ENQUÊTE LES NOUVELLES FRACTURES FRANÇAISES - LE MAGAZINE DES SCIENCES PO - Sciences Po Alumni

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LE MAGAZINE DES SCIENCES PO

                                                      ENQUÊTE
                                                      LES NOUVELLES
                                                      FRACTURES
                                                      FRANÇAISES
I L LU S T R AT I O N : N I C O L A S V I A L

                                                ÉMILE BOUTMY MAGAZINE / N° 15 / HIVER 2018 - 2019
ENQUÊTE LES NOUVELLES FRACTURES FRANÇAISES - LE MAGAZINE DES SCIENCES PO - Sciences Po Alumni
POUR REJOINDRE
                      UN GROUPE
                      QUI SAIT DIRE
                      « OPPORTUNITÉS »
                      DANS 34 LANGUES.
© Sébastien Millier
ENQUÊTE LES NOUVELLES FRACTURES FRANÇAISES - LE MAGAZINE DES SCIENCES PO - Sciences Po Alumni
ÉMILE          SOMMAIRE

HIVER 2018-2019 – NUMÉRO 15

       5 ÉDITORIAL                                                          62 RENCONTRE
                                                                                Aurélien Bellanger, le romancier qui rêve
          actualités                                                            de territoires

       7 GRAND ENTRETIEN                                                    66 FROM ABRO AD
          « Gilets jaunes » : vers une sortie de crise ?                        Lost in Detroit
          Avec Ingrid Levavasseur, Olivier Véran et Pascal Perrineau

      14 EN VUE
          Spécial incubateur                                                    business
                                                                            69 FORUM ENTREPRISES
      16 RUE S AIN T-G U ILL A U M E
          Une levée de fonds ambitieuse                                     91 G A STRONOMIE
                                                                                Dialogue de chefs à l’école culinaire
      18 NOS MÉCÈNES                                                            du Cordon Bleu
          Alexandre Bompard s’engage pour Sciences Po                           Avec André Cointreau et les chefs Éric Briffard
                                                                                et Fabrice Danniel
      20 ENQUÊTE
          Auto-édition : tous écrivains ?                                   96 ENQUÊTE
                                                                                Escape games : les entreprises se prêtent
      22 LIVRES                                                                 au jeu
      24 BONNES ADRE SSES                                                  100 CONFÉRENCE
                                                                                Emploi : tentez l’expérience du luxe
          regards                                                          105 L’ŒI L DU CO A CH
      27 FA CE-À-FA CE                                                          Le mind mapping
          Au cœur de la tempête médiatique
          Avec Éric Woerth et Bruno Jeudy

      33 ENTRETIEN CROISÉ                                                       alumni
          L’opéra, une espèce menacée ?                                    106 LES A CTU ALITÉS DE SCIENCES PO
          Avec Jean-Philippe Thiellay et Olivier Lombardie
                                                                           108 ÉVÉNEMENT
      38 FICTION                                                                Sciences Po & MGIMO : dialogue entre
          Les chatons du checkpoint                                             Paris et Moscou
          Par Anaïs Llobet
                                                                           110 RÉGIONS
      42 FENÊTRE SUR COUR
          1979 : « Une année charnière »                                   111 C ARNET
          Par David Colon
                                                                           112 NOMINATIONS
          grands formats                                                   121 A GEND A
          ENQUÊTE                                                          122 D’UN MOT
          LES NOUVELLES FRACTURES FRANÇAISES                                    Bhoutan
      45 INTER VIEW                                                             Par Guillaume Lhotellier
          Christophe Guilluy : « La classe moyenne n’existe
          plus. »

         PORTRAITS DE VILLES
      50 Florange, entre rouille et débrouille
      54 Grenoble, métropole aux deux visages
      58 Banlieues parisiennes, marche ou rêve

                                              émile boutmy magazine    3    sommaire
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Deloitte, une référence du conseil
en gestion des risques

Le risque est très souvent analysé pour protéger la valeur        Deloitte, grâce à une approche métier intégrée, supportée par
de l’entreprise. Il est également indissociable des décisions     la puissance de solutions digitales et d’analyse de données,
à prendre pour projeter l’avenir des organisations.               aide les entreprises à appréhender ces différents enjeux.

Image de marque, impact de l’entreprise sur                       En considérant le risque comme un enjeu stratégique, nous
l’environnement, mise en conformité face à un                     aidons à créer de la valeur.
environnement réglementaire complexe, protection
des actifs numériques : il est crucial pour les acteurs           Pour en savoir plus, rendez-vous sur le site www.deloitte.fr
économiques de bien connaître leurs risques, de les
                                                                  Intéressés par nos métiers ? Postulez ou consultez nos offres
évaluer, de les modéliser, afin de prendre des décisions
                                                                  sur www.deloitterecrute.fr
éclairées.

Contacts
Marc Van Caeneghem
Associé Risk Advisory
Nicolas Fleuret
Associé Risk Advisory

© 2019 Deloitte SAS. Membre de Deloitte Touche Tohmatsu Limited
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ÉMILE ÉDITORIAL

