Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin

 
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Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin
JEAN-JACQUES BERNIER / GAMMA-RAPHO

                                     HORS-SÉRIE DIGITAL

  Serge
  GAINSBOURG
Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin
Lettre à serge

                                                                                                                                   1972.

C
        omme chacun de nous était plu-        de faire. Musicien, cinéaste, provoca-        siècle. Serge Gainsbourg, lui, a entière-
        sieurs, ça faisait déjà beaucoup      teur, visionnaire, icône et iconoclaste,      ment peint les années qu’il a traversées
        de monde. Cette phrase écrite         personnage public, mais aussi artiste         et qui gardent ses couleurs. Une seule
par les philosophes Gilles Deleuze et         d’une absolue timidité, aux secrets sans      ligne pour les pages qui suivent : Ecce
Félix Guattari (Rhizome, Les éditions de      failles et insondables. C’est cette plura-    homo – voici l’homme, voici sa légende. �
Minuit, 1976) pourrait tout à fait définir    lité des identités, tellement moderne et
la vie de Serge Gainsbourg. Trente ans        en phase avec les époques qui lui ont suc-    JOSEPH GHOSN
après sa mort survenue en mars 1991,          cédé, que nous avons voulu raconter ici.      Directeur des rédactions de Vanity Fair.
le chanteur demeure le plus grand des         Et rendre hommage à un compositeur de
artistes français mais aussi le plus mys-     génie et de talent (oui, les deux) dont les
térieux, ayant eu plusieurs vies, plusieurs   œuvres résonnent encore, bien plus que
personnages, plusieurs façons d’être et       beaucoup d’autres qui auront parsemé le
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PIERRE VAUTHEY/SYGMA/SYGMA/GETTY IMAGES

FORD MUSTANG
Serge Gainsbourg sur sa rosalie
au Touquet en 1958.
« On s’ fait des langues
En Ford Mustang
Et bang !
On embrasse
Les platanes. »
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Aux origines

  UNE
JEUNESSE
    Les premières chansons de Gainsbourg
     ont surtout du succès chez les autres.
    Celles qu’il se réserve restent – comme
   en témoigne le titre d’un de ses albums –
      confidentielles. Il n’est pas has been,
 explique Christophe Conte : il est un moderne
    incompris, un visionnaire sans horizon.
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comme une bombe incendiaire dans un              à la Georges Brassens ni dans les dra-
                                                 concours de bluettes pâles et de sérénades       pés olympiens qui s’ouvrent devant
                                                 à l’eau de rose, il fallait oser ! Sans parler   Gilbert Bécaud ou Charles Aznavour.
                                                 des orchestrations en cavalcades signées         Ses disques se vendent mal ; il en souffre
                                                 Alain Goraguer, au diapason des pro-             af­freu­sement ; et s’il est l’un des compo­
                                                 ductions de Phil Spector ou de Joe Meek          si­teurs et paroliers les plus productifs du
                                                 à l’époque, qui ont déboulé dans cette           circuit, il s’accommode douloureusement
                                                 enceinte napolitaine comme un cyclone            de ce rôle ingrat. Les interprètes, parfois
                                                 inattendu. L’après-midi, lors des répéti-        prestigieux, qu’il régale de ses contes
                                                 tions, les musiciens de l’orchestre avaient      cruels, de ses chansons tristes et éper-
                                                 sifflé la chanson, jugée trop rapide ; le soir   dues d’amour blessé ou de ses pochades
                                                 venu, le public et les votants succombe-         biseautées au cynisme n’ont pas assez fait
                                                 ront justement à sa folle effervescence.         gonfler ses poches ni satisfait son ego. Car
                                                 Gainsbourg est sur un nuage, pas encore          s’il est un fil d’Ariane qui le guidera toute
                                                 celui des Gitanes qui goudronneront son          sa vie, du Ginsburg obscur des débuts au
                                                 chemin d’esthète de chou et de mélodiste         Gainsbarre superstar des années 1980,
                                                 enfumé pour les décennies suivantes, assez       c’est bel est bien de désir maladif, quasi
                                                 épais toutefois pour masquer l’échec de          névrotique, de plaire, notamment à la jeu-
                                                 son parcours personnel depuis sept ans.          nesse, de ne jamais se retrouver « out »
                                                     Son premier album 25 cm, Du chant à          quoiqu’il en coûte.
                                                 la une !..., date en effet de septembre 1958.        S’il a choisi la musique – et sa fille facile,
                                                 Il en a publié trois autres sous ce format       la chanson – par défaut alors que sa pre-
                                                 alors en vogue, Serge Gainsbourg avec            mière et seule obsession était de deve-
                                                 Alain Goraguer et son orchestre (No 2)           nir peintre, ce n’est certainement pas
e 20 mars 1965, dans les coulisses de l’au-      en septembre 1959, L’Étonnant Serge              pour croupir dans les zones invisibles du
ditorium Domenico-Scarlatti de la Rai à          Gainsbourg en avril 1961 et No 4 en              métier comme son père. Joseph Ginsburg,
Naples, la « poupée de cire » est en train       mai 1962. Ont suivi les albums 30 cm             pianiste d’ambiance dans les cabarets et
de fondre. En larmes. Pour le blason du                                                           les stations balnéaires, a dû renoncer à
Grand-Duché du Luxembourg et non                                                                  Brahms et Chopin pour nourrir sa famille.
pour le pays qu’elle arbore en prénom,                                                            Il demeurera toute sa vie « un type qu’on
France Gall vient de remporter le grand                                                           croise et qu’on ne regarde pas » comme
prix Eurovision de la chanson. Ce ne sont                                                         le poinçonneur des Lilas de la chanson
ni la joie ni la surprise de ce triomphe qui
provoquent les sanglots de la jeune fille,
                                                        Mal à l’aise                              du fiston. Les Ginsburg, Juifs russes ayant
                                                                                                  fui le bolchevisme et Odessa à la fin des
mais bien la colère d’un fiancé jaloux au              chez les yé-yé,                            années 1910, ont débarqué à Marseille
téléphone, un certain Claude François,                                                            puis sont remontés vers Paris dans l’es-
lequel digère amèrement cette victoire qui         Gainsbourg n’a pas                             poir (toujours déçu) d’y dénicher l’El­
menace de lui faire de l’ombre et en profite                                                      dorado qui permettrait à Joseph de jouer
pour plaquer la lauréate. Non loin de là,          pour autant assuré                             autre chose que les doublures. La mère,
Serge Gainsbourg n’a cure de ces tumul-                                                           Olga, chante des airs d’opéra d’une voix
tueuses romances propres à affoler les rota-         sa chaire du côté                            pure de mezzo-soprano, mais l’exil et les
tives de Salut les copains. Lui se frotte non-                                                    obligations du foyer mettront ses rêves en
chalamment le revers du veston, un sourire          des chansonniers                              sourdine. Lucien est né à Paris en 1928. Il
narquois posé sur ses lèvres de timide, l’œil                                                     a une sœur jumelle, Liliane, et une aînée,
qui frise des mille revanches bues d’une          à la Brassens ou dans                           Jacqueline, qui a vu le jour deux ans plus
seule traite, comme l’élixir divin des ven-
danges et vengeances tardives, tant il sait
                                                  les drapés olympiens                            tôt. Un autre enfant, Marcel, était apparu
                                                                                                  le premier, mais il est mort prématuré-
qu’il tient enfin, à 37 ans, le sésame qui va
le métamorphoser d’auteur-compositeur
                                                  des Bécaud-Aznavour.                            ment d’une pneumonie. Doué pour le
                                                                                                  dessin, au sein de cette famille modeste
intello en Midas pour midinettes. « J’ai                                                          où l’art est sacré, Lucien l’est aussi pour
retourné ma veste le jour où je me suis                                                           le piano, mais c’est à la guitare rythmique
aperçu qu’elle était doublée de vison »,                                                          qu’il obtiendra ses premiers cachets,
dira-t-il plus tard et c’est cette Poupée                                                         poussé par son père qui ne voit aucune
porte-bonheur qui a précipité la mue.            Gainsbourg confidentiel en janvier 1964          issue à sa pratique de la peinture. Chez les
    Trois millions de 45-tours écoulés, des      et Gainsbourg percussions au mois de             Ginsburg, la musique s’envisage comme
versions en quatre langues qui font saliver      novembre de la même année. Mal à                 la cordonnerie : en artisan – l’art majeur
le monde entier, Poupée de cire, poupée          l’aise chez les yé-yé, comme il le chante        étant par principe un mirage inaccessible.
de son est un coup de génie à tiroirs : une      d’une voix torve et amère dans la chan-              Dans les années 1940, Lucien est
chanson qui moque les chansons faciles           son du même nom, il n’a pas pour autant          tout de même inscrit à l’École nor-
et les interprètes interchangeables, larguée     assuré sa chaire du côté des chansonniers        male de musique de Paris, boulevard
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LE CLAQUEUR DE DOIGTS
     Serge Gainsbourg
   en 1959. À l’époque,
              il chante :
  « Juke-box, juke-box,
        J’suis claqueur
       de doigts devant
        les juke-box ! »

