Modèle noir de Géricault - Le - Mars 2019
←
→
Transcription du contenu de la page
Si votre navigateur ne rend pas la page correctement, lisez s'il vous plaît le contenu de la page ci-dessous
N°267
ÉVÉNEMENT
AU MUSÉE
D’ORSAY
Le
modèle noir
de Géricault
à Matisse
L 16059 - 267 - F: 9,50 € - RDLe modèle
Exposition organisée par les musées Foundation à la Wallach Art Gallery
d’Orsay et de l’Orangerie et The Isolde Pludermacher, conservatrice
noir
Miriam and Ira D. Wallach Art Gallery, en chef des peintures au musée
université de Columbia, New York, d’Orsay
avec le concours exceptionnel de la
de Géricault Bibliothèque nationale de France.
Elle a été présentée à la Wallach
Comité scientifique
David Bindman, professeur émérite,
à Matisse Art Gallery du 24 octobre 2018 au
10 février 2019 et connaîtra une
University College London
Anne Higonnet, Ann Whitney
troisième étape au Memorial ACTe Olin Professor, Barnard, Columbia
de Pointe-à-Pitre du 13 septembre University
Du 26 mars au 21 juillet 2019 au 29 décembre 2019. Anne Lafont, historienne de l’art,
directrice d’études à l’EHESS
Au musée d’Orsay Commissariat Pap Ndiaye, historien, professeur des
Niveau 0, Cécile Debray, conservatrice universités, Sciences Po Paris
grand espace d’exposition générale, directrice du musée de
1 rue de la Légion d’Honneur l’Orangerie Horaires
Stéphane Guégan, conseiller Ouvert tous les jours, sauf le lundi,
Paris 7e
scientifique auprès de la présidente de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45.
des musées d’Orsay et de
l’Orangerie Tarifs
Denise Murrell, chercheuse Droit d’entrée à l’exposition et
post-doctorante de la Ford au musée : tarif plein : 14 € / tarif
réduit : 11 €. Gratuit pour les moins
de 26 ans résidants ou ressortissants
de l’un des pays de l’Union
européenne.
Renseignements
01 40 49 48 14 / www.musee-orsay.fr
Publications
Catalogue, coédition musée d’Orsay
/ Flammarion, 45 €
Abd Al Malik, Le Jeune Noir à l’épée,
livre-disque, coédition Présence
Africaine / musée d’Orsay et
Flammarion, 24,90 €
Marie Ndiaye, Un pas de chat
sauvage, coédition musée d’Orsay /
Flammarion, 12 €
AUTOUR DE L’EXPOSITION
Rencontres
Colloque Patrimoines déchaînés.
Le paysage culturel de l’esclavage :
héritages et créations les 6 et 7 mai
Visites thématiques
Paris-Harlem. Les premières
célébrités noires du monde des arts,
les 5, 12, 19 et 26 avril à 14h30
Vision fantasmée ou exotique
de « l’Autre », les 2, 9, 16 et 23 mai
à 14h30
Couleurs de peau, à fleur de toile,
les 6, 13, 20 et 27 juin à 14h30
Programmation culturelle sur
www.musee-orsay.frSOMMAIRE
DOSSIER DE L’ART
est édité par Éditions Faton
S.A.S. au capital de 342 000 €
25 rue Berbisey, CS 71769,
21017 DIJON CEDEX 04 Le modèle noir 40 Olympia la scandaleuse
ABONNEMENTS ET COMMANDES de Géricault à Matisse Par Alexis Merle du Bourg
46 Jeanne Duval
1 rue des Artisans, CS 50090,
Entretien avec Isolde Pludermacher
21803 Quetigny Cedex
et Cécile Debray, commissaires de l’exposition
Tél. 03 80 48 98 48 - Fax. 03 80 48 98 46
48 Les artistes noirs en scène
abonnement@faton.fr Propos recueillis par Armelle Fayol
DIRECTRICE DE LA PUBLICATION
Jeanne Faton
RÉDACTRICE EN CHEF
12 Être noir en France 1794-1848 Par Sylvie Chalaye, professeur, université
Sorbonne Nouvelle, directrice adjointe de l’Institut
Par Christelle Lozère, maîtresse de conférences
Jeanne Faton de recherche en études théâtrales
en histoire de l’art, UMR 8053 LC2S
RÉDACTRICE EN CHEF ADJOINTE
Armelle Fayol 56 Joséphine Baker
RÉDACTION 16 1794-1848
58 Être noir en France 1900-1930
Armelle Fayol, Mathilde Ouvrard,
Marion Collet Les Noirs comme modèles
Tél. 03 80 40 41 13 Fax. 03 80 30 15 37 Par Anne Lafont, directrice d’études,
Par Christelle Lozère
redaction@dossier-art.com École des hautes études en sciences sociales
62 La femme noire et le masque
RÉALISATION ARTISTIQUE
Laure Personnier 23 Le modèle Joseph
TRAITEMENT DE L’IMAGE
Pierre-Jean Jouve
24 Alexandre Dumas père de Picasso à Man Ray
Par Maureen Murphy, maîtresse de conférences en
26 Les tentations de l’orientalisme
DIFFUSION EN BELGIQUE
histoire de l’art, université Paris 1 Panthéon Sorbonne,
Tondeur Diffusion,
9 av. Van Kalken, B-1070 Bruxelles membre de l’Institut universitaire de France
Tél. 00.32.2/555.02.17
Par Emmanuelle Amiot-Saulnier
Compte BE94210040241514 65 Noire et Blanche de Man Ray
press@tondeur.be
32 L’éloquent défi
ABONNEMENTS EN SUISSE
Edigroup SA – Case postale 393 de Charles Cordier 68 De Harlem à Paris
– CH-1225 Chêne-Bourg Par Emmanuelle Amiot-Saulnier Par Sarah Frioux-Salgas, responsable des archives
Tél. 00 41 22/860 84 01 du musée du quai Branly-Jacques Chirac
36 Être noir en France 1848-1900
abonne@edigroup.ch
PUBLICITÉ
ANAT REGIE - 9, rue de Miromesnil –
Actualités
Par Christelle Lozère
75008 PARIS – Tél. 01 43 12 38 15
Directrice de publicité : Olga DIAZ -
o.diaz@anatregie.fr - 01 43 12 38 28
DIFFUSION M.L.P. 74 CONTREPOINT CONTEMPORAIN
Imprimé en France (printed in France) Variations et contre-modèles
par IMPRIMERIE DE CHAMPAGNE à
Par Elvan Zabunyan, professeur en histoire
Langres. Commission paritaire : 0420 K
87469. ISSN : 1161-3122. Eco-contribution :
de l’art, université Rennes 2
papier couverture origine Maastricht
(Pays-Bas), taux de fibres recyclées
78 LE CÔTÉ DES LIVRES
69,6%, certification PEFC et FSC, Ptot
0,04kg/tonne - papier intérieur origine Redécouvrir Negro Anthology
Lanaken (Belgique), taux de fibres de Nancy Cunard
recyclées 73,8 %, certification PEFC
Par Sarah Frioux-Salgas
et FSC, Ptot 0,01kg/tonne. © 2019,
Éditions Faton SA.
