CONTEXTE POLITIQUE, RELIGIEUX ET ÉDUCATIF - CONTEXTE POLITIQUE, RELIGIEUX ET ÉDUCATIF - BRILL

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contexte politique, religieux et éducatif                                           15

                                          Chapitre 1

      Contexte politique, religieux et éducatif

 Le premier chapitre offre le cadre contextuel dans lequel s’insère la
 création de l’Académie de Lausanne.
    Au début du XVIème siècle, Lausanne vit des changements majeurs
 sur le plan politique et religieux, changements qui ont une influence
 déterminante sur la naissance de l’Académie. Il est donc nécessaire
 de présenter brièvement la situation politique et religieuse de la ville
 de Lausanne ainsi que de la République de Berne, qui domine politi-
 quement Lausanne dès 1536.
    Pour comprendre la place de l’Académie de Lausanne dans le
­paysage éducatif de la Renaissance, une présentation plus large du
 développement des universités en Europe ainsi que de la place pré-
 pondérante de l’humanisme dans les réflexions pédagogiques au
 XVIème siècle sont indispensables. Nous aborderons également dans
 ce chapitre la question particulièrement complexe des liens entre la
 Réforme protestante, l’humanisme et l’éducation, avant de nous cen-
 trer sur l’éducation supérieure en Suisse au XVIème.

                        A) Cadre politique et religieux

                                           Lausanne1
Lausanne se trouve au centre de la rive nord du lac Léman, l’un des
plus grands d’Europe, face aux Alpes.2 Cet endroit porte des traces

   1
      Le plan de Lausanne reproduit à la page suivante, gravé par Matthäus Merian
(1593-1650), a paru pour la première fois en 1642. Nous avons employé l’édition de
1654 : [Merian, Matthaeus], Zeiller, Martin, Topographia Helvetiae, Rhaetiae et Vale­
siae : das ist Beschreibung unnd eygentliche Abbildung der vornehmsten Staette und
Plaetze in der [...] Eydgnossschafft, Graubuendten, Wallis und etlicher zugewandten
Orthen, Franckfurt am Mayn : zum truck verlegt von denen Merianischen Erben,
1654, éd. revue, (16421), 90, [13, 1bl. 1] p., 2 cartes, 77 planches, BCU, 2C 335. Cette
gravure de Merian reproduit, avec quelques imprécisions, le plan peint par David
Buttet en 1638, aujourd’hui conservé au Musée historique de Lausanne, ou un plan
similaire. La gravure donne une bonne vue d’ensemble de Lausanne au début du
XVIIème siècle, qui présente pas de différence notable avec la forme de cette ville au
XVIème siècle. (Photographie BCU).
   2
      Pour une histoire de Lausanne, cf. l’ouvrage collectif Histoire de Lausanne,

© Karine Crousaz, 2012 | doi 10.1163/9789004210387_003
This is an open access chapter distributed under the terms of the CC BY-NC 4.0 license.    Karine Crousaz - 9789004210738
                                                                            Downloaded from Brill.com09/23/2020 11:11:55AM
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16   chapitre 1

                                                            Carte 1. Plan de Lausanne (vers 1640).

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contexte politique, religieux et éducatif                                     17

d’occupation dès les VIIe-VIe millénaires avant notre ère. Dès cette
époque, et jusqu’à la fin de la période romaine, Lausanne est habitée à
la fois au bord du lac et en hauteur, sur le site de la Cité. L’existence
d’un port et les voies de communications ­terrestres sur lesquelles la
bourgade est placée jouent un rôle prépondérant dans le développe-
ment de Lousonna à la période romaine. Les habitants de Lausanne se
regroupent ensuite (fin du IIIe-IVe siècle) sur la colline de la Cité, for-
mant une sorte d’éperon rocheux, qui présente des avantages défensifs
évidents en cette période troublée.
   Vers la fin du VIe siècle ou durant les premières années du VIIe
siècle, l’évêque Marius déplace le siège épiscopal d’Avenches (Aven­
ticum, ancien chef-lieu administratif de l’Helvétie romaine) à Lau­
sanne.
   L’essor de Lausanne au Moyen Âge est principalement dû à ce sta-
tut de ville épiscopale et de lieu de pèlerinage. Mais Lausanne bénéfi-
cie encore de sa situation stratégique au carrefour de la route qui
mène d’Italie vers le nord de la France (en passant par les cols du
Grand-Saint-Bernard et de Jougne) et de celle qui va de Provence en
Allemagne en passant par Lyon. La ville compte, selon les estimations,
entre 7’000 et 9’000 habitants au début du XIIIème siècle, ce qui en
fait la cité la plus importante de Suisse romande avant le recul démo-
graphique du XIVème siècle et l’essor commercial de Genève qui
débute à la même époque. Lausanne n’atteindra plus ce nombre d’ha-
bitants avant le XVIIIème siècle. Nous ne connaissons pas de chiffre
précis pour la population lausannoise jusqu’en 1698, année où 6’024

Jean-Charles Biaudet (dir.), Toulouse : Privat ; Lausanne : Payot, 1982, 456 p., la
grande introduction de Grandjean, Marcel, La ville de Lausanne : introduction,
extension urbaine, ponts, fontaines, édifices religieux (sans la cathédrale), hospitaliers,
édifices publics (I), Bâle : Birkhäuser, 1965, XII, 452 p. ; dans le DHS, les articles
« Lausanne, commune » (contributions de Gilbert Kaenel, Gilbert Coutaz, Anne
Radeff et Frédéric Sardet) et « Lousonna » (de Nathalie Pichard Sardet) ; cf. égale-
ment, en particulier pour la période médiévale, le volume de la série Helvetia sacra
consacré au diocèse de Lausanne : Helvetia sacra, section 1, vol. 4 : « Le diocèse de
Lausanne (VIe siècle-1821), de Lausanne et Genève (1821-1925), et de Lausanne,
Genève et Fribourg (depuis 1925) » Patrick Braun (dir.), Bâle ; Francfort-sur-le-
Main : Helbing & Lichtenhahn, 1988, 525 p.
Une bonne introduction récente à l’histoire du Pays de Vaud au XVIème siècle, qui
porte une grande attention à la diplomatie se trouve dans Bruening, Michael W.,
Calvinism’s First Battleground : Conflict and Reform in the Pays de Vaud, 1528-1559,
Dordrecht [etc.] : Springer, 2005, 286 p. Cet ouvrage paraîtra en traduction française
en 2011 ; Cf. aussi pour le contexte politique et religieux du Pays de Vaud, Vuilleu-
mier, t. 1.

