Socialisation adolescente et usages des médias sociaux : la question du genre - Caf

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Socialisation adolescente                                                                                          Mots-clés
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        et usages des médias sociaux :                                                                                     • Socialisation
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        la question du genre                                                                                               • Genre
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        Claire Balleys            LabCMO, faculté de communication,
                                  université du Québec à Montréal (Canada).

        Aujourd’hui, en France, 98 % des adolescents âgés de                    est-il de la question du sens des pratiques socionumé-
        12 à 17 ans possèdent un ordinateur à domicile, parmi                   riques, en particulier du point de vue de la socialisation
        lesquels 97 % disposent d’une connexion Internet (Bigot                 adolescente au genre et à la sexualité ?
        et Croutte, 2014). Les jeunes ont également de plus en
        plus un accès individualisé et itinérant à Internet, puisque            Cet article est issu des réflexions menées lors de la rédaction
        59 % des 12-17 ans et 81 % des 18-24 sont équipés de                    d’une revue de littérature effectuée à partir de cent quarante
        smartphone (ibid.). La généralisation des usages mobiles                travaux récents traitant de la socialisation adolescente
        d’Internet est encore plus massive en Suisse, où 99 % des               et des usages du numérique, selon une perspective inter-
        jeunes âgés, entre 12 ans et 19 ans, possèdent un télé-                 nationale(2). Il intègre également, au dernier point traité,
        phone portable en 2016 et, dans 98 % des cas, il s’agit                 les résultats d’une enquête menée sur la mise en scène
        d’un smartphone (Waller et al., 2016), tandis que 90 % des              de l’intimité par les adolescentes et les adolescents sur
        jeunes Québécois, âgés de 18 ans à 24 ans, possédaient                  YouTube (Balleys, 2016 a ; 2017). L’objectif de cette
        en 2015 un tel outil(1). L’entretien de liens sociaux existants         contribution est de répondre à la question suivante :
        est la première activité juvénile connectée (Balleys,                   qu’est-ce que les usages adolescents des médias sociaux
        2015) : « 94 % des jeunes Suisses possèdent un compte                   apprennent des rapports sociaux de sexe à l’adolescence
        sur au moins un réseau social », dont 81 % sur Instagram                et des modes de socialisation contemporains aux appar-
        et 80 % sur Snapchat (Waller et al., p. 47), et ils sont 87 %           tenances de genre ? L’analyse porte plus particulièrement
        à les utiliser tous les jours, ou au moins plusieurs fois               sur une dimension de l’affirmation médiatisée de l’indi-
        par semaine (ibid.). Les applications de messagerie,                    vidualité encore peu explorée en sciences sociales franco-
        qui permettent de communiquer avec une sélection de                     phones : les performances de genre (Butler, 2006) et les
        personnes, souvent en mode d’échange instantané, sont                   actes déclaratifs d’appartenance de genre qu’elles
        utilisées quotidiennement par la quasi-totalité des 12-19 ans,          contiennent. En effet, les médias sociaux représentent des
        soit 97 % de la population juvénile suisse.                             plateformes inédites de présentations de soi en tant que
                                                                                fille ou en tant que garçon (Marwick, 2013 ; Wotanis,
        Ce rapide tour d’horizon permet de prendre la mesure de                 McMillan, 2014 ; Balleys, 2016 a, 2017). Sont ainsi
        l’ampleur de la réalité connectée. En 2017, entretenir un               explorées les pratiques qui permettent aux adolescents de
        réseau social pour un adolescent âgé de 14 ans ou 17 ans                « faire le genre » (West et Zimmerman, 1987) à travers la
        implique l’utilisation régulière des médias sociaux. Cette              routine des échanges et des mises en scène de soi ayant
        expression désigne ici tout type de réseau socionumé-                   lieu entre eux sur les médias sociaux. Autrement dit, la
        rique et d’application de partage destiné à la mise en                  manière dont la fabrication du féminin et du masculin
        relation et en communication des individus. Les sites de                (Garfinkel, 1967 ; Berk, 1985 ; Deutsch, 2007 ; Connell,
        réseaux sociaux comme Instagram ou Snapchat corres-                     2010) prend acte quotidiennement dans les relations
        pondent ainsi à cette définition, tout comme les applications           sociales médiatisées. La première partie de l’article sera
        de messagerie et les sites de partage, comme par exemple                donc consacrée à la mise en contexte de la socialisation
        YouTube, le site préféré des jeunes Suisses et des jeunes               adolescente contemporaine : d’abord sous l’angle du
        Québécois (Waller et al., 2016 ; Steeves, 2014). Au-delà                genre et de la sexualité, puis à l’aune des pratiques de
        des fonctions pragmatiques de la mise en relation et en                 sociabilité médiatisée. Ce premier cadrage permettra d’offrir
        communication des adolescents avec leurs pairs, qu’en                   au lecteur des clés d’appréhension et de compréhension

(1) Voir le site internet : http://www.cefrio.qc.ca/netendances/equipement-et-branchement-internet-des-foyers-quebecois-en-2015/des-foyers-disposant-d-une-
gamme-variee-d-appareils/.
(2) Voir le site Internet : http://www.injep.fr/boutique/rapport-detude-en-ligne/socialisation-adolescente-et-usages-du-numerique/475.html.