                                                                                                                                                 Par Pascal Perrineau (promo 74)
Sciences Po                                                                                                                                      Président de Sciences Po Alumni
American
Foundation
PAR PATRICK SIMONNET (PROMO 75)
DIRECTEUR DE L A US SCIENCES PO FOUNDATION
      L’année 2018 a été marquée par le rap-
prochement de l’Association des Anciens aux
                                                                                                                                                 Chères et
États-Unis et de la US Sciences Po Foundation,
donnant ainsi naissance à la Sciences Po Ame-
                                                                                                                                                 chers Alumni,
rican Foundation. À travers l’Alumni Committee,                                                      l’année 2018 a été pour nous celle d’un effort
l’objectif est d’animer le réseau des Anciens aux
États-Unis, en organisant des événements cultu-
                                                                                                     particulier quant à notre implantation en
rels et sociaux, des débats d’idées et de favoriser                                                  région et à l’international. Nombre d’entre nous
les mises en relation sur le territoire américain.                                                   travaillent et vivent en région ou à l’étranger. Mon
      En 2018, grâce à nos « antennes » de Boston,                                                   souci a toujours été, au-delà de notre implantation à Paris
Chicago, New York, San Francisco, et Washington
                                                                                                     et en Île-de-France, de renforcer nos activités et notre
DC, nous avons organisé près de 20 événements
sur le territoire, dont un dîner-débat sur les enjeux
                                                                                                     présence dans les régions, à l’outre-mer et à l’interna-
de la visite d’État d’Emmanuel Macron à Washing-                                                     tional. Un signe important a été envoyé avec notre réunion
ton, une rencontre avec Thierry Delaporte (promo                                                     de rentrée, organisée pour la première fois à Nice, le 13 sep-
92), COO de Capgemini à New York ou encore un                                                        tembre 2018, autour du président du Sénat, Gérard Larcher,
happy hour à San Francisco avec Amber Dillon,                                                        du maire de Nice, Christian Estrosi et du président du conseil dépar-
coordinateur du double diplôme entre UC Berkeley                                                     temental des Alpes-Maritimes, Charles-Ange Ginesy. Les anciens de
et Sciences Po.                                                                                      Sciences Po et des grandes écoles ont pu ainsi, aux côtés des étudiants de
      L’année 2018 a également été marquée                                                           notre campus de Menton, participer à une réflexion autour du thème « Le
par le gala annuel de la Sciences Po American                                                        nouveau pouvoir et les territoires ». Nombre d’éléments évoqués dans nos
Foundation, dont l’invité d’honneur était Éric
                                                                                                     débats de Nice ont permis de mieux comprendre ce qui allait se passer
Schmidt d’Alphabet. Près de 300 personnes se
                                                                                                     quelques semaines plus tard, à savoir la révolte de nombre de territoires
sont retrouvées au 583 Park Avenue à New York et
ont ainsi eu l’opportunité d’écouter le discours de
                                                                                                     contre le nouveau pouvoir.
l’ancien PDG de Google et Alphabet, faisant écho                                                          À l’international, la structuration de nouveaux réseaux autour de
aux ambitions du fondateur de Sciences Po, Émile                                                     cercles organisés par continent (Afrique, Asie, Europe, Amériques…) et
Boutmy, de « façonner des esprits libres, capables                                                   l’organisation de conférences internationales comme celle que nous avons
de comprendre le monde afin de le transformer ».                                                     mise au point, le 28 novembre dernier, avec l’Institut d’État des relations
      En 2019, nous prévoyons de poursuivre                                                          internationales de Moscou (MGIMO) sur le thème « Innovation et intégra-
l’animation du réseau des Anciens en organisant                                                      tion » sont autant de signaux forts de la volonté de projeter notre associa-
des événements tant sur la côte Est que sur la côte                                                  tion au-delà de nos frontières nationales.
Ouest, et avons également commencé à déployer                                                             En 2019, nous poursuivrons cet effort de « glocalisation » qui est la
des outils permettant aux Anciens de se retrouver
                                                                                                     bonne échelle pour penser l’avenir de nos organisations et, au-delà, de
virtuellement, tels que la création de groupes
                                                                                                     notre monde. Bien sûr, nous continuerons à développer ce qui est le cœur
sur Facebook ou LinkedIn ou encore la création
d’un Slack. À tous les lecteurs nord-américains
                                                                                                     de notre ADN, à savoir l’animation d’un débat public de qualité et le sou-
d’Émile : n’hésitez pas à visiter notre site                                                         tien sans faille aux initiatives et au développement de notre alma mater.
www.usscpo.org et la rubrique Alumni pour en                                                         À toutes et à tous, je vous souhaite à nouveau une très belle année 2019
savoir plus et nous rejoindre ! ●                                                                    pour vous-même, tous les vôtres et Sciences Po. ●

ÉMILE BOUTMY MAGAZINE / HIVER 2018-2019 / N°15 Magazine des élèves et anciens élèves de Sciences Po, édité par Sciences Po Alumni, distribué à l’ensemble des cotisants Adhé-
sion en ligne sur www.sciences-po.asso.fr Siège de l’Association 26, rue Saint-Guillaume, 75007 Paris, 01 45 48 40 40, info@sciencespo-alumni.fr Directeur de la publication Pascal Perrineau (promo 74)
Coordinatrice Sandra Elouarghi Responsable éditorial Laurence Bekk-Day (promo 18) Directeur artistique Michel Maïquez Comité éditorial Laurent Acharian (promo 00), Arnaud Ardoin, François Barral (promo 89),
Claire Bauchart (promo 10), Antoine Buéno (promo 01), Nicolas Catzaras (promo 88), Agnès Chauveau (promo 95), Annick Cojean (promo 80), David Colon (promo 95), Emmanuel Dreyfus (promo 91), Jean-Sébastien Ferjou (promo 94),
Éric Fottorino (promo 83), Éric Freysselinard (promo 90), Clémence Fulleda (promo 14), Alain Genestar (promo 76), Jérôme Guilbert (promo 89), Marc Jézégabel, Renaud Leblond (promo 86), Gérard Leclerc (promo 76), Jessica Nelson
(promo 01), Alexandre Poncet (promo 97), Dominique Reynié (promo 83), Brigitte Rischard (promo 81), Jérôme Sainte-Marie (promo 90), Emmanuelle Talon (promo 04), Éric Thiers (promo 92), Benoît Thieulin (promo 95), Philippe Weil
(promo 77), Jason Wiels (promo 12), Tâm Tran Huy (promo 06) Photographes Aglaé Bory, Manuel Braun, Vincent Capman Ont aussi participé à ce numéro Arthur Cerf (promo 16), Matthieu Desmoulins, Lucile Pascanet, Anaïs
Richard, Laura Wojcik (promo 16) Secrétariat de rédaction Muriel Foenkinos Régie publicitaire FFE Directeur de la publicité Patrick Sarfati, 15, rue des Sablons, 75116 Paris, 01 53 36 20 40, www.ffe.fr Responsables
commerciaux Sidney Schando, 01 43 57 88 70, et Mickael Caron, 01 53 36 37 88 Impression PRINTCORP, 6, rue Jean-Pierre Timbaud, 75011 Paris. N° ISSN 0753-3454 Création de la maquette, réalisation Polka Image.
                                                                          émile boutmy magazine              5     éditos
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DOCAPOST - SAS au capital de 69 705 520 euros 493 376 008 RCS Créteil - Siège social : 10-12 Avenue Charles de Gaulle - 94220 CHARENTON-LE-PONT - Crédit photo ©Gettyimages - réf Annonce Presse RC - 12/2018

                                                                                                                                                                                                                                                                                clients de demain
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                                                                                                                                                                                                                                                                                                             Directeur
                                                                                                                                                                                                                                                                                                             de la relation clients

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                                                                                                                                                                                                                 Paiement multicanal…

                                                                                                                                                                                                                                                               Télécharger
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                                                                                                                                                                                                                www.docapost.com
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14                     16                                                             18                                20
En vue                 Rue Saint-Guillaume                                              Nos mécènes                     Auto-édition
Spécial incubateur     Une levée de fonds                                               Interview d’Alexandre Bompard   Tous écrivains ?
                       ambitieuse

                                               GRAND ENTRETIEN

                       « GILETS JAUNES »
 VERS UNE SORTIE DE CRISE ?