                            ARCHIVES PHOTOS/GETTY IMAGES
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Malesherbes. Il se passionne pour le jazz                                                         puisqu’il dirige également les éditions
et montre une certaine audace à déborder                                                          Tutti et le cabaret Les Trois Baudets à
des frontières de l’académisme pour les                 « Vian avait                              Pigalle. Des décennies avant le fameux
chemins plus libres tracés par le be-bop.                                                         « 360 » dont se gargarisent aujourd’hui
C’est en ouvrant ainsi ses oreilles, dont              une présence                               les caciques des maisons de disques for-
il est généreusement équipé, aux quatre
vents des musiques savantes ou canailles               hallucinante.                              més en écoles de ­commerce, Jacques
                                                                                                  Canetti a déjà tout inventé. Suivant son
qui bouillonnent dans le Paris d’après-              Les gens étaient                             infaillible intuition, il présente ce pou-
guerre, que le jeune Lucien va commen-                                                            lain un peu sauvage à un arrangeur mai-
cer à écrire ses propres chansons. À l’en-          sidérés. Il chantait                          son très élastique, Alain Goraguer. Pour
tame des années 1950, selon un traçage
minutieux effectué par le biographe Gilles          des trucs terribles,                          Goraguer, Gainsbourg n’est pas complè-
                                                                                                  tement inconnu car il l’a aperçu autrefois
Verlant, il aurait écrit un premier titre          des choses qui m’ont                           dans un bar du Touquet, Le Club de la
baptisé Lolita, troublante coïncidence                                                            forêt, où il faisait le pianiste saisonnier.
puisque le livre de Nabokov était alors               marqué à vie. »                             Venu en touriste, Goraguer a été intri-
lui-même à l’état d’écriture. La télépa-                                                          gué en le voyant chanter à voix basse des
thie russe ? Allez savoir...
                                                             SERGE GAINSBOURG                     standards américains, séduit également
                                                                                                  par son toucher jazz plutôt véloce, hérité
         L’étrange jumeau                                                                         d’Art Tatum. Goraguer n’est pas non plus

E
                                                                                                  un inconnu pour le chanteur en chantier.
       n 1954, il dépose un premier bou-         se nomme Michèle Arnaud, une femme               Il possède même un atout maître : c’est
       quet de chansons à la Sacem, cer-         moderne et libérée qui jouera un rôle            lui qui a coécrit et orchestré certaines des
       taines sous le pseudonyme de Julien       déterminant dans la métamorphose du              chansons les plus explosives du répertoire
Grix, et deux d’entre elles (Les Amours          jeune musicien taciturne en distributeur         de Boris Vian, ainsi que le furieusement
perdues et Défense d’afficher) iront cinq        de chansons pour le Tout-Paris des chan-         moderne Fais-moi mal Johnny interprété
ans plus tard se calfeutrer dans la voix         sonniers. Arnaud était en l’espèce l’une         Magali Noël, sur un texte scandaleux et
capiteuse de Juliette Gréco, première            des mieux servies. L’autre déclencheur,          épicé du même Boris.
vedette à chanter Gainsbourg. Car dans           qui fait l’effet d’une bombe dans l’esprit           Entre les deux G, Gainsbourg et
l’intervalle, Lucien Ginsburg est devenu         encore indécis de Ginsburg, c’est le pas-        Goraguer, le courant passe donc en un
Serge Gainsbourg, lassé de ce prénom             sage de Boris Vian au Milord : « J’en ai         éclair, allumant un arc lumineux qui va
et surtout de son diminutif, Lulu, dont il       pris plein la gueule, dira-t-il en 1984 à pro-   non seu­lement éblouir le paysage de la
n’hésitera pourtant pas à affubler son der-      pos de l’auteur-chanteur le plus fantasque       chanson pendant des années mais rejail-
nier enfant trente ans plus tard. Avant tou-     et imprévisible de l’époque. Il avait une        lir aussi sur d’autres interprètes de Serge.
tefois de se transformer en Gainsbourg,          présence hallucinante, vachement stressé,        Et jusqu’aux salles obscures puisque le
il est devenu pianiste dans un cabaret           pernicieux, caustique... Les gens étaient        binôme va laisser sa trace dans quelques
de transformistes du quartier de Pigalle,        sidérés. Il chantait des trucs terribles, des    films plus ou moins mémorables, parmi
Madame Arthur, où il reprend temporai-           choses qui m’ont marqué à vie. »                 lesquels L’Eau à la bouche de Jacques
rement le tabouret que son père a usé pen-          Ginsburg en voie accélérée de gains-          Doniol-Valcroze, aux avant-postes de la
dant huit saisons. À la tête d’un trio piano-­   bourisation estime qu’il va peut-être pou-       Nouvelle Vague. L’éclosion à distance
batterie-saxophone ou violon, Ginsburg           voir se glisser dans les pas de cet olibrius     d’un cinéma différent et d’un chanteur
met en musique les paroles légères et gri-       qui affiche, outre son répertoire corrosif,      aussi singulier que Gainsbourg appartient
voises du tenancier des lieux, Louis Laibe,      une silhouette et un visage blafard d’ava-       à l’évidence au même mouvement d’ac-
en variant les ambiances pour se faire la        leur de sabres pas si éloignés de sa propre      célération vers la modernité, né avec l’ap-
main. Les chansons ont pour titres Zita          morphologie qui le complexe. Disparu             proche des années 1960.
la panthère, Meximambo ou Tragique cinq          prématurément en 1959 d’une crise car-               Les premiers recueils de ces chan-
à sept, et s’il n’en demeure aucune trace,       diaque, l’auteur de J’irai cracher sur vos       sons écrites d’une plume misanthrope,
on peut aisément imaginer que leur vague         tombes aura le temps de se lier d’amitié         à l’encre noire trempée alternativement
consonance exotico-érotique aura posé            avec cet étrange jumeau et de signer dans        dans l’existentialisme et le polar amé-
quelques bases de son futur style.               Le Canard enchaîné une chronique élo-            ricain, sont encore empreints musica-
    Après Madame Arthur, il est embau-           gieuse du premier album de celui qui était       lement du jazz des fifties et des sonori-
ché en 1955 au Milord l’Arsouille, cabaret       définitivement devenu Serge Gainsbourg,          tés afro-cubaines et brésiliennes dont
situé sous le théâtre du Palais-Royal, beau-     Du chant à la une !... Fort des composi-         Goraguer adapte avec maestria la gram-
coup plus sélect que son nom ne le laisse        tions, paroles et musiques, qu’il a pla-         maire éruptive. Le timbre hautain, nasal,
supposer. Ironie de l’histoire, lorsqu’on la     cées chez Michel Arnaud (La Recette de           impavide de ce Gainsbourg des débuts
replace dans la perspective de ce que com-       l’amour fou, Douze Belles dans la peau),         constitue également une marque de dis-
mettra Gainsbourg plus tard, c’est en ces        aussitôt reprises par le jeune premier           tinction compa­rée aux séducteurs pom-
lieux que fut jouée pour la première fois        Jean-Claude Pascal, il se voit offrir un         madés des hit-parades et aux bateleurs
La Marseillaise, en 1792, quand l’endroit        contrat chez Philips par Jacques Canetti.        du music-hall. Qu’un titre aussi sombre
avait pour nom le Caveau Thermidor. La              Incontournable baron du milieu musi-          et désespéré que Le Poinçonneur des
vedette du moment, au Milord l’Arsouille,        cal, ce dernier en maîtrise toutes les clés      Lilas ait finalement touché le public à
Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin
ANTHRACITE
  Serge Gainsbourg en 1960.
« Allons viens viens et fais vite
   Que ta chaleur anthracite,
 Vienne réchauffer mon cœur,
      Et refroidir ma fureur. »