La reproduction
des textes et des
photos publiés
dans ce numéro est EN COUVERTURE EN 2e DE COUVERTURE EN 3e DE COUVERTURE EN 4e DE COUVERTURE
interdite. Les titres, Frédéric Bazille, Jeune femme Pierre Puvis de Chavannes, Marie Guillemine Benoist, Portrait Théodore Géricault, Étude d’homme,
chapeaux et inters aux pivoines, dit aussi Négresse Jeune Noir à l’épée, de Madeleine, dit aussi Portrait d’une d’après le modèle Joseph, dit aussi
aux pivoines, 1870. Détail 1848-49. Huile sur toile, femme noire, présenté au Salon de 1800 Le Nègre Joseph, vers 1818-19
sont rédigés par la
Huile sur toile, 60 x 75 cm 105 x 73 cm. Paris, musée sous le titre Portrait d’une Négresse Huile sur toile, 47 x 38,7 cm
rédaction.
Washington, National Gallery d’Orsay © Photo musée Huile sur toile, 81 x 65 cm. Paris, musée Los Angeles, The J. Paul Getty
of Art. Photo courtesy of the d’Orsay, dist. RMN – du Louvre. Photo service de presse Museum. Digital image courtesy of
National Gallery of Art P. Schmidt © RMN (musée du Louvre) – G. Blot the Getty’s Open Content ProgramENTRETIEN
Le modèle
noir
de Géricault à Matisse
Projet ambitieux et important, l’exposition L’histoire des Noirs en France entre 1798 et 1930
est-elle une histoire de représentation(s) ?
du musée d’Orsay est la première Isolde Pludermacher : Certainement, et à divers
consacrée en France aux modèles noirs titres ! La polysémie du terme « représentation »,
qui ont posé devant les artistes au qui renvoie tant aux images qu’à l’imaginaire, reflète
l’approche plurielle que nous avons adoptée. Le
XIXe siècle et au début du XXe, mais dont terme « Noirs » en soi est déjà affaire de représen-
on ne connaît souvent que le prénom. tation. C’est au XVIIIe siècle que s’établit une divi-
Conjuguant histoire sociale et politique, sion de l’espèce humaine en « races » définies par la
couleur de la peau. Au XIXe, l’abolition progressive
histoire des idées et histoire de l’art, de l’esclavage n’empêche pas le développement
elle étudie la manière dont s’élabore, d’un « racisme scientifique » qui cherche à établir
de 1794 à 1930, de Girodet à Matisse, une hiérarchie biologique des races. Le vocabulaire
alors employé est significatif : on parle de « Nègre »
une iconographie dense, complexe et et « Négresse », termes qui renvoient à la condi-
mouvante, accompagnant les évolutions tion d’esclaves des Noirs, tandis que tout un éven-
d’un pays qui abolit deux fois l’esclavage tail de mots reflète ce que l’historien Pap Ndiaye
appelle le « colorisme », c’est-à-dire le « nuancier
tout en jetant les bases d’une nouvelle mélanique » qui différencie le mulâtre, l’octavon ou
aventure coloniale. Isolde Pludermacher le quarteron. Toutes ces catégories sont associées
et Cécile Debray, membres du à des stéréotypes sur la sexualité des Noirs ou sur
leur propension supposée à la servitude. Au XIXe
commissariat de l’exposition, reviennent siècle, on désigne également les Noirs comme des
sur l’importance de cette question et sur « personnes de couleur », expression qui nous inté-
les recherches qui ont été menées. resse ici à plusieurs titres, car à la dimension anthro-
pologique, historique et sociale s’ajoute l’angle de
Propos recueillis par Armelle Fayol la représentation artistique. Comme l’a souligné
Anne Lafont le glissement du terme « pigment » du
domaine de la peinture à celui de la dermatologie
Q Jean Léon Gérôme, étude d’après un modèle féminin pour s’opère au XVIIIe siècle. Dès lors, la représentation
À vendre, esclaves au Caire, vers 1872. Huile sur toile, 48 x 38 cm
Collection particulière. Photo service de presse de la peau noire devient pour les artistes un sujet
© Photo courtoisie Galerie Jean-François Heim – Bâle d’exploration plastique et formel.
DOSSIER DE L’ART 267 / 5Q Horace Vernet, Chasseur africain, 1818
Lithographie, 18,9 x 24,4 cm
Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris
© Musée Carnavalet / Roger-Viollet
il fut l’un des trois modèles salariés
par l’École des beaux-arts de Paris.
Il faut souligner que les procès-ver-
baux de son recrutement ne men-
tionnent pas sa couleur de peau.
La célébrité de Joseph a couru tout
au long du XIXe siècle. C’est notam-
ment d’après ce modèle qu’Ingres,
alors à l’Académie de France à Rome,
demande à Chassériau de faire une
étude, préparatoire à un sujet où un
Noir représente Satan. Le peintre
La représentation artistique permet tient à conserver le secret autour de
ce projet. L’histoire de cette œuvre
de se faire une idée de la présence noire est d’autant plus extraordinaire que
Chassériau était, comme Joseph, natif
en France au XIXe siècle. de Saint-Domingue, sa mère étant
une « femme de couleur ». Il faut donc
La représentation artistique serait ainsi En recherchant dans le calepin des imaginer un peintre et son modèle,
une représentation parmi d’autres et propriétés bâties, nous avons trouvé tous deux descendants d’Africains
un outil essentiel pour l’historien ? mention d’une personne portant et travaillant sans le savoir pour une
I. P. : C’est tout le propos de cette ce nom et habitant à cette adresse œuvre dans laquelle Satan était figuré
exposition, qui pour la première fois durant une période située entre 1862 sous les traits d’un homme noir, sui-
en France aborde ce sujet sous l’angle et 1872, autrement dit au moment où vant une iconographie obsolète.
