La poursuite d'une bonne mort est-elle une utopie ? - Érudit

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Frontières

La poursuite d’une bonne mort est-elle une utopie ?
Serge Daneault

La « bonne mort »                                                           Article abstract
Volume 20, Number 1, automne 2007                                           The concerns surrounding the good death partake in a strain of thought
                                                                            prevailing in the new millennium characterised by a general disenchantment
URI: https://id.erudit.org/iderudit/017944ar                                towards science and technology as by a spiritual vacuum. The reality of dying
DOI: https://doi.org/10.7202/017944ar                                       does not necessarily reflect what is happening in palliative care. Most deaths
                                                                            occur in general hospitals’ acute care units or in long-term care hospitals
                                                                            where alleviation of suffering may be far from perfect. The characteristics of a
See table of contents
                                                                            good death are primarily defined by control and autonomy, eminently
                                                                            individual values. Use of these criteria for assessing of end of life trajectories is
                                                                            not unanimously agreed upon as is the necessity to provide all patients the
Publisher(s)                                                                accessibility to good palliative care services.
Université du Québec à Montréal

ISSN
1180-3479 (print)
1916-0976 (digital)

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Daneault, S. (2007). La poursuite d’une bonne mort est-elle une utopie ?
Frontières, 20(1), 27–33. https://doi.org/10.7202/017944ar

Tous droits réservés © Université du Québec à Montréal, 2008               This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit
                                                                           (including reproduction) is subject to its terms and conditions, which can be
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                                                                           This article is disseminated and preserved by Érudit.
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                                                                           Université Laval, and the Université du Québec à Montréal. Its mission is to
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                                                                           https://www.erudit.org/en/
A        R         T        I        C        L        E        S

Résumé
La préoccupation de la bonne mort se
situe dans la mouvance intellectuelle de
                                                          LA POURSUITE
                                                      D’UNE BONNE MORT
ce nouveau millénaire caractérisé par une
désillusion généralisée à l’égard de la
science et de la technologie et un vacuum
spirituel. La réalité de la mort n’est pas
forcément le reflet de ce qui se passe dans
les milieux de soins palliatifs. La majorité
des décès surviennent dans les unités de
soins actifs des hôpitaux de courte durée
ou dans les centres hospitaliers de soins
prolongés, endroits où il est possible
                                                      EST-ELLE UNE UTOPIE?
que le soulagement de la souffrance ne
soit pas optimal. Les caractéristiques de
la bonne mort sont surtout axées sur le
contrôle et l’autonomie, valeurs éminem-
ment individuelles. L’utilisation de ces cri-
tères pour évaluer les trajectoires de soins
de fin de vie fait moins l’unanimité que
la nécessité d’assurer à tous l’accès à des
soins palliatifs de qualité.
Mots clés : soins palliatifs – souffrance –
critères – organisation des services.                           Serge Daneault, M. D., Ph. D.,                      (Extrait de Souffrance et médecine,
                                                      Service de soins palliatifs, Hôpital Notre-Dame du CHUM,   Presses de l’Université du Québec, 2006,
                                                      Département de médecine familiale, Faculté de médecine,
Abstract                                                                Université de Montréal.
                                                                                                                 p. 38-39.)
The concerns surrounding the good death                                                                             Le témoignage qui vient d’être cité est
partake in a strain of thought prevailing            « Q. : Avez-vous peur de quelque chose ?                    tiré de notre ouvrage sur la souffrance. Il
in the new millennium characterised by a               R. : Vous voulez dire comme quoi, de la                   émane d’une femme qui va mourir dans
general disenchantment towards science                      mort ?                                               quelques jours. Cette secrétaire de 45 ans
and technology as by a spiritual vacuum.               Q. : Ou d’autres choses ?                                 est atteinte d’un cancer du poumon. Entre
The reality of dying does not necessar-
                                                       R. : Ben, la seule affaire que j’ai peur un               le diagnostic et son admission en unité
ily reflect what is happening in palliative
care. Most deaths occur in general hospi-
                                                            peu, c’est de marcher en chaise rou-                 de soins palliatifs, elle affirme avoir vécu
tals’ acute care units or in long-term care                 lante tout le temps. Moi, j’aime telle-              un véritable martyre en raison de dou-
hospitals where alleviation of suffering                    ment ça sortir. Parce que même si je ne              leurs osseuses qui n’ont pas été soulagées
may be far from perfect. The characteris-                   vais pas à plein de places, même si je               durant toute une année. Toutefois, dans
tics of a good death are primarily defined                  m’en vais juste m’asseoir chez ma sœur,              ses deux dernières semaines de vie, alors
by control and autonomy, eminently indi-                    quand je suis avec elle, c’est déjà bien.            qu’elle est enfin libérée de la douleur, elle
vidual values. Use of these criteria for                    C’est déjà du bonheur. Parce que je ne               avoue candidement qu’elle est heureuse
assessing of end of life trajectories is not                l’ai pas oubliée, j’en ai fait mon deuil.            en dépit de la mort qu’elle voit lucidement
unanimously agreed upon as is the neces-                    Des fois, je peux aller voir un film, au             approcher. Mylène, puisque c’est le pseu-
sity to provide all patients the accessibility
                                                            théâtre, je peux aller faire des petites             donyme qu’on lui a donné, ne tente pas ici
to good palliative care services.
                                                            choses comme ça, mais c’est sûr que je               de mentir ou d’enjoliver la situation. Mais
Keywords: palliative care – suffering –                     ne peux pas faire n’importe quoi.                    une chose semble évidente : au seuil de
criteria – health services organisation.               Q. : Et ça, vous en avez fait votre deuil ?               la mort, Mylène ne souffre pas, ou plutôt
                                                       R. : Oui. Parce que ça donne rien de se                   Mylène ne souffre plus. Faut-il en déduire
                                                            repenser sur soi-même. Ça va te donner               que la mort de Mylène pourra être qualifiée
                                                            quoi ? Tu vas pleurer et c’est tout. Et              d’une « bonne mort » ? Il n’est pas facile
                                                            les larmes, ça apporte rien. Ça fait que             de répondre à cette question. Pourtant,
                                                            j’aime mieux me dire : « Bon ben, t’as               ce sujet de la bonne mort en préoccupe
                                                            eu ça comme bonheur, ben c’est ça qui                plusieurs, surtout depuis que nous nous
                                                            est bien. »                                          retrouvons nombreux à appartenir à la
                                                       Q. : Est-ce que vous êtes heureuse ?                      prochaine génération qui disparaîtra de ce
                                                       R. : Tu sais, je suis heureuse, oui. »                    monde. Cette préoccupation se situe dans