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18                                  chapitre 1

­ ersonnes sont recensées.3 Il est probable qu’elle comptait environ
p
5’000 habitants au XVIème siècle, mais ce chiffre a pu fortement varier
d’une année à l’autre, en fonction de l’attractivité de l’Académie de
Lausanne et de la situation politico-religieuse en France, qui influe de
manière déterminante, tout au long de la période moderne, le nombre
d’habitants à Lausanne.
   Révélatrice de la prospérité de Lausanne aux XIIe et XIIIe siècles, la
majestueuse cathédrale bâtie vers 1170-1235 qui domine aujourd’hui
encore la ville est consacrée en 1275 par le pape Grégoire X, lors d’une
rencontre avec le roi d’Allemagne Rodolphe de Habsbourg. Cette
cathédrale, dédiée à Notre-Dame et réputée pour ses miracles, offre
un lieu de pèlerinage très couru jusqu’au passage de Lausanne à la
Réforme.4
   Lausanne compte plusieurs lieux d’enseignement différents durant
la période médiévale.5 Sans qu’une véritable structure scolaire liée au
chapitre cathédral ne puisse être décelée dans la documentation avant
le début du XVe siècle, le chapitre de Lausanne s’est certainement
occupé de la formation des futurs hommes d’Église.6 Ceux-ci devaient

     3
       DHS, s.v. « Lausanne, commune ».
     4
       Sur la catédrale de Lausanne, cf. Biaudet, Jean-Charles et alii, La cathédrale de
Lausanne, Berne : Société d’histoire de l’art en Suisse, 1975, 263 p., (coll. Biblio-
thèque de la Société d’Histoire de l’Art en Suisse ; 3) ; Bach, Eugène et alii, La cathé­
drale de Lausanne, Bâle : Birkhäuser, 1944, XII, 458 p., (coll. Les monuments d’art et
d’histoire du canton de Vaud ; 2), (coll. Les monuments d’art et d’histoire de la
Suisse ; 16) ; Dupraz, Emmanuel, La cathédrale de Lausanne : étude historique, Lau-
sanne : T. Sack, 1906, 608 p. Sur ce lieu comme but de pèlerinage, cf. Morerod, Jean-
Daniel, « Entre soumission à Rome et velléités identitaires. Le Grand Pardon de
Lausanne (1450-1534) », RHV, 2011, à paraître, et « Quand Lausanne était un but de
pèlerinage », interview de Jean-Daniel Morerod in Allez Savoir ! magazine de l’Uni­
versité [de Lausanne], 29, 2004, p. 26-27. http://www2.unil.ch/unicom/allez_savoir
/as29/029/geo2.html.
    5
       Sur l’enseignement à Lausanne au Moyen Âge cf. Andenmatten, Bernard, Leh-
mann, Prisca, Pibiri, Eva, « Les écoles et l’enseignement à Lausanne et dans le Pays
de Vaud au Moyen Âge », RHV, 2009, p. 14-36 ; Dubuis, Pierre, « Les écoles en
Suisse romande à la fin du Moyen Age : quelques jalons », publié en introduction à
Pibiri, Eva, Sous la férule du maître : les écoles d’Yverdon (14e-16e siècles), Lau-
sanne : Section d’histoire médiévale, 1998, (coll. Cahiers lausannois d’histoire médié-
vale ; 23), p. 5-42 ; Écoles et vie intellectuelle à Lausanne au Moyen Age, A. Paravicini
Bagliani (dir.), Lausanne : Université de Lausanne, 1987, 214 p. Sur la bibliothèque
d’un chanoine de la cathédrale de Lausanne d’après ses inventaires en 1515 et vers
1530, cf. Pichard, Olivier, « La culture d’un clerc lausannois : François des Vernets et
les inventaires de sa bibliothèque » in Écoles et vie intellectuelle à Lausanne au Moyen
Age, p. 131-173.
    6
       Andenmatten, Lehmann et Pibiri, « Les écoles et l’enseignement à Lausanne et
dans le Pays de Vaud au Moyen Âge », art. cit., p. 16-18.

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contexte politique, religieux et éducatif                                  19

être en mesure d’apprendre à Lausanne au moins les bases de la lec-
ture, de la grammaire latine et du chant. Vers les années 1240, un cha-
noine est ainsi qualifié de scolasticus (écolâtre).7
   Un enseignement est donné également dans les studia des ordres
mendiants, installés à Lausanne dès le XIIIème siècle (les dominicains
en 1234, les franciscains en 1258). Faute de programme de cours ou de
bibliothèque conservée, nous sommes mal renseignés sur l’instruction
dispensée. Toutefois, le nombre d’enseignants attestés simultanément
chez les dominicains lausannois, et quelques autres indices, donnent à
penser que le cursus était large, comprenant, outre une formation de
base en grammaire latine, une instruction supérieure en théologie
dont le commentaire de la Bible et celui des Sentences de Pierre
Lombard constituaient le centre.8
   Une formation scolaire publique s’adressant aux laïcs ne débute
qu’au XIVème siècle. La première attestation connue d’une école à
Lausanne remonte à 1381, mais il est probable qu’une école commu-
nale y ait déjà existé plus tôt. En effet, d’autres lieux du Pays de Vaud
de taille inférieure (Yverdon, Moudon, La Sarraz) comptent déjà des
écoles durant la première moitié du XIVème siècle.9 La ville inférieure
de Lausanne se dote d’un bâtiment scolaire en 1452-1453 et les autori-
tés municipales fixent elles-mêmes l’écolage que les parents doivent
verser aux maîtres.10 Le recrutement de ces derniers pose des difficul-
tés aux villes du Pays de Vaud à la fin du Moyen Age. Les autorités
municipales, tenant à engager des maîtres d’école qualifiés, vont cher-
cher des porteurs du titre de maître ès arts dans l’université la plus
proche géographiquement, à Dole en Franche-Comté. 11
   Lausanne et sa région n’offraient donc pas au Moyen Age de forma-
tion supérieure, si ce n’est celle en théologie délivrée dans les studia
des ordres mendiants, qui s’adresse avant tout, si ce n’est exclusive-
ment, aux membres de ces ordres.12 Les Lausannois désirant acquérir
une autre formation, avant tout les chanoines, se rendent donc en

   7
      Ibidem, p. 17.
   8
      Ibidem, p. 22-23.
   9
      Ibidem, p. 28.
   10
       Ibidem, p. 30.
   11
       Ibidem, p. 28-30 ; Pibiri, Eva, Sous la férule du maître : les écoles d’Yverdon
(14e-16e siècles), Lausanne : Section d’histoire médiévale, 1998, 245 p.
   12
       Andenmatten, Lehmann et Pibiri, « Les écoles et l’enseignement à Lausanne et
dans le Pays de Vaud au Moyen Âge », art. cit., p. 23.

