Comment peut-on être kurde - à Istanbul auiourd'hui ?

La page est créée Mathieu Philippe
 
CONTINUER À LIRE
Comment peut-on être kurde
                           à Istanbul auiourd'hui ?
                     Esquisse d'ethnogéographie urbaine
                                     JEAN-FRANÇOIS PEROUSE

                                                    Le contexte du renouveau :
S   I LES « FONDEMENTS DE L'IDENTITÉ » K U R D E
     sont déjà délicats à analyser au Kurdistan
 même, qu'en est-il à Istanbul, une des métro-
                                                    une ancienne présence de fait,
                                                    mais récemment réactivée
 poles vers lesquelles ont afflué et affluent
encore des personnes identifiées comme              L'intensi'ation des migrations kurdes
 kurdes (1) ? Pour tenter d'apporter quelques       vers Istanbul :de nouvelles sollicitations
éléments de réponse à cette question sensible,      identitaires ?
 nous nous appuierons sur deux postulats.           Indépendamment de toute évaluation quan-
 D'une part, il est impossible et vain de dénom-    titative de la ((présencekurde » (comme si celle-
brer les Kurdes d'Istanbul, dans la mesure où       ci pouvait être figée, circonscrite), un fait est
il n'existe pas de (c population kurde » claire-    sûr : Istanbul connaît depuis 1990 une accélé-
ment isolable et distincte d'une (non moins         ration de l'immigration en provenance du
individualisable) « population turque » ; d'autre   « sud-est anatolien » (périphrase géographique
part, l'identité kurde (et déjà le singulier nous   couramment utilisée pour désigner les dépar-
gêne, du fait de la pluralité de ses expressions)   tements à fort peuplement kurde), qui a pour
n'est pas donnée a priori : elle est l'objet de     effet de rendre plus visibles et fréquentes les
reconstructions et d e négociations, indivi-        manifestations, volontaires ou non, des diffé-
duelles ou collectives, et reste fonction du        rences identitaires kurdes. Des enquêtes réali-
contexte socio-politique. Ceci admis, Istanbul
nous apparaît comme un espace privilégié,
voire un laboratoire des (re)constructions iden-
titaires kurdes, en raison de son ouverture à       1. Identifiées, c'est-à-dire s'auto-désignant ou désignées,
                                                    voire stigmatisées comme «kurdes r . Contrairement à
l'Europe - notamment par le truchement des          certaines allégations convenues en Europe occidentale,
émigrés, prompts à s'interroger sur leurs iden-     l'adjectif « kurde » pour qualifier une personne n'est pas
tités -, et de l'anonymat ainsi que de la rela-     tabou (i Istanbul; il est fréquemment utilisé et revêt en
tive liberté d'expression et d'interaction que      fait, selon le contexte, des connotations très variables.
                                                    Même dans le discours public, officiel, il est désormais
permet son immensité peu contrôlable.               employé, mais o n lui préfère encore souvent les péri-
                                                    phrases et euphémismes suivants : « de l'est » ou K de la
                                                    région ».
À Joël Bonnemaison, le Voyage inachevé.. .