conjugué de l’histoire de l’art et de Manet a pu être en contact avec elle Ingres ne réalisa jamais son tableau
l’histoire – et pas seulement du point et la faire poser. On a pu d’autre part mais conserva toute sa vie l’étude de
de vue historique. Nous avons pris croiser ces informations avec celles Chassériau (p. 22) aujourd’hui conser-
pour axe principal la question des contenues dans les almanachs du vée au musée Ingres de Montauban.
modèles représentés par les artistes. commerce pour voir qui vivait dans le
Pour comprendre qui ils étaient, même immeuble qu’elle et ainsi mieux Entre 1794 et 1848, les deux décrets
nous nous sommes plongés dans les situer son environnement social. abolissant l’esclavage, les arts accom-
archives (pour certaines inédites), qui pagnent-ils le combat pour l’abolition ?
seront confrontées aux œuvres d’art. Pouvez-vous nous dire quelques mots I. P. : Parmi les artistes du XIXe siècle
La représentation des modèles par de Joseph, qui est l’un des modèles ayant représenté des modèles noirs,
les œuvres permet de rendre visible les plus connus du XIXe siècle ? très peu ont laissé des témoignages
une présence que les documents ne I. P. : C’est une figure fascinante. éclairant leurs motivations. Si l’on peut
reflètent pas toujours, car depuis la Originaire de Saint-Domingue, il arrive tenter d’interpréter en ce sens leurs
naissance de la République française, en France au début du XIXe siècle, à œuvres, on peut difficilement résu-
il n’existe pas de statistique raciale Marseille puis à Paris où il a fait partie mer ces dernières à une prise de posi-
ou ethnique en France ; la représen- de la troupe d’une célèbre acrobate, tion sur la condition noire, si ce n’est
tation artistique permet donc de Madame Saqui. Les artistes allaient à certaines dates clefs. Pour 1848,
se faire une idée de la présence des souvent repérer des modèles dans nous présentons une série d’œuvres
Noirs en France au XIXe siècle. Nous les milieux du cirque et du spectacle qui célèbrent directement l’abolition.
connaissons le modèle de la servante forain, à la recherche de musculatures C’est précisément l’année où le jeune
d’Olympia de Manet sous le prénom remarquables pour les académies ; Manet embarque comme pilotin pour
de Laure, par une mention manus- c’est ainsi que Géricault a repéré le Brésil, où il découvre le « spec-
crite dans un carnet de l’artiste qui Joseph et lui a demandé de poser tacle révoltant de l’esclavage ». Ces
sera présenté pour la première fois pour Le Radeau de la Méduse. On a mots, qui figurent dans une lettre à
au public. On peut y lire : « Laure, très découvert à l’occasion de l’exposi- ses parents, et sa profonde sensibilité
belle négresse, rue Vintimille, 11, 3e. » tion qu’entre 1832 et 1835 au moins, républicaine peuvent conduire à inter-
6 / DOSSIER DE L’ART 267Entretien avec les commissaires de l’exposition
préter ses représentations de femmes Sécession. Il représente notamment un Africaine au Louvre en 1800. La Place
noires au début des années 1860 Nègre poursuivi par des chiens, sujet du modèle). L’œuvre a été acquise
comme autant de gestes politiques. plusieurs fois traité par des sculpteurs par Louis XVIII en 1818 pour le musée
Ce qui me semble intéressant, c’est qui mettent en scène la poursuite du Louvre où elle a ensuite été expo-
que le moment où Olympia est pré- de ceux que l’on appelait alors les sée, et il me semble vraisemblable
senté au Salon, en mai 1865, coïncide « Nègres marrons ». Tentant d’échap- qu’elle ait pu inspirer Delacroix pour
à quelques semaines près avec la fin per à leur condition d’esclaves, ils son Aspasie. Nous avons également
de la guerre de Sécession. Quand on étaient poursuivis par des chiens dres- réuni des études d’atelier qui sont
représente un esclave dans les années sés pour cela, en particulier au Brésil. autant de témoignages d’une relation
1860 en France, c’est pour les contem- entre un artiste et un modèle. Aux
porains une référence aux esclaves Certaines œuvres exposées relèvent- côtés du tableau de Gérôme intitulé
américains, et non à la France, où elles du portrait au sens strict ? À vendre, esclaves au Caire (1873),
l’esclavage a été aboli en 1848. Manet I. P. : On ne connaît que trois por- où sont peintes deux esclaves, une
peint justement ses femmes noires traits présentés comme tels au femme noire et une femme blanche,
dans ces années, tout comme Le Salon, notamment l’œuvre de Marie sera présentée une étude du modèle
Combat du Kearsarge et de l’Alabama, Guillemine Benoist qui ouvre l’exposi- noir, qui lui est directement liée (p. 4).
directement inspiré d’un épisode naval tion (p. 20). Son titre, Portrait d’une Elle illustre un type de représentation
de la guerre de Sécession. Négresse, est ambivalent puisqu’il situé à mi-chemin entre l’étude et le
n’identifie pas la femme représen- portrait, et déjà très individualisé –
Sous l’angle formel, comment les tée. Il s’agit d’un modèle originaire de d’autant plus qu’il est isolé du contexte
artistes traitent-ils de l’esclavage ? Guadeloupe prénommé Madeleine et orientaliste développé dans le tableau
I. P. : Certains recourent à l’allégorie, qui était la domestique du beau-frère final. Notons que dans ce dernier
comme Alexandre Laemlein dans La de l’artiste comme le révèle Anne (p. 31), l’esclave la plus érotique, la
Charité (1845), où la figure allégorique Lafont dans un récent ouvrage (Une plus lascive, c’est la blanche, debout,
porte sur un bras un enfant noir, sur
l’autre un enfant blanc, évoquant l’éga-
lité des races. D’autres, au contraire,
dénoncent la condition des esclaves
en montrant la violence des traite-
ments subis. C’est le cas du Châtiment
des quatre piquets dans les colonies
de Marcel Verdier, un élève d’Ingres.