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20                                  chapitre 1

France ou en Italie (dès 1460 également à Bâle) pour s’y former en
 théologie ou, le plus souvent, en droit civil et en droit canon.13
    L’apparence générale de Lausanne à la fin du Moyen Âge et au
XVIème siècle ne présente pas de différences majeures par rapport
aux plans de la première moitié du XVIIème qui la représentent. Le
plan Merian reproduit en ouverture de ce chapitre permet de s’en faire
un bonne idée. Au nord, la colline de la Cité est dominée par la cathé-
drale (A) et par le château, ancien siège épiscopal, devenu lieu de rési-
dence des baillis en 1536 (C). Les nouveaux bâtiments de l’Académie
de Lausanne (D) qui figurent sur ce plan ne commençant à être bâtis
qu’à partir de 1589, ils ne présentaient pas la même forme durant la
période couverte par cette étude. Les cours se donnaient toutefois déjà
au même endroit.14 Au sud de la Cité se trouve la Ville inférieur, dans
laquelle résident la plupart des bourgeois de Lausanne. Le couvent des
dominicains, désaffecté après le passage de la ville à la Réforme, n’est
pas indiqué par une lettre sur le plan Merian. En revanche, tout au sud
de la ville, on distingue nettement l’ancien couvent de saint-François
(B), dont l’église a continué à être employée comme lieu de culte
jusqu’à ce jour. Au centre du plan, on repère facilement la fontaine de
la Palud, et, à deux pas, l’Hôtel de Ville (F) où siègent les autorités
municipales et qui constitue, encore aujourd’hui, le coeur de la vie
politique de Lausanne. Au sud des murailles, des jardins et des vignes
 descendent avec une pente importante en direction du bord du lac.15
    Politiquement, la Ville de Lausanne est divisée en deux jusqu’en
1481, date de l’union de la Ville inférieure et de la Cité.16 Cette réunion
constitue un moyen pour les bourgeois de Lausanne pour renforcer
leur position face à celle de l’évêque. En effet, il existe de vives tensions
dès le XVème siècle entre l’évêque de Lausanne, officiellement le
­seigneur temporel de la ville, et les bourgeois de celle-ci qui rêvent

     13
        Sven Stelling-Michaud a consacré de nombreux travaux aux Suisses ayant étu-
dié le droit dans des universités au Moyen Âge. Cf. notamment Stelling-Michaud,
Sven et Stelling-Michaud, Susanne, Les juristes suisses à Bologne (1255-1330) : notices
biographiques et regestes des actes bolonais, Genève : E. Droz, 1960, 330 p. En ce qui
concerne plus spécifiquement les étudiants originaires de l’Empire à Bologne, cf.
l’étude récente Schmutz, Jürg, Juristen für das Reich : die deutschen Rechtsstudenten
an der Universität Bologna 1265-1425, Basel : Schwabe, 2000, 2 vol., 800 p.
    14
        Nous reviendrons sur cette question au chapitre 3.
    15
        Deux kilomètres et 150 m de dénivellation séparent la Cité (526 m d’altitude)
du port d’Ouchy (373 m).
    16
        Thévenaz-Modestin, Clémence, Un mariage contesté. L’union de la Cité et de la
Ville inférieure de Lausanne (1481), Lausanne : section d’histoire, 2006, 313 p., (coll.
Cahiers lausannois d’histoire médiévale ; 38).

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contexte politique, religieux et éducatif                                   21

d’autonomie et de liberté et visent à devenir une ville libre d’Empire.
Le duc de Savoie, propriétaire de la plus grande partie du Pays de
Vaud, tente de profiter de ces tensions entre les bourgeois et l’évêque
de Lausanne pour favoriser ses propres ambitions de souveraineté sur
cette ville. Au cours des années 20 du XVIème siècle, les Lausannois se
rapprochent de l’émancipation désirée en s’alliant avec les cantons de
la Confédération voisins : Berne et Fribourg. En 1525, ils parviennent
à sceller avec ces deux villes un traité de combourgeoisie, valable
vingt-cinq ans et renouvelable, qu’ils jurent solennellement au début
de l’année 1526, au grand mécontentement de l’évêque de Lausanne et
du duc de Savoie. L’euphorie a certainement été grande parmi les
bourgeois de Lausanne à ce moment-là. En 1529, la ville réorganise ses
institutions en se rapprochant du système politique et administratif de
Berne et de Fribourg. À la tête de la ville se trouve dorénavant un
« bourgmestre ». Il est entouré d’un Petit Conseil et d’un Conseil des
Deux-Cents, et épaulé par un trésorier et un maisonneur.17
   La chute n’en fut que plus brutale pour les Lausannois lorsque, dix
ans à peine après le serment de combourgeoisie avec les deux villes
confédérées, Lausanne passe sous la sujétion des Bernois.

    La conquête de Lausanne et du Pays de Vaud par les Bernois
Durant l’année 1536, suite à une campagne militaire menée par Berne
contre le duc de Savoie, la situation politique et religieuse de Lausanne
et du Pays de Vaud change totalement. L’impact à moyen et long
terme de ces événements guerriers sur le Pays de Vaud est immense,
puisqu’ils entraînent d’une part l’imposition de la Réforme et l’inter-
diction de pratiquer la religion catholique, et, d’autre part, le rattache-
ment de ce territoire à la Confédération helvétique.
   Nous n’allons pas raconter en détail la guerre de Berne contre la
Savoie en 1536,18 mais en rappeler les causes et les conséquences
immédiates.
   En 1526, la ville de Genève, qui tentait de s’émanciper elle aussi
de son évêque et, surtout, de contrer le duc de Savoie qui voulait la
dominer, avait comme celle de Lausanne réussi à signer un traité de
combourgeoisie avec Berne et Fribourg qui prévoyait un soutien
mutuel en cas d’attaque.
   17
      Junod, Louis, « De la ville épiscopale au chef-lieu de bailliage (XVIe siècle ) »,
in Histoire de Lausanne, op. cit., p. 168-169.
   18
      Cf. Gilliard, Charles, La Conquête du Pays de Vaud par les Bernois, Lau-
sanne : la Concorde, 1935, 298 p.

