Crise et réforme de l'OMC : une réfle xion sur l'engagement de la Suisse - Die Volkswirtschaft

 
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Crise et réforme de l'OMC : une réfle xion sur l'engagement de la Suisse - Die Volkswirtschaft
MULTILATÉRALISME

       Crise et réforme de l’OMC : une
  ­réfle­xion sur l’engagement de la Suisse
Des mesures politiques restrictives au niveau mondial menacent le système commercial
multilatéral et les exportations helvétiques. Dans ce contexte, la Suisse s’implique pour
­réformer l’OMC, mais pourrait également adapter sa politique commerciale. Frédéric Payot

Abrégé Le système commercial multilatéral et l’Organisation mondiale du                 La crédibilité de l’OMC et sa capacité à régu-
commerce (OMC) sont entrés dans une crise profonde ces dernières an-                ler les pratiques commerciales de ses membres
nées, entraînant une nouvelle dynamique dans les relations commerciales             sont cependant remises en cause dans le cli-
entre les membres de l’OMC, notamment les grandes puissances écono-                 mat actuel de tensions commerciales, ouvrant
miques. Face à cette crise, les appels à réformer l’institution se sont mul-
                                                                                    ainsi la porte à un processus de réforme de l’or-
tipliés. Dans ce contexte de tensions, la Suisse œuvre pour le maintien de
l’organisation et le renforcement de son fonctionnement. Parallèlement, la
                                                                                    ganisation. Dans ce contexte, la Suisse œuvre
situation lui offre l’opportunité de réévaluer certains principes de sa poli-       pour maintenir et renforcer le fonctionnement
tique commerciale au regard des nouveaux défis que présentent les déve-             de l’organisation. Parallèlement, la tendance
loppements récents dans le domaine du commerce international.                      croissante à adopter des mesures unilatérales
                                                                                    restrictives au commerce suggère un impor-
                                                                                    tant changement de la dynamique des relations

                             «N       ous avons, je crois, un joyau à conserver
                                      dans cette maison : c’est le multilatéra-
                             lisme, qui fait de chaque faible un fort et qui fait
                                                                                    commerciales internationales, de sorte que la
                                                                                    Suisse pourrait être amenée à réévaluer certains
                                                                                    ­principes de sa politique commerciale.
                             de chaque fort un être civilisé. » C’est dans ces
                             termes que la Suisse, par la voix de son ancien        La machine se grippe
                             ambassadeur auprès de l’Organisation mon-
                             diale du commerce (OMC) Luzius W        ­ asescha,     Cela fait maintenant quelques années que le
                             s’était exprimée lors d’une rencontre du               système commercial multilatéral et l’OMC
                             Conseil général de l’institution en 2009. Cette        connaissent une crise profonde. Depuis 2018,
                             vision du multilatéralisme n’a pas changé. Le          de fortes tensions commerciales, notamment
                             système commercial élaboré dans le cadre de            entre la Chine et les États-Unis, ont entraîné une
                             l’OMC – transparent, inclusif et fondé sur des         prolifération inquiétante de mesures et contre-­
                             règles – garantit des conditions commerciales          mesures restrictives au commerce. Les États-
                             prévisibles et non discriminatoires pour tous          Unis imposent par exemple des taxes sur les
                             les pays membres. Il s’agit du meilleur sys-           importations de produits d’acier et d’aluminium
                             tème en opposition à la loi du plus fort. L’OMC        pour des raisons de sécurité nationale, ainsi que
                             constitue un rempart indispensable contre le           d’autres mesures qui visent exclusivement les
                             protectionnisme.                                       importations chinoises pour des motifs de viola-
                                 L’OMC promeut des valeurs de coopération           tion de propriété intellectuelle1. Les mesures de
1 À la suite de ces me-
                             internationale au sens large, allant ainsi au-­        sécurité nationale touchent aussi directement
  sures dites « de la sec-   delà de sa dimension purement commerciale.             les exportations suisses.
  tion 301 du Trade Act
  de 1974 », pas moins de    Elle trouve d’ailleurs son origine dans la signa-          À l’OMC, le système de règlement des diffé-
  360 milliards de dollars
  américains de transac-
                             ture de l’Accord général sur les tarifs douaniers      rends est mis à mal. Depuis fin 2016, les États-
  tions bilatérales an-      et le commerce (Gatt) en 1947. Ce traité était une     Unis bloquent systématiquement le processus
  nuelles entre ces deux
  grandes puissances         réponse directe à la Deuxième Guerre mon-              de nomination des membres de l’organe d’ap-
  sont désormais soumis
  à des droits de douane
                             diale, matérialisant le désir de ne plus jamais        pel. Si cette situation se poursuit, cet organe
  pouvant atteindre 25 %.    voir un tel événement se répéter.                      pourrait être hors d’état de fonctionner d’ici à

