Les Pouvoirs Thématique Numéro 03 - Association internationale des Maires ...
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Cahier de réflexion 2014
des maires francophones
© Danny Lehman/Corbis
Thématique Numéro 03
Les Pouvoirs
Nom masculin. Capacité, possibilité de faire quelque chose, d'accomplir une action, de produire un effet. Il est en mon pouvoir de vous aider.
Pouvoirs publics : ensemble des autorités qui assurent la conduite de l'état. – Séparation des pouvoirs : principe de droit public selon lequel les domaines exécutif,
législatif, judiciaire et religieux sont indépendants les uns des autres.Le pouvoir existe quand les hommes
agissent ensemble et disparaît quand
ils se dispersent
Hannah Arendt
© Oscar White/CORBIS
Cahier de réflexion
I 2I des maires francophoneséDIto Paris - France
Par Anne Hidalgo
Mairesse de Paris
© Carole Bellaïche
e bureau de l’AiMF m’a exprimé sa
confiance en m’élisant à la prési-
dence du réseau des maires franco-
phones. C'est pour moi un honneur
Anne
et une grande fierté de repré-
HidALgo
senter cette organisation mondiale
majeure, riche de ses différences Biographie :
et de ses valeurs. Je mènerai cette Anne Hidalgo, née le
mission avec détermination et 19 juin 1959 à San Fernando
enthousiasme. en Espagne, est une femme
politique française. Elle est
En engageant une réflexion ambi-
membre du Parti socialiste
tieuse sur la notion de pouvoir, la depuis 1994. Ancienne
revue Raisonnance soulève des enjeux territoriaux essentiels. En secrétaire nationale du
France, de nombreuses compétences historiquement exercées par les parti à la culture et aux
maires ont été transférées vers les communautés de communes. Indé- médias, après avoir été
pendamment du débat qu’ils suscitent, ces changements ne conduisent chargée de la formation
pas pour autant à un affaiblissement du pouvoir des maires. Abstrac- professionnelle et première
adjointe au maire de Paris,
tion faite des cadres règlementaires, qui évoluent régulièrement, la
Bertrand Delanoë depuis
réalité du pouvoir s’avère plus complexe et diffuse. Il dépend certes mars 2001. Sa liste
des moyens d’action, mais repose également sur la vision que portent remporte l’élection
les représentants de la société civile. Cette vision doit intégrer le fait municipale de mars 2014
que la fonction de maire change, exigeant davantage d’inventivité, de et elle devient le 5 avril
disponibilité, d’écoute. 2014 la première femme
maire de Paris. Présidente
de l’AIMF, co-présidente
de CGLU, présidente de la
Les élus locaux doivent à tout prix Commission permanente
de l’égalité femmes-hommes.
éviter le repli et l’enfermement
des habitants
Les élus locaux conservent notamment une responsabilité détermi-
nante : au sein de leur territoire, ils doivent à tout prix éviter le repli
et l’enfermement des habitants. Il leur faut absolument préserver et
valoriser ce qui constitue la richesse des villes : la mixité, l’échange, le
dynamisme, l’accès à de nouvelles cultures, la possibilité de construire
des réseaux de réflexion et d’action.
Pour que les villes demeurent le lieu du progrès, il appartient aux
élus de donner aux citoyens les clés de l’intervention publique, en les
encourageant à s’engager pleinement dans la vie de la cité. Il est de
notre devoir de créer les conditions d’une participation accrue de tous
les habitants. Il en va de l’avenir de la démocratie mondiale. Comme le
rappelait Hannah Arendt, le pouvoir existe quand les hommes agissent
ensemble et disparaît quand ils se dispersent. C’est bien dans l’union
des idées, des énergies et des savoirs que réside le pouvoir de changer
les choses.
I 3IPensée
Pouvoir &
© Ikon Images/Corbis
violence,
comprendre
pour prévenir
i rené girArd INtErrogE lE PouvoIr Et EN ProPoSE
uNE lECturE INédItE quI PASSE PAr lA quEStIoN dE lA
vIolENCE. lES PENSéES MythIquES SoNt lES lAborAtoIrES
SAISISSANtS d’uN rAPPort PrIMordIAl à lA vIolENCE quI
révèlE lA gENèSE du PouvoIr rElIgIEux Et PolItIquE. i
Cahier de réflexion
I 4I des maires francophonesParis - France
Par Pierre d'elbée
Docteur en philosophie
© Droits réservés
Pierre
René Girard considère que le
d'eLBée
La violence collectif ne se fonde pas sur
sous-jacente un accord idéal sur des valeurs Biographie :
humanistes, ou dans un contrat Pierre d’Elbée est docteur
Si « l’homme diffère des autres entre personnes responsables, en philosophie à l’université
animaux en ce qu’il est plus mais dans la nécessité de se de Paris-Sorbonne sur
l’éthique du sacrifice dans
apte à l’imitation » comme le débarrasser d’un mal qui nous
les sociétés traditionnelles
dit Aristote, c’est un atout en guette, condition sine qua non de et dans la cité grecque.
termes d’apprentissage, mais une la survie collective. Il met le doigt Il est spécialiste de René
menace en termes de rivalité. Car sur un mécanisme violent extrê- Girard. Il s’intéresse tout
l’imitation engendre la rivalité : mement dangereux, probable- particulièrement aux
deux personnes désirent la même ment à l’origine du sentiment de questions d’éthique,
chose et deviennent rivales. Et sacré, « tremendum et fascinens » de changement et
de coopération.
voilà la communauté mise en selon l’expression de rudolf otto.
