Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA

 
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Dossier
Numéro 98
Bimestriel
décembre 2010
                           L’avenir de l’élevage africain
janvier 2011

                          défis sud
Rue aux Laines, 4
1000 Bruxelles

Bureau de dépôt
Bruxelles X
N° d’agrément : P307409

                                          Alimentation et spéculation
                                          A la roulette du casino
                                          de la faim
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Somma i r e
    Alimentation et spéculation	P 4-6
De nombreux analystes voient aujourd’hui les signes avant-coureurs d’une nouvelle
flambée des prix des produits alimentaires, avec les conséquences que cela peut
représenter pour les populations qui consacrent entre 50 % et 80 % de leur budget
à leur alimentation. Une nouvelle crise alimentaire se profile-t-elle ou l’inquiétude
est-elle sans fondement ?

    comprendre                                                             p 7-10
Le processus de réforme du Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) a débuté.
Depuis la crise alimentaire mondiale de 2008, la restructuration de cette instance
internationale s’est révélée impérative.

  Dossier                                                               p 11-31
  L’avenir de l’élevage africain
  En 2006, un rapport de la FAO pointait du doigt l’élevage comme l’un des principaux
  responsables du réchauffement climatique. Si la viande semble donc bien sur le
  gril, faut-il pour autant tous devenir végétariens ? Dans les pays du Sud, l’élevage
  a une grande importance socio-économique. L’élevage est la ressource principale
  pour plus d’un milliard de paysans pauvres. C’est essentiellement le Nord, avec en
  moyenne 80kg de viande consommée par habitant et par an, qui contribue aux 18 %
  d’émissions de gaz à effet de serre dues à l’élevage. Mais dans les pays du Sud,
  l’élevage reste un des maillons essentiels de l’économie.
    Quel élevage au vingt et unième siècle ?                                  11-13
    L’élevage paysan doit répondre à la demande africaine                     14-16
    « Vers des solutions multifonctionnelles »                                17-19
    Un secteur victime de désintérêt                                          20-22
    Renaissance du pastoralisme nomade                                        23-25
    Le salut par la chaîne de valeur                                          26-28
    « Le bétail doit sécuriser la famille paysanne »                          29-31      Directeur de la publication : Jean-Jacques Grodent. Rédacteur
                                                                                         en chef : Pierre Coopman. Conseil éditorial : Laurent Biot,
                                                                                         Christophe Brisme, François Cajot, Pierre Coopman, Thierry
                                                                                         Defense, Jean-Jacques Grodent, Marine Lefebvre, Marc Mees
                                                                                         Collaborateurs : Charline Cauchie, Patrice Debry, Mohamed
    biodiversité                                                         p 32-34         Gueye, Valérie Lontie, Miguël Mennig, François Misser, Aurélie
                                                                                         Vankeerberghen, Patrick Veillard. Couverture : François Cajot/
Les superlatifs ne manquaient pas au moment de clore la 10e conférence de la             SOS Faim. Rédaction-Belgique : Rue aux Laines, 4, 1000
                                                                                         Bruxelles. tél. 32 (0)2 511 22 38 Rédaction-Luxembourg :
Convention sur la diversité biologique (CBD). « Une réussite historique » d’après le     Rue Victor Hugo, 88, 4141 Esch/Alzette. Tél. 352 49 09 96 21
                                                                                         Réalisation : Studio Marmelade. Impression : Arte Print. Défis-
directeur de WWF International. « Un rêve que tous les pays ont en tête depuis long-     Sud est une publication de SOS Faim. Défis-Sud est un forum
temps » selon le ministre japonais de l’Environnement. Un « succès » que beaucoup        où des auteurs d’horizons divers s’expriment sur les thèmes
                                                                                         du développement. Tous droits de reproduction réservés. Les
ont attribué, de manière paradoxale, à l’énorme déception qu’avait suscitée l’échec      articles n’engagent que leurs auteurs. Les titres et les sous-
                                                                                         titres sont parfois de la Rédaction. Les manuscrits envoyés
du sommet de Copenhague sur le climat en décembre dernier.                               spontanément ne sont pas rendus.
                                                                                         E-mail : pco@sosfaim.org
                                                                                         Site web : www.sosfaim.org
    agir                                                                       p 35      Imprimé sur papier recyclé. Editeur responsable : Freddy Destrait
Assemblée parlementaire UE-ACP. Carrefour paysan en RDC. Billital Maroobé et Oxfam       rue aux Laines, 4 - 1000 Bruxelles.

exhortent la communauté internationale.                                                  Défis Sud bénéficie du soutien de la Direction générale de la
                                                                                         coopération au développement (DGCD) et d’un apport du Ministère
                                                                                         des Affaires étrangères luxembourgeois (MAE).
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éditorial

 Relever le défi céréalier
     L’éditorial de Freddy Destrait Secrétaire général de SOS Faim Belgique
      et de Thierry Defense Directeur de SOS Faim Luxembourg

                                                         Du 23 au 25 novembre dernier à Ouagadougou, le Roppa (Réseau des orga-
                                                         nisations paysannes et de producteurs d’Afrique de l’Ouest) et SOS Faim ont
                                                         organisé un séminaire* régional sur le développement des filières céréalières
                                                         en Afrique de l’Ouest. Cet événement a réuni une soixantaine de représen-
                                                         tants d’organisations paysannes, d’ONG africaines et internationales, d’ins-
                                                         titutions sous-régionales (Cedeao, Uemoa, CILSS…) et de bailleurs de fonds.
                               © Mihnea Popescu.

                                                         Les céréales (mil, sorgho, fonio, riz, maïs) constituent un enjeu crucial pour la
                                                         souveraineté alimentaire de la sous-région : elles concernent plus de 80 % des
                                                         exploitations familiales, elles demeurent la base de l’alimentation des ménages
Freddy Destrait                                          ruraux et contribuent à l’alimentation des populations urbaines. La région ouest-
                                                         africaine produit 80 % de ses besoins (65 millions de tonnes), le solde étant cou-
                                                         vert par les importations commerciales et l’aide alimentaire. Si la production
                                                         céréalière a triplé en trente ans, cela est principalement dû à l’augmentation des
                                                         surfaces cultivées et non à l’accroissement de leur rendement.

                                                         Au regard du développement démographique et de l’urbanisation de l’Afrique
                         © Etienne Delorme/ Paper Jam.

