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Québec français
Nouveautés
Numéro 164, hiver 2012
URI : https://id.erudit.org/iderudit/65882ac
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Éditeur(s)
Les Publications Québec français
ISSN
0316-2052 (imprimé)
1923-5119 (numérique)
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(2012). Compte rendu de [Nouveautés]. Québec français, (164), 4–21.
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Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
https://www.erudit.org/fr/ANTHOLOGIE prix littéraires et la maison BANDE DESSINÉE
s’est constitué un public
PHILIPPE MOTTET fidèle, ouvert aux nouveautés, ROBERT LEPAGE
et GILLES PELLERIN friand de textes stimulant les et MARIE MICHAUD [FRED
Vingt-cinq ans de nouvelles. neurones. L’éclatement des JOURDAIN - mise en images]
Une anthologie québécoise anciennes formes et des règles, Le dragon bleu
Avant-propos de Philippe Mottet le fantastique, le réalisme Alto et EM, Québec
L’instant même, Québec réinventé ont trouvé leurs 2011, [n. p]
2011, 315 pages adeptes. Car la relève scrute la
L ors de sa fondation en 1986,
L’instant même poursuivait
vie avec une fulgurance et une
intensité époustouflantes –
caractéristiques pour le genre – et
A daptation en bande dessinée
de la pièce de théâtre écrite
par Robert Lepage et Marie
le but de publier des recueils s’empare de sujets peu ou pas Michaud, Le dragon bleu nous
de nouvelles, pari audacieux et explorés encore, comme l’inceste, transporte dans une Chine
geste unique dans le monde le mal de vivre des adolescents, contemporaine en pleine méta-
francophone. Il est vrai que les conditions familiales, l’altérité, morphose. Nous y retrouvons trois
le « petit genre » avait pris de pour ne nommer que ceux-là. personnages : Pierre Lamontagne,
l’expansion. À cette époque, À la lecture de cette antho- un Québécois installé à Shanghai,
des revues montréalaises logie de trente et une nouvelles, où il possède une galerie d’art ;
contribuaient à la croissance on constate non seulement Claire Forêt, son ancienne amou-
exponentielle de textes brefs l’étonnante variété de thèmes reuse, venue en Chine adopter
(Liberté, Mœbius, XYZ. La revue et de formes, mais surtout l’évo- une petite fille ; Xiao Ling, une
de la nouvelle, Imagine…, entre lution des stratégies narratives. jeune artiste chinoise exposant
autres). Cependant, l’éditeur de Présentés par cinq tranches de ses œuvres dans la galerie de
Québec ne se limitait pas aux lustres, les textes ont été choisis Pierre. Pour chacun, la vie est sur
recueils du monde francophone, dans le but de faire ressortir les le point de changer, que ce soit
mais se lançait également particularités de la « nouvelle à cause de décisions gouverne-
dans l’exploration d’œuvres nouvelle » ; de Jean-Paul Baumier mentales menaçant l’existence
canadiennes anglaises, chiliennes, à Marie-Claude Malenfant, en de la galerie de Pierre, de l’échec
irlandaises, mexicaines, passant par les incontournables, de l’adoption pour Marie ou
allemandes, argentines, russes..., Gilles Pellerin, dont on aurait d’une grossesse inattendue pour
et ce, même si la nouvelle souhaité lire un second texte, Xiao Ling. Ils devront déterminer
n’avait pas la « cote » et que le tiré d’Ï (i tréma), Pierre Yergeau, comment ces événements
monde de l’édition de langue Danielle Dussault, Diane-Monique transformeront leur vie et leurs dans la présentation des dialo-
française déclarait qu’elle ne se Daviau, Nicolas Dickner et son relations les uns avec les autres, gues (phylactères, disposition en
vendait pas ou trop peu, alors superbe « L’Ancien monde », entre fuite en avant, résignation bas de page accompagnée de
que, dans les pays anglophones Sylvie Massicotte, Roland Bour- et confiance. La mise en images vignettes représentant les inter-
et germaniques, les lecteurs lui neuf, Lori Saint-Martin (une que Fred Jourdain fait de cette locuteurs, monologue dispersé
demeuraient attachés. Depuis, merveille, son « Mon père, la pièce de théâtre se détache dans l’ensemble d’une page…) et
la situation a changé. Bon nuit »), Pascale Quiviger. Et puis, de certaines conventions de la des illustrations (actions décrites
nombre des recueils de L’instant on demeure ébloui devant l’éven- bande dessinée pour permettre par une succession de cases,
même ont été couronnés de tail des années 2006-2010, avec au dessin de s’évader de la case illustrations occupant une page
les Guillaume Corbeil, Louise traditionnelle ou au dialogue de ou une double page, présenta-
Cotnoir, Natalie Jean, David sortir à l’occasion du phylactère. tions plus abstraites d’un panda
Dorais et un étincelant bijou de Bien que la case et la bulle soient et d’idéogrammes chinois). Enfin,
Stéphanie Kaufmann. Le choix présentes à certains moments la présence constante du motif du
vous met l’eau à la bouche. Vous de l’album, l’illustration occupe trio tout au long de l’album (trois
y trouverez de courts exemples régulièrement toute la double personnages, trois langues, les
du genre qui se prêtent de façon page, transformant alors l’espace trois gorges du Yang-Tsé-Kiang…)
idéale au travail en classe, à du livre en espace scénique, le se poursuit jusque dans le triple
chaque niveau : il y en a pour théâtre devenant pour ainsi dire dénouement s’offrant aux person-
tous. Ou encore, laissez vaga- portatif. Même si le livre peut très nages, les différentes possibilités,
bonder vos élèves, ils trouveront bien se lire en faisant abstraction présentées par des dialogues
ce qui les interpelle. de la pièce théâtrale dont il est identiques et des illustrations ne
Cette anthologie, à un prix inspiré (je n’ai moi-même pas vu différant que par la position des
plus qu’abordable, est une cette pièce), nous pouvons recon- personnages, permettant aux
bonne façon de les inciter à lire naître une certaine influence de trois protagonistes de trouver les
et d’éveiller leur intérêt pour le la scénographie particulière de uns chez les autres un espoir de
« petit genre ». Lepage dans la façon dont Jour- rédemption.