                                                                                 27                                                    FRONTIÈRES ⁄ AUTOMNE 2007
la mouvance intellectuelle de ce nouveau       en proie à des souffrances non soulagées         interactions de qualité avec ses proches
millénaire caractérisée par une désillusion    et même accentuées par le recours aux            significatifs. Pour ces scientifiques, la mort
à l’égard de la science et de la technolo-     soins. Le lien entre la souffrance non sou-      subite est le prototype de la mauvaise mort
gie ainsi que par un vacuum spirituel, du      lagée et la demande d’assistance au sui-         car sa soudaineté empêche la conclusion
moins en Occident.                             cide et à l’euthanasie a été souvent évoqué      de la vie (closure).
    Or, il faut savoir que la réalité de la    (Cherny, 1996 ; Meier et al., 2003). Dans           C’est en 1969 que Elizabeth Kübler-Ross
mort au Québec et dans les autres sociétés     ce contexte, il est tout à fait opportun de      publie son livre On Death and Dying.
occidentales n’est pas forcément le reflet     questionner le concept de la bonne mort et       S’appuyant sur ses entrevues de 200 per-
de ce qu’on observe dans les milieux de        d’examiner si ce qui la caractérise est une      sonnes mourantes, elle y décrit les 5 étapes
soins palliatifs. Au Québec, on compte         exception dans la trajectoire de soins ou        du mourir : pour elle, l’être confronté à
actuellement 55 000 décès chaque année         si elle est vécue dans la majorité des der-      sa fin traverse tout d’abord une phase de
(Institut de la statistique du Québec, 2007)   nières maladies. Cet article a pour objectifs    négation, qui est suivie d’une phase de
dont une majorité survenant après une          de relever les caractéristiques de la bonne      colère, laquelle fait place à une phase de
période plus ou moins longue de maladie        mort telles qu’elles apparaissent dans la lit-   marchandage, qui se transforme en une
et d’impotence. On estime que la majorité      térature pour ensuite en effectuer une cri-      phase de dépression, qui aboutit enfin à
des décès surviennent dans les hôpitaux        tique à partir notamment de l’expérience         une phase d’acceptation. La phase d’ac-
de courte durée, le quart environ dans         clinique de l’auteur et des résultats de la      ceptation est vue comme la condition
les centres hospitaliers de longue durée et    recherche « Cancer, souffrance et servi-         nécessaire à l’accès à une fin paisible.
moins de 10 % au domicile (Dechêne et al.,     ces de santé » afin de répondre, en troi-        Je me rappelle avoir vu madame Kübler-
2004). La situation en Grande-Bretagne         sième lieu, à la question que nous posons,       Ross décrire elle-même ces étapes lors
est comparable puisque les deux tiers des      à savoir « la poursuite d’une bonne mort         d’un symposium tenu à Montréal dans le
décès surviennent dans les établissements      est-elle une utopie ? ».                         début des années 1980. Quinze ans après
de courte durée (Ellershaw et Ward, 2003).                                                      la publication de son livre, la psychiatre
Or, comment se passe un décès qui survient        DÉFINITION DE LA BONNE MORT                   soutenait toujours qu’une mort paisible ne
dans un hôpital de soins aigus ? Si l’on          DANS LA LITTÉRATURE                           survient que si la personne mourante est
en croit l’étude SUPPORT, effectuée aux                                                         parvenue à accepter l’inéluctable.
États-Unis au cours des années 1990 (sans         LA MUTATION DU CONCEPT
nom d’auteur, 1995), une forte proportion         DANS LE TEMPS                                    LES CARACTÉRISTIQUES
de ces malades y meurent après avoir vécu          La notion de « bonne mort » a connu             CONTEMPORAINES
leurs derniers jours dans une unité de soins   des changements dans le temps. Dans les             DE LA « BONNE MORT »
intensifs. Souvent, ces patients sont placés   sociétés prémodernes, le concept de la               Les écrits de Kübler-Ross ont fortement
sous ventilation mécanique et ils éprouvent    bonne mort reposait essentiellement sur          influencé l’idée occidentale de la bonne
des niveaux de douleur parfois sévère. On      la religion et sur l’idée de Dieu : bien mou-    mort, surtout en ce qui a trait à la nécessité
rapporte aussi (Lynn et al., 1997) que 40 %    rir étant mourir en paix avec son Créateur       de l’acceptation ultime. Ils ont sans doute
des patients mourants reçoivent une ali-       et avec ses proches. Au Moyen Âge, par           constitué une contribution significative
mentation parentérale avant leur décès.        exemple, le décès constituait essentielle-       au Death Awareness Movement, initié en
Pour les malades atteints de cancer, des       ment un phénomène public et commu-               Angleterre dès 1967 par Cecily Saunders
données américaines (Grandinetti, 1999)        nautaire. C’est du moins ce que suggère          et popularisé en Amérique du Nord par
indiquent que la majorité d’entre eux          l’historien français Philippe Ariès (1977)       Balfour Mount dans les années 1970.
avaient été soumis à une chimiothérapie        qui parle à ce moment du concept de mort         C’est à partir de cette époque que l’on
au cours des deux semaines précédant           apprivoisée. Au XX e siècle, la réalité de la    voit apparaître des publications destinées
leur décès. Ces procédures ont de quoi         mort s’est progressivement transformée: les      au personnel de la santé ayant pour objet
soulever des questions quand on réalise        succès de la médecine ont permis l’identifi-     la définition des caractéristiques de la
que la mort advient de plus en plus tar-       cation et l’élimination de plusieurs causes      bonne mort. Dans une importante revue
divement. Dans son ouvrage intitulé La         évitables de décès en même temps que la          de littérature, Kehl (2006) énumère ces
mort opportune, Jacques Pohier (1998)          mort a été progressivement perçue comme          caractéristiques, qui obtiennent l’aval
rapporte qu’en France, en 1994, 58 % des       un échec. Dans cette optique, la mort a été      des professionnels de la santé (médecins,
décès surviennent chez des personnes de        reportée le plus loin possible : de plus en      infirmières), des spécialistes des sciences
plus de 75 ans et 33 % chez des personnes      plus, elle a été cachée dans les hôpitaux,       humaines et des patients eux-mêmes. Ces
de plus de 85 ans. Alors que depuis la nuit    loin des domiciles et de la communauté.          attributs sont les suivants.
des temps, la mort est une affaire de jeunes   Pour décrire ce phénomène relativement           s Être en contrôle (de l’information com-
— la majorité des décès affectant des gens     récent, Ariès parle alors de la mort inter-        muniquée, du lieu et du moment du
de moins de 20 ans —, on assiste, depuis       dite à partir de quoi la personne mourante         décès, de la présence ou de l’absence de
l’avènement de la médecine triomphante à       se trouve isolée du monde extérieur afin           ses proches).
forte dimension technologique, à un revi-      de protéger la société de l’embarras et de       s Être confortable (par rapport aux symp-
rement de la situation : la mort est mainte-   la révulsion que la mort suscite.                  tômes physiques ainsi que par rapport
nant devenue une affaire de vieux.                 Dans les années 1960, des scientifiques        aux manifestations émotionnelles ou
    Ces éléments statistiques cachent          des sciences humaines (Glaser et Strauss,          psychologiques du mourir, telles la peur,
cependant une réalité plus pernicieuse.        1965) étudient le phénomène de la mort et          l’anxiété, les atteintes cognitives ou la
Dans la foulée des écrits de Cassell (1982,    introduisent le concept d’une trajectoire          détresse spirituelle).
1986, 1991, 1995), une recherche quali-        de la mort. Certaines trajectoires de mort       s Parvenir à une sensation de conclusion de
tative menée au Québec (Daneault et al.,       sont jugées comme étant appropriées et             sa vie assimilable au closure de Glaser et
2004, 2006) a montré que les malades affli-    même souhaitables quand, par exemple,              Strauss (dire au revoir, régler les conflits
gés de cancer en phase palliative vivent       la personne mourante est consciente de sa          non résolus, préparer sa propre mort).
souvent les derniers mois de leur existence    fin prochaine, ce qui lui permet d’avoir des