                                    INA/AFP
Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin
travers son interprétation par le quatuor                                                       pour des âmes moins tourmentées font
burlesque Les Frères Jacques en dit long                                                        un tabac –, il est, comme artiste solo, un
sur le malentendu qui persiste au cours
des premières années.
                                                 En adaptant La Nuit                            moderne incompris, un visionnaire sans
                                                                                                horizon. Alors, comme un dernier sursaut
    « Les pensées que je médite / Sont           d’octobre de Musset,                           d’orgueil, et par contraste avec le disque
plus noires que l’anthracite », chante                                                          précédent réalisé sans batterie, il imagine
Gainsbourg sur son deuxième album,                 Gainsbourg tient                             casser la baraque avec un disque essentiel-

                                                son premier scandale,
dans lequel il commet un véritable                                                              lement conçu autour du rythme et baptisé
crime de lèse-majesté en adaptant dans                                                          Gainsbourg percussions.
un mambo flûté et pétaradant de cuivres
La Nuit d’octobre de Musset, ce qui lui
                                                    l’accouplement                                  L’album Drums of Passion du Nigérian
                                                                                                Babatunde Olatunji, publié en 1960,
vaut des messages d’insultes par dizaines,         des belles lettres                           n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.
l’accouplement des belles lettres avec des                                                      Gainsbourg – avec la complicité du reve-
musiques « nègres » étant alors consi-            avec des musiques                             nant Goraguer – pille sans le moindre scru-
déré comme un impardonnable outrage.                                                            pule ce trésor fondateur de l’afro-jazz qui a
Gainsbourg s’en amuse : il tient son pre-        « nègres » étant alors                         pourtant fait le tour du monde, inspiré John
mier scandale, sa provoc’ liminaire. Il per-
sistera en bousculant d’autres poètes dès
                                                   considéré comme                              Coltrane comme Martin Luther King,
                                                                                                avec une légère condescendance colonia-
son troisième album, à commencer par              un impardonnable                              liste pas très glorieuse. Ce premier larcin
un Rock de Nerval qui encanaille le plus                                                        d’envergure (il détrousse aussi Miriam
romantique d’entre tous, même si c’est                  outrage.                                Makeba pour Pauvre Lola), comme il y
chez Victor Hugo et sa Chanson de Maglia                                                        en aura quelques-uns fameux durant sa
qu’il déniche le miroir idéal à ses com-                                                        longue carrière, ne porte pas vraiment
plaintes de mal-aimé : « Vous êtes bien                                                         bonheur à Gainsbourg, qui rate encore
belle / Et je suis bien laid. »                                                                 une fois la cible, le public boudant autant
    L e rom anti s me entén ébré de             dialecte crypté, comme ce « javanais »          ses bacchanales africaines et ses sambas
Gainsbourg, dans une époque où le noir à        dans lequel il a taillé son diamant. Au         tapageuses que les plus délicats Ces petits
la mode est plus volontiers celui des blou-     moins cette chanson, aux honneurs remis         riens ou Machins choses nichés au creux
sons, contribue à le maintenir à distance       à plus tard, corrige-t-elle chez ceux qui       du disque comme des perles inaperçues.
des agitations juvéniles. Il reste pourtant     l’écoutent la réputation de misogynie               Un brin aigri, il dit dans une interview
écartelé entre un désir de marquer son          d’un Gainsbourg dont la sensibilité perce       à L’Union de Reims en décembre 1964 :
temps comme auteur, à l’image des géants        ra­­rement la coquille de cynisme qu’il a       « Peut-être que le rock va amener quelque
de la littérature dont il se sent les ailes     choisie pour armure. Pas plus chanceux,         chose. Mais j’attends des gars intelligents.
(voir son Baudelaire sublime dans lequel        commercialement parlant, au retour de           Ils ne se montrent pas. Il y a une exas-
il adapte en bossa Le Serpent qui danse)        son lifting anglais, il décide de revenir aux   pération des sons : un forcing des sonos.
et l’envie d’entrer dans la ronde des sur-      basiques, en l’occurrence au jazz, avec         [...] Mais, en définitive, c’est le même
boums. La transition des années 1962-1963       son premier album 30 cm baptisé non             foutoir que pour tous les arts modernes.
est ainsi un sacré numéro d’équilibriste,       sans précaution Gainsbourg confidentiel,        Où va la peinture ? Où va la musique ? »
entre la majesté des Goémons, les volutes       signe qu’il n’est dupe de rien concernant       Quelques jours plus tard, un coup de fil de
droguées de Intoxicated Man et les twists       son potentiel. Un disque minimal et splen-      Maritie et Gilbert Carpentier, alors pro-
en menue monnaie de L’Appareil à sous.          dide, enregistré en trio avec le guitariste     ducteurs à Radio Luxembourg et chargés
                                                Elek Bacsik et le contrebassiste Michel         de fabriquer une chanson pour le futur
   La Javanaise pour Gréco                      Gaudry, sans arrangeur, dans une volonté        concours de l’Eurovision, va changer la

