Les émotions présidentielles sous la Ve République : normes de sang-froid et régulation des émotions collectives Presidential emotions under the ...

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Lien social et Politiques

Les émotions présidentielles sous la Ve République : normes de
sang-froid et régulation des émotions collectives
Presidential emotions under the Fifth Republic: Self-control
norms and collective emotion regulation
Christian Le Bart

Émotions et politique                                                               Article abstract
Number 86, 2021                                                                     Should the President of the Republic show his emotions? The norm of
                                                                                    self-control which was built over the course of political history was imposed
URI: https://id.erudit.org/iderudit/1079491ar                                       under the Fifth Republic for three reasons: self-control is part of the
DOI: https://doi.org/10.7202/1079491ar                                              rationalization of state power, it distinguishes those who occupy high positions,
                                                                                    it provides a position of strength in discussions. But if he cannot succumb to
                                                                                    emotions, the Head of State cannot ignore them. He manages the regulation of
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                                                                                    emotions, imposing by his speech exemplary collective emotions, for example
                                                                                    following the attacks or the deaths of popular personalities. By comparing the
                                                                                    emotions shown by General de Gaulle with those of his last successors, in
Publisher(s)                                                                        particular Nicolas Sarkozy and Emmanuel Macron, we can finally make the
                                                                                    hypothesis of a release of the blood standard-cold and a banalization of
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                                                                                    expressiveness at the top of the State.

ISSN
1703-9665 (digital)

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Le Bart, C. (2021). Les émotions présidentielles sous la Ve République : normes
de sang-froid et régulation des émotions collectives. Lien social et Politiques,
(86), 38–53. https://doi.org/10.7202/1079491ar

© Lien social et Politiques, 2021                                                  This document is protected by copyright law. Use of the services of Érudit
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                                                                                   https://www.erudit.org/en/
Les émotions présidentielles sous la
     Ve République : normes de sang-froid et
         régulation des émotions collectives

CHRISTIAN LE BART
Professeur de science politique — Sciences Po Rennes

—
La modernité politique a été travaillée par des interrogations sur la place qu’il
convenait d’accorder aux émotions. La confiance placée par les Lumières dans
la Raison n’avait pas suffi à les faire totalement disparaître. En réhabilitant
les émotions, le romantisme ouvrait en effet la voie à une conception très
affective de la légitimité politique, ce dont par exemple le futur empereur
Napoléon bénéficiera, au même titre que ses successeurs (certains historiens
ont parlé de monarchie sentimentale pour qualifier la Restauration) (Sholtz,
2007). Les républicains, soucieux de conjurer les dérives charismatiques
synonymes pour eux de césarisme et de dictature, proposèrent de doser avec
précision la place accordée aux émotions : le régime politique devait susciter
des projections affectives à travers des institutions (la Constitution, la Loi, la
Nation, etc.) ou des personnages de fiction (Marianne), mais les gouvernants
devaient être tenus autant que possible à l’écart de ces projections (Delporte,
2007). Le leader républicain devait incarner une modernité plus rationnelle
que passionnelle. Le contexte de professionnalisation des rôles politiques
a systématisé cette tendance, les affects étant réservés par exemple à ces
parenthèses que sont les campagnes électorales. L’idéal de rationalisation
et de froideur de l’exécutif s’est-il pour autant confirmé au fil du XXe siècle ?
En centrant notre propos sur le rôle présidentiel au fil de la Ve République
française, nous analyserons la manière dont a pu se stabiliser une économie
émotionnelle faisant du chef d’État tout à la fois un modèle de sang-froid
et l’orchestrateur exemplaire des émotions collectives. Nous montrerons
ensuite comment la montée en puissance des médias et le relatif déclin des
grandeurs institutionnelles ont poussé les récents titulaires de la fonction à

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ÉMOTIONS ET POLITIQUE
CHRISTIAN LE BART
LES ÉMOTIONS PRÉSIDENTIELLES SOUS L A V e RÉPUBLIQUE                          — 39

glisser vers un rapport aux émotions plus direct et plus individualisé : il ne
s’agit plus seulement pour eux de les orchestrer, mais bien de les endosser,
de se donner à voir comme étant eux-mêmes habités par des affects.