Ce très grand format, aujourd’hui
conservé à la Menil Collection à
Houston, est présenté à l’exposition du
Bazar Bonne-Nouvelle en 1843 après
avoir été refusé au Salon. Un article
de L’Illustration explique que ce refus
serait dû à la crainte que « la pitié
publique ne fût trop vivement excitée
par cet affreux spectacle » susceptible
de « soulever la haine populaire ». Une
vingtaine d’années plus tard, François
Auguste Biard, dont nous présentons
La Proclamation de l’abolition de l’es-
clavage dans les colonies françaises
(1848), peint plusieurs toiles de grand
format visant également à susciter
l’empathie au moment de la guerre de
Q Jean Léon Gérôme, À vendre, esclaves
au Caire, 1873. Détail de l’œuvre reproduite
p. 31. Roubaix, musée d’Art et d’Industrie
André-Diligent – La Piscine © Musée
La Piscine (Roubaix), dist. RMN – A. Loubry
DOSSIER DE L’ART 267 / 7Entretien avec les commissaires de l’exposition
Au XIXe siècle, les corps noirs offrent de
nouvelles possibilités plastiques aux artistes.
nue, les cheveux dénoués, alors que gées par Manet ou Bazille, mais vient
la femme noire est assise, jambes se mêler à d’autres considérations. Il
repliées. L’étude livre une sorte de est indéniable qu’une œuvre comme
portrait retenu, digne, où la présence Olympia reprend à son compte le jeu
du collier d’esclave est soulignée. Cet de contraste entre blanc et noir et le
exemple est d’autant plus intéressant topos, hérité de l’Ancien Régime, de la
que l’on associe facilement Gérôme servante portant un bouquet de fleurs.
et l’orientalisme au colonialisme ; or Bouquets de fleurs ou corbeilles de
il vient montrer que les choses sont fruits, tout comme la couleur de peau
plus complexes. Il n’y a pas d’un côté du modèle noir, permettent d’exal-
les modernes, qui prendraient posi- ter la palette colorée. La reprise de
tion contre l’esclavage, et de l’autre, ces éléments traditionnels explique
les orientalistes. l’invisibilité relative de la figure de la
servante dans le corpus des critiques
Le XVIIIe siècle avait souvent confronté de l’époque, caricaturistes mis à part.
corps noir et corps blanc. Comment le Cependant, ce qui est radicalement
XIXe fait-il évoluer ce motif ? nouveau avec Olympia, c’est que la
I. P. : Au XVIIIe siècle, les peintres uti- scène représentée ne se situe pas
lisent le corps noir comme faire-va- dans le contexte d’un ailleurs lointain
loir du corps blanc, puisque, selon mais dans un riche intérieur parisien
la norme académique, le beau idéal contemporain, celui d’une courtisane.
est lié à la blancheur des statues de Selon moi, une part du scandale sus-
marbre antiques. Au XIXe, la notion cité par Olympia est venue de ce que
même de beau se diversifie avec la la servante noire était au service d’une
rencontre de nouveaux modèles. courtisane. En effet, avoir un domes-
Ainsi dans les années 1830, l’École tique noir sous le Second Empire ren-
des beaux-arts, qui forme toujours les voie à l’aristocratie d’Ancien Régime.
artistes dans la norme académique, Le tableau suggère ainsi que la cour-
fait poser des modèles noirs. Les corps tisane incarne une nouvelle forme
noirs offrent de nouvelles possibilités d’aristocratie, celle que Zola allait
plastiques aux artistes : qu’il s’agisse désigner comme « l’aristocratie du
du modelé, des jeux de lumière sur la vice » dans Nana.
peau, du rapport entre la figure et le
fond... Dans le domaine de la sculp- Suit une vaste section dédiée au spec-
ture, le recours à la polychromie des tacle. Entrer en scène, est-ce aban-
matériaux est l’une des solutions qui donner une identité pour une autre ?
s’offrent aux artistes, avec un enjeu de I. P. : On trouve traditionnellement
virtuosité peut-être encore plus mar- dans le domaine du spectacle des
qué que pour la peinture. artistes noirs. Ce qu’il faut souligner,
c’est que l’on observe dès le XIXe siècle
Le défi de la couleur noire retient-il une forte attirance pour l’Europe de la
aussi l’attention des modernes ? part d’artistes noirs issus du continent
I. P. : Il s’inscrit sans aucun doute américain, peu propice au dévelop-
dans les recherches picturales enga- pement de leur carrière. Le comédien
Ira Aldridge, le pianiste Blind Tom, le
Q Frédéric Bazille, La Toilette, 1870 dompteur Delmonico sont originaires
Huile sur toile, 132 x 127 cm. Détail
Montpellier, musée Fabre des États-Unis, la musicienne Maria
© Photo Josse / Leemage Martinez, le clown Chocolat sont
8 / DOSSIER DE L’ART 267Q Waléry, « Paris volupté », présentation dats noirs américains rejoignent les C. D. : En effet, alors que la conquête
de tous les danseurs, avec au centre Féral
tranchées, apportant avec eux une coloniale est célébrée à travers les
Benga. Double page de La Revue des
Folies-Bergère, 8e album : Un coup de folie, musique nouvelle, le jazz. La présence expositions universelles et les décors
1930. Photomontage noir et blanc, volume d’une communauté noire transforme le de villages indigènes reconstitués, on
imprimé, 31,4 x 23,7 cm. Paris, Bibliothèque
Paris des années 1920, perçu comme voit se développer (en parallèle de
nationale de France © BnF
un refuge cosmopolite pour ceux l’intérêt pour le modèle noir et les arts
natifs de La Havane. Tous font carrière qui fuient la ségrégation raciale. Le extra-occidentaux) des décors et des
en France et en Europe. Si, bien sou- monde du spectacle est revivifié par arts décoratifs dans la lignée du XVIIIe
vent, leur couleur de peau constitue ces artistes venus des États-Unis, des siècle, souvent dits « Art déco » : en
un élément de curiosité, ce sont leurs Antilles. Lorsqu’elle arrive en France en témoignent à l’exposition les pan-
performances extraordinaires qui sont 1925, Joséphine Baker triomphe avec neaux de laque d’Henri Dunand pour
à l’origine de leur grand succès. la Revue nègre, dans une « danse sau- le décor du Palais des colonies ou les
vage » qui la rend célèbre. Elle devient portraits rapportés par Émile Bernard
C’est par le spectacle que l’exposition une véritable vedette du music-hall. de ses voyages. Parallèlement, un