                                                         de l’Ouest, ainsi que des besoins croissants d’aliments pour bétail ou pour
                                                         les industries, l’augmentation de la production céréalière est absolument
                                                         nécessaire. Mais, sous peine de dégâts irréversibles pour l’environnement et
                                                         de conflits entre acteurs (producteurs, éleveurs, forestiers…), elle ne pourra
                                                         se faire éventuellement par l’accroissement des surfaces de production.

Thierry Defense                                          Relever le défi céréalier suppose une importante révision des politiques de
                                                         financement. Des subventions à l’agriculture vivrière sont indispensables,
                                                         qu’elles proviennent des États ouest-africains ou de la coopération interna-
                                                         tionale, non seulement pour relancer les filières mais aussi pour lutter contre
                                                         les importations subventionnées de manière déloyale. L’agriculture vivrière
                                                         a aussi besoin de crédits mais à des conditions adaptées. Les règles de la
                                                         Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest doivent être adaptées en ce
                                                         sens, afin que le secteur bancaire réinvestisse dans la production, la trans-
                                                         formation et la commercialisation des produits de l’agriculture familiale.

                                                         Au-delà des exigences paysannes sur les politiques, en vue du développe-
                                                         ment des filières, les organisations paysannes (OP) ont plus que jamais pris
                                                         conscience et réaffirmé que les changements viendront également d’elles-
                                                         mêmes. Qui dit « modernisation de l’agriculture », dit « modernisation de
                                                         l’agriculteur ». Les OP sont prêtes à se restructurer pour accompagner leurs
                                                         membres, en tant qu’entrepreneurs ruraux dynamiques et progressistes. La
                                                         défense de l’agriculture familiale est tout sauf conservatrice ou rétrograde !
                                                         Sans nécessairement mettre sa daba au musée et tout en défendant une agri-
                                                         culture respectueuse de l’homme et de la nature, le paysan africain est amené
                                                         à se moderniser, à se diversifier voire à changer d’attitudes. Son salut passe
                                                         aussi – et d’abord ? – par là.

                                                         * Les conclusions du séminaire sont disponibles au Roppa et à SOS Faim.

                                                                                                                     n° 98 - décembre 2010, janvier 2011 défis sud   3
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Alimentation et spéculation

        Matières premières agricoles

        À la roulette du casino
        de la faim ?
     Un article de Miguël Mennig (collaborateur de Défis Sud)                               anciennes républiques soviétiques), les
                                                                                            stocks céréaliers sont nettement supé-
Une nouvelle crise alimentaire se profile-t-elle ou l’inquiétude rieurs à leur niveau de 2007-2008. On ne
est-elle sans fondement ? Les émeutes au Mozambique - après peut donc pas parler de pénurie. Et pour-
                                                                                            tant, le même rapport constate que les
l’envolée des prix alimentaires de base (34 % en six mois) - prix céréaliers sont toujours à la hausse.
une canicule exceptionnelle en Russie et des inondations En conséquence, la facture estimée des
                                                                                            importations céréalières pour les pays à
catastrophiques au Pakistan raniment le spectre d’une nouvelle faible revenu et à déficit vivrier devrait
crise alimentaire globale, comme celle de 2008.                                             s’alourdir en 2010-2011. Les prix payés
                                                                                            par ces pays sur les marchés mondiaux
                                                                                            pour assurer leurs importations auront
                                                De nombreux analystes voient aujourd’hui de graves répercussions sur les prix de
                                                les signes avant-coureurs d’une nouvelle leurs productions locales, même si, dans
                                                flambée des prix, avec les conséquences l’absolu, le volume de ces importations
  Réglementer d’urgence
  Nombre de voix autorisées, dont le rappor-                                                est relativement faible.
  teur des Nations unies Olivier De Schutter,
                                                qu’elle peut représenter pour les popula-
  demandent une réglementation stricte du       tions, qui consacrent entre 50 % et 80 %
  secteur vital des matières primaires agri-    de leur budget (contre 10 % en moyenne               « Pour certains,
  coles. Ils réclament aussi l’interdiction, ou dans les pays développés) à leur ali-
  en tout cas des limites claires imposées sur  mentation. Certains tirent la sonnette             ce sont de simples
  les transactions opérées par des traders      d’alarme. L’analyste indien Devinder               actifs financiers »
  financiers au détriment des agents com-       Sharma pense que les émeutes du Mo-
  merciaux et des consommateurs.                zambique risquent de se multiplier dans le Le marché ne refléterait donc pas les
  Aux USA, Paul Volcker, conseiller de l’admi-  monde si les PVD ne s’engagent pas sur la tendances réelles de la situation écono-
  nistration américaine, a défendu des pro-     voie de l’autosuffisance. Pour C. Leather, mique, comme l’affirme le dogme néoli-
  positions de réglementation des banques.      expert en politiques alimentaires d’Ox- béral. Il faut alors chercher ailleurs les
  Sa mesure connue sous le nom de «règle de
  Volcker» prévoyait, entre autres, que les
                                                fam, « une crise de l’ampleur de celle sur- causes de cette volatilité des prix.
  activités spéculatives des banques com-       venue il y a deux ans n’est pas imminente,
  merciales ne bénéficient pas de la protec-    mais ses causes sous-jacentes sont tou- Quand l’agriculture donne la fièvre
  tion de l’État en cas de difficultés. Mais,   jours là », tandis qu’Olivier De Schutter, aux spéculateurs
  face aux pressions, seule une version rési-   rapporteur spécial des Nations unies sur Olivier De Schutter manifeste son inquié-
  duelle de cette règle a survécu.              le droit à l’alimentation, regrette que les tude devant la hausse des prix alimen-
  L’Europe, en retard dans ce domaine, ira-     enseignements de la crise de 2007-2008 taires. La spéculation financière jouant
  t-elle plus loin dans cette réglementation    n’aient pas été tirés.                      un rôle essentiel et extrêmement préjudi-
  urgente ou les lobbys européens feront-ils                                                ciable dans la volatilité des prix, il invite
  preuve d’une pression aussi convaincante      Les fondamentaux du marché alimen- le G-20 à se saisir de cette question. Aux
  que leurs homologues américains ?
                                                taire, les niveaux de l’offre et la de- États-Unis, la réforme financière a bien
                                                mande, sont-ils menaçants ? Selon été votée, mais considérablement vidée
                                                le dernier rapport de la FAO (L’État de de sa substance par l’opposition répu-
                                                l’insécurité alimentaire dans le monde blicaine, en plein accord avec les puis-
                                                2010), il n’y a aucune raison de redou- sants lobbys financiers et bancaires. Un
                                                ter une crise alimentaire. La production volet important de cette réforme voulait
                                                céréalière mondiale reste la troisième la mettre un terme aux pratiques bancaires
                                                plus importante jamais enregistrée, mal- et à leurs outils financiers permettant
                                                gré une nette diminution dans la Commu- d’engager des sommes colossales dans
                                                nauté des États indépendants (11 des 15 les fonds spéculatifs.