                                Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
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des enjeux de la construction identitaire juvénile aujourd’hui,     et 2010 ; Glevarec, 2010) et est, par conséquent, un
entre anciennes et nouvelles réalités sociales. La seconde          processus fortement corrélé aux appartenances sociales
partie portera sur l’articulation des deux dimensions               dans lequel il s’inscrit. Aurélia Mardon s’est, par exemple,
problématisées en amont : comment la socialisation ado-             intéressée aux pratiques éducatives parentales vis-à-vis
lescente au genre et à la sexualité rencontre-t-elle les            des tenues vestimentaires des jeunes filles, démontrant de
pratiques de sociabilité médiatisée ? Deux types d’usages           grandes disparités de représentations et de pratiques entre
des médias sociaux seront explorés : le « sexting » et les          les différents milieux sociaux : « Ce n’est pas tant que les
« vidéocasts » postés par des adolescentes et des adolescents       mères des classes moyennes et supérieures et celles des
sur YouTube. Les médias sociaux constituent de nouvelles            classes populaires incitent les filles à adhérer à des normes
plateformes de négociation et de revendication des iden-            de la féminité différentes, mais plutôt qu’elles ne fixent pas
tités juvéniles, notamment des identités de genre (Balleys          le même moment pour autoriser les filles à recourir aux
2016 a, 2017). Que peuvent-elles apprendre de la socia-             attributs vestimentaires adultes de la féminité. Les membres
lisation adolescente contemporaine ? L’article vise à               des catégories populaires valorisent le recours précoce à
montrer par quels processus le genre est saisi comme                ces attributs et sont, en cela, fidèles à une représentation
dimension intégratrice du soi à l’adolescence, au sein de           de la jeunesse comme âge où il convient d’en “profiter”
niches identitaires toujours plus exclusives.                       et à des représentations traditionnelles des identités
                                                                    sexuées » (Mardon, 2011, p. 130). Les mères de familles
La socialisation adolescente aujourd’hui,                           populaires sont plus permissives vis-à-vis des attributs de
entre permanence et nouveaux défis                                  la mode « sexy » que les mères de familles de milieux
Cette partie fait le point sur les principaux défis et enjeux       favorisés, mais cela ne signifie pas que ces dernières
auxquels les garçons et les filles sont aujourd’hui confrontés      proposent des modèles de genre moins hétéronormatifs :
dans la construction et la négociation de leur identité,            « C’est une féminité “comme il faut” que l’on espère
face aux normes de genre et aux injonctions à la confor-            produire […], dans cette famille qui intériorise et essen-
mité, conjuguées à un devoir de singularité et d’autono-            tialise fortement la différenciation sexuée, “faire une petite
misation. Il sera donc question de cerner le contexte dans          fille” implique de rester attentif aux activités, pratiquées
lequel s’inscrit la socialisation adolescente contem-               afin de ne pas introduire de confusion entre les genres »
poraine, au sein des diverses institutions qui participent          (Baboulène-Miellou et Teboul, 2015, p. 699). En ce qui
à définir le genre, mais aussi au sein des pratiques de             concerne la socialisation masculine au sein des familles,
sociabilité médiatisées ayant lieu entre pairs.                     le même constat d’une corrélation entre appartenance
                                                                    sociale et socialisation au genre peut être observé (Court
Socialisation au genre et à la sexualité                            et Mennensson, 2015). Dans les familles des milieux
Isabelle Clair a consacré plusieurs enquêtes aux relations de       favorisés, on constate une « mise à distance des tenues
couple entre les adolescents et les jeunes adultes, dans divers     associées à la culture de rue » traduisant « un rejet des
milieux populaires, des cités de la banlieue parisienne             valeurs de virilité que ces vêtements matérialisent » (ibid.,
aux villages ruraux de la Sarthe. Ses travaux témoigent de          p. 46). Mais davantage que la préoccupation des normes
visions et de pratiques fortement hétéronormées au sein             de genre, c’est surtout un souci de distinction sociale qui
des jeunes couples, c’est-à-dire construites sur un double          préside à ce rejet : « Les vêtements et les accessoires
principe d’opposition et de complémentarité : « Ce que              associés à la culture de la rue sont refusés par les parents
le couple renouvelle au quotidien, c’est le désir de l’autre        […] parce qu’ils évoquent les classes populaires dange-
radical : les filles désirent des garçons virils, les garçons des   reuses et sont perçus à ce titre comme des stigmates
filles féminines. Si virilité et féminité prennent des formes       potentiels (ibid.) ». Aussi, contrairement aux filles dont la
différentes dans les cités HLM et dans les villages, l’attente      tenue est censée satisfaire à certaines normes de genre,
en termes de différence sexuée, elle, est la même. Plus que         c’est davantage un souci de distinction sociale qui guide
de différence il s’agit en réalité d’opposition – être un garçon,   les restrictions vestimentaires parentales vis-à-vis des garçons.
c’est ne pas être une fille, et inversement. Dès lors, la
vision du monde et les occupations des deux membres                 Les institutions scolaires et leurs agents participent éga-
du couple peinent à se recouper » (Clair, 2011, p. 64).             lement à la perpétuation de représentations hétéronormées
                                                                    du genre, c’est-à-dire qui correspondent « à la promotion
La socialisation au genre s’effectue prioritairement dans           de la norme hétérosexuelle dans la définition de ce que
les familles (Livingstone et Bovill, 1999 ; Octobre, 2004           doivent être un homme, une femme, un couple » (Clair,