péril, car la spirale de la violence la crise violente du collectif, son
est par nature emphatique, emballement, son escalade, son
contagieuse, endémique, explo- déchaînement doivent absolu-
sive. Elle tend vers toujours plus ment être évités, et le collectif est, Défendre l'innocence
de violence, ne se satisfait jamais au fond, structuré sur cet évite- des victimes
de sa propre manifestation. la ment. le rite sacrificiel est là pour
violence est un mal total, au sens célébrer et continuer la première Pour être efficace, le processus de
où, si l’on n’arrive pas à l’endiguer, victoire du groupe qui a réussi à bouc émissaire doit être méconnu
elle conduit inéluctablement expulser la violence générale par de ses acteurs. C’est littéralement
à la confusion totale, mieux, à la violence locale sur une victime. parce « qu’ils ne savent pas ce
l’effondrement général de la qu’ils font » que la violence peut
communauté. la légitimité du pouvoir, dans se réduire par le sacrifice d’un seul.
sa conception archaïque, est Dès que les hommes commencent
donc celle qui sauve la société à prendre conscience de ce méca-
Le tous contre un pour de l’effondrement, qui trouve nisme social, il perd de son efficacité
apaiser la violence une échappatoire à la donnée et, curieusement, la violence ne
première de la violence. Une telle peut plus s’exprimer. Pour René
Le pouvoir religieux manipule la vision situe l’agression comme girard, la révélation chrétienne
violence en inventant une sorte conséquence inévitable de l’imi- sert le projet radical de ne pas
de ruse, qui métamorphose la tation, cette « mimesis » consti- répondre à la violence par la
violence corrosive du « tous tutive de l’humanité, source violence et le système juridique
contre tous », en une violence de connaissance et de rivalité. moderne confisque la violence
sélective du « tous contre un » : Elle relègue l’altérité pacifique aux individus. Ainsi tous deux
le sacrifice. la rage collective au second rang, celui de consé- inscrivent un sens nouveau dans
se concentre sur une victime quence heureuse de la pratique l’histoire de l’humanité : il s’agit
et accomplit ainsi une purge, du bouc émissaire : la société à la fois de défendre l’innocence
une catharsis, qui résout mira- réconciliée sur la victime émis- des victimes, et de remplacer la
culeusement la violence de saire peut vivre paisiblement, au vengeance sociale par l’analyse des
tous, en un accord victimaire. moins pour un temps. causes dans le système judiciaire.
I 5IPensée
la confiscation de la violence indi- en espérer une véritable stratégie
Les mécanismes viduelle au profit exclusif du droit opérationnelle ? Peut-on l’utiliser
de la violence pénal, qui dénonce le mensonge comme une clé de lecture pour
mythique au nom de la science, mieux gouverner, y a-t-il une effi-
Si la révélation de l’innocence qui oppose à l’agression physique cacité à dénoncer par exemple
de la victime se double d’une un comportement de patience et les chasses aux sorcières, les
extrême vigilance sur le fait de douceur. on aura beau jeu de pratiques de lynchage médiatique
que soi-même, on est toujours contester la dimension utopique ou réel, les spirales mimétiques,
capable de devenir persécu- de cette attitude, rené girard pour stopper la violence ? Faut-il
teur, alors on entre dans la non- estime que seul le renoncement utiliser les pratiques de boucs
violence radicale qui seule peut inconditionnel à la violence et à la émissaires comme de moindres
rompre avec le mimétisme riva- volonté persécutrice peut consti- maux, ainsi que l’affirme Caïphe
litaire. Car c’est à une connais- tuer un avenir satisfaisant pour « Il vaut mieux qu’un seul meurt
sance remarquable sur la violence l’humanité, même s’il est clair que pour le peuple » ? telles sont
que nous convie René Girard : on les ressources de la violence sont quelques questions que l’on peut
n’est pas obligé de négocier avec loin d’être vaincues. se poser à la lecture des ouvrages
elle, on n’est pas obligé de lui de René Girard, si tant est qu’on
céder des victimes pour opérer lui accorde le crédit d’un savoir.
une catharsis et libérer ainsi Peut-on enrayer Il n’a jamais été dans l’intention
les hommes de son emprise. la s pirale ? de René Girard de fonder une
La violence n’est pas tant un être praxis à l’usage du politique ou
dont il faut se débarrasser qu’un le maire peut-il s’affranchir du responsable. La crise mimé-
mécanisme que l’on peut rompre d’une réflexion sur la rivalité, tique ne saurait être manipu-
en refusant la réciprocité violente, sur les phénomènes plus ou lable de l’extérieur même par
en adoptant des postures d’évi- moins conscients de mimétismes un sage parfaitement au fait des
tement, de douceur, de pardon. sociaux, claniques, grégaires ? ressorts du désir humain et des
C’est le message – radical – qui la révélation des boucs émis- mécanismes persécuteurs de la
a chez René Girard une conno- saires est-elle simplement une foule. Ce serait se fourvoyer que
tation plus anthropologique que hypothèse de travail qui donne de penser qu’un homme puisse
morale : il ne s’agit pas tant de une lecture cohérente des enrayer la spirale de la violence
savoir ce qui est bien ou mal, que comportements, ou bien peut-on cataclysmique du monde.
de repérer la logique interne,
mimétique, de la violence et de
comprendre que l’humanité ne
peut désormais subsister qu’à
partir du moment où elle prend
conscience de ses stéréotypes de
persécution et s’en libère.
Anthropologiquement parlant,
les êtres humains sont passés de
la logique du tous contre tous à La violence n’est pas tant un
celle du tous contre un pour éviter
tout simplement d’être anéantis. être dont il faut se débarrasser
Avec la modernité, ce qui est en
jeu, c’est l’avènement du sujet
qu’un mécanisme que l’on peut rompre
personnel qui doit quitter le en refusant la réciprocité violente
comportement de la foule mimé-
tique persécutrice pour recon-
naître que le système victimaire est
tout simplement faux. Un nouveau
chemin est désormais à l’œuvre
dans l’histoire, qui prône la fin des
chasses aux sorcières, qui instaure
Cahier de réflexion
I 6I des maires francophonesParis - France
Qui est René Girard ?