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22                                   chapitre 1

   En 1530, les Bernois partent une première fois au secours des
Genevois, affamés par un blocus de la Savoie. La brève guerre qui en
résulte est conclue le 19 octobre 1530 par le traité de Saint-Julien. Le
duc de Savoie s’y engage à laisser Genève en paix et doit mettre le Pays
de Vaud en gage pour garantir sa volonté de se plier à l’accord conclu.
   Toutefois, en 1535, il impose un nouveau blocus à Genève. Après
s’être fait prier plusieurs mois, les Bernois viennent au secours de leurs
combourgeois : le 16 janvier 1536, Berne déclare la guerre au duc de
Savoie. En même temps qu’elles portent secours aux Genevois, les
troupes bernoises s’emparent d’une partie des terres savoyardes et de
l’ensemble de celles de l’évêque de Lausanne, qui fuit la ville. Les
Fribourgeois, les Valaisans et le roi de France attaquent simultané-
ment le territoire savoyard qui, au terme des opérations militaires, est
réduit à presque rien.19
   Pierre Viret raconte en 1545 sous une métaphore animalière la
manière dont le « Duc » (jeu de mot sur le duc de Savoie et le hibou
grand-duc) s’est fait « déplumer » :
          Mais puis que nous sommes tombez sus le propos du Duc, il y en avoit
          un, qui avoit faict son nid, icy entre les montaignes de Savoye, et de
          Piedmont, lequel a esté mis en povre estat, par ces chasseurs, qui ont
          abusé de luy, et semblablement pourtant qu’il n’a pas tenu le trein qu’il
          devoit. Il a voulu faire du Duc : il a voulu voler, pour manger les
          oyseaux, et singulierement une poulle, laquelle il a chassée long temps,
          et si n’a peu l’avoir : mais la cuydant prendre, il y a presque perdu
          toutes ses aisles et ses plumes. Il cuydoit bien voler de nuict, car il
          menoit toutes ses practiques par dessoubz terre. Et quand elles ne pre-
          noyent pas bien, il faisoit semblant de n’en rien savoir, et en remettoit
          la soulpe sus les autres oyseaux, qui estoyent autour de luy, et qui
          estoyent advouez de luy. Mais cuydant voler de nuict, les oyseaux l’ont
          trouvé de jour, singulierement l’Aigle et le Coq, qui l’ont presque tout
          deplumé, quand ilz ont veu qu’il fuyoit devant l’Ours.20
Après leur conquête de 1536, les Bernois se substituent non seulement
au duc de Savoie dans le Pays de Vaud et dans les bailliages de Ternier,

      Essentiellement à la ville de Nice.
     19
     20
       Viret, Pierre, Dialogues du désordre qui est à present au monde, et des causes
d’iceluy, et du moyen pour y remedier, Genève : [Jean Girard], 1545, 1010 p., p. 658-
659. En marge : « Le Duc deplumé ». La poule symbolise Genève, l’aigle l’empereur
(même si l’empereur n’a pas joué de rôle important contre le duc de Savoie dans ce
cas-là), le coq le roi de France et l’ours Berne. Les « autres oiseaux » correspondent
aux nobles du Pays de Vaud, réunis en une confrérie anti-genevoise appelée
« Confrérie de la Cuiller ».

                                                                         Karine Crousaz - 9789004210738
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contexte politique, religieux et éducatif                                   23

Gex et Thonon, mais aussi à l’évêque sur les terres entourant Lausanne
(qui comprenaient de vastes forêts au nord de la ville et la région viti-
cole réputée de Lavaux s’étendant en terrasses sur plus de 15 kilo-
mètres de l’est de Lausanne jusqu’à Vevey). Les autorités bernoises
estiment qu’elles possèdent désormais sur ces territoires tous les droits
dont bénéficiaient leurs prédécesseurs.
   Par manque d’expérience et par manque de soutien politique exté-
rieur, les Lausannois échouent au moment où les Genevois parvien-
nent à résister aux prétentions bernoises et à gagner leur indépendance.21
Berne est cependant attentive à ménager quelque peu les Lausannois,
leurs anciens combourgeois dorénavant leurs sujets. Elle leur accorde
certains droits de justice dans la ville et une partie des biens ecclésias-
tiques sécularisés.
   Dans le but de prouver la vérité de la religion réformée, les Bernois
organisent une dispute de religion à Lausanne, quelques mois à peine
après la conquête du Pays de Vaud. La Dispute de Lausanne se tient
du 1er au 8 octobre 1536 à la cathédrale. Les débats, tenus en français,
ont été soigneusement consignés par écrit.22 Les positions protestantes
sont défendues par Farel, Viret, Caroli et Calvin. En face, le camp
catholique fait pâle figure, les chanoines se refusant à y jouer un rôle
actif, en déclarant devoir attendre qu’un concile général tranche les
questions soulevées par les dix thèses de la Dispute lausannoise. Après
la victoire du camp protestant, remportée presque sans livrer bataille,
le souverain bernois proclame, le 19 octobre et le 24 décembre 1536,
deux Édits de réformation qui interdisent la messe et toutes les céré-
monies « papistes ».23
   Le Pays de Vaud bernois est organisé ecclésiastiquement en six ar­-
ron­dissements, appelés Classes (Lausanne-Vevey ; Payerne ; Yverdon ;
Morges ; Gex ; Thonon).24 La ville de Lausanne est comprise dans la

   21
        Les Genevois, dont les combats des décennies précédantes avaient aiguisé la
volonté d’indépendance, avaient l’avantage de pouvoir menacer de manière crédible
Berne de faire appel au roi de France pour les secourir.
    22
        La convocation, les dix thèses et les actes de la Dispute de Lausanne ont été
publiés dans Les Actes de la dispute de Lausanne, 1536, Arthur Piaget (éd.), Neuchâ-
tel : Secrétariat de l’Université, 1928, 549 p. Cf. aussi : La Dispute de Lausanne 1536.
La théologie réformée après Zwingli et avant Calvin, Textes du Colloque international
sur la Dispute de Lausanne (29 septembre–1er octobre 1986), Eric Junod (éd.), Lau-
sanne : Bibliothèque historique vaudoise, 1988, 232 p.
    23
        Ces deux textes ont été édités à de nombreuses reprise, récemment dans SDS
VD C1, p. 13-20.
    24
        Vuilleumier, t. 1, p. 278-286.