L
                                                de dépouillement assumée, avec l’apport         donne. Fin janvier 1965, au studio Philips
       âchant provisoirement Alain              de sonorités modales et mates qui rendent       du boulevard Blanqui, Alain Goraguer et
       Goraguer pour aller ressourcer à         ses cabrioles de syntaxes, ses allitérations    Serge Gainsbourg accueillent l’opulent
       Londres son inspiration au contact       sophistiquées, encore plus frappantes.          orchestre chargé de faire décoller Poupée
des nouveaux sons british, il en revient avec        Malgré Élaeudanla Téïtéïa qui dis-         de cire, poupée de son. La flûte entre en
un authentique joyau caché sous les chif-       sèque le prénom Lætitia, les trouvailles        scène, talonnée par une trompette, suivies
fons à la mode du disque 4-titres Vilaine       prodigieuses de La Fille au rasoir, de          d’un galop rythmique, d’une guitare surf
fille, mauvais garçon. Cette Javanaise, pro-    Scenic Railway ou du mélancolique               et de violons pétulants. Puis la voix acidu-
mise à Juliette Gréco au lendemain d’une        Sait-on jamais où va une femme quand            lée de France Gall, bientôt la voie royale
soirée passée ensemble et qui reste nim-        elle vous quitte, l’album est un échec aussi    pour Gainsbourg. �
bée d’un mystère sa­­vamment entretenu          monumental que l’est sa valeur artistique.      Gainsbourg, volume i : 1958-1970. Intégrale
par les deux cachottiers durant toute leur      À 35 ans, pendant que les Beatles procla-       des enregistrements studios, coffret de
vie, possède l’étoffe d’un standard uni-        ment l’avènement d’un nouveau monde,            9 albums vinyles, mixages mono originaux
versel. Elle le deviendra, à petit feu, mais    Gainsbourg est encore coincé dans les           (Universal, 2020).
sur l’instant la langue de Gainsbourg,          variations monochromes d’une époque             Le Gainsbook. En studio avec Serge
dé­ci­dément trop élaborée pour le tout-­       qui s’éteint. Il n’est pas has been – les       Gainsbourg, sous la direction de Sébastien
venant, apparaît encore comme un                chansons qu’il mouline à tour de bras           Merlet (éd. Seghers, 2019).
Serge GAINSBOURG - HORS-SÉRIE DIGITAL - Merlin
RUES DE MON PARIS
Serge Gainsbourg et Dalida
dans L’Inconnue de Hong
Kong de Jacques Poitrenaud
(1963) chantent en duo :
« Rues de mon Paris
                                SUNSET BOULEVARD/GETTY IMAGES

que vous êtes jolies
Même sous un ciel un peu gris
Tous vos noms charmants
sont de vraies poésies
Que l’on apprend par cœur
petit à petit. »
Pièces d’identité n o 1

AUX NOMS
  DE SERGE
                                            Avant Serge, il y a Lucien.
                                        Et avec Gainsbourg, Gainsbarre,
                                            Guimbard et même Grix.
                                       Pierre Groppo égrène les pseudos
                                        qui disent les chapitres d’une vie.

D
                         e lui, on retient l’homme à tête de chou,      avant l’heure. Le virtuose des mots a passé sa vie à jouer avec
                         « moitié légume moitié mec ». Et un per-       ses patronymes, fuyant les origines, clignant de l’œil à la litté-
                         sonnage de plus dans sa cosmogonie, né         rature et à la peinture, sa vocation première. Il ne s’appelle pas
                         d’une sculpture de Claude Lalanne et bien-     Gainsbourg, mais Ginsburg, comme une porte ouverte sur le
                         tôt installée à la maison, rue de Verneuil.    grand Est de l’Europe, celui de ses parents, Saint-Péterbourg et
                         Gainsbourg et son double, l’homme de           Moscou, la Crimée et Odessa, la Russie des Tsars qui vacille sur
                         chair et l’homme de fer, c’est un peu le       fond de bulbes d’or, d’attentats et de palais couleur crème. Lucien
                         fil conducteur, tortueux à plaisir, de l’au-   Ginsburg, né à Paris après que ses parents Joseph et Olga, immi-
 teur-compositeur-interprète régulièrement réduit à une sorte de        grants russes et juifs, eurent fui les sursauts de l’histoire, pogroms
 dichotomie : Gainsbourg et Gainsbarre. La voix nasillarde et           et révolution bolchevique compris, n’est pas revenu sur cette
 timide des interviews muant en grands arcs limpides dès que            ascendance digne des grands romans d’Isaac Bashevis Singer.
 résonnent les premières notes ; le père for ever amoureux de sa        Il regarde déjà à l’ouest, accompagnant son père à ses concerts
 fille et le poivrot provoc’ qui bande pour les putes – « affirmatif,   dans les stations balnéaires chics : Arcachon, Deauville, Cabourg,
 et qui d’autre ? No comment ». Vs, diraient les Anglais, comme         Le Touquet (« avant Léon Blum : y avait que des aristos et des
 si Gainsbourg était l’homme versus, Janus prodigue et bipo-            fumiers de rupins »). Plus tard, ce sera le jazz américain, la
 laire, Dr Jekyll et Mr Hyde (lui s’est chanté en mauvais génie).       Grande-Bretagne avec Jane et plus loin, la Jamaïque et le reg-
 Gainsbourg et Gainsbarre, point barre ! Un dédoublement de la          gae, enfin une langue cloutée d’anglicismes dans ses dernières
 personnalité déjà en germe dans la soyeuse, cynique et méconnue        années. L’Ouest, à jamais, sans détour vers ce passé.
 chanson En relisant ta lettre, époque costumes croisés et pochette         Est-ce parce que son nom lui vaudra, pendant la guerre, de
 assortie à la cravate (on est en 1961).                                devoir porter l’étoile jaune (la yellow star chantée en 1975 dans
     Pourtant Gainsbourg n’est pas que Gainsbarre ni complè­            l’album Rock Around the Bunker, génial pied de nez à ­l’Allemagne
 tement Gainsbourg. Ni noir ni blanc – plutôt couleur café, métissé     nazie), d’être caché dans un pensionnat sous le nom de Lucien
E
                                                                                                                                                         Dr JEKYLL ET Mr HYDE
                                                                                                                                                     Serge Gainsbourg en 1969.
                                                                                                                                             « Docteur Jekyll un jour a compris
                                                                                                                                 Que c’est ce monsieur Hyde qu’on aimait en lui
                                                                                                                                                         Mister Hyde, ce salaud
                                                                                                                                     A fait la peau, la peau du docteur Jekyll. »

                                       Guimbard puis, pas loin d’Oradour-sur-Glane, d’échapper mira-        c’est en souvenir de ces profs de lycée qui écorchaient mon nom.
                                       culeusement aux rafles et à la déportation, que le jeune homme       Ça me blessait, parce que je me sentais un petit immigré. Et juif
                                       pâle et complexé se cherche un autre patronyme ? Est-ce pour se      de surcroît. » Ainsi naît Gainsbourg, prénom Serge.
                                       distinguer de Joseph Ginsburg, qu’il remplacera ensuite dans les        Le dernier pseudonyme, ce sera Gainsbarre, le double clo-
                                       cabarets du Touquet et chez Madame Arthur à Paris, manière           peur, soûlard et provocateur. Celui qui crame ses billets en direct
                                       de tuer le père sans le flinguer tout à fait ? Ou de se réinventer   à la télé mais se fait raccompagner, au petit matin et en panier à
                                       parce que sa mère avait voulu avorter, à Pigalle, avant de faire     salade, par des flics qui vont carrément le border dans son lit. En
                                       demi-tour au dernier moment ? Lucien, guitariste et pianiste aux     1989, deux ans avant sa mort, dans l’émission « Lunettes noires
                                       Trois Baudets ou chez Milord l’Arsouille, devient Julien Gris,       pour nuits blanches », Gainsbarre questionne Gainsbourg dans
                                       puis Grix, sur les documents qu’il dépose à la Sacem – clin d’œil    une étonnante auto-interview. Ça parle de mort, des tableaux
                                       stendhalien à Julien Sorel – avant de se métamorphoser en Serge      brûlés à l’âge de 30 ans, d’un séjour chez Dalí et de son salon
                                       Gainsbourg à l’été 1957.                                             tapissé d’astrakan. Aussi de noms, quand Gainsbarre demande à
    CROLLALANZA-UNIMEDIA/ DALLE APRF

                                          « Lucien commençait à me gonfler, je voyais partout : “Chez       Gainsbourg : « Entre Ginsburg, Gainsbourg et Gainsbarre, t’au-
                                       Lucien, coiffeur pour hommes”, “Lucien, coiffeur pour dames”...      rais pas préféré être Gainsborough, le peintre de l’harmonie ? »
                                       confiera-t-il. Les psychologues disent que ce qu’il y a de plus      Gainsbourg se marre. « T’es pas con, mon petit Gainsbarre.
                                       important dans votre vie, c’est le prénom. Certains sont béné-       Gainsborough ? Il est dans les musées. Et moi je suis bien enca-
                                       fiques ; d’autres, maléfiques. Sur le moment, Serge m’a paru bien.   dré aussi. J’ai eu de beaux tableaux dans ma vie. » �
                                       Ça sonnait russe. Quant au “a” et au “o” ajoutés à Ginsburg,
Un couple
                             VILAINE FILLE,
                             MAUVAIS GARÇON
                             Jane Birkin
                             et Serge Gainsbourg
                             chez eux en 1969.