                       Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
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2011, p. 65). Par exemple, au collège, en France, 80 %            l’amour comme un domaine essentiellement féminin dans
des élèves punis sont des garçons (Ayral, 2011). Cette            lequel les garçons n’ont pas ou peu de place » (ibid.).
écrasante majorité recèle une signification sociologique          Dans ce même article, le sociologue observe que la dispo-
et renseigne sur la socialisation scolaire au genre. Inter-       sition des garçons à assumer une forme de sentimentalité
rogeant successivement le personnel enseignant et les             est corrélée à son milieu social d’appartenance : « à mesure
élèves, Sylvie Ayral constate que tous les acteurs impliqués      que le volume de capital économique et culturel du père,
ont intégré l’idée que les garçons sont « naturellement »         et surtout celui de la mère, augmente, le champ du possible
plus violents, plus insolents et moins soumis à l’autorité        et du pensable des garçons paraît s’élargir et se diversifier,
que les filles. Pourtant, seule une minorité des garçons          du fait d’une éducation sentimentale de moins en moins
forme la population des « punis », minorité qui occupe            sexuée, tant au niveau de son administration que de son
tout l’espace scolaire. Un « processus performatif » se           contenu » (ibid.). Les injonctions hétéronormées trans-
met alors en place de manière totalement contradictoire           mises en milieu scolaire peuvent donc être plus ou moins
vis-à-vis des objectifs énoncés par les professeurs,              cohérentes avec celles apprises dans le cadre familial.
puisque la punition « confère une importance chaque               Même les séances d’éducation à la sexualité, qui devraient
jour renouvelée aux garçons punis » alors que « les filles et     être un lieu de dépassement de certaines normes de
les garçons sages, doux, sont invisibilisés » (ibid., p. 180) :   genre, véhiculent dans les faits des représentations
« La sanction consacre ce qu’elle prétend combattre :             conventionnelles et binaires des rôles sexués. Dans un
une identité masculine caricaturale, qui s’exprime par le         rapport d’étude publié par l’Institut national de la jeunesse et
défi, la transgression, les conduites sexistes, homophobes        de l’éducation populaire (Injep), Yaëlle Amsellem-Mainguy,
et violentes » (ibid.). Caroline Caron parle également d’un       Constance Cheynel et Anthony Fouet rendent compte de
« traitement différencié selon les sexes » concernant les         « la reconduction d’un double standard de sexe » (2015,
codes vestimentaires scolaires : les restrictions imposées        p. 58) par les animateurs et les animatrices lors des
par l’école, comme l’interdiction de découvrir les épaules        échanges avec les élèves. Il est ainsi communément admis
ou le nombril, sont davantage dirigées vers les élèves filles     qu’un jeune garçon sera toujours prêt, disposé et partant
que garçons. Les jeunes filles comprennent ces interdictions      pour avoir des relations sexuelles, alors que sa camarade
comme un moyen employé par l’institution pour contrer leur        serait naturellement plus hésitante : « Tandis que les garçons
sexualisation précoce et pour éviter de « “perturber” les         sont interpellés sur l’intérêt qu’ils peuvent porter à une
élèves et les professeurs masculins » (Caron, 2014, p. 119).      pratique sexuelle orale, les “jeunes filles” sont assignées à
                                                                  une posture quasi romantique […] » (Amsellem-Mainguy
Au-delà du rapport à l’autorité et aux règles scolaires, les      et al.). La question du consentement, au centre des problé-
interactions quotidiennes entre les professionnels de             matiques abordées par les professionnels, n’est envisagée
l’éducation et les adolescents sont également empreintes          qu’au féminin : « dans la mesure où le consentement
de conceptions et d’injonctions hétéronormées. Dans               masculin est acquis d’avance » (ibid., p. 73). Les garçons ne
un article portant sur « la socialisation des garçons aux         sont jamais encouragés à se demander s’ils sont réellement
sentiments amoureux », Kevin Diter constate que « les             consentants ou quelles seraient les pressions sociales ou
professeur-e-s et animateur-e-s jouent un rôle important dans     individuelles les enjoignant à avoir des relations sexuelles.
la sexuation des sentiments amoureux et dans la constitution      Les filles, elles, devraient au contraire s’interroger
des dispositions masculines à aimer » (Diter, 2015, p. 30).       constamment sur la nature de leur consentement, voire
Les questions sentimentales sont plus fréquemment abordées        sur sa légitimité.
avec les filles, encouragées à exprimer leurs émotions
(considérées comme légitimes), alors que « les états              Qu’en est-il des pratiques culturelles ? Dominique Pasquier
d’âme » des garçons sont évoqués plus rarement et sur             parle de « radicalisation des différences » (Pasquier, 2010,
un ton relevant davantage de la plaisanterie, voire de            p. 98) sexuées en ce qui concerne les activités de loisirs :
« railleries » visant à leur faire « perdre la face » (ibid.,     les garçons et les filles n’affichent pas les mêmes goûts en
p. 32). Les sentiments des garçons sont donc utilisés par         matière de pratiques culturelles et « s’est installée, au sein
les adultes comme des leviers symboliques pour asseoir            de la sociabilité adolescente, une hiérarchie qui place les
leur autorité. « En valorisant ainsi la parole, les propos et     pratiques des garçons au-dessus de celles des
les comportements des filles vis-à-vis des sentiments et en       filles » (ibid.). Des jugements de valeur négatifs sont portés
dévalorisant dans le même temps ceux des garçons, les             sur les contenus culturels dits « féminins » tels que les
professeur-e-s et animateur-e-s tendent à consacrer               chansons ou les films sentimentaux. L’auteure questionne