 Trois mois déjà de bruit et de fureur : tant bien que mal, le mouvement des « gilets jaunes »
 perdure. Comment en est-on arrivé là, quelles leçons en tirer, et surtout, par quel biais
 sortir de l’impasse ? Émile l’a demandé à Ingrid Levavasseur, l’une des figures de
 proue du mouvement, à Olivier Véran, député et rapporteur de la « loi gilets jaunes » et
 à Pascal Perrineau, récemment nommé « garant » du grand débat national qui s’ouvre.
                             D OS S IER COORD ONNÉ PA R L A URE NC E BE KK- DAY ET SA N D RA E LO UA RGH I
                                                  PHOTOS E L I SA B E T TA L A M A N U Z Z I
                                                  E N T R E T I E N S R É A L I S É S À L’ H Ô T E L L E S A I N T

                                                   actualités                   7          grand entretien
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A CTUALITÉS GRAND ENTRETIEN

                                    INGRID LEVAVASSEUR
                                                            « GILET JAUNE »

   « Ce qu’on demande, c’est d’être pris
            en considération. »
                 ORIGINAIRE DE NORMANDIE, CETTE AIDE-SOIGNANTE TRENTENAIRE, MÈRE CÉLIBATAIRE, S’EST RAPIDEMENT
IMPOSÉE COMME L’UNE DES FIGURES EMBLÉMATIQUES DU MOUVEMENT DES « GILETS JAUNES ». ELLE A ACCEPTÉ D’EXPLIQUER À ÉMILE LES RAISONS
               DE SON ENGAGEMENT ET SES INTENTIONS DANS LE CADRE DE LA PRÉPARATION DES ÉLECTIONS EUROPÉENNES.
                                              PROPOS RECUEILLIS PA R L A URE NC E BE KK- DAY ET SA N D R A E LO U A R G H I

         Quel a été le point de départ de votre                    Il m’a permis de me rendre compte                                Oui, dès le début. Et encore, même
         engagement ?                                         que je n’étais pas la seule à souffrir. Parce                   si je gagne mal ma vie, je ne suis pas tom-
               Cela vient de très loin : de mon               qu’en fait, j’avais honte ; je ne parlais                       bée dans le cercle infernal dans lequel on
         enfance. Je viens d’une famille de quatre            jamais de ma situation. Quand on allait                         peut tomber très rapidement au moindre
         enfants ; ma mère était une femme bat-               au restaurant avec des amis, je choisis-                        problème. Une fracture, un réel fossé se
         tue, qui a dû se sortir des griffes de son           sais toujours ce qu’il y avait de moins                         sont créés au fur et à mesure, et les écarts
         bourreau. J’avais 6 ans lorsqu’on est                cher, je ne prenais pas de boisson ni de                        deviennent de plus en plus importants.
         allés vivre dans un foyer pour femmes                dessert, parce que je me disais : « Il faut                     Ma génération n’a pas vécu les Trente
         battues. J’ai des souvenirs très précis              que je fasse bonne figure. » Je pensais que                     Glorieuses : moi, j’ai l’impression qu’on
         de cette période. J’ai vécu la nécessité             ce n’était qu’un problème de gestion de                         est la génération qui vit le déclin.
         d’aller à la Croix-Rouge pour pouvoir                mon budget. Alors j’ai arrêté l’abon-                           Pensez-vous que le nœud de la crise des
         manger ; ma mère devait travailler des               nement à la salle de sport, j’ai arrêté                         « gilets jaunes » soit une question de
         heures et des heures pour pouvoir sub-               le restaurant. Même mes vêtements, je                           pouvoir d’achat ?
         venir à nos besoins. Elle nous a élevés              les portais jusqu’à l’usure. Et pourtant,                             Pas seulement. Même si c’est vrai
         toute seule, mon père n’ayant jamais par-            j’étais toujours en galère. Même en fai-                        qu’en gagnant 1 250 euros, avec 300 euros
         ticipé à notre éducation.                            sant attention à mes dépenses, en tra-                          de plus par mois, même 200, je vivrais
               J’ai commencé par un CAP ser-                  vaillant dignement – parce que mon tra-                         beaucoup mieux. J’arriverais à manger
         veuse, puis j’ai été vendeuse. Après,                vail, je le fais avec passion, avec amour,                      convenablement, à avoir un loisir. Il faut
         j’ai réussi à être sapeur-pompier volon-             avec envie, avec énergie – même en fai-                         pouvoir trouver un minimum vital pour
         taire, et ensuite aide-soignante. J’ai fait          sant tout ça, je n’arrive pas à joindre les                     tous : on ne peut pas nous dire qu’il est
         du soin palliatif à domicile ; j’ai vécu la          deux bouts. C’est sur ce péage d’Heude-                         impossible de donner 200 euros supplé-
         maladie et les difficultés financières des           bouville que je me suis dit que je n’étais                      mentaires à chacun pour qu’il puisse
         patients, leur manque de mutuelle, leur              pas anormale. Parce que ces gens avec                           manger à sa faim…
         manque de biens, leur manque de tout.                qui j’étais vivaient exactement la même                               Je pense que les souffrances accu-
         Moi-même, je ne m’en sortais pas, alors              chose que moi.                                                  mulées depuis des dizaines d’années res-
         je me suis dit : « Il faut que je fasse un tra-      Est-ce qu’il y avait une tradition de                           sortent toutes en même temps. Ce n’est
         vail où je peux travailler plus et gagner            protestation dans votre famille ?                               pas qu’une question de pouvoir d’achat,
         plus. » J’ai trouvé un poste d’ambulan-                   Non, on n’a jamais protesté. Ma                            de taxes ou de carburant trop cher. Il y a
         cière ; entre deux, j’ai eu une semaine              mère, qui nous a inculqué la valeur du                          tant à faire dans tant de domaines. Pre-
         de repos, et je suis allée sur le péage              travail, a toujours eu un emploi. L’une                         nez la justice : je suis sidérée par sa len-
         d’Heudebouville, où se réunissaient les              de mes sœurs est coiffeuse à domicile ;                         teur, par son injustice si on n’a pas les
         « gilets jaunes », et c’est comme ça que             vous voyez, nous n’avons pas des métiers                        moyens de se défendre. Prenez la santé,
         les choses ont commencé. Ensuite, tous               extraordinaires, mais on travaille et on                        avec les aides-soignantes, les infirmières,
         les jours, je suis revenue.                          gagne dignement notre vie…                                      les brancardiers qui sont toujours très
         Pourquoi aviez-vous à cœur de faire                  Avez-vous toujours été confrontée à des                         mal payés et en sous-effectif. En bas, on
         partie de ce mouvement ?                             difficultés financières ?                                       trinque vraiment : on manque de tout. Si,

                                                   émile boutmy magazine           8     numéro 15 / hiver 2018-2019
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A CTUALITÉS GRAND ENTRETIEN

par exemple, on demande des rames de            ses propos, il est tout le temps maladroit.     C’est un paradoxe de la situation
papier, des stylos, la réponse sera inva-       Même si ce qu’il dit est parfois sensé, il ne   actuelle : il y a un rejet du politique de la
riablement : « Ah, mais non ; il n’y a pas le   peut pas se permettre de le dire comme          part des « gilets jaunes ». Pourtant, ils
budget. » Lorsqu’on voit la différence de       ça, vous voyez ? C’est comme de la pro-         espèrent une solution miracle qui vienne
salaire entre le directeur de l’hôpital et      vocation. Parce qu’il a face à lui des gens     de ceux qui nous gouvernent…
celui de l’aide-soignante, il me semble         à fleur de peau.                                      C’est vrai qu’on demande un miracle
qu’il y a de quoi acheter des rames de               Pourtant, beaucoup de « gilets             aux gouvernants. J’ai bien conscience
papier et des stylos…                           jaunes » ont voté aux dernières élec-           du fait qu’on ne pourra pas résoudre
Comment analysez-vous la réponse du             tions. Et beaucoup d’entre eux ont voté         toutes les misères du monde. Ce qui
président Macron au mouvement des               Macron. J’ai voté écolo au premier tour         met le plus les gens en colère, c’est le
« gilets jaunes » ?                             et Macron au second, pour ne pas qu’on          fait qu’on ne soit pas entendus ou pris
     Selon moi, son mépris est réellement       se retrouve avec Marine Le Pen comme            en considération. Nous avons été igno-
insupportable. C’est à croire qu’il ne veut     présidente. Après l’élection d’Emmanuel         rés : la preuve, c’est que durant les trois
pas parler de nous ; il ne cite jamais le       Macron, j’ai eu foi en lui, j’avais espoir      premières semaines du mouvement, le
terme de « gilet jaune ». Il n’y a aucune       que les choses changent. Il m’a beaucoup        Président n’a pas pris la parole. Donc
reconnaissance ; ça, c’est grave. Et dans       déçue.                                          on garde en mémoire que les hommes