HANS-JÜRGEN GREIF dain joue d’une hétérogénéité CHRISTINE OTIS
4 Québec français 164 | H I V E R 2 0 1 2NOUVEAUTÉS
ÉTUDE à l’atomisation de la figure d’écri- caractère factuel […], introdui- romanesque, qu’elle prenne la
vain, en passant par diverses sant d’autre part, sous le sérieux forme de la rage ou de l’impréca-
ROBERT DION variations imaginatives sur leurs de l’admiration indéfectible, le tion » (p. 18).
et FRANCES FORTIER trajectoires. Le deuxième chapitre germe d’une puissante ironie » Pour Harel, « la méchanceté,
Écrire l’écrivain. nous permet d’appréhender les (p. 127). L’ouvrage constitue un si on l’insère à l’intérieur d’une
Formes contemporaines diverses transpositions (reprises, outil précieux pour qui veut saisir logique de l’interlocution, si
de la vie d’auteur échos, recadrages, reformula- les singularités du procès biogra- on la considère à l’intérieur
Les Presses de l’Université tions) que fait subir l’écrivain à phique que propose la littérature des récits de l’imagination
de Montréal, Montréal l’œuvre du biographé dans ce contemporaine, « prise comme comme pivot d’un dialogue
2010, 191 pages geste de réinterprétation et de elle l’est entre le souvenir d’une difficile avec l’autre, possède
(Coll. « Espace littéraire ») réappropriation que convoque longue lignée et les impératifs du une valeur heuristique qu’il ne
la fiction biographique. Le troi- présent » (p. 16). faut pas négliger » (p. 17). Ainsi,
D epuis quelques années, la
critique littéraire fait état d’un
retour du sujet dans les œuvres
sième chapitre aborde le discours
sur l’œuvre et expose les méca-
nismes par lesquels les écrivains SIMON HAREL
MARIE-HÉLÈNE VOYER de l’écorché-vif à l’emporté-vif,
du fantasme d’illimitation au
décollement créateur, l’essayiste
de fictions contemporaines. En se jouent de la fonction critique Attention écrivains explore autant de figures
effet, on a vu se multiplier, à partir de la biographie : certains poin- méchants d’auteurs, autant de concepts,
des années 1980, les romans à tant de façon ludique l’inanité Les Presses de l’Université Laval autant de pistes pour mieux
caractère biographique, les auto- d’une critique objective, d’autres Québec, 2010, 181 pages comprendre la mécanique
fictions ou encore les récits de déniant littéralement la fonction complexe de cette « fabrique de
filiation. Basé sur un impression-
nant corpus (quelque 350 œuvres
publiées pour la plupart depuis
critique du biographique. Dion
et Fortier montrent bien par là
la teneur critique des fictions
D ans Attention écrivains
méchants, Simon Harel
propose une plongée dans l’uni-
la méchanceté » (p. 71) et pour
mieux circonscrire « l’aire de
jeu, contrainte des baroudeurs
cette date dans les principales biographiques actuelles, où « il vers singulier de la méchanceté de l’absurde et du désespoir »
langues occidentales), l’ouvrage semble que le narratif et l’argu- littéraire. Portant son regard sur (p. 106).
de Robert Dion et Frances Fortier mentatif […] ne s’opposent ni ne des auteurs aussi variés que Bern- Harel montre bien comment
propose une véritable radiogra- se relaient, mais […] se déversent hard, Cioran, Houellebecq, Céline, la méchanceté littéraire, plus
phie des « textes consacrés aux plutôt l’un dans l’autre » (p. 119). Mavrikakis et Lê, il s’intéresse à qu’un simple exercice de style
écrivains par des écrivains » (p. 9). Finalement, le quatrième chapitre tous ces cas de figure où l’écrivain ou qu’une simple posture d’écri-
Les fictions biographiques présen- fait état des diverses modalités « par une rigueur absolue, tente vain, « cristallise les tensions
tées dans cet ouvrage partagent de détournement des pratiques de faire de la méchanceté une à l’œuvre dans le langage »
certaines caractéristiques : outre traditionnelles (appareil de notes, technique, une éthique et un art (p. 121). De la même manière,
le recours à la fiction, ces textes péritexte, etc.) et des formes de vivre » (p. 177). Au fil de son il met en relief le caractère
« prennent en écharpe la vie anciennes (recueils de vies, hagio- essai, il traque et débusque les diffus de cette méchanceté
d’auteurs réels et proposent une graphies, portraits littéraires, etc.) « schèmes organisateurs de cette qui témoigne « d’une violence
interprétation éminemment de la biographie et nous permet méchanceté » (p. 172) et relève infra-ordinaire, celle que nous
subjective de la vie ou de l’œuvre de saisir comment, « par un effet les « facteurs qui contribuent à connaissons, dont nous sommes
du biographé » (p. 13). paradoxal, la transposition d’un cette valorisation littéraire de la témoins, qui ne prend pas l’as-
Par le biais du concept de procédé habituel de la critique mécréance » (p. 108). Plutôt que pect sanguinolent de meurtres,
transposition, les deux auteurs et de la biographie sérieuses » de faire l’apologie de la méchan- d’attentats ou encore de géno-
proposent un parcours d’analyse (p. 127) contribue à opérer des ceté, il propose d’« évaluer à sa cides » (p. 133), mais qui joue
qui permet de mieux circonscrire renversements au sein des textes juste valeur ce retour en force « à chaque fois […] le ratage de
les stratégies employées par les étudiés, « minant d’une part [leur] de l’authenticité dans le discours la rencontre d’autrui » (p. 178).