 4     défis sud n° 98- décembre 2010, janvier 2011
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Alimentation et spéculation

                                                                                                                                                                      © Jeroen Oerlemans/ Panos.
Un vendeur de blé fait ses comptes au marché de gros à Kaboul. En Afghanistan, en 2008, le prix du blé avait augmenté de 100 %.

La France se promet aussi d’inscrire la               tives du Nasdaq, des actions, puis de l’im-vestissement, fonds indiciels1 sont des
régulation financière dans son agenda                 mobilier et des emprunts hypothécaires,    instruments aux mains de spéculateurs
prioritaire et le Commissaire européen au             les opérateurs financiers sont contraints  éminemment réactifs dans leur quête in-
Marché intérieur et aux Services, Michel              de réorienter leurs portefeuilles et de se cessante d’une maximisation des profits.
Barnier, a violemment attaqué les pra-                rabattre sur d’autres sources. Le mar-     Ils se précipitent sur tout ce qui bouge.
tiques de la spéculation sur les matières             ché agricole, à travers l’accaparement     Une alarme se profile quelque part, cani-
alimentaires. En octobre 2010, le Comi-               des terres ou de leurs produits, est une   cule, sécheresse, inondation et les voilà
té de la sécurité alimentaire mondiale                proie tout indiquée. L’alimentation est    sur le coup pour amplifier la tendance
(CSA) de la FAO a demandé à son Groupe                                                           et pousser les cours à la hausse ou à la
                                                      un besoin vital, les bouches à nourrir d’ici
d’experts de haut niveau d’étudier « les              à 2050 vont encore se multiplier et les    baisse. Dans ce « casino de la faim », on
causes et les conséquences de la volatilité           habitudes alimentaires des pays émer-      touche le jackpot à la sortie. Les perdants
des prix des denrées alimentaires, y com-                                                        n’ont qu’à se serrer la ceinture, si ce n’est
pris les pratiques de distorsion du marché.           gents évoluent, avec une consommation      qu’ils n’ont rien misé dans ce jeu mortel
(…) Le Groupe de haut niveau examinera                de viande et donc de céréales à la hausse  et n’ont plus grand-chose à perdre. Selon
comment les nations et les populations                tandis qu’un nombre croissant de terres    le Fonds international de développement
vulnérables peuvent assurer l’accès à la              sont devenues impropres à l’agriculture.   agricole (Fida), chaque hausse de 1 % du
nourriture lorsque la volatilité entraîne             Cerise sur le gâteau, le nombre de terres  prix des denrées de base précipite 16 mil-
une perturbation du marché ». La FAO en-              agricoles consacrées aux agrocarburants    lions de personnes supplémentaires dans
courage également le développement de                 ne fait que croître.                       l’insécurité alimentaire. Ce fut le cas pour
programmes sociaux et productifs pou-                 Profits rapides                            150 millions de ces victimes lors de la
vant servir de filets de sécurité.                                                               crise alimentaire de 2007-2008 (estima-
                                                      Dès lors, il n’est guère étonnant que, tions de la Banque mondiale).
Mais que recouvre cette volatilité évo-               depuis quelques années, de nouveaux
quée par tant d’instances, quels sont ses             acteurs financiers aient fait leur appa- Quand la spéculation protégeait
modalités et son champ d’action ? Dans                rition sur le marché des matières pre- La spéculation sur les produits agricoles
une période d’incertitude financière glo-             mières agricoles. Si, pour des popula- n’est pas un mécanisme nouveau. Mais
bale qui ralentit l’activité économique et            tions entières, celles-ci représentent une
déstabilise l’ensemble des secteurs, toute            question de vie ou de mort, pour certains 1 : Un fonds indiciel est un panier de différentes valeurs
opportunité est à bonne à saisir pour les             ce sont de simples actifs financiers pro- pondérées ; un fonds indiciel de matières premières regrou-
investisseurs en quête de placements.                 metteurs de profits rapides. Fonds de pera      par exemple gaz, pétrole, blé, maïs, soya…Il présente
                                                                                                 l’avantage d’offrir un portefeuille diversifié, un atout vanté
Après le dégonflement des bulles spécula-             pension, « hedge funds », banques d’in- pour les investisseurs…
                                                                                                                                           Suite à la page suivante

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Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Alimentation et spéculation