sées ( 2 ) dans les mairies de quartier d'arron-          Une visibilité et des sonorités banalisées ?
dissements périphériques d'Istanbul, mairies              Dans ce contexte, les femmes et les enfants font
auprès desquelles les nouveaux arrivants sont             figure de marqueurs identitaires ». En effet,
tenus de se faire enregistrer après leur instal-          une des expressions les plus visibles de la
lation, nous ont permis de nous rendre compte             présence kurde, produit de l'immigration
de l'intensification de cet afflux, liée à la dété-       accrue, est le port distinctif de la coiffe kurde
rioration des conditions de vie au Kurdistan.             (fin tissu blanc ou noir, épousant la forme de
Autrement dit, en raison des troubles et des              la tête, et frangé de petites perles transparentes
violences dont il est le théâtre, le ((sud-est      ))    souvent jaunes (4)) par les femmes mariées.
paraît en passe de devenir le principal bassin            Cette coiffe permet, assez commodément et
migratoire de la métropole turque, supplan-               sûrement, d'identifier la provenance des
tant les bassins jusque-là prédominants : à               familles. On peut même faire l'hypothèse que
savoir les départements riverains de la mer               dans le contexte du grand brassage stambou-
Noire et ceux du centre-est anatolien. Par                liote, ces coiffes sont plus systématiquement
exemple, dans l'arrondissement dlAltînova (3)             portées que dans les régions d'origine ; comme
(lointaine périphérie asiatique de l'aire urbaine         si spontanément (ou sciemment) la différence
stambouliote), plus de la moitié des transac-             d'avec les populations environnantes était culti-
tions foncières (ventes de terrains) effectuées           vée, sinon forcée.
 ces cinq dernières années se sont faites au profit           L'autre indice manifeste, ce sont les enfants
 d'acheteurs natifs du sud-est, parfois qualifiés         de la rue ; enfants non scolarisés qui se livrent
de «colonisateurs »,par certains « autochtones ».         à de menus travaux : vente de fleurs dans les
 Donc « l'irruption kurde à Istanbul se traduit
                             ))
                                                          bars et restaurants, nettoyage de véhicules,
aussi par des investissements croissants - il ne          portage ... Le métier de cireur de chaussure
 s'agit pas seulement d'une immigration de la              (boyadji) semble être dorénavant monopolisé
 misère - et par une intensification des mobi-             par ces enfants du sud-est : pourchassés par les
 lités entre Istanbul et le Kurdistan. Pour autant,        polices municipales ou la police nationale,
 contrairement à ce que certains auteurs préten-           beaucoup de ces enfants sont sans logis (ils
 dent, s'il n'existe pas de « quartier kurde » aisé-       sont estimés à plus de 6 000 ( 5 ) ) . S'interpellant
 ment individualisable, sinon homogène, les                dans un sabir kurdo-turc, ils vivent en petites
 migrants récents ont tendance à s'implanter               bandes mobiles.
 dans les arrondissements périphériques comme                 Quant aux migrants adultes (et mâles), si
 Ümraniye, Gaziosmanopacha, Esenler, Pendik,               on les rencontre encore comme portefaix -
 Alibeykoy, Sarîyer ou Avcilar. Mais les straté-           métier traditionnellement, depuis le xrxe siècle
 gies d'installation font intervenir des niveaux           au moins, monopolisé par les Kurdes - près
 d'identité beaucoup plus fins (village ou arron-          des grands marchés, c'est surtout dans le bâti-
 dissement, voire département de provenance,               ment, la confection et le petit commerce ambu-
 réseaux religieux, famille élargie) que le trop           lant (isportadji) qu'ils sont en nombre. Dans
 simpliste clivage 'Turcs/Kurdes.                          certains quartiers, de véritables marchés infor-

                                                          4. Les femmes plus àgées portent aussi un serre-tête épais,
2. Par nous-même, en janvier 1396, janvier-février 1337   de toile bicolore, qui sert à tenir la coiffe.
et février 1338                                           5. Entre 6 et 10 000, selon la «Société pour les enfants
3. Dépendant du département de Yalova (lui-même           de la rue », qui s'efforce depuis peu de venir e n aide à ces
ancien arrondissement du département d'Istanbul).         jeunes délaissés.
Le monde des villes