écrivains pour réinvestir, non sans C’est donc à une « méchanceté
ludisme, le matériau documen- nécessaire » que l’auteur nous
taire, « signalant du coup sinon invite à réfléchir, « celle qui nous
une contestation radicale, à tout éclabousse pour mieux nous
le moins une réserve à l’endroit de faire réagir » (p. 163) car, pour lui,
l’entreprise biographique » (p. 20). la méchanceté littéraire gagne
L’ouvrage est découpé selon avant toute chose « à être saisie
« quatre champs d’application sous son aspect libérateur ».
du concept de transposition, Après tout, l’écriture littéraire
qui correspondent à autant de de la méchanceté illustre bien
types et renvoient à autant de comment « [l]a culture se
chapitres : le vécu, l’œuvre, la résume à ce franchissement
critique et le genre » (p. 15). Ainsi, rendu possible à chaque fois,
le premier chapitre aborde les à cette (trans)incarnation qui
différentes modalités du « vécu justifie, le temps d’une lecture,
transposé » : de la survivance de vivre autrement » (p. 179).
fictionnalisée des grands auteurs MARIE-HÉLÈNE VOYER
H I V E R 2012 | Québec français 164 5PIERRE NEPVEU vingt-cinq chapitres, qui sont la grande ville anonyme, un Miron que le peuple québécois assurera
Gaston Miron. suivis de 100 pages de notes. angoissé, tourmenté, hésitant, son avenir et c’est la seule façon
La vie d’un homme Voilà qui témoigne d’un travail peu sûr de lui quant à la qualité d’y parvenir. Car la langue, aux
Boréal, Montréal de bénédictin, qui a nécessité dix de son écriture et à la valeur de yeux du poète militant, du poète
2011, 900 pages ans de patientes recherches pour ses poèmes, qu’il trouve souvent engagé, est le fondement d’une
recueillir, compulser, classer des insignifiants. Sans être voyeur, nation.
P ierre Nepveu était le cher-
cheur tout désigné pour écrire
la biographie de Gaston Miron.
milliers de documents : livres,
archives publiques et privées,
correspondance, notes diverses,
Nepveu nous entraîne dans
l’intimité de cet homme profon-
dément malheureux en amour – il
Avec un souci d’exactitude et
une minutie exemplaire, Nepveu,
par petites doses et avec finesse,
Poète lui-même, il a été mêlé à sans oublier les nombreux témoi- a même songé au suicide –, ce nous livre, çà et là, les circons-
la vie littéraire de Montréal et au gnages d’ami(e)s et de critiques qui le dérange profondément, tances de création de plusieurs
mouvement poétique québécois. littéraires, pour nous offrir Gaston lui qui, en plus, se trouve laid. poèmes, souvent rédigés à la
Il a souvent croisé notre poète Miron. La vie d’un homme, titre Nepveu permet encore à ceux suite d’une passion amoureuse,
national, au verbe haut, l’auteur, qui n’est pas sans rappeler Vie et celles qui ne l’ont pas côtoyé, passagère ou éphémère, telle « La
à son grand désarroi, d’un seul d’un homme, de Guiseppe Unga- aux non-initiés, de faire des marche à l’amour » ou « La vie
livre, L’homme rapaillé, qui a retti, cité en épigraphe, à côté découvertes, surprenantes pour agonique » et plusieurs autres.
marqué notre histoire littéraire. Ce d’une autre citation, de Miron d’aucuns. Ainsi ceux-là seront Lui qui connaît si bien la poésie
recueil, magistral pour certains, a lui-même : « Je n’ai pas de biogra- surpris de constater la grande de Miron pour l’avoir longtemps
bien failli ne jamais être édité, car phie, mais mes poèmes sont timidité de cet homme souvent fréquentée, et qui s’est longue-
Miron, un écrivain perfectionniste autobiographiques ». solitaire, mais qui, une fois mêlé ment et solidement documenté,
et étonnamment très timide, Il faut dire, d’entrée de jeu, à un groupe, devient si volubile nous permet encore de constater
comme nous le présente son que Nepveu n’a rien laissé au que parfois il en vient à déranger, les nombreuses transformations
biographe, avait toujours refusé hasard, même si Miron, qui fut voire à se comporter comme un que le poète, si exigeant dans
de réunir ses poèmes éparpillés de plusieurs combats, emprunte adolescent oubliant les bonnes son désir d’atteindre la perfection
dans divers journaux et revues, diverses voies. Ce héros, le manières, ainsi que le révèle sa et fidèle à l’enseignement du
jusqu’à ce que, en 1970, ses amis biographe le suit à la trace, depuis première rencontre avec celle vieux Boileau, a fait subir à ses
Jacques Brault et Georges-André sa naissance à Sainte-Agathe- qui fut sa dernière compagne, vers, qu’il jugeait fautifs ou « en
Vachon le convainquent. Paru des-Monts, dans les Laurentides Marie-Andrée Beaudet. Mais souffrance », comme il le répète
cette année-là aux Presses de et ses « montagnes râpées du il s’est assagi au cours des ans souvent. C’est ce qui explique
l’Université de Montréal, le recueil Nord », le 8 janvier 1928, jusqu’à et s’est donné corps et âme à cet éternel chantier auquel il
obtient le prix de la revue Études sa mort, survenue à Montréal, le sa poésie et à celle des autres, s’est soumis, une bonne partie
françaises et devait rapidement 14 décembre 1996. Entre ces deux surtout, qu’il a publiée avec de sa vie. Mais ce travail ne s’est
marquer la littérature et la poésie dates extrêmes, se déploie toute amour et passion aux éditions pas fait sans heurt. Encore moins
québécoises, l’histoire littéraire, une vie, qui ne fut pas toujours de l’Hexagone, dont il a été le dans la précipitation. N’a-t-il pas
voire le Québec tout entier tant de tout repos. Certes l’enfance et cofondateur et le directeur litté- mis plusieurs années avant de
son impact a été considérable. l’adolescence ont été heureuses raire pendant plusieurs années. publier L’homme rapaillé dans la
La biographie de Nepveu pour l’aîné de la famille, sans trop Et s’il n’a publié qu’un unique collection «Typo ». Il aura fallu
peut être elle aussi considérée d’histoire, jusqu’à la mort du père, recueil sous son nom, en plus de un geste presque d’éclat de
comme un événement littéraire l’industriel Charles-A. Miron, en Deux sangs, qu’il a signé, en 1953, Jean Royer, alors directeur litté-
et culturel. Imaginons : 800 pages 1940, disparition qui marque une avec son ami Olivier Marchand, raire à l’Hexagone, pour que le
de texte, divisées en cinq parties, rupture très nette pour le jeune c’est qu’il s’est beaucoup donné recueil paraisse, avec toutefois la
selon les dates charnières de homme, contraint de quitter sa ailleurs. On connaît encore mieux, mention « édition non définitive »,
la vie du poète, et réparties en famille pour le juvénat des Frères grâce à son biographe, son long qui le deviendra cependant, avec
du Sacré-Cœur, à Granby, puis et difficile combat en faveur de la disparition du poète.