René Girard est un anthropologue français, ancien élève de l’école des Chartes et professeur émérite
de littérature comparée à l'université Stanford. Il entre à l’Académie française en 2005. Sa pensée
est une méditation sur le désir mimétique qu’il voit à l’œuvre dans la grande littérature occidentale
(voir son premier livre Mensonge romantique et vérité romanesque ou son Shakespeare), comme
dans les sociétés archaïques (La violence et le sacré) et les mythes (Le bouc émissaire). Il renouvelle
l’anthropologie moderne par une confrontation avec ses principaux représentants (Freud, Levi Strauss)
et une interprétation inédite du sacrifice, des mythes et des rites, du sacré et du religieux, en particulier
du texte biblique.
Et pourtant le but de tout et Polynice s’entretuent devant plus sophistiqués fonctionnent
gouvernement, qu’il soit national, thèbes, Romulus tue son frère « comme un seul homme » pour
international ou local, est bien Rémus avant de fonder Rome. Ces trouver les bonnes raisons de
d’assurer la paix, et donc de récits pointent le caractère violent se ruer sur un sujet symbolique.
prévenir ou de traiter la menace des fondateurs de la ville à son C’est ainsi que lors de la Révo-
la plus terrible à laquelle est origine. Même s’il finit par être lution française, la reine Marie-
confronté le responsable d’une camouflé dans les consciences, il Antoinette sera accusée d’inceste.
communauté, à savoir la crise marque le collectif d’une blessure
mimétique. Elle voit en effet qui peut à tout moment se raviver. un deuxième signe est le manque
disparaître les interdits – bastions L’exercice du pouvoir n’est donc total de prise de conscience de
les plus puissants de l’ordre –, pas un long fleuve tranquille, il ce mécanisme. Cette méconnais-
se réduire la légitimité des doit tenir compte de la nature sance est la marque de fabrique
gouvernants et des institutions : pour le moins ambiguë du collectif du stéréotype de persécution. le
la raison laisse la place à l’émo- et de sa fondation, et maintenir persécuteur se croit parfaitement
tion, la liberté des personnes une vigilance particulière sur les légitime : pour lui, la culpabilité
est aspirée par des stéréotypes signes avant-coureurs de la spirale de la victime ne fait aucun doute.
collectifs de persécution, bref, la violente. Quels sont ces signes ? Comme Guillaume de Machaut
crise mimétique fait littéralement croyait vraiment que la peste
exploser les liens sociaux (voir provenait des juifs qui avaient
schéma 1). Le processus victimaire empoisonné les cours d’eau : les
persécuteurs n’ont aucun recul ni
Tout d’abord, dénoncer face à aucun doute sur la légitimité de
Les signes avant-coureurs un événement perturbateur, la leur action.
désignation de victimes qui n’ont
Ce n’est pas à une solution que pas nécessairement de lien avec un troisième signe en est le
nous convie la pensée de René lui. Minorités, personnes fragiles, caractère contagieux et grégaire.
girard, mais à une clé de lecture autorités/fusibles, les foules sont En anglais, la foule se dit mob,
qui décille notre compréhension capables de désigner spontané- qui est le même mot que mobile.
du pouvoir et de son exercice. ment des victimes pour défouler Effectivement, la foule est
Caïn tue son frère Abel avant leur angoisse. Malentendus, émotive et l’émotion se répand
de devenir constructeur de procès d’intention, mensonges avec une vitesse fulgurante dans
villes (Génèse, IV, 17), étéocle purs et simples, les moyens les la peur ou l’agression.
I 7IPensée
Process de crise
éVénEMEnt
DéCLEnCHEUR
destruction Méconnaissance Contagion Crise de l'ordre
des biens de ses propres mimétique social
et des personnes stéréotypes rivalitaire (indifférenciation)
(boucs de persécution
émissaires)
schéma 1
on cultive l’entre-soi, l’accord sur patiente des personnes pour de conscience de nos comporte-
le comportement à adopter, et qu’elles deviennent toujours ments. Si nous avons conscience ici
on évite de se montrer différent plus conscientes de leurs propres de tirer la pensée de rené girard
pour ne pas susciter l’attention fragilités, stéréotypes, condi- vers une praxis qui n’est pas de
qui peut nous transformer en tionnements. « reculer devant son goût, nous avons cependant
victime à notre tour, tout cela l’objet qu’on poursuit. Seul ce l’impression de ne pas le trahir. Si
tend à dissoudre les individus au qui est indirect est efficace. on nous reprenons les quatre signes
profit d’un sujet collectif que rien ne fait rien si l’on n’a d’abord de la spirale violente, nous propo-
ne maîtrise. reculé », dit Simone Weil, dans serions volontiers quatre direc-
La pesanteur et la grâce. Le tions pour désarmer la violence
un quatrième signe serait l’indif- détour anthropologique entrepris latente, anticiper la spirale rivali-
férenciation : le fait que les diffé- par René Girard n’est donc pas taire quand il en est encore temps
rences sociales n’existent plus, inutile : il nous montre que l’exer- (voir schéma 2).