Recenser la place des émotions chez les présidents de la République n’est
évidemment pas une entreprise aisée. L’exercice supposerait de proposer
une définition de l’émotion, de dresser une liste aussi opérationnelle que
possible des émotions prises en compte (la colère, l’indignation, la joie, la
tristesse, la peur, le dégoût ?) et, bien sûr, pour chacune d’entre elles, de
préciser un ou plusieurs indicateurs permettant d’établir la présence de
l’émotion1. Nous opposerons, en empruntant ces expressions aux linguistes
(Micheli, 2014 ; Plantin, 2011), l’émotion montrée, celle qui s’inscrit directement
dans les corps (larmes, rire, explosion de colère, etc.), et l’émotion dite, celle
qui se trouve convoquée au fil du discours présidentiel, soit explicitement
dans le lexique mobilisé (« je suis indigné »), soit indirectement par l’emploi
de marqueurs qu’il est possible d’objectiver (« quelle honte ! »). Sur cette
base, la quantification est possible, comme l’a démontré Marion Ballet (2012).
Notre propos sera plus qualitatif : nous reviendrons, au fil d’un historique
nécessairement hâtif, sur quelques épisodes émotionnels forts qui ont
marqué l’histoire de la présidence française depuis 1958, qui ont donné lieu
à commentaires et qui, à défaut de constituer un corpus au sens rigoureux
du terme, nous semblent révéler un rapport aux émotions particulièrement
transparent (Le Bart, 2018a). Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas l’émotion
intime et authentique de l’acteur politique (ce qu’il a ressenti vraiment),
mais l’émotion donnée à voir par le discours, par le corps, par ces marques
intra- et extra-linguistiques qui montrent ou qui trahissent la présence d’une
émotion, et qui participent directement au leadership politique (Donot et
al., 2016). Les émotions présidentielles retiennent notre attention pour ce
qu’elles nous disent du rôle présidentiel et de l’ethos (Amossy, 2010) qui lui est
associé : quel « travail émotionnel » (Hochschild, 2017) exige-t-il ? La question
de la recevabilité des émotions est donc centrale, d’où l’importance des
commentaires (des journalistes, de la classe politique, etc.) et des réactions
(de l’opinion publique) face aux moments émotionnels qui marquent l’histoire
de la présidence. L’émotion fait-elle événement ? Est-elle tolérée ? Jugée
scandaleuse ? Touchante ? Déplacée ?
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1. Le sang-froid présidentiel comme norme :
   le refus de l’émotion montrée
D’une République à l’autre, la figure présidentielle a été construite en France
en référence à un idéal de contrôle de soi relativement rigoureux (Garrigou,
2003). Le président se distingue du reste de la population par un sang-froid
qui participe à l’exceptionnalité de sa condition. Devant les catastrophes
naturelles, devant les attentats, devant les crises les plus graves, il garde
son calme. La norme de sang-froid imprègne en profondeur la définition
stéréotypée de la « présidentiabilité2 ».

Plusieurs raisons expliquent selon nous cette cristallisation, raisons qui
renvoient toutes au temps long des mythologies politiques. La norme de
sang-froid renvoie à la fois à des objectifs de rationalisation de l’État (Weber),
à des considérations tactiques de pure efficacité politique (Machiavel) et à
une logique de distinction sociale (Elias).

La première de ces trois pistes explicatives peut s’illustrer par un aphorisme
connu : le gouvernement des autres suppose une aptitude au gouvernement de
soi. Si ce stéréotype puise dans une histoire aussi ancienne que, par exemple,
l’idéal stoïcien, il est évident que la modernité en a accentué la force. On
empruntera ici à Max Weber (1971) l’idée selon laquelle la modernité politique
est d’abord rationalisation et froideur. L’État moderne symbolise cette grande
transformation, l’idéal-type du fonctionnaire wébérien (« sine ira et studio »)
étant précisément défini par référence au contrôle des émotions. La froideur
bureaucratique rend possible la machinerie étatique, des sommets de l’État à
la plus modeste administration de guichet (Dubois, 1999). L’idéal présidentiel
est construit en référence à ce modèle : face aux situations extrêmes, le chef
d’État doit demeurer maître de lui, décider rationnellement. Les pouvoirs
conférés au chef d’État sous la Ve République, y compris celui de recourir à
l’arme nucléaire, ont sans doute accentué cette exigence de sang-froid. La
rationalité du décideur est supposée commander celle de l’État en action,
elle conditionne autrement dit l’efficacité des politiques publiques et des
programmes gouvernementaux. Au regard de cet idéal « moderne », l’émotion
est encombrante ; elle indique une régression vers des formes irrationnelles.
Le clientélisme en est un exemple : le décideur se laisse émouvoir par les
individus auxquels il est directement confronté, dont il est proche, et à qui il
rend service en détournant à leur profit les biens rares dont il devrait assurer
la distribution juste et donc impersonnelle.
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Le gaullisme triomphant des années 1960 a participé à l’édification de cet
idéal politique. Le retour au pouvoir du général de Gaulle marque, au-delà
de la figure charismatique du président lui-même, l’arrivée au pouvoir d’une
génération de hauts fonctionnaires, grands commis de l’État, futurs « hommes
d’État » pour certains d’entre eux, incarnant très directement le modèle
wébérien. La capacité à trancher et le refus des états d’âme au nom d’une
modernité qui impose sa loi (décolonisation, industrialisation, planification,
aménagement du territoire, etc.) renvoient alors à une conception très rigide
de la modernité et du progrès (par exemple scientifique). La modernité qu’il
s’agit d’incarner est nourrie d’un imaginaire de rationalisation technocratique
dont Valéry Giscard d’Estaing a sans doute été, parmi les successeurs du
général de Gaulle, l’illustration la plus aboutie (Dulong, 1997).