pour le noviciat, où il devient le l’indépendance du pays qu’il a L’ouvrage de Nepveu dépasse
Frère Adrien. Il tâte déjà de la profondément aimé, seule issue largement la biographie d’un
poésie et quelques-uns de ses possible, à ses yeux, pour assurer poète militant, le seul qui,
poèmes, publiés dans le journal sa propre naissance et celle de jusqu’ici, a eu droit à des funé-
de la communauté, attirent son peuple, qu’il est allé rejoindre railles nationales, dans l’église de
l’attention. Mais la vie religieuse sur la place publique (« je suis Sainte-Agathe-des-Monts, où il
lui pèse et il quitte la commu- avec les miens sur la place avait été baptisé. Par la grandeur
nauté. Tout en restant fidèle publique º et mon poème a pris et l’importance de son « héros »,
à sa foi, il se cherche pendant le mors obscur de nos combats » Nepveu a été forcé de nous
quelques années, s’adaptant (« Sur la place publique. Recours proposer, pour notre plus grand
difficilement à sa nouvelle vie, didactique »). Et comment oublier bonheur, une histoire culturelle et
lui qui est pauvre, sans métier, cet autre combat qu’il a mené littéraire d’une époque charnière
membre à part entière de ceux pour défendre la langue française, de l’histoire du Québec, depuis
qu’il appelle « la petite race » qu’il sait menacée par la présence la parution de Refus global, en
(p. 101). Le lecteur découvre alors, envahissante de l’anglais. Pour passant par la crise d’Octobre
avec son installation à Montréal, lui, c’est par la langue française 1970, qui a conduit Miron en
6 Québec français 164 | H I V E R 2 0 1 2NOUVEAUTÉS
prison, comme un criminel,
jusqu’aux sombres lendemains du
Référendum de 1995 où, pour une
deuxième fois, déplore le poète,
les Québécois ont dit à nouveau
NON à leur naissance et à l’avène-
ment d’un vrai pays.
Nepveu nous a donné un vrai
cadeau et il nous faut le remercier
à la fois pour la qualité de son
écriture, qui ne verse jamais dans
le jargon des seuls spécialistes,
pour la justesse de ses jugements,
toujours posés et judicieux, et
pour la prodigieuse érudition
dont il fait preuve, sans faire
étalage de pédantisme et sans l’Église catholique, en lutte
jamais donner de leçon. Voilà un constante avec l’État pour assurer
ouvrage touchant, émouvant, son hégémonie dans les domaines
qui se veut encore un modèle de l’assistance sociale, de l’édu-
du genre. Ce livre témoigne cation et des lois ouvrières, d’où
d’un amour inconditionnel du son intérêt à promouvoir le
biographe pour son héros, un développement des mouvements
grand homme, qui a marqué le catholiques, comme l’Association
Québec et les Québécois. Reste catholique de la jeunesse cana-
maintenant au Québec à lui dienne-français (ACJC).
témoigner sa reconnaissance en Le chapitre trois, l’un des
baptisant de son nom un édifice sa parution. Il faut encore noter qui supplante le naturalisme, plus importants, est consacré
public, comme la Bibliothèque d’emblée que Lucie Robert est l’arrivée de revues influentes, aux agents de la vie littéraire
nationale du Québec. Rien de devenue codirectrice de ce tome telles L’Action française, bientôt et culturelle de cette période,
moins, car Gaston Miron le mérite avec Denis Saint-Jacques, en condamnée par Rome, La Nouvelle mouvementée et effervescente.
amplement pour tout ce qu’il remplacement de Maurice Lemire, Revue française, La Revue des Deux- Est présenté ici un échantillon
a accompli pour la poésie et la le fondateur du projet, qui a pris Mondes, la culture américaine de de 98 hommes et de 38 femmes
littérature québécoises. une retraite bien méritée. grande consommation (déjà !) et qui ont fait leur marque, dans
AURÉLIEN BOIVIN Sous-titré « Le nationaliste, l’in- quelques autres manifestations, diverses sphères d’activités, selon
dividualiste et le marchand », trois voilà autant d’événements et leur lieu d’origine, la formation
DENIS SAINT-JACQUES types de meneurs « dont Lionel d’éléments qui influencent le qu’ils ont reçue, souvent à
et LUCIE ROBERT [dir.] Groulx, Louis Dantin et Albert courant d’idées et, partant, la l’université, même chez les
La vie littéraire au Québec Lévesque donnent des exemples littérature et la culture du Québec, femmes, nombreuses à y accéder,
Le nationaliste, l’individualiste représentatifs » (p. 4), ce tome suit qui commencent à s’ouvrir au ou à l’étranger, à Paris et à Rome,
et le marchand le plan éprouvé des autres de la monde. notamment, leur état civil, les
Tome VI : 1919-1933 série. Le lecteur a d’abord droit à Le deuxième chapitre, « Les professions qu’ils ont exercées. On
Les Presses de l’Université Laval un bref mais fort utile regard sur conditions générales », précise jette même un regard rapide sur
Québec, 2011, XV, 748 pages les déterminations qui agissent, les conditions sociohistoriques les générations littéraires, celle des
depuis l’étranger, la France et les propres à jeter un nouvel éclai- aînés, celle dite médiane et, enfin,
L e sixième tome de La vie
littéraire au Québec couvre
la période de 1919 à 1933, soit
États-Unis surtout, sur la littéra-
ture canadienne-française. Paris,
sans surprise, continue d’exercer
rage sur divers aspects de la vie
et de la réalité de l’époque quant
à la démographie, l’économie,
celle de la jeune génération. Les
sous-chapitres sur les pratiques
associatives et la vie théâtrale
depuis la fin de la Première son pouvoir et son attrait sur l’éducation, les arts et la culture. nous éclairent sur la promotion
Guerre mondiale, jusqu’au cœur la littérature et la culture d’ici, On assiste alors au triomphe sans du nationalisme et de la littérature
de la Crise économique, qui sévit tout comme le Vatican, obligé équivoque du libéralisme, aux nationale, sur les réseaux de
depuis le krach de 1929, et à l’avè- toutefois de « composer avec les tensions entre divers courants L’Action française de l’abbé
nement de la modernité, qui se nationalismes montant au Canada d’idées de même qu’entre les Groulx, du Cercle Ville-Marie et
manifeste en 1934 avec la publi- comme en Europe » (p. 10), alors communautés linguistiques et de l’École littéraire de Montréal,
cation du journal L’Ordre d’Olivar que les États-Unis « font du religieuses. On insiste encore, qui reprend ses activités à partir
Asselin, de La Relève, sous l’impul- cinéma l’industrie culturelle domi- avec la crise économique qui de 1919. C’est toutefois la création
sion de Paul Beaulieu et de Robert nante du monde occidental, tout s’accentue, sur le clivage entre les des « Individualistes de 1925 »,
Charbonneau, et des Demi-civilisés en en développant une nouvelle, classes sociales, sur la montée du une association peu connue
de Jean-Charles Harvey, un roman celle de la radio » (ibid.). Les capitalisme et du corporatisme, autour d’Alfred DesRochers, qui
qui fait scandale au moment de « années folles », le surréalisme, qui ne laisse pas indifférente attire l’attention, par son souci
H I V E R 2012 | Québec français 164 7de « pratiquer les échanges Potvin, c’est l’éditeur Édouard NOUVELLE d’avoir côtoyé tant de souffrance,
d’idées, les correspondances Garand qui marque la période en un si court laps de temps.