ni les hiérarchies, plus rien n’est cice du pouvoir n’est pas une
sacré, les fonctions sont remises affaire de bons sentiments, mais 1 - Se méfier du processus
en cause, ni l’autorité ni la loi ne de lucidité sur le désir humain, qui désigne des victimes, des
fonctionnent. Cette révolution sur son ambiguïté qui garde consensus forts autour d’elles,
crée une situation de nihilisme où toujours une propension violente des boucs émissaires pratiques,
personne ne respecte plus rien. sans toutefois être inéluctable. des malentendus et des procès
d’intention, de la « rage de
Peut-on agir sur ces signes ? Il ne conclure » comme dit Flaubert
faut jamais sous-estimer la lame Désarmer la violence qui requiert spontanément un
de fond que constitue une crise latente coupable. En instituant le procès
mimétique. Celui qui la subit sans légal où le pire des assassins est
en être dupe est une exception qui Plus concrètement, on peut défendu par un avocat, le droit
ressemble davantage à un guide relever combien l’aveuglement met en évidence la différence
de ski qui voit venir sur son groupe archaïque et violent est travaillé de fondamentale entre la vengeance
une avalanche : lorsque l’emballe- l’intérieur depuis des siècles pour et la justice. Ce qui est vrai du
ment mimétique est en marche, aboutir à notre situation mondiale droit ne l’est évidemment pas des
rien ne peut s’opposer à lui. la qui est certes loin d’être pacifiée, comportements, et c’est pourquoi
seule chose à faire est en amont, mais qui comporte des avancées une vigilance accrue en la matière
dans l’anticipation, l’éducation significatives en termes de prise est nécessaire. Pour montrer la
Cahier de réflexion
I 8I des maires francophonesParis - France
Démarche de prévention
trAvAIl du rESPoNSAblE
(MAIrE)
Se méfier du processus Prendre conscience garder toujours une Instaurer et défendre
qui désigne des victimes de sa méconnaissance distance vis-à-vis des foules l’ordre social
schéma 2
difficulté de l’exercice, il suffit de nouvelles. Il y a là un travail de 4 - instaurer et défendre un
remarquer que nos contemporains lucidité qui consiste à faire cette ordre social. Un ordre social,
ont bien compris que la position lecture à travers les textes et les c’est un ensemble de règles du
de victime pouvait être plus valo- situations qui les révèlent. Mais il jeu autour d’un projet partagé.
risante que celle de persécuteur, faut en outre le courage de dire définir sa vision, le sens du
et tout un arsenal rhétorique et de prévenir, car la parole peut projet, instaurer un dialogue
est utilisé aujourd’hui pour se réveiller les consciences. pour que les règles du jeu ne
présenter comme victime et béné- soient pas seulement obéies
ficier ainsi d’un atout considérable. 3 - garder toujours une distance mais partagées, c’est développer
Il n’empêche que cette vigilance vis-à-vis des foules. l’émotion une culture du lien social stabilisé
lucide est un premier pas vers le collective peut dégénérer et sur des interdits au service d’un
renoncement de la violence. détruire le sujet personnel. sens. La pédagogie du gouver-
Cet oubli de soi est d’ailleurs nant est de rendre cet ordre
2 - Prendre conscience de sa recherché dans la fête, car il n’est vivant, juste, incontestable. on
méconnaissance. on a tous l’ex- jamais facile d’être soi-même, et le sait, les guerres proviennent
périence d’avoir subi une injus- le vertige de se déposséder pour souvent de traités injustes, et il
tice, d’avoir vécu une humilia- communier avec un collectif fait est compréhensible qu’un ordre
tion, bref, d’avoir été victime. on partie de la fête. Mais il y a une injuste dégénère en rivalités.
se rappelle moins du fait qu’on a différence entre la communion Autant clarifier l’ordre social par
probablement été aussi capable où le sujet garde une certaine des lois et des règles acceptables
d’être un bourreau et de trans- conscience de lui-même et la par tous.
former quelqu’un en bouc émis- fusion qui est un oubli de soi.
saire. Le paradoxe veut, comme le chercheur américain Stanley Ces dernières lignes n’ont
le remarque René Girard, que Milgram montre qu’en certaines pas l’ambition d’inventer une
les plus conscients de l’ina- circonstances, l’autorité peut nouvelle doctrine. Elles cherchent
nité du système de persécution prendre le relais de la foule, et simplement à montrer comment
sont précisément ceux qui l’uti- exercer un pouvoir semblable la pensée de René Girard peut
lisent sans être effleurés par leur sur des individus normaux. inspirer une vision cohérente du
propre contradiction : toutes Le fait même de le savoir est pouvoir et se décliner en conseils
les idéologies commencent par probablement un premier pas qui ont probablement toute leur
défendre des victimes sans se vers une compréhension de sa pertinence pour prévenir les
douter qu’elles en génèrent de responsabilité. situations de crise.
I 9ID’hier à demain
Développer des
citoyens actifs
© Droits réservés
Cahier de réflexion
I 10 I des maires francophonesParis - France
i TocqueviLLe esT un HoMMe du XiX e siècLe, PréSIdENt du CoNSEIl
géNérAl dE lA MANChE, MINIStrE dES AFFAIrES étrANgèrES. d’orI-
gINE ArIStoCrAtE, Il A SIégé à gAuChE SouS lA MoNArChIE dE JuIllEt.
© Droits réservés
Il A voyAgé, étudIé à trAvErS lE MoNdE lA SoCIété. Il CoMbINE lA
PENSéE Et l’ACtIoN dE MANIèrE uNIquE dANS uNE APProChE MultI-
CulturEllE. SA PENSéE ESt rECoNNuE INtErNAtIoNAlEMENt. EllE
NouS INvItE à uNE réPArtItIoN JudICIEuSE dES rôlES, dES PouvoIrS Jean-Louis
BenoîT
Et NouS MEt EN gArdE CoNtrE lES PoSSIblES dérIvES dE lA déMo-
CrAtIE, dE lA MANIèrE dE lES PrévENIr. uNE PENSéE PrAgMAtIquE, Biographie :
rAtIoNNEllE à déCouvrIr ou rEdéCouvrIr. JEAN-louIS bENoît, Professeur agrégé et
docteur ès lettres,
ProFESSEur Agrégé, doCtEur èS lEttrES, A CoNSACré l’ESSENtIEl dE Jean-louis benoît est
SES rEChErChES à AlExIS dE toCquEvIllE. I aujourd’hui l’un des
principaux spécialistes
d’Alexis de tocqueville.