entre dans le XXe siècle. Pourquoi ? Sa ceinture de bananes symbolise la imaginaire de l’ailleurs se constitue
Cécile Debray : Il y a une forme de persistance des clichés exotiques et à partir des voyages de Gauguin et
continuité et une amplification due à racistes, mais l’artiste incarne aussi des forêts tropicales oniriques de
un véritable phénomène de mode dans l’affirmation de la négritude. C’est Rousseau. Ces visions arcadiennes
les années 1920 ; on parle de « négro- avec les artistes de spectacle – le associées à la découverte par Derain,
philie ». Le rapport au modèle noir se danseur du film de Cocteau, Le Sang Picasso et Matisse de la statuaire afri-
transforme sensiblement au XXe siècle. du poète, Féral Benga, le comédien caine, dès 1906-1907, donnent lieu à
La guerre mobilise de nombreux sol- Habib Benglia, la créatrice des Ballets une stylisation nouvelle qui remet en
dats noirs. Les tirailleurs sénégalais, caraïbes, Katherine Dunham... – que se cause le simple rapport mimétique au
corps d’armée issu des troupes colo- dessine une première affirmation de la modèle. Picasso remplace le visage
niales, à partir desquels se développe négritude à Paris. d’une des figures de ses Demoiselles
une imagerie du soldat loyal, coura- d’Avignon par un masque africain
geux et rieur (publicités Banania, films Le premier tiers du siècle semble Mahongwé. Dada et le surréalisme
de l’armée les montrant dansant...), dominé par la circulation des objets érigent quant à eux en modèle anti-oc-
arrivent sur le front dès l’automne d’Afrique. Cette question vient-elle cidental et anti-bourgeois un fan-
1914. Dès 1917, des contingents de sol- croiser celle du modèle ? tasme de l’Afrique – celui de la pièce
DOSSIER DE L’ART 267 / 9Entretien avec les commissaires de l’exposition
loufoque et poétique de Raymond fondent en 1935 la revue L’Étudiant un voyage à destination de Tahiti en
Roussel, Impressions d’Afrique. Noire noir. Michel Leiris et Georges Bataille passant par les États-Unis, il découvre
et Blanche de Man Ray confronte un revendiquent quant à eux une New York, fasciné par les gratte-
masque africain au visage de Kiki de approche ethnographique et sociolo- ciels, la lumière et les « musicals »
Montparnasse, offrant une matrice à gique des objets africains ; les surréa- de Harlem. Il visite le quartier noir
de nombreuses œuvres ultérieures. listes s’associent au Parti communiste alors que des intellectuels (Du Bois,
pour organiser une contre-exposi- Alain Locke), des musiciens (Louis
Avec les surréalistes s’ouvrirait ainsi tion face à la gigantesque Exposition Armstrong, Billie Holiday), des pho-
un nouveau rapport au modèle noir ? coloniale de 1931. Lors de sa traversée tographes comme James Van der Zee
C. D. : Des intellectuels et écrivains vers New York, fuyant le régime de défendent une culture noire moderne
tels que Georges Bataille, André Vichy en 1941, André Breton, accom- et urbaine. Nourri de jazz grâce aux
Breton ou Michel Leiris, mais aussi pagné de Wifredo Lam et André disques que son fils, Pierre, galeriste
des peintres comme André Masson Masson, découvre, fasciné, à Fort-de- new-yorkais, lui apporte, Matisse fré-
ou Wifredo Lam ont en effet accom- France, le poème de Césaire, Cahier quente les clubs de Harlem, notam-
pagné le mouvement de la négritude. d’un retour au pays natal ; il écrit avec ment le célèbre Connie’s Inn. Il rentre
En 1919, le premier Congrès panafri- Masson un double hommage syncré- en France habité par la rythmique du
cain est organisé à Paris par l’un des tique à la Martinique et au Douanier jazz mêlée aux sensations colorées et
acteurs majeurs de la Renaissance de Rousseau : Martinique, la charmeuse végétales de Tahiti. Cette expérience
Harlem, W. E. B. Du Bois, posant les de serpents (1948). forme le creuset de ses dernières
premiers jalons d’une revendication œuvres. Il travaille alors à partir de
d’autodétermination des peuples de On pourra s’étonner de croiser Matisse plusieurs modèles métisses : Elvire van
couleur. En pleine hégémonie colo- ici. Quel est son apport à cette histoire ? Hyfte, Belgo-Congolaise qui person-
niale et montée des périls fascistes, C. D. : La figure de Matisse est essen- nifie l’Asie dans un très beau tableau
l’affirmation à Paris de la négritude tielle pour faire le lien entre Manet et de 1946, Carmen Lahens, Haïtienne
est portée par la création en 1931 de l’art d’aujourd’hui. Le peintre a par qui pose pour les dessins des Fleurs
La Revue du Monde Noir et par les ailleurs effectué des séjours à New du Mal de Baudelaire, évocation loin-
poètes Léon-Gontran Damas, Aimé York en 1930 et 1931 qui ont été très taine de la maîtresse du poète, Jeanne
Césaire et Léopold Sédar Senghor qui peu étudiés. Ayant entrepris en 1930 Duval, ou encore Katherine Dunham,
Q Wifredo Oscar
Lam y Castilla,
dit Wifredo Lam,
Femme nue, 1939
Détrempe sur
papier marouflé sur
toile, 107 x 147 cm
Grenoble, musée
de Grenoble. Photo
Ville de Grenoble /
Musée de Grenoble
– J.L. Lacroix
© adagp, Paris 2019
10 / DOSSIER DE L’ART 267Dans ses dernières œuvres,
Matisse travaille à partir
de plusieurs modèles métisses.
Q Henri Matisse, Martiniquaise, étude pour
Les Fleurs du Mal, 1946. Lithographie par
transfert, 28,6 x 22,5 cm (feuille). New
York, The Metropolitan Museum of Art
Photo The Metropolitan Museum of Art,
dist. RMN / image of the MMA
© Succession H. Matisse
Q Henri Matisse, Dame à la robe blanche
(femme en blanc), 1946. Huile sur toile,
96,5 × 60,3 cm. Des Moines, Des Moines Art
Center. Photo service de presse – R. Sanders,
Des Moines, IA. © Succession H. Matisse
qui lui inspire un de ses derniers
grands papiers découpés, la Danseuse
créole (1951). Dans cet ensemble de
figures concises et graphiques, le
dessin de Matisse s’apparente à la
ligne mélodique improvisée du jazz.
C’est grâce à Denise Murrell, la com-
missaire de l’exposition de la Wallach
Gallery, chercheuse à l’université de
Columbia, que nous pouvons évo-
quer les modèles métisses dont s’est
entouré Matisse dans les années 1940.
