Les gaspillages et les pertes de " la fourche à la fourchette " Production, distribution, consommation

 
DIAPOSITIVES SUIVANTES
Les gaspillages et les pertes de " la fourche à la fourchette " Production, distribution, consommation
Les gaspillages et les per tes de la « fourche à la fourchette »

      Les gaspillages et les pertes
    de « la fourche à la fourchette »
Production, distribution, consommation

                                 par Madame Annie Soyeux
          Centre d’études et de prospective. Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation,          117
                  de la Pêche, de la Ruralité et de l’Aménagement du Territoire.

                              Madame Barbara Redlingshöfer
               Mission d’anticipation Recherche, Société et développement durable.
                     Institut national de la recherche agronomique (INRA).

                                    Madame Céline Laisney
          Centre d’études et de prospective. Ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation,
                  de la Pêche, de la Ruralité et de l’Aménagement du Territoire.

                        Les vues exprimées dans cet article n’engagent que ses auteurs.
                Elles ne représentent pas les positions officielles du ministère de l’Agriculture.

                                                   Demeter
L’ a g r i c u l t u r e , c h a m p g é o p o l i t i q u e d u        xxie   siècle

     D                                                                                                            1. Qu’est-ce que
               u fait de la croissance démogra-           Cette problématique des pertes et gaspillage
               phique et des changements de               n’est pourtant pas récente. L’homme a une                   le gaspillage
               comportements alimentaires, la             longue expérience de préservation et de
    demande alimentaire mondiale pourrait,
                                                                                                                      et les pertes ?
                                                          protection des ressources alimentaires, tant
    selon les sources, encore augmenter de 40 %           en termes de stratégies de conservation que             Des définitions existent pour les termes
    à 70 % d’ici à 2050. Une pression très forte                                                                  « pertes » et « gaspillage » :
                                                          de lutte contre les nombreux ravageurs qui
    pèse donc sur la production agricole pour                                                                     • Pertes ou, en anglais, losses : selon la FAO,
                                                          le concurrencent en matière alimentaire                    « pertes signifie une modification de la dis-
    les décennies à venir. Or, celle-ci est déjà très
    contrainte : non seulement par les limites            et cette expérience a contribué à sa survie.               ponibilité, de la comestibilité ou de la qua-
    de la biologie, de l’agronomie et des aléas           Suite à la Conférence mondiale de l’alimen-                lité d’un aliment qui le rend impropre à la
    naturels, mais aussi par les changements de           tation organisée en 1974, un programme                     consommation humaine ». À noter qu’en
    régime alimentaire (davantage de produits             ambitieux de la FAO, baptisé Prevention of                 ce sens, les pertes de denrées alimentaires
    animaux, qualité sanitaire, etc.). Le change-         food losses, a été mis en place pour les pays du           peuvent être quantitatives et qualitatives
    ment climatique et l’urbanisation pèseront            Sud : il a eu des résultats, mais il demande               (sanitaire, nutritionnelle, propreté, pureté,
    sur les surfaces agricoles et la disponibilité        des capitaux qui manquent. Dans les socié-                 etc.) 2. Dans le contexte des pays du Sud, on
    de l’eau.                                             tés modernes et opulentes des pays du Nord,                parle de pertes post-récolte, c’est-à-dire de
    Il existe un autre levier pour accroître l’offre      c’est une préoccupation qui a émergé au                    pertes survenues de la récolte à la distribu-
    disponible : la réduction des pertes et des                                                                      tion, tout au long de la supply chain 3.
                                                          tournant du millénaire, en même temps que
    gaspillages, thème longtemps négligé. Selon                                                                   • Gaspillage ou, en anglais, wastage : c’est
                                                          celle sur l’obésité, et plutôt pour évaluer la             « l’action de trier et de mettre au rebut déli-
    l’Organisation des Nations unies pour l’ali-
    mentation et l’agriculture (FAO), le volume           réelle surconsommation quantitative. De                    bérément ou consciemment une ressource ali-
    total de nourriture perdue ou gaspillée               nombreuses publications scientifiques amé-                 mentaire, alors qu’elle est parfaitement comes-
    chaque année équivaudrait à plus de la moi-           ricaines, britanniques et suédoises, relayées              tible ». On parle de gaspillage en aval de
    tié de la production céréalière mondiale              par des associations de consommateurs                      la chaîne alimentaire : c’est-à-dire dans la
    (2,3 milliards de tonnes en 2009 – 2010).             belges ou suisses, mettent en avant la ques-               distribution, la restauration et au domicile
    Les pays industriels et les pays en dévelop-          tion du gaspillage de nourriture. Comme                    des ménages 4.
118 pement (PED) gaspillent grosso modo les               souligné dans la prospective Agrimonde 1,               Aujourd’hui, comme le montre la Figure 1,
    mêmes quantités de nourriture : soit, res-            deux rapports l’ont médiatisée en 2011 :                les pertes alimentaires majeures ne se pro-
    pectivement, 670 millions et 630 millions             celui de la FAO, Global Food Losses and Food            duisent pas aux mêmes stades du système ali-
    de tonnes. Mais les enjeux sont différents.                                                                   mentaire dans les pays du Nord et les pays du
                                                          Waste et celui du Foresight britannique, The            Sud. Dans les pays du Nord, les gaspillages
    Dans les pays en développement, certains
                                                          Future of Food and Farming : challenges and             semblent se produire majoritairement au
    n’ont même pas les moyens de protéger leur
    production par une bâche ou un sac. Dans              choices for global sustainability. De plus, dans        niveau de la distribution et de la restauration
    les pays développés, ne sachant plus ce que           un projet de rapport datant de juin 2011,               domestique et hors foyer. Dans les pays du
    famine veut dire, on gâche sans même s’en             le Parlement européen a proposé de décla-               Sud, les pertes se produisent surtout après la
    apercevoir car le temps a plus de valeur que          rer l’année 2013 Année européenne de lutte              récolte, au cours du stockage, du transport et
    le produit alimentaire. Il s’agit donc d’un           contre le gaspillage alimentaire.                       des premières opérations de transformation
    élément–clé dans l’équation de la sécurité            Mais si le gaspillage et les pertes font leur           (pertes post-récolte).
    alimentaire mondiale.                                 entrée (ou leur retour) sur l’agenda politique          Dans le monde, la grande diversité de situa-
    Les accès à l’eau, au sol cultivable et à l’éner-     international, l’essentiel reste encore à faire         tions dans lesquelles surviennent pertes et
    gie constituent des moteurs de conflits bien                                                                  gaspillages rend difficile une distinction
                                                          et ce n’est pas si simple. En effet, il existe des
    plus puissants que ceux liés à la recherche de                                                                nette entre les deux phénomènes. La for-
                                                          leviers, dont certains sont déjà utilisés sans          mule anglaise food waste englobe d’ailleurs,
    matériaux stratégiques car ils sont facteurs          être généralisés, mais aussi des verrous de
    de survie. Or, pertes et gaspillages accen-                                                                   sans précisions, pertes et gaspillages. Selon la
    tuent la pression sur ces moteurs de conflits.        nature culturelle, psychologique, financière,           définition de la FAO, les denrées alimentaires
    Leurs liens avec la géopolitique sont donc            etc. Avant d’examiner ces leviers et ces ver-           données aux animaux, car « impropres » à la
    étroits, étant donné que la question de l’in-         rous, ainsi que les moyens de les surmonter,            consommation humaine, sont considérées
    sécurité alimentaire conditionne la stabilité         nous allons présenter les définitions et les            comme des pertes, alors qu’elles nourrissent
    des espaces politiques. De surcroît, l’instabi-       mesures du phénomène, puis les avantages                les animaux qui, en retour, enrichissent l’ali-
    lité politique et les conflits armés figurent en      économiques, environnementaux et autres                 mentation de l’homme en lait, viandes, œufs
    bonne place parmi les sources de gaspillage.          à mener des actions contre ce qui constitue
    Ainsi, une partie de l’aide alimentaire inter-        une faille dans le système alimentaire mon-
    nationale ne parvient-elle pas à ses destina-                                                                1. Inra – Cirad, 2010.
                                                          dial.                                                  2. Tyler and Gilman, 1979.
    taires du fait de la désorganisation des trans-                                                              3. Fao, 1981.
    ports, des barrages et des pillages.                                                                         4. Lundqvist, de Fraiture et al., 2008.