Symbolisant l’État moderne rationnel, le chef d’État endosse un rôle qui
devrait associer contrôle des émotions et habileté politique. L’enseignement
de Machiavel a contribué à forger un imaginaire politique qui érige le sang-
froid en ressource politique efficace. S’il sait demeurer impassible dans
l’interaction, le prince se maintient en position de force vis-à-vis de son
interlocuteur. Ne livrant aucune information sur ce qu’il pense et sur ce
qu’il ressent, il contrôle l’interaction et construit sa position d’autorité. De
Louis XI à François Mitterrand, cet ethos du politique impassible n’offrant, tel
un sphinx, qu’un masque lisse à des interlocuteurs déstabilisés, s’est imposé
comme mythe politique3.

Le sang-froid peut enfin apparaître comme attribut présidentiel à partir du
moment où il constitue un marqueur de position sociale élevée. On s’appuie
cette fois sur les analyses de Norbert Elias (1975), lorsque celui-ci montre
que le contrôle de soi, l’art de masquer ses émotions, a constitué, à partir du
XVIIIe siècle, un marqueur social fort. Parce que le processus de civilisation
s’est cristallisé au sein de la société de cour, les bonnes manières ont été
perçues comme aristocratiques et donc comme l’indice d’une apparte-
nance à l’élite. L’association de l’expressivité à la vulgarité, et son assimilation
aux groupes dominés (l’émotion sera tour à tour et tout à la fois populaire,
féminine, infantile, associée aux populations autochtones, etc.) ont pesé sur
la construction des rôles politiques : comme tous les dominants et comme
les autres gouvernants, le président sait se contrôler et se distinguer par un
sang-froid à toute épreuve.
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La norme de sang-froid, parce qu’elle imprègne en profondeur le rôle prési-
dentiel aujourd’hui comme hier, ne se donne jamais aussi explicitement
à voir qu’à travers les contre-exemples qui en provoquent l’explicitation.
Intériorisée (et donc passée sous silence) par les titulaires du rôle et par
ceux qui sont habilités à le commenter publiquement au quotidien, cette
norme est en revanche volontiers exhibée pour critiquer les écarts des
présidents ou des présidentiables. Les verdicts de présidentiabilité (ou,
tout simplement, de professionnalité politique) mobilisent volontiers le
vocabulaire psychologisant du rapport aux émotions. En qualifiant Nicolas
Sarkozy d’« agité », ses adversaires soulignaient clairement son inaptitude
à endosser le rôle présidentiel. Les personnalités « colériques », ou bien
celles qui font preuve d’une trop forte expressivité, comme Léon Gambetta
jadis (Dontenwille-Gerbaux, 2016), Jean-Marie Le Pen et Philippe Séguin
hier, Jean-Luc Mélenchon aujourd’hui, sont fréquemment renvoyées, du fait
de leurs écarts, à la position seconde de tribuns ou d’opposants inaptes à
endosser des fonctions gouvernementales centrales.

De ce point de vue, les campagnes présidentielles peuvent se lire comme une
succession d’épreuves permettant aux électeurs de tester la capacité des
candidats à se contrôler. L’omniprésence des médias, l’intensification de la
conflictualité, le climat passionnel, tout concourt à faire sortir les candidats
de leurs gonds. Filmés en plan serré et, désormais, quasiment en continu,
les candidats doivent démontrer leur aptitude à ne jamais sembler agressifs,
agacés, exaltés, las ou déçus. Ils doivent offrir un profil stable fait d’optimisme
et de rigueur, ne pas se laisser emporter complètement par l’enthousiasme
des supporters : ils en sont au mieux les témoins attendris4. Ce décalage
émotionnel est, par exemple, symbolisé par la célèbre apostrophe d’Édouard
Balladur à ses électeurs en 1995 (« je vous demande de vous arrêter ») : l’ethos
du premier ministre et du haut fonctionnaire issu de la haute bourgeoisie
s’oppose frontalement à l’émotion des militants déçus par le verdict électoral.
Un autre exemple peut être fourni par la campagne de 2007 : le duel du second
tour entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy s’est organisé à bien des égards
(comme celui de 1988 entre Mitterrand et Chirac) autour de la capacité des
deux candidats à faire preuve de sang-froid. Déstabiliser l’adversaire, selon
cette logique, c’est d’abord le pousser à révéler des émotions dont on espère
qu’elles se verront à la télévision et qu’elles entameront sa présidentiabilité. La
« victoire » de Nicolas Sarkozy a d’abord tenu à sa capacité à neutraliser son
image de politicien « agité » ; il parvenait même, en jouant des stéréotypes
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de genre, à retourner cette image contre son adversaire (« Je ne sais pas
pourquoi madame Royal, d’habitude calme, a perdu ses nerfs [...]. Pour être
président de la République, il faut être calme »).