S’agissait-il aussi de porter sur les
avant-gardes un regard moins naïf que
celui que déploient d’autres récits ?
C. D. : Cette exposition s’appuie sur
notre regard d’historiens d’art, que
nous souhaitons nuancé et le plus juste que Michel Leiris, pourtant très anti- de l’art la plus récente. Nous allons
possible. Nous avons voulu reconsti- colonialiste, participe à la razzia d’ob- pour l’occasion reprendre les titres
tuer le contexte idéologique, culturel, jets de l’expédition Dakar-Djibouti... Il de certaines œuvres et parfois les
dans lequel les artistes et les intellec- demeure cependant que monter cette renommer. Il paraît en effet difficile
tuels étaient pris et auquel ils ont réagi exposition nous a permis d’interroger aujourd’hui de présenter un tableau
– ce contexte qui fait que Roussel joue notre pratique de conservateurs de sous le titre Portrait d’une Négresse,
sur une vision caricaturale de l’Afrique musée et de mettre en évidence l’invi- titre qui lui fut d’ailleurs donné bien
tout en critiquant le colonialisme, ou sibilité du modèle noir dans l’histoire après son exécution.
DOSSIER DE L’ART 267 / 11D’une abolition
à l’autre
Théodore Géricault, Étude d’homme,
d’après le modèle Joseph, dit aussi
Le Nègre Joseph, vers 1818-19
Huile sur toile, 47 x 38,7 cm
Los Angeles, The J. Paul Getty
Museum. Digital image courtesy of
the Getty’s Open Content Program1794-1848 Être noir en France
D’une abolition de l’esclavage à l’autre, la première
moitié du XIXe siècle maintient la population noire
de France, outre-mer mais aussi en métropole, dans
l’incertitude des espoirs anéantis, accompagnant le
long chemin vers la fin du premier empire colonial.
L
ES travaux d’Erick Noël ont révélé chevalier de Saint-George ou le peintre Q Jean-Baptiste Lesueur, Représentant du
la présence en France, dès le peuple en mission, à droite : « Hommes
Guillaume Guillon Lethière, évoluant
de couleur, députés des colonies à la
XVIIIe siècle, de milliers d’indivi- dans la haute société, auront un destin Convention », 1789-98. Gouache sur carton
dus considérés comme noirs, « surtout exceptionnel contredisant les préjugés découpé et collé sur papier, 40 x 56,8 cm
Paris, musée Carnavalet – Histoire de Paris
lorsqu’ils sont esclaves aux Îles ou lors- de race et l’imagerie littéraire large-
© Musée Carnavalet / Roger-Viollet
qu’ils entrent, clandestinement ou non, ment diffusée du « bon sauvage ».
dans le royaume dont toute personne des quakers de Philadelphie et de
qui foule le sol est réputée libre1». Dans Le décret de 1794 Londres. Constituée de notables et
un contexte monarchique aux fortes de penseurs disciples des Lumières,
tensions et inégalités sociales, l’histo- La fin de l’Ancien Régime est mar- elle se donne pour objectif d’obtenir
rien a mis en lumière des parcours de quée en France par une prise de un accord international d’abolition
vie d’enfants, de femmes et d’hommes conscience nouvelle de la condition de la traite pour établir ensuite un
« de couleur», souvent méconnus, et noire et une politisation des discours. plan progressif de sortie de l’escla-
décrit les difficultés de leurs conditions Les partisans de l’émancipation s’op- vage. En parallèle des luttes enga-
à Paris, Nantes ou encore Bordeaux posent aux défenseurs de l’esclavage. gées sur le terrain parlementaire, un
en tant que domestiques, artisans, Au mois de février 1788 est créée combat plus discret se joue à Paris
perruquiers ou couturières. Quelques la Société des amis des Noirs par mené par un groupe de gens de cou-
rares personnalités noires, comme le Jacques Pierre Brissot. Elle s’inspire leur autour du quarteron Raymond,
DOSSIER DE L’ART 267 / 13François Auguste Biard, Proclamation de l’abolition de l’esclavage dans les colonies françaises le 27 avril 1848, 1849 Huile sur toile, 260 x 392 cm. Clermont- Ferrand, musée d’art Roger-Quillot, en dépôt au château de Versailles © RMN (château de Versailles) – F. Raux revendiquant l’égalité des droits2. dans toutes les assemblées primaires de Saint-Domingue. Avec le Blanc Mais si les théories humanistes se et électorales, et y être élues. Le pre- Louis-Pierre Dufay, le mulâtre Jean- diffusent, l’Assemblée constituante mier décret d’abolition de l’esclavage Baptiste Mills, né à Cap-Haïtien, fait n’est pas immédiatement favorable dans les colonies françaises est voté également partie de la députation tri- à un tel bouleversement économique par la Convention le 4 février 1794 colore de l’île dont l’intronisation dans et social. En effet, Saint-Domingue sans indemnisation des propriétaires. l’enceinte de l’Assemblée lors de la produit alors la moitié du café et du séance du 16 pluviôse an II (17 février coton mondial et plus du tiers du La Révolution et ses suites 1794) conduit à l’abolition générale sucre, renforçant l’intérêt d’un appro- de l’esclavage en France. Musicien et visionnement en main-d’œuvre ser- Les événements révolutionnaires inau- escrimeur de talent, le chevalier de vile issue de la Traite. Sous la pression gurent ainsi la présence en France Saint-George (Guadeloupe, 1745-Paris, des lobbys des colons, l’esclavage des premiers hommes de couleur 1799) fréquente activement les milieux est maintenu en 1791, entraînant dans impliqués en politique. Jean-Baptiste abolitionnistes. Il est pendant la les colonies des révoltes sanglantes Belley (Gorée, vers 1746-Belle-Île-en- Révolution à la tête de la Légion noire et meurtrières. Le 24 mars 1792, Mer, 1805), portraituré par Girodet en en faveur de la République au côté un décret est voté pour que «les 1798, est le premier député noir à la du général Dumas3. Avec Toussaint personnes de couleur, mulâtres et Convention nationale puis au Conseil Louverture (Cap-Français, 1743-La nègres» de condition libre puissent des Cinq-Cents, représentant le dépar- Cluse-et-Mijoux, 1803), descendant voter «ainsi que les colons blancs» tement du nord de la colonie française d’esclaves, il demeure l’une des figures 14 / DOSSIER DE L’ART 267
ÊTRE NOIR EN FRANCE
rétablit par arrêté à Saint-Domingue le inspire les vaudevilles et les caricatu-
27 mai 1802, en Guadeloupe le 16 juil- ristes. Son immense succès attire le
let 1802 et en Guyane le 7 décembre regard des naturalistes, dont Georges
1802. Le premier empire colonial se Cuvier, nourrissant les hypothèses
disloque. En 1803, Bonaparte vend la des premières théories racialistes7.