                                                                              Demeter
Les gaspillages et les per tes de la « fourche à la fourchette »

                                                                            Figure 1
                                                       Origines et localisation des pertes et gaspillages
                                                  dans les systèmes alimentaires des pays du Nord et du Sud
                                                   (Les nuances les plus foncées de gris indiquent les pertes les plus importantes)

                         Pays du Nord                                            Pertes et gaspillages                                          Pays du Sud

      Rapport coût (main-d’œuvre) / prix de marché                                                                               Outillage, accidents, dégâts d’animaux,
                                                                                       à la récolte
             défavorable (fruits et légumes)                                                                                              accès limité au champ
                                                                                                                                  Dégâts d’animaux, absence du froid,
   Température, humidité, déshydratation, écarts de tri                   au stockage (ferme, entrepôt, etc.)
                                                                                                                                         récipients et emballages
         Emballages, températures, manipulations                           au transport (à plusieurs stades)                   Accidents, barrages, infrastructure, véhicules

               Freinte, pertes liées au procédé                             à la transformation (1e, 2e, …)                                  Outillage, accidents

    Refus et retours, DLC * détérioration, conservation                 à la distribution (marchés, magasins, etc.)                   Écarts de tri grande distribution ?
              Confusion DLC / DLUO *,
                                                                                                                                     Rapprochement des pratiques
      manque de gestion ménagère, de connaissances,                   à la consommation (RHF **, domestique)
                                                                                                                               des ménages aisés urbains à celles du Nord ?
              portions inadaptées, hygiène
                                                                                                                                            Source : Dualine, 2011 – Éditions Quae
* DLC : date limite de consommation – DLUO : date limite d’utilisation optimale (ndlr)
** La restauration hors foyer comprend la restauration commerciale (du sandwich à la restauration gastronomique) et la restauration collective (ndlr).

et poissons. De même, la définition du gas-                      nés par grandes régions dans le monde, des                 Dans les pays du Nord, différentes études
pillage ne tient pas compte du fait qu’on jette                  chercheurs 5 ont établi que 208 à 300 kg de                aboutissent à des taux de gaspillage des
de la nourriture certes abîmée ou périmée,                       nourriture seraient gaspillés par tête et par              ménages compris entre 14 % et 25 % des
                                                                                                                                                                            119
mais qui aurait pu être utilisée si le consom-                   an dans les pays d’Europe et d’Amérique du                 achats alimentaires en volume, mais avec des
mateur avait eu les connaissances culinaires                     Nord, dont 95 à 115 kg par les consomma-                   variations importantes selon les produits : les
et les compétences ménagères nécessaires                         teurs. Dans les pays d’Afrique subsaharienne               légumes et les fruits frais en vrac ou embal-
(achats, stockage, accommodation des restes,                     et d’Asie du Sud et du Sud-Est, le volume                  lés, ainsi que le pain et les plats préparés
...) pour éviter à temps sa dégradation. Ce                      serait de 120 à 170 kg par tête et par an, dont            arrivent en tête. En France, selon une étude
gaspillage se produit largement sans que le                      seulement 6 à 11 kg par les consommateurs                  de l’Agence de l’environnement et de la maî-
consommateur en ait conscience.                                  (Figure 2).                                                trise d’énergie, 7 kg de produits alimentaires
Cette absence de définitions consensuelles des
termes pertes et gaspillages peut partiellement                                                        Figure 2
expliquer les écarts importants d’estimations                          Pertes et gaspillages alimentaires dans les grandes régions du monde
des volumes concernés selon les sources. De                               au stade de la consommation (consumer) et de la production
plus, les données manquent souvent. On                                                   à la vente (production to retailing)
ignore par exemple tout du gaspillage dans                        (Par tête, en kg par an – Chiffres 2007 – Source : FAO, Global Food losses and Food Waste, 2011)
les pays émergents, alors même que ces pays
sont probablement en train de se rapprocher
des pays industrialisés en la matière, compte
tenu de l’évolution rapide de leurs systèmes
alimentaires (diversification des circuits avec
pénétration de la grande distribution, indus-
trialisation des filières, modification des
régimes alimentaires).
Plusieurs sources estiment le taux mondial
de pertes et de gaspillages à environ 30 %
de la production initiale destinée à l’alimen-
tation humaine. Sur la base de la littérature
et des bilans alimentaires de la FAO, décli-

