c’est-à-dire condui-
reux de perfectionner leurs pratiques           premier cas de figure, on observe des        sant à une réduction effective de l’uti-
et de gagner en autonomie, mais ils             réversibilités fréquentes (abandon de        lisation d’antibiotiques (Fortané et al.,
misent ici sur l’émulation collective et        l’essai si le résultat est peu probant et    2015) :
la sécurité que procure le groupe pour          retour à l’usage des antibiotiques). Dans
initier des changements ;                       le second cas de figure, des apprentis-         i) un apprentissage technique, par
                                                sages progressifs viennent conforter         lequel l’éleveur se familiarise avec l’utili-
  v) enfin, des essais conjoncturelle-          et consolider de nouvelles façons de         sation de la pompe doseuse et apprend
ment liés à des orientations de poli-           faire, avec en arrière-plan, de nouveaux     les différents gestes nécessaires à son
tiques publiques (en l’occurrence le            rapports à la maladie et aux soins (Joly     maniement (calcul des doses, vérifica-
plan EcoAntibio) et qui rassemblent             et al., 2017).                               tion de son fonctionnement…) ;
des « habitués », les acteurs chargés de
conseil aux éleveurs (chambres d’agri-          „„1.3. Places des outils                        ii) un apprentissage cognitif, qui
culture, instituts techniques des filières      techniques dans l’évolution                  amène l’éleveur à considérer autrement
d’élevage, groupements de défense               du recours aux antibiotiques                 la santé de ses animaux, en repérant des
sanitaire, groupements techniques de                                                         signes cliniques à l’échelle du troupeau
vétérinaires) et des éleveurs étroite-            Un des leviers possibles à la réduction    et en apprenant à décider des moments
ment reliés à ces institutions.                 des usages d’antibiotiques en élevage        où un traitement est nécessaire ou non ;
                                                réside dans la mobilisation d’outils
  Outre ces différences de buts et de           techniques qui permettent d’aider au           iii) un apprentissage organisa-
contexte dans lesquels les essais sont          changement, en favorisant une modi-          tionnel, qui nécessite d’adapter le

                                                                                              INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
314 / Christian ducrot et al.

f­onctionnement de l’exploitation et           2. Rôle du conseil                             cette initiation (croyances et normes
 l’organisation du travail en son sein,        et de l’accompagnement                         individuelles et partagées sur le change-
 en ménageant notamment des temps              de l’éleveur                                   ment de comportement – cf. encadré 1).
 d’observation des animaux, étant                                                             L’influence du vétérinaire praticien dans
 donné qu’il n’y a plus de traitement pré-                                                    l’étape d’initiation des dix exploitations
 ventif systématique et qu’il faut activer       Différents intervenants peuvent              observées n’a pas été le facteur le plus
 la pompe doseuse le cas échéant.              accompagner les éleveurs dans leur             déterminant. Avoir envie d’évoluer est
                                               effort de diminution de l’usage des anti-      un préalable à la décision de chan-
   Dans le cadre d’un autre projet             biotiques. Les vétérinaires agissent tant      gement, associé à d’autres types de
(RedAB), c’est l’utilisation d’obtura-         au niveau de la prescription des traite-       motivations, notamment modifier sa
teurs de trayons lors du tarissement des       ments que dans des actions de conseil          manière de travailler. Sauf évènement
vaches laitières qui a fait l’objet d’une      et d’audit. Les autres conseillers en santé    contraignant, ce sont les éleveurs eux-
étude. L’obturateur constitue une bar-         animale, comme les conseillers tech-           mêmes qui ont été moteurs. Dans un
rière physique qui empêche l’entrée            niques des contrôles de performance,           second temps et une fois l’intention de
des bactéries et prévient l’apparition         chambres d’agriculture, GDS, entre-            changement établie, il s’agit pour la per-
des infections mammaires durant le             prises de l’amont ou de l’aval des filières,   sonne qui conseille l’éleveur d’amener