                      Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
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ainsi les fondements de ce dénigrement systématique :                     la sociabilité médiatisée est devenue mobile et multidi-
        « Sur quoi se fonde l’idée que la pratique des jeux vidéos                mensionnelle. En effet, le smartphone est à la fois un outil
        ou la passion pour le sport valent mieux que le goût                      « d’exploration identitaire » (Allard, 2014, p. 141), « un
        pour les romans et les fictions télévisuelles ? Ou que les                instrument de réassurance » (Mahdi et Vacaflor, 2010,
        chansons qui parlent d’amour sont ridicules alors que celles              p. 5) qui accompagne les adolescents dans toutes leurs
        qui racontent la vie dans les cités sont passionnantes ?                  routines quotidiennes, et un « puissant configurateur de
        Pourquoi la culture de la confidence est-elle assimilée                   pratiques collectives (Jarrigeon et Menrath, 2010, p. 110).
        à une perte de temps ? » (ibid.). Dans les pratiques, il                  Autrement dit, le smartphone mobilise des usages à la fois
        apparaît que « les filles sont plus nombreuses à écouter                  subjectifs et relationnels. Un attachement fort à l’objet, à
        de la musique tous les jours »(3), « à lire tous les jours » et           sa matérialité et à sa présence est corrélé aux contenus
        à avoir une activité artistique amateur […] quand les                     intimes et signifiants qu’il recèle : des photos et des vidéos
        garçons sont plus nombreux à faire du sport […] et à jouer                souvenirs, des musiques appréciées, des messages
        à des jeux vidéos quotidiennement (Octobre, 2010, p. 62).                 personnels (Lachance, 2013). Il permet en outre la mise
        Il est intéressant de noter la plus grande tolérance paren-               en relation constante avec les pairs, le partage d’une inti-
        tale pour l’engagement de leurs filles dans des activités                 mité et d’une complicité au moment où l’adolescent
        symboliquement masculines que pour les manifestations                     cherche à solliciter et à acquérir de nouvelles instances
        d’intérêt de leurs fils pour des loisirs pensés comme féminins,           de légitimation de soi (Boyd, 2008 et 2014 ; Balleys, 2015
        ce qui rejoint le constat émis par D. Pasquier vis-à-vis                  et 2016 b). Les usages du smartphone sont ainsi des supports
        d’une asymétrie dans les processus de valorisation des                    du processus d’autonomisation adolescente, les médias
        pratiques culturelles, en fonction de leur affiliation à un               sociaux s’étant invités dans la complexe négociation des
        pôle masculin ou féminin. Face aux groupes de pairs, les                  liens et des hiérarchies sociales entre pairs. Le prestige
        pratiques culturelles, le choix des loisirs et des « styles »             social adolescent est fortement corrélé à la capacité
        qui leur sont apparentés participent également au travail                 des individus à entrer en relation intime avec des « autrui
        de positionnement identitaire, notamment en termes de                     significatifs » (Berger et Luckmann, 2008) désignés
        genre : « C’est en affichant ses goûts qu’on montre aux autres            c’est-à-dire des camarades de classe, de sport ou de loisirs,
        qui on est. Autant dire qu’il n’est pas possible d’afficher               choisis et non plus donnés (Balleys, 2015). Contrairement
        n’importe quelle préférence » (Pasquier, 2005, p. 62). La                 aux parents, les amis et les premiers partenaires amoureux
        résolution du dilemme adolescent que représente la double                 représentent des proches qu’il faut désigner et conquérir.
        exigence d’authenticité et de conformisme est sociologi-                  L’enjeu de l’acquisition de ce capital intime est aussi celui
        quement démontrée par la capacité à choisir les signes                    de sa mise en visibilité médiatique (Voirol, 2005). Tout
        culturels du moi et à les rendre visibles de manière socia-               un travail de valorisation des liens intimes tissés avec les
        lement conforme aux attentes de genre (Pasquier, 1999                     pairs s’observe sur les médias sociaux, dont le défi est de
        et 2010).                                                                 faire reconnaître et valider socialement l’authenticité et
                                                                                  la légitimité d’un couple récemment formé, d’une relation
        Après ce portrait succinct des modes de socialisation ado-                d’amitié exclusive et privilégiée, en bref d’une intimité
        lescente au genre et à la sexualité, les usages des médias                élective (Balleys et Coll, 2015).
        sociaux, qui prennent acte dans les coulisses de la socia-
        bilité juvénile, souvent à l’abri du regard parental sont à               Ceux et celles qui ne possèdent pas ce capital intime à
        présent examinés.                                                         mettre en scène sur les plateformes socionumériques et
                                                                                  dans les espaces de sociabilité en présentiel comme
        La sociabilité adolescente médiatisée                                     l’école sont considérés comme des « sans ami » (Balleys,
        Les médias sociaux permettent aux adolescents d’être en                   2015 et 2016 b). La figure du « sans-ami » s’apparente à
        lien les uns avec les autres, partout et en tout temps. Alors             ce que Robert Castel a désigné comme « l’individu par
        qu’au début des années 2000, c’était le téléphone fixe qui                défaut », une sorte de dépourvu social qui se caractérise
        faisait office de porte ouverte sur un « monde autre que le               par un manque ou une dépossession de « ressources » et
        cercle domestique » [Martin et Singly (de), 2000, p. 96] et               de « supports objectifs nécessaires pour assurer leur indé-
        offrait la possibilité d’une nécessaire « évasion amicale »               pendance d’individu » (Castel, 2006, p. 127). À l’image
        vis-à-vis de l’environnement familial (ibid.), aujourd’hui                du sans-abri ou du sans-emploi, l’adolescent « sans ami »

(3) Ces chiffres concernent une population d’enfants scolarisés en école élémentaire.