                                                                                                « J’ai l’impression
                                                                                                qu’on est la génération
                                                                                                qui vit le déclin. »

                                                                                                politiques ne sont pas capables de nous
                                                                                                entendre, même si aujourd’hui, des dépu-
                                                                                                tés viennent vers nous.
                                                                                                Comment imaginez-vous les conditions
                                                                                                d’une sortie de crise ? Passe-t-il par
                                                                                                le grand débat national, voulu par le
                                                                                                président Macron ?
                                                                                                     Je ne suis pas persuadée que le grand
                                                                                                débat puisse amener quoi que ce soit,
                                                                                                surtout qu’aucune décision ne sera prise
                                                                                                pendant trois mois. En trois mois, je crains
                                                                                                que les affrontements se poursuivent. La
                                                                                                confiance n’est pas restaurée ; nombreux
                                                                                                seront les « gilets jaunes » à ne pas parti-
                                                                                                ciper au grand débat.
                                                                                                Vous avez vous-même vécu la vindicte
                                                                                                de certains « gilets jaunes » qui vous ont
                                                                                                reproché vos prises de position. Vous
                                                                                                avez subi des insultes d’une grande
                                                                                                violence. Comment avez-vous ressenti
                                                                                                cette agressivité ?
                                                                                                     Au début, j’étais atterrée, j’en ai
                                                                                                même pleuré. Puis j’ai analysé le sujet
                                                                                                et je me suis dit : « C’est la preuve qu’on
                                                                                                est face à une souffrance terrible. » Je
                                                                                                pense qu’ils se sont dit : « Pourquoi elle,
                                                                                                elle aurait un peu plus que nous alors
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A CTUALITÉS GRAND ENTRETIEN

                                                                         OLIVIER VÉRAN
                                                                                                  DÉPUTÉ
qu’à la base, elle est des nôtres ? » Donc
ça a été douloureux, d’autant que les
injures que j’ai reçues touchaient à l’in-
                                                  « Aucun pays ne peut
timité, aux enfants, à la sensibilité fémi-
nine. J’ai quand même été à la gendar-
merie pour signaler les faits. Mais je ne
                                                  se targuer d’avoir une
peux pas leur en vouloir, parce qu’il y a
une vraie colère. Je suis allée voir toutes
les personnes qui étaient un peu agres-
                                                   stabilité politique et
sives envers moi ; l’un d’eux faisait au bas
mot 1,90 mètre et 110 kilos, et il m’avait
agressée quelques semaines auparavant
                                                d’être à l’abri d’une fièvre
au cours d’une manifestation. Je lui ai
dit : « Écoute, il faut qu’on crève l’abcès,
il faut qu’on se parle. » On a échangé, on              populiste. »
a discuté, et on a finalement enterré la
hache de guerre.
Dans le cadre des élections
européennes, qui auront lieu le 26 mai                   NEUROCHIRURGIEN DE FORMATION, OLIVIER VÉRAN EST L’UN DES RESCAPÉS DE LA
prochain, de nombreux « gilets jaunes »        « GÉNÉRATION HOLLANDE ». AUJOURD’HUI DÉPUTÉ LA RÉPUBLIQUE EN MARCHE, IL EST LE RAPPORTEUR
s’organisent. Qu’espérez-vous obtenir
en participant à la vie électorale, et
                                                 DE LA LOI SUR LES MESURES D’URGENCE ÉCONOMIQUES ET SOCIALES, DITE « LOI GILETS JAUNES ».
des nécessaires compromis qui en                   POUR ÉMILE, L’ÉLU ISÉROIS ANALYSE LA CRISE QUE TRAVERSE LA FRANCE ET LES DIFFICULTÉS
découleront ?
      De changer la façon de faire. De ne
                                                           AUXQUELLES SONT CONFRONTÉS L’EXÉCUTIF ET LA MAJORITÉ PARLEMENTAIRE.
plus avoir affaire aux mêmes personnes                              P ROPOS R EC UEIL L IS PA R L A URE NC E BE KK- DAY ET SA N D R A E LO U A R G H I
qui accèdent au pouvoir. Cela permettrait
aux petites gens, à la classe populaire,
d’accéder à un poste à responsabilités. En
2017, 75 % de l’Assemblée nationale a été
renouvelée ; peut-être que l’âge a changé,
mais pas la classe sociale, ça, c’est cer-
tain ! J’ai regardé jusqu’où nous allions
en termes de renouvellement de catégo-                   En tant que député, avez-vous vu venir                         tude est la suivante : où cela va-t-il nous
rie sociale et ça s’arrête réellement là :               la crise des « gilets jaunes » ?                               mener ? Quand on regarde l’histoire de
aux médecins, aux journalistes… Même                           Je me doutais qu’il allait y avoir un                    la France, de Boulanger à Poujade, ou ce
s’ils ont la sensation de mettre des per-                catalyseur à un moment donné, qui allait                       qui se passe autour de nous, avec l’Italie
sonnes de terrain au pouvoir, voyez les                  donner lieu à une crise sociale importante.                    de Giuseppe Conte ou le Brésil de Jair
députés qui sont autour de chez moi : l’un               Je ne pensais pas que ce serait la taxe car-                   Bolsonaro, nous n’allons pas aujourd’hui
travaille à La Défense, l’autre est méde-                bone qui allait mettre le feu aux poudres,                     vers plus de démocratie et plus de social.
cin… des notables !                                      parce qu’on était dans le cadre de la tran-                    Pensez-vous que le président Macron a
      Si je m’engage, c’est pour donner                  sition énergétique. De mon point de vue,                       mal géré la crise des « gilets jaunes » ?
de l’élan, pour prouver à la population                  la crise aurait pu arriver à n’importe quel                         J’ai énormément de mal à parler des
qu’il est possible de faire quelque chose.               moment, car de nombreux électeurs ne                           « gilets jaunes » comme d’un tout homo-
Nous voulons apprendre, faire évoluer                    se reconnaissent plus aujourd’hui dans la                      gène, parce que je crois que s’il y avait
les mentalités et montrer aux autres que                 parole des politiques. Quand on ne peut                        une structuration politique du mouve-
nous ne sommes pas ce qu’ils ont pensé                   plus s’investir via les partis traditionnels,                  ment, nous aurions au moins autant de
de nous au départ. Si on arrive réellement               quand les corps intermédiaires sont au                         partis politiques différents que ceux qui
à aller jusqu’aux européennes, il faut faire             plus bas avec un taux de syndicalisme                          existent aujourd’hui. Au-delà de l’ab-
quelque chose qui soit constructif ! On                  qui est très faible en France, les gens ne                     sence d’homogénéisation sur le plan
va vers l’inconnu, mais on a pleinement                  s’identifient plus à une catégorie politique                   des idées, lorsque le président Macron
conscience qu’il faut que l’idée de com-                 ou syndicale qui peut porter leur voix, et                     est face à une problématique sociale ou
promis émerge. ●                                         ils vont eux-mêmes la porter. Mon inquié-                      sociétale, je pense qu’il a une démarche