tarissement. Grâce à cette innovation,         sont plutôt positionnés sur le renfor-         ce dernier à se dire « ça me concerne »,
l’éleveur qui pratique le tarissement          cement des pratiques de prévention.            « je gagnerais à faire autrement », « je
dans de bonnes conditions (hygiène             Les travaux de recherche qui étudient          peux y arriver seul ou en me faisant
du logement, bonne alimentation des            le rôle du conseil et de l’accompagne-         aider », pour contribuer à la décision de
vaches taries, mamelles bien confor-           ment dans la réduction de l’usage des          changement stricto sensu. L’exploration
mées et sans lésion, mise à l’écart de         antibiotiques en élevage incluent des          d’approches pour éviter l’utilisation
la salle de traite, santé mammaire sous        approches quantitatives, en mesurant           d’antibiotiques, les essais-erreurs, la
contrôle pendant la lactation…) peut           par exemple en épidémiologie obser-            mise en place de nouvelles pratiques,
éviter l’utilisation d’un traitement anti-     vationnelle l’impact des outils testés,        l’abandon de certaines autres et la
biotique préventif lors du tarissement,        mais aussi des approches qualitatives.         consolidation effective se sont ensuite
chargé de protéger la mamelle pen-             La relation triangulaire éleveur-vété-         inscrits dans un temps long, que Samedi
dant cette période. L’éleveur peut pas-        rinaire-conseiller fait l’objet d’études       (2015) a estimé à deux ans chez les éle-
ser d’un traitement systématique à un          sociologiques par entretiens semi-di-          veurs pionniers.
traitement sélectif raisonné vache par         rectifs, et les dispositifs de groupes sont
vache (quatre alternatives : ne rien faire,    observés en recherche-intervention.              Tout au long de ce changement de
obturateur seul, antibiotique seul, anti-                                                     pratiques, les éleveurs peuvent s’ap-
biotique combiné à un obturateur), ce          „„2.1. Accompagnement                          puyer sur leurs vétérinaires praticiens
qui réduit le nombre de vaches recevant        personnalisé dans un                           et conseillers en élevage, qui mobilisent
l’antibiotique. Bien que validé techni-        processus de longue haleine                    leur expertise et des outils d’accompa-
quement, ce nouveau mode opératoire                                                           gnement. Un audit d’élevage assorti
peine à s’implanter. Les principaux               L’appui du conseiller d’élevage, vété-      d’un plan d’action personnalisé peut
freins des éleveurs relèvent de diffé-         rinaire ou autre, est important dans la        constituer une étape dans l’accompa-
rents registres : technicité de la pose        mise en œuvre du changement, dans un           gnement au changement. L’expertise
de l’obturateur qui requiert une asep-         processus au long cours. Accompagner           de l’intervenant joue alors un rôle
sie parfaite, intégration des différents       un éleveur consiste à l’aider à s’enga-        majeur. En élevage porcin, Fortané
critères pour le choix du traitement à         ger dans le changement et à en fran-           et al. (2015) ont par exemple montré
appliquer, notamment la maîtrise de            chir les étapes. Sutherland et al. (2012)      (cf. § 1.3) que l’adoption de la pompe
l’arborescence de critères qui impose          décrivent un cycle de changement de            doseuse nécessitait des apprentissages
d’avoir bien documenté l’historique            pratique et d’amélioration continue qui        tels que les vétérinaires ne la recom-
sanitaire de chaque animal, charge             s’enclenche à partir d’un élément, par-        mandaient qu’aux éleveurs avec un
mentale et temps supplémentaire liés           fois éloigné du changement lui-même.           niveau technique suffisant. De même
à la mise en place d’un raisonnement           Bonnet-Beaugrand et al. (2016) ont             en filière bovin lait, la réussite du traite-
à la vache. À cela s’ajoute la remise en       montré par exemple que des réductions          ment sélectif au tarissement exige des
cause de la norme qui a longtemps              d’usages d’antibiotiques sont obtenues         pratiques très rigoureuses (Roussel et
prévalu, à savoir qu’au tarissement on         après un évènement sanitaire contrai-          Seegers, 2012). L’apport d’expertise est
doit administrer un antibiotique, et la        gnant, un départ ou une nouvelle ins-          indissociable du suivi d’intervention
moindre efficacité supposée de l’obtu-         tallation, la construction d’un nouveau        pour une observance réelle.