mels du travail journalier se tiennent, où les            Istanbul se distingue du reste de la Turquie (et
migrants kurdes attendent l'embaucheur-                   surtout des villes de l'est), où ce type d'asser-
maquignon. Celui-ci, souvent kurde lui-même,              tion peut encore causer quelques sérieux ennuis
les emploie e n toute illégalité, comme                   à celui qui la profère. Mais à quoi bon se dire
manœuvres sur un chantier ou comme manu-                  kurde, c'est-à-dire sombrer dans l'évidence tout
tentionnaires à tout faire. Ici, la commune               en courant encore un risque, à Diyarbakir ?
kurdicité (ou identité kurde), sur laquelle est
entièrement fondée la relation de travail, n'em-          Mais que peut signifier ((êtrehurde » ?
pêche en rien l'exploitation.
                                                          Si l'on s'en tient toujours à la situation d'une
    Par ailleurs, du fait de cette immigration et
                                                          rencontre fortuite, l'identité kurde, une fois
de la suppression d'interdits dérisoires (portant
                                                          posée, est avant tout décrite sur le mode cultu-
                                                                                                    ((
précisément sur l'usage du kurde en public) en
                                                          rel ». Autrement dit, s'affirmer kurde à Istanbul
avril 1991, il est très fréquent d'entendre parler
                                                          c'est d'abord affirmer son appartenance à un
kurde dans certaines rues d'Istanbul.
                                                          autre ((système culturel que le système turc
                                                                                    ))
D'entendre des langues kurdes devrions-nous
                                                          officiel et dominant. C'est refuser l'accultura-
dire, dans la mesure où au moins deux parlers
                                                          tion, et c'est assurer, ordonner son existence
kurdes bien distincts sont désormais ouverte-
                                                          individuelle et sociale autour de ce système
ment usités : le zaza (ou dîmilki ou kurmandji)
                                                          kurde, de préférence. Ce (c système », d'ailleurs,
et le kurmantch (ou kîrdachki). Le tabou a été
                                                          est fait de références à une famille de langues
levé, et on constate même une évidente jubi-
                                                          distincte de celle de la langue turque, à un passé
lation, teintée d'une volonté de distinction chez
                                                          singulier (en voie de redécouverte) et à des
certains locuteurs, à recourir à ces langues long-
                                                          pratiques sociales spécifiques et disuiminantes.
temps prohibées. Aussi, avec ce souci de faire((
                                                          Aussi, la kurdicité » à Istanbul n'est-elle géné-
la différence » s'opère un changement dans le
                                                          ralement vécue ni sur le mode ethno-racial de
((mode d'être kurde : d'un mode passif, la
               ))
                                                          la différence biologique, ni sur un mode han-
transition se fait vers un mode plus actif.
                                                          chement politique. Et si une ethnie kurde est
                                                          maintenant reconnue comme différente de la
L'éclosion des discours                                   turque dans des publications tolérées (Kirisci,
et des pratiques identitaires kurdes :                    1997), elle est souvent réduite à sa dimension
de l'individu au groupe                                   linguistique et folklorique.
L'émancipation des discours individuels
                                                          La délicate politisation de llidentiG
Depuis le début des années quatre-vingt-dix,
Istanbul vit une inflation des discours identi-           L'expression politique de l'identité demeure
taires kurdes, que les autorités ne peuvent ni            encore contrainte et donc indirecte. S'il existe,
vraiment juguler, ni réguler o u détourner.               dans le champ politique turc, un parti connu
Effectivement, au détour d'une conversation               comme le parti kurde admis (quoique très
                                                                     ((                    ))

de rue avec un inconnu - dans le contexte                 surveillé et souvent inquiété) - le Hadep -, ce
d'une rencontre fortuite -, la mention je suis
                                         ((               parti ne porte dans son intitulé aucune réfé-
kurde » s'est banalisée, et ne relève plus de             rence explicite au fait kurde. Dans sa déno-
l'aveu grave, murmuré sur le mode de la confi-            mination officielle, il recourt donc aussi à la
dence risquée ou sur le ton de l'apitoiement,             périphrase (((Parti du peuple et de la démo-
e n direction d'un interlocuteur étranger                 cratie »). Fondé en mai 1994, à la suite de la
supposé complaisant et compréhensif. Par là,              dissolution d'un parti qui remplissait alors la
À Joël Bonnemaison, le Voyage inachevé.. .