Il a consacré une dizaine
d’ouvrages à la vie et à la
Par Jean-Louis Benoît pensée de cet immense
Professeur agrégé, docteur ès lettres, auteur de nombreux articles et communications penseur politique
désormais plus connu
qui, pour une part, sont accessibles en ligne sur le site :
aux états-unis qu’en
http://classiques.uqac.ca/contemporains/benoit_jean_louis/benoit_jean_louis.html France. Il a été à l’initiative
et le co-organisateur de
deux colloques
internationaux consacrés
à l’auteur de De la démo-
le politique doit avoir pour cratie en Amérique (Saint-
Pour des citoyens actifs objectif de promouvoir l’organi- lô, 1990 et Cerisy-la-Salle,
2005), dont les actes ont
sation rationnelle et construc- été publiés.
Pour tocqueville, la démocratie tive du débat. Sa démarche
« réelle » part de la base, lieu de s’appuie sur l’intelligence de la
la liberté, de la responsabilité et chose publique. Elle est ration-
du pouvoir ; elle exige donc des nelle, entendons par là qu’elle
citoyens actifs. l’homme politique part d’une analyse de la situa-
doit faciliter la responsabilisation de
ses mandants. Pour cela, il organise
tion, des forces en présence et
vise un objectif, en établissant
Alexis de Tocqueville
extrait : De la démocratie en Amérique
le débat, sans décider du résultat, les moyens pour l’atteindre, en
même s’il peut y avoir une finalité. prenant en compte les inévitables « L’habitant de la Nouvelle-Angleterre
tocqueville souhaite un esprit prag- conflits qui surgiront. tocqueville s’attache à sa commune, parce qu’elle est forte et
matique et de réforme, loin des dénonce le formatage des élites, indépendante ; il s’y intéresse, parce qu’il concourt
partis pris idéologiques. l’expertise dans une pensée quantitative, à la diriger ; il l’aime, parce qu’il n’a pas à se plaindre
vient des citoyens eux-mêmes et sans confrontation avec d’autres de son sort ; il place en elle son ambition et son
avenir ; il se mêle à chacun des incidents de la vie
non pas uniquement des experts. idées, venant d’autre groupes de
communale : dans cette sphère restreinte qui est
Attention au risque du « votez pour la société civile, d’autres écoles à sa portée, il s’essaie à gouverner la société. »
moi, je m’occupe de vous », c’est de pensée, ainsi qu’une société
une dangereuse confusion des de castes, et regrette que le
genres ! Les citoyens doivent au parti pris idéologique l’emporte
contraire contribuer activement à sur la volonté de réforme et
la construction de la cité. le pragmatisme.
I 11 ID’hier à demain
Le politique doit avoir pour objectif
de promouvoir l’organisation rationnelle
et constructive du débat
Il admire la décentralisation qu’il était la première force politique, de charité et d’égale dignité de
a vue en œuvre aux états-unis, en raison même du fait qu’elle tous les hommes. Ces valeurs
mais reconnaît que c’est possible s’abstenait absolument de faire chrétiennes ont été reprises par
dans le contexte d’une nation de la politique. la séparation de la renaissance et laïcisées par les
neuve peuplée de citoyens qui l’église et de l’état lui apparais- Lumières. Il met en garde, cepen-
ont choisi la liberté, qui n’avait sant dès lors comme un élément dant, contre le matérialisme pur
pas le poids de l’approche centra- capital, même si les représen- et simple, la mort de Dieu et du
lisée de l’Ancien régime français. tants des religions doivent être sacré. Pour tocqueville, il n’est
Il souligne l’importance du patrio- considérés comme faisant partie pas concevable de penser une
tisme municipal et considère que des autorités. Il s’agit de trouver société dans son développe-
la township américaine possède un gentleman’s agreement pour ment historique sans prendre
quelques ressemblances avec définir la place de la religion en compte le rôle joué par le fait
l’assemblée du village en France qui doit s’attacher à l’essentiel religieux dans cette société.
au xive siècle, où l’on pouvait – le dogme – plus qu’aux aspects
rassembler tout le monde pour sociétaux qui sont secondaires :
traiter des sujets de la cité. c’est une transcendance incarnée Pragmatisme et
dans le « ici et maintenant ». Si esprit de réforme
tout cela lui semble plus difficile elle se mêle au politique, elle en
en France à cause de la centrali- connaîtra les vicissitudes. tocqueville n’aime pas les
sation issue de l’Ancien régime, grandes tirades idéologiques.
renforcée par le jacobinisme En revanche, les religieux Il dénonce vigoureusement,
issu de la révolution et encore peuvent avoir un rôle majeur, dans le dernier chapitre de De
accentuée par l’Empire. en l’absence de structures poli- la démocratie en Amérique, le
tiques, tocqueville reconnaît fait que cette grande démo-
l’importance du rôle des prêtres cratie soit fondée sur un double
Séparer le religieux au Québec en 1760. Ils ont crime contre l’humanité : l’escla-
du politique permis aux Canadiens de main- vage des noirs et le génocide
tenir leur identité française et des Indiens. En 1847, dans son
tocqueville est attaché au catho- d’assurer la cohésion d’une véri- rapport sur la colonisation en
licisme : « la religion que je table nation. Il entend également Algérie, il met le pouvoir poli-
professe » répète-t-il, mais il est que soient respectés les biens tique en garde : si les modalités
agnostique et spiritualiste, il croit et les pratiques de toutes les de la colonisation ne changent
en Dieu et en l’immortalité de communautés religieuses, par pas, la situation aboutira à un
l’âme. Il a été surpris aux états- exemple ceux et celles des conflit généralisé dans lequel
Unis de découvrir une démo- musulmans d’Algérie. Il recon- l’une des deux populations sera
cratie dans laquelle la religion naît les valeurs d’universalité, condamnée à disparaître.