                             CE QUE SERGE
                              DOIT À JANE
                              Ils ont formé un duo inoubliable. Libre, sensuel, créatif. Si Gainsbourg
REG LANCASTER/GETTY IMAGES

                                 s’est comporté en pygmalion, Birkin a été bien plus qu’une muse.
                             L’Anglaise à l’éternel accent a modelé Serge autant que lui a créé Jane.
                                Véronique Mortaigne dévoile la face cachée d’un duo de légende.
S
                       erge Gainsbourg Slogan est pour beaucoup un navet. Seul Gabrielle se marie avec l’acteur Michael
                       p o r te u n e c h e - le critique de L’Express André Bercoff Crawford. La nouvelle bande est au géné-
                       mise mauve. Il fait trouve au film « la saveur douce-amère rique du Knack... et comment l’avoir de
                       la gueule. C’est la d’un enfant du pop art et de la pilule ». ­Richard Lester, palme d’or à Cannes en
                       fin de l’hiver 1967. Le synopsis est basique : un réalisateur de 1965. Deux ans plus tard, Jane revient sur
                       Son ego a souffert. films publicitaires primés à Venise, Serge la Croisette avec Blow Up, chef-d’œuvre
                       Pour le film Slogan, Faberger, dont l’épouse est enceinte, de Michelangelo Antonioni. Une nouvelle
                       il devait donner la tombe amoureux de la jeune Evelyne. Le palme et un scandale : dans le film, Jane
réplique à la sublime Marisa Berenson. film est un document sur une passion nais- apparaît nue.
Mais le réalisateur, Pierre Grimblat, lui sante. ­Birkin et ­Gainsbourg se dévorent du       Femme libérée avant l’heure ? Quand elle
a préféré une jeune Anglaise inconnue. regard. Ils descendent les Champs-Élysées rencontre Serge, elle est « à la ramasse »,
Gainsbourg rumine. Lui, le poète, séduc- en 4L décapotable, sillonnent les canaux après son mariage catastrophique avec
teur polygame et érudit, espérait une star, vénitiens en hors-bord, baisent à l’hôtel. John Barry. « À l’époque, j’étais réduite à
pas une débutante. Il vient d’acheter une Et s’engueulent.                                ce rôle d’épouse. Je ne m’aimais pas », se
maison, rue de Verneuil, et il a peint les       Hors-champ aussi, c’est la guerre. souvient-elle. Sa fille Kate dans les bras, elle
murs en noir, parce qu’il est en deuil. Il Grimblat, qui n’en peut plus, organise s’enfuit dans la nuit après avoir appris que
a vécu quatre-vingt-six jours de passion un dîner pour clore les hostilités entre son époux s’est fait la malle avec sa meil-
intense avec Brigitte Bardot. Mais BB est ses deux acteurs. La réconciliation se leure amie. « Elle était sexy. J’ai tout de
mariée au milliardaire allemand Gunter solde par des nuits à l’hôtel Hilton, où suite pensé que je n’avais pas le niveau »,
Sachs. Elle a plaqué l’amant et gardé le Gainsbourg s’écroule de fatigue après dit-elle en riant. De son côté, Gainsbourg
mari. C’est dans cet état d’esprit morose des tournées en boîte avec sa nouvelle est déchiré après sa rupture avec Bardot.
que Serge, 40 ans, accueille « la petite conquête. Et en juillet 1969, voici Jane Birkin panse ses plaies et celles de son
Anglaise ». « Djènne », 22 ans, le trouve et Serge enlacés lors de la première de nouvel amant. « Cela a joué dans la ten-
poseur. Elle a accepté de jouer un rôle en Slogan, lui en costume cintré à l’anglaise, dresse. En un an, il est arrivé à enlever la
français, alors qu’elle n’en parle pas un elle sans soutien-gorge en robe ultracourte, blessure, se remémore-t-elle dans l’un de
mot. Gainsbourg la regarde                                                                            ses anglicismes. J’ai pu le faire
de haut. Birkin s’en fout. Elle                                                                       aussi. Nous nous sommes
n’a jamais entendu parler de              Jane pense qu’il s’appelle « Serge                          patchés mutuellement. »
lui. Elle pense qu’il s’appelle                                                                          Pour Régine, reine de la
« Serge Bourguignon » parce             Bourguignon », parce que c’est tout nuit qui a connu Gainsbourg
que tout ce qu’elle connaît de             ce qu’elle connaît de la France.                           dès ses débuts en 1952 au
la culture française, c’est le                                                                        cabaret Milord l’Arsouille,
bœuf du même nom.                                                                                     alors qu’elle-même était bar-
    Chez elle, tout est en vibrations, en ultra-transparente, qui dévoile sa culotte et maid au Whisky à Gogo, Jane a apporté
tremblements infimes. Elle reçoit dans sa ses seins. À un bras, elle a Serge ; à l’autre, à Serge « la fraîcheur, la légèreté d’être ».
maison près du muséum d’histoire natu- un panier en osier tressé. Avec sa frange et « Quand elle est arrivée à Paris, sans par-
relle, dans le Ve arrondissement de Paris. son torse plat, elle impose des critères très ler un mot de français, Jane était can-
Chemise et pantalon noirs, amples, confor- éloignés de la pin-up voluptueuse. Lui se dide, intelligente, fine, excentrique, amu-
tables. Pieds nus. Elle travaille, compile trouve laid. Elle le rendra beau.              sante, pas du tout prétentieuse. Et c’était
ses notes, chausse de petites lunettes qui                                                l’une des plus jolies filles au monde ».
la rendent craquante. Devant une tasse de            La beauté et le génie                   Très vite, le couple devient iconique.