délicate fonction médiatrice qu'il assure               « Mazlum-Der », de création plus récente, s'oc-
aujourd'hui (le DEP), il dispose à Istanbul             cupe plus spécifiquement des personnes chas-
d'une audience importante. Seuls des partis             sées d u Kurdistan e t q u i é c h o u e n t sans
interdits (donc clandestins), dont les membres          ressource à Istanbul. Les fondations, quant à
peuplent les prisons d'Istanbul (Ümraniye,              elles, se sont aussi multipliées. Leurs noms sont
Kasimpacha, Metris.. .), font une référence             plus ou moins explicites : une des plus actives
explicite à la kurdicité, considérée par les auto-      en direction des Kurdes s'intitule Association
                                                                                           ((

rités comme une inadmissible atteinte à I'in-           pour la recherche sur les questions sociales »
tégrité de l'État.                                      (Tosav).
                                                            Un réseau de base est méconnu : ce sont les
L'afirmation biaisée :sociétés, fondations              « associations culturelles et d'entraide ». Très
et partis                                               nombreuses, surtout dans les quartiers récem-
Ne pouvant s'exprimer encore ouvertement au             ment apparus o ù sévissent chômage, sous-
plan politique, la kurdicité emprunte des biais         emploi et indigence, ces sociétés ont un rôle-
multiples pour avoir « droit de cité à Istanbul.
                                       ))               clé dans la veille ou le réveil identitaire kurde.
D'abord, tous les partis constitués et reconnus         En effet, organisées généralement autour d'un
disposent de leur « groupe kurde » interne qui          « salon de thé » où les hommes se retrouvent,
n'est pas formalisé, mais dont l'existence de           discutent et jouent (de longues heures parfois),
fait n'en est pas moins admise de tous (c'était         ces sociétés » ont toutes une base régiona-
                                                            ((

très net pour le parti dit « islamiste », très récem-   liste, voire localiste. À l'échelle de l'unité de
ment dissous). De même, les confréries reli-            voisinage, elles regroupent et maintiennent en
gieuses (tarikat) peuvent aussi, officieusement,        contact étroit les migrants provenant d'un
être des espaces d'expression de la différence          même département, d'un même arrondisse-
kurde : c'est le cas de la mouvance nourdjou,           ment ou d'un même village. Si les « sociétés »
dont le fondateur - Bediüzzaman - était natif           kurdes ne s'annoncent pas comme kurdes, les
de Bitlis, au Kurdistan.                                géonymes qui figurent sur l'enseigne suffisent
   Mais il s'opère surtout un investissement            à les identifier.
multiforme de la société civile assez remar-                Le renouveau identitaire kurde à Istanbul
quable, qui exige une habile exploitation de            met donc à profit de nombreuses voies indi-
tous les vides et opportunités juridiques. Parmi        rectes. Il prend aussi un tour plus ouvert.
ces structures de substitution qu'autorise le
droit turc, on peut citer « l'Association des droits    Être kurde activement, grâce
de l'homme deTurquie », fondée en 1386, dont            a une infrastructure culturelle,
                                                                 ((               ))

la plupart des militants sont kurdes, comme si          diversifiée, en pleine construction
le c o m b a t p o u r le respect des droits d e
                                                        Ce qui frappe à présent à Istanbul, c'est la
l'homme en Turquie passait de fait prioritai-
                                                        multiplication des lieux s'affichant comme
rement par la question kurde ». Si cette asso-
                ((

ciation reconnue en Europe a du mal à exister
                                                        kurdes, sans ambiguïté, et l'expérimentation de
                                                        modes d'être kurde plus directs et officiels.
au Kurdistan - où ses antennes sont périodi-
quement fermées et victimes de descentes de
police, d e perquisitions et d e pressions              Des tentatives contrariées :les cours
diverses -, son centre névralgique est incon-           privés de langue kurde et l'Institut kurde
testablement à Istanbul (dans l'arrondissement          En Turquie, la première fondation légale à user
d e Beyoglu). Parallèlement, l'association              du terme « kurde » dans sa dénomination offi-
Le monde des villes