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s Avoir la sensation d’être une personne à      vent presque mot pour mot dans certaines         sur le côté, d’autres avec des fractures
   part entière jusqu’à la fin.                 normes agréées par les gouvernements.            pathologiques rendant tout mouvement
s Développer une pleine confiance en ses        Mais ces critères sont-ils réalistes ? Sont-     douloureux, d’autres enfin (près du quart
   soignants.                                   ils même pertinents ?                            selon certaines études ; Bolin et al., 2006 ;
s Savoir reconnaître l’imminence de la                                                           Cartwright et al., 2005) n’éprouveront
   mort (ainsi que l’accepter).                    LE CRITÈRE DU CONTRÔLE                        tout simplement pas de douleur physique.
s Ressentir que ses valeurs et ses croyances        Le premier critère, concernant le            Plusieurs de ces événements imprévisibles
   sont partout et toujours respectées.         contrôle, mérite d’être approfondi. Depuis       échappent totalement au contrôle des per-
s Réduire au minimum le fardeau imposé          quelques années, le concept postmoderne          sonnes mourantes et plus encore à celui
   aux proches.                                 de la bonne mort est dominé par l’idée que       de leurs médecins.
s Optimiser la qualité de ses relations         l’on peut, à l’aide de la médecine, contrôler
   interpersonnelles.                           la mort, soit par l’euthanasie, par le suicide      LE CRITÈRE DU CONFORT
s Profiter d’une juste utilisation ou d’une     ou, paradoxalement, par les soins palliatifs         Le critère du confort, quant à lui, me
   juste non-utilisation de la technologie      (Walters, 2004). En effet, dans l’euthanasie     paraît en partie réaliste. Il est clair que la
   (comme par exemple, la ventilation assis-    et le suicide assisté, on contrôle le moment     douleur physique peut être soulagée dans
   tée ou la dialyse).                          où la mort survient alors que dans le milieu     une majorité des cas. Mais ce soulagement
s Laisser un héritage (émotionnel, maté-        des soins palliatifs, plusieurs affirment que    est possible si les ressources requises sont
   riel, financier et social).                  l’on réussit à contrôler toutes les mani-        accessibles. Or, bien que l’estimation qué-
s Acquérir la sensation que sa famille a été    festations disgracieuses ou du moins non         bécoise de l’accès à des soins palliatifs
   bien prise en charge.                        souhaitées du mourir. Un témoignage              puisse être supérieure au 10 % du rapport
    Ces caractéristiques proviennent d’une      d’une soignante provenant du milieu des          Lambert-Lecompte (2000), il est probable
synthèse de plusieurs études pour laquelle      soins palliatifs va d’ailleurs dans ce sens :    que beaucoup de personnes aux prises avec
son auteur ne rapporte pas la méthodolo-        « Je suis fermement convaincue que n’im-         la douleur de la dernière maladie n’aient
gie de recueil et d’analyse des données.        porte quel patient qui souffre ailleurs, ses     pas accès à l’expertise requise ou n’y aient
L’étude de DelVecchio Good (DelVecchio          souffrances peuvent être contrôlées ici (à       accès que tardivement (Ferrell, 2005 ;
Good et al., 2004) porte, quant à elle, sur     l’unité des soins palliatifs) » (Daneault,       Daneault et al., 2002). À ce titre, le témoi-
la perception de la bonne mort par des          2006).                                           gnage de Mylène, qui débute le présent
médecins impliqués dans le soin hospita-            De cette manière, les deux courants          article, est plus qu’éloquent : cette femme,
lier des mourants (internistes). Pour ces       de pensée, de l’euthanasie et des soins          qui vivait à Montréal et qui y a été récem-
médecins, une bonne mort est prévue,            palliatifs, bien qu’ils soient généralement      ment traitée, a vécu la majeure partie de sa
paisible et elle survient dans un espace de     opposés, sont tous les deux le produit           dernière année de vie aux prises avec des
temps acceptable alors qu’une mauvaise          de la même pensée dominante : on peut            douleurs physiques qu’elle qualifiait elle-
mort est imprévue, survient de façon chao-      contrôler la mort. Or, nous pensons qu’il        même de véritable martyre. Ce constat,
tique et se prolonge indûment. Aussi, une       est pour le moins étrange de mettre au           qui n’a rien de statistique (rappelons que la
bonne mort se caractérise par des déci-         premier chef le contrôle alors que mou-          recherche « Cancer, souffrance et services
sions médicales appropriées, rationnelles       rir est précisément « perdre le contrôle ».      de santé », d’où proviennent tous les témoi-
et cohérentes desquelles les soins agressifs,   Par exemple, on aime croire que les gens         gnages ici rapportés, s’appuie uniquement
ayant le pouvoir d’accroître les symptô-        meurent quand ils le veulent mais rien           sur des méthodologies qualitatives), pos-
mes et de prolonger l’agonie, sont exclus.      n’est aussi sûr. Une chose est certaine, c’est   sède un sens qui interroge nos systèmes de
Enfin, une bonne mort est caractérisée par      qu’ils ne meurent pas où ils le veulent. De      prises en charge des grands malades : dans
une bonne communication entre les soi-          nombreuses études (Brazil et al., 2005 ;         nos systèmes de santé, bien qu’elle puisse
gnants et le patient, sa famille et l’équipe    Higginson et Sen-Gupta, 2000) révèlent           être soulagée, la douleur physique conti-
de soins par opposition à la mauvaise mort      en effet que la vaste majorité des person-       nue trop souvent de caractériser l’existence
qui survient dans un contexte où la com-        nes mourantes souhaitent finir leur vie à        ultime des personnes gravement malades
munication est inexistante ou inefficace,       leur domicile. Or, la réalité nous enseigne      ainsi que d’habiter le souvenir de ceux qui
créant des conflits à tous les niveaux.         que cela n’est pas le cas pour la plupart        leur ont survécu.
Pour ces médecins, il semble qu’une sur-        d’entre elles. Aussi, les gens veulent déci-         Pour ce qui est des autres aspects du
médicalisation de la mort s’oppose à la         der de ce qui va leur arriver au dernier         confort, dans les critères acceptés de la
bonne mort lorsqu’elle prolonge indûment        détour mais très peu d’entre eux acceptent       bonne mort, on laisse entendre que les
le processus du mourir. C’est pourquoi la       de penser et encore moins d’écrire leurs         malades pourront facilement être libérés
recherche d’un juste équilibre entre tech-      dernières volontés. Ainsi, ils laissent à        de la peur, de l’anxiété ou de la détresse
nologie et humanisme exige de recentrer         leurs proches la pénible responsabilité de       spirituelle. Ce critère est certainement
l’intervention sur le patient plutôt que sur    choisir quand on enlèvera le respirateur         illusoire, du moins en partie. En effet, les
sa pathologie (Lapum, 2003).                    ou quand on les transférera aux soins pal-       témoignages de la recherche « Cancer,
                                                liatifs s’ils deviennent comateux. Il faut       souffrance et services de santé » vont tous
   DISCUSSION : UNE CRITIQUE                    alors souhaiter que l’ensemble des proches       dans le sens opposé :
   ACTUELLE DES ATTRIBUTS                       soient sur la même longueur d’ondes car              Il y a le soulagement physique.
   DE LA BONNE MORT                             autrement tout est en place pour de bon-             Ça, c’est le plus facile. C’est jusqu’à
   Cependant, la lecture de ces critères de     nes disputes de famille qui auront le pou-           un certain point cartésien. C’est
bonne mort a de quoi surprendre. Ces cri-       voir de laisser bien des cicatrices. Enfin,          simple : on donne un traitement,
tères font partie de ce que l’on poursuit et    on ne contrôle pas vraiment la survenue              on prescrit des médicaments. Il y a
de ce que l’on enseigne dans le milieu des      des symptômes, des complications et des              comme un genre de recette, on a des
soins palliatifs. Plus ou moins tacitement,     défaillances qui vont caractériser notre             formules, on peut essayer de façon
on s’autoévalue et on évalue les autres par     fin de vie. Certains devront vivre leurs             concrète. Ensuite, il y a la souffrance
rapport à ces critères que l’on retrouve sou-   derniers jours avec un sac de colostomie