Une fois l’élection passée, l’adoption du rôle présidentiel s’accompagne
toujours d’une prise de distance par rapport aux émotions qui traversent
le corps social. La fonction présidentielle fait obstacle à l’expression des
émotions de la personne élue. Il en résulte une asymétrie, dont la présidence
Macron a donné quelques exemples marquants. Ce sont d’abord des situations
au cours desquelles le président est le témoin de l’émotion des autres, émotion
qu’il souhaite manifestement légitimer, valoriser, partager, mais sans qu’il lui
soit possible d’y succomber. Emmanuel Macron prend volontiers dans ses bras
ceux qui craquent : il pose une main sur la joue de Gérard Collomb en larmes
le jour de son installation à l’Élysée (14 mai 2017), il réconforte longuement
une femme en pleurs le 14 juillet 2017 ou un retraité qui lui a fait part de ses
difficultés financières lors de sa visite au Salon de l’Agriculture (23 février 2019),
il réconforte (« bravo ! ») un jeune handicapé qui a pris la parole devant les
caméras de télévision lors du Grand Débat (7 février 2019), etc. La compassion
est devenue une figure imposée du présidentialisme médiatique. Mais à
titre individuel, Emmanuel Macron, comme ses prédécesseurs, demeure
parfaitement maître de ses émotions.

On tirera les mêmes enseignements des situations dans lesquelles le jeune
président affronte des moments douloureux aux côtés de son épouse Brigitte,
celle-ci exprimant beaucoup plus clairement que lui ses émotions. Lors
de l’hommage rendu à Charles Aznavour, la presse people nous indique
que « Emmanuel Macron a prononcé un émouvant discours et sa femme
Brigitte à ses côtés n’a pu retenir ses larmes » (site de Gala, 5 octobre 2018).
Même division genrée du travail émotionnel lors des commémorations
des attentats du 13 novembre 2015 en 2017 : « Présente aux côtés de son
époux, la première dame, Brigitte Macron, n’a pu retenir ses larmes » (site
de Closer, 13 novembre 2017). Le président ne peut manifester son émotion
que par procuration.

S’ils suggèrent que la norme de contrôle de soi nourrit très profondément
les définitions les plus légitimes et les plus attendues du rôle de chef d’État,
ces exemples rappellent aussi que ce rôle s’inscrit au cœur des émotions
collectives. À la différence des serviteurs de l’État qui l’entourent, le président
doit gérer les émotions collectives, et il est quotidiennement confronté à
celles-ci.
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2. Le gouvernement des émotions collectives :
   l’émotion dite
Le modèle présidentiel n’est pas réductible à l’idéal wébérien d’impassibilité.
S’il doit se garder d’y succomber personnellement, le chef d’État ne peut
en effet ignorer les émotions qui traversent le corps social et dont il est,
comme le suggèrent les exemples précédents, le témoin direct. Il n’est pas
pure rationalité décisionnelle. Au-delà de l’idéal technocratique que l’on vient
d’évoquer, le régime présidentiel construit une économie émotionnelle qui
conforte le leadership du chef d’État en lui accordant le monopole tendanciel
de la gestion des émotions collectives. Et cela, sans pour autant remettre en
cause la norme de sang-froid : le président gère les émotions collectives avec
distance et retenue.

De la guerre d’Algérie à Mai 68, la présidence gaullienne s’est caractérisée par
une forte monopolisation, par le chef d’État, du pouvoir de gérer les émotions
collectives, qu’il s’agisse de les dire ou de les prescrire, de les légitimer ou
de les délégitimer. Le terme « émotions collectives » souffre certes d’être
très approximatif. On l’utilisera, par exemple, pour rendre compte de la
façon dont les discours radiodiffusés ou télévisés du général de Gaulle, en
mobilisant fréquemment les affects, visaient à orienter la perception que le
public pouvait avoir (devait avoir) des événements (Brizzi, 2014). En jouant
de l’enthousiasme, de la peur, de la compassion, du mépris et, bien sûr, de
l’humour, le premier président de la Ve République se pose en orchestrateur
des émotions collectives. Il disqualifie certaines émotions (la colère des
mécontents, la frustration des milieux populaires, l’impatience ou l’insolence
de la jeunesse), il légitime ou active certaines autres (la peur anticommuniste)
en affirmant les entendre, ou même les comprendre.