5. Gustavsson et al., 2011.

                                                                                        Demeter
L’ a g r i c u l t u r e , c h a m p g é o p o l i t i q u e d u       xxie   siècle

    encore sous emballage seraient jetés par an et        données concernant les pertes post-récolte            les déchets évitables, résultant de la deuxième
    par habitant et 20 kg non consommés.                  dans les pays du Sud : ceci essentiellement           transformation (biscottes et biscuits cassés,
    Dans les pays du Sud et bien que la commu-            pour les aliments de base et notamment les            yaourts et lait aux dates limites de consom-
    nauté internationale ait pris conscience de           céréales (Encadré 1).                                 mation dépassées) sont incorporés dans la
    l’importance du phénomène dès les années                                                                    soupe des cochons 6. La pêche fait également
    soixante-dix, les pertes post-récoltes restent        Ces définitions constituent en elles-mêmes            l’objet de pertes importantes : entre les prises
    peu quantifiées. Elles dépendent du stockage,         un sujet de recherche : qu’est ce qu’un               accessoires, les formats interdits et les quotas,
    mais aussi des variétés choisies, des condi-          déchet ? Un co-produit ? Un sous-produit ?            une part des animaux pêchés est rejetée à la
    tions climatiques et météorologiques lors             Un effluent ? Un reste ? Une épluchure ? Un           mer, alors que ces protéines animales pour-
    de la production et de la récolte, de l’équi-         parage ? De ces définitions découlent en par-         raient nourrir l’aquaculture ou l’élevage.
    pement technique, du savoir-faire et enfin            tie les écarts de quantification observables, le      Enfin, les définitions du gaspillage renvoient
    de choix d’ordres culturel et social. Ainsi, en       reste étant lié aux modalités d’estimations. La       à des visions différentes des productions ani-
    maïs, les pertes en poids peuvent varier de           frontière entre déchets inévitables, déchets          males et végétales : bizarrement, la mortalité
    3 % pour des variétés traditionnelles à plus          évitables et produits alimentaires gaspillés est      natale et néonatale des veaux et les mammites
    de 20 % pour des variétés hybrides. En riz            notamment très mince, y compris en alimen-            des vaches sont comptabilisées comme pertes
    – céréale la plus consommée par l’homme               tation humaine comme le rappelle la fable de          alimentaires 7, mais pas les pertes au champ
    et dont les pertes ont été beaucoup étudiées          Pinocchio. Le pantin a faim et Giuseppe lui           liées aux ravageurs.
    – il est possible de comparer l’ampleur et            propose une poire qu’il mange d’abord éplu-
                                                          chée. Mais, comme il a encore faim, la peau et        2. Pourquoi réduire
    les origines des pertes dans le système post-
    récolte de différents pays. Lors du stockage,         les pépins y passent aussi. Aujourd’hui, le son           le gaspillage
    le taux varie de moins 1 % dans une étude au          du blé est incorporé dans les pains spéciaux,             et les pertes ?
    Malawi à 12 – 13 % au Bangladesh, en pas-             les amandes des noyaux d’abricot sont dissé-          Si environ 30 % de la production alimen-
    sant par une fourchette de 3 à 6 % en Chine           minées dans les confitures de luxe et celles des      taire sont perdus en pertes agricoles ou en
    ou en Malaisie. Pour des tubercules humides           pruneaux servent à fabriquer une huile aro-           gaspillages, cela signifie que cette produc-
    comme le manioc et l’igname, les pertes peu-          matique. Par ailleurs, l’agriculture alimente         tion pourrait être considérablement accrue
    vent atteindre 45 % à 50 % en systèmes tra-           aussi les animaux : une partie des déchets iné-       en réduisant ceux-ci. Le gain ne serait peut-
120 ditionnels. Quant aux fruits, les pertes après        vitables de l’agro-alimentaire (enveloppes des        être pas de 30 %. Néanmoins, envisager une
    récolte seraient comprises entre 15 % et 50 %         grains, drèches de sucreries et de brasseries,        croissance de l’offre alimentaire de 10 % ou
    dans les pays en voie de développement.               pulpes ou épluchures de pommes de terre,              de 20 %, c’est beaucoup mieux que ce que
    Depuis plusieurs années, la FAO et ses par-           résidus de fabrication comme les oranges ou           promettent les techniques agricoles les plus
    tenaires de la recherche et du développement          autres fruits macérés) passe essentiellement          modernes, organismes génétiquement modi-
    investissent dans la constitution de bases de         dans l’alimentation des ruminants, alors que          fiés inclus. Pourtant, cette solution paraît
                                                                                                                moins « moderne », moins innovante et ceci
                                                                                       >>> Encadré 1.           explique sans doute qu’elle n’ait – jusqu’ici –
                                                                                                                guère eu d’échos et que l’augmentation de
                             Deux réseaux d’informations disponibles                                            la production et de la productivité agricole,
                 sur les opérations et les pertes post-récolte dans les pays du Sud                             notamment dans les pays déjà les plus pro-
                                                                                                                ductifs, apparaisse comme la solution unique
        • APHLIS – Récemment créée, la base de données APHLIS1 concerne les céréales du                         au défi de nourrir neuf milliards de terriens
        sud et l’est de l’Afrique. Elle a permis de revoir la littérature en fonction de la qualité de          en 2050. De plus, on sait que pour résoudre
        la collecte de données utilisée, en s’appuyant sur les acteurs locaux experts des systèmes              l’équation de l’insécurité alimentaire mon-
        post-récolte spécifiques des pays. APHLIS fournit des estimations de pertes tenant                      diale, il faudrait que l’augmentation de la
        compte, entre autres, des différentes opérations post-récolte, de la zone climatique et du              production intervienne dans les pays où la
        volume de production. Mais seules les pertes de céréales sont étudiées. À terme, la base                croissance de la demande est la plus forte.
        est censée intégrer d’autres produits comme, par exemple, les légumineuses et d’autres                  Or, réduire les pertes permettrait d’atteindre
        zones géographiques (Afrique de l’Ouest, Asie, Amérique centrale et du Sud).                            cet objectif en agissant à la source et amélio-
                                                                                                                rerait l’autosuffisance de ces pays, les rendant
        • INPhO – La base de données, INPhO2 héberge un grand nombre de documents
                                                                                                                moins dépendants des importations ou de
        relatifs aux opérations post-récolte, parmi lesquels on trouve des valeurs de pertes. Elle
                                                                                                                l’aide alimentaire internationale. Cela contri-
        couvre les systèmes post-récolte des céréales de base (maïs, riz et sorgho) et du manioc,               buerait à assurer une stabilité politique plus
        dans les pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine. Une large panoplie d’informations                 importante en limitant les émeutes de la faim
        techniques sur les opérations post-récolte, la composition physico-chimique et nutrition-
        nelle des produits et des recettes de cuisine est disponible, avec l’objectif de soutenir le
        développement d’activités dans les secteurs des produits tropicaux.                                    6. Reseda, 2005 et 2009.
                                                                                                               7. Définition FAO, 2011.