elle servait essentiellement, à l’origine,          cet été les achats de maïs par les spécula-    faire les banques centrales pour les mar-
à prémunir les agriculteurs contre des              teurs sur la place de Chicago représentent     chés financiers. En cas d’envolée inquié-
aléas imprévisibles, comme ceux de la               la totalité de la consommation annuelle        tante du prix des céréales par exemple,
météo. En vendant sa récolte de blé à               du Brésil, troisième consommateur mon-         ces réserves pourraient libérer sur le
terme (3 mois par exemple), le paysan               dial. Au mois de juillet, le Financial Times   marché les quantités de céréales néces-
pouvait tabler sur des rentrées certaines           relevait de son côté l’achat (à terme)         saires pour calmer la fièvre des spécula-
tandis que le négociant acheteur pré-               spectaculaire par un « hedge fund » an-        teurs et faire baisser les prix.
voyait un certain bénéfice lors de la mise          glais de 241 000 tonnes de cacao, soit 7 %
en vente ultérieure. Il n’y a rien à redire         de la production mondiale, faisant mon-        On pourrait aussi imaginer la création
à ce mécanisme de simple prudence qui               ter le prix du cacao à son plus haut niveau    d’un organe supranational, au sein des
permet à l’agriculteur de dégager les               depuis 33 ans.                                 Nations unies, chargé de faire réguliè-
moyens d’assurer sa prochaine saison en                                                            rement le point sur la production globale
s’engageant à vendre sa récolte à terme                                                            et les stocks disponibles. Il pourrait ainsi
à un négociant du secteur. Des ménages               «Faudra-t-il attendre                         tirer le signal d’alarme en cas de détec-
font de même en remplissant en été leur                une nouvelle crise                          tion de nouvelle bulle et mettre sur pied
cuve de pétrole pour éviter une hausse                                                             les politiques alimentaires et commer-
possible du prix en hiver. Cette forme de               alimentaire pour                           ciales adéquates pour prévenir des crises
« spéculation » sur les prix futurs n’a rien        dépasser les déclarations                      majeures en encourageant les politiques
de pernicieux. Mais depuis une dizaine                   d’intention ?»                            nationales souveraines, accordées aux
d’années, la financiarisation du secteur                                                           besoins de la région.
agricole a pris des proportions démesu-
rées et la dérégulation américaine de ce            L’excitation est palpable lorsqu’on lit cer-   Des filets de sécurité sociale doivent
marché en 2000 n’y est évidemment pas               tains passages sur les sites de conseils en    aussi être encouragés et, en cas de
étrangère. En Europe, c’est la City de              investissement : « envolée magnifique du       besoin, financés en partie, pour empê-
Londres qui représente la plaque tour-              cours du blé », « ne passez pas à côté du      cher les populations les plus vulnérables
nante de ces opérations financières.                potentiel de soya », « coton : + 60 % en       d’être à la merci des aléas climatiques ou
                                                    3 mois, une opportunité d’investisse-          des errances du marché international.
Si les contrats à terme sont initialement           ment ? », « sécheresse au Brésil, inonda-
prévus pour se couvrir contre des varia-            tions en Inde, et autres aléas climatiques     Mais au-delà de ces recommandations,
tions de prix, ils concentrent désormais            sur les grands producteurs de sucre... voilà   des mesures à long terme sont tout aussi
une part croissante de la spéculation,              qui dope les cours ». Un fonds d’investis-     pressantes, capables d’instaurer une
avec la mise en place de nouveaux déri-             sement de la première banque suisse, UBS,      sécurité alimentaire durable qui rendrait
vés financiers performants. Les produits            remarquait dernièrement que si la pénurie      les pays les plus fragilisés moins dépen-
alimentaires sont considérés au même                peut représenter « un risque pour certains     dants des importations alimentaires.
titre que d’autres biens négociables,               pays », elle ouvre aussi « des possibilités    Dans cette optique, il est impératif d’in-
comme les indices boursiers, les devises,           intéressantes pour les investisseurs ». Dif-   vestir et de soutenir les cultures vivrières
les taux d’intérêt, etc. Les contrats sont          ficile d’afficher plus clairement le cynisme   locales ainsi que les paysanneries im-
rarement conduits à leur terme et cédés             de ces opérations spéculatives…                puissantes devant les forces du marché
à d’autres spéculateurs qui ne verront                                                             international et les recommandations
jamais la couleur de leur blé ou cacao              Et pour attirer les investisseurs poten-       de l’Organisation mondiale du commerce
puisqu’ils ne sont en rien concernés par            tiels (fonds déjà constitués, investis-        (OMC) ou du Fonds monétaire internatio-
ces biens, contrairement aux interve-               seurs institutionnels ou privés), on leur      nal (FMI). Ce qui suppose aussi s’atta-
nants directs du marché agricole.                   fait miroiter des données factuelles           quer de plein front aux lobbys agro-in-
                                                    comme les taux démographiques ou les           dustriels omniprésents jusqu’au sein des
Nouvelle bulle spéculative                          ressources foncières limitées… autant          structures internationales.
Ces contrats à terme, virtuels, que les             de facteurs qui renforcent ce nouveau
spéculateurs se revendent entre eux, ali-           marché spéculatif à la recherche de por-La défense de la souveraineté alimentaire
mentent clairement l’émergence d’une                tefeuilles judicieusement diversifiés.  ne paraît pas faire partie des priorités à
nouvelle bulle spéculative. En 3 mois, de-          D’autant que certains analystes finan-  l’ordre du jour de l’OMC. La question est
puis juin 2010, les hausses sont specta-                                                    donc de savoir jusqu’où peut aller cette
                                                    ciers voient déjà se profiler l’émergence
culaires sur ce marché : 60 % pour le blé,          d’un nouveau marché stratégique, celui  financiarisation des marchés de produits
25 % pour le soya, 54 % pour le maïs, 90 %                                                  de base. Alors que tant de voix autorisées
                                                    de l’eau. La privatisation de ce bien com-
pour l’arabica… Dans l’instabilité finan-           mun permet de rêver à des marges aussi, en dénoncent les effets pervers, fau-
cière régnante, ces matières premières              si pas plus rentables.                  dra-t-il attendre une nouvelle crise ali-
représentent un refuge rentable qui per-                                                    mentaire pour dépasser les déclarations
met aux fonds spéculatifs d’attirer de              Comment réguler ?                       d’intention ? Qu’attend-on pour prendre
nouveaux placements en promettant des               Les réserves mondiales de céréales de- des mesures contraignantes empêchant
« performances historiques ». Ainsi, le             vraient jouer un rôle régulateur impor- ces mécanismes qui éloignent encore la
World Development Movement estime que               tant sur les marchés, comme peuvent le réalisation des Objectifs du millénaire ?

 6   défis sud n° 98- décembre 2010, janvier 2011
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Comprendre Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA)