                                                                                 Karine Crousaz - 9789004210738
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24                                 chapitre 1

plus grande des Classes qui est divisées en trois sous-ensembles
­nommés Colloques.25 Le Colloque de Lausanne présente la particula-
rité de ne pas seulement comprendre des pasteurs et des diacres, mais
aussi les professeurs de l’Académie. La ville de Lausanne doit payer
elle-même les salaires de ses deux pasteurs et du diacre, grâce aux
biens ecclésiastiques que Berne lui a concédés.
    Administrativement, les terres francophones bernoises sont divi-
sées en bailliages, à la tête desquels sont placés les baillis.26 Ces der-
niers sont issus du patriciat de la ville de Berne. De langue maternelle
allemande, ils ne sont toutefois placés à la tête de bailliages franco-
phones que s’ils maîtrisent suffisamment le français pour administrer
les nouveaux sujets dans leur propre langue. Les baillis restent généra-
lement en fonction cinq ans au même endroit.27 Outre les bailliages
conquis en 1536 au détriment du duc de Savoie et de l’évêque de
Lausanne, Berne possède aussi, depuis la fin du XVème siècle et
les victoires confédérées durant les guerres de Bourgogne quelques
autres terres francophones : le « gouvernement d’Aigle » et les « bail­
liages communs » (en all. Gemeine Herrschaften) d’Orbe-Échallens et
Grand­son dont elle partage la souveraineté avec Fribourg.28
    Les conquêtes bernoises de 1536 restent toutefois contestées et
menacées militairement pendant une trentaine d’années. Les Bernois
sont finalement contraints de rendre une partie des terres conquises
sur le duc de Savoie. Par le Traité de Lausanne, signé en 1564, ils
 acceptent de rétrocéder à celui-ci les bailliages de Gex, Ternier et
 Thonon, demandant en échange que la Savoie abandonne ses préten-
 tions sur ses autres territoires passés au même moment en mains ber-
 noises. Le Pays de Vaud continuera de faire partie du canton de Berne
 durant trois siècles et demi, jusqu’à la « Révolution vaudoise » de 1798,
 conséquence indirecte de la Révolution française, où il obtient son

     25
        La Classe de Lausanne comprend les Colloques de Lausanne, de Vevey et
d’Aigle.
    26
        Bailliages d’Aubonne, Avenches, Bonmont, Gessenay (dès 1555 et la faillite du
comte de Gruyère), Gex (jusqu’en 1567), Lausanne, Morges, Moudon, Nyon, Oron
(dès 1555), Payerne, Ternier (jusqu’en 1567), Thonon (jusqu’en 1567), Romainmô-
tier, Vevey et Yverdon. Une carte des bailliages bernois francophones se trouve dans
L’histoire vaudoise, Henri Meylan (dir.), Lausanne : 24 Heures, 1973, (coll. Encyclo-
pédie illustrée du Pays de Vaud ; 4), p. 127.
    27
        La liste des baillis de Lausanne pour la période 1536-1564 est placée en annexe
10.2.
    28
        Cf. l’article « Bailliages communs » d’André Holenstein dans le DHS.

                                                                          Karine Crousaz - 9789004210738
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contexte politique, religieux et éducatif                 25

                                                                     Carte 2. La Confédération helvétique vers 1550.

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26   chapitre 1

                                                              Carte 3. Le territoire bernois en 1555.

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contexte politique, religieux et éducatif                                    27

indépendance. À partir de 1803, Vaud devient un canton de la
Confédération helvétique à part entière.29
  Après ces quelques pages centrées sur Lausanne, il est nécessaire
de donner quelques précisions sur la ville qui la domine à l’époque
moderne.

                                         Berne
La ville de Berne a été fondée sur les bord de l’Aar vers la fin du XIIème
siècle par la dynastie des Zähringen, fondatrice également de la ville
voisine de Fribourg.30 Elle est acceptée comme alliée perpétuelle
des cantons confédérés en 1353 et dès lors considérée comme un
membre de la Confédération helvétique. Au XVIème siècle, la « Ville
et République » de Berne est au sommet de sa puissance. Elle consti-
tue, de loin, le plus vaste canton de la Confédération et jouit d’une
grande force militaire, mise non seulement au service de ses propres
conquêtes territoriales, comme nous l’avons vu dans le cas des guerres
de Bourgogne et de la mainmise sur le Pays de Vaud, mais aussi au
service de princes étrangers, en particulier du roi de France.
   La confrontation des deux cartes géographiques des pages précé-
dentes permet de se rendre compte de la taille de Berne au XVIème

    29
        Sur la situation politique vaudoise de 1798 à 1803, cf. Quand Napoléon Bona­
parte recréa la Suisse : la genèse et la mise en oeuvre de l’Acte de médiation : aspects
des relations franco-suisses autour de 1803, Journée d’étude du 3 mars 2003 à la Sor-
bonne, Alain-Jacques Czouz-Tournare (dir.), Paris : Société des études robespier-
ristes, 2005, 248 p. ; Creare un nuovo cantone all’epoca delle rivoluzioni : Ticino e
Vaud nell’Europa napoleonica 1798-1815 = Créer un nouveau canton à l’ère des révo­
lutions : Tessin et Vaud dans l’Europe napoléonienne, 1798-1815, Fabrizio Panzera,
Elisabeth Salvi, Danièle Tosato-Rigo (dir.), Bellinzona : Salvioni ; Prahins : Ed. du
Zèbre, 2004, 378 p. ; Jéquier, François, « Le Pays de Vaud (Canton du Léman) : de
l’Helvétique à la Médiation, naissance d’un canton confédéré », RHV, 2004,
p. 67-76 ; Bon peuple vaudois, écoute tes vrais amis! : discours, proclamations et pam­
phlets diffusés dans le Pays de Vaud au temps de la Révolution (décembre 1797–avril
1798), Danièle Tosato-Rigo et Silvio Corsini, (éd. et présentation), Lausanne : Revue
historique vaudoise ; Bibliothèque historique vaudoise, 1999 (coll. Bibliothèque
­historique vaudoise ; 114) ; De l’ours à la cocarde : régime bernois et révolution en
 pays de Vaud (1536-1798), François Flouck et alii (dir.), Lausanne : Ed. Payot, 1998,
 457 p.
    30
        Sans qu’elle soit certaine, la date indiquées par les anciennes chroniques pour
la fondation de Berne est 1191. Sur l’histoire de Berne, cf. les articles « Berne, can-
ton » et « Berne, commune » dans le DHS (auteurs multipes) ; l’encyclopédie histo-
rique intitulée Berner Zeiten, en cours de parution depuis 1999, dont le volume BMZ
pour le XVIème siècle ; Feller, Richard, Geschichte Berns, [S.l.] : [s.n.], (Bern : Feuz),
1946-1960, 4 vol., (Archiv des Historischen Vereins des Kantons Bern, vol. 38 cahier
2, 42 cahier 2, 43, 45).