                                                 émile boutmy magazine   10    numéro 15 / hiver 2018-2019
A CTUALITÉS EN VUE

                    À L’OCCASION DES 10 ANS DE L’INCUBATEUR DE SCIENCES PO, ÉMILE VOUS FAIT DÉCOUVRIR
                    LES PROFILS DE QUATRE ENTREPRENEURS AYANT FRÉQUENTÉ LA RUE SAINT-GUILLAUME. DE L’ÉCOLOGIE À L’EUROPE EN PASSANT
                    PAR LE SOUTIEN SCOLAIRE, DÉCOUVREZ LE PARCOURS DE NOS ALUMNI, QUI FOURMILLENT D’IDÉES.
                                                                                                                      JEAN LAVERTY,
                                                                                                                      UN COUP DE FOUET
                                                                                                                      DANS LE MONDE DES
                                                                                                                      COURS PARTICULIERS
                                                                                                                            Diplômé de Sciences Po et
                                                                                                                      de Centrale Lille, Jean Laverty a
                                                                                                                      cofondé la plateforme Clevermate,
                                                                                                                      pour optimiser le marché des cours
                                                                                                                      particuliers. Son idée germe durant
                                                                                                                      ses années lilloises : comme nombre
                                                                                                                      d’étudiants fauchés, il donne des cours
                                                                                                                      particuliers pour arrondir ses fins
                                                                                                                      de mois. La situation qu’il découvre
                                                                                                                      n’a rien de reluisant : rémunération
                                                                                                                      dérisoire, suivi inexistant, agences de
                                                                                                                      soutien dépassées. Encore étudiant,
                                                                                                                      Jean Laverty fonde Clevermate en
                                                                                                                      2013, une plateforme en ligne conçue
                                                                                                                      pour mettre en relation les familles à
                                                                                                                      la recherche d’un professeur particu-
         Anne-Sophie Roux,                                                                                            lier avec des élèves issus de grandes
© D.R.

                                                                                                                      écoles, guidés et conseillés à chaque

         protectrice des océans                                                                                       étape par des « clevermates ». Pour
                                                                                                                      développer son concept, il s’entoure
                                                                                                                      d’étudiants des meilleures écoles et
              À 23 ans, tout juste diplômée de Sciences Po, Anne-Sophie Roux a fondé la première
         start-up sociale pour reconstruire et protéger les barrières de corail du monde entier.                      s’appuie sur l’incubateur. « J’ai appris
                                                                                                                      le sens du mot ténacité. Et surtout à ne
         Cette mordue de recherche, indisposée à l’idée de « rester dans une bulle », a parcouru les îles
                                                                                                                      lâcher sur rien ! » Pari gagnant : cinq
         du Pacifique pendant un an, pour constater les effets du réchauffement climatique, mais sur-                 ans plus tard, la start-up est rentable.
         tout pour donner une vitrine aux actions des communautés locales contre la menace de des-                    À terme, l’entrepreneur espère couvrir
         truction des récifs coralliens. Essentiels à notre survie, ils sont les poumons de notre planète :           toutes les grandes villes de France :
         ils émettent en effet 75 % de l’oxygène que nous respirons, tout en abritant une énorme partie               il vise la mise en relation de 100 000
                                                                                                                      familles avec un million d’étudiants
         de la biodiversité sous-marine. Mais depuis 1980, les récifs subissent une hécatombe : entre 30
                                                                                                                      partout en France. ●
         et 50 % ont dépéri. C’est alors que l’idée de My Coral Garden germe dans l’esprit de l’entrepre-
         neure : créer une synergie entre entreprises, chercheurs, communautés locales et ONG pour
         sauver les coraux. À son retour, elle lance sa start-up, qui permet aux entreprises de financer la
         plantation de boutures de coraux, et ainsi la reconstruction des récifs dans des nurseries. « Les
         entreprises sont des leviers intéressants pour financer les écosystèmes : les impacts de la mort
         des coraux sont transversaux, aussi bien écologiques qu’humains et économiques », explique la
         jeune directrice. Aidée par l’incubateur de Sciences Po, la start-up démarre sur les chapeaux de
         roues : six personnes travaillent à son bon fonctionnement. Deux biologistes marins s’occupent
         de la nurserie de coraux en Malaisie, tandis que quatre autres membres gèrent la communi-
         cation et les partenariats à partir de la France. Après une levée de fonds en juin, la start-up a
         signé avec son premier client, le joaillier Courbet, qui se veut « éthique et écologique » en relevant
         le pari de n’utiliser que des diamants synthétiques, et vient d’être sélectionnée parmi les cinq
         plus prometteuses de Sciences Po. Anne-Sophie Roux parle déjà de l’ouverture de la deuxième
         nurserie de corail en Papouasie-Nouvelle-Guinée à la fin de l’année, et elle n’a pas l’intention de
         s’arrêter en si bon chemin : « Aujourd’hui les coraux, demain les mangroves ! » ●

                                                           émile boutmy magazine   14   numéro 15 / hiver 2018-2019
                                                                                                                                                                 © D.R.
A CTUALITÉS INCUBATEUR

Axelle Chrismann & Alexandre Kouchner
veulent mettre l’Europe en revue
    Alors que les institutions européennes et les débats                            parler d’Europe, mais surtout d’Européens.
bruxellois n’enthousiasment pas les foules, deux Sciences Po,                       « Nous traitons l’Europe non plus comme
Axelle Chrismann, tout juste diplômée, et Alexandre Kouchner,                       sujet, mais comme territoire d’opportuni-
ont choisi de prendre le contre-pied de la tendance. Leur pari :                    tés : c’est la plus grande aventure démocra-
lancer Européens !, une revue trimestrielle de 192 pages pour                       tique du siècle », s’enthousiasme Alexandre
                                                                                    Kouchner, co-rédacteur en chef. La revue
                                                                                    n’est ni un magazine ni un livre, mais un
                                                                                    bel objet, au contenu éditorial basé sur le
                                                                                    long format. « On ne sera jamais aussi ra-
                                                                                    pides que l’info », explique le jeune homme, « mais ce n’est pas
                                                                                    notre but : avec Européens !, on prend le temps du recul. Lire la
                                                                                    revue, c’est faire un voyage en Europe ! »
                                                                                         Avec Axelle Chrismann, qui gère aussi bien la partie dif-
                                                                                    fusion que celle de l’édition, ils sont deux touche-à-tout aux
                                                                                    parcours florissants et internationaux. Alexandre Kouchner est
                                                                                    conseiller en communication, analyste politique et collabore
                                                                                    à différents journaux européens, en anglais comme en fran-
                                                                                    çais ; sa complice détient un diplôme d’école de commerce et
                                                                                    une maîtrise en lettres allemandes. Mais pour l’heure, c’est
                                                                                    en français que débutera Européens !, même si Axelle Chris-
                                                                                    mann parle déjà d’étendre la diffusion à des éditeurs parte-
                                                                                    naires dans toute l’Europe : « Nous travaillons avec des journa-
                                                                                    listes de France et d’Europe, mais aussi avec des correspondants
                                                                                    français basés à l’étranger », précise-t-elle. La revue ne se veut
                                                                                    pas politicienne : « Il est possible de parler d’Europe sans parler
                                                                                    de politique ! » souligne Alexandre Kouchner. Le premier nu-
                                                                                    méro d’Européens ! est d’ores et déjà dans les kiosques et les
                                                                           © D.R.