             La réforme du CSA expliquée et commentée

             Naissance d’un organe
             mondial de référence
      La crise alimentaire mondiale de 2008 a entraîné la hausse des                    mentaires successives, la flambée des
                                                                                        prix mais aussi l’impact incontestable
      prix dans l’alimentation et a fait apparaître une nécessité : celle               des changements climatiques sur l’agri-
      de créer une instance au niveau international capable d’être un                   culture, ne sont aujourd’hui plus l’affaire
                                                                                        de quelques pays ou institutions et ne
      lieu de discussions et d’échanges sur les questions alimentaires.                 peuvent donc plus être ignorés par les
      C’est ainsi qu’en 2008, a débuté le processus de réforme du                       gouvernements.
      Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA).                                 C’est lors de la Conférence de haut niveau
                                                                                        sur la sécurité alimentaire mondiale or-
                                         Pour des personnes comme Mamadou               ganisée par l’Organisation des Nations
                                         Cissokho, le combat pour une réforme           unies pour l’alimentation et l’agriculture
                                         du CSA remonte à 1996 lorsque s’est tenu       (FAO) à Rome en juin 2008 que le prési-
                                         le premier sommet du comité. Dès cette         dent français Nicolas Sarkozy a parlé de
                                         date, les groupes représentant les pay-        la nécessité de créer au niveau global un
                                         sans du monde entier (Afrique, Asie et         partenariat pour la sécurité alimentaire,
                                         Amérique latine) et la société civile de       la nutrition et l’agriculture qui s’organi-
                                         manière générale ont lancé le concept          serait autour de trois piliers : politique,
                                         de souveraineté alimentaire et se sont         scientifique et financier. Cette idée fut
                                         mobilisés pour la mise en place d’un es-       reprise par le G8 fin 2008 et, en ce qui
Avec les contributions de :                                                             concerne le pilier politique, on s’est ren-
                                         pace ouvert où les gouvernements et les
                                                                                        du compte qu’il existait déjà un comité
Mamadou Cissokho                         autres acteurs puissent échanger et se
                                                                                        de sécurité alimentaire (le CSA) au sein
Président d’honneur du Réseau            mettre d’accord sur des principes d’ac-        du FAO, mais dont le fonctionnement
des Organisations paysannes et de        tion communs.                                  était au point mort. Ainsi, en février 2009
producteurs de l’Afrique de l’Ouest                                                     est née l’idée de faire du CSA réformé
(Roppa) et du Conseil national de
                                             «Le CSA a l’ambition                       l’instance de référence au niveau mon-
concertation et de coopération des                                                      dial en matière de sécurité alimentaire.
ruraux (CNCR)                                 d’être, à l’échelle
                                                  mondiale,                             Le rôle de la Belgique
Thierry Kesteloot                                                                       dans la réforme du CSA
                                                la plateforme
                                                                                        À la session plénière annuelle du CSA
Oxfam Solidarité Belgique                      de coordination                          d’octobre 2008, Hugo Verbist s’est porté
Hugo Verbist                                  sur les questions                         candidat au bureau du comité qui comp-
Vice-président du Comité de sécurité            alimentaires»                           tait, à cette époque, cinq pays membres
                                                                  Mamadou Cissokho      du FAO. La Belgique est ainsi devenue un
alimentaire, Belgique
                                                                                        des pays membre du bureau, tout comme
                                                                                        l’Argentine (avec la présidente Maria del
                                         Ils voulaient faire du CSA un endroit plus     Carmen Squeff), la Russie, Madagascar
                                         consistant qu’un simple « café » mais          et la Jordanie, à un moment où les lignes
                                         pas non plus un tribunal ; un lieu qui se      directrices de la réforme n’étaient encore
                                         définirait plutôt comme un observa-            absolument pas clairement dessinées.
                                         toire de la souveraineté alimentaire où
                                         l’on insisterait sur les responsabilités       Le processus a démarré en février 2009
                                         des gouvernements face à la sécurité           avec la création d’un groupe de contacts
                                         alimentaire. À partir de 2004, les évé-        qui se constituaient de trois grands ac-
                                         nements s’accélérèrent. Les crises ali-        teurs : les états membres de la FAO, les
                                                                                                                     Suite à la page suivante

                                                                                     n° 98 - décembre 2010, janvier 2011 défis sud         7
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Comprendre Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA)

  Le forum préparatoire de la société civile
  De par la diversité et la dispersion des acteurs qu’elle                 queue de peloton) et surtout      que quatre personnes repré­
  regroupe, la société civile éprouve plus de difficultés                  d’éviter de se contredire lors    sentantes restent un nombre
  que les états membres à se coordonner de façon interne.                  de la réunion du CSA. Cette       insuffisant). Ces forums ont
  C’est pour cette raison que celle-ci s’est rassemblée,                   année, la bonne tenue des         permis à la société civile de
                                                                           débats et le consensus final      venir avec des positions com­
  comme chaque année, quelques jours avant la réunion
                                                                           obtenu leur a permis de se        munes tant au niveau de la
  du CSA d’octobre 2010.                                                   mettre d’accord sur le fait que   proposition de la réforme lors
  Thierry Kesteloot a, à l’occa­      de femmes, de jeunes, etc.)          la responsabilité des échanges    de la réunion du CSA de 2009
  sion de ce forum prépara­           représentés par une centaine         et des négociations lors de la    que lors du sommet de 2010
  toire, joué un rôle d’appui         de délégués du monde entier.         réunion du CSA serait délé­       qui a vu la première réunion
  méthodologique aux onze             Le but de ces rassemblements         guée par continent. Mamadou       du comité réformé. Les repré­
                                                                           Cissokho, un des délégués         sentants des gouvernements
  secteurs impliqués rassem­          est d’anticiper les débats du        élus, se félicite d’ailleurs de   ont d’ailleurs félicité cette
  blant des milliers d’orga­          CSA en faisant participer un         cette décision rappelant la       initiative et apprécié le travail
  nisations (notamment les            maximum d’intervenants sur           spécificité des continents et     accompli, preuve de la bonne
  groupes de pêcheurs, groupes        les questions alimentaires           la nécessité de travailler à      coordination et de la cohésion
  autochtones, mouvements             (en ne laissant personne en          leur niveau (même s’il estime     de la société civile.