                                 Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                                        36 Parcours adolescents : expériences et représentations
ne peut être considéré comme un individu à part entière                    la personnalité des YouTubeuses est fréquemment attaquée
         par ses pairs, car il incarne encore la figure du « petit »                dans l’espace des commentaires, alors que les vidéos
         qui n’a pas su accéder à une nécessaire autonomie rela-                    masculines sont évaluées vis-à-vis de la qualité de leur
         tionnelle et subjective vis-à-vis du monde de l’enfance :                  contenu, et non vis-à-vis de considération physiques ou
         le processus d’individualisation n’est pas encore amorcé.                  personnelles (Wotanis et McMillan, 2014). Plus souvent
         Une intense activité de mise en scène de soi est à l’œuvre                 cibles de propos haineux ou de harcèlement en ligne
         sur les médias sociaux, car elle symbolise la prise de                     (Livingstone et Ólafsson, 2011), les filles limitent davantage
         distance avec le premier milieu socialisateur. Grâce aux                   la diffusion de leurs images intimes que les garçons (Litt
         ressources que constituent les réactions de l’audience                     et Hargittai, 2016).
         participative, les adolescents peuvent se dire et être
         reconnus comme sujets (Granjon et Denouël, 2010). Dès                      Ainsi, des rapports inégalitaires et hétéronormés existent
         lors, différents procédés de validation sont observables au                sur les médias sociaux, comme dans les sphères de socia-
         fil des interactions médiatisées, qui permettent d’attribuer               bilité en présentiel. Mais comment les médias sociaux
         de la « valeur sociale » (Honneth, 2005, p. 45) à l’individu               participent-ils à la construction et la négociation quoti-
         qui les sollicite : formules de politesse, témoignages                     diennes du genre à l’adolescence ?
         d’amitié, déclarations d’amour, manifestations de compli-
         cité, preuves de l’exclusivité et de l’authenticité du lien                Les performances de genre en ligne
         social (Cardon et Delaunay-Téterel, 2006 ; Balleys et Coll,                Les médias sociaux à la fois reflètent et produisent le
         2015 ; Balleys, 2016 b). Or, pour obtenir ces marques de                   genre (Marwick, 2013). Selon la philosophe américaine
         reconnaissance, il est nécessaire de maîtriser les modes de                Judith Butler, le genre est avant tout le résultat d’une
         présentations de soi en ligne (Granjon, 2011), sachant que                 « performance », c’est-à-dire d’un ensemble d’actes et
         la réception des demandes de reconnaissance formulées                      de pratiques qui sont continuellement répétés bien que
         en ligne dépend fortement de la popularité dont l’ado-                     largement impensés (Butler, 2006). Être une fille ou être
         lescent jouit auprès de ses pairs, au sein des sphères d’inter-            un garçon résulte ainsi de quelque chose que l’on fait
         action en présentiel, en particulier à l’école (Balleys, 2015).            davantage que de quelque chose que l’on est. Mais que
         Cet exercice de présentation de soi en ligne s’effectue                    faut-il faire pour « faire garçon » ou pour « faire fille » sur
         à travers la documentation des événements vécus                            Internet ?
         avec les pairs (Lachance, 2013), « l’affichage public
         des amitiés » (Delaunay-Téterel, 2010), la valorisation                    Les usages sexués des médias sociaux :
         d’une « individualité numérique » qui passe par une multi-                 l’exemple du « sexting »
         plication des « expressions de soi » (Granjon, 2011). Ces                  La capture et le partage d’images, photographiques ou
         dynamiques sont porteuses d’enjeux particulièrement                        vidéos, sont aujourd’hui des sujets de préoccupation
         sensibles à l’adolescence, période pendant laquelle il                     sociale. Ces pratiques véhiculent et perpétuent, en effet,
         s’agit d’apporter la double preuve d’une identité à la fois                des stéréotypes de genre, mais jouent également un rôle
         singulière et socialement conforme [Pasquier, 2005 ;                       dans la relation de couple adolescente contemporaine.
         Singly (de), 2006].                                                        Ce que les médias ont pris l’habitude de nommer « sexting »
                                                                                    désigne la création, le partage et la réception d’images
         C’est donc à la jonction subtile entre quête de conformité                 photographiques ou vidéos révélant des parties intimes de
         et démonstration d’originalité que les adolescents négo-                   son corps (Lenhart, 2009, p. 3). La prévalence du sexting
         cient leur identité en ligne. Or, les attentes et les normes               est difficile à cerner car les chiffres énoncés par les diffé-
         sociales vis-à-vis de cette double injonction diffèrent en                 rentes enquêtes sur la question varient considérablement.
         fonction du genre. Plusieurs travaux ont démontré que la                   Selon un rapport de l’Institut de sondages Ifop traitant de
         négociation des modes de présentation de soi en ligne                      consommation pornographique par les adolescents, seuls
         sont plus complexes et plus risqués pour les filles que                    4 % des garçons et 1 % des filles âgé-e-s de 15 ans à
         pour les garçons (Marwick, 2013 ; Ringrose et al., 2013 ;                  17 ans ont « filmé ou photographié des jeux ou ébats
         Wotanis et McMillan, 2014). En effet, les publications des                 sexuels avec leur partenaire » et seuls 2 % des garçons et
         filles sont davantage sujettes aux critiques, aux rappels à                1 % des filles ont « publié ou diffusé » ces contenus [Ifop
         l’ordre moral et aux insultes (Salter, 2016). Par exemple,                 2017, p. 34 – (4)]. Les enquêtes anglo-saxonnes avancent

(4) Voir le site internet : http://www.ifop.com/media/poll/2149-1-study_file.pdf.