                                                                             Demeter
Les gaspillages et les per tes de la « fourche à la fourchette »

qui touchent régulièrement les villes des pays        virtuelle pour chaque baguette rassise. Aux                                   >>> Encadré 2
en développement.                                     États-Unis, 40 milliards de mètres cubes
Tout cela milite en faveur de la réduction des        d’eau seraient ainsi perdus, soit les besoins               Postcosecha :
gaspillages et des pertes dans les pays du Sud,       annuels de 500 millions de personnes. Au                stimuler l’économie
les plus concernés par les problèmes d’insé-          Royaume-Uni, l’empreinte « eau » du gas-             par la réduction des pertes
curité alimentaire. Toutefois, la lutte contre        pillage alimentaire des ménages s’élèverait à
le gaspillage est aussi nécessaire dans les pays      280 litres par personne et par jour, soit près   Postcosecha est une stratégie d’aide
du Nord et ce n’est pas seulement, comme le           de deux fois leur consommation moyenne           au développement rural mise en place
disent certains, un « luxe de nantis » ou une         visible et la production et l’emballage          par la Direction suisse du
façon de « se donner bonne conscience ». Dans         des aliments non consommés généraient            Développement et de la coopération
une économie mondiale ouverte, l’interdé-             14 millions de tonnes de CO2, soit 3 %           à partir de 1980, d’abord au
pendance des marchés est forte et les consé-           des émissions. La campagne de sensibilisa-      Honduras, puis élargie à toute l’Amé-
quences des actions entreprises ici peuvent se         tion affirme ainsi que réduire le gaspillage    rique centrale. Elle a pour but de
faire sentir loin. En effet, si l’on dit souvent       alimentaire équivaudrait à ôter une voi-        réduire les pertes post-récolte des ali-
que la demande alimentaire mondiale est                ture sur cinq des routes du Royaume-Uni.        ments de base et de générer des reve-
tirée par la croissance et les changements de          Enfin, une étude réalisée par la Banque ali-
modes de consommation des pays émergents,                                                              nus supplémentaires pour les locaux.
                                                       mentaire du Bas-Rhin montre que les 816         Elle repose notamment sur une tech-
les grands pays à hauts revenus sont encore            tonnes de produits alimentaires collectées
à l’origine de près de 40 % des importations                                                           nologie simple, accessible et acceptée
                                                       en 2009 auprès des industries agro-ali-
d’aliments, principalement des produits végé-                                                          par la population (principalement des
                                                       mentaires, des grandes surfaces et des pro-
taux destinés à l’élevage 8. Cette demande – et                                                        silos métalliques de taille familiale) et
                                                       ducteurs ont permis d’économiser 1 770
ses gaspillages – réduit les disponibilités sur                                                        leur fabrication sur place par des arti-
                                                       tonnes d’équivalent CO2, soit le volume
le marché mondial et pèse sur les cours mon-                                                           sans locaux assurant également répa-
                                                       généré par 13 millions de km parcourus
diaux, handicapant les pays importateurs nets.                                                         ration et maintenance. Les bénéfices
                                                       en véhicule à essence : ceci revient, pour ce
Les actions sur la demande alimentaire sont            seul département, à retirer 1 000 voitures      du projet se situent autant au niveau
donc aussi importantes que celles sur l’offre et       de la circulation.                              des ménages (disponibilité et qualité
peuvent plus facilement toucher des consom-         • L es avantages économiques ne sont pas          supérieure de la nourriture, situation
                                                                                                                                                        121
mateurs qui mangent déjà au-delà de leur faim          non plus à négliger, d’autant qu’ils peuvent    plus hygiénique dans la maison,
(et de leurs besoins physiologiques). L’exercice       permettre de justifier les sommes néces-        charge de travail moindre pour les
de prospective Agrimonde l’a d’ailleurs montré.        saires à la prévention du gaspillage et des     femmes, situation marchande plus
Réduire le gaspillage dans les pays développés,        pertes. Limiter les pertes après récoltes       favorable, revenus supplémentaires
en mettant en œuvre une forme de solidarité à          bénéficie évidemment aux petits produc-         aux artisans) qu’au niveau collectif
l’échelle mondiale, va dans le même sens que           teurs car leurs efforts sont mieux rémuné-      (création d’emplois, stabilisation des
les changements de comportements alimen-               rés. De meilleurs stockages leur permettent     prix de marché, réduction de la pau-
taires prônés dans cet exercice.                       notamment de disposer de réserves plus en       vreté, amélioration des conditions de
Outre le fait que lutter contre le gaspillage          adéquation avec leurs besoins, mais aussi de    vie de la population) *. Devant le
et les pertes serait un moyen de contribuer à          vendre une partie plus importante de leur       succès de Postcosecha (500 000 silos
garantir la sécurité alimentaire mondiale et,          production au moment le plus opportun           utilisés en 2005), le silo métallique a
notamment, de l’améliorer dans les pays en             et donc de dégager de meilleures marges         été diffusé dans seize pays répartis sur
ayant le plus besoin, d’autres avantages sont          comme en témoigne l’expérience de Post-         trois continents depuis dix ans **.
également à attendre :                                 cosecha (Encadré 2). Pour les ménages, il       Une expérience similaire est réalisée
• L’impact environnemental du gaspillage              s’agit d’un gisement de pouvoir d’achat         avec un système de triple ensachage
   est de plus en plus mis en avant dans un            significatif et facilement mobilisable dans     du niébé, développé par des cher-
   contexte de prise de conscience de la               un contexte d’augmentation des consom-          cheurs de l’université de Purdue aux
   finitude des ressources naturelles et de            mations contraintes (loyer, abonnements,        États-Unis ***. Le système ferme her-
   la nécessité de réduire les émissions de            santé, transport, etc.). En Grande-Bretagne,    métiquement et permet de conserver
   gaz à effet de serre. « Jeter de la nourri-         le gaspillage est ainsi estimé à 480 £ivres     la production après récolte, au lieu de
   ture, c’est comme laisser un robinet d’eau          (550 €uros) par an et par foyer et même à       la vendre quand les prix sont bas. Le
   ouvert » expliquent les auteurs de l’étude          680 £ (780 €) pour les foyers avec enfants :    projet développe également une
   de la FAO. Il faut en effet 1 000 litres d’eau      soit une moyenne de 50 £ par mois               chaîne d’approvisionnement locale en
   pour produire un kilogramme de farine ou            (57 €uros). Enfin, pour les entreprises, la     sacs.
   de blé et quinze à seize fois plus pour un          réduction du gaspillage peut constituer un
   kilogramme de viande rouge. D’où l’image                                                            Site Internet : http://www.postcosecha.net)
                                                                                                       * Herrmann 1991 – ** FAO 2008 – *** Baributsa,
   issue d’une campagne de sensibilisation                                                             Lowenberg-DeBoer et al.
   britannique : on jette une baignoire d’eau       8. Rastoin, 2010.