12    La Vie économique 8–9 / 2019
Crise et réforme de l'OMC : une réfle xion sur l'engagement de la Suisse - Die Volkswirtschaft
L’ÉVÉNEMENT

 la fin de l’année en cours. Au niveau des règles,                              façonné le système commercial multilatéral
 une alliance entre les États-Unis, l’Union                                     depuis la Deuxième Guerre mondiale.
 ­européenne (UE) et le Japon remet en cause                                        Face à cette crise, les appels à réformer l’OMC
  la pertinence de l’institution. Selon ces trois                               se sont multipliés, notamment de la part du G20.
  ­alliés, les règles de l’OMC ne seraient pas adap-                            Il devient désormais urgent d’adapter l’OMC aux
   tées aux pratiques chinoises, telles que les sub-                            défis actuels dans le domaine du commerce in-
   ventions industrielles massives, les entreprises                             ternational, que ce soit en termes de moderni-
   d’État et les transferts de technologie forcés.                              sation des règles en matière d’échanges, d’amé-
   Pour la trilatérale, la modernisation de l’OMC                               lioration du fonctionnement de l’organisation
   passe également par des pratiques commer-                                    ou de résolution de la crise liée au mécanisme de
   ciales des membres plus transparentes et une                                 règlement des différends.
   différenciation plus crédible entre les pays en                                  Le contenu de la réforme n’est pas en-
­développement.                                                                 core précisément défini, car il doit faire l’ob-
                                                                                jet d’une négociation et d’un consensus entre
                                                       Comment sauver le        tous les membres de l’OMC. Un paquet de ré-
Adapter l’OMC aux défis actuels                        multilatéralisme ?
                                                                                formes devrait selon toute vraisemblance en-
                                                       Christine Lagarde (FMI),
La crise actuelle s’enracine dans les politiques       Jim Yong Kim (Banque glober les thèmes considérés comme prépondé-
imprévisibles de l’administration américaine           mondiale), Roberto       rants par les grandes puissances commerciales.
et dans l’agitation commerciale aiguë entre les        Azevêdo (OMC) et         Pour les États-Unis et l’UE, ce paquet inclut les
États-Unis et la Chine. Ironie de la situation,        José Angel ­Gurría       griefs de la trilatérale contre la Chine. Pour les
                                                       (OCDE) lors d’une
le principal protagoniste de la crise est peut-        conférence à Bali en
                                                                                pays émergents et en développement, la priori-
être précisément celui qui a continuellement           2018 (de gauche à        té s’ancre sur la dimension du développement
                                                       droite).

                                                                                                                                        KEYSTONE

                                                                                                    La Vie économique 8–9 / 2019   13
MULTILATÉRALISME

Les subventions à la
pêche contribuent
à la surpêche. La pro-
chaine ­conférence
ministérielle de
l’OMC, qui se tien-
dra en juin 2020 au
­Kazakhstan, pourrait
 déboucher sur un
 résultat positif dans

                                                                                                                                     ALAMY
 ce domaine.

                         et l’accès à des conditions commerciales favo-        e­ xtérieure helvétique. Pour une économie ou-
                         rables (traitements spéciaux et différenciés). La      verte de taille moyenne comme la Suisse, il est
                         réforme ne doit pas non plus exclure l’agricul-        primordial que l’OMC conserve sa pertinence et
                         ture, ­sujet d’une importance majeure pour un          sa crédibilité face aux réalités économiques du
                         grand nombre de membres de l’OMC.                      XXIe siècle. C’est pourquoi la Suisse soutient et
                              La prochaine conférence ministérielle,            s’engage de manière proactive dans la réforme.
                         qui se tiendra en juin 2020 à Nur Sultan, au           Le résultat final reste toutefois difficile à pré-
                         ­Kazakhstan, nous donnera un meilleur aper-            dire, tant au niveau de la substance que des
                          çu du potentiel de modernisation de l’OMC. Le         échéances.
                          « paquet » de la prochaine ministérielle pour-
                         rait contenir des éléments de réforme. Il pour-       Un impact sur la Suisse
                         rait également déboucher sur un résultat posi-
                         tif dans le domaine des subventions à la pêche.       Quelle que soit l’issue du processus de réforme,
                         Les discussions en cours sur ce sujet ont un          celle-ci est avant tout une conséquence de la
                         double but, conforme aux Objectifs de dévelop-        crise du commerce international, caractérisée
                         pement durable des Nations Unies : d’une part,        ces dernières années par une multiplication
                         interdire certaines formes de subventions qui         des entraves au commerce. Cette situation a
                         contribuent à la surcapacité des flottes et à la      un impact sur la Suisse. Au niveau juridique,
                         surpêche ; d’autre part, éliminer les subventions     l’introduction des mesures américaines pour
                         qui contribuent à la pêche illicite non reportée et   des motifs de sécurité nationale crée une forme
                         non réglementée. Cette négociation sur la pêche       d’insécurité au regard du droit du commerce
                         constitue un test pour l’OMC. Un succès ou un         international. Si celles-ci sont jugées conformes
                         échec révélera la capacité de l’organisation à dé-    aux règles de l’OMC, cela ouvrirait la porte à
                         velopper des règles multilatérales et modernes.       une escalade potentielle de mesures protec-
                              Le système commercial multilatéral est un        tionnistes imposées sous couvert de sécurité
                         pilier important de la politique économique           nationale.