Cahier de réflexion
I 12 I des maires francophonesParis - France
Une de ses grandes forces est
sa capacité à aller de manière Démocratie et despotisme
rationnelle jusqu’au bout d’un
processus et de prévoir ce qui va Pour tocqueville, après la Révo-
se passer à très long terme. En lution française, l’alternative poli-
cela, c’est un vrai visionnaire qui tique est simple : démocratie ou
s’appuie sur ses voyages et sur sa despotisme. Mais la situation se
pratique en tant que président de complique d’emblée : la démo-
Conseil général, puis ministre. cratie peut mener au despotisme
soit en réclamant un pouvoir
Tocqueville, comme
tocqueville, comme Montaigne, autoritaire, soit en appelant le Montaigne, pense qu’il y a
pense qu’il y a une seule humanité, despote à prendre le pouvoir
dans toute sa diversité. C’est l’es- par les urnes ou par un coup une seule humanité,
clavage qui est immoral et non l’es-
clave. Mais dans sa lutte pour l’abo-
d’état. Mais elle peut, elle-même,
devenir despotique, instaurant le
dans toute sa diversité
lition, il entend procéder de façon despotisme du tout état si cher
pragmatique, en étudiant les diffé- aux citoyens de la société de
rentes dimensions du problème : masse, qui s’enferment dans un
dimension sociologique, ethnique, individualisme absolu, renforçant
économique… pour apporter une encore les pouvoirs d’une admi-
réponse en situation. nistration qui excelle à empêcher
et non à faire.
des lieux d’action au-delà de
État, ville, citoyen Pour tocqueville, les conditions l’approche individuelle. Le déve-
nécessaires, mais peut-être pas loppement économique et social
tocqueville a connu les diffé- suffisantes, supposent que l’on constitue un vecteur privilégié
rents niveaux et il sait articuler le forme et mobilise des citoyens permettant l’instauration de la
national et le local en consultant actifs, que l’on multiplie et démocratie, en développant le
et argumentant un projet pour renforce les associations, qui sont niveau éducatif et la capacité de
chaque niveau. la science mère de la démocratie, citoyens actifs à intervenir sur la
que l’on crée des solidarités, chose publique.
le rôle politique d’un représentant
du peuple est de faire concorder
les besoins des citoyens avec les
décisions ou les projets de l’état
en matière d’aménagement du
territoire. Au point de tirer parti
d’un projet national afin qu’il ait
Alexis de Tocqueville
extrait : De la démocratie en Amérique
des retombées locales. C’est la
responsabilité de l’homme poli- « Ainsi (en France) le gouvernement central prête ses agents à la
tique de créer le besoin, parce commune, en Amérique la commune prête ses fonctionnaires au
qu’il a une vision de l’intérêt gouvernement. Chez la plupart des nations européennes, l’existence
de son territoire. Il est donc un politique a commencé dans les régions supérieures de la société et
penseur de l’aménagement du s’est communiqué peu à peu et toujours de manière incomplète aux
territoire. Il doit ensuite assurer diverses parties du corps social. En Amérique, au contraire,
on peut dire que la commune a été organisée avant le comté,
une démarche pédagogique pour le comté avant l’État et l’État avant l’Union. »
expliquer cette vision à la popu-
lation concernée. l’importance
de la pédagogie est clé, car il sait
qu’« une idée fausse, mais claire
et précise, aura toujours plus de
puissance dans le monde qu’une
idée vraie et complexe. »
I 13 ID’hier à demain
Développement local
durable et évolution
des pouvoirs :
à la recherche
d’une gouvernance
territoriale efficiente
i « Racine est connu pouR dépeindRe les hommes […] teLS qu'iLS Sont, tAndiS
que CorneiLLe LeS déPeintS teLS qu'iLS devrAient être. » IL En VA DE MêME DE LA
déCENtrAlISAtIoN : dANS lES CoNtExtES EN dévEloPPEMENt, SA réAlIté ESt CoMPoSItE
Et PArFoIS AMbIvAlENtE, AvEC dES réSultAtS MItIgéS. PourtANt PotENtIEllEMENt ou
tENdANCIEllEMENt, lA déCENtrAlISAtIoN rEStE uN ProCESSuS tErrItorIAl Et PolI-
tIquE vErtuEux Et StrAtégIquE. Pour l’AbordEr, NouS AdoPtEroNS lA CoNCEPtIoN
réAlIStE dE rACINE EN gArdANt à l’ESPrIt l’horIzoN IdéAl dE CorNEIllE ! i
Par claude de Miras
directeur de recherche émérite, économiste, de l’institut de recherche pour le développement, membre
du Laboratoire population, environnement, développement de l’université Aix-Marseille.
résistance passive ou, au contraire, Mais cette émergence progressive
Les multiples voies de l’appui coopératif ? Comme d’une décentralisation, encastrée
de la décentralisation projet économique et politique dans des scènes complexes de
démocratique, la décentrali- gouvernance, emprunte-t-elle une
Pour les pays en émergence, sation – qu’elle soit attendue voie unique ? Dans quelles mesures
n’est-il pas temps aujourd’hui par les territoires ou qu’elle les dynamiques et les nuances
de dépasser la conception descende des pouvoirs centraux d’une subsidiarité partout à
descendante, normative et – est un processus nécessaire qui l’œuvre, sont-elles des signaux –
idéaliste d’une décentralisation finira par surgir selon diverses parfois faibles ou confus – de cette
en réalité davantage formatée formes. En effet, à terme, elle est lente marche vers un mouve-
par les états que portée par les la seule réponse optimale à une ment collaboratif entre état et
élus territoriaux ? Ne doit-on démographie urbaine massive, territoires ? Dans les contextes
pas observer urbi et orbi les à la complexité croissante de en développement, il faudra
multiples formes métissées de l’expansion et de la décision aussi se demander comment les
gouvernance territoriale où s’im- territoriale, à la lente montée de pouvoirs centraux tentent d’opti-
briquent toutes les modalités la démocratie – représentative miser l’action publique territo-
d‘articulation du niveau local ou participative – et face à la riale en contournant une décen-
décentralisé et du niveau central hausse continue des besoins de tralisation locale qui peut aussi
déconcentré, que ce dernier financement des agglomérations être synonyme d’émergence de
soit plutôt dans le registre de la en croissance rapide. nouvelles élites politiques.