                                  Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                                         37 Parcours adolescents : expériences et représentations
des pourcentages beaucoup plus élevés, entre 20 % et               pour elles tout pouvoir décisionnel. La peur de ne pas
28 % (Ybarra et Mitchell, 2014) et même de l’ordre de              satisfaire le partenaire ou de ne pas faire quelque chose
40 % (Ringrose et al., 2013). Une telle variance s’explique        que font « toutes les filles » (Lippman et Campbell, 2014,
par des cadrages conceptuels et méthodologiques différents,        p. 380) prend le pas sur la volonté d’assumer leurs désirs
certaines enquêtes ne tenant compte que des contenus               propres. Ce qu’il est essentiel de comprendre est la dimension
impliquant une nudité totale, alors que d’autres tiennent          relationnelle mais aussi hiérarchique de ces pratiques. En
compte de photos suggestives ou de messages                        effet, le sexting est majoritairement pratiqué entre des
textuels (ibid.).                                                  adolescents qui se connaissent et il est subordonné à des
                                                                   rapports de popularité et de force (Ringrose et al., 2012
Dès lors, il s’agit moins de mesurer le phénomène que              et 2013) comme c’est le cas de toute pratique de sociabi-
d’en saisir le sens du point de vue des processus de la            lité juvénile. Ainsi, lorsqu’un garçon très populaire dans
socialisation adolescente. Premièrement, les outils modernes       son groupe de pairs demande à une camarade une photo
de mise en scène de soi et de son intimité corporelle sont         d’elle dénudée, il lui sera beaucoup plus difficile de refuser
parfois intégrés à l’apprentissage de la relation de séduction :   que si la demande émane d’un garçon collectivement
« la caméra joue bien souvent le rôle d’un jouet érotique          rejeté ou simplement invisible dans l’enceinte scolaire
dans l’intimité du couple » (Lachance, 2013, p. 136).              (Balleys, 2015). De la même manière, le nombre de photos
Ensuite, le partage consenti de photos intimes au sein             intimes de jeunes filles qu’un garçon possède constitue
d’un couple instaure un pacte de confiance : « Dans la             un critère de prestige auprès de ses pairs masculins
plupart des cas, l’acceptation (ou le refus) confirme le lien      (Ringrose et al., 2013). Il est par conséquent très tentant
de confiance établi entre les personnes. Il engage les             pour lui de montrer son butin à ses camarades, afin de
membres du couple, au sens premier du terme, c’est-à-dire          leur apporter la preuve de son succès auprès de la gent
qu’il “met en gage”. Ainsi, derrière des mises en scène            féminine. Le sexting permet également de renforcer les
d’actes sexuels chez les plus jeunes se cache souvent              liens d’amitié entre les filles (Garcìa-Gomes, 2017). Les
le désir de symboliser son engagement envers l’autre,              photos intimes prises par les adolescentes sont souvent
de signifier un rapprochement, bref, de prouver son atta-          partagées avec les amies proches avant d’être (ou non)
chement, sa confiance et son amour » (ibid., p. 137). Le           envoyées au petit ami. Le partage numérique remplit ici une
fait de prendre un risque en offrant un contenu intime à           fonction de réassurance. Lorsque la jeune fille doute de
un être choisi attribue de la valeur et de l’authenticité à la     son attractivité, elle soumet ses autoproductions visuelles
relation. L’exclusivité est ainsi constitutive de la signifi-      aux amies proches afin d’être conseillée et rassurée.
cation symbolique de l’acte : « ce qui rend une conversation
intime, ce qui lui donne de la valeur, c’est l’interdiction        Cette pratique est ainsi inscrite dans un contexte social
de partager son contenu avec d’autres » (Schwarz, 2010,            et relationnel qui ne peut être saisi sans considération
p. 76, traduction de C. Balleys). Évidemment, il est néces-        des injonctions et des normes de genre. Les garçons ado-
saire de distinguer les partages intimes, ayant lieu entre des     lescents ne sont pas moins engagés affectivement dans
partenaires consentants respectant un pacte de confiance,          leurs relations amoureuses que les filles, leurs sentiments ne
des pratiques de partages abusifs. Il apparaît que ce sont         sont pas moins forts et ils n’ont pas moins de peines de cœur
plus souvent les filles qui sont victimes de brimades suite        que leurs camarades de sexe féminin (Giordano et al.,
à la divulgation, par leur petit ami ou ex-petit ami, de           2006). En revanche, ils sont peu socialisés à l’expression
contenus intimes. Ainsi, bien que ce soit le garçon qui ait        et à la gestion de leur sentimentalité, ont moins confiance
fait le choix de montrer ou de diffuser des images confi-          en eux que les filles vis-à-vis des démarches nécessaires
dentielles, c’est la fille qui est le plus souvent désignée        à la mise en couple (ibid., p. 265) et ils éprouvent de la
socialement comme responsable (Salter, 2016). Il s’agit            difficulté à exprimer leur désir de relation, car celui-ci
donc de questionner les rapports de domination sexuelle            entre en contradiction avec le devoir de distance qui
dans ce contexte, dont les pratiques d’autoproduction              s’impose à eux dans le cadre de la socialisation à la
et de partage médiatisé de contenus à caractère sexuel             masculinité.
ne sont que l’une des expressions. En effet, il a été démontré
qu’une fois en couple, la plupart des jeunes femmes                Si les usages des médias sociaux se sont invités dans
se soumettent entièrement aux demandes et au désir des             toutes les négociations quotidiennes du lien social et de
garçons dont elles sont amoureuses (Ringrose et al., 2012          la distribution du prestige entre pairs, ils sont aussi mobi-
et 2013), comme si les obligations conjugales annulaient           lisés comme supports de présentation et d’énonciation de

                       Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                              38 Parcours adolescents : expériences et représentations
soi comme sujet, un sujet qui possède un genre et qui le            La recherche dont sont issues les analyses présentées

                                                                                                                                    Méthodologie
revendique. C’est le volet qui est maintenant exploré.              dans cet article est construite sur un double terrain socio-
                                                                    logique : d’une part, une ethnographie menée sur
Revendiquer                                                         YouTube pendant dix-huit mois ; d’autre part, la consti-
une appartenance de genre sur YouTube                               tution puis l’analyse d’un corpus de quatre-vingts vidéos
La socialisation adolescente implique un travail de subjec-         réalisées par des garçons et des filles âgé-e-s de14 ans
tivation de soi, articulé à un processus d’autonomisation.          à 18 ans. La problématique de recherche porte sur la
Grandir, c’est se percevoir, et être perçu, en tant qu’indi-        mise en scène de l’intimité par les adolescents et les
vidu « unique et incomparable », capable d’opérer ses               adolescentes sur YouTube : la puberté, les relations de
                                                                    couple, le rapport subjectif à soi. La manière dont les
propres choix, en dehors de la référence du monde
                                                                    adolescentes et les adolescents problématisent publi-
adulte, qu’elle soit familiale ou scolaire : « Enfin, l’ado-
                                                                    quement l’intimité a été placée au cœur de l’analyse
lescence elle-même ne se construit qu’en échappant au               sociologique, la notion d’« intimité » désignant ce qui
contrôle des adultes » (Dubet et Martuccelli, 1996,                 « de l’expérience et de l’identité de l’individu, n’est pas
p. 145). Cette prise de distance s’effectue en parallèle            visible ou saisissable de l’extérieur par autrui, et donc
à l’affiliation à la référence identitaire toujours plus            qui appartient en propre à la subjectivité indivi-
prégnante que représentent les pairs : « Le désir d’être            duelle »(1). La volonté d’être « publiquement intime »(2)
quelque chose pour soi-même, […] va de pair très souvent            a été observée au fil du travail d’analyse des vidéos
avec le désir de s’inscrire tout à fait dans le cadre de sa         adolescentes publiées sur YouTube, à savoir une quête
société. Le besoin d’autonomie va de pair avec celui d’appar-       de visibilité et de popularité prenant acte à travers
tenance au groupe social » (Elias, 1991, p. 202). L’indi-           diverses représentations de l’intimité.
                                                                    ---------------
vidu éprouve le besoin d’être unique et autonome, mais              (1) Latzko-Toth, G., Pastinelli, M., 2013, Par-delà la dicho-
également celui d’être conforme et intégré à un groupe              tomie public/privé : la mise en visibilité des pratiques
                                                                    numériques et ses enjeux éthiques, Tic & Société, vol. 2,
social d’appartenance. Le rôle des pairs a ainsi été beaucoup
                                                                    n° 7, p. 149-175. Citation p. 156.
déconstruit par les travaux sur l’adolescence [Fine, 1987 ;         (2) Balleys C., Coll S., 2015, La mise en scène de la vie
Eder, 1995 ; Adler et Adler, 1998 ; Singly (de), 2006,              privée en ligne par les adolescents, RESET, n° 4, URL :
                                                                    http://reset.revues.org/547.
Pasquier, 2005, Balleys, 2015]. Les enquêtes sur la culture,
notamment, ont souligné l’importance du sentiment d’appar-
tenir à la catégorie « jeunes » pour ceux et celles qui sortent   s’adressent à leur public à travers des vidéos postées sur
de l’enfance : « La préadolescence contemporaine est              YouTube, l’affiliation à la catégorie « gars » ou à la caté-
appuyée sur le fait de vouloir être jeune. […] Vouloir être       gorie « fille » permet d’activer des processus de recon-
jeune donne aux enfants une valeur. Les éléments de               naissance (Honneth, 2005) construits sur l’appartenance
loisirs d’une identité jeune font partie des identifications      commune à un genre commun (Balleys, 2017). Comme
imaginaires pertinentes de cette préadolescence aux côtés         l’a énoncé Daniel Dayan : « être spectateur, c’est faire partie
des pôles d’identifications que représentent les parents.         d’un “nous”, mais ce “nous” se constitue en s’opposant
Le champ des biens culturels, allant de la musique à la           à des “autres” et aux lectures que ces autres manifestent
mode en passant par toutes les créations audiovisuelles,          ou qu’on leur prête » (Dayan, 1992, p. 14-15). Les
fournit alors des références et des objets d’investissement       jeunes YouTubeurs et YouTubeuses s’adressent à leur
en nombre » (Glevarec, 2010, p. 31). La culture jeune             audience dans une dynamique éminemment interactive
représente ainsi un espace d’identification pour les jeunes       et dialogique (Lange, 2014) et emploient des procédés
aujourd’hui, ce que Vincenzo Cicchielli a qualifié « d’appar-     énonciatifs articulés autour de la création d’un « nous »
tenances cosmopolites » (2014).                                   distinctif et exclusif : « nous les gars » versus « nous les
                                                                  filles » (Balleys, 2016 a). Une multitude de communautés
En ce qui concerne les mineurs adolescents, âgés de               existent et s’expriment sur YouTube, construites sur un
14 ans à 18 ans, le genre est également une dimension             principe de division entre un « nous » et un « eux », le
centrale des modes de présentation et de définition de soi,       « nous » étant constitutif d’affinités identitaires (Rotman
en particulier sur les médias sociaux, ce qui a été peu           et Preece, 2010). La plateforme permet ainsi de s’inscrire
documenté. La recherche a montré que le travail de mise en        dans une multitude de niches identitaires, regroupant, par
scène de l’intimité effectué sur YouTube était fortement          exemple, les personnes « vegan », les jeunes mamans, les
axé sur la revendication d’une identité de genre (Balleys,        femmes voilées, les « gamers », etc. Or, il se trouve que
2016 a et 2017). Lorsque des adolescentes et des adolescents      parmi la diversité des affiliations, le genre est nettement