et les rencontres sur une très avec sa collection « Le roman RÉJEAN BONENFANT L’auteur, un Trifluvien, immor-
vaste échelle » (p. 168). Plusieurs canadien ». Près de cent romans Quelques humains, talise avec sensibilité et tendresse
membres sont aussi liés au sont ainsi publiés dans des cahiers quelques humaines des destins marqués au fer rouge.
Mouvement littéraire des Cantons qui se vendent 25 sous et qui Joey Cornu éditeur, Rosemère Les thèmes explorés sont abon-
de l’Est, qui a marqué la vie obtiennent beaucoup de succès, 2011, 216 pages dants : paradis artificiels, suicide,
littéraire et artistique de l’Estrie dont ceux de Jean Féron, qui en maladie mentale, prostitution,
entre 1925 et 1934. Quant au
théâtre, il n’est pas en reste avec
l’avènement de diverses troupes,
publie à lui seul pas moins de
vingt-huit, d’Ubald Paquin (neuf)
et d’Emma-Adèle Bourgeois (ou
P résenté sous forme de
nouvelles, le recueil Quelques
humains, quelques humaines de
solitude, violence sexuelle,
pauvreté, amours brisées. Dans
« Requiem pour un gisant », par
comme les Veillées du bon vieux madame Lacerte, six). Le grand Réjean Bonenfant est davantage exemple, le lecteur plonge dans
temps (dès 1920), celle de Barry- succès de la période revient à une collection de portraits de le drame de Charles, orphelin
Duquesne ou d’Olivier Guimond Claude-Henri Grignon et son personnages, de tous âges, tous de parents morts tragiquement,
(Tizoune), l’arrivée de dramaturges Un homme et son péché, qui fera plus écorchés les uns que les qui prépare son dernier voyage.
importants, comme Henry aussi carrière à la radio, puis à autres. On pourrait même y voir « Il se rend compte qu’il porte
Deyglun, et les premiers grands la télévision. Quant aux récits un hommage aux existences en lui le chaud et le froid ; que,
succès, comme celui qu’obtient brefs, ils continuent de véhiculer fulgurantes plutôt qu’à celles vivant, une partie de lui-même
Aurore l’enfant martyr, dès 1921. l’idéologie agriculturiste. Plusieurs qui s’apparentent aux longs est peut-être morte ». Dans
« Le marché du livre », tel est femmes se lancent dans la fleuves tranquilles. Dans ce « Portrait de la madame », il
l’objet du quatrième chapitre, qui nouvelle et multiplie les recueils, recueil, rien n’est rose bonbon. fait la connaissance de Louise,
s’intéresse à la circulation du livre, alors que Marie-Claire Daveluy, On plonge dans des fragments entraînée dans les dérives de
aux bibliothèques et, surtout, à la Marie-Rose Turcot, Michelle Le de vie qui happent, on perçoit son amoureux cocaïnomane, qui
percée notoire de la radio, qui fait Normand, Marie-Laure D’Auteuil des concentrés d’émotions qui tentera de garder le cap en inté-
son apparition, tout en orientant assurent les premiers pas de la remuent forcément le lecteur, grant une maison de thérapie.
la carrière de certains littérateurs littérature de jeunesse. Au théâtre, qui ne peut ressortir indemne Au moyen d’une plume incisive
qui vont s’y consacrer, comme le genre comique est des plus et poétique, Bonenfant dépeint
Robert Choquette, Jovette-Alice populaires, avec la farce, le vaude- le monde avec lucidité en faisant
Bernier et Jean Narrache (pseudo- ville, la comédie. Mais le théâtre émerger de leur enveloppe les
nyme d’Émile Coderre). dit sérieux, le drame (parfois bour- êtres humains que nous pourrions
Les deux chapitres suivants geois) et la tragédie continuent à croiser sur la rue, qui portent
portent sur la prose d’idées : attirer le public. souvent le masque du silence. Il
l’essai, avec Groulx, le frère Le dernier chapitre porte sur la laisse voir les blessures invisibles
Marie-Victorin, qui tâte déjà réception et permet de se fami- de ces êtres et en montre les
de l’essai scientifique, Arthur liariser avec le travail de certains sentiers tortueux, qui labourent
Saint-Pierre, Édouard Montpetit, critiques influents, comme Louis inévitablement l’existence. La
Esdras Minville, et quelques Dantin, par exemple, et avec des lecture terminée, on se surprend
femmes, comme Madeleine et Éva éditeurs comme Albert Lévesque. à regarder autour de soi en
Circé-Côté. Victor Barbeau, Jean- Voilà certes un ouvrage se demandant qui aurait pu
Charles Harvey, Albert Pelletier d’envergure et de grande qualité, fréquenter des univers aussi trash.