Ces émotions présidentielles, parce qu’elles renvoient au collectif national,
ont donc une forte dimension d’exemplarité. Nulle trace chez le général de
Gaulle d’émotions personnelles ou individuelles. L’étonnant « Français, aidez-
moi ! » (23 avril 1961) renvoie à l’État tout entier menacé par le putsch des
généraux, et non à la personne de son chef. C’est en ce sens que l’on peut
parler d’exemplarité : le général de Gaulle n’apparaît jamais comme dépositaire
d’émotions qui renverraient à sa position singulière, par exemple, à sa position
de leader politique désireux que son camp remporte une élection. Il ne veut
connaître d’émotions que nationales, à l’échelle de cette France qu’il prétend
incarner au terme d’un renoncement à la singularité individuelle qui, ici, signifie
CHRISTIAN LE BART
LES ÉMOTIONS PRÉSIDENTIELLES SOUS L A V e RÉPUBLIQUE                           — 45

renoncement à éprouver des émotions personnelles. En d’autres termes, il
prétend accomplir, en ce qui touche aux émotions, ce qu’il accomplit sur le
terrain plus froid de l’intérêt : sa politique vise l’intérêt national, les émotions
qu’il met en scène concernent la nation tout entière.

Paradoxalement, cette prétention au monopole de l’expressivité se conjugue
assez bien à l’idéal de sang-froid. L’expressivité présidentielle est en effet
cantonnée au registre du discours. L’émotion est mise en mots, elle n’est que
très marginalement inscrite dans le corps présidentiel. Le lexique de l’émotion
est certes mobilisé avec conviction : la théâtralité du verbe gaullien (soutenu
par une gestuelle caractéristique) suggère une sincérité que la télévision
complice met en scène. Mais le chef d’État demeure dans la pleine maîtrise
des émotions. Il convoque celles-ci, les qualifie, les légitime ou les délégitime ;
il n’apparaît jamais comme étant leur jouet.

Ainsi construit par le premier titulaire du rôle, ce rapport présidentiel aux
émotions se retrouve chez ses successeurs. Le président de la République
sera d’abord celui qui, par le verbe, s’adresse à tous pour dire les émotions
justes. François Hollande et Emmanuel Macron, comme leurs prédécesseurs,
ont ainsi adopté la même posture devant l’épreuve des attentats : dire au nom
de tous la douleur ressentie (Le Bart et al., 2018). L’imposition de la minute de
silence dans certains lieux publics, en tant que dispositif dépassant la seule
prise de parole, manifeste plus clairement encore cette capacité à piloter les
émotions du plus grand nombre. Émotions obligatoires ? Émotions nationales
ou, même, émotions d’État ? On est ici au cœur de ces émotions collectives et
exemplaires dont le chef d’État s’impose comme l’orchestrateur incontesté.

On peut illustrer cette posture en évoquant l’attitude d’Emmanuel Macron à
la suite de l’incendie de Notre-Dame. Le président tweete à cette occasion :
« Notre-Dame de Paris en proie aux flammes. Émotion de toute une nation.
Pensée pour tous les catholiques et pour tous les Français. Comme tous nos
compatriotes, je suis triste ce soir de voir brûler cette part de nous. »

La norme de sang-froid ne signifie donc pas du tout que le chef d’État serait
insensible aux malheurs du temps. Il doit au contraire ressentir ceux-ci de
manière exemplaire et donc avec une acuité particulière. Ce qui le distingue,
c’est sa capacité à ne pas succomber à l’émotion, à en rester maître. Si l’on
raisonne en termes de stratégie de communication, d’ethos et de présentation
de soi, on dira qu’il doit éviter le double écueil de la sensiblerie (le président
qui pleurniche, qui est paralysé) et de l’insensibilité (le président qui ne ressent
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rien et qui reste sourd aux malheurs de ses concitoyens). La mise en discours
de l’émotion constitue de ce point de vue une sorte de juste équilibre, un
optimum de représentativité émotionnelle.

En ces termes, on peut par exemple rendre compte du discours d’Emmanuel
Macron à l’occasion de la cérémonie hommage à Johnny Hallyday, le
9 décembre 2017 à la Madeleine. On en citera un extrait :

  Alors oui, ce samedi de décembre est triste. Mais il fallait que vous soyez
  là pour Johnny parce que Johnny depuis le début était là pour vous.

  Dans chacune de vos vies, il y a eu ce moment où l’une de ses chansons
  a traduit ce que vous aviez dans le cœur, ce que nous avions dans le
  cœur : une histoire d’amour, un deuil, une résistance, la naissance d’un
  enfant, une douleur.

  Mais vous aussi, vous étiez dans sa vie. Vous l’avez vu heureux, vous
  l’avez vu souffrir. Vous avez vécu ses succès et ses échecs. Vous l’avez vu
  parcourir le moindre recoin du pays, passer près de chez vous, chanter
  dans les petites salles et dans les plus grands stades. Vous l’avez vu frôler
  la mort plusieurs fois et vous avez tremblé pour lui. Vous avez aimé ses
  amours, vous avez vécu ses ennuis et à chaque instant, vous l’avez aidé
  parce qu’il savait que vous étiez là pour lui [...].