                                                                     29                                                 FRONTIÈRES ⁄ AUTOMNE 2007
psychologique. C’est beaucoup plus                Quoi qu’il en soit, le fait de savoir       du pur fantasme. Dans nos travaux, nous
    compliqué… (Daneault, 2006, p. 78)            reconnaître l’imminence de sa propre            avons observé que, dans plusieurs cas, la
    Les aspects non physiques de la souf-         mort et pouvoir l’accepter ne sera cer-         perte d’autonomie, se traduisant par une
france sont beaucoup plus compliqués à            tainement pas donné à tous. Cela corres-        plus grande dépendance aux proches,
soulager selon le médecin donnant ici son         pond à une sorte d’hyperconscience qui          était bien souvent l’élément clé dans la
témoignage. Encore de nos jours, ce qui           serait conservée jusqu’à la fin. Les études     demande d’aide au suicide ou d’euthanasie.
n’est pas strictement biologique et quan-         de Vig et ses collaborateurs (2002, 2004)       Par contre, si ce critère signifie que ce ne
tifiable représente, pour la médecine, un         sont intéressantes à consulter à ce sujet.      sont pas ses proches qui rempliront ces
mystère insécurisant alors même que l’ex-         Ces chercheurs ont d’abord interrogé des        fonctions mais bien le personnel du réseau
périence de la maladie engage la personne         personnes âgées en santé puis des hommes        public de santé, alors il faut croire que,
dans sa totalité.                                 atteints de cancer ou de cardiopathie en        hors du séjour en hôpital, ce critère sera
                                                  phase terminale. Dans les deux études,          impossible à remplir.
   LE CRITÈRE DE L’ACCÈS CONSCIENT                les 3 choses les plus importantes face à la
   À SA PROPRE FIN                                mort étaient de ne pas avoir de douleur ou         LE CRITÈRE DE L’OPTIMISATION
    Par ailleurs, l’accès conscient à la sensa-   de souffrance, de mourir durant son som-           DE SES RELATIONS AVEC SES PROCHES
tion de conclusion de sa vie est un élément       meil et enfin de mourir le plus rapidement         L’optimisation de la qualité de ses rela-
qui existe chez les malades qui ne sont pas       possible. Cette enquête réfute ce critère de    tions interpersonnelles est une chose sou-
en déni et qui ne passent pas leurs dernières     bonne mort, en tout cas, si l’on se place du    haitable mais pas forcément magique. Si
semaines d’existence en train de se soumet-       côté des malades : quand on meurt dans          toute sa vie, on a éprouvé des problèmes de
tre à tous les traitements disponibles pour       son sommeil, on ne peut pas reconnaître         relations avec les autres, il est peu probable
faire échec à la maladie et pour retarder         l’imminence de sa propre mort.                  que, miraculeusement, ces conflits soient
la fin. Avec la prolifération des chimio-                                                         réglés au crépuscule de sa vie. L’expérience
thérapies à visée palliative auxquelles la           LE CRITÈRE DE DEMEURER                       démontre plutôt que les conflits ont à ce
majorité des patients se livrent dans l’espoir       UNE PERSONNE JUSQU’À LA FIN                  moment l’habitude de resurgir avec plus
irrationnel de guérison (Doyle et al., 2001 ;        La sensation intime que l’on demeure         de violence et de complexité. L’atmosphère
The et al., 2000), on peut néanmoins crain-       une personne à part entière est probable si     émotive de la fin de la vie rend souvent ces
dre que cette conclusion de vie se fasse de       les personnes ont la chance de vivre leurs      conflits insolubles et, dans bien des cas,
moins en moins. Comme nous le disions             derniers moments dans un programme              tout ce que l’on fait, c’est d’essayer de les
plus haut, on estime que, de façon générale,      de soins palliatifs. Hors de ces milieux,       cacher sous le tapis sans nécessairement
dans plusieurs centres d’oncologie, le délai      on peut croire que la dépersonnalisation        y parvenir.
entre la terminaison des chimiothérapies et       dont se sentent victimes les malades est
le décès s’amenuise de plus en plus. Ainsi,       monnaie courante comme l’illustre ce               LE CRITÈRE DE LA MORT « NATURELLE »
les malades soumis aux multiples complica-        témoignage :                                        La question de la surmédicalisation
tions de la chimiothérapie meurent le plus           Je suis la même personne, sauf que           de la mort, qui serait incompatible avec
souvent dans des unités de traitement actif          t’as l’impression que t’es divisé.           la bonne mort, n’est pas sans évoquer
alors qu’ils ne se rendent pas compte qu’ils         Quand je vais chez mon médecin, j’ai         les paradoxes d’un certain naturalisme
sont en train de mourir. Des statistiques            l’impression d’être une étiquette, je        empreint de naïveté. On pense seulement
locales d’un des principaux centres hospi-           suis le Oatcell. Mon médecin, je pense       à l’utilisation des opiacés qui a été l’une des
taliers prenant en charge les cas de cancer          qu’elle ne sait même pas aujourd’hui         bases du développement du mouvement
au Québec révèlent que cela est le cas pour          ce que je fais dans la vie. Moi, dans        des soins palliatifs. Sans l’introduction de
près de 60 % des malades décédant d’un               le fond, je suis un Oatcell. Quand je        ces molécules non strictement «naturelles»
cancer. À cet égard, Grandinetti (1999) rap-         m’assois là, c’est mon cancer du pou-        (quoiqu’elles puissent posséder beaucoup
porte la pénible expérience d’un homme               mon qui est présent, mais moi je ne          plus d’analogies qu’on pense avec les
d’affaires américain mourant d’un cancer             suis pas présent comme tel, en tant          endorphines naturellement sécrétées par
du pancréas. Cet homme a passé les der-              que personne [souligné par nous].            le cerveau humain), on verrait les trois
niers jours de sa vie dans une unité de soins        Ça aussi, ça fait partie de la souffrance,   quarts des malades cancéreux se tordre
intensifs percé d’une multitude de tubes,            de la solitude (Daneault, 2006, p. 62).      de douleur avant de mourir. L’équilibre
n’ayant le droit d’être visité par sa conjointe                                                   entre technologie (ou pharmacologie) et
que 5 minutes par heure, et ne pouvant être          LE CRITÈRE D’ABSENCE DE FARDEAU              humanisme n’exige certainement pas que
vu par ses deux enfants trop jeunes pour             POUR L’ENTOURAGE                             l’on oppose ces deux réalités qui se doivent
être admis dans une unité de soins intensifs.        La réduction du fardeau imposé aux           de coexister, pouvant même se renforcer
Après le décès, la veuve a intenté une pour-      proches se rapproche de la sacro-sainte         l’une et l’autre. Mais toute technologie n’est
suite contre les médecins de cet homme            autonomie qui est, avec le contrôle, une        valable dans le domaine des soins de santé
parce que ceux-ci n’avaient jamais dit au         des valeurs dominantes de notre civilisa-       que si elle s’accompagne d’un humanisme
malade que sa vie allait prendre fin et parce     tion. Chacun possède sa propre conception       qui fournira à l’intervention son caractère
que ce silence l’avait empêché de mettre de       de la mort mais il en est plusieurs dans        de respect de la dignité humaine.
l’ordre dans ses affaires, ce qui aurait pu       notre société qui considèrent que mourir,
éviter que l’entreprise familiale connaisse       c’est simplement naître à l’envers. Or, l’ab-      LA QUESTION DE LA DISPONIBILITÉ
de sérieuses difficultés. Nous n’en sommes        sence d’autonomie est jugée normale pour           DES RESSOURCES
pas nécessairement là au Québec mais il           le nourrisson alors qu’elle est maintenant         Tous ceux qui se penchent sur le phé-
est possible que certains traitements moins       perçue comme détestable au dernier stade        nomène de la mort dans nos sociétés sont
audacieux que celui-ci aient quand même           de la vie. Espérer que l’on ne sera jamais      d’accord pour dire que les ressources
l’effet de détourner les malades de la néces-     dépendant d’autrui pour son hydratation,        manquent pour faire face quantitative-
saire responsabilité de régler leurs choses       son hygiène ou simplement pour repla-           ment et qualitativement à ce phénomène.
avant de partir.                                  cer ses oreillers relève malheureusement        Autant à domicile qu’en centre de soins