organisations internationales (Nations              tives globales (de la part de la Banque       la problématique des régimes fonciers
unies, Banque mondiale, FMI, etc.) et               mondiale, du « Standing Comittee on           et les investissements internationaux
la société civile ; ainsi qu’un quatrième           Nutrition » ou encore celles prises lors du   dans l’agriculture) ; et la troisième mis-
acteur, plus minoritaire, formé par le              sommet du G8 à Aquila en 2009), natio-        sion consiste à aider les États membres
secteur privé (mais qui, encore à l’heure           nales, régionales ou locales en matière       à mettre en œuvre ces mesures discutées
actuelle, est moins impliqué). Ce groupe            de gestion des crises alimentaires mais,      tout en les obligeant à rendre compte
de contacts (géré et coordonné par les              par manque de transparence, celles-ci         des progrès faits en matière alimentaire
cinq membres du bureau) s’est réuni tout            ne sont pas connues de tous.                  afin de s’en servir d’exemples à suivre et
au long de l’année 2009 pour discuter du                                                          ainsi inciter les autres États membres à
rôle et de la vision du nouveau CSA, de la                                                        faire de même. C’est dans ce but qu’est
participation, de la nouvelle procédure et              « La présence même                        en train de s’établir une cartographie
des nouvelles structures qui devraient être            de la société civile au                    des actions engagées au niveau des pays
créées et de la mise en place d’un panel                sein du CSA réformé                       (« mapping tool ») qui analyserait les
d’experts qui donnerait l’input scienti-                                                          moyens financiers et proportionnelle-
fique aux délibérations au sein du Comité.
                                                        est une preuve de la                      ment les progrès d’un pays lambda.
                                                       volonté manifeste des
Les grandes missions du nouveau CSA                                                               Les structures du CSA
                                                         gouvernements. »
La réflexion du groupe de contacts a                                          Mamadou Cissokho    Le bureau s’est élargi (depuis octobre
abouti à un texte de réforme approuvé                                                             2009, Hugo Verbist en est le vice-prési-
lors de la session du CSA d’octobre 2009                                                          dent et Noël de Luna, représentant per-
et de la conférence de la FAO de no-                Selon M. Cissokho, il faut encourager         manent des Philippines, le président) et
vembre 2009. Trois missions principales             les responsables politiques et la société     est désormais épaulé, pendant la période
y sont définies : le CSA devra devenir une          civile à partager les expériences (bonnes     intersessionnelle, par un groupe consul-
plateforme internationale de coordina-              ou mauvaises) et à en faire des outils de     tatif (« advisory group ») composé de
tion où l’on tentera de faire converger les         référence dans le débat afin de capitali-     treize membres « parties prenantes »
politiques des États membres et dont les            ser les succès et de permettre leur réap-     (« stakeholders »). Ce sont eux qui sont
décisions irrigueront les mesures mises             propriation (« ownership ») par tous.         en charge de la définition de l’agenda
en œuvre au niveau national.                        De là découle la deuxième mission du          pour la session annuelle d’octobre, et
                                                    comité : la convergence des politiques        non plus le FAO. Enfin, à l’image du panel
En se fixant sa mission première, le CSA            des États membres par l’élaboration de        d’experts sur les changements clima-
a l’ambition d’être, à l’échelle mondiale,          stratégies internationales ou de direc-       tiques, un comité indépendant de quinze
la plateforme de réforme et de coordina-            tives volontaires sur des problématiques      experts internationaux sur la sécurité
tion sur les questions alimentaires ; un            transnationales qui nécessitent des so-       alimentaire (« high level commission »)
« espace de recommandations consen-                 lutions globales (comme la bioénergie,        a été nommé. Deux de ses membres sont
suel » comme le définit Mamadou Cisso-              la volatilité des prix, la sécurité alimen-   issus de la société civile dont la vice-pré-
kho. Il existe en effet beaucoup d’initia-          taire dans des pays en crise prolongée,       sidente, l’Iranienne Maryam Rahmanian.

 8   défis sud n° 98- décembre 2010, janvier 2011
Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Comprendre Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA)

Ces scientifiques dirigent un réseau d’ex-
perts et des équipes de projets (« project
teams ») afin de remplir les mandats qui
leur ont été confiés en octobre dernier
pour des études concernant l’accès au
foncier, la volatilité des prix, le stockage,
la production elle-même (la production
africaine semble en effet très insuffi-
sante) et la relation entre sécurité ali-
mentaire et changement climatique (on
estime que l’agriculture est responsable
de plus de 30 % des émissions de CO2).
Leurs résultats ainsi que les questions
dont le groupe d’experts jugera utile de
s’autosaisir serviront de base lors des
discussions de la session d’octobre 2011.
L’absence du pilier financier
Lors de son allocution, Nicolas Sarkozy
évoquait trois piliers : un pilier de coor-
dination politique, un pilier d’expertise
scientifique et, enfin, un pilier financier
qui, lui, n’a pas été mis en place par la ré-

                                                                                                                                                                 © Matias Costa/ Panos.
forme du CSA, mais plutôt par des initia-
tives qui restent très cloisonnées. L’outil
financier actuel est en effet une sorte
de fonds vertical de la Banque mondiale
(Global Agriculture and Food Security Pro-
gram) pour lequel quelques États (comme         Les prix de l’alimentation doivent être régulés.
les USA, le Canada, l’Espagne, la Corée du
Sud et quelques autres) ont contribué et
qui vise à apporter un appui financier aux      les pays s’étant engagés à verser des                    niveau national ou régional. Une fois
pays qui sont les plus vulnérables face à       sommes pour la souveraineté alimentaire                  l’objectif politique atteint, cela devrait
la crise alimentaire. Cependant, tous n’y       le font effectivement. En outre, l’espace                entraîner la mise en place d’un volet
contribuent pas et l’Union européenne           de discussions qui caractérise la réunion                financier. Néanmoins, pour Kesteloot,
(UE), par exemple, y participe peu. Mais il     annuelle du CSA est aussi une occasion                   il ne faut pas non plus balayer le risque
ne s’agit là qu’une des manières de gérer       d’aborder les questions financières, les                 d’aboutir, un jour, à un outil financier to-
l’argent et de le transférer vers des pro-      promesses de dons et/ou subsides et                      talement déconnecté de l’outil politique.
jets des pays en développement (on pour-        l’évolution des aides octroyées.                         D’autre part, on sait que les crises ali-
rait citer ici les autres initiatives finan-                                                             mentaires ne se résolvent pas sans injec-
cières comme celles liées à la réforme de                                                                tions de moyens financiers par les États
la recherche agricole ou les programmes             « le CSA s’est jusqu’à                               membres. La logique du nouveau CSA
financiers régionaux).                               présent limité à la                                 préconise d’investir dans la recherche
                                                   partie la plus facile du                              et dans la prévention des crises alimen-
La société civile s’étonnait que les deux                processus.»                                     taires plutôt que dans la gestion des
premiers piliers soient intégrés au CSA                                           Thierry Kesteloot
                                                                                                         crises elles-mêmes. Cependant, l’agri-
tandis que le pilier financier dépend de la                                                              culture reste un secteur relativement
Banque mondiale. De plus, Thierry Keste-                                                                 imprévisible qui nécessite l’injection de
loot fait remarquer que rien, dans les          En réalité, plus d’un commentateur s’ac-                 moyens en cas d’urgence. Pour Mama-
termes de référence de cet outil finan-         corde à dire que le CSA n’a pas vocation                 dou Cissokho, nonobstant la nécessité
cier, ne le rattache directement au CSA.        à prescrire des mesures financièrement                   de réguler et de prendre des dispositions
Cependant, pour Hugo Verbist, la réforme        contraignantes aux États membres.                        réglementaires pour anticiper les crises,
du CSA, à défaut d’un pilier financier en       Son objectif principal à l’heure actuelle                le financement de la sécurité alimentaire
soi, a créé un « mapping tool », un outil       consiste à gagner suffisamment de cré-                   doit rester une responsabilité des pays.
qui permet d’évaluer au niveau global           dibilité par les décisions qu’il prendra
et national la gestion des fonds dis-           et par ses activités ou ses propositions Une réelle volonté politique ?
tribués. Il existe également un outil de        d’appui aux politiques agricoles, de Pour Mamadou Cissokho, la présence
« tracking » qui permet de s’assurer que        nutrition et de sécurité alimentaire au même de la société civile au sein du CSA
                                                                                                                                      Suite à la page suivante