                      Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                             39 Parcours adolescents : expériences et représentations
la plus prégnante chez la population adolescente (Balleys,         trop d’où est-ce que ça me vient mais en fait, avant d’aller
        2017), selon un procédé identificatoire, présenté dans la          dormir, je ne peux pas avoir cette impression de pieds
        suite de l’article.                                                moites, ce qui fait que… je vais aller me laver les pieds.
                                                                           Je peux être chez une amie, j’étais par exemple chez
        La quête de la reconnaissance sociale sur YouTube est              une amie pendant les vacances, je vais me laver les
        entreprise à travers l’activation d’un sentiment de proxi-         pieds, je ne peux pas aller dormir sans me laver les pieds »
        mité, de connivence et de complicité mobilisé dans                 (Zoé, 15 ans). Comme l’a bien montré Muriel Darmon
        les discours, autour d’un vécu sexué commun de l’ado-              en traitant sociologiquement de l’anorexie adolescente,
        lescence : ce que vivent les filles, les garçons ne peuvent        cette maladie exprime une forme extrême de volonté de
        le comprendre, et inversement. Ces performances de genre           maîtrise de sa propre existence, à travers la maîtrise du
        sont fortement hétéronormées, puisqu’à la fois axées sur           corps (Darmon, 2008). Sans que cela ne débouche sur
        le principe d’une binarité fondamentale et soumises à un           des rapports pathologiques pour toutes les jeunes filles,
        travail de naturalisation des différences entre les sexes          un besoin de contrôle est continuellement exprimé à
        (Balleys, 2017). Ainsi, dans les vidéocasts réalisés par des       travers les performances de la féminité sur YouTube. Si
        filles adolescentes, le public destinataire est constitué          les débordements physiologiques et sexuels appartiennent
        de filles et le propos articulé autour de représentations          au genre masculin, il ne reste aux filles que la domesti-
        supposées communes au genre féminin : « […] la qualité             cation des pulsions pour se caractériser en tant que filles.
        que je recherche, la plus importante, chez un mec, […]             En résumé, les garçons performent une masculinité axée
        c’est l’honnêteté parce que… toutes les filles vont répondre       sur leurs goûts et préférences en matière de physiologie
        ça, personne ne peut pas répondre l’honnêteté, parce que           féminine : les « grosses boules »(6) ; les « gros seins », alors
        ton mec il a beau être drôle, il a beau être gentil… si le         que les filles problématisent davantage leurs dégoûts
        mec il te trompe, il te ment tout le temps, honnêtement            vis-à-vis des manifestations du corps : « Il y a beaucoup
        c’est la m… ! » Dans cette vidéo, qui répertorie ses               de trucs qui me dégoûtent » constate par exemple Ashley
        attentes en matière de relation de couple, Magali(5)               (14 ans) en parlant des bruits et autres émanations physio-
        (15 ans) prend la parole en tant que fille, presque comme          logiques.
        porte-parole ou représentante de la gent féminine, qui
        s’incarne derrière un « on » collectif : « Donc, là, évidemment,   Cette répartition sexuée des caractéristiques du genre
        tu peux pas rester avec un mec que t’aimes pas c’est…              et de la sexualité n’est pas nouvelle, mais les modes
        ça arrive, malheureusement, on est désolée les gars mais           d’expression médiatisée de soi n’ont pas entraîné de mise
        ça vous arrive aussi, donc voilà ».                                à distance de ces représentations, pour le moins en ce qui
                                                                           concerne la population adolescente. Il a été démontré
        Parmi les résultats de cette recherche, un « effet de drama-       que certains contextes particuliers, comme la prison, ont
        tisation » inhérent aux représentations de la féminité et          pour effet de provoquer « des manifestations exacerbées
        de la masculinité par les adolescents sur YouTube a été            du genre » chez les jeunes, afin de « mettre leur identité
        observé. Alors que les garçons misent sur des perfor-              sexuée en spectacle » (Solini et al., 2011, p. 197). Loin
        mances sexualisées de la masculinité juvénile, à travers           de cette « forme disciplinaire de socialisation » (ibid.),
        la thématisation du désir sexuel et de ses manifestations          YouTube semble également favoriser une sorte de suren-
        – érection, masturbation, éjaculation – (Balleys, 2016 a),         chère dans l’exercice de ritualisation de la féminité et de la
        les filles se présentent comme des individus maniaques,            masculinité (Goffman, 1977). L’hypothèse posée dans la
        « obsédées » par l’hygiène et l’ordre, qui sont dans une           recherche est que ce phénomène est lié aux dimensions
        forme de contrôle constant de leur corps et de ses éma-            performative et publique de la plateforme (Balleys, 2017),
        nations (Balleys, 2017). La propreté des pieds, par exemple,       le succès des chaînes YouTube dépendant de l’adhésion
        la leur et celle des garçons qu’elles fréquentent, est un          des spectateurs aux contenus produits (Raun, 2012). Pouvoir
        sujet fréquemment abordé par les jeunes filles pour mettre         dire « nous les filles » ou « nous les gars », passe par la
        en scène une forme de féminité exacerbée, qui passe                démonstration que l’on est soi-même conforme aux
        par une hygiène irréprochable et nécessaire : « Je ne              normes de genre, condition qui témoigne « d’une confusion
        peux pas dormir sans m’être lavé les pieds, je ne sais pas         entre sentiment d’appartenance et devoir de conformité »