s’intéressent à la littérature et à qui nous offre, dans une langue Dans un format en tête-bêche,
la critique. L’histoire, la grande, agréable et accessible, un portrait avec de magnifiques illustrations
fait de grands pas avec notam- de la vie littéraire et culturelle de Martin Gagnon-Blanchette, le
ment Thomas Chapais et l’abbé de la période visée. Il faut le lire lecteur découvre sept portraits
Groulx, qui publient leurs cours, à petites doses pour en savourer d’hommes, « Quelques humains
alors que la petite s’enrichit de toutes les nuances. Il peut rendre porteurs de coquilles », et sept
monographies, de biographies et de précieux services à ceux et portraits de femmes, « Quelques
de chroniques. Quant au chapitre celles qui veulent enrichir leurs humaines démaquillées », avec
6, consacré à la prose d’imagina- connaissances sur divers sujets au centre un face-à-face où
tion, il nous permet d’assister à qui ont marqué le Québec entre un humain et une humaine
l’arrivée, entre autres, de quelques 1919 et 1933, en particulier les portent l’espoir des jours
écrivaines marquantes, telles grands débats de société entre heureux. Malgré des thèmes
Simone Routier et Alice Lemieux, Groulx et Chapais au sujet du lourds relevant du désarroi, ce
mais qui dérangent aussi, comme sens à donner à la guerre de la recueil porte en son cœur une
Medjé Vézina, Éva Senécal et Conquête, l’impact qu’a exercé lumière, une foi en l’avenir. En
Jovelle-Alice Bernier, dont le Albert Lévesque sur l’édition et effet, certains réussiront « à
roman La chair décevante ne fait combien d’autres. On attend le allumer les lampadaires des
pas l’unanimité, en 1931. Si le tome suivant, qui sera vraisembla- grands boulevards qui borderont
roman de la terre prolifère, avec blement le dernier. désormais leur vie ».
des chefs de fil comme Damase AURÉLIEN BOIVIN JULIE AYOTTE
8 Québec français 164 | H I V E R 2 0 1 2NOUVEAUTÉS
CAMILLE DESLAURIERS Retriever ; Alexandra ne supporte
Eaux troubles plus la vie chronométrée à la
L’instant même, Québec maison et fait une fugue. Qui
2011, 99 pages enseigne sait par où passe Amélie,
combien il est vertigineux de se
CAROLE DAVID trouver sur un fil de fer, quand
Hollandia la direction du vent change
Héliotrope, Montréal constamment et, en regardant
2011, 91 pages en bas, de se rendre compte
CLAIRE DÉ (série « K ») qu’il n’y a pas de filet. Alors elle
Hôtel Septième-ciel avance avec une bonne dose de
Triptyque, Montréal
2011, 153 pages C es deux petits livres sont de
la dernière actualité pour
ceux et celles qui enseignent
tact, beaucoup d’intelligence et,
surtout, du nez.
Carole David s’y prend autre-
D ans la nouvelle « Hôtel
Septième-ciel », au
fil d’une conversation
dans les classes de deuxième
cycle du secondaire, autrement
dit, aux élèves les plus difficiles :
ment dans Hollandia.
D’un objecteur de conscience
étatsunien, Joanne a eu un fils,
piquante, la narratrice – alter humeur imprévisible, problèmes Max. Après l’amnistie, le père est
ego de Claire Dé – confie à personnels réels ou imagi- retourné chez lui, dans le Maine.
Baudelaire que son siècle l’a naires, situations conflictuelles Un jour, quand Joanne rentre à
traitée d’auteure érotique… avec l’autorité (parents, école), la maison, tout est sens dessus
« Ne vous en faites pas, ça penchant pour la délinquance, dessous ; les cambrioleurs ont été
leur passera, ça leur passe questionnements identitaires. particulièrement haineux. Max a
toujours » (p. 145), lui répond Dans Eaux troubles, un recueil disparu. Déjà, il avait préparé sa
le poète. Et c’est bien ce de quatorze nouvelles, Camille mère, disant qu’il allait « rompre
que nous lui souhaitons, car Deslauriers nous plonge dans avec tout le monde ». Il est parti
endosser une étiquette réductrice ne cadre pas vraiment avec la le quotidien d’Amélie Larose, aux Pays-Bas, chercher la tombe
personnalité de celle qui, d’entrée de jeu, se dépeint facétieusement qui remplace un collègue de son grand-oncle aviateur, dont
sous les traits d’une ogresse misanthrope (« Rencontre avec une malade. Fraîchement émoulue l’Avro Lancaster a explosé dans
ogresse »). D’ailleurs, même si Dé s’est laissé « désirer » longtemps – de l’université, elle se rend le feu de l’artillerie allemande.
son dernier livre date tout de même de 1998 –, son nouveau recueil compte que, avec ces élèves- Ce qu’il découvre lui donne de
de nouvelles ne relève pas de la littérature érotique. Sauf peut-être la là, il faut y aller doucement. la maturité. Quand il retourne
dernière page… Quelques exemples : Nicolas chez lui, il annonce à sa mère qu’il
Hôtel Septième-ciel regroupe plutôt des histoires qui sécrètent vient d’apprendre que son père part pour rejoindre son père. Il a
un certain vague à l’âme rêveur, aigrelet ou consterné. Elles ont est mort au combat en Afgha- compris sa chance d’être, il trou-
souvent pour cadre la ville de Montréal, que l’auteure, après un nistan ; Moema en a assez de se vera sa voie.
séjour prolongé en Europe, semble s’approprier avec bonheur. faire appeler « tête de cresson » Les deux recueils sont liés par
« Drôle d’oiseau » relate une rencontre sur le mont Royal avec un à cause de ses cheveux crépus ; une exceptionnelle économie de
ornithologue excentrique, « En quelques pas, rue Ontario » donne Amélia, enfant adoptée, monte mots, qui mène chez Deslauriers
lieu à une petite leçon d’histoire au sujet du premier gouverneur sur le parapet d’un pont, non pas à des épisodes d’une doulou-
de la Nouvelle-France conquise. Certaines nouvelles font renaître avec l’intention de se suicider, reuse brièveté (impossible de ne
des souvenirs d’enfance attachants : la fantaisie parentale (« Quatre mais parce qu’elle veut rejoindre pas mentionner sa plus proche
mottons de poils »), le décès soudain d’une copine de classe (« Lesley sa vraie mère, en Thaïlande ; parente, Annie Saumont), où le
Chadwick »). Tandis que d’autres évoquent avec une ironie féroce les Pierre-Luc pleure la mort de non-dit, les événements fulgu-
aléas du métier d’écrivain. Le texte incisif « Une espèce menacée » son meilleur copain, un Golden rants prennent le dessus. Les
nous transporte au Salon du livre de Montréal devenu, dans l’esprit
de celle qui l’a sûrement fréquenté, le Salon annuel des Toiles
d’araignées. « L’échapper belle à au moins quatre reprises » salue
avec un humour mélancolique les quatre fois où l’auteure a frôlé la
mort. Mais avec Dé, la Faucheuse risque fort de faire antichambre
longtemps, car l’écrivaine s’est « emberlucoquée du principe selon
lequel, en assimilant un mot inusité, la mort se tiendra à distance. »
Comme les mots inhabituels nourrissent son style fantaisiste… « Ce
n’est pas aujourd’hui que cette chipie jouera les trouble-fête » (p. 118).