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Défis sud Dossier L'avenir de l'élevage africain - AlimentAtion et spéculAtion A la roulette du casino de la faim - ROPPA
Comprendre Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA)

                                                                                                   meront à l’avenir en réunions formelles
  L’agriculture familiale                                                                          où les prises de décision seront toujours
                                                                                                   remises à l’année suivante. Pour ce qui
  sera-t-elle débattue au CSA ?                                                                    est de la réunion d’octobre 2010, le CSA
                                                                                                   a atteint les deux objectifs inscrits à son
                                                                                                   agenda (formaliser et, ensuite, adop-
  Le débat sur les systèmes de production ne fait                 production est incontour­        ter un mécanisme légitime et fort de
  pas encore rage au sein du CSA, mais il est évi-                nable. Cependant le débat
                                                                  est rendu complexe car           fonctionnement interne incluant la so-
  demment incontournable.                                                                          ciété civile) et a ainsi prouvé qu’il pou-
                                                                  il est fondamental de le
  Lors de la session             secteur privé, encore très       mener en relation avec           vait prendre à bras-le-corps des sujets
  d’octobre 2010, le pro­        absent dans la structure         les questions de change­         actuels et politiquement sensibles et
  blème a été mentionné          du CSA. Ce qui amène un          ments climatiques.               s’imposer comme un forum inclusif dont
  dans le cadre d’une des        autre débat : comment Le point a été mis à                        l’agenda engage les parties prenantes.
  trois tables rondes organi­    « inciter » le secteurl’agenda du CSA d’octo­
  sées (« les régimes fon­       privé à s’intéresser plus
  ciers et investissements       massivement au CSA?
                                                       bre 2011 et c’est, à la                     Cependant, Thierry Kesteloot rappelle
  internationaux dans
                                                       connaissance de Thierry
                                 Il en va, en effet, de la                                         que le CSA s’est jusqu’à présent limité
                                                       Kesteloot, la première                      à la partie la plus facile du proces-
  l’agriculture »). Il importe   crédibilité de l’institution
                                                       institution à sauter le
  surtout de signaler que le     d’inclure en son sein tous
                                                       pas. Il est clair que cette
                                                                                                   sus. La réforme désormais accomplie,
  groupe d’experts de haut       les acteurs. Une réflexion
                                                       confrontation entre une                     à l’agenda de l’année prochaine, des
  niveau a été saisi de plu­     (« task force ») a été lancée
                                                       agriculture familiale et                    thématiques plus polémiques comme
  sieurs études sur le sujet     en ce sens.           une agriculture indus­                      l’accaparement de terres ou la confron-
  dont l’une, notamment,                                                                           tation entre une agriculture familiale
                             Selon Mamadou Cissokho trielle a été identifiée
  s’intitule « Rôle respectif                          comme une tension                           et une agriculture industrielle nécessi-
                             également, ce n’est pas
  des grandes plantations
  et des petites exploita­
                             encore d’actualité. La    sur laquelle le groupe                      teront des décisions politiques fortes.
  tions agricoles ».
                             question est cependant    d’experts a un énorme                       Un processus est enclenché, il obligera
                             patente : comment nourrir travail de préparation à                    bientôt les parties actuellement dans
  Hugo Verbist pense qu’il   à long terme 9 milliards  réaliser afin d’amener des
                                                       propositions probantes
                                                                                                   une position d’attente à s’engager (ou
  serait dommage d’aborder d’êtres humains ? Dis­
  le sujet sans y inclure le cuter des systèmes de     dans moins d’un an.                         non) plus intensivement dans le renfor-
                                                                                                   cement du CSA.

                                                                                                   Les enjeux sont énormes et relèvent
                                                                                                   de chaque pilier : le CSA sera-t-il ca-
réformé est une preuve de la volonté               ty Crisis). Ceci étant, les USA ont très bien   pable de prendre des décisions plus
manifeste des gouvernements. Même                  préparé la session d’octobre et joué un         engageantes et donc de faire face à des
si le comité reste intergouvernemental             rôle important lors de celle-ci, prouvant       intérêts contradictoires ? Il lui faut prou-
(c’est-à-dire que les États membres sont           ainsi qu’ils veulent donner une chance au       ver qu’une prise de décision politique et
les seuls à disposer d’un droit de vote),          CSA même s’ils ne sont pas prêts à avan-        de cohérence (par rapport aux conclu-
le CSA est certainement l’institution des          cer dans la convergence et privilégient         sions que lui soumettra le comité des
Nations unies qui donne la plus grande             toujours les décisions sur le plan natio-       experts ou par rapport à la proposition
position de participation à la société             nal. Quant à l’Asie, elle semble soutenir le    d’un cadre de régulation pour l’accapa-
civile (sur le nombre d’interventions et le        processus, le président du bureau étant         rement de terres) est possible. La crédi-
temps de parole, ils sont à égalité avec           d’ailleurs issu de ce continent ; tandis que    bilité d’un potentiel futur pilier financier
les États membres).                                les membres des gouvernements africains         en dépend. Enfin, le CSA devra parvenir
                                                   sont eux moins actifs, ce qui, comme le         à utiliser au maximum les propositions
Cependant, il est clair que tous les États         souligne Cissokho ou Verbist, est naturel-      discutées par le panel d’experts pour
membres ne partagent pas un même en-               lement dommage du fait que les discus-          renforcer les politiques nationales de
thousiasme. Les deux régions « moteurs »           sions concernent souvent ces pays. Outre        manière inclusive (c’est-à-dire : avec
de la réforme, selon Verbist, ont été l’UE         le manque de participation de l’Afrique,        la coopération des sociétés civiles) et à
et l’Amérique latine (particulièrement le          c’est également le désintérêt notoire du        appuyer de manière efficace la mise en
Brésil). Pour Kesteloot aussi, ce sont ces         secteur privé qui reste à signaler, et Cis-     œuvre des décisions à un niveau national
pays qui ont exprimé le besoin de créer            sokho d’insister sur le fait que c’est uni-     et régional en insufflant une responsabi-
un comité global intégrant l’ensemble              quement en rassemblant tous les acteurs         lité aux États.
des acteurs et des institutions alors que          autour de la table que l’on pourra établir
                                                                                                                 Un article rédigé par Charline Cauchie
d’autres régions, comme l’Amérique du              un contenu de référence sur les questions
Nord, étaient plus réticentes du fait no-          alimentaires.
tamment des tensions entre New-York et
Rome, Ban Ki-moon ayant ses propres ini- Il est encore trop tôt pour conclure que,
tiatives en matière alimentaire (The High comme pour les négociations sur le cli-
Level Task Force on the Global Food Securi- mat, les sommets du CSA se transfor-