                                                                        Demeter
L’ a g r i c u l t u r e , c h a m p g é o p o l i t i q u e d u      xxie   siècle

       élément de compétitivité : le Value Chain              peuvent encore évoluer afin d’éviter les              estime en effet que les cantines des lycées
       Management Centre (VCMC) canadien cite                 gaspillages : tailles des conditionnements et         français jettent en moyenne 200 grammes
       des exemples d’entreprises agro-alimen-                des portions, étanchéité, système de re-fer-          de produits par personne et par repas,
       taires ayant réussi à réduire leurs coûts de           meture pour empêcher que les produits ne              dont une grande partie constituée de pain.
       20 % et à augmenter leurs ventes de 10 %               sèchent, se racornissent ou se renversent 9.          L’obligation de suivre les grammages et de
       en améliorant l’organisation de leur chaîne            Des innovations sont à attendre dans ce               ne pas faire de surenchère sur les quantités
       de valeur afin de réduire pertes et gaspillages        domaine, comme en témoigne le rapport                 est déjà une première étape prévue par la
       aux différentes étapes de fabrication.                 sur le gaspillage publié le 1er août 2011 par         Loi de modernisation de l’agriculture et de
                                                              le Conseil national de l’emballage 10, et ce          la pêche votée en 2010 et le Plan national
     3. Comment réduire                                      d’autant que les deux tiers des emballages            de l’alimentation. En Australie, une asso-
         le gaspillage ?                                      sont employés pour les produits alimen-               ciation qui récupère les invendus a réussi à
     3.1. Gaspillage et sécurité                             taires. Au niveau de la production, appa-             obtenir un texte de loi dégageant la grande
           alimentaire mondiale                               raissent aussi de nouveaux équipements,               distribution de toute responsabilité pénale,
                                                              telles les machines à couper le caillé écono-         dans le cas où une personne s’intoxique-
    Même si des données précises manquent dans                misant 3 % de matière.                                rait avec un don, l’association s’engageant
    la plupart des pays du monde, les estimations          • Les leviers peuvent aussi être de nature fis-         à respecter la chaîne du froid. En Califor-
    globales indiquent que le potentiel de réduc-             cale. La récente prise en compte des dons             nie, les banques alimentaires font du lob-
    tion dû aux pertes et gaspillages est non négli-          dans le calcul de l’assiette des impôts des           bying pour obtenir la levée de ce verrou
    geable. Mais une prise de conscience globale,             sociétés en France a encouragé la distribu-           important qu’est la responsabilité pénale.
    puis la modification des comportements                    tion aux banques alimentaires. De même,               En France, afin de supprimer l’obstacle lié
    de l’ensemble des acteurs concernés seront                l’augmentation de la redevance pour les               aux risques de rupture de la chaîne du froid,
    nécessaires pour le réduire efficacement. Des             effluents chargés en matières organiques a            l’association SITA / Fédération des banques
    leviers et des pistes d’actions existent dans             provoqué une remise en question des pra-              alimentaires recommande aux communes
    les pays du Nord comme du Sud, mais des                   tiques industrielles : en décembre 2009,              de prendre SITA comme prestataire pour
    politiques publiques volontaristes et des                 lors du colloque Reseda, une entreprise de            encourager les citoyens au tri. Il s’agit de
    recherches approfondies restent nécessaires               sirop a reconnu avoir économisé 20 % de               la filiale du groupe Suez Environnement,
122 pour donner une large portée aux mesures de               matière après avoir constaté le montant de            spécialiste du traitement et de la valorisa-
    réduction.                                                sa redevance de traitement de l’eau, lors du          tion des déchets. SITA s’engage à verser
    Dans certains pays du Nord, des évolutions                renouvellement de son contrat. L’annonce              quelques €uros par tonne d’emballages triés
    en cours dénotent une transformation des                  pour 2012 – dans le cadre de la loi Grenelle          pour financer les bâtiments de tri sous tem-
    représentations et des stratégies des acteurs,            2 – d’une collecte sélective obligatoire des          pérature qui manquent encore dans certains
    ainsi qu’une prise de conscience de la néces-             déchets organiques par leurs gros produc-             départements 11.
    sité de traiter ce qui apparaît de plus en plus           teurs joue déjà un rôle de révélateur. Nul         • Enfin, des leviers d’action peuvent concer-
    comme un vrai « problème public ». L’agricul-             doute que sa mise en place progressive per-           ner les comportements de consommation
    ture et les industries agro-alimentaires s’ins-           mettra aux innovations de se diffuser dans            via des campagnes d’information et de
    crivent déjà dans une démarche de réduc-                  tout le tissu industriel et artisanal.                sensibilisation. À l’instigation de l’Agence
    tion des coûts et de limitation des pertes.            • Les leviers peuvent également être d’ordre            de l’environnement et de la maîtrise de
    Le déplacement d’usage des co-produits et                 normatif ou réglementaire. Ainsi, à titre             l’énergie (ADEME), la Fédération natio-
    des sous-produits – de leur actuelle utilisa-             d’exemple, les dates de péremption sont               nale des associations de protection de
    tion en alimentation animale à une utilisa-               très mal comprises et souvent confondues.             l’environnement (FNE) consacre depuis
    tion en alimentation humaine – fait l’objet               La date limite de consommation (DLC)                  novembre 2010 une partie de son site à
    de recherches appliquées, en particulier en               concerne les produits frais et s’impose sur           la prévention du gaspillage alimentaire,
    génie des procédés afin de limiter les pertes             le plan microbiologique, alors que la date            présente les économies réalisées, offre
    de matière. L’agro-alimentaire redécouvre                 limite d’utilisation optimale (DLUO) s’ap-            des astuces et des conseils et propose des
    aussi le fonctionnement des « parcs éco-indus-            plique aux produits d’épicerie en conserves           recettes pour accommoder les restes. On
    triels », principe selon lequel les déchets des           ou surgelés et concerne uniquement la                 pourrait également utiliser une partie des
    uns sont les matières premières des autres.               conservation des qualités organoleptiques et          cours de technologie du programme des
    • Les leviers peuvent être de nature tech-               vitaminiques. Le débat sur la suppression de          collèges pour donner des notions sur l’en-
      nique. En termes de logistique et de                    mentions ajoutant à la confusion est engagé           vironnement, le développement durable,
      conservation, des progrès significatifs ont             au Royaume-Uni et la remise en question               le gaspillage en général et les coupler avec
      ainsi été faits concernant les containers,              des modalités d’utilisation de ces formula-
      la gestion des stocks et les robots de pré-             tions est en discussion au niveau européen.        9. On parle de plus en plus de « taux de restitution » entre le
      paration des commandes. L’informatisa-                  De même, en restauration collective, une               poids affiché et le poids récupéré et consommé, de « cuille-
                                                                                                                     rabilité » des emballages individuels.
      tion a permis une meilleure gestion des                 piste serait la refonte des grammages ins-         10. http://www.conseil-emballage.org/Publications.aspx.
      commandes et des stocks. Les emballages                 crits dans le code des marchés publics. On         11. http://www.banquealimentaire.org/partenaires/sita-001239