  Il aurait dû tomber cent fois, mais ce qui l’a tenu, ce qui souvent l’a
  relevé, c’est votre ferveur, c’est l’amour que vous lui portez. Et l’émotion
  qui nous réunit ici aujourd’hui lui ressemble. Elle ne triche pas. Elle ne
  pose pas. Elle emporte tout sur son passage. Elle est de ces énergies
  qui font un peuple parce que, pour nous, il était invincible parce qu’il
  était une part de notre pays, parce qu’il était une part que l’on aime
  aimer. [L'auteur souligne.]

La prise en charge par l’instance présidentielle de l’émotion populaire permet
de poser, le temps d’un nous particulièrement intégrateur, l’existence d’une
communauté nationale en forme de communauté émotionnelle. Voilà le
chanteur arraché au petit monde de ses fans, à la génération et à la classe
sociale qui l’admiraient : il devient « une part de notre pays », entre totem
national, lieu de mémoire, et figure du Panthéon (Le Bart, 2018b).

On voit ici s’esquisser des formes de gouvernement des émotions ou
même de gouvernement par les émotions, qui participent à l’évidence du
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présidentialisme à la française5. Ces expressions ne doivent cependant
pas faire oublier que le pouvoir présidentiel est ici largement symbolique
et qu’il relève avant tout d’une mise en scène. La référence aux attentats
peut en effet aussi nourrir un constat d’impuissance à endiguer la violence,
impuissance au regard de laquelle le gouvernement des émotions suscitées
par ces attentats peut apparaître bien dérisoire. Quant à l’émotion suscitée
par la mort de Johnny Hallyday, elle relève avant tout d’une stratégie politique
d’appropriation de l’émotion populaire, voire de récupération : lors de cet
hommage (« populaire » et non « national »), le président apparaît moins
comme maître de cérémonie que comme invité de marque.

3. L’évolution du rôle présidentiel :
   un tournant émotionnel ?
Nous avons jusqu’à présent considéré le rôle présidentiel comme relativement
figé dans sa relation aux émotions. Nous voudrions pour terminer nuancer
cette approche en formulant l’hypothèse d’une permissivité croissante à
l’endroit des émotions présidentielles. La norme de sang-froid s’impose
certes toujours fermement, mais elle peut être contrebalancée dans certaines
circonstances et, sans doute, auprès de certains publics, par une norme
contraire invitant les acteurs sociaux, y compris ceux qui occupent des
positions institutionnelles fortes, à laisser transparaître des émotions person-
nelles. Dans un contexte de forte médiatisation de la vie politique (chaînes
d’information continue, réseaux sociaux, etc.), la grammaire institutionnelle
classique, telle que théorisée par Weber, tend à se voir concurrencer par une
grammaire que l’on peut appeler « médiatique » et qui privilégie un rapport
bien différent aux émotions (Lamizet et Tétu, 2004). Les médias valorisent
l’expressivité, l’appel aux émotions (Gingras, 2008) ; ils y voient la marque
d’une authenticité autrement plus précieuse que la langue de bois convenue
et lisse des professionnels de la politique. À l’ère de la néo-télévision, le
sang-froid de l’homme d’État parfaitement maître de lui et parfaitement
prévisible est volontiers synonyme d’ennui. À l’inverse, les médias soucieux
d’audience privilégieront le franc-parler du tribun qui peut à tout moment
s’emporter, sortir de ses gonds, ou faire rire l’auditoire, en un mot faire le
spectacle (le fameux « bon client » des médias). De Georges Marchais à
Jean-Luc Mélenchon, de l’extrême gauche à l’extrême droite, l’histoire de la
télévision politique est ponctuée de coups d’éclat et de dérapages dont les
effets politiques sont toujours difficiles à mesurer : la visibilité et la notoriété
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acquises de la sorte sont-elles transformables en capital politique ? L’électeur
partage-t-il les goûts du téléspectateur ? Et le capital médiatique accumulé
vaut-il auprès des institutions politiques classiques6 ?

Si on en reste au rôle présidentiel, on peut faire valoir le point que les titulaires
de celui-ci, depuis Nicolas Sarkozy sans doute, ont volontiers joué la carte de
l’expressivité et de l’authenticité. Ils n’ont certes pas transformé en profondeur
un rôle dont le sang-froid demeure la pierre angulaire. Mais ils ont, davantage
que leurs prédécesseurs, utilisé le lexique de l’émotion7. D’une façon générale,
ils ont plus volontiers exhibé des émotions personnelles. L’évolution est double.
D’une part, ils ont adopté des formes d’expressivité plus franches, l’émotion
dite se doublant plus volontiers d’une émotion montrée. Ils ont, d’autre part,
donné à voir, sur un mode compassionnel, des émotions plus personnelles,
car associées par exemple à des victimes singulières.