                                             E
thé, elle effleure de son français accidenté                                              « C’est la rencontre improbable de la
sa vie avec Serge. Douze ans d’amour.               n quelques mois, Gainsbourg a beauté et du génie, s’extasie Étienne
Une histoire éternelle. De celles dont on           révisé ses positions. Il a découvert Daho, ami fidèle de Jane Birkin. Ils fas-
fait les légendes : Bogart et Bacall, Signoret      que Birkin n’est pas la débutante cinent, car ils ont également transgressé les
et Montand, Hardy et Dutronc. Alchimie idiote qu’il avait cru percevoir. Avant codes de l’époque et ont contribué à libé-
de la grâce et du talent, de la passion et Serge, elle a déjà vécu. En 1964, le Daily rer la morale et les clichés avec beaucoup
des tourments. Si le mythe reste fascinant, Mail avait publié une photo de la « classe de légèreté. À l’époque, ils ont l’air telle-
c’est que Jane n’a jamais cessé de l’entre- 64 » : une cinquantaine de femmes « à ment heureux et libres ! » Après Slogan,
tenir. Bien plus qu’une simple muse, elle suivre », cheveux longs, franges et jupes Birkin tourne La Piscine de Jacques Deray
en est la conteuse.                            au ras du ventre, parmi lesquelles Nico, et se fait draguer par ses partenaires Alain
    Pierre Grimblat l’a choisie pour Slogan Marianne Faithfull, Jane Birkin et celle Delon et Maurice Ronet, symboles de la
parce qu’elle était belle, mais drôle aussi, qui deviendra son amie indéfectible, la séduction à la française. Gainsbourg est
comme il le racontait en 1985 à Gilles future photographe Gabrielle Lewis. mort de jalousie. Romantique, il pleure
Verlant : « Elle avait des jambes tordues « Six mois plus tard, Gabrielle et moi et brûle des bougies pour retenir sa belle.
comme pas permis et avant son test, je avons passé une audition pour la comédie Ensemble, ils partent en 1969 au Népal,
l’agresse : “Vous êtes vraiment obligée musicale Passion Flower Hotel », raconte terre de hippies, pour tourner Les che-
de montrer des jambes pareilles ?” Elle Jane Birkin. À l’issue de cette audition, elle mins de Katmandou d’André Cayatte.
me répond : “Non, pas si vous me payez épouse le compositeur John Barry, célèbre Jane est une épave hallucinée ; Serge, un
l’opération.” » Tourné en plein Mai-68, pour ses génériques de James Bond, et salopard. Ils vivent un paradis amusant.
« Serge trouvait drôle d’avoir cette jeune      ou pas ; l’orgasme, jamais loin. À côté,          Whitaker. Il est estomaqué par l’usage des
 personne qu’il pouvait sculpter un peu »,       Yoko Ono et John Lennon qui posent                grands orchestres, des violons, par l’au-
 résume Birkin. Grands couturiers, réveil-       en pyjama en 1969 pour une semaine                dace des compositions. Il est aussi impres-
 lon chez Maxim’s « où tout le monde était       d’un « bed-in for peace » font figure de          sionné par le succès planétaire de John
 plus vieux que nous ! C’était le Titanic,       pieux samaritains. Puis vient le premier          Barry. « J’avais partagé sa vie ; ça a joué »,
 disait Serge ». Frondeurs, ils y organisent     cadeau de Serge à Jane : 69, année éro-           s’amuse Jane Birkin. Après l’avoir ren-
 des batailles de cotillons avec les serveurs,    tique. « Une de ses plus belles chansons,        contrée, Serge Gainsbourg a produit ses
 boulettes de papier contre langues de            sur le fond comme sur la forme, avec la          disques les plus riches : Histoire de Melody
 belle-mère, et repartent avec les couverts      basse de Herbie Flowers, les arrangements         Nelson, un concept-album réalisé avec
 en signant des autographes. Gainsbourg,         d’Arthur Greenslade, explique Bertrand            Jean-Claude Vannier, L’Homme à tête de
 pianiste, joue au hasard de la nuit, « dans     Burgalat, musicien et patron du label pop         chou, Rock Around the Bunker. Pour elle,
 un bar avec le jazzman Joe T      ­ urner, à    Tricatel. C’est évident que l’étincelle de        il a écrit des merveilles, de Jane B., sur un
 quatre mains, et puis chez R    ­ aspoutine     leur rencontre culmine tout de suite avec         prélude de Chopin (« Signalement/Yeux
 avec des violonistes qui nous suivaient         cette chanson ».                                  bleus/Cheveux châtains/Jane B./Anglaise/
 jusque dans le taxi en jouant la Valse triste       Gainsbourg a senti au début des années        De sexe féminin/Âge : entre vingt et vingt
 de Sibelius, ma mélodie favorite. Je me         1960 le vent de la création tourner. « C’est      et un/Apprend le dessin/Domiciliée chez
 sentais légère. Quand on faisait du vélo au     une époque d’invention et d’individua-            ses parents ») à Amours des feintes, publié
 Touquet, les gens hurlaient : “Salut Birkin !   lité. Il a toujours cherché à accompagner         neuf ans après leur séparation. Au pire des
 Salut Gainsbourg !” et lui disait : “C’est à    les dernières tendances musicales, parce          années Gainsbarre, celles de la décadence
 cause de mes oreilles et de ton panier.” »      qu’il voulait produire une musique de qua-        avec alcool et billet brûlé, Birkin rend à
    L’insouciance amoureuse, le charme,          lité qui soit aussi vendable, résume Mick         Serge sa beauté et sa force. Il lui offre des
l’indifférence aux critiques leur donnent        Harvey, co-fondateur avec Nick Cave de            chansons qui sont « de petits portraits, des
toutes les libertés. Régine raconte un           The Bad Seeds. Son esthétique changeait           mini-interviews. » « C’est la chance que
dîner chez elle, avec André Malraux,             avec l’époque. Il a été littéralement forcé       j’ai eue, reconnaît Birkin. Je lui inspirais
­Françoise Sagan, Carmen Teissier, la            de trouver une production et un son ori-          des petits films. Moi, je ne voulais chan-
 « madame potins » de France Soir, et le         ginaux. Jane est arrivée à ce moment-là. »        ter que des choses mélancoliques, mais lui
 journaliste Jean Cau, qui aborde les sujets         Gainsbourg cherche des voix. Il n’aime        voulait que la tristesse passe après la drô-
 qui fâchent : Staline, Le Musée imagi-          pas la sienne. Celle de son amie Régine           lerie, le rythme. Il disait que sans le super-
 naire, les activités louches de Malraux         lui rappelle le timbre de Fréhel (1891-           ficiel, on s’emmerde vite ». Pour interpré-
 en Asie... « Serge observait sans un mot,       1951), grande chanteuse réaliste qu’en-           ter Gainsbourg, elle écrit en phonétique
 subjugué. Jane était assise par terre, avec     fant, il avait croisée par hasard, déjà en        « parce qu’elle ne comprend pas tout ».
 son panier, sa poupée au bras cassé, qui        pleine déchéance. Pour Régine, il a écrit         Sur Ex-Fan des sixties, en 1978, elle butte
 était très importante et qu’elle ne quittait    une quinzaine de chansons, dont Les Petits        cinquante fois. Et pleure.
 jamais. » Présence fidèle et protectrice.       Papiers, en référence aux P’tits Pavés, suc-
 Jusqu’au bout. Aujourd’hui, Birkin est la       cès du début du XXe siècle, inscrite au                 Misogynie de surface

                                                                                                   D
 gardienne du temple. Balayés, les deux pre-     répertoire de Fréhel. Dans cet univers,
 miers mariages de Gainsbourg (­Élisabeth        Birkin est une révolution. « J’ai apporté                   ébut 1971, Gainsbourg s’achète
 Levitsky, peintre, fille d’aristocrate russe,   à Serge ma voix très haute, quand même »,                   une Rolls. Il n’a ni permis ni
 divorce en 1957 ; Françoise-­Antoinette         avoue-t-elle. « Et il avait commencé avec                   chauffeur. Mais elle lui servira
 Pancrazzi, princesse par alliance dont il       Manon à pratiquer un parlé-chanté, plus           d’inspiration pour les sept chapitres de
 a eu deux enfants, Paul et N  ­ atacha, éga-    haut. C’est grâce à moi, grâce aussi à son        Melody Nelson. Jane qui incarne le rôle-
 lement évincés de l’histoire officielle,        âge. Il se disait alors poète russe avec ses      titre, « Un petit animal/Une adorable gar-
 divorce en 1967). Estompée Bambou,              petites lunettes. J’adorais cela. »               çonne/Une si délicieuse enfant », appa-
 sa dernière compagne, mère de Lulu.                 Gainsbourg faisait chanter les femmes :       raît en jean, perruque rousse bouclée. Elle
 Dans tous les sens du terme, Birkin est,        ­Juliette Gréco, France Gall... Les actrices,     est enceinte de Charlotte, son buste et son
 comme le dit Étienne Daho, « la voix de          Anna Karina, merveilleuse dans la comé-          ventre sont cachés par une peluche, un
 Gainsbourg » et une artiste à part entière.      die musicale Anna (1967). Bardot, puis           singe fétiche à longues pattes. C­ harlotte
                                                  Deneuve, Adjani. « Il les plaçait très près      naît le 21 juillet 1971, à Londres. Birkin
      L’orgasme jamais loin                       du micro. On sent presque leur respiration.      enregistre Di Doo Dah en 1973 (première