                                                                              Demeter
Les gaspillages et les per tes de la « fourche à la fourchette »

 les problèmes d’hygiène de base et des élé-            et moyennes entreprises et aux groupes de                                            >>> Encadré 3.
 ments d’équilibre alimentaire et budgétaire            femmes, cibles prioritaires.
 (Encadré 3). Aux États-Unis, des concours           • Les techniques et les équipements de stoc-                  Grande distribution
 sont organisés entre établissements, en par-           kage aux échelles familiale et communale               et récupération des invendus
 ticulier les universités, pour encourager les          (Encadré 2), le stockage et le transport her-
 économies, le tri et la récupération de tous           métiques, l’amélioration du conditionne-            Selon les banques alimentaires, le
 les consommables et distribuer des palmes              ment et de l’emballage en particulier pour          gaspillage de l’ultra-frais et des fruits
 de non-gaspillage. Au Royaume-Uni, une                 des produits périssables, une chaîne du froid       et légumes dans les grandes et
 vaste refonte de l’enseignement ménager                basée sur des aménagements traditionnels.           moyennes surfaces françaises attein-
 a engagé des dizaines de millions de livres            La capacité de stockage au niveau familial          drait 600 000 tonnes par an. Elles
 sterling pour la réfection de cuisines édu-            est importante pour éviter que les paysans ne
                                                                                                            estiment que le tiers pourrait être
 catives et la formation des maîtres dans les           soient contraints de vendre leur récolte à bas
                                                        prix, sous la menace de la perdre du fait des       récupéré, alors qu’avec les 88 000
 collèges et les écoles afin de réapprendre à
                                                        ravageurs et qu’ils soient obligés d’en rache-      tonnes de marchandises qu’elles col-
 cuisiner, établir des listes de courses, gérer le
 réfrigérateur et accommoder les restes.                ter plus tard, au prix fort pour leur consom-       lectent par an, elles ont secouru
                                                        mation propre.                                      740 000 personnes en 2009, soit
Dans les pays du Sud, la faible compatibilité        • Des méthodes de stockage reposant sur l’em-         l’équivalent de 176 millions de repas.
entre des innovations techniques plaquées               ploi de bio-insecticides peu nuisibles à la santé   Les lots refusés restent, eux, propriété
sur des pratiques traditionnelles et des condi-         humaine et financièrement accessibles, sur des      du transporteur qui les vend à bas
tions locales est à l’origine de pertes à plu-          méthodes traditionnelles ou sur des techniques      prix pour solde de tout compte ou
sieurs stades post-récolte : choix de variétés          de lutte intégrée, accompagnées de formation à      sont détruits car le retour en usine
hybrides vulnérables aux ravageurs, mise en             l’emploi des produits.
place de saisons de production supplémen-                                                                   coûterait trop cher. Des usines de «
                                                     • L es infrastructures de transports, véhicules       désemballage » commencent à se
taires aux conditions météorologiques moins             et conditionnement, la logistique.
favorables, ouverture trop fréquente et non                                                                 développer pour recycler une partie
                                                     • L es infrastructures de communication (télé-
contrôlée des conteneurs hermétiques de                                                                     de ces produits en alimentation ani-
                                                        phones portables, notamment) pour l’accès
stockage des grains en atmosphère modifiée,             aux informations de marché et pour les              male, mais les quantités concernées
etc. La prise en compte du contexte local                                                                   ne sont pas connues.                                    123
                                                        opérations commerciales.
et l’implication de la population dans une                                                                  En 2010, les dons à des associations
approche participative constituent des fac-          3.2.Innovations                                       caritatives ont dépassé les 50 000
teurs déterminants du succès de la préserva-             organisationnelles                                 tonnes. En 2008, l’enseigne Carrefour
tion de la récolte. Les pistes d’action envers       La diffusion des connaissances et l’accès au           aurait apporté 960 tonnes de dons
la réduction des pertes post-récolte relèvent        capital, aux investissements matériels, aux            aux associations et la Fédération des
de deux grands domaines : innovations tech-          informations et aux marchés constituent éga-           entreprises du commerce et de la dis-
niques et innovations organisationnelles. La         lement des leviers de réduction des pertes qui         tribution assure que ses adhérents ont
plus grande difficulté réside dans les moyens        dépendent, entre autres, de la façon dont les          fourni 30 % des produits collectés
et le temps à mettre en œuvre pour faire             opérateurs post-récolte et les services d’appui        par les banques alimentaires en 2009.
accepter ces solutions qui ont parfois un            sont organisés. À ce titre, les organisations
impact inacceptable sur l’équilibre social. Il                                                              Si ces dons permettent de minimiser
                                                     de producteurs ou coopératives semblent
y a besoin de solutions techniques pour tous                                                                le « gâchis », on est encore loin des
                                                     les plus intéressantes : les cahiers des charges
les stades des systèmes post-récolte. Parmi          communs pourraient favoriser l’adoption                200 000 tonnes annuelles récupé-
celles-ci :                                          de bonnes pratiques et augmenter la valeur             rables*. Au Royaume-Uni, FareShare,
• Les équipements pour stabiliser les produits      ajoutée des produits dans une démarche col-            la Fédération des banques alimen-
   bruts (séchage, salage, sucrage, fumage, fer-     lective. Des investissements coûteux, comme            taires considère qu’elle pourrait
   mentations, traitements thermiques), en           un système de réfrigération, pourraient alors          réduire de 1,6 million de tonnes les
   visant l’efficacité technique en termes de        être partagés.                                         déchets alimentaires si elle avait les
   rendement, d’énergie (d’origine renouve-          L’accès à un marché, qu’il soit domestique             moyens logistiques de récupérer et de
   lable idéalement) et d’environnement, en se       ou d’exportation, est un élément primordial            distribuer les aliments consommables
   concentrant sur les qualités nutritionnelles      pour que les opérateurs puissent valoriser             jetés. Mais elle n’en a sauvé que 2 000
   et sanitaires des produits obtenus. Ces trai-     leurs efforts. Un soutien à la structuration           tonnes en 2007, ce qui a néanmoins
   tements peuvent même créer de la valeur           des filières et au commerce par des politiques         permis de distribuer 3,3 millions de
   ajoutée et ouvrir des perspectives de nou-        publiques efficaces et par des investissements         repas.
   veaux marchés, d’exportation par exemple.         privés est favorable. Autre élément primor-
   Les équipements sont souvent peu exi-             dial : l’accès au prêt bancaire des paysans et         * SITA France et Banque alimentaire du Bas-Rhin 2011.
   geants en capitaux et accessibles aux petites     petits opérateurs pour les investissements