                                                                                  Karine Crousaz - 9789004210738
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28                                chapitre 1

siècle et de son importance au sein de la Confédération helvétique.
Cette dernière ne constitue pas, jusqu’en 1848, un véritable État uni-
fié, mais une alliance de plusieurs cantons souverains (au nombre de
treize durant tout l’Ancien Régime), qui se réunissent régulièrement
en « diète » (all. Tagsatzung), principalement pour tenter d’appliquer
une politique commune vis-à-vis de leurs États voisins et pour gérer
leurs « bailliages communs », ces territoires conquis militairement par
plusieurs cantons confédérés réunis.31 Liés aux treize cantons confédé-
rés par des alliances particulières, mais ne faisant pas formellement
partie de la confédération, le Valais et les Trois Ligues (actuel canton
des Grisons) forment eux-même des États indépendants. Les Trois
Ligues administrent en commun les territoires sujets de la Valteline,
Chiavenna et Bormio, aujourd’hui rattachés à l’Italie.
   La République de Berne, sûre d’elle-même, repose sur un patriciat
urbain composé de familles bourgeoises de la Ville. Certaines de ces
familles (p. ex. les Steiger, Manuel, Tillier) peuvant être qualifiées au
XVIème siècle de familles montantes, qui profitent de l’arrivée de
l’humanisme, de la Réforme et de la gestion des nouveaux territoires
francophones pour se faire une place dans le gouvernement de la ville
à côté de familles plus anciennes.
   La structure du pouvoir politique bernois est assez complexe.32 Au
XVIème siècle, elle compte trois assemblées principales : le Petit Con­-
seil, le Conseil des Deux-Cents ou Grand Conseil et l’assemblée des
Bourgeois. Le Petit Conseil (en latin Senatus) se réunit presque quoti-
diennement et constitue le véritable centre du pouvoir. Il est com­posé
de vingt-sept membres, y compris l’avoyer (en all. Schultheiss ; les
textes latins du XVIème siècle l’appellent consul !) qui se trouve au
sommet de la hiérarchie politique et qui représente la ville vis-à-vis de
l’extérieur. Il y a en réalité deux avoyers qui s’alternent tous les deux
ans à la tête du Conseil (dès la deuxième moitié du XVIème siècle
chaque année). Juste en dessous des fonctions d’avoyer, se trouvent les
postes de banneret (banderet en français du XVIème sièce ; en all.
Venner) et de trésorier (all. Seckelmeister). Les quatre bannerets de
   31
      Pour une introduction sur le fonctionnement de la Confédération helvétique
durant l’Ancien Régime, cf. les articles « Confédération » et « Diète fédérale »
d’Andreas Würgler dans le DHS et l’ouvrage de Peyer, Hans Conrad, Verfassungs­
geschichte der alten Schweiz, Zürich : Schulthess Polygraphischer Verlag, 1978, VII,
160 p.
   32
      Pour l’organisation politique de Berne au XVIème siècle : François de Capitani
« Affaires intérieures » in DHS s.v. « Berne, canton » ; Braun-Bucher, Barbara, « Im
Zentrum der Macht : Schultheiss, Rät und Burger », in BMZ, p. 30-38.

                                                                       Karine Crousaz - 9789004210738
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contexte politique, religieux et éducatif                                   29

Berne sont responsables des questions militaires et s’occupent en
outre de tâches administratives importantes.33 Les trésoriers, chargés
des finances de la République de Berne, sont au nombre de deux : le
trésorier allemand est rejoint, suite à l’extension territoriale de 1536,
par un trésorier français, ou romand, (welschseckelmeister). Le Conseil
des Deux-Cents se réunit moins souvent que le Petit Conseil ; il avalise
les décisions importantes, comme les ordonnances et les mandats. En
cas de décision très importante ou difficile à prendre par les Conseils,
l’assemblée des Bourgeois peut être convoquée de manière extraordi-
naire. Les régions de campagne conservent une certaine autonomie
dans leur gestion et peuvent délibérer de manière décentralisée dans
leurs propres Conseils communaux ou sous une forme de Lands­
gemeinde, même si elles sont sujettes de la ville de Berne et gouvernée
par celle-ci. Il arrive régulièrement au XVIème siècle que les sujets
bernois des campagnes soient consultés par les autorités civiles de la
ville lorsque celles-ci doivent prendre une décision lourde de consé-
quence pour l’ensemble du territoire et que ses membres sont divisés.
Les autorités bernoises organisent par exemple six consultations de
leurs communautés rurales dans les années 1520, pour savoir ce que
leurs sujets pensent au sujet de la Réforme de l’Église.34
   De manière générale, le souverain bernois se montre au XVIème
siècle à la fois soucieux de son prestige, de sa puissance politique et de
ses droits, mais aussi d’exercer un « bon gouvernement » sur ses admi-
nistrés et d’être ainsi non seulement redoutés, mais surtout appréciés
par ses sujets, sans doute parce qu’il estime que cela constitue le plus
sûr moyen pour que ces derniers lui soient fidèles.35
   Le 7 février 1528, après plusieurs années d’hésitations liées aux
changements des rapports de force au sein des Conseils, les autorités
civiles bernoises annoncent que leur territoire devient réformé. Leur
décision est prise immédiatement après la Dispute de Berne, tenue du
6 au 26 janvier 1528, à laquelle participent notamment Zwingli,

   33
        Cf. DHS, art. « Banneret » par François de Capitani et Hervé de Weck.
   34
        Roulet, Louis-Edouard, « Six consultations populaires bernoises à l’époque de
la Réforme », in Mélanges d’histoire du XVIe siècle. Offerts à Henri Meylan. Lau-
sanne : [s.n.], 1970 (coll. Bibliothèque historique vaudoise ; 43), p. 31-47.
    35
        Ce qui est conforme aux théories politiques les plus répandues à l’époque, dif-
fusées notamment par l’ouvrage d’Érasme intitulé l’Éducation du Prince chrétien
(Institutio principis christiani, 1516). Cf. Bradshaw, Brendan, « Transalpine Human-
ism », in The Cambridge History of Political Thought : 1450-1700, J. H. Burns (éd.),
Cambridge ; New York [etc.] : Cambridge University Press, 1991, p. 95-131, en par-
ticulier p. 126-127.