Hôtel Septième-ciel réunit dix-huit textes brillants, dans lesquels
Dé se dévoile avec une générosité insoucieuse. Avec la drôlerie d’un
clown triste un peu bougon, elle nous raconte ses histoires d’une
plume hérissée qui chatouille. Bref, voici une lecture vivifiante qui
chasse l’ennui à grands coups de plumeau.
GINETTE BERNATCHEZ
H I V E R 2012 | Québec français 164 9adolescents et leurs ombres sont est revenu en signant un recueil leur autorité, Yance cherche
dessinés avec une précision telle de contes et de nouvelles à comprendre comment on
que le lecteur ne peut s’empê- simplement nommé, au propre peut en arriver là. « Trompe
cher de glisser dans leur peau, comme au figuré : Nuages. l’oreille » met en scène un
il éprouve leur détresse. David, Plusieurs de ces textes étaient musicien fauché qui se perd
dans une narration admirable- parus une première fois dans en divagations paranoïaques
ment maîtrisée, condense la vie diverses revues littéraires, mais après avoir loué sa cave à un
d’une mère et de son fils comme Karch a eu l’idée de les agencer mystérieux individu. Cette
l’aurait fait Emmanuèle Bernheim : en fonction de l’atmosphère qui nouvelle, vaguement surréaliste,
utilisation du présent, focalisa- s’en dégage. Ainsi chaque partie passe par le journal intime
tions changeantes, un texte entre du recueil évoque les humeurs et baigne dans un climat
la nouvelle et le roman, ciselé, du climat (métaphoriquement, étrange qui ajoute à la tension.
réduit à l’essentiel et... hypno- les états d’âme des personnages) Dans « La Corriveau », une
tisant par le ton. Chez les deux associées à certains types de femme violentée se révolte en
auteures, pas un mot de trop. nuages. Sous l’intitulé « Cirrus », emprisonnant l’hydre à deux
Les traits des personnages sont à il a regroupé des narrations qui têtes qui veut la détruire. « La
peine esquissés, et pourtant, rien laissent poindre l’appréhension cage dorée » retient derrière
ne manque. Ils sont là, grandeur d’un futur peu rassurant : un CLAUDE-EMMANUELLE YANCE les barreaux un chanteur
nature, tourmentés ou heureux, mari sentimental rattrapé par Cages vieillissant prisonnier de son
révoltés ou résignés, mais imman- le troisième âge, un médecin Lévesque éditeur, Montréal public, tandis que « Bonne nuit,
quablement touchants, vivants. reniant le serment d’Hippocrate 2011, 131 pages beaux rêves ! » évoque avec
Si les ados vous importent, afin de léguer un poème à (Coll. « Réverbération ») inventivité Le joueur de flûte de
ces deux petits livres peuvent la postérité, une institutrice Hamelin des frères Grimm. Dans
vous suggérer des façons
pour mieux les aimer.
HANS-JÜRGEN GREIF
recluse au milieu des milliers
de dessins que ses élèves ont
faits pour elle... La seconde
E n 1987, Claude-Emmanuelle
Yance obtenait le prix
Adrienne-Choquette pour son
un dernier récit d’inspiration
mystique intitulé « Où est
Dieu ? », l’écrivaine se penche
partie du recueil, « Cumulus », premier recueil : Mourir comme sur l’encagement d’une jeune
PIERRE KARCH réunit des histoires qui nous un chat. Quelques années plus religieuse tourmentée qui doit
Nuages offrent le merveilleux en guise tard, elle nous offrait Alchimie de se plier aux rites et aux exercices
Lévesque éditeur, Montréal de consolation : un amoureux la douleur puis, pendant vingt de la vie communautaire.
2011, 164 pages transi qui tente de mettre en ans, plus rien. En explorant Chez Yance, l’idée de la
(Coll. « Réverbération ») pratique L’art d’aimer d’Ovide, le durant toutes ces années le cage devient obsessionnelle.
voyage plein de péripéties d’un milieu de l’édition, on peut Bien réelles, fabriquées avec
A u début des années soixante,
Pierre Karch a entamé
une longue carrière dans
éternel pantouflard, la trahison
inavouée d’une fillette…
Enfin, un « Nimbus » sombre et
cependant imaginer qu’elle
ait cédé à la tentation de se
remettre à l’écriture. Ainsi,
des planches, des ferrures et
des clous, ses cages imposent
au fil des pages leur évidence
l’enseignement de la littérature. opaque obscurcit les dernières cet automne, elle signait un symbolique. « N’était-ce pas
Un parcours jalonné de plusieurs pages du livre. Ce poids lourd troisième recueil de nouvelles, leurs rêves qui, à force d’être
publications : romans (dont Noëlle n’augure rien de bon pour ceux Cages, dans lequel elle aborde le tus, barricadés au plus secret
à Cuba), nouvelles, essai… En qui devront affronter la maison thème de l’enfermement. d’eux-mêmes, avaient fini par
septembre, treize ans après la de retraite, la perte de leurs Dans son essai sur la nouvelle les rendre fous, faute de pouvoir
parution de son dernier livre, il repères et la mort qui rôde. québécoise, Gaëtan Brulotte prendre corps ? » (p. 112), se
Le livre rassemble vingt-sept commentait un texte de Yance demande le narrateur de la
nouvelles qui empruntent des en parlant d’un « espace qui se nouvelle « Bonne nuit, beaux
formes et des perspectives diffé- rapetisse de façon hallucinante » rêves ! ». Poser la question c’est
rentes. Plusieurs s’inscrivent dans jusqu’à la mort. Or, dans son y répondre. En nous proposant
un registre étrange, facétieux dernier livre, l’écrivaine laisse une vision constructive de
ou onirique. D’autres palpitent souvent une clé sur la porte de la l’avenir, ce petit recueil, écrit
d’une émotion quasi religieuse. cage qu’elle érige autour de ses dans une prose souple et
Ces histoires, au demeurant fort personnages. Encore doivent-ils imagée, travaille à raisonner nos
bien écrites, échappent à l’ici et la trouver… peurs.