rateur – effet barrière – par rapport à        bâtiment. Samedi (2015) décrit quant à
l’effet bactéricide de l’antibiotique. La      elle une trajectoire de réduction d’anti-         Le changement de pratiques en santé
présence occasionnelle de résidus de           biotiques en élevage porcin où l’ini-          contraint vétérinaires et conseillers
l’obturateur lors de la reprise de la traite   tiation du changement peut être plus           à sortir d’une posture d’expert pour
et le coût de l’obturateur rebutent éga-       progressive. Elle décrit l’évolution des       aller vers un ordre négocié au sens de
lement une partie des éleveurs.                facteurs intrinsèques de décision dans         Strauss (1992), dans la mesure où se met

INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
Apport de la sociologie à l’étude de la réduction d’usage des antibiotiques / 315

en place entre conseiller et éleveur une       vétérinaire et le technicien de l’organi-      Manoli (2018) ont montré qu’une par-
véritable négociation dans la trajectoire      sation de production rendait possible          tie des éleveurs qui souhaitent réduire
de changement. Ceci a été montré en            l’adoption durable de meilleures pra-          l’utilisation d’antibiotiques se tournent
élevage porcin (Samedi, 2015) et aussi         tiques. Dans certaines organisations           vers les formations sur des approches
en médecine humaine (Botelho, 1992).           de producteurs, pour que les éleveurs          thérapeutiques alternatives aux anti-
Comme le mentionne Bouckenaere                 acceptent la prise de risque liée au chan-     biotiques pour gérer la santé animale.
(2007) en médecine humaine, « Si l’on          gement, les techniciens les épaulent en        Ils peuvent aussi s’appuyer sur des com-
accepte que chacun des deux protago-           restant joignables à toute heure afin de       munautés de pratiques entre éleveurs.
nistes détient une partie de la vérité, il     les rassurer et de ne pas les laisser seuls    Comme l’ont envisagé Labarthe (2010)
en est de même quant à la recherche de         face à l’inquiétude provoquée par un           et Bidaud (2013) dans leurs travaux sur
solutions. Le médecin dispose de pistes        problème sur un lot de poulets. L’aide         la mutation vers une agriculture moins
de traitement, mais seul le patient peut       du contrôleur laitier dans le choix des        consommatrice d’intrants, c’est possi-
décider d’ouvrir une porte et de s’y           vaches à tarir sans antibiotique relève        blement via l’expérience accumulée au
engager. Le projet de soin (…) résulte         pour partie du même processus, de              sein des groupes d’éleveurs pionniers
d’un accord mutuel, d’une négocia-             même que le conseil en approche glo-           que pourraient être levés des verrouil-
tion entre les perspectives du patient         bale de la santé, proposé par certains         lages sociotechniques. À titre d’illustra-
et celles du médecin. Toute démarche           vétérinaires (Hellec et Manoli, 2018).         tion, sont discutées et partagées des
imposée, non intégrée par le patient                                                          pratiques basées sur l’utilisation d’al-
voue les propositions thérapeutiques              L’accompagnement personnalisé               ternatives thérapeutiques aux antibio-
à l’échec ». Un récent rapport anglais         a été illustré dans l’analyse des pra-         tiques (phytothérapie, homéopathie...)
met ainsi en avant trois types de rela-        tiques et performances zootechniques           dont l’efficacité et le mode d’action font
tions professionnelles entre éleveur           et sanitaires au sein de trois filières de     débat dans la sphère scientifique.
et vétérinaire qui s’accompagnent de           vaches allaitantes (Fabreguettes, 2017).