La frontière entre émotion dite (inscrite dans le discours) et émotion montrée
(inscrite sur le visage et sur le corps) est plus poreuse qu’il n’y paraît : les
marqueurs extra-linguistiques de l’émotion (intensité de la voix, débit, respira-
tion, par exemple) inscrivent l’émotion au plus près de l’énonciation et, donc,
du discours. On peut, sur la base de ce constat, faire valoir que l’énonciation
présidentielle est, plus souvent que par le passé, marquée du principe d’expres-
sivité. On se souvient du candidat Macron hurlant, bras écartés et regard au
ciel, lors d’un meeting à Paris le 10 décembre 2016 (« Ce que je veux, c’est que
vous, partout, vous alliez le faire gagner, parce que c’est notre projet »). Souvent
moqué, parodié, cet écart a certes donné lieu aux dénonciations d’usage de la
part des adversaires de l’intéressé (Philippe Meunier, député UMP : « La France
n’a pas besoin d’un hystérique, ivre de son propre orgueil et ne contrôlant pas
ses gestes »). Mais l’ironie l’a emporté sur l’indignation. Lorsqu’Éric Woerth
écrit : « Macron est assez mystique. Les bras en croix, la tête tournée vers les
nuages… Je sais que c’est Noël bientôt » (Le Point, 12 décembre 2016), il salue
le « lyrisme » et la « force de conviction » du candidat Macron. La plupart
des médias jugent l’épisode surprenant, mais aucun ne s’en scandalise. La
présidentiabilité du candidat n’est pas remise en cause.

À la différence de ses homologues américains Barack Obama et Georges
W. Bush, Emmanuel Macron n’a pas (ou pas encore) versé de larmes en public.
Mais il est parfois apparu bien éloigné du rôle présidentiel attendu. Comme
Nicolas Sarkozy, il est l’homme du contact direct, de l’accolade chaleureuse,
de l’épaule compatissante, de la bise à l’occasion, renouvelant au passage
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la grammaire gestuelle de la proximité que Jacques Chirac avait limitée aux
poignées de main. On prendra pour exemple de ce relâchement émotionnel
son attitude pendant la finale de la Coupe du monde de football en juillet 2018.
La victoire de l’équipe de France donne lieu à une sortie de rôle dont le récit,
ici dans Le Parisien, mérite une analyse :

   Ce dimanche 15 juillet, le président était un supporter lambda. Ou
   presque. Présent en Russie au côté de la Première dame Brigitte
   Macron, pour assister à la finale France-Croatie (4-2) du Mondial 2018,
   le président de la République a oublié toutes les conventions et laissé
   exploser sa joie. Emmanuel Macron a lui aussi, comme des millions
   de Français, savouré sa victoire. Sauts, sourires, gestes victorieux... le
   Président semblait hors de contrôle. Une photo, prise alors qu’il était
   encore dans les gradins, a depuis fait le tour du monde : on voit le
   Président surexcité après l’ouverture du score des Bleus. Un cliché qui,
   à coup sûr, entrera dans l’Histoire [...].

   La photo a fait le tour du monde en quelques minutes. Elle est saisissante,
   fige pour l’histoire un instant — la 18e minute, exactement — d'une finale
   de Coupe du monde. La France mène 1-0. Faisant fi du protocole, le
   président français s'est levé et exulte. Scène surréaliste.

   La photo [...] n'aurait jamais dû exister. Les consignes de l'Élysée étaient
   claires : pas de photographe autour du président pendant le match.
   La Fédération internationale (FIFA) a respecté ce vœu. Mais n'a pas pu
   s'opposer à la présence de Alexei Nikolsky, photographe personnel
   de Vladimir Poutine. Voilà pourquoi il était placé là et a pu saisir cette
   émotion. [L'auteur souligne.]

L’émotion présidentielle est pour partie, doit-on comprendre, une émotion
volée par un journaliste indélicat ignorant les « consignes de l’Élysée ». Mais
elle n’a pas le caractère subversif que l’article suggère. Sans prétendre arbitrer
la question de l’intentionnalité de ce qui est peut-être une mise en scène, on
peut faire valoir que, là encore, l’épisode n’a suscité aucune indignation. Qui
reprocherait au président d’avoir vécu cette finale comme n’importe quel
téléspectateur français ? L’émotion surprend, mais elle est recevable, elle
rapproche en un temps où les professionnels de la politique semblent trop
éloignés de leurs semblables. L’émotion est acceptable si elle est sincère : elle
ne choquera que si elle est feinte ou, pire, mise en scène.
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L’expressivité croissante se double d’une individualisation des émotions. La
présidence Sarkozy a marqué le développement d’une posture compas-
sionnelle assez systématique (Revault d’Allonnes, 2007). Forgée alors que
Nicolas Sarkozy était encore ministre de l’Intérieur, celle-ci perdurera après
son élection à la tête de l’État. Les problèmes pris en charge par l’État sont
systématiquement cadrés à partir de mises en récit convoquant des individus
singuliers auxquels est conféré le statut de victime. Le chef d’État est d’abord
celui qui compatit au malheur des humbles pris individuellement. Cet emprunt
à la grammaire médiatique marque une montée en force de l’émotion dans le
discours présidentiel. On retrouvera cette stratégie avec Emmanuel Macron,
prompt, on l’a dit, à écouter les détresses individuelles et à mettre en scène
une écoute attentive individualisée8.