FRONTIÈRES ⁄ AUTOMNE 2007                                              30
l’écouter, c’est bang bang bang ! Elles
                                                                                                                                                       sont arrivées cet après-midi, deux
                                                                                                                                                       infirmières en même temps, c’était
                                                                                                                                                       une vraie tornade ! Elles devaient
                                                                                                                                                       s’occuper de moi et tout était vite,
                                                                                                                                                       vite, vite… Je le vis comme une agres-
                                                                                                                                                       sion (Daneault, 2006, p. 64).

                                                                                                                                                       LA POURSUITE
                                                                                                                                                       DE LA « BONNE MORT »
                                                                                                                                                       EST-ELLE UNE UTOPIE ?
                                                                                                                                                        Il est bien évident que mourir, comme
                                                                                                                                                    naître, représente le type même de l’expé-
                                                                                                                                                    rience ultime pour chaque être humain.
                                                                                                                                                    Mettre consciemment ou inconsciemment
                                                                                                                                                    des pressions sur la personne mourante
                                                                                                                                                    pour qu’elle se conduise en « bon patient »
                                                                                                                                                    qui agira de telle sorte qu’elle vivra une
                                                                                                                                                    bonne mort constitue peut-être une pres-
Luce Lamoureux, Mouvement coloré no 4, aquarelle.