 10 défis sud n° 98- décembre 2010, janvier 2011
Dossier              L’avenir de l’élevage africain

              Quel élevage
              au vingt et unième siècle ?
          Une introduction de Patrick Veillard                                                                         prix alimentaires de base. On estime ain-
                                                                                                                       si que pour obtenir 1 kg de viande, il fau-
       En 2009, pour la deuxième fois en moins de 3 ans, l’Organisa-                                                   drait en moyenne 8 kg de céréales. Sans
       tion des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)                                               compter les nombreuses autres externa-
                                                                                                                       lités, qu’elles soient sanitaires (risques
       a consacré le thème clé de son rapport annuel à l’élevage1. Ce                                                  accrus d’épizooties) ou environnemen-
       secteur en pleine mutation tente de faire face au double défi de                                                tales (pollution des nappes phréatiques
                                                                                                                       par les pesticides et les antibiotiques,
       l’explosion de la demande et d’externalités environnementales                                                   surexploitation et érosion des terres,
       de plus en plus lourdes. Signe des temps, la révolution de l’éle-                                               transport des aliments pour le bétail,
                                                                                                                       grosse consommation d’eau)3. Dans de
       vage est sans doute l’un des plus grands défis pour l’agriculture                                               nombreux cas, l’impact de l’élevage sur
       du vingt et unième siècle.                                                                                      les écosystèmes est jugé comme totale-
                                                                                                                       ment disproportionné par rapport à son
                                                                                                                       importance économique1. Ces arguments
                                                 Le rapport qui a d’abord attiré le feu des                            poussent donc de nombreux experts ou
                                                 projecteurs est celui de 2006 intitulé « Li-                          personnalités, tels l’ex-Beatle Sir Paul
                                                 vestock Shadow »2. Extrêmement relayé                                 Mc Cartney, à réclamer de manière ur-
                                                 médiatiquement, ce rapport pointait du                                gente une diminution de la consomma-
                                                 doigt l’élevage comme l’un des principaux                             tion mondiale de viande4.
                                                 responsables du réchauffement climatique.
                                                 Selon l’organisation onusienne, il serait à                           Des chiffres qui donnent le tournis
Patrick Veillard                                                                                                       Les pays développés sont loin devant
                                                 lui seul responsable de 18 %, en équivalents
Ingénieur de formation, avec                     CO2, du total des émissions de gaz à effet                            en termes de consommation, avec en
une spécialité en sciences des                   de serre (GES), soit plus que l’ensemble du                           moyenne 90 kg de viande ingérée annuel-
aliments, Patrick Veillard a étudié              secteur des transports (14 %).                                        lement par habitant. Les pays émer-
le journalisme à l’IDJ (Institut de                                                                                    gents et en voie de développement (PVD)
journalisme de Bruxelles). Il est                                                                                      connaissent cependant depuis quelques
actuellement chercheur au Centre                       « La FAO prédit                                                 années une très forte croissance de la
de recherche et d’information des                   un doublement de la                                                demande. Aujourd’hui, par exemple, un
organisations de consommateurs                       demande mondiale                                                  Chinois mange en moyenne 59,5 kg de
(Crioc), traitant principalement de                                                                                    viande par an, contre 13,7 kg en 19805.
problématiques liées à l’agriculture               en protéines animales »                                             C’est là le deuxième défi que doit affron-
et l’alimentation.                                                                                                     ter l’élevage en ce début de siècle : la
                                                 Un bilan désastreux qui proviendrait                                  forte augmentation de la consommation
                                                 principalement de la déforestation (in-                               mondiale de viande, sous l’effet com-
                                                 duite par l’extension des terres culti-                               biné de la croissance démographique, de
                                                 vables), des émissions de méthane des                                 l’urbanisation ainsi que des changements
                                                 ruminants ainsi que de la gestion des                                 rapides de modes de consommation, en
                                                 déjections animales. Ces externalités                                 particulier au Sud. La FAO prédit ainsi
                                                 s’additionnent à un processus de pro-                                 un doublement de la demande mondiale
                                                 duction particulièrement inefficace,                                  en protéines animales d’ici 2040. Face à
                                                 responsable d’une énorme pression sur                                 cette demande exponentielle, l’Institut
                                                 les terres cultivables et d’une hausse des
                                                                                                                       3 : Élevage et changement climatique. Dépasser les idées
                                                                                                                       reçues et reconnaître la place spécifique de l’élevage paysan.
                                                 1 : La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture.      Avril 2010. Agronomes et vétérinaires sans frontières.
                                                 2009. FAO.                                                            4 : Le défi de l’élevage. 8 mars 2010. Libération.
                                                 2 : Livestock’s long shadow. Environmental issues and options.        5 : « L’essor de l’élevage, une menace pour la planète. »
                                                 2006. FAO.                                                            18 février 2010. Le Monde.
                                                                                                                                                             Suite à la page suivante

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