Cahier de réflexion
I 14 I des maires francophonesParis - France
nIVEAU nAtIonAL nIVEAU nAtIonAL
© Droits réservés
Démarche descendante :
• aménagement du territoire Interaction/Régulation
• décentration services de l’état
claude
de MirAs
Biographie :
Spécialiste de l’étude de la
nIVEAU tERRItoRIAL
nIVEAU tERRItoRIAL gouvernance des services
Maîtrise d'ouvrage de base en réseaux, il a
territoriale,
gouvernance travaillé particulièrement
multi-acteurs au Maroc en partenariat
avec l’Institut national
Pouvoir de conception d’aménagement et d’urba-
et de décision nisme de Rabat. Il vient
d’achever la coordination
du programme soutenu par
l’Institut du développement
la décentralisation effective durable et des relations
La décentralisation : est un moyen démocratique de internationales : « Finance-
une nécessité pour définir et de mettre en œuvre ment des services urbains
d’eau potable et d’assainis-
des solutions adaptées de façon collaborative un projet sement dans les pays en
et acceptées de territoire. Et la démocratie développement. Moda-
bien comprise – au-delà du rituel lités de partage du coût
Les fondements de la décen- épisodique et formel des élections global de long terme entre
tralisation renvoient, sous – est le moyen de fixer des choix acteurs. » Il est appuyé par
condition, à une interaction collectifs de façon optimale, à la l’Institut recherche de la
vertueuse du politique, du social fois en termes de satisfaction des Caisse des dépôts et consi-
gnations sur la question de
et de l’économique à l’échelle besoins, et de droits et de devoirs
la gouvernance territoriale.
des territoires infranationaux. des citoyens. Si la décentralisation, Il a collaboré à global
Décentraliser, c’est fondamen- lorsqu’elle est à l’œuvre de façon observatory on Decentra-
talement donner à des acteurs équilibrée, a nécessairement un lisation gold III de Cglu
locaux légitimes un pouvoir coût économique, elle génère (Cités Unies et Gouverne-
de conception et de décision en contrepartie de puissantes ments Locaux) etappuie la
dans les domaines qu’il est externalités positives qui fondent préparation de gold Iv en
vue d’Habitat III. Il collabore
ainsi possible de traiter plus sa légitimité institutionnelle et
avec l’école de gouvernance
efficacement à l’échelle territo- démocratique, et constituent le et d’économie de Rabat
riale. La descente vers le local socle du développement local. (Université Mohammed VI).
impulsée par la décentralisation
est d’autant plus nécessaire que
la complexité des contraintes La décentralisation :
et des enjeux des territoires est un processus qui se
de plus en plus aiguë et que le construit dans la durée
centre jacobin est de moins en
moins en capacité de définir Pour les pays en développe-
des solutions à la fois adaptées, ment, cette perspective définit
congruentes et économique- un horizon vers lequel ils peuvent
ment optimales. tendre progressivement, non pas
I 15 ID’hier à demain
• elle a été pensée implicitement
comme un levier qui contribuerait
L’impulsion décentralisatrice ne se à faire reculer les états, alors que
situe pas hors du temps et de l’espace la décentralisation suppose au
contraire la régulation puissante et
des développements des pays, et son équilibrée d’une tutelle nationale ;
• elle a cru pouvoir s’imposer à court
appropriation locale ne sera pas l’affaire et moyen terme par une stratégie
volontariste adossée à une ingé-
d’ingénierie nierie technico-administrative.
Est-elle parvenue à accélérer
l’histoire et à se substituer à la lente
maturation du contrat social
sur un mode obligé et exogène, pourraient se dérouler de façon territorial ?