                                                                                    librairies depuis janvier 2019. ●

 FANNY ABES ET CLAUDETTE LOVENCIN À L’ASSAUT DES PROTECTIONS HYGIÉNIQUES
                C’est l’histoire d’une Lyonnaise, Fanny Abes, qui s’exile au Québec en 2009 dans le cadre de sa césure à Sciences Po, pour
          devenir rédactrice en chef du journal L’Express du Pacifique, un quotidien francophone
          de la région de Vancouver. Elle y rencontre Claudette Lovencin, une Américaine ayant
          grandi au Canada. Leur colocation ne dure qu’un an, mais leur amitié se prolonge
          depuis maintenant dix ans. À deux, elles ont la volonté de créer une entreprise. « Mais
          on était à 9 000 kilomètres l’une de l’autre : à distance, c’était compliqué », explique
          Claudette Lovencin. Alors la jeune Américaine débarque à Paris il y a deux ans, pour
          intégrer le master Affaires publiques de Sciences Po. Les deux étudiantes en profitent
          pour, enfin, concrétiser leur projet. Un documentaire d’Arte sur le caractère toxique
          des protections hygiéniques les décidera : elles créent Fempo, qui commercialise les
          premières culottes menstruelles françaises. Lavables, écologiques, fabriquées avec
          des tissus sans produits chimiques, elles remplacent avantageusement serviettes ou
          tampons. En 2018, les deux jeunes associées intègrent l’incubateur de Sciences Po une
          fois leur structure déjà bien établie, « au moment où nous avions réellement besoin de
          nous poser », explique Fanny Abes. La jeune entreprise grandit en effet très vite, dou-
          blant chaque mois son chiffre d’affaires. Plus de 30 000 culottes ont ainsi été vendues
                                                                                                     © Nelly Briet

          depuis mars dernier. Pour les deux entrepreneures, le défi principal dans les mois qui
                                                                                                                     © D.R.

          viennent sera de parvenir à monter en puissance sans rien perdre en qualité. ●

                                                              actualités     15      en vue
A CTUALITÉS RUE SAINT-GUILL A UME

                                Une                  levée de fonds
                                                                               ambitieuse pour Sciences Po
                                                  BAPTISÉE « SCIENCES PO 2022 », LA CAMPAGNE DE FUNDRAISING ANNONCÉE PAR LA RUE SAINT-GUILLAUME
                                                  CET AUTOMNE EST LA PLUS IMPORTANTE DE SON HISTOIRE. OBJECTIF : LEVER 100 MILLIONS D’EUROS D’ICI 2022, DATE À LAQUELLE
                                                  L’INSTITUTION FÊTERA SES 150 ANS ET INAUGURERA SON NOUVEAU CAMPUS PARISIEN DE L’ARTILLERIE.

                                               ciences Po le sait : l’école doit      dernières années, l’école a vu son modèle          ner la campagne des 150 ans en France
                                                 beaucoup à ses mécènes.              économique évoluer rapidement. Il y a              et à l’international.
                                                  Elle lui doit même son              30 ans, la dotation publique était très
                                                  acte de naissance et son            majoritaire ; elle ne s’établit plus qu’à          DESSINER LE
                                                 premier bâtiment. Jeune              37 % du budget en 2017. Le mécénat joue
                                             homme aussi visionnaire que              désormais un rôle essentiel, représentant          SCIENCES PO DU FUTUR
                                désargenté, Émile Boutmy a dû convaincre              9 % du budget en 2018. Plus de 100 entre-                En ligne de mire, le projet « Campus
                                un cercle d’actionnaires et de bienfai-               prises, près d’un millier de donateurs et          2022 », qui verra le jour à la rentrée 2021-
                                teurs pour donner vie à l’École libre des             35 fondations et institutions soutiennent          2022 avec l’ouverture du site de l’Artil-
                                Sciences Politiques, en 1872. Et quelques             aujourd’hui les projets de l’école.                lerie. Resserré sur quatre implantations
                                années plus tard, en 1879, c’est un don de la              Menée auprès des particuliers et              au lieu de la vingtaine actuelle, ce cam-
                                duchesse de Galliera, grande philanthrope,            des entreprises, la nouvelle campagne,             pus se situera de part et d’autre du bou-
                                qui permet à l’École libre d’acquérir son             qui vise à lever 100 millions d’euros,             levard Saint-Germain, autour du centre
                                premier bâtiment, au 27, rue Saint-Guil-              est de taille : pour comparaison, la pre-          historique de la rue Saint-Guillaume et de
                                laume.                                                mière campagne de levée de fonds réa-              l’Artillerie. Le projet architectural de l’Ar-
                                                                                      lisée entre 2008 et 2013 avait réuni 40            tillerie est conçu pour laisser une place
                                RÉINVENTER LE                                         millions d’euros. Pratique courante pour           majeure aux échanges et aux rencontres :
                                                                                      une campagne de cette envergure, notam-            les plans prévoient des circulations mul-
                                MODÈLE ÉCONOMIQUE                                     ment dans les universités anglo-saxonnes,          tiples en sous-sol comme en surface pour
                                    Cette tradition du mécénat s’est                  un comité composé d’une dizaine de per-            une plus grande fluidité des activités.
                                structurée dans les années 2000 avec la               sonnalités des milieux économiques et                    Avec un centre d’expérimentation
                                création, pionnière dans l’enseignement               institutionnels a été constitué. Présidé           numérique, un incubateur, et des ser-
                                supérieur français, d’une direction char-             par Alexandre Bompard, PDG de Car-                 vices high-tech, l’ambition de ce projet

                                                                                                                                                                                          © D. R.
                                gée de la levée de fonds. Car au cours des            refour, il a pour vocation de faire rayon-         est, aussi, de se réinventer pour demeu-
© Didier Pazery / Sciences Po

                                Frédéric Mion, directeur de Sciences Po, lors de l’ouverture                           Une maquette du futur campus de l’Artillerie, prévu pour 2022.
                                du Gala de Paris de 2018.