Louisiane aux États-Unis. À la suite
de la révolte victorieuse des esclaves, La fin d’un premier combat
la France perd également en 1804 sa
plus riche colonie, Saint-Domingue, À partir de la Restauration, l’opposi-
qui devient indépendante sous le tion à l’esclavage se diffuse progres-
nom d’Haïti. Ainsi naît la première sivement dans l’opinion publique.
République noire libre du monde. En 1823, Cyrille Bissette, né à Saint-
Pierre, publie le pamphlet De la
Les sombres heures de l’Empire situation des gens de couleur libres
aux Antilles françaises8, qui fait l’ob-
Dans ce contexte troublé, les condi- jet d’une répression politique forte.
tions de vie des gens de couleur se Condamné aux galères après son
dégradent dans les colonies et en procès, l’auteur engagé est défendu
métropole. Par un arrêté du 13 mes- notamment par François René de
sidor an X, le Conseil d’État interdit Chateaubriand et Benjamin Constant
aux «Noirs, mulâtres et autres gens avant d’être libéré en 1827. Exilé à
de couleur d’entrer sans permission Paris, Bissette radicalise sa position
sur le territoire continental de la sur la question de l’abolition. Membre
République4», à moins d’être munis de la loge maçonnique parisienne
d’une autorisation spéciale des des Trinosophes, il fonde la Société
magistrats des colonies, sous peine des hommes de couleur et, en 1834,
de détention et de déportation. En la Revue des colonies dont il devient
juillet 1807, Napoléon Bonaparte le directeur dans le dessein de com-
ordonne une enquête afin de prendre battre l’esclavage par son arrêt immé-
des mesures visant à se débarrasser diat dans les colonies françaises9.
des «nègres sans fortune dont la Fruit d’une longue lutte, le deuxième
présence ne peut que multiplier les décret de l’abolition de l’esclavage
individus de sang-mêlé5». Ce recen- est signé le 27 avril 1848 par le gou-
sement révèle la présence en France vernement provisoire de la Deuxième
de « 821 individus noirs ou de couleur République, adopté sous l’impul-
de sexe masculin, 461 de sexe fémi- sion de Victor Schœlcher. La même
symboliques de l’émancipation des nin, et 13 dont le sexe n’est pas pré- année, Bissette est élu député de la
Noirs des empires coloniaux euro- cisé, c’est-à-dire un total de 1 2956». Martinique ; il prône la réconciliation
péens à la fin du XVIIIe siècle. D’après l’historien Michael D. Sibalis, entre les races. Christelle Lozère
Si les valeurs portées par la Révolution spécialiste de la Révolution française
et la Déclaration des droits de et de Napoléon, le nombre de 1 600
1. E. Noël, Être noir en France au XVIIIe siècle, Tallandier,
l’Homme semblaient ouvrir la voie ou de 1 700 pour tout l’Empire serait 2006.
à une évolution des regards, l’entrée en réalité le plus proche de la réalité. 2. Idem.
3. Thomas Alexandre Davy de La Pailleterie, dit le
dans le XIXe siècle est pourtant mar- Les plus grandes concentrations de général Dumas, est le père d’Alexandre Dumas.
quée par l’échec des politiques abo- personnes de couleur se trouvent, 4. Recueil des lois de la République française et des
actes des autorités constituées, depuis le Régime
litionnistes révolutionnaires et un dur- selon lui, en Charente-Inférieure et constitutionnel de l’an VIII : servant de suite au Recueil
cissement de la politique migratoire. en Gironde, autour de Rochefort et des lois, proclamations, arrêtés, vol. X, p. 50-51.
5. M. Sibalis, Les Noirs en France sous Napoléon :
Soucieux de rétablir la prospérité de Bordeaux, et de manière générale l’enquête de 1807, rétablissement de l’esclavage dans
de la France aux Antilles, Napoléon dans les villes portuaires. les colonies françaises 1802 (dir. M. Dorigny et Y.
Bénot), Maisonneuve et Larose, 2003, p. 96-97.
Bonaparte, alors Premier consul, cède Une mise en spectacle de Noirs 6. Idem.
aux pressions du lobby colonial. Par la débute en France par l’exhibition de 7. F.-X. Fauvelle-Aymar, L’invention du Hottentot :
histoire du regard occidental sur les Khoisan, XVe-
loi du 30 floréal an X (20 mai 1802), il Saartjie Baartman, dite la «Vénus XIXe siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002.
maintient l’esclavage partout où la loi hottentote», dans les cabarets et les 8. Aujourd’hui, son attribution à Bissette est contestée.
9. N. Schmidt, Abolitionnistes de l’esclavage et
du 4 février 1794 n’avait pas été appli- salons parisiens. D’abord exposée réformateurs des colonies : 1820-1851 : analyse et
quée (Martinique, La Réunion), puis le dans une cage à Londres en 1810, elle documents, Karthala, 200, p. 254.
DOSSIER DE L’ART 267 / 151794-1848
Les Noirs
comme
modèles
La fin du XVIIIe siècle est une période excep-
tionnelle de l’histoire de l’art, de l’histoire
politique et de l’histoire des Noirs. Elle voit
surgir des révoltes et des révolutions en
France et à Saint-Domingue tandis que deux
éminents élèves de David, Marie Guillemine
Benoist et Anne Louis Girodet, s’emploient
pour la première fois à mettre l’art du portrait
au service de modèles noirs, amorçant une
conquête qui sera parachevée par Géricault.