                                                                                                                                                    sion sociale qu’il est permis de question-
                                                                                                                                                    ner (Proulx et Jacelon, 2004). En fait,
                                                                                                                                                    comme le soutient Curtis (2003), la mort
                                                                                                                                                    apparaît comme un processus social qui
                                                                                                                                                    détermine des attentes autour des com-
                                                                                                                                                    portements souhaités. Ces comportements
                                                                                                                                                    souhaités délimitent un spectre plus ou
                                                                                                                                                    moins restreint de trajectoires accepta-
                                                                                                                                                    bles de décès et ils définissent des façons
                                                                                                                                                    normales et anormales de mourir. Cette
                                                                                                                                                    normalisation conduit à une division des
                                                                                                                                                    patients en « bons » patients et en « mau-
                                                                                                                                                    vais » patients (Proulx et Jacelon, 2004).
                                                    prolongés, d’importantes lacunes sont                une poule pas de tête ! […] Moi, je        Les bons patients étant ceux qui « inter-
                                                    relevées au niveau de la quantité de per-            pense qu’on fait de la médecine de         nalisent » les valeurs des soins palliatifs,
                                                    sonnel disponible ainsi qu’au niveau de              guerre présentement. C’est carrément       dont l’acceptation, et les mauvais étant
                                                    leur formation souvent incomplète et, dans           de la médecine de guerre qu’on fait.       ceux qui ne se conduisent pas comme dans
                                                    certains cas, tout simplement inexistante            Tu cours au plus urgent : « Garde !        les livres et qui laissent aux soignants une
                                                    (Munn et Zimmerman, 2006).                           Oui, oui, je vais revenir, ça ne sera      étrange sensation d’échec et de frustra-
                                                       Il se pourrait que de bons soins palliatifs       pas long. » (Daneault, 2006, p. 110)       tion (McNamara et al., 1994). Un soignant
                                                    ne soient accessibles qu’à un petit nombre           Ce dépassement constant rend difficile     interrogé dans le cadre de la recherche
                                                    de patients, essentiellement à ceux atteints     le partage d’une information adaptée aux       mentionnée plus tôt le confirme :
                                                    de cancer. Or, il est soupçonné (Brown,          besoins des malades et de leurs proches            Ils le savent souvent qu’on a arrêté
                                                    2000) que pour la majorité des personnes         puisque le temps manque pour l’établis-            les traitements, que leur maladie
                                                    qui décèdent dans les hôpitaux de soins          sement d’une communication de bonne                doit avancer, mais ils n’acceptent pas
                                                    aigus ou dans les centres hospitaliers de        qualité. Il peut certes de surcroît interfé-       parce qu’ils ont une énorme peur de
                                                    soins prolongés, l’expérience de mourir est      rer avec le confort des malades, autant au         ce qui va venir après. Mais c’est même
                                                    pénible. Des rapports anecdotiques tendent       niveau du soulagement des manifestations           pas physique qu’on parle là. Ça, c’est
                                                    à confirmer ce phénomène : à titre d’exem-       émotionnelles et psychologiques propres à          plus émotif. Il y a beaucoup de monde
                                                    ple, comment une seule infirmière et un          l’acte de mourir qu’au niveau de la prise en       qui ont de la misère à voir qu’il y a
                                                    aide-malade (préposé) peuvent-ils dispen-        charge rapide des symptômes physiques.             des choses pires que… qu’une mort.
                                                    ser des soins adéquats à une personne âgée       Enfin, ce dépassement des capacités des            Et qu’une mort peut être bien dans le
                                                    agonisante alors qu’ils sont les seuls pré-      professionnels de la santé peut saper la           sens qu’à un moment donné, il y a des
                                                    sents dans le centre d’accueil, lors du quart    confiance envers les soignants qui seront          choses pires. Si on accepte les médi-
                                                    de nuit, à s’occuper de 55 autres patients       perçus comme travaillant sous pression,            cations, les interventions, qu’on parle
                                                    âgés dispersés sur deux étages ?                 dépassés par la charge de travail. Le              de nos inquiétudes, qu’on a tout l’en-
                                                       Les témoignages du programme de               témoignage de ce malade illustre bien ce           tourage, ça peut être paisible d’être en
                                                    recherche « Cancer, souffrance et services       propos :                                           train de mourir et ça peut être moins
                                                    de santé » indiquent unanimement que les             C’est agressif. C’est un milieu qui est        souffrant (Daneault, 2006, p. 81).
                                                    ressources sont dépassées par les besoins            agressif. Le côté humain est absent.           Par ailleurs, il semble que l’équité de
                                                    croissants des malades. Par exemple, les             Ils sont pressurisés ici. Ils mettent la   l’accès à de bons soins palliatifs, qui, dans
                                                    soignants vivent continuellement dans un             pression sur les infirmières. Ils dimi-    bien des cas, reste encore à atteindre, fasse
                                                    dépassement de leurs capacités, comme le             nuent le nombre d’infirmières et ils       plus l’unanimité que la définition de la
                                                    rapporte celui-ci :                                  augmentent leurs tâches. Les infir-        bonne mort (Jones et Willis, 2003). Un
                                                       La demande excède ce qu’on peut                   mières ont moins de temps à passer         patient qui refuse l’analgésie, qui s’en tient
                                                       donner… T’as l’impression d’être                  avec le patient. Elles ne peuvent pas      au déni, qui s’oppose avec véhémence