                                Les arrondissements d'lstanbul et la r présence kirnie M

cielle a été enregistrée à Istanbul en avril 1337 :            kurde dans l'enseignement public semblent
il s'agit de la Fondation pour la culture kurde
               ((                                              encore peu imaginables, la voie d u privé
et la recherche (Kürt-Kav ( 6 ) ) . 11 est intéres-
                    ))                                         s e m b l e ouverte. Q u a n t à l'Institut k u r d e
sant de souligner l'importance du terme culture :              d'Istanbul (c'est son nom officiel !), il existe
l'enjeu de l'être kurde semble toujours ne                     depuis 1337, et s'est fixé pour priorité de réha-
pouvoir être formulé de façon tolérable par le                 biliter les langues kurdes par l'édition de textes
pouvoir qu'en termes culturels. Depuis sa créa-                littéraires et d e dictionnaires.
tion, la fondation, qui a son siège dans l'ar-
rondissement anciennement cosmopolite de
                                                               Le réseau du Mezopotamya Kültür
Beyoglu, n'est pas encore vraiment entrée en
                                                               Merkezi ( M K M ) :le folhlore d'abord ?
activité : des déboires juridiques dus à une
offensive des ministères d e l'Intérieur et de                 Parmi les nouveaux moteurs d u renouveau
l'Éducation l'empêchent de réaliser ce pour                    identitaire kurde, o n doit souligner l'impor-
quoi elle a été créée. Cependant, si les cours de              tance d u « C e n t r e d e C u l t u r e M é s o p o -
                                                               tamienne (soit Navenda Çanda Mezopotamya,
                                                                            ))

6 . Soit, en kurde kumandç : Weqfa Lêkolin û Canda Kurd.       en kurde). Fondé à Istanbul en 1331, ce centre
À loël Bonnemaison, le Voyage inachevé.. .

dispose à présent de plusieurs antennes dans                 tique kurde, les fameuses trois « couleurs »
la ville, et même dans l'ensemble du pays (mais              constitutives du drapeau (re)créé : le jaune, le
celles-ci sont périodiquement fermées). Étran-               vert et le rouge. Désormais, l'usage de ces trois
gement, « Mésopotamie ( 7 ) » est l'euphémisme               couleurs par u n individu, sous forme d e
très usité en Turquie pour signifier Kurdistan.              bandeau dans les cheveux ou de mouchoir,
Dans les locaux du MKM, on trouve à la fois                  signe clairement l'affirmation active de sa
une librairielcafé, où l'on peut consulter livres,           kurdicité.
revues et journaux (en toutes langues) en
buvant un thé, une salle de réunion, une salle               La presse et les maisons d'édition :
de conférence ou d'exposition et une salle de                la sortie de la clandestinité ?
concert et de répétition. Une des activités prin-            S'il n'existe ouvertement qu'un quotidien d'in-
cipales du MKM réside dans les cours de danse                formation pro-kurde en langue turque, Ülke
et de musique du « pays » (i.e. le Kurdistan) ;              Gündem (91, il existe en revanche une multi-
chaque soir, au son de la zurna, du davul, du                tude de revues hebdomadaires et mensuelles,
saz ou du def (81, des jeunes y chantent et y répè-          entièrement ou partiellement en langue kurde,
tent des danses que beaucoup, (pour être nés                 mais à caractère essentiellement culturel (litté-
en exil, à Istanbul) n'ont même jamais dansées               rature et arts). Parmi les principales, toutes
au pays.                                                     éditées à Istanbul, on peut citer Dersim, publié
    En outre, le MKM, qui publie une revue                   par 1'« Association d'entraide et de soutien
mensuelle en kurde, Jiyana Rewsen («vie lumi-                social de Tunceli » depuis 1996, de façon très
neuse »),s'emploie à réintroduire et à promou-               discontinue (théoriquement, un numéro tous
voir les fêtes présentées comme « typiquement                les deux mois, mais les deux premiers numé-
kurdes » : au nouvel an (newroz, ou « nouveau                ros ont été saisis sur ordre du Tribunal de la
jour »)fêté le 21 mars, se sont ajoutés Xidrelez             Sécurité d'État), Jiyana nû (ou « nouvellevie »),
 (les 5 et 6 mai), Kosegelî (les 20-30 mai),                 Newroz, Welatê Me («notre patrie »), Ronahi
Vartîvar (le 15 juillet) et Mihricân le 31 août.. .          («lumière ») ou h d i y a Welat (« patrie libre »),
Beaucoup de ces fêtes d'origine rurale sont                  tous les cinq hebdomadaires bilingues. O n
introduites à Istanbul, et comme exhumées,                   mettra à part Ozgür Halk (ou « peuple libre »),
 (ré)adaptées et réinterprétées par des généra-              un mensuel fondé en 1990, dont les liens avec
tions qui ne les ont souvent jamais célébrées.               la guérilla du PKK semblent évidents, mais qui
 De même, par son logo, le MKM participe à la                parvient néanmoins à être encore publié et
vulgarisation du nouvel imaginaire chroma-                   diffusé semi-ouvertement, e n t o u t cas à
                                                             Istanbul.
                                                                 Par la vitalité stupéfiante de ses maisons
7. 11 existe d'ailleurs une nouvelle fondation (créée à      d'édition ( o n en compte plus de soixante
Beyoglu fin 199G) qui se réfère aussi à ce territoire        faisant une grande place à la « question kurde           ))