Par Anne Lafont, historienne de l’art, directrice
d’études à l’EHESS
Q Anne Louis Girodet-Trioson,
Jean-Baptiste Belley, député de Saint-Domingue,
1797. Huile sur toile, 159,5 x 112,8 cm
Versailles, musée national du château de Versailles
© RMN (château de Versailles) – G. Blot
DOSSIER DE L’ART 267 / 17Tout au long du XVIIIe siècle, on voit évoluer la repré-
sentation de ces Afro-Antillais de Paris et des villes por-
tuaires comme Nantes, Bordeaux, La Rochelle etc., en
prise directe avec la traite négrière et, par conséquent,
premiers lieux de cette présence noire en France. Celle-ci
s’émancipe progressivement du statut servile que l’idéolo-
gie de la colonisation avait fabriqué pour légitimer le trafic
humain et l’esclavage dans les plantations. Ainsi, dans la
deuxième partie du siècle, l’assujettissement à la domi-
nation d’un Blanc n’est plus systématiquement présent à
l’arrière-plan des figures noires. Exemple de ce type d’au-
tonomisation plastique et politique, un ensemble de des-
sins de Carmontelle traite, selon un même schéma formel,
des jeunes gens noirs dans une mise vestimentaire sophis-
tiquée (souvent exoticisante) et les aristocrates de la fin
de l’Ancien Régime des familles de Chartres ou d’Orléans.
Q Pierre Mignard, Louise de Keroualle, duchesse de Portsmouth,
1682. Huile sur toile, 120,7 x 95,3 cm. Londres, National Portrait
Gallery © National Portrait Gallery, London / Scala, Florence
Q Louis Carrogis, dit Carmontelle, Auguste, serviteur de la duchesse
de Chartres, vers 1770. Aquarelle, gouache, mine de plomb et
sanguine sur papier, 28 x 16,5 cm. Chantilly, musée Condé
© RMN (domaine de Chantilly) – R.-G. Ojéda
L’autonomie de la figure noire,
une conquête progressive
du XVIIIe siècle
Alors que l’image des Noirs aux XVIe et XVIIe siècles avait mis
en exergue la figure du Roi mage Balthazar, venu d’Afrique
honorer la naissance du Christ, dans des œuvres grandioses
de Dürer ou de Rubens qui réservaient une grande atten-
tion à la représentation de la couleur de la peau et à l’éclat
des vêtements de cet ambassadeur, le XVIIIe siècle, à travers
les pinceaux de Coypel, Mignard, Largillierre ou de Troy,
s’était davantage tourné vers les figures plus modestes
des serviteurs de métropole. Autour de 1700, ces artistes
français, non moins soucieux de relever le défi de cette
carnation peu familière qu’était la peau noire, avaient ainsi
rabattu l’iconographie sur des figures mineures. On voit
en effet fleurir une série de jeunes garçons pré-pubères et
de jeunes filles adolescentes au service d’un ou d’une aris-
tocrate, qui s’avèrent de magnifiques jouets vivants. Leur
noirceur sert de repoussoir à la blancheur des Européens
dans un schéma hiérarchique qui naturalise la subordina-
tion des premiers aux seconds. L’intensification de l’escla-
vage et la présence accrue de domestiques en provenance
des colonies sur le territoire métropolitain – même si le
statut d’esclave ne s’y appliquait pas – avaient incité les
artistes à s’approprier ces nouveaux fleurons de la prospé-
rité impériale et ces figures pittoresques entrées dans la vie
des élites européennes et coloniales.
18 / DOSSIER DE L’ART 267Les Noirs comme modèles
Belley par Girodet :
un portrait politique
Cette tendance à isoler et individualiser
les figures noires – on a pour la plupart
d’entre elles conservé un prénom – pré-
para la révolution stylistique de la pre-
mière moitié du XIXe siècle. C’est autour
de la première abolition de l’esclavage
(1794) qu’apparaissent des sujets noirs
se prêtant à la pose, officiant comme
modèles, autrement dit des individus
uniques, voire exemplaires – notam-
ment sur le plan politique –, prenant
le contrepied du stéréotype qui avait
jusqu’alors prévalu dans l’iconographie
française. Girodet a fait le portrait (p.
16) du premier homme noir à siéger à
l’Assemblée nationale. Accompagné
de deux confrères (Mills et Dufaÿ),
Jean-Baptiste Belley vint plaider au
titre de député de Saint-Domingue
l’abolition de l’esclavage qui fut effec-
tivement votée par la Convention le 4
février 1794 (16 pluviôse an II). Belley
était né au Sénégal vers 1755 – les
sources anciennes prétendent qu’il
naquit à Gorée, on imagine à tout le
moins qu’il y fut vendu. Il serait arrivé
dans sa deuxième année en tant qu’es-
clave à Saint-Domingue1. Il y racheta
sa liberté quelque vingt ans plus tard,
à la fin des années 1780, époque à
laquelle il embrassa une carrière mili-
taire. Il fut élu député de son île à la
Convention en septembre 1793 en tant
que Nègre libre et capitaine d’infante-
rie aux colonies et, en 1794, il embar-
qua, avec deux de ses collègues, pour siéger à Paris en Q Toussaint Louverture, chef des insurgés de Saint-Domingue,
passant par Philadelphie et New York. Belley, comme les 1796-99. Gravure coloriée, 28,6 x 20,3 cm
Paris, Bibliothèque nationale de France © BnF
autres députés de Saint-Domingue, arriva à Lorient d’où il
rejoignit la Convention le 3 février 1794 (15 pluviôse an II),
et y fut accueilli, dans l’acclamation générale, par Simon premier temps lié étroitement à la mission française de
Camboulas, neveu et collaborateur de l’abbé Raynal, Sonthonax (tant qu’elle garantissait l’interdiction de l’es-
auteur de l’Histoire philosophique des deux Indes dont le clavage), mais qu’il se retourna contre celle du général
buste par le sculpteur Espercieux est présent à ses côtés Leclerc quand il comprit qu’elle intervenait dans l’in-
dans le tableau. Belley poursuivit sa carrière politique au tention, entre autres, de rétablir l’esclavage. C’est à ce
sein du Conseil des Cinq-Cents, et sa carrière militaire par moment-là qu’il fut arrêté, déporté en France et incar-
sa nomination, en juin 1797, en tant que chef de brigade, céré à Belle-Île-en-Mer jusqu’à sa mort, en 1805, à l’instar
puis commandant, de la gendarmerie de Saint-Domingue. de Toussaint Louverture, chef de la révolte des esclaves
Il réembarqua d’ailleurs à cette même époque pour son et des libres de couleur sur l’île de Saint-Domingue.
île – où il est difficile de reconstituer précisément ses
activités. Quoi qu’il en soit, on suppose qu’il fut dans un 1. Saint-Domingue deviendra Haïti au moment de son indépendance en 1804.
DOSSIER DE L’ART 267 / 19Vous pouvez aussi lire