                                                                          Demeter
L’ a g r i c u l t u r e , c h a m p g é o p o l i t i q u e d u         xxie   siècle

                                        >>> Encadré 4.            matériels. Un dispositif permettant l’accès              Les freins culturels à la réduction du gas-
                                                                  au capital serait particulièrement utile (Enca-          pillage ne doivent pas être sous-estimés. Dans
        Warehouse Receipt Financing                               dré 4).                                                  certaines cultures, par exemple, la nourriture
       ou Inventory Credit : l’exemple                                                                                     doit être abondante. En Amérique latine, les
        du financement du commerce                                3.3. À la croisée de la technique
                                                                                                                           portions sont souvent considérables et, en
             agricole par le crédit                                     et de l’organisationnel, pour
                                                                                                                           Indonésie, les restaurants servent leurs plats
        sur nantissement des stocks *                                   le Nord comme pour le Sud                          sur une montagne de riz. Le consommateur
                                                                  Les déchets organiques, les résidus de cultures          estimerait « ne pas en avoir pour son argent »
      De nombreux pays d’Afrique, d’Asie,
                                                                  et les produits impropres à la consommation              s’il n’avait pas cette présentation, même s’il
      d’Amérique latine et récemment d’Eu-
                                                                  humaine ont toujours été valorisés dans l’ali-           est bien incapable de tout manger. Dans les
      rope de l’Est se sont engagés à libérali-                                                                            pays musulmans, le mois du Ramadan est
                                                                  mentation des animaux d’élevage. En retour,
      ser leurs économies. Dans ce cadre, les                     le bétail, fournit du fertilisant, sa force de tra-      souvent à l’origine d’un gaspillage alimen-
      marchés agricoles sont concernés                            vail, une source alimentaire riche en protéine           taire important. En Europe, l’absence de cou-
      puisque les organismes étatiques en                         et micro‑nutriments, une monnaie d’échange               tume de doggy bags entraîne des pertes très
      charge de l’achat et l’entreposage de la                    et une « trésorerie à quatre pieds » face aux            importantes en restauration.
      récolte entre la saison de production et                    imprévus et aux aléas futurs. La complémen-              Par ailleurs, la logique commerciale qui
      la soudure n’assurent plus ce rôle. Le                      tarité entre l’homme, la plante et l’animal              consiste à vendre le plus possible, les ventes
      retrait de l’acteur public fait place,                      – fondamentale dans les systèmes agricoles               promotionnelles du type « deux pour le prix
      voire nécessite de nouvelles formes                         mixtes de polyculture - élevage – est source             d’un », les portions trop importantes, sont
      d’organisation du commerce. Or, les                         de productivité des systèmes alimentaires et             aussi des obstacles. L’expertise scientifique
      acteurs privés ont difficilement accès                      fait l’objet de nombreuses recherches. Des               collective de l’Institut national de recherche
      aux crédits nécessaires au financement                      travaux portent par exemple sur l’améliora-              agronomique (INRA) sur les comportements
      du commerce agricole car celui-ci n’est                     tion de variétés céréalières (maïs, blé, sorgho,         alimentaires, publiée en juin 2010, souligne
      guère considéré comme fournissant                           millet) à double finalité, qui augmenteraient            bien ces problématiques comportementales :
      une garantie dans la plupart des pays                       la capacité de nourrir les animaux avec les              l’acheteur prend a priori l’emballage moyen
      concernés. Le crédit sur nantissement                       résidus de plantes sans compromettre les ren-            sur un rayonnage, ni le plus petit, ni le plus
      des stocks – vieille méthode d’accès à                      dements en grain. De même, la fermentation               grand. Si le conditionnement évolue dans un
124
      l’argent et pratiqué dans plusieurs                         anaérobie, ou méthanisation, est une autre               sens comme dans l’autre, il prend toujours le
      pays – est donc proposé par la FAO, la                      façon de valoriser les déchets organiques et             conditionnement du milieu. Pour certains
      Banque mondiale et le NRI comme                             les déjections d’élevage en fournissant le gaz           foyers ou certaines personnes (enfants), les
      une solution pour développer le sec-                        combustible et de l’engrais organique salubre.           paquets ou portions sont trop grands et une
      teur agricole et créer un commerce                          Ces divers exemples illustrent l’importance              partie du contenu, non consommé rapide-
      dynamique.                                                  de replacer la question des pertes et du gas-            ment est perdu ou bien tout le contenu est
      Trois parties interviennent : la banque,                    pillage alimentaires dans des analyses systé-            préparé et n’est pas mangé. Dans une société
      l’agriculteur et l’entreposeur. Le prin-                    miques plus larges, traitant la problématique            consumériste, l’ensemble de la chaîne ali-
      cipe est que l’agriculteur dépose un                        générale de production et de valorisation de             mentaire est intéressé à vendre le plus possible
      volume de son produit à l’entrepôt et                       la biomasse agricole. Les concepts de circuit            sans se soucier de ce qui aboutit au rebut.
      reçoive de l’entreposeur un reçu certi-                     fermé, d’économie circulaire ou d’écologie               Le gaspillage est également la conséquence de
      fiant le dépôt, le volume et la qualité                     industrielle, qui s’inspirent du fonctionne-             la recherche d’une sécurité sanitaire la plus
      de son produit. Ce reçu équivaut à une                      ment des écosystèmes naturels où « pertes »,             élevée possible : autrement dit, du « risque
      garantie et lui permet d’obtenir un                         déchets et effluents générés dans un système             zéro ». On a ainsi interdit depuis trente ans
      prêt bancaire qu’il peut utiliser à son                     deviennent input d’un autre système, peu-                de récupérer les restes de table de la restau-
      gré. Le crédit sur nantissement des                         vent constituer des apports importants pour              ration pour alimenter les cochons de peur
      stocks s’est montré efficace dans la                        réduire les pertes et gaspillages.                       qu’ils n’attrapent la peste porcine ou d’autres
      réduction des pertes de stockage et il                                                                               maladies contagieuses. On jette aussi, par
                                                                  3.4. Les verrous existants et les
      constitue un système complémentaire                                                                                  retour de plateaux, des yaourts ou desserts
                                                                        solutions pour les surmonter
      au stockage sur la ferme. Selon les                                                                                  non entamés pour cause de rupture de la
      expériences menées à Madagascar, au                         Il existe des verrous de nature psychique et             chaîne du froid. Pour que le compromis
      Mali et au Niger, des technologies                          sociale aux changements de comportements                 avec les exigences sanitaires ne se fasse pas au
      améliorées de production auraient                           aussi bien des paysans, de la supply chain que           détriment de la santé des consommateurs, il
      ainsi été plus facilement adoptées par                      des consommateurs : les habitudes de conser-             faudrait développer des tests de détection du
      les paysans.                                                vation et de consommation, l’abondance                   niveau sanitaire des produits rapides, précis
                                                                  de l’offre et la baisse continue des prix qui            et accessibles. L’ensemble des règles d’hy-
      * Coulter 2010 ; Giovannucci, Varangis et al. 2000.         a réduit la valeur non seulement marchande,              giène, bâti au fur et à mesure des crises et des
                                                                  mais aussi symbolique, de l’alimentation.                connaissances qui en ont découlé, a pour but