antique : la «Fondation pour la culture mésopotamienne »     dans leur catalogue), au fonctionnement plus
(Mezopotamya Kültür Vakfl, en turc), qui connaît encore
des déboires avec la justice turque.. .
                                                             o u moins professionnel, Istanbul est en
8. Zumn : instrument à vent (à anche) ; davul : grosse
percussion à peau que l'on frappe avec un maillet; saz :
instmment à quatre fois deux cordes (à pincer), au long      9. Qui est l'avatar d'une multitude de précédents titres,
manche et à la caisse bombée, s'apparentant au tanbur.       tous fermés par les autorités turques : citons entre autres
C'est un des emblèmes de la musique populaire centre         titres éteint, Yeni Ülke, 0zgür Ülke et Ozgür Gündem. Le
et est-anatolienne; def (ou @f) : tambour plat au diamètre   siège de ce dernier a d'ailleurs été plastiqué dans des
large et à timbre.                                           circonstances suspectes en 1992.
Le monde des villes

Turquie le principal centre de réélaboration du         tier se distingue, celui de Cagaloglu, dans l'ar-
patrimoine historique kurde. Mises à part les           rondissement central d'Eminonü. Les lieux de
traductions d'ouvrages d'auteurs occidentaux            diffusion se situent en revanche dans les arron-
et les études de Kurdes de l'extérieur (d'Europe,       dissements centraux mieux équipés (Aksaray,
essentiellement), ces maisons d'édition s'ef-           Beyoglu, Kadikoy ...) et qui possèdent des
forcent de rendre accessibles des documents             librairies offrant un choix parfois étonnant (on
d'archives et de publier des études de première         y trouve des revues et des ouvrages très enga-
main qui permettent une sorte de réappro-               gés, dont la diffusion partout ailleurs en
priation et de reconstruction d'un passé,               Turquie est inconcevable).
jusque-là occulté ou caricaturé par l'histoire              Cependant, il faut le souligner, ces nouveaux
turque officielle. Les éditions Berfin, par             modes d'être kurde à Istanbul sont des plus
exemple, s'emploient à publier une « mytho-             diversifiés, voire contradictoires. Les divers
logie kurde » (en plusieurs tomes) et les               moyens et facilités nouvellement disponibles
éditions Hasat, à publier la traduction turque          ne sont pas utilisés uniformément. Aussi,
du Sherefnâme, texte fondateur de l'histoire            l'identité kurde reconquise devrait-elle être
kurde, datant de la fin du m e siècle. Toutes ces       déclinée en fonction de nombreuses variables :
maisons d'édition publient partiellement en             le niveau socio-économique, le lieu d'habita-
langues kurdes.                                         tion, le lieu de travail, l'appartenance religieuse,
    Parallèlement, il existe une édition musi-          l'exacte provenance géographique, l'intensité
cale spécialisée dans la production de cassettes        des liens avec sa communauté d'origine, les
de musiques et de chants kurdes. Encore                 engagements politiques.. .
produites quasi clandestinement et vendues                  C'est pourquoi, pour ceux des migrants
sous le manteau il y a quatre ou cinq ans, ces          kurdes dont les conditions de vie sont les plus
cassettes sont maintenant distribuées ouverte-          difficiles, Istanbul peut n'être vécu que comme
ment à Istanbul. Cependant, en ce qui conceme           une nécessaire étape - un moindre mal -, en
les radios privées, on peut parler d'une diffi-         attendant le départ vers l'Europe où, croient-
cile émergence. De fait, ce n'est que récemment         ils, ils pourront enfin pleinement vivre leur
(à partir de 1993) qu'Istanbul a connu un               identité kurde.. .
début de libéralisation des ondes hertziennes,
ayant entraîné l'apparition de radios privées,
encore très surveillées. Certaines de ces radios,
sans le dire explicitement, représentent des
mouvances kurdes et diffusent de la musique             Pour conclure, il est relativement plus aisé
et de la poésie dans les diverses langues kurdes.       d'être kurde (au sens, actif, de la constmction
Enfin, il est plus aisé de capter MED-TV - le           et de la pratique identitaire) à Istanbul qu'à
canal télévisé kurde qui émet de Londres depuis         Diyarbakîr (la « capitale » du Kurdistan turc)
mai 1995 - à Istanbul, qu'à l'est du pays, où           et plus facile aussi de l'être dans les arrondis-
les destmctions d'antennes paraboliques par             sements centraux, comme étudiant, que dans
la police restent monnaie courante. Dans les            les périphéries moins équipées, comme
nouveaux rituels identitaires privés, la récep-         manœuvre du bâtiment. Dans cette « fabrique
tion quotidienne de MED-TV s'est imposée                identitaire » qu'est Istanbul, les Kurdes
comme un moment cmcial.                                 commencent donc à prendre une place à part
    Enfin, il est à noter que pour la presse (écrite    entière aux côtés, entre autres, des Lazes
ou orale) comme pour l'édition kurde, un quar-          (Pontiques de langue caucasienne), des
À Joël Bonnemaison, le Voyage inacheué..