différentes pratiques de prescription et       L’exposition des animaux aux antibio-             L’intérêt de s’appuyer sur des groupes
conceptions du problème de l’antibio-          tiques est significativement supérieure        d’éleveurs pour enclencher des dyna-
résistance (Buller et al., 2015). C’est dans   pour la filière qualité – Indication géo-      miques d’innovation a été amplement
le cadre d’une relation « intervention-        graphiquement protégée et label rouge          étudié dans les travaux de sociologie,
niste », basée sur une forte implication       veau d’Aveyron et du Ségala – compa-           l’accent ayant été mis sur l’importance
du vétérinaire et un engagement de             rée aux filières agriculture biologique et     du débat professionnel pour permettre
l’éleveur (en particulier en termes de         conventionnelle. Cette différence, bien        l’appropriation, mais aussi la reformu-
formation continue) qu’un changement           que significative, reste limitée compte        lation des prescriptions émanant des
de pratiques est le plus aisé à atteindre      tenu des contraintes spécifiques à la          acteurs du développement (Darré,
car les acteurs s’accordent sur la néces-      filière qualité. Cette dernière est en effet   1994 ; Joly et Pinton, 2016). Les acteurs
sité de réduire l’usage d’antibiotiques.       clairement identifiée comme ayant des          du conseil articulent généralement
La relation « autonomiste » est la moins       pratiques d’observance du protocole            conseil individuel et animation de col-
encline au changement car le change-           de soin bien meilleures que les deux           lectifs d’agriculteurs pour activer et
ment est perçu comme une contrainte            autres : le taux de concordance entre les      piloter des processus de changement,
qui entraîne une baisse de la viabilité        traitements réalisés et les traitements        notamment dans le secteur de l’élevage
de l’élevage ; le vétérinaire et l’éleveur     indiqués dans le protocole de soin est         (Kling et Frappat, 2010 ; Vaarst et al.,
considèrent ici que la prolifération de        de 60 % pour la filière qualité, 20 %          2006 ; Ruault, 2015). Largement utilisées
règles visant à réduire les usages d’anti-     pour la filière agriculture biologique         dans les années 1990 dans le cadre des
biotiques (règlementations, cahiers des        et 25 % pour la filière conventionnelle.       actions Top-Lait visant à améliorer la
charges…) constitue un frein à leur tra-       L’enquête a clairement identifié la mise       santé de la mamelle des vaches laitières
vail. Enfin, la relation qui se noue dans      en avant et la valorisation des proto-         en France (Dockès et Hendrikx, 1993),
le cadre d’un « business moderne »             coles de soins en filière qualité (via, par    les réunions participatives sont à nou-
représente la situation où l’usage des         exemple, un affichage sous forme plas-         veau mobilisées dans le cadre du projet
antibiotiques est déjà très bien maîtrisé      tifiée à côté de la pharmacie), reposant       Casdar RedAb pour accompagner les
(par la biosécurité, l’hygiène, la vaccina-    sur un accompagnement fort par les             éleveurs laitiers vers une utilisation rai-
tion…) et où un changement n’apparaît          intervenants en élevage.                       sonnée des antibiotiques (Frappat et al.,
pas nécessaire.                                                                               2016). Alternant séquences d’apport de
                                               „„2.2. Diffusion                               connaissances et temps de débat au
   Au-delà des aspects techniques, l’ac-       de l’innovation                                sein d’un petit groupe d’éleveurs, ces
compagnement des éleveurs relève               par les communautés                            réunions permettent l’apprentissage
également du soutien à la prise de             de pratiques                                   par la confrontation (Darré, 1994), l’ex-
risque et de la réassurance face à l’in-                                                      pression des freins et motivations, et le
certitude. Dans leurs travaux sur le              Il existe par ailleurs d’autres référents   partage des expériences. En présentiel
poulet label rouge, Adam et al. (2017a)        pour les apprentissages que le conseil-        ou à distance, via des classes web, ces
ont ainsi montré que l’étroite relation        ler ou le vétérinaire. En filière bovin        réunions sont donc le lieu d’échanges
de confiance établie entre l’éleveur, le       lait, Joly et al. (2016) ainsi que Hellec et   de convictions et de pratiques entre

                                                                                               INRA Productions Animales, 2018, numéro 4
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