                                                                                Karine Crousaz - 9789004210738
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30                                   chapitre 1

Œcolampade, Martin Bucer et Wolfgang Capiton. Cette dispute
constitue une sorte de revanche du camp protestant après celle de
Baden (1526), où leurs combattants avaient été dominés par les catho-
liques.36
   Berne rejoint ainsi Zurich dans le camp réformé. Ces deux puis-
sants cantons suisses, auxquels se joint la ville de Bâle l’année suivante,
forment dès lors le noyau protestant de la Confédération helvétique.
Cette dernière menace à plusieurs reprises de voler en éclat à cause de
cette division confessionnelle, mais parvient toutefois à y survivre.37
   Après cette rapide présentation du contexte politique et religieux,
venons-en à une discussion plus ample du contexte éducatif à la
Renaissance dans lequel s’inscrit la naissance de l’Académie de
Lausanne.

                            B) Contexte Éducatif

Les institutions pédagogiques vivent à la Renaissance une période
d’intense bouillonnement. L’enseignement dispensé dans les universi-
tés est violemment remis en cause par les humanistes, puis par les
Réformateurs. Les universités transforment progressivement leurs
cursus de l’intérieur, mais elles sont également mises en concurrence
avec de nouveaux lieux de formation. Les écoles humanistes ensei-
gnent, en la rénovant, l’instruction traditionnellement prise en charge
par la faculté universitaire des arts libéraux. Les collèges humanistes
trilingues offrent aux étudiants avancés des cours de latin, de grec et
d’hébreu qui exercent une forte attraction, même s’ils ne débouchent
pas sur des titres académiques.

    36
        Sur les disputes de religion en Suisse cf. les travaux d’Irena Backus, en particu-
lier l’art. « Disputes de religion » dans le DHS et son ouvrage intitulé The Disputa­
tions of Baden, 1526 and Berne, 1528 : Neutralizing the Early Church, Princeton
Theological Seminary : Princeton, 1993, IX, 130 p., (trad. allemande : Das Prinzip
«Sola scriptura» und die Kirchenväter in den Disputationen von Baden (1526) und
Bern (1528), Zürich : Theologischer Vlg, 1997, 158 p.) Cf. également Fuchs, Thomas,
Konfession und Gespräch : Typologie und Funktion der Religionsgespräche in der
Reformationszeit, Köln ; Weimar [etc.] : Böhlau, 1995, XIV, 543 p. et Moeller, Bernd,
« Zwinglis Disputationen. Studien zu den Anfängen der Kirchenbildung und des
Synodalwesens im Protestantismus », Zeitschrift der Savigny-Stiftung für Rechtsge­
schichte. Kanonistische Abteilung, 87, 1970, p. 275-324 ; 91, 1974, p. 213-364.
    37
        Deux brèves guerres, appelées les guerres de Kappel opposent en 1529 et 1531
les cantons protestants aux cantons catholiques de la Confédération. Zwingli est tué
au cours de la seconde.

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contexte politique, religieux et éducatif                                   31

   Il s’agit maintenant d’exposer ce contexte éducatif de la Renaissance,
non seulement de manière générale, mais aussi de manière plus
détaillée pour le cas de la Suisse, qui ne reste pas à l’écart de ces trans-
formations. Soyons toutefois conscients que les problématiques soule-
vées dans les pages qui suivent font, encore aujourd’hui, l’objet de
multiples recherches et qu’il ne saurait être question d’en présenter un
état définitif.

                            Humanisme et éducation
Le mouvement humaniste, qui prend son essor vers la fin du XIVème
et le début du XVème siècle en Italie, un siècle plus tard dans le reste
de l’Europe, peut être défini succinctement comme un courant mani-
festant « un vaste intérêt pour l’étude et l’imitation de l’Antiquité clas-
sique. »38 L’influence de l’humanisme est considérable dans le domaine
de l’éducation. À tel point que les buts et le contenu de la formation
scolaire découlent, dans toute l’Europe, tant catholique que protes-
tante, jusqu’à la fin du XIXème siècle au moins, de la conception de
l’éducation développée par les humanistes à la Renaissance.39

    38
        Kristeller, Paul Oskar, « Humanism », in The Cambridge history of Renaissance
philosophy, Charles B. Schmitt (dir.), Cambridge ; New York [etc.] : Cambridge Uni-
versity Press, 1988, p. 113-137, p. 113.
    39
        Sur l’éducation humaniste, cf. Grendler, Paul F., « Renaissance Humanism,
Schools, and Universities », in L’étude de la Renaissance «nunc et cras» : actes du
colloque de la Fédération internationale des sociétés et instituts d’étude de la Renais­
sance (FISIER) : Genève, septembre 2001, Max Engammare et alii (éd.),
Genève : Droz, 2003, p. 69-91 ; Handbuch der deutschen Bildungsgeschichte, Bd. 1, 15.
bis 17. Jahrhundert : von der Renaissance und der Reformation bis zum Ende der
Glaubenskämpfe, Notker Hammerstein (éd.), München : C. H. Beck, 1996, 475 p. ;
Nauert, Charles G., Jr., Humanism and the Culture of Renaissance Europe, Cam-
bridge : Cambridge University Press, 1995, 237 p. ; Education in the Renaissance and
Reformation, Grendler, Paul F., (éd.), Renaissance Quarterly, 1990, 43/4, p. 774-
824 ; Grendler, Paul F., Schooling in Renaissance Italy : Literacy and Learning, 1300-
1600, Baltimore Md. ; London : The Johns Hopkins Univ. Press, 1989, XXIII, 477 p. ;
Grafton, Anthony et Jardine, Lisa, From Humanism to Humanities. Education and
Liberal Arts in Fifteenth- and Sixteenth- century Europe, London : Duckworth, 1986,
XVI, 224 p. ; Histoire mondiale de l’éducation, Gaston Mialaret et Jean Vial (dir.),
Paris : Presses univ. de France, 1981, 4 t., (t. 1: « Des origines à 1515 » ; t. 2 : « De
1515 à 1815 ») ; Garin, Eugenio, L’educazione in Europa : 1400/1600 : problemi e
programmi, Roma ; Bari : Laterza, 19763, (19571), (trad. française L’éducation de
l’homme moderne : la pédagogie de la Renaissance : (1400-1600), Paris : Fayard ;
Hachette, 1995 (19681) ; Woodward, William Harrison, Studies in Education during
the Age of the Renaissance, 1400-1600, Cambridge, 1906 (reprint : New York : Russell
& Russell, 1965).