L’ethos présidentiel est-il de plus en plus nettement marqué par l’expressivité
et le recours aux émotions ? L’historique ici esquissé mériterait évidemment
d’être affiné. La revendication par François Hollande d’une présidence
« normale » peut s’analyser comme une condamnation de l’expressivité
sarkozyenne et comme un retour à la norme de sang-froid. Inversement, des
exemples d’expressivité peuvent être trouvés chez Valéry Giscard d’Estaing
jouant la carte du rajeunissement et de la décrispation, chez Jacques Chirac
jouant celle de la proximité avec les milieux populaires, ou chez François
Mitterrand confiant ses états d’âme au terme de son second septennat.

En fin de compte, le rôle présidentiel exige bien, aujourd’hui comme hier, un
travail émotionnel qui tente de concilier deux normes contraires : la norme de
sang-froid qui distingue le chef d’État et la norme d’expressivité par laquelle
le leader démocratique communie avec le corps social. Le point d’équilibre
entre ces deux injonctions contraires a longtemps résidé dans la production
d’un discours émotionnel, formellement tenu, mais au contenu imprégné de
références aux émotions. Présente dans l’énoncé, l’émotion n’a-t-elle pour
autant jamais été absente de l’énonciation ? La voix du général de Gaulle vibrait
pour faire vibrer... Inversement, lorsque Ségolène Royal, au cours du débat
qui l’oppose à Nicolas Sarkozy, répète, en une anaphore remarquée, qu’elle
est « en colère », la sincérité de son propos semble démentie par l’absence
de marqueurs extra-linguistiques trahissant un trouble réel (Constantin de
Chanay et al., 2011). La juste expressivité est difficile à atteindre, en particulier
face à des journalistes prompts à dénoncer la colère feinte ou les larmes de
crocodile. Lorsqu’Emmanuel Macron parvient, non sans difficulté, à surmonter
l’émotion qui l’étreint lors des hommages à Johnny ou aux victimes d’attentats,
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l’impression produite est au contraire plutôt celle d’une double réussite : on
apprécie l’homme authentique qui éprouve le chagrin de l’homme de la rue,
on admire la force du président capable de contenir ses émotions et de lire
son discours avec la dignité requise. Observant qu’il est « visiblement ému »,
voire « au bord des larmes », la presse réconcilie les deux corps du prince :
le corps profane qui s’abandonne aux émotions, le corps sacré parfaitement
maître de lui comme il l’est du monde qu’il gouverne. En politique comme
ailleurs, la capacité à contrôler ses émotions se double désormais d’une
capacité à exprimer celles-ci avec retenue (Wouters, 2007).

La question des émotions présidentielles est, on l’aura compris, riche d’enjeux
sociopolitiques lourds. Parce que les émotions renvoient à des imaginaires
genrés (« émotivité féminine » contre « sang-froid masculin »), elles interrogent
par exemple la masculinité du champ politique. Resterait, bien sûr, comme
toujours sur le terrain de la communication politique, à interroger les effets
des présentations de soi adoptées. Rien ne permet de postuler que le rapport
aux émotions attendu d’un chef d’État soit identique d’une génération à
l’autre, d’un milieu à l’autre.

—
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Notes
1  Pour une analyse des émotions en sciences sociales et en sciences politiques, voir :
Braud, 1996 ; Traïni, 2009 ; Deluermoz et al., 2013 ; Plamper, 2015.
2  Un exemple emprunté à Nicolas Sarkozy : « Mon devoir est d’envisager les choses dans la
durée, avec du recul, du sang-froid. » (Interview Le Figaro, 6 mars 2008). Merci à l’évaluateur
ou à l’évaluatrice de la revue de m’avoir suggéré cet exemple.
3   On se souvient que le surnom de « Sphinx » fut souvent donné à François Mitterrand.
4   Voir, par exemple, le documentaire classique que Raymond Depardon a consacré à la
victoire de Valéry Giscard d’Estaing en 1974 (Une partie de campagne).
5   Sur le gouvernement par la peur, voir Dakhli et al., 2007.
6   La littérature sur le populisme mobilise volontiers, pour désigner ce phénomène, le critère
de la place faite aux émotions, sur fond de critique des grammaires institutionnelles. Nous
préférons parler de déclin des institutions politiques et des grammaires institutionnelles
(Le Bart, 2013).
7  Voir les conclusions convergentes des approches quantitatives de Marion Ballet (2012) et
de Damon Mayaffre (2012).
8  Voir, lors du Grand Débat, l’attention systématiquement portée aux cas individuels,
Emmanuel Macron se faisant longuement expliquer par ses interlocuteurs (des citoyens
ordinaires) leur situation individuelle.
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