Balkaniques et des Caucasiens. Pour schéma-                                          BIBLIOGRAPHIE
tiser le processus en cours, o n est passé en
quelques années de l'être kurde « sans le savoir »                  Cuche (D.) 1996. La notion de culture dans les
ou ((honteuxet refoulé », à l'être kurde clan-                         sciences sociales. Col1 Repères, La Découverte,
destin, puis à l'être kurde revendiqué, positif                        Paris, 124 p.
(et parfois même radical). lstanbul fait figure                     Kirisci (K.), Winrow (G.M.), 1337.La question kurde.
d'espace relativement propice à l'affirmation,                         Origine et développement. Tarih Vakfi Yurt Yay,
en premier lieu culturelle, des identités kurdes.                      Istanbul.
Ainsi, le processus de reconstmction identi-                        Perouse (J.-F.), 1997. «Aux marges de la métropole
taire actuellement à l'ceuvre exploite-t-il à la                       stambouliote : les quartiers Nord de
fois le gigantisme métropolitain « qui rend                            Gaziosmanpacha, entre varoch et batikent ».
p l u s l i b r e », la p r o x i m i t é s y m b o l i q u e e t      Cahiers d'Étude de la Méditerranée Orientale et du
physique de l'Europe, l'ouverture sur le monde                         Monde Turco-Iranien, CERIIFNSP, n 24 : 122-
extérieur et l'abondance des moyens d'ex-                              162.
pression et d e communication désormais                             Retaillé (D.), 1996. « Ethnogéographie : naturali-
disponibles. On assiste même à une réinven-                            sation des formes socio-spatiales». In Claval P.,
tion des référents identitaires, maintenant                            Singaravelou, Ethnogéographies. L'Harmattan,
soigneusement distingués de ceux des ((Turcs»,                         Paris : 7-35.
parfois renvoyés à une irréductible (et artifi-                     Yavari-D'Hellencourt (N.), 1997. « Immigration et
cielle) altérité.                                                      construction identitaire en milieu péri-urbain
                                                                       à Téhéran : Eslâm-Shahr». Cahiers d'étude de la
                                                                       Méditérranée orientale et du monde turco-iranien,
                                                                       CERIIFNSP, n o 24, juil.-déc. : 184-206.
Vous pouvez aussi lire