au maintenant, même celles qui À huit ans, on peut GINETTE BERNATCHEZ
sont ancrées dans la réalité. En difficilement s’évader de l’enfer
fait, les personnages de Karch sans aide. « L’enfant de la cage »
semblent accéder à une dimen- raconte l’histoire de deux sœurs
sion singulière à laquelle on retenues captives par leurs
ne peut s’ouvrir qu’en gardant parents. En se focalisant sur la
la tête dans les nuages… guerre absurde et cruelle menée
GINETTE BERNATCHEZ par deux adultes pour asseoir
10 Québec français 164 | H I V E R 2 0 1 2NOUVEAUTÉS
POÉSIE
MICHEL BEAULIEU
Poèmes (1975-1984)
préface de Denise Brassard
Les Éditions du Noroît, Montréal
2011, 327 pages
U n hiver s’installe en un
soir de novembre, où
entrer en l’œuvre de Michel
Beaulieu convoque les sens
et la mémoire à créer tout ce
qui ne relève désormais plus
d’aucune appartenance. Un
homme est mort depuis la
parution de ces poèmes, mais
de cet homme Montréal surgit
encore et pour toujours – grande
fresque éclairant « la rauque
vie quotidienne º où chacun
se promène en épouillant ses
flancs » –, dans une nuit à aimer
ce qu’est l’existence, sous les demeure º de cette misère des forme magnifiquement portée en me niant ». L’œuvre se rend
couvertures aux mille couleurs hommes », et « je t’écris pour par le regard et la sensibilité jusqu’au bout de la douleur
oubliées par la chaleur des cette éternité º courbée dans un des œuvres de Jean-Sébastien pour y décrocher une rage aussi
corps en partage, avec le cœur instant » avant de courir entre Denis, qui refusent de concéder sombre que la peine qui ne rompt
du poète qui arrache la réalité ces poèmes ayant défié la mort, une victoire au vide qui nous pourtant pas la mémoire du corps
pour la rendre immortelle afin me rapprochant de la fin d’un sépare de l’indicible. Il s’agit bien disparu que l’amoureux revoit
d’irriguer « ce goût de toi º au commencement éclaté où se crée d’une rencontre entre ces deux partout dans la beauté même du
plus profond de ton cri ». Un un nouvel univers lorsque nous hommes et l’art, puis entre notre monde : « ton visage désormais
poète est mort hier, mais par une rions sans nous retenir de vivre solitude et la leur qui deviennent, c’est la neige ». Voilà un recueil
éternité échappée des mains de la et de nous aimer. Comme tous dès lors, un lieu impossible à qui procède d’une poéticité rare,
finitude, sa poésie fait en sorte que les hommes je mourrai un jour, tuer. Recueil en équilibre entre puissante et admirable.
je « te rencontre sur les vagues plus libre et heureux de vivre des conceptions de la poésie JEAN-FRANÇOIS LEBLANC
de l’hiver º à la fin d’une année amoureusement cette vie auprès placées aux antipodes l’une de
trop tôt commencée » au sein de de toi, que je ressens dans « cet l’autre et qui se regardent trop RENÉ LAPIERRE
laquelle je deviens « plus fragile immortel instant º que le destin souvent en chiens de faïence Aimée soit la honte
que la neige parmi ta voix ». Un parcourt ». pour des cendres qui ne valent Les Herbes rouges, Montréal
homme meurt en moi au moment JEAN-FRANÇOIS LEBLANC pas tellement la peine d’être 2010, 98 pages
où ce lyrisme se détermine sans réclamées, Géométrie fantôme va
cesse « dans l’espoir que rien ne JEAN-PHILIPPE BERGERON et
JEAN-SÉBASTIEN DENIS
Géométrie fantôme
au-delà de ces tensions, arrimant
à chacune d’elles couleurs et
mots comme des fragments
O n reprend en soi le lyrisme
inéluctable de René Lapierre
et tout s’ouvre à notre cœur.
Poètes de brousse, Montréal d’éternité concassés dans l’encre Récent opus frôlant le corps de
2011, 85 pages des poèmes et des toiles, qui « l’Amérique triste de Chandler »,
vibrent de la souffrance d’un où chaque ville est un royaume
C ’est à l’épicentre du défi que
propose la matérialité à la
métaphysique que le lyrisme
amour emporté dans la mort :
« Le sang répandu dans ton corps,
ravalé : l’univers arrête, et tourne
laissé à l’abandon des rêves
en soldes, Aimée soit la honte
participe d’une ode à l’avenir, à
de Jean-Philippe Bergeron un peu dans ton sang. […] J’isole la possibilité de croire que nous
accouche d’un récital biologique partout les parties du corps, serons plus forts, plus libres, plus
et amoureux qu’il libère comme j’aménage une survie mutilée. fiers. Fixé, on y accroche nos
un cri. Titre important de la très […] Je conçois ton hologramme, réflexions méritées : « Jusqu’où
belle collection « Enluminures » j’y plante du feutre, du sang, les faut-il être lyrique ? ». La réponse
des éditions Poètes de brousse, graisses, le chrome, un cri. […] se dresse dans l’expérience de
ce recueil se considère à la fois l’épreuve qui m’explose, me rend l’écriture sans être trafiquée :
par la modernité qu’il offre tant muet, m’élimine, me sacre, me « Laisse tomber. Dis seulement
dans son discours que dans sa rend avide d’être tué, t’éternise les choses comme elles sont ».
H I V E R 2012 | Québec français 164 11Vous pouvez aussi lire