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32                                  chapitre 1

   Les humanistes parviennent à convaincre leurs contemporains
qu’une bonne éducation est indispensable non seulement pour les
gens d’Église, mais aussi pour les membres de la société civile. Ils per-
suadent en particulier les autorités politique de l’idée que si elles veu-
lent être en mesure d’exercer un bon gouvernement, garant de la
fidélité de leurs sujets, elles doivent elles-mêmes avoir été formées
selon l’éducation lettrée qu’ils prônent.40

Force et utilité de l’éducation
Les humanistes soulignent régulièrement la puissance de l’éducation,
qui serait capable de dompter et de transformer la nature des hommes.
Le proverbe « nourriture passe nature », courant en moyen français et
qui signifie que l’éducation a plus de force que la nature, résume bien
cette conception.41
   Une anecdote rapportée par Plutarque dans son traité Sur l’éduca­
tion des enfants42 est employée dans le même sens par divers auteurs
de la Renaissance. Pierre Viret,43 réformateur et pasteur de Lausanne
entre 1536 et 1559, la reprend lui aussi, en insistant sur les consé-
quences morales à en tirer, dans un ouvrage intitulé Dialogues du
désordre qui est à présent au monde, et des causes d’iceluy, et du moyen
pour y remedier (1545).44 Voici l’anecdote que Viret rapporte, qui est
tout à fait significative pour saisir la force attribuée à l’éducation par le

    40
       Nous reviendrons sur cette question dans la partie consacrée aux étudiants non
boursiers dans le chapitre 5.
    41
       Ce proverbe se lit par exemple dans la traduction française de 1542 du De In­­
stitutione feminae christianae de Vivès : Vivès, Juan Luis, Livre de l’institution de la
femme chrestienne : tant en son enfance que mariage et viduité ; aussi De l’office du
mary, (...) nouvellement traduictz en langue françoyse par Pierre de Changy, livre II,
ch. X, [144], p. 246, rééd. Havre : Lemale, 1891, XVI, 392 p. Le traducteur s’éloigne
ici du texte de Vivès, qui ne contient pas d’équivalent en latin. Ce proverbe français
figure encore dans le dictionnaire de l’Académie française en 1831, s.v. « nourri-
ture », avec le commentaire suivant : « On dit proverbialement, nourriture passe
nature, pour dire, que la bonne éducation peut corriger les défauts d’un mauvais
naturel. »
    42
       Plutarque, De l’éducation des enfants, 4. [3 A-B]. Éd. moderne : Plutarque, De
l’éducation des enfants ; Comment lire les poètes, Jean Sirinelli et André Philippon
(éd. et trad.) ; Robert Flacelière et Jean Irigoin (intro.), Paris : Les Belles Lettres,
1987, CCCXXIV, 172 p., p. 37-38, (coll. œuvres morales, Plutarque ; 1, 1).
    43
       Pierre Viret (1511-1571) est l’un des personnages centraux de cette étude.
Nous renvoyons, pour une présentation plus détaillée, au portrait biographique
dressé en annexe.
    44
       Viret, Pierre, Dialogues du désordre qui est à present au monde, op. cit, p. 901-
902.

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contexte politique, religieux et éducatif                                   33

pasteur de Lausanne et par ses contemporains. Le législateur lacédé-
monien Lycurgue avait séparé à la naissance deux chiots, nés le même
jour du même père et de la même mère. Il avait confié l’un d’eux à des
chasseurs et l’autre à des cuisiniers. Au moment où les chiens sont
devenus adultes, Lycurgue rassemble la population de Sparte sur une
grande place, fait mettre au centre un lièvre et une soupe, et com-
mande de lâcher les chiens. Celui qui avait grandi avec les chasseurs
court immédiatement sur le lièvre, l’autre marche vers la soupe. Au
peuple étonné qui demande la raison de cette mise en scène, Lycurgue
explique qu’il a voulu leur rappeler par là la force de l’éducation : les
deux chiens ayant à l’origine une même nature, la différence de leur
comportement tient donc uniquement à l’instruction qu’ils ont reçue.
Sous la plume de Viret, Lycurgue avertit que le même effet se produit
sur les enfants de l’assistance : « Estimez qu’autant en adviendra il à
voz enfans : et que vous les trouverez telz, que vous les aurez nourris. »
Car l’éducation est capable de modifier la nature humaine, en l’amé-
liorant ou en la dégénérant. Après la conclusion de ce récit inspiré de
Plutarque, l’un des personnages mis en scène par Viret s’exclame :
     Voila une bonne remonstrance, pour un Payen. Pleut à Dieu que tous
     ceux de ce pays, qui ont des enfans, et singulierement les Magistratz et
     Pasteurs, qui deussent pourvoir pour les faire bien instruire, eussent
     telle consideration. Je croy que nous aurions en brief, un grand nombre
     d’hommes savans, sages et vertueux, tant pour regir l’Eglise, que la
     chose publique.
Ces lignes se font l’écho de l’idée que les humanistes ont réussi à impo-
ser, et qui est encore ancrée dans les esprits aujourd’hui, selon laquelle
la bonne marche d’une société donnée dépend de la bonne instruction
de sa jeunesse. Cette conviction forme un véritable lieu commun au
XVIème siècle : elle se retrouve aussi bien sous la plume d’autorités
civiles protestantes que sous celle de jésuites, lorsqu’il s’agit de justifier
les efforts consentis en faveur de l’éducation. Voici par exemple ce
qu’écrit en 1556 le jésuite Pedro de Ribadeneira à Philippe II d’Es-
pagne, pour expliquer la motivation de son ordre à fonder des col-
lèges : « Toute la santé de la chrétienté et du monde entier dépend
d’une correcte éducation de la jeunesse. »45

  45
     Monumenta Paedagogica Societatis Iesu, Ladislau Lukàcs (éd.), Roma : Monu-
menta historica Soc. Iesu, 1965-1992, 7 vol., vol. 1, p. 475. Cité par O’Malley, John
W., Les premiers jésuites, 1540-1565, Paris : Desclée de Brouwer, 1999, 629 p., p. 302.

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