                                                                                      Demeter
Les gaspillages et les per tes de la « fourche à la fourchette »

de prévenir intoxications et maladies dans                   3.5. Le coût du stockage, des                                soit 1 £ par an et par habitant depuis cinq ans
un système de production de masse. L’opé-                          infrastructures de transport et                         que le programme est lancé.
rateur agricole, artisanal ou industriel et la                     de la première transformation
                                                                                                                           Conclusion
distribution sont constamment en tension                     Pour lutter contre la faim dans la seule
entre ces règles de prudence et les exigences                Afrique subsaharienne, la FAO a chiffré les                   Dans un monde où la population ne cesse de
de quantité, de délai et de prix du marché et                besoins d’investissements à 940 milliards de                  croître et d’avoir des besoins alimentaires de
                                                             dollars US d’ici à 2050. Presque la moitié                    plus en plus diversifiés, les questions de sécu-
contraints par leur responsabilité juridique.
                                                             (47 %) concerne quatre points-clés en termes                  rité alimentaire sont au cœur des relations
Le Paquet hygiène a encore accentué la res-                                                                                commerciales et diplomatiques de demain.
ponsabilité des opérateurs. On jette donc                    de réduction des pertes : le stockage au froid
                                                             et / ou au sec, les infrastructures routières                 Chercher à produire plus, à atteindre l’au-
plutôt que de donner ou de céder à bas prix                                                                                tosuffisance par différents moyens (dont les
                                                             rurales, particulièrement importantes pour
aux associations caritatives : par précaution,               accéder aux marchés et à des systèmes de stoc-                achats ou locations de terre à l’étranger) paraît
faute de moyens d’arbitrage et de mesure ins-                kage collectif, le développement des marchés                  tout à fait logique dans ce contexte. Mais cet
tantanés des risques réels et pour se prémunir               de plein-vent et de gros et les premières trans-              impératif ne doit pas faire oublier qu’il existe
contre des recours en cas d’accident.                        formations des produits bruts. Or, l’agricul-                 une autre solution à portée de main. Pour le
Les verrous concernant l’aspect du produit                   ture dans ces pays a longtemps été négligée et                moment, aucune nouvelle technique agri-
(normes de qualité) sont en partie respon-                   les grands investissements se sont portés vers                cole n’est susceptible d’accroître rapidement
                                                             d’autres domaines. Alimenter les systèmes de                  la production de 30 %. Or, c’est ce que l’on
sables du gaspillage. De nombreux produits
                                                             stockage en froid par l’électricité solaire, par              peut attendre d’un ensemble de mesures tech-
agricoles sont rejetés par les distributeurs                                                                               niques, réglementaires et organisationnelles.
                                                             exemple, ne semble pas d’actualité.
parce qu’ils ne respectent pas des standards                 Le coût de la lutte contre le gaspillage dans                 Cette vérité a pour mérite de faire d’une pierre
de poids, de taille ou d’apparence et qu’ils                 les pays développés n’est pas négligeable non                 plusieurs coups : assurer un développement
les imaginent invendables. Cependant, des                    plus : la campagne de sensibilisation menée                   équilibré, limiter l’impact sur les ressources,
enquêtes montrent que les consommateurs                      au Royaume-Uni a ainsi nécessité 4 mil-                       améliorer les revenus des producteurs et pré-
seraient prêts à acheter des produits moins                  lions de livres sterling et le Waste Reduction                server le pouvoir d’achat des consommateurs...
calibrés tant que leur goût n’est pas affecté.               Action Plan (WRAP) a piloté des études pour                   Dès lors, il paraît justifié de consacrer des
Il s’agit là encore d’une question d’éducation               420 000 £ivres sterling en cinq ans. Toute-                   moyens importants à la mesure et à la com- 125
des consommateurs.                                           fois, les économies qui en ont résulté pour le                préhension du phénomène et, d’autre part, à
                                                             consommateur et en traitement de déchets                      la généralisation des « bonnes pratiques » déjà
                                                             ont été estimées à plus de 300 millions de £,                 recensées en la matière.

                                                                       Bibliographie
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• WRAP, 2011, The Water and Carbon Footprint of Household Food and Drink Waste in the UK (http://www.wrap.org.uk/retail_supply_chain/research_tools/research/
   report_water_and.html)

                                                                                   Demeter
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