mais selon une combinaison linéaire est sans doute erronée : • la décentralisation est l’expression
d’incitations et d’appropriations, en effet, depuis deux décennies, politique et institutionnalisée
des acteurs locaux et des talents
de dynamiques de subsidiarité et le contenu même de la dynamique endogènes. Mais face à la faiblesse
de capacités croissantes de mise de développement a profondé- initiale de leur expression, l’appui
en œuvre. Faut-il rappeler que la ment évolué. non seulement il est à la décentralisation est devenu,
décentralisation et ses instruments devenu tour à tour soutenable, sans doute à son corps défendant,
(juridiques, institutionnels, finan- humain, harmonieux, équitable un processus largement impulsé et
ciers) ne sont ni une fin en soi, pas et résilient. Mais plus fondamen- soutenu de l’extérieur, et formaté
plus qu’une boîte à outils prête à talement, en vingt ans, la popu- parfois de façon ambivalente par les
états centraux des pays en dévelop-
l’emploi ? la décentralisation n’est lation urbaine des PEd a été pement ;
pas non plus un levier de dévelop- multipliée par près de deux, la • la multiplication des oNg, des
pement indépendant de tous les croissance économique moyenne Groupements d’intérêt économique
autres, au risque de devenir une a été encore plus nette et les et les Partenariats public-privé
« offre » orientée d’abord par la différenciations socio-économiques dans leur version les plus récentes
propre logique de décaissement. des pays en développement se (contrats de partenariat par opposi-
sont affirmées, des pays mainte- tion à la délégation de service public
des années 1990) n’a-t-elle pas, au
la dynamique de décentralisation nant émergés aux pays les moins contraire, asséché un pouvoir
ne s’inscrit pas dans une apesan- avancés. les capacités institution- municipal naissant en multipliant
teur sociétale, mais vient se loger nelles et politiques des pays émer- et en accentuant les formes
dans un épais contrat social territo- gents se sont considérablement d’externalisation ? Non seulement
rial, avec ses équilibres complexes, affirmées, leurs attentes et les compétences techniques n’ont
ses tensions, ses compromis, mais exigences à l’international se sont pas été acquises, mais il en a
aussi ses marges de flexibilité. radicalement transformées, le résulté une approche sectorisée
« en silo », vidant de son sens un
Il faut admettre que l’impulsion volume relatif de population pauvre projet collectif de territoire et une
décentralisatrice ne se situe pas a reculé même si les inégalités se planification territoriale stratégique
hors du temps et de l’espace des sont accentuées, la classe moyenne transversale et partagée, le pouvoir
développements des pays, et que s‘est partout accrue en nombre municipal – dans le meilleur des cas
son appropriation locale ne sera et s’est affirmée, l’impatience – se contentant de suivre le déroulé
pas qu’affaire d’ingénierie. populaire est apparue comme un des diverses formes de contrats
facteur déclenchant des politiques d’externalisation sectorielle. on
peut regretter aujourd’hui que les
En cette période où se définissent publiques nationales et territo- diverses postures apologétiques qui
les post-objectifs du millénaire, riales. Dans ce contexte mouvant, affirmaient sans nuances les vertus
une nouvelle perspective semble les stratégies d’appui à la décentra- d’abord des onG, puis des PPP
possible et même souhaitable pour lisation seraient-elles restées iden- (hors dSP) n’auront pas permis de
aller vers une ambition refondée, tiques depuis deux décennies ? capitaliser les multiples expériences
recentrée, renforcée en matière accumulées : la contribution du
de dynamique de subsidiarité. La une réflexion distanciée et une secteur privé associatif et entrepre-
neurial aurait pu être autrement
vision d’un monde immobile et de capitalisation s’imposent d’autant plus significative et moins polémique
territoires statiques dans lesquels plus que la décentralisation, si elle avait pu davantage contribuer
les dispositifs d’appui et de mise impulsée à l’ère néolibérale, n’a à la construction de la maîtrise
en œuvre de la décentralisation pas été exempte de paradoxes : d’ouvrage territoriale.
Cahier de réflexion
I 16 I des maires francophonesParis - France
Aujourd’hui, dans les contextes d’urbanisation rapide,
la décision publique urbaine se caractérise partout par une
complexité croissante
Dans ces contextes d’urbanisa- enfin les coopérations décen-
De la gestion de la ville tion inédite, la gouvernance s’est tralisées. Ces multiples scènes
à la gouvernance urbaine imposée comme nouveau para- de gouvernance, diversement
digme normatif. Cette notion composées, se sont généralisées
En deux décennies, les paradigmes polymorphe visait à faire reculer en surgissant partout, avec initia-
du développement ont notoire- l’état en créant, parfois de toutes lement une particulière intensité
ment évolué, en passant d’une pièces, des scènes de gouvernance dans les pays les moins avancés
conception gestionnaire de la pluri-acteurs où allaient s’entre- et sur les « projets » destinés
ville, centrée sur les opérateurs – croiser les institutions internatio- aux couches urbaines pauvres.
qu’ils soient publics ou privés – à nales, les bailleurs internationaux, En conséquence, aujourd’hui,
une perspective de gouvernance les états, les autorités publiques dans les contextes d’urbanisa-
urbaine fondée sur un processus déconcentrées, les collectivités tion rapide, la décision publique
décisionnaire annoncé comme territoriales, des agences au urbaine se caractérise partout
élargi et participatif. Ce glisse- statut dérogatoire, les opérateurs par une complexité croissante.
ment – de la gestion de la ville à la privés (sous la forme de Parte- Sur un territoire donné, elle est
gouvernance urbaine – s’est opéré nariats public-privé : concession, confrontée à la coordination des
dans un contexte très évolutif. affermage, société d’économie logiques d’acteurs, de secteurs
Schématiquement, on retiendra : mixte, Bot, etc.), les onG inter- et de projets. à cela, s’ajoute la
• une dynamique active nationales et nationales, les superposition des échelles terri-
démographique et économique associations locales, sans oublier toriales et donc des pouvoirs,
de l’urbanisation. En même temps
les actifs groupes de pression sans oublier la contrainte incom-
que la gestion faisait place à la
gouvernance, les populations internationaux et nationaux, et pressible de l’urgence.
urbaines mondiales devraient
s’accroître, entre 1990 et 2020,
de 88 % et celles des pays en déve-
loppement de 125 % ; registre du Registre consultatif registre du pouvoir
• une augmentation encore plus pouvoir élu participatif administratif
rapide des besoins en services
essentiels (habitat, eau, EURoPE réSEAux SoCIAux IntERnAtIonAL
assainissement, mobilité,
salubrité, etc.) renforcée par étAt CESE* nAtIonAL
la hausse moyenne du niveau
RéGIon ASSoCIAtIoNS NAtIoNAlES RéGIonAL
de vie urbain et par l’accès
tendanciel de couches urbaines
DéPARtEMEnt ASSoCIAtIoNS loCAlES PréFECturE
pauvres à ces services ;
• la multiplication des parties IntERCoMMUnALIté CoMIté CoNSultAtIF
prenantes avec la référence DE QUARtIER
obligée, mais souvent incertaine
CoMMUnE
à la participation ;
• un foisonnement de « projets »
sectoriels, complètement étanches,
multipliés par et dans l’urgence. * Conseil économique, social et environnemental
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