                                                                                                                         31                                                FRONTIÈRES ⁄ AUTOMNE 2007
à la mort inévitable, qui ne veut pas enten-    maladie terminale et à la mort prochaine.       trop. Et, malgré qu’il ne se définisse pas
dre parler de « mort calme et digne » est       Pour tenter d’élucider ce point, il nous faut   comme une personne religieuse, il parle
peut être étiqueté d’irrationnel par les soi-   écouter les propos d’un malade que nous         de l’accomplissement comme d’une fina-
gnants, mais il peut s’agir là d’une réac-      avons surnommé Tancrède. Cet homme              lité de la vie. Comme il le dit, il a étudié
tion normale d’un patient normal que les        fait partie des personnes les moins favo-       « ben des affaires » à l’école de la vie qui
soignants doivent apprendre à accepter.         risées socioéconomiquement de notre             vaut « beaucoup plus que la technologie
On peut en effet opposer le concept de          société parce qu’il vit depuis longtemps        d’aujourd’hui ». Cet élément nous amène
« lutte » comme une alternative valide à        de prestations d’aide sociale :                 au vide spirituel que nous évoquions au
celui de sérénité à l’approche de sa mort.          Oui, la vie est belle et le monde ne        début. En Occident, les références reli-
Dans ce sens, soutient Walters (2004), on           réalise pas ce qu’il y a alentour d’eux     gieuses ayant façonné la vie quotidienne
meurt à sa façon, selon son propre style,           autres. Autrement dit, le monde rêvent      durant deux millénaires sont devenues
qui peut comprendre de la protestation, des         en couleur : ils en veulent trop. Des       minoritaires ou en voie d’extinction. Or,
plaintes de tout ordre, de l’humour peut-           fois, comme moi, j’aimerais faire           aucune référence spirituelle de remplace-
être, qui peut survenir alors que tous ses          beaucoup de choses pour d’autres            ment, ayant le pouvoir d’apporter un sens
problèmes ne sont pas forcément résolus,            personnes, si j’étais capable, si j’avais   à la vie et, par conséquent, à la mort, ne
que toutes ses relations ne sont pas obliga-        les moyens financièrement, ça ne me         semble avoir pris la place. Cette lacune met
toirement restaurées, mais avec intégrité           dérangerait pas, mais je ne peux pas.       l’homme contemporain n’adhérant pas
et honnêteté. Mourir avec panache vaut              Ça fait que je regarde le monde des         aux valeurs religieuses d’antan devant un
peut-être mieux que mourir pour satisfaire          fois et je me dis à moi-même : « c’est      vide qui explique peut-être l’angoisse exis-
les attentes des autres…                            donc de valeur d’avoir du monde mal         tentielle de plusieurs de quitter la vie. La
    Dans le cas de Mylène, rapporté au              pris comme ça ». Quand c’est pas une        vision écologique du monde, qui est assez
début, on sentait que le bonheur était fait         nécessité, c’est pas une nécessité.         récente dans l’histoire humaine, promet
de deux ingrédients essentiels : la simpli-         Pourquoi ? Le monde n’est pas fait,         peut-être l’émergence de nouvelles répon-
cité (« quand je suis assise chez ma sœur,          ils n’ont pas été mis sur la terre pour     ses. Quoi qu’il en soit, comme le soutient
je suis bien ») et une acceptation totale de        souffrir de même, c’est pas vrai… Je        Stagnaro (2003), il semble bien que cette
sa condition. Si cette acceptation permet à         crois en quelque chose… Si vous me          question de la bonne mort soit une fausse
Mylène d’affirmer « Je suis heureuse, oui. »,       demandez si je crois à un être supé-        question : simplement, la bonne mort sur-
il se peut qu’elle soit précisément inattei-        rieur, je vais vous dire oui, mais qui ?    vient quand il y a eu une bonne vie.
gnable pour d’autres types de patients.             Il doit ben y avoir quelque chose à             En définitive, si la bonne mort est la
    D’autres exemples ont attiré notre atten-       quelque part… On n’est pas venu sur         satisfaction des critères issus des valeurs
tion durant ce processus de recherche qui a         la terre pour rien. Et ce qui est alen-     dominantes de la société, force est d’admet-
conduit à la rédaction du livre (Daneault,          tour de nous autres, c’est pas l’homme      tre qu’elle constitue une exception dans la
2006). Bill, cet employé de commerce de             qui l’a fait. Parce que je vais vous dire   trajectoire de soins et, par là, une utopie.