                                                                                          émile boutmy magazine   16   numéro 15 / hiver 2018-2019
A CTUALITÉS RUE SAINT-GUILL A UME

             rer fidèle au vœu d’Émile Boutmy : for-
             mer une génération responsable et enga-
             gée. Pour Frédéric Mion, directeur de                                                                                              De ux q ue s t i o n s à . . .
             Sciences Po, « nous devons nous transfor-
             mer au rythme d’un monde en mutation                                                          NATHALIE JACQUET, DIRECTRICE DE LA STRATÉGIE
             accélérée pour former celles et ceux qui en
             seront demain les acteurs. » La campagne                                                      ET DU DÉVELOPPEMENT À SCIENCES PO
             des 150 ans doit également permettre
             à l’institution de s’engager plus résolu-                                                                                           Dans les grandes universités américaines, la levée de
             ment encore pour l’égalité des chances,                                                                                             fonds est une pratique courante ; elle l’est moins en
             en développant des initiatives qui permet-                                                                                          France. Est-ce une spécificité qu’il a fallu prendre en
             tront à tous les élèves talentueux de trou-                                                                                         compte ?
             ver leur place à Sciences Po.                                                                                                           La levée de fonds atteint des niveaux encore assez
                                                                                                                                                 modestes dans l’enseignement supérieur français, bien
             LES GALAS, NOUVEAUX                                                                                                                 que cela soit en train de changer rapidement. Dans ce
                                                                                                                                                 contexte, Sciences Po, qui a commencé à lever des fonds
             FERS DE LANCE                                                                                                                       privés depuis une dizaine d’années, fait déjà partie des
                  Ces réceptions sont l’occasion de                                                                                              établissements les plus dynamiques en la matière.
             réunir une communauté d’amis et anciens                                                                                                 Au moment où nous lançons cette deuxième cam-
             de l’école, engagée dans le soutien aux                                                                                                                pagne, nous sommes convaincus que
             projets de l’établissement. Lors du gala                                                                                                               notre ambition est réaliste grâce au
             de Paris, le 8 octobre dernier, devant près                                                                                                            nombre, à l’incroyable diversité et
             de 400 partenaires et donateurs, Frédéric                                                                                                              aux brillantes carrières de ses diplô-
             Mion et Alexandre Bompard ont officiel-                                                                                                                més. Même si nous avons encore
             lement lancé la campagne des 150 ans,                                                                                                                  beaucoup à faire, nous savons que
             intitulée « Sciences Po 2022 ».                                                                                                                        nous avons la capacité d’élargir le
                  Aux galas de Paris, New York et                                                                                                                   cercle des donateurs et partenaires
             Londres s’est ajouté cette année un pre-                                                                                                               de Sciences Po. Parmi ceux-ci, cer-
             mier dîner à Bruxelles, qui a rassemblé                                                                                                                tains anciens élèves peuvent deve-
             une cinquantaine de personnes dans une                                                                                                                 nir de grands donateurs et d’une
             atmosphère conviviale et a été marqué                                                                                                                  façon générale, tous les alumni qui
             par l’intervention de Catherine Coste,                                                                                                                 le souhaitent pourront faire partie de
             grande donatrice, qui précise : « L’Artil-                                                                                                             l’aventure, quelle que soit leur capa-
             lerie est le projet phare de Sciences Po, qui                                                                                                          cité de don.
                                                                           © David Marmier / Sciences Po

             va projeter l’établissement vers l’avenir. J’ai
             souhaité le soutenir parce que j’ai un pro-                                                                                                            À ce point d’étape du programme de
             fond attachement à Sciences Po de longue                                                                                                               la levée de fonds, êtes-vous satisfaite
             date, pour des raisons à la fois familiales,                                                                                                           par rapport aux objectifs?
             amicales et personnelles. » ●                                                                                                                                Si la phase silencieuse de la cam-
                                                                                                                                                                     pagne a d’ores et déjà permis de sécu-
                                                                                                                                                                     riser 47 millions d’euros auprès de
                                                                                                                                                 nos entreprises partenaires et de nos donateurs, il nous
                                                                                                                                                 faut encore réunir 53 millions d’euros sur les quatre
                                                                                                                                                 années à venir. Les débuts de campagne sont promet-
                                                                                                                                                 teurs. À l’international, la communauté des anciens,
                                                                                                                                                 au Royaume-Uni, s’est mobilisée de manière excep-
                                                                                                                                                 tionnelle avec presque deux millions d’euros réunis en
                                                                                                                                                 2018. L’American Sciences Po Foundation a, quant à
                                                                                                                                                 elle, reversé près d’un million d’euros. Une dynamique
                                                                                                                                                 se met en place sur des territoires où nous étions peu
                                                                                                                                                 présents : la Belgique, où deux événements en 2018
                                                                                                                                                 ont bénéficié d’une forte mobilisation, et où nous pré-
                                                                                                                                                 voyons d’autres rendez-vous ; la Suisse qui sera notre
                                                                                                                                                 prochaine destination au premier trimestre ; puis ce
                                                                                                           © Pictures4events

                                                                                                                                                 sera Londres et Hong Kong, notamment. En France,
                                                                                                                                                 nous allons prochainement démarrer le cycle des « Ren-
                                                                                                                                                 contres Sciences Po 2022 ». ●
Dîner de levée de fonds à Bruxelles, en novembre dernier, avec Alexandre
Bompard, PDG de Carrefour et président du comité de campagne.

                                                                      actualités                                               17   rue Saint-Guillaume
A CTUALITÉS NOS MÉCÈNES

                       Alexandre
                      Bompard
                                              s’engage pour Sciences Po
                         IL A ÉTÉ PRÉSIDENT D’EUROPE 1 PUIS DE LA FNAC, AVANT DE PRENDRE LA TÊTE DU GROUPE CARREFOUR, EN 2017.
                         CET ANCIEN DIPLÔMÉ DE SCIENCES PO (PROMO 94) A ACCEPTÉ DE MENER LA CAMPAGNE DE LEVÉE
                         DE FONDS LA PLUS AMBITIEUSE DE L’HISTOIRE DE LA RUE SAINT-GUILLAUME. POUR ÉMILE, IL EXPLIQUE
                         LES RAISONS DE SON ENGAGEMENT ET SA VISION DU SCIENCES PO DE DEMAIN.
                         P RO P OS RECUEILLIS PAR L A U R E N CE B E K K-DAY ET SA N D R A E LO U A R G H I