14   La Vie économique 8–9 / 2019
L’ÉVÉNEMENT

    Sur le terrain, la Suisse subit la politique        dans une branche spécifique de p           ­roduction
commerciale défensive américaine. En plus des           nationale, pour contrer des pratiques de
                                                        ­
mesures de sécurité nationale sur les produits          sous-enchère commerciale ou pour compenser
d’acier et d’aluminium qui affectent les expor-         les effets de subventions accordées par un pays
tations helvétiques, les États-Unis ont imposé         ­exportateur.
en 2018 un droit antidumping spécifiquement                  D’un point de vue économique, la Suisse n’a
contre des entreprises suisses.                         guère intérêt à restreindre ses importations ou
                                                        à les rendre plus chères à l’aide de taxes doua-
Recourir aux instruments de                             nières supplémentaires. La Suisse produit et ex-
                                                        porte des biens finis à haute valeur ajoutée qui
­politique commerciale
                                                        nécessitent l’importation d’intrants. Si le coût
 Si la réforme de l’OMC échoue, les relations           de ces intrants devait augmenter, les entreprises
 commerciales au niveau mondial pourraient se           exportatrices perdraient en compétitivité sur le
 détériorer davantage, ce qui aurait une inci-          marché helvétique et sur les marchés étrangers.
 dence potentiellement négative sur le commerce              D’un point de vue politique, dans un monde
 extérieur de la Suisse. Face à un tel scénario, il     du commerce international où la coopéra-
 est opportun pour la Suisse de réévaluer cer-          tion fait de plus en plus place aux rapports de
 taines pratiques de sa politique commerciale.          force, est-il opportun pour la Suisse de se doter
 Précisément, une question de fond se pose : la         de moyens supplémentaires pour se défendre
 Suisse recourt-elle de manière optimale aux            contre les pratiques commerciales unilatérales ?
 instruments de politique commerciale de l’OMC          Cette question nécessite une réflexion profonde,
 pour défendre ses intérêts ?                           tant sous l’angle de l’ouverture commerciale
     De fait, la Suisse n’a jamais utilisé certains     ­traditionnelle de la Suisse que des ressources
de ces instruments – ou très peu. C’est le cas du        importantes n   ­ écessaires à la mise en place de
mécanisme de règlement des différends et des             ces moyens.
mesures de défense commerciale (mesures de                   Il est difficile de prédire l’issue de la réforme
­sauvegarde, antidumping ou compensatoires).             de l’OMC et l’évolution des relations commer-
     S’agissant du mécanisme de règlement des            ciales internationales. La Suisse doit néanmoins
 différends de l’OMC, la Suisse n’a demandé l’éta-       envisager une aggravation des tensions qui
 blissement d’un panel (un « jury » qui détermine        pourrait se traduire par une crise institution-
 la compatibilité de l’objet de la plainte avec les      nelle profonde dans laquelle les grandes puis-
 règles de l’OMC) que dans deux cas, concernant          sances mèneraient des politiques commerciales
 à chaque fois des mesures prises par les États-         au mépris du respect des règles du système com-
 Unis : en 2002 à l’encontre de sauvegardes visant       mercial multilatéral. Elle doit se préparer à une
 l’acier, et en 2018 dans l’affaire des restrictions     telle éventualité et en tirer les conséquences.
 aux importations de produits d’acier et d’alumi-
 nium imposées pour des motifs de sécurité na-
 tionale. La Suisse utilise donc ce ­mécanisme de
 façon limitée.
     S’agissant de la défense commerciale, la
 Suisse n’applique ni mesures de sauvegarde, ni
 mesures antidumping, ni mesures compensa-
 toires sur les importations de produits indus-
 triels. Ces dispositions, de fait restrictives au
                                                           Frédéric Payot
 commerce, prévoient la mise en œuvre tempo-               Collaborateur scientifique, centre de prestations Com-
 raire de taxes douanières pour atténuer un ac-            merce mondial, section OMC, Secrétariat d’État à l’éco-
                                                           nomie (Seco)
 croissement dommageable des importations

                                                                                                           La Vie économique 8–9 / 2019   15
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