L
                                                  Écoutez Catherine Deneuve dans Dieu              crise cardiaque de Serge), puis Lolita Go
      eur mariage créatif produit des             fumeur de havanes », analyse Jane Birkin. Il     Home en 1975. En 1976, sort le premier
      chefs-d’œuvre. Le premier d’entre           aimait l’émotion, les fragilités, les erreurs.   film réalisé par Gainsbourg, Je t’aime moi
      eux est la nouvelle version de Je           « Quand ça cassait, quand ça débordait           non plus. Jane, cheveux courts et débar-
t’aime... moi non plus où Birkin perche sa        d’émotion, les mots, il s’en foutait. »          deur sur jean avec ceinture pendante, y
voix. « Cela a donné un côté petit garçon            Jane, c’est une nouvelle voix mais aussi      incarne Johnny, une serveuse d’un bar
dans le chœur de l’église », dit-elle. Ce         un nouveau souffle, celui du Swinging            routier dans le désert américain. Elle
« duo en râle majeur », selon L’Express,          London. Londres fascinait Gainsbourg,            tombe sous le charme d’un chauffeur
acquiert l’air et l’espace qui lui manquait       qui en avait adopté la mode dandy et             homosexuel, Krassky (Joe Dallesandro).
dans la version Bardot. Sur les photos de         avait enregistré Initials BB avec Bardot au      Henry Chapier, critique du ­Quotidien de
l’époque, Serge et Jane sont charnels, nus        Chappell Studios avec l’arrangeur David          Paris : « La ravissante petite Anglaise
acide dilapide consciemment un capi-             Liliane est occultée des biographies.           annoncent les grandes révolutions. « Je lui
tal de sympathie construit autour d’une          « Il disait que j’étais demi-garçon demi-       ai donné la barbe de quatre jours, comme
image conventionnelle d’ingénue au pro-          fille. Ça lui plaisait beaucoup, se sou-        un maquillage. Il avait peu de poils, ça le
fit d’un rôle infernal. »                        vient Jane Birkin. Moi, je n’avais pas de       complexait. Il avait un rasoir Brown, qui
    Si « pour tout homme, une femme est          poitrine. Je ne passais pas dans Playboy        gardait les ombres. Cela faisait de très jolis
un symptôme », comme le diagnostiquait           en poster avec l’agrafe au milieu. » Les        dessins sur son visage. Il avait un air un
le psychanalyste Jacques Lacan, Birkin           seins lui faisaient peur, avait confié Serge    petit peu tartare, alors que s’il enlevait
révèle un trouble dans la définition du          Gainsbourg à sa jeune compagne. « Il            le tout, il était trop lisse. » Elle n’aimait
genre chez Gainsbourg. En 1978, il écrit         avait dessiné mon sein, un trait avec un        ni « les culottes pour les garçons » ni les
pour son amie Régine : « Les femmes, ça          bout. Il trouvait que je ressemblais à un       chaussettes, elle lui suggéra donc de por-
fait pédé ; c’est très efféminé/Tellement        tableau de Lucas Cranach [peintre de la         ter des jeans « sans rien dessous », et lui
efféminé qu’ça fait pédé. » Avec son             Renaissance allemande] et j’étais vache-        acheta des richelieus Repetto en soldes, un
père, Joseph, pianiste classique obligé à la     ment flattée. » Et rassurée. Parce que          jour où elle cherchait des ballerines. « Et
variété, il joue dans les boîtes de travestis,   l’ex, l’actrice iconique, BB, l’héroïne d’Et    puis, avec les cheveux longs, il est devenu
notamment chez Madame Arthur. « J’y              Dieu... créa la femme (de Roger Vadim,          irrésistible. » À cela, elle ajoute « les bijoux
suis souvent retournée par la suite avec lui     1956) « n’avait aucun défaut esthétique »,      sur ses poignets, les diamants, les saphirs,
et mon père que Serge adorait. Les traves-       commente Jane Birkin, sans jalousie             qui lui allaient très bien et que j’allais ache-
tis l’appelaient Serjou et l’embrassaient        aucune. En 1973, Roger Vadim réunit les         ter vers la rue de Rivoli, des diamants de
sur la tête », dit Jane Birkin.                  deux anciennes rivales devant sa caméra         comtesse. Voilà ce que je lui ai donné. »

    FRENCH RIVIERA
    Jane et Serge avec
    Charlotte (à droite)
    Kate Barry (à gauche)
    à Saint-Tropez en 1977.

   L’ambiguïté androgyne le touche.              pour son film Don Juan 73. Don Juan,               Jane aimait, dit-elle, les faces B des
« Mâle au féminin/Légèrement fêlé/Un             ici, c’est Bardot, qui séduit la femme de       disques de Serge. Elle en a eu la face
peu trop félin/Tu sais que tu es/Beau, oui,      Prévost (Robert Hossein). Pendant le tour-      cachée. « Quand j’étais jeune, j’avais
comme Bowie », écrit-il en 1983 pour             nage, il leur est demandé de chanter une        un perroquet, Polly, il était horrible avec
Isabelle Adjani. Selon Étienne Daho, Jane        chanson après l’amour, se souvient Jane.        tout le monde. Avec moi, il se roulait sur le
a révélé la part de féminité que planquait       Elles sont au lit, nues. Joueuse, Bardot sug-   dos. Et moi, j’ai eu cette chance de garder
Serge « sous un cynisme provoquant et            gère Je t’aime... moi non plus. Fausse naïve,   Ginsburg, qui avait la beauté de Kafka. Je
une misogynie de surface ».                      Birkin entonne une enfantine ballade écos-      l’avais lui, comme un secret, avant qu’il
   Certes, mais le cas Gainsbourg est            saise : My Bonnie Lies Over the Ocean.          ne soit disque de platine, avec Aux Armes
encore plus complexe : il est jumeau.                                                            et cætera, en 1979. » Gainsbourg porte
En 1928, naissent d’une même gros-                       Tournée avec Bijou                      alors des lunettes noires et des blousons de

                                                 S
                                                                                                                                                    JAMES ANDANSON/SYGMA/GETTY IMAGES