Qu’est-ce qui vous a poussé à intégrer                     m’a structuré. Je me suis toujours inter-                                  contraintes d’espace et de temps. Des
Sciences Po ?                                              rogé sur la raison pour laquelle les des-                                  géants mondiaux sont devenus incontour-
      Je suis né à Saint-Étienne et j’ai                   tins basculent. Qu’est-ce qui fait que,                                    nables : Canal+ a Netflix face à lui, tandis
grandi à la montagne, en Haute-Savoie.                     sous l’oppression, certains se dressent et                                 que Carrefour se retrouve face à Ama-
Du fait des circonstances de la vie, mes                   décident que leur destin individuel est                                    zon. L’enjeu, pour les acteurs français ou
parents n’ont pas pu faire d’études secon-                 moins important que le destin collectif                                    européens, est de savoir si, dans cinq ou
daires. Mais j’ai grandi dans un milieu                    de la cause qu’ils défendent ? Selon moi, il                               10 ans, ils seront capables de compter au
social tout à fait favorisé, avec des parents              y a des éléments de conviction profonde,                                   niveau mondial. Ce n’est pas si évident. Le
incroyablement curieux et cultivés. Ils                    mais aussi des éléments de bascule per-                                    phénomène de concentration autour de
m’ont transmis la passion de l’histoire, de                sonnelle. C’est souvent très ténu : une ren-                               grandes plateformes mondiales et univer-
la littérature, de la chose publique ; mais                contre, une amitié, un amour, un discours,                                 selles est un sujet de préoccupation pour
les études supérieures, c’était très loin !                un homme, une femme, et tout change.                                       les citoyens européens. Je ne me résous
Un jour, ma mère m’a dit : « Tu sais, il y a               Entre le préfet qui a résisté, comme Mou-                                  pas à l’idée qu’il n’y ait pas un très grand
une école qui a l’air formidable qui s’appelle             lin, et le préfet qui a accompagné Vichy,                                  groupe de médias européen qui pèse dans
Sciences Po.» Alors je suis allé au centre de              comme Bousquet, le point de départ n’est                                   l’univers mondial, et j’essaye de travail-
documentation de mon lycée, à Annecy,                      pas si différent. Pourtant, l’un devient                                   ler à ce qu’il y ait un groupe européen de
pour me renseigner. Chez moi, personne                     légitimement un héros, le second plonge                                    distribution qui soit l’un des premiers au
ne préparait Sciences Po. Mes copains de                   dans l’ignominie.                                                          monde. Carrefour est un grand acteur de
collège sont aujourd’hui moniteurs de ski,                 Vous avez été dans l’équipe dirigeante                                     la distribution mondiale : la question est
ils sont perchistes, ils ont des restaurants               de Canal+ puis d’Europe 1 avant de                                         de savoir quels leviers activer dans une
d’altitude… Ils sont très heureux, d’ail-                  prendre la tête de la Fnac et ensuite                                      période de grand chamboulement.
leurs !                                                    de Carrefour. Avez-vous perçu des                                          Nous sommes dans une ère anxiogène
Vous êtes passionné d’histoire et                          changements de fond dans le monde des                                      en termes d’emploi et d’avenir. La
en particulier de ce qui a trait à la                      médias et de la distribution ?                                             nouvelle génération des Sciences Po qui
Résistance, à tel point qu’une partie de                         Les choses ont beaucoup bougé.                                       va arriver sur le marché du travail a-t-
votre bureau y est dédiée…                                 J’ai travaillé dans deux secteurs percutés                                 elle de quoi être inquiète ?
      C’est une passion très ancienne, très                de plein fouet par la révolution digitale,                                      En soi, l’inquiétude n’est pas une
forte. J’ai beaucoup travaillé, étudié, j’ai               avec des consommateurs qui ont profon-                                     mauvaise chose. C’est un formidable
rencontré des résistants. C’est un sujet qui               dément changé, qui s’affranchissent des                                    moteur que l’inquiétude, tant que vous

                                                                émile boutmy magazine            18     numéro 15 / hiver 2018-2019
A CTUALITÉS NOS MÉCÈNES

arrivez à la transcender ! Quand on sort         « QUAND ON SORT                                                   de venir à Sciences Po. Pour cela, il faut
du Sciences Po d’aujourd’hui, qu’on a                                                                              des moyens, parce qu’aujourd’hui, la com-
passé deux premières années à se for-
mer aux sciences sociales, une année de
                                                 DU SCIENCES PO                                                    pétition est mondiale. Ce serait terrible
                                                                                                                   que dans 20 ans, dans les 40 premières

                                                 D’AUJOURD’HUI, ON
césure à l’international dans une univer-                                                                          universités mondiales, il y ait 25 écoles
sité prestigieuse à l’autre bout du monde,                                                                         américaines, 10 chinoises qui se seront
qu’on a enchaîné des stages, qu’on va faire                                                                        développées, et quelques exceptions
un master, on est incroyablement équipé
pour faire plein de choses dans une entre-
                                                 EST INCROYABLEMENT                                                européennes. C’est un beau challenge à
                                                                                                                   relever : Sciences Po doit faire partie des
prise ou une institution. Plus encore que
ma génération ! Lorsque je recrute, je
                                                 ÉQUIPÉ POUR INTÉGRER                                              écoles les plus attractives dans 20 ans, et
                                                                                                                   le formidable travail que réalise Frédéric
regarde toujours les profils, et j’essaye                                                                          Mion à la tête de l’école va le permettre.
toujours de panacher autant que possible         UNE ENTREPRISE OU                                                 Il faut que cette levée de fonds accom-
en favorisant la diversité. Mais je suis tou-                                                                      pagne cette ambition : elle est extrême-
jours content quand je vois un élève de
Sciences Po qui a envie de nous rejoindre,
                                                 UNE INSTITUTION. »                                                ment importante pour que l’école joue
                                                                                                                   son rôle. ●
parce que ça me rend confiant sur sa capa-
cité à s’adapter.
En tant que président de la campagne de
la levée de fonds de Sciences Po,
avez-vous un message à faire passer
aux étudiants et aux Alumni ?
     Les futurs étudiants ont une chance
folle ! Cela donne envie de redeve-
nir étudiant ; je vais essayer de repas-
ser le concours d’entrée dans quelques
années… [rires] Plus sérieusement, cette
campagne est essentielle pour l’école, ses
anciens élèves et ses étudiants. Aux États-
Unis, les Alumni ont ce réflexe de s’en-
gager pour leur ancienne école, de regar-
der comment on peut l’aider… J’espère
qu’il y aura un engagement très fort des
anciens élèves sur ce projet-là. L’enjeu,
c’est qu’on arrive à se dire : « Je suis un
ancien de Sciences Po, j’aime cette école,
j’aide cette campagne de levée de fonds en y
contribuant, en animant un dîner, un déjeu-
ner, des rencontres d’anciens. » Nous avons
besoin que les meilleurs étudiants, fran-
çais comme internationaux, aient envie

                                                                                                                                                                    © Nicolas Gouhier
            « Mes années rue Saint-Guillaume »
            Lorsque vous arrivez à Sciences Po, vous quittez votre                        ceux qui étaient à Henri-IV, à Louis-le-Grand, qui se connais-
            Haute-Savoie natale pour vous plonger dans le bain                            saient déjà, dont les parents avaient fait Sciences Po… Puis il y
            germanopratin. Comment se passent vos premiers jours ?                        a ceux qui viennent de province, de zones rurales, de zones ur-
                 Quand je suis arrivé, j’avais un sentiment de fierté et j’étais          baines plus sensibles. Au départ, vous êtes un peu perdu quand
            également très impressionné. Je n’avais absolument pas les co-                vous venez de province. Mais ce qui est formidable à Sciences Po,
            des ; je ne saisissais pas ce qui s’y passait, à dire vrai. Mon premier       c’est que très vite, l’alchimie se crée, des amitiés naissent. Il y a
            cours, comme pour beaucoup d’élèves, c’était dans l’amphi Bout-               tellement de gens curieux, passionnants, engagés, que ça se fait
            my ; un cours d’économie de Michel Pébereau. Face à ce profes-                très vite.
            seur, je me suis dit qu’il y avait un petit chemin à faire !                  Amitiés, et même plus…
            Avez-vous senti un décalage ?                                                      Oui, il y a 25 ans de cela, je me suis fait des amis d’une vie, et
                 Il y a évidemment des profils d’élèves très différents. Il y a           surtout, j’y ai rencontré mon épouse ! ●

                                                                  actualités   19     nos mécènes
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