(5) Les prénoms ou pseudonymes des YouTubeuses ont été modifiés.
(6) Les « boules » désignent les seins en québécois.

                               Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                                      40 Parcours adolescents : expériences et représentations
(Balleys, 2017, p. 58). L’inscription dans un collectif           ce que comprend un garçon comme tous les garçons.
masculin ou dans un collectif féminin constitue ainsi le          Dans une société mondialisée et cosmopolite, l’apparte-
principal ressort de la demande de reconnaissance exprimée        nance de genre joue un rôle rassembleur car elle permet
par les adolescentes et les adolescents sur YouTube,              de délimiter une forme de « nous » qui se dessine face à
comme s’il s’agissait de la dimension d’appartenance              un « eux » clairement identifié. D’ailleurs, les orientations
identitaire la plus intégratrice socialement, à cette période     et les identités sexuelles différentes de la norme hétéro-
de la vie.                                                        sexuelle sont l’objet du même processus d’identification
                                                                  collective : les homosexuels et les transsexuels (par exemple)
Conclusion                                                        se retrouvent autour de discours communs, construits sur
Les usages adolescents des médias sociaux sont inscrits dans      le partage d’un vécu qui se veut spécifique à un « nous »
un contexte de socialisation différentielle qui les précède       communautaire (Raun, 2012) et exclusif. La figure de
et les dépasse. Un double standard y est en vigueur, tout         l’altérité est continuellement présente dans les discours des
comme dans les classes d’école, les cours de récréation,          adolescents sur YouTube, qu’elle désigne un groupe social
les familles ou dans les espaces de sociabilité juvénile.         dominant ou non. Le principe énoncé est que les indi-
Les pratiques de mises en scène de soi et de son corps            vidus ne partageant pas la même appartenance identitaire
en ligne sont ainsi liées aux normes qui régissent les            ne peuvent comprendre l’expérience vécue des membres
comportements sexués hors ligne. Les pratiques de sexting         de la communauté. C’est donc bien la quête de soi à travers
entre adolescents démontrent de manière particulièrement          une communauté de semblables qui est entreprise en
significative les contraintes sociales qui s’exercent sur les     ligne, exprimée par des demandes de reconnaissance
jeunes vis-à-vis de la gestion de leur identité de genre.         sociale ciblées. Les individus cherchent à s’affilier à des
Alors que l’expression de la sexualité des filles est soumise     niches identitaires auxquelles ils se sentent appartenir,
au contrôle et aux jugements moraux de toutes sortes              plutôt qu’à découvrir des manières différentes d’être et de
d’acteurs (pairs, parents, éducateurs, médias), les garçons       penser.
sont confrontés à l’impossibilité de se montrer sentimentaux
ou indisponibles sexuellement.                                    Les usages adolescents des médias sociaux sont une
                                                                  fenêtre sur les processus de socialisation contemporains.
La recherche montre que la dimension de la représentation,        Ils cristallisent la nécessité, pour chaque individu, de se
importante sur les médias sociaux, exacerbe des attitudes         penser, de se construire et de se présenter socialement
et des affirmations de soi axées sur le genre. Être un garçon     comme un sujet possédant une identité singulière, iden-
ou être une fille est une caractéristique identitaire qui se      tité qu’il a la capacité d’énoncer et d’affilier à des appar-
maîtrise et se problématise aujourd’hui plus volontiers           tenances sociales. Derrière des discours axés sur une
que l’appartenance politique, religieuse ou nationale. Elle       forme d’individualité, les adolescents et les adolescentes
présente également l’avantage de favoriser l’identification       sont sans cesse préoccupés de leur « normalité », c’est-à-dire
à un vécu commun et la fixation de balises rassurantes :          de leur conformité aux normes inhérentes aux différentes
voici ce que vit une fille comme toutes les filles, voici que     communautés d’appartenance dont ils se revendiquent.

                      Revue des politiques sociales et familiales n° 125 - 3e et 4e trimestres 2017
                                                             41 Parcours adolescents : expériences et représentations
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