sesse Lucien et Liliane Ginsburg, deux                                                           cuir. Le tourbillon s’emballe. « Il veut être
embryons, l’un mâle, l’autre femelle, dont              i Serge a été son pygmalion, Jane        numéro 1. Nous étions à l’Élysée Matignon
la mère, Olga, avait voulu avorter sans y               a également remodelé l’image de          jusqu’à 4 heures du matin. Partout où
parvenir. Ces jumeaux-là sont un cas                    Gainsbourg. Quand elle recense ce        l’on pouvait se montrer, les night-clubs,
unique : aucune fusion, chacun est dans          qu’elle lui a apporté, on la croit d’abord      les restaurants. Il a toujours dit qu’il
sa bulle. Passée l’enfance, mariée, deve-        à côté de la plaque, mais en réalité sa         aimait les figurants. Les gens ne savaient
nue professeure d’anglais à Casablanca,          contribution a tout des symptômes qui           pas. On s’engueulait beaucoup dans les
boîtes de nuit, avec beaucoup d’alcool. »         sur une place : “Tu vois, c’est là qu’on les     pygmalion, jusqu’à un certain point,
En 1978, le groupe de rock tendance               a amenés.” Il y avait une fontaine. On s’est     mais pas plus. Les exigences esthétiques
punk Bijou vient chercher S erge                  mis à pleurer. » Le rabbin a un drôle d’ac-      [de Serge] allaient parfois trop loin. »
Gainsbourg pour une tournée. « C’est              cent ; ils sont morts de rire. Ils filent au        Née en 1982 de l’union de Jane avec le
alors qu’il va commencer à construire             Harry’s Bar. « C’était des visites de sur-       réalisateur Jacques Doillon dont Birkin
le Gainsbarre qui va le dévorer, encou-           vie, disait Serge. » David Birkin est drôle,     s’éprend sur le tournage de La Pirate en
ragé par la maison de disques et l’entou-         il rit beaucoup avec Serge, qui l’adore, et      1980, Lou – dont Gainsbourg était le par-
rage. Ce n’est pas la faute de Jane Birkin.       Andrew, le frère de Jane. « Pendant ce           rain – porte un regard plus cruel sur cette
Elle en a bien bavé », rappelle Bertrand          temps-là, ma mère pouvait poursuivre             tribu baroque. « Mon père n’est pas un
Burgalat. Jane baisse les bras définiti-          sa carrière de comédienne. » À Noël,             homme aimable, pas plus que ne l’a été
vement en 1980, après avoir partagé               Serge, Jane, Kate, Charlotte débarquent          Serge. Je viens d’une famille d’emmer-
avec son double masculin-féminin « les            à la gare Victoria. Il emporte la dinde four-    deurs où les femmes ne pouvaient qu’être
douze plus belles années de sa vie à lui ».       rée aux truffes que les beaux-parents grat-      des muses, sans droit à la parole. Je ne me
   « Je lui ai offert une famille, dit-elle.      tent discrètement, « pensant que c’était         suis jamais résignée à cela. Je me suis dis-
Sans doute que j’aimais cela plus que lui. »      du pourri ». Personne ne les reconnaît en        putée avec les hommes de ma famille
Car ce duo, c’est aussi le mariage réussi         Angleterre et « ça lui allait très bien pour     jusqu’à presque en venir aux mains,
de deux tribus, l’une anglaise, l’autre juive     une semaine. Après, il se faisait du mou-        confiait-elle en 2015 à El Pais, à la sortie
d’origine russe. Les Ginsburg sont des            ron, il fallait retourner à Paris pour être de   de son deuxième album Lay Low. Non,
déracinés. Le père Joseph, pianiste, était        nouveau aimé ».                                  Birkin ne devait pas tout à Gainsbourg. »
sans doute né à Constantinople en 1896,               Dans cette famille recomposée, Jane est
comme son épouse Olga Besman, chan-               la cheffe de clan : Kate, fille de John Barry,    Vol de tartes en rase-mottes

                                                                                                   J
teuse lyrique. Ils auraient fui la révolu-        née en 1967, aimera Gainsbourg comme
tion de 1917, en passant par l’Empire otto-       un père ; Charlotte, fille de Serge, garçon              ane Birkin fut parfois « hysté-
man, avant d’arriver à Paris en 1921. Jane        manqué, est en couple avec Yvan Attal                    rique », selon ses propres mots,
Birkin est la fille d’une actrice célèbre,        depuis 1991 ; le frère de Jane, Andrew, a                humble toujours, expédiant un
Judy Campbell (1916-2004), et de David            photographié les jeux et les plaisirs de la      jour un coup de pied dans l’attaché-case
Birkin, mort trois jours après Gainsbourg,        famille dans la maison de Normandie, à           de son amoureux, parce qu’elle pensait
en 1991. Cet ex-commandant de la Royal            Paris, câlins au chien, farces et attrapes.      qu’il avait filé avec une hôtesse de l’air.
Navy avait été chargé pen-                                                                                     « Il l’a gardé toute sa vie.
dant la Seconde Guerre mon-
diale de récupérer les aviateurs
                                                     « J’ai donné à Serge                                      Plus tard, chez Castel, je lui
                                                                                                               ai jeté une tarte au citron à
anglais et les résistants français                la barbe de quatre jours                                     la figure. » Il avait renversé
sur les côtes bretonnes afin de
les rapatrier vers la Grande-
                                                  comme un maquillage. »                                       son éternel panier par terre,
                                                                                                               devant tout le monde. « Pour
Bretagne. « Pour Serge, qui                                       JANE BIRKIN                                  m’emmerder. » La tarte s’en-
avait dû fuir et se cacher dans                                                                                vole, en plein visage. Serge se
le Limousin parce qu’il était juif, mon père      « Jane Birkin a très bien raconté cette his-     lève, « des morceaux de pâte tombent
était un libérateur. Il avait aussi séduit        toire dans ses films [Boxes en 2006]. C’est      sur ses chaussures ». Elle s’enfuit. Il
ma mère, qui était d’une grande beauté,           là que je retrouve le vrai Serge – un homme      marche vers la rue de Verneuil. « Alors
avec ses cheveux noirs, et sa décapotable         qui aimait la famille, charmant et gentil. Je    j’ai cavalé plus vite que lui. Je suis allée
mauve. C’était exotique pour lui, même            n’achète pas l’invention de Gainsbarre. Je       sur les bords de la Seine. J’ai attendu
si, très jeune, il avait accompagné son           ne l’aime pas », commente Mick Harvey.           qu’il prenne le petit escalier et je me
père en tournée dans tous les lieux de vil-          Jane Birkin a tenu un journal quoti-          suis jetée à l’eau. Il y a drôlement du
légiature anglais de France : Le Touquet,         dien, jusqu’à la mort en 2013 de sa fille        courant dans la Seine ! Il m’a tendu la
Cabourg, Trouville, Dinard, Arcachon...           Kate, par défenestration. « C’est une            main depuis la berge. » Elle se demande
Moi, je pensais que ses parents ne m’aime-        vie tellement drôle, mais tellement nor-         encore aujourd’hui s’il avait ôté sa
raient pas parce que je n’étais pas juive,        male. » « Avec Serge, une vie agitée »,          montre Cartier avant de la repêcher. Au
mais pas du tout. »                               précise Régine. À la fin des années 1970,        tout début de leur idylle, en février 1969,
                                                  Gainsbarre a activé le mécanisme d’au-           les amants terribles sont les invités de
       Jane, cheffe de clan                       todestruction. Birkin ne le supporte pas.        l’émission « Radioscopie ». « Vous

L
                                                  Confessions à Gilles V   ­ erlant d’un Serge     connaissez Serge Gainsbourg depuis
       eur fusion est un échange d’exotisme.      effondré après la fuite de Jane : « Elle est     quand, Jane ? » demande Jacques
       De moments brûlants et drôles,             partie par ma faute. Je faisais trop d’abus.     Chancel. D’un filet de voix, elle répond :
       comme cette visite avec Jane à la          Je rentrais complètement pété. Je lui tapais     « Je pense sept mois maintenant. Sept,
synagogue de Venise, que raconte R    ­ égine :   dessus. Quand elle m’engueulait, ça ne           huit mois. » « Ce n’est pas trop long ? »
« Il était 7 heures du soir, c’était magique.     me plaisait pas : deux secondes de trop et       taquine Chancel. Une petite toux
Serge racontait l’histoire des commerçants        paf... Elle en a subi avec moi, mais ensuite     gênée : « Non. » L’intervieweur pour-
juifs qui vivaient ici avant d’être dépla-        c’est devenu une affection éternelle. »          suit : « C’est une aventure passagère ? »
cés dans un ghetto. On longe quelques             Andrew Birkin évoque les limites atteintes       « J’espère que non, susurre Birkin. On
porches ; la pluie s’arrête ; on débouche         par Jane, « prête à être façonnée par son        ne sait jamais, mais j’espère que non. » �
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