50 ans, exprime un sentiment de pléni-              la vérité, je ne suis pas une personne      Mais si la bonne mort correspond plutôt
tude qui trouve sa source dans une sorte            religieuse, mais moi, je trouve que         aux spécificités de chaque être humain,
d’accomplissement qui n’a pas attendu la            je suis venu au monde, sur la terre,        alors on peut croire que, grâce à de bons
dernière vieillesse :                               comme toute personne venue sur la           soins de fin de vie, remplir ce défi sera
    On a pris ça comme de l’eau sur le dos          terre, pour accomplir quelque chose.        possible pour la majorité d’entre nous.
    d’un canard. Je suis serein, j’en veux          On est tous venus au monde sur la               Enfin, ne convient-il pas de ne pas trop
    pas à personne, je ne changerais rien.          terre pour une raison.                      s’en faire quant à ce problème et de plu-
    Ça fait partie de la game et si c’est       Q. : Savez-vous pourquoi vous, vous êtes        tôt cultiver ce que Grogono et al. (2000)
    rien que ça, il y a rien là ! Avec toutes        venu ?                                     appelle l’amicus mortis. Puisqu’il n’est
    les bonnes choses qui me sont arrivées      R. : Je le sais pas, mais je vais le savoir     pas certain que le système de soins puisse
    dans mes cinquante ans de vie : mon              quand j’aurai accompli la mission que      prendre soin de nous de façon appropriée
    travail, mes enfants — ils travaillent,          je suis supposé d’accomplir, si c’est      lors de notre dernière heure, il est peut être
    ils ont 26-27 ans, ils sont placés dans          possible de le faire. Je vais peut-être    opportun de choisir préalablement une
    leurs affaires et j’ai un petit-fils qui         le savoir. Des fois, la réponse, tu le     personne qui va décider à notre place lors-
    est venu au monde au mois de mars                sais, mais tu veux pas l’admettre,         que, inévitablement, nous aurons perdu le
    — qu’est-ce que j’ai à me reprocher ?            mais elle est là pareille.                 contrôle. Cette personne, cet amicus mor-
    Moi, j’ai mené une maudite belle vie,       Q. : Vous êtes un philosophe vous.              tis, possédera les qualités de disposer de
    puis je me suis rendu compte que je         R. : Ah oui, j’ai étudié ben des affaires…      temps, d’amour et du pouvoir d’exprimer
    venais juste d’avoir 50 ans : 50 ans,       Q. : Vous êtes allé à l’école de la vie…        notre opinion à notre place. Il est donc
    faite au bonheur alentour, j’en ai semé     R. : Comme je disais tout à l’heure,            important de bien choisir et de cultiver
    en tout cas…                                     l’expérience de la vie elle-même, ça       l’amicus mortis et d’espérer qu’il nous sur-
    Ce témoignage frappe par la sérénité qui         vaut plus, ça vaut beaucoup, beau-         vive ! Car avant une éternité incertaine,
caractérise la fin de la vie d’un homme de           coup, beaucoup plus que la tech-           il existe certainement une vie qui vaut la
50 ans. Il y a une sorte de satisfaction face        nologie d’aujourd’hui (Daneault,           peine d’être vécue et d’être achevée avec
à l’accomplissement de cette vie encore              2006, p. 39-40).                           une sérénité minimale parce que conforme
relativement jeune. Ici, l’accomplissement           Tancrède, qui a abordé le dernier mois     à ses aspirations les plus profondes et les
n’a pas attendu l’arrivée du grand âge.         de sa vie, n’en est pas à l’apitoiement. Il     plus intimes.
    Les témoignages de Mylène et de Bill,       observe sa vie et celle des autres et il en         Personne ne peut échapper à la mort,
où l’acceptation évidente crée une cer-         tire des conclusions percutantes. Lui aussi         la mort te fixera une limite extrême,
taine sérénité à l’approche de la fin nous      est heureux, il trouve la vie belle parce           sinon tu deviendrais un vieux monstre,
obligent toutefois à rechercher ce qui les      qu’il adopte une position qui semble ins-           qui perdrait toute compassion, qui
a conduits à une telle position face à la       pirée du bouddhisme : ne pas en vouloir             ignorerait la honte, qui se rendrait

FRONTIÈRES ⁄ AUTOMNE 2007                                            32
coupable de tous les crimes, incapa-               DANEAULT, S., D. DION et E. HUDON                  KEHL, K. (2